‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 54 sur 119 · Les Débats de nivôse an IX écrivaient à ce sujet · texte numérisé non relu

Les Débats de nivôse an IX écrivaient à ce sujet

« Les grands artistes Je tous les pays ne sont point des étrangers i)our

nouvelles, Hécube, ou opéra en trois actes dont les paroles étaient de Milcent et la musique de Fontenelle ; Astyanax^ un opéra en trois actes de Dujaure, musique de Kreutzer; les Mystères (This^ un opéra en quatre actes de Morel, — auteur de la Caravane^ — musique de Mozart; Sémiramis, un opéra en trois actes, arrangé par Durieux sur le poème de Voltaire, musique de Catel ; Proserpine^ un opéra en trois actes de Quinault, retouché par Gaillard, avec une musique nouvelle de Pa(?siello. Parmi les artistes dont on applaudissait le chant et la voix : Lays, Chéron, Lainez et M"' Maillard*. A la danse, Vestris,Gardel, M""xMillière, Charaeroy etClotilde^.

la nation française. Nous avons déjà les Piccini, les Gluck, les Sacchioi. Si elle n'a pas eu l'avantage de possôder Haydn, elle honore du moins sa personne dans le plus beau de ses ouvrages. Elle s'est approprié ce chefd'œuvre par son ardeur à raccueillir... VOratorio d'Haydn, tout admirable qu'il est, laisse apercevoir une trace légère du goût et de la manière germaniques. Les chœui's sont parfaits ; les accompagnements sublimes ; les effets d'harmonie dignes d'un grand maître. Toutes les parties de l'orchestre ne laissent rien à désirer. Mais on cherche quelquefois celte mélodie célesle et ces chants divins, commandés par le sujet et que le génie seul inspire... L'organe de Chéron excite des regrets, mt^me en procurant des jouissances. Si quelquefois la voix douce et légère de Garât n'a pu atteindre à la hauteur de ce grand caractère musical, ce délicieux chanteur s'est montré, avec tous ses charmes, dans plusieurs morceaux, et spécialement dans l'air : Brillant de grâce et de beauté, qui s'est trouvé beaucoup plus convenable que les autres, au genre de son talent... •

1. M'i* Maillard, disent les gazettes de l'époque, dans les fêles publiques de la Révolution, remplit le rôle de Déesse de la Liberté.

Au sujet de cette actrice, voici ce qu'a écrit Prudhomme dans ses ^«'rolutions de Paris, sur la fêle de la liaison, célébrée à Paris.

« La divinité Raison, dit-il, représentée par la citoyenne Maillard, célèbre actrice de l'Opéra, était portée par quatre hommes sur un fauteuil entouré de guirlandes. Elle avait un bonnet rouge sur la tête, un manteau bleu sur les épaules : elle s'appuyait sur une pique, et de jeunes femmes vêtues de blanc, ceintes d'un ruban tricolore, la tète ornée de fleurs, marchaient devant elle. Le cortège, qui suivait, était composé d'une multitude d'hommes coiffés comme la déesse. Tous ces individus, les membres de la Convention eux-mêmes, faisaient retentir les airs de leurs chants et de leurs cris. La musique jouait Ça ira, le Chant du départ^ la Jitarseillaise. Cette procession parcourut toutes les rues, et ceux qui la composaient furent tenir leur sabbat dans l'église Notre-Dame. » (Dauban, p. 506 et 506.)

2. Le Coup de Fouet écrivait sur les chanteurs de l'Opéra : « Lays, virtuose charmant, chanteur admirable, le premier, sans contredit, de tous

Plusieurs débuts remarquables eurent lieu durant cette période consulaire ; celui de Nourrit, en 1801, dans le rôle de Renaud, opéra d' Aj^nide ; celui de Dérivis, dans le rôle de Zoroastre des Mystères cTIsis; celui d'Eloi, dans le rôle de Polynice A'Œdipe ; à la danse, ceux de M"" Bigotini et Saulnier.

Au Théâtre-Français, on joua quarante-huit pièces nouvelles, dont les principales furent : de Carion de Nisas, Montmorency^ tragédie en cinq actes; — de Colin dllarleville, les Moeurs du jour ^ comédie en cinq actes, en vers ; — l'Inconstant^ comédie en trois actes, en vers ; — de Lemercier, Pinto^ comédie en cinq actes, en prose ; Isiile et Orovese^ tragédie en cinq actes; — deLucede Lancival, le Lord impromptu, comédie en quatre actes, en vers ; — de Dumaniant et Pigault-Lebrun, les Calvinistes, comédie en un acte, en prose ; — de Dieulafoi, Défiance et Malice, comédie en un acte, en vers ; — d'Alexandre Duval, La Maison donnée, comédie en un acte, en prose ; Edouard en Ecosse, drame en cinq actes, en prose ; — de Ducis, Phédor et Wladimir, tragédie en cinq actes ; — de Laya, Une journée du jeune Néron, comédie en deux actes; — d'Arnault, le Roi et le Laboureur, tragédie en cinq actes, « pièce amphigourique », écrit /e Coup de Fouet ; — de Longchamp, le Séducteur amoureux,

nos théâtres. Pureté de chant, excellente méthode, respect de la partition des compositeurs. Chéron, jeu noble, distingué, mais chante mal. Lainez, mauvais, autant que Roland ; Roland, élève de Garât et du Conservatoire. Physique grêle, efféminé; voix quoique fraîche et jolie, trop faible. *

Pour le^ femmes, « M"« Maillard, devenue indispensable, depuis la retraite de M*« de Saint-Huberti, remplaçant, par des cris aigus et déchirants, les accents de la douleur et du désespoir. M"* Latour, seconde Maillard ; chant expressif. »

Des danseuses il disait : « M"* Gardel, ni taille avantageuse, ni jolie figure. M*'* Clotilde, incartades galantes ; fière, honnête, a épousé Boieldieu. >

comédie en trois actes, en vers, le Garçon malade^ comédie en un acte, en vers, la Fausse Honte, comédie en cinq actes, en vers ; — de Dubois et Ghazet, Melpomène et Thalie, un acte, en vers ; — de Pujoulx, le Souper de famille, comédie en doux actes, en vers ; — d'Andrieux, Molière avec ses amis^ un acte, en vers; — de Joseph Chénier, Cyrus, tragédie en cinq actes.

Pendant la Terreur et pendant le Directoire, le Théâtre-Français subit de nombreuses vicissitudes. Les acteurs se jalousaient. Ne professant point les mrmes opinions politiques, ils étaient partagés en deux groupes, celui des sectateurs des idées nouvelles, et celui des royalistes. Talma, Dugazon, Monvcl, régentaient le premier; Mole et Fleury, le second. Tous les acteurs réunis Jouaient, alors, à rOdéon, qui portait le nom de Théâtre-Français de la Nation, ou du Faubourg-Saint-Germain ^ ; et la pièce la plus applaudie était celle de Chénier, Charles /A', où Talma, en ce personnage, réunissait tous les suffrages, avec un succès que n'obtenaient pas les autres acteurs. Mirabeau voulut assister à la représentation de cette tragédie, avec ses Provençaux, et il demanda la reprise de la pièce. Les camarades de Talma, envieux de son triomphe, résistèrent. Le jeune tragédien se rebiffa, soutenu par Dugazon, mais attaqué par Fleury, qui l'accusa de déloyauté. De cette querelle sortit la rupture, qui partagea tous les acteurs, en deux troupes rivales. A la clôture de Pâques de 1791, Talma, suivi de Dugazon, de Monvel, de Raucourt, la tragédienne, de M"*** Vestris, sœur de Dugazon et de tous les

1. Il portait au!^si le nom de Théâtre de rEgalilê, section Marat.

J camarades qui leur étaient sympathiques, émigrèrent dans une salie nouvellement construite, au bout de la rue de la Loi, aujourd'hui rue de Richelieu; et le théâtre s'appela « Théâtre Français de la Képublique ». Les autres comédiens restèrent dans la vieille salle du faubourg Saint-Germain, qui ne changea point de nom ; et parmi • les coryphées de la troupe, on remarquait Mole, Fleury, M"** Contât, M"" Lange. Les royalistes se montraient fort assidus aux représentations, les jours où raffiche indiquait une pièce dont ils pouvaient acclamer les allusions, favorables à leur foi monarchique. A Didon^ de Lefranc de Pompignan, par exemple, ils arrêtaient, au passage, ce vers trop significatif :

Du peuple et du soldat, la reine est adorée.

Et ailleurs :

Tout peuple est redoutable et tout soldat heureux, Quand il aime ses rois, en combattant pour eux.

Ou bien encore :

Les rois, comme les dieux, sont au-dessus des lois'.

Ces manifestations bruyantes éveillèrent Tattention des clubs. VAmi des Lois, de Laya, joué quelque temps après, envenima, contre les acteurs, Thostililé des gouvernants'^. Ceux-ci n'attendaient

1. «La guerre entre l'empereur d'Allemagne et la France venait d'éclater (du Vincent Arnault, en ses Houvenirt), et il se trouvait des hommes assez vils, assez lâches, pour accueillir, avec transport, riiémistiche suivant :

Si l'étranger l'emporlc !

« Ces citations peuvent donner une idée de la fermentation, qui régnait alors dans les esprits, et qui éclatait surtout dans les divers théâtres de la capitale. »

2. Au Théâtre du Faubourg-Saint-Gerroain (Odéon), où l'on jouait VAmi

rv. n

qu'un prétexte, décidés à proscrire les acteurs royalistes; et ils le trouvèrent dans la représentation de Paméla^ pièce en vers de François de Neufchâteau, donnée le 1" août 1793. L'œuvre est d'un poète de talent, inspiré par de généreux sentiments. Mais, en un temps de fureurs politiques, les plus nobles idées sont les plus dangereuses. Lord Bonfils, le héros choisi par le poète, écartant ses préjugés de naissance, veut s'allier à une jeune fille d'un rang obscur. Les sectaires triomphants arguaient, contre ce personnage, que son aristocratie, trop évidente et trop saillante, froissait et heurtait les idées égalitaires du peuple. Par surcroît, une tirade sur la tolérance religieuse souleva la haine fielleuse

dea Lois, la foule, chaque soir, assiégeait les portes. On voulait entendre les vers où l'auteur stigmatisait et flétrissait les tyrans de la Képubliqut*. Plus de deux mille personnes étaient forcées de se retirer faute de place. Certes, il y avait de la verve, dans la tirade suivante, contre les as8a»«in:^ de septembre :

Patriotes ! Eh ! qui ? ces poltrons intrépiilt>fi, Oui, do leur cabinet, prêchent \vs homicides ; Os Suions, nés d'hier, enfants réformateurs, Oui ri^digent en lois leurs rûves destructeurs. Loin de nous ces joug^leurs, patriotes de places. D'un faste de civisme entourant leurs grimaces ; Prêcheurs d'égalité, pétris d'ambition, Ces faux adorateurs, dont la dévotion N'est qu'un dehors plâtré, n'est qu'une hypocrisie; Ces bons et francs croyants dont l'Ame apostasie. Qui, pour fuiro haïr le plus beau don de^ cieux. Nous font la Iii)erté, sanguinaire comme eux. Non, non, la liberté, chez eux méconnaissable, A fondé dans nos cœurs son trône impérissable. Que tous ces charlatans, populaires larrons, Et de patriotisme, insolents fanfarons, Purgent, de leur aspect, celle terre affranchie! Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d'anarchie. Royalistes tyrans, tyrans républicains.

Tombez devant les lois, voilà vos souverains! Honteux d'avoir été, plus honteux encore d'être, Brigands, l'ombre a passé ; songez à disparaître !

A la première représentation de la pièce, les curieux stationnèrent sous les murs du théâtre depuis la veille et y passèrent la nuit.

et farouche des Jacobins. Pouvaient-ils sans révolte souffrir ces vers ?

Eh! qu'importe qu'on soit protestant, ou papiste ! Ce n'est point dans les mots que la vertu consiste. Pour la morale, au fond, votre culte est le mien ; Cette morale est tout et le dogme n'est rien. Àh! les persécuteurs sont les seuls condamnables, Et les plus tolérants sont les plus raisonnables.

Les acteurs royalistes furent conduits en prison; on épargna Mole, parce qu'il s'engageait h jouer le rôle de Marat, au théâtre Montansier, dans une pièce d'un nommé Féru, ies Catilinas modernes. CoUotd'Herbois, le grand proscripteur, désigna tous les chefs d'emploi pour la guillotine ; les autres, pour la déportation. Le supplice devait avoir lieu le l*"'" juillet 1794. Un ancien comédien, Labussière, attaché au bureau du Comité de Salut public, d'où partaient les condamnations à mort, parvint, on enlevant des dossiers les pièces nominatives, à soustraire ses anciens camarades à cette vengeance d'un mauvais acteur de province, jusqu'au jour où la révolution de Thermidor les délivra tout à fait.

Ils se retrouvèrent dans leur vieille salle du faubourg Saint-Germain*. Malheureusement, le public avait désappris le chemin du théâtre, trop éloigné du centre et du mouvement mondains. Us se résignèrent donc à s'unir à la troupe lyrique du Théâtre Feydeau, alternant, avec elle, chaque jour de représentation. Mal secondés par le directeur Sageret, et n'encaissant que des recettes insuffisantes, ils se retirèrent '. Picard, à ce moment, les

1. Le théâtre fil sa réouverture par la Mélromanie et les Fausses confidences.

2. Arnaull» en ses Souvenirs, donne une autre raison de ce départ. « Le théâlrct dit-il, était occupé par une troupe d'opéra comique, avec laquelle

accueillit dans son théâtre de la rue de Louvois. Et là, encore, ils éprouvèrent les tristes effets de la malchance, qui ne les lâchait pas. Une de leurs pièces, les Trois Frères rivaux^ contenait un personnage du nom de « Merlin», traité de brigand^ de voleur, àa pendard, Merlin, Tun des directeurs du Gouvernement, s'offusqua de cette similitude de nom et fit fermer le théâtre. Les infortunés comédiens, ainsi trahis par la fortune, retournèrent à leur premier gîte, au Théâtre du Faubourg-Saint- Germain , débaptisé récemment pour s'appeler « Odéon », parce que Ton y jouait des pièces lyriques. A tant de tribulations vint s'ajouter bientôt un désastre inattendu. L'Odéon disparut^, en une nuit, dévoré par les flammes d'un incendie; et la troupe, depuis si longtemps errante, se retrouva sans asile. François de Neufchâteau, ministre de rintérieur, leur vint en aide heureusement et réussit à ressouder les deux troupes en une seule, dont le siège fut établi rue de la Loi, dans la salle des acteurs dissidents. L'ouverture solennelle se fit le H prairial an VU (31 mai 1799), avec le Cid et r École des Maris.

Il ne furent pas seuls atteints par les variations de la politique. Chacun eut son tour. Après Thermidor, dans la salle de la rue de la Loi, les plus violes acteurs royalistes avaient été forcés de s'associer. I^ portage des recettes ifut bionlôl un sujet do mésintelliKencc entre les deux sociétés, coniï>u«*es d'éléments si divtirs, et il en résulta une >8(>paratioQ qui laissa la joui>»aucc de la salle à la troupe lyrique. »

1. Dorvo ne pouvait se consoler de l'incendie de l'Odéon. La veille, 18 mars 1799, ou avait joué son Envieux^ dont voici quelques vers :

L'envieux, savez-vous ce que ce mot veut dire ? L'envieux n'est heureux que du mal qu'il désire. Tout l'ofTenRe, l'aigrrit ; rien ne le aatisfait. Le bonheur, dans un autre, est un vol qu'on lui fait.

Si l'on boit, il a soif ; si Ton mange, il a faim.

lents et les plus agressifs des transfuges durent expier la véhémence de leurs opinions. Le public s'attaqua d'abord à Dugazon, qui refusa de s'expliquer et de s'humilier. Le comédien, poussé k bout, lança contre l'assemblée sa perruque, et, à ce geste, le parterre soulevé voulut envahir la scène ; mais la police s'interposa, et Dugazon eut le temps de fuir. Vint ensuite le tour de Fusil, l'un des acteurs associés à Talma. Coadjuteur h Lyon de Collot d'Herbois, Fusil fut apostrophé au théâtre par le 61s de l'une de ses victimes. Un jeune homme, s'étant levé, lut h haute voix l'inique jugement qui avait condamné son père h l'échafaud, avec la signature de Fusil, à côté de celle de Collot. Alors hué, conspué, Fusil, dut chanter Le Réveil du Peuple, cet hymne vengeur, inspiré h Souriguière, contre les Terroristes. Démoralisé par la peur, le comédien était devenu aphone, incapable d'entonner le premier couplet. Il fallut que Talma tînt le papier et le flambeau qui éclairait, pendant que, chiffe humaine, Tancien proscripteur lisait ce chant expiatoire. Talma lui-môme n'échappa point h ce retour d'opinion. Durant une représentation du drame de Legouvé, Epicharis et Nn^on, les apostrophes injurieuses l'assaillirent. Plus maître de soi que Fusil, d'un caractère plus virilement trempé, il s'avança vers le public et d'une voix émue, s'excusa, rappelant qu'il avait été assez éprouvé par la Révolution pour qu'on ne l'accablât pas davantage, puisque la plupart de ses amis étaient morts sur l'échafaud. Par son zèle et par ses efforts, il tacherait, ajoutat-il, de mériter l'indulgence du parterre. Réponse qui lui valut une ovation, en effaçant la réprobation du public ^

1. « Le parterre de la Coïnédie-Françai*«e, disent Elienneel Martainville,

Désormais, le Théâtre-Français est au complet. Les grandes pièces du répertoire trouveront des interprètes, dignes d'elles. Comme aux beaux jours des Le Kain, des Bellecourt, des Préville, des Clairon, des Dumosnil, on verra unis ensemble et Larive et Talma, Mole et Fleury,Saint-PhaI, Saint- Prix, Dazincour, Dugazon, les deux Batiste, et Louise Contât, et M"" Devienne, Petit-Vanhove, Mézcray, Mars cadette; et le jeune Lafon, le dernier venu. Bientôt môme, des débuts nouveaux accroîtront le prestige de cette vaillante troupe. Ce seront ceux de M"'"' Bourgoin, Lecomte, Xavier, Duchesnois, Georges, et encore de M'"" Gros, de M'*' Volnais et de la sœur de Téminente Louise Contât, Emilie Contât.

L'Opéra Comique, — Théâtre Feydeau, — n'était pas mieux partagé que le Théâtre Français. Quatre fois, en deux ans, il avait changé d'administrateur. Ensuite, la troupe d'opéra comique s'étant jointe

dans leur Histoire de théâtre, présentait alors, chaque jour, en raccourci, le tableau d'un peuple en révolution, qui, tout étonné d'avoir recouvré ses droits, en fait un usage souvent peu raisonné. Les comédiens ne {k>uvalent établir aucun ordre dans leur répertoire. Une pièce était mise à l'étude, et le parterre mutin, ou remué par des pens intéressés, réclamait à grands cris la représentation d'un autre ouvrage auquel les règlements n'as!*ign aient qu'un rang postérieur. »

On disait aussi que Talma avait été lun des persécuteurs des comédiens dont il s'était séparé. Louise Contât protesta, contre cette accusation, par la lettre suivante :

— 3 germinal an III : « Ce fut h l'époque môu>e de notre persécution que je reçus de Talma (que je ne voyais plus depuis longtemps) des marques de véritable intérêt. Je les jugeai si peu équivoques, qu'elles firent disparaître les légers nuages de nos anciennes divisions et nous rapprochèi*enl. Je m'empresse de rendre cet hommage à la vérité. Puisse-t-il détruire une inculpation que je ne savais pas même exister. Je ne concevrai jamais qu'un artiste spécule froidement sur la ruine des autres et je pense que Talma n'était pas alors plus disposé à profiter de nos dépouilles que nous le serions aujourd'hui à bénéticier des siennes. Je dis nous, sans avoir consulté mes camarades, mais je le dis avec la certitude de n'en être pas désavouée. — Louise Contât. >»

à la troupe du théâtre italien, sous le vocable de «Théâtre national d'opéra comique», les acteurs et les actrices formèrent une réunion de quarante personnes où la paresse et la zizanie s'établirent en maîtresses. Le Coup de fouet^ journal satirique, les divise en trois classes : d'abord la troupe dorée, parce qu'elle seule fait des recettes fructueuses. On y trouve Elleviou, Martin, Chénard, Gavaudan, Solié, et W Saint-Aubin, et M-*' Scio et M'"' Philis. Secondement, la troupe des anciens acteurs de Feydeau que le journal n'estime pas davantage qu'une mauvaise troupe de province. Il y place Juliety Gavoaux, Rézicourt, Foy, Lesage, Derubelle, Georget, et M"" Haubert, Auvray, Rosette Gavaudan, Aglaé Gavaudan, Justine Gavaudan. « Quelle cohorte, s'écrie-t-il, et que fait-elle sur le Théâtre de l'Opéra Comique? » Enfin, celle des doublures et des rebuts, oîi le Coup de fouet inscrit Dozainville, Andrieux, « sifflé sur tous les théâtres », Moreau, « jeune acteur sans espérances », et M""" Dugazon, « l'ombre d'elle-même », et M"'' Crétu, « fleur très fanée, jeune première de quarante-six ans », et M"* Gonthier, « duègne penchée vers la caducité » ; et d'autres pas mieux qualifiés.

La salle était une des plus belles de Paris et la plus sonore, trop vaste et jamais pleine, malgré le talent des auteurs et des compositeurs de musique. Alexandre Duval, Bouilly, Marsolier des Vivetières, Hoffmann, Dupaty, Delrieu, Vial, Armand Charlemagne, Etienne, Pixérécourt, Jouy, Dieulafoi, y apportaient leurs œuvres, traduites en musique par Tarchi, Dalayrac, Méhul, Nicolo, Chérubini, Boïeldieu, Gaveaux, Spontini. Quarante-quatre pièces nouvelles y furent jouées en quatre ans, et les plus agréables, dit le Coup de fouet^ furent le Prison-

nier y Adolphe et ClarUy Zoraine et Znlnar, Ariodant, Maison à vendre.

Le Théâtre Italien, ou Opéra-Buffa, connut aussi des jours de vogue et des jours d'abandon. Depuis un demi-siècle, des chanteurs italiens venaient à Paris et y demeuraient, tant qu'ils trouvaient boa accueil du public. Ils s'en allaient, quand ils sentaient la défaveur commencer pour eux. Lorsque les chanteurs étaient des artistes de talent, le public cédait à leurs avances ; il s'éloignait d'eux, quand les artistes usés, ou sans valeur, ne répondaient plus à son attente. Les premiers que Ton vit à Paris, le signor Manelli et la Tonnelli, chanteurs consommés, offrirent aux auditeurs un répertoire tiré des œuvres de Pergolèse, de Galuppi, de Jomelli et laissèrent un souvenir inoubliable. Les œuvres interprétées par eux, à peine connues alors, semblaient plus fraîches et plus mélodieuses que celles de Lulli et de Rameau, que l'on connaissait trop. D'autres Italiens les remplacèrent, apportant avec eux les œuvres de Paësiello, de Piccini, de Danfossi ; mais la troupe était médiocre, et le ténor Caribaldi, un chanteur usé. Négligés et délaissés, ils partirent. Enfin, une troisième troupe s'établit au théâtre de c Monsieur ». Les artistes se nommaient Mandini, Raffaelli, Vigagnoni, lasignora Baletti et la signora Morichalli, tous excellents. La Révolution survenant leur causa le plus grand tort. Ils se maintinrent quand même, en associant leurs efforts àceux d'une troupe d'opéra comique, et ils durèrent, jusqu'à ce que la belle Grassini, attirée à Paris par Bonaparte*, redonnaaux œuvres italiennes

1. Mémorial, chapitre vu, au sujet de la belle Grassini : « liors du couronnement de B(>naparte à Milan, )a célèbre chanteuse Grassini attira son

un nouvel attrait. Et Ton applaudissait les opéras de Cimarosa, de Paësiello, de Sarti, de Bianchi et de Guillelmi que traduisaient, avec un art admirable, des chanteurs tels que Lazarini et Ciceretti, la signora Strinasacchi, la signora Parlamagni, et une Française, leur égale. M"* Rolandeau^

Aux boulevards, TAmbigu- Comique était le théâtre préféré des petits rentiers et des marchands du Marais. Ils y trouvaient des pièces conformes à leurs désirs, avec danses, pantomimes, marches, combats, costumes éclatants, décors magnifiques, du bruit et de la lumière, des situations pathétiques et des lazzi : plaisir pour leur esprit vulgaire, pour leur imagination impressionnable. Corsse, le directeur, recevait de Coignez, de Guilbert de Pixérécourt, de Cuvelier, des œuvres oîi les situations terribles succédaient aux scènes les plus tendres. Coignez lui avait donné ie Jugement de Salomon, et il débutait à quarante-cinq ans ; Guilbert de Pixérécourt était le père de Célina ou V Enfant du martyre; Cuvelier du Tribunal invisible^ « galimatias sopori-

attention...; il la fit mander et, après le premier inom(?nt d'une prompte coDnaisâance, il se mit à lui rappeler qu'elle avait débuté précisément lors des premiers exploits du général de l'armée d'Italie. « J'étais alors, disait-elle, dans tout l'éclat de ma beauté et de mou talent. Il n'était question que de moi dans les vierges du soleil. Je séduisais tous les yeux, j'enflammais tous les cœurs. I.e jeune général seul était demeuré froid, et pourtant lui seul m'occupait! quelle bizarrerie, quelle singularité! quand je pouvais valoir quelque chose, que toute l'Italie était à me» pieds, que je la dédaignais héroïquement pour un seul de vos regards, je n'ai pu l'obtenir; et voilà que vous le laissez tomber sur moi aujourd'hui que je n'eu vaux pas la peine, que je ne suis plus digne de vous. »

1. M"« Holandeau, dis<^nl les Débats de l'an X, débuta clans les Noces de Dorine. « Elle n'est pas Italienne, mais ce n'est pas nu défaut pour le public français. Sa tournure et son jeu, bien plus que son chant, annoncent une actrice de Paris. On se plaît à l'entendre et l'on aime à la voir. Elle réunit la sensibilité à la coquetterie, et dans toutes les situations, elle a ce maintien, ces manières et cette noblesse qui semblent un attribut particulier de la nation et que les Italiens saisissent avec beaucoup plus de peine que nous en avons à imiter leur accent musical. »

fique », dit le Coup de fouet. Ce fut à TAmbigu que Ton joua A/"' Angot au sérail de Constantinople^ si banale et si rebattue, à la fin, que Corsse la iit disparaître pour toujours de raffiche. M"* Lévôque, Tétoile de la troupe, se distinguait surtout par un péché mignon, par un amour exagéré du bon vin. LAlmanach des Spectacles^ dans son appréciation sur ce théâtre, ajoute : « La troupe de l'Ambigu est meilleure que celle de la Gaieté ; les cuirs y sont moins fréquents '. »

Au théâtre des Jeunes-Artistes, les comédiens étaient des gamins de quinze ans, associés à des hommes faits ; et cette qualification « d'artistes » indigne le Coup de fouet, lorsque Mole, Fleury, et d'autres, aussi célèbres, n'osaient prendre ce litre. Cuvclier et Guilbert de Pixérécourt sont là, coname à l'Ambigu, les fournisseurs privilégiés des pièces données en spectacle. Peu d'entre elles réussissent; l'affiche est souvent renouvelée. Une, cependant, le Chat botté, obtint quelque vogue, contrairement aux autres, telles que les Trois Sœurs, Monsieur Jacasset, Colombine toute seule. Monsieur Milonnet, Poignet, directeur, était incapable d'un bon discernement et le Coup de foxiet ne l'épargne guère, lui et ses acteurs. « Poignet, dit ce journal, acteurcompositeur sans talent, sans goût et sans voix.

1. En 1798, ce théâtre allait de mai en pis. Aucun adminiàlrateur n*y pouvait tenir. Cornsc se présenta. II venait de quitter le théâtre Montan- »ier où il ne gagnait que de très modiques appointements. Mais il avait trouvé un bailleur de fonds, M. de Puisaye, un capitaliste, qui lui facilita sa gestion, jusqu'au jour où le fameux Aude, père du Cadet-Jiouuel, lui apporta Madame Angot. En quelques années Corsse fit sa fortune et réalisa un capital de 1.100.000 francs. Mais il ne payait alors que 200 francs une coniôdic en un acte et ne donnait que i) francs, par représentation, à l'auteur d'une pièce en trois actes. Le Jugement de Satomon et une autre pièce, Tékéii, firent tomber en sa caisse une somme de 150.000 francs en quatre mois, et dans celle des auteuns 900 francs.

Gros et court, Monrose ne promet plus rien. Delpech est surnommé « le Petit Poucet », car il a tout au plus quatre pieds six pouces. M"" Lorenzelti est une statue de marbre; M"*' Martin une petite actrice, maigre et efflanquée*. »

Sur le Théâtre sans Prétentions, le journal satirique écrivait : « Directeur Prévôt, soi-disant homme de lettres, auteur, répétiteur, acteur, allumeur, décorateur. Il accouche régulièrement, chaque mois, d'un drame, d'une comédie, d'une tragédie en cinq actes. Pour les vaudevilles et petites pièces, il s'est adjoint un jeune littérateur, Simonin aîné. Les acteurs sont au niveau des pièces qu'il joue : Négociant de Genève, l'Abbé de plâtre, Père absolu, l'Ange et le Diable, Adam et Eve, r Homme à deux visages, »

Avant d'être le Théâtre sans Prétentions, la salle avait porté le nom de « Théâtre des Associés ^>. Un bateleur <Iu nom de Beau-Visage en fut le créateur et le premier directeur. Il avait commencé, aux boulevards, à donner des représentations de grimaces.

1. Brazier {Histoire dcê Petits Thédtrcs de Paris), dit que DéHaugiem fournit à ce théâtre trois de se» pièces : l'Entresol, les /feux Dévoles, le Testament de Carlin. Lepeinlre aine, qui devint un comédien distingué, débuta sur la scène de ce petit théAlre. Vers la fin du Consulat, le théâtre étant presque en déconfiture, Lopeintre aîné partit avec quelques-uns de sf-s camarades sous la tutelle d'un nommé Petit, qui enseignait la déclamation aux jeunes aiiiâtes. Déâaugiers et l'un des acteurs du théâtre furent du voyao^e. lis allèrent à Marseille, à Avignon. Les comédiens ambulants ne firent pas fortune. Ils se séparèrent bientôt. Lcpeintre aîné alla à Bordeaux, où 11 resta pendant dix ans, et de là revint à Paris au IhéAtre des Variétés. En revenant de Marseille, Désaugicrs, Jacquelin et les autres, étaient dans un tel état de gène qu'il était temps qu'ils arrivassent à Paris. A quatre iieues de la capitale, leurs estomacs commençaient à crier, et la caravane, ne pouvant plus marcher, Désaugiers prit son violon et, pour retremper le courage de ses amis, leur joua des contredanses jusqu'à la barrière. Ce fut là que Désaugiers, à qui il ne restait plus qu'un sou dans «a poche, acheta un petit pain et dit, en riant, à Jacquelin, en le rompant en deux : «Veux-tu l'aile ou la cuisse? »

monté sur une chaise en plein vent. Les grimaces réussirent. Il se fit construire une baraque et y appela un montreur de marionnettes, avec lequel il s'associa. De là, le nom de '< Théâtre des Associés ». Ils obtinrent le droit de représenter des pièces du répertoire du Théâtre-Français, en changeant le titre et les faisant précéder d'une farce de marionnettes. Zaïre s'appelait le Grand Turc mis à mort ; le Père de famille y les Embarras du ménage. Salé, un cabotin de ce temps-là, devint, après eux, le directeur de ce théâtre. « Quand on donnait, dit Brazier, le Grand festin de Pierre ^ ou V Athée foudroyé, joué par Pompée, premier sujet de la troupe, le directeur Salé faisait Tannonce lui-mOme et criait : « Prrrrenez vos billets », M. Pompée jouera ce soir, avec toute sa garde-robe. Faites voir l'habit du premier acte! (Et Ton montrait l'habit du premier acte.) Entrez! entrez !... M. Pompée changera douze fois de costume... 11 enlèvera la fille du commandeur, avec une veste à brandebourgs, et sera foudroyé, avec un habit à paillettes. »

Ce fut, après Salé, que Prévôt prit la direction de ce théâtre; et Prévota besoin d'une mention particulière. (( C'était, dit toujours Brazier, un pauvre

comédien de province Je l'ai vu, pendant vingt

ans, affublé d'une vieille houppelande grise. Il ressemblait au profil de Séraphin. Digne, humble et modeste, il annonçait sur son affiche : Victor ou Venfant de la forêt, mélodrame en cinq actes du citoyen Prévôt, le premier qui ait traité ce sujet, d'après le roman de Ducray-Dumesnil ; et dans la salle, on lisait : « Les personnes qui veulent se procurer des exemplaires des pièces du citoyen Prévôt peuvent s'adresser aux ouvreuses des loges. >» Il détestait la secte des philosophes; il plaisantait

Voltaire et Rousseau, poursuivait, à outrance, les impies et les athées. Dans une de ses préfaces il disait : « Si Ton plaisante mes ouvrages, Ton ne peut cependant me reprocher d'avoir corrompu les mœurs par des pièces licencieuses, et il ne restera, après moi, aucune trace d'inconduite, ni que je me sois dérangé de mon ménage, ni aucun écrit qui puisse prouver mon immoralité et qui ait jamais dénigré personne. Aussi, Ton ne me verra pas obligé défaire, au lit de la mort, amende honorable, comme le fameux La Harpe. »

Le Théâtre des Délassements*, petit théâtre comme le précédent, était exploité par de jeunes élèves dramatiques, sous la direction d'un certain Belfort. Les places, d'un prix peu élevé, y recevaient une foule populacière, satisfaite de Tinfinité des petites pièces qu'on lui offrait, telles que Cassandre comédien, les Jumeaux, Césanne et Victor, le Petit Figaro^ C Auteur dans son ménage-.

1. ■ Tout à côté du théâtre des Délassfinents, dit Ch. Maurice {Histoire anecdotù/ve du théâtre), dansait snr la corde, en 17%, M'"« Malaga, grand'mère des Luguet. >

2. Ce Théâtre des Délassements devait son origine à un comédien normand de Caen. du nom de Plancher, qui prit le surnom de Valcourl. Actif et intelligent, !«on entreprise prospéra. En 1709. la direction passa dans les mains de Deharme et de sa femme, tous les deux comédiens aussi, et comme la Révolution avait donné la liberté aux théâtres, on y joua des tragédies, des comédies, voire même des opéras. Joanny, qui fui un artiste distingué, y débuta. Viot y chantait avec goilt. Il y eut, également, de jolies femmes, Péchard. Dorvilliers, Lolotle, qui était charmante, dans /n Jeune Indienne An Chumpfort. Potirr, hî grand comiqne, s"t»ssaya sur les planches de Cl' théâtre. Il s'y montra dans le cocher des Viaitandmrx ; \*\\W\\ Joly, qui brilla, plus tard, aux Variétés et au Vaudeville. Pour lui, lira/ier (de qui Tiennent tous ces détails) avait composé un monologue, Vlvro^jne tout Meut, et Brazier ajoute : « M. Dupaty ayant donné, à la rue de Chartres, f Vaudeville), Arlequin tout seul, petit cadre de&liné à faire briller le talent de Laporte, tous les vaudevillistes produisirent des monologues pour les tbéAlres de Paris : Ca»sandre tout ivul; Gilles tout seul; Scapin tout seul; Crispin tout seul; Figaro tout seul; Chérubin tout seul; Cotomùinc toute seule ; Lisette toute seule ; Fanchon toute seule ; le Soldat tout seul; l'Auteur tout seul; enfin jusqu'à l'Acteur tout seul qui jouait souvent sou rôle, tout teul^ dans la salle. »

A côté de ces deux théâtres, les journaux de l'époque mettaient, en parallèle, la salle où se montrait Lazzari, mime d'une habileté extraordinaire, dont les métamorphoses, faites à découvert, étonnaient toujours les spectateurs. Ce mime variait, en quelques secondes, ses personnages, dont les expressions étaient dissemblables, et il improvisait, souvent avec esprit, de courts monologues, vulgaires à la vérité et même trop familiers, mais assortis au public venu là pour Tentendre. Une pièce, où il triomphait, était Arleguin avalé par la Baleine. La foulô accourait pour Ty voir. Alléché par le succès, le théâtre annonça la contre-partie du drame, la Baleine avalée par Arlequin. L'opération, sans doute, était trop difficile. Cette farce ne parut jamais sur la scène. Le théâtre du Palais possédait également plusieurs mimes remarquables, Lafitte d'abord, et son rival Tautin, et la courte et grosse Simonet, légère el vive, malgré son embonpoint et « d'une figure, disait alors la Vérité à Fordre du jow\ qui so prête à toutes les expressions qu'elle veut lui faire prendre. »

Au Théâtre Montansier, ou Variétés*, le public habituel se composait de la cohue malpropre qui s'agitait au Perron, pendant le jour, agioteurs, tripoteurs, financiers véreux, banqueroutiers, et des filles publiques, si nombreuses en ce coin de Paris. Trois cents d'entre elles, chaque soir, disent les gazettes, occupent les meilleures places de la salle. Elles y viennent pour Brunet, leur « coqueluche », dans ses rôles de Jocrisse, et pour Tiercelin, son compère. Ces deux comédiens amusent et font rire

i. M*« Montansier avait pour mari Neuville, directeur de son théâtre.

sans qu'ils aient besoin d'intelligence, de goût, de voix, ni même de figure aimable. Ces qualités sontelles nécessaires pour les Jocrisse, les Cadet- Roussel, les Cri-Cri, les Fagotins, les Guignolet, héros des pièces de Dorvigny*, d'Aude, de Martainville, d'Armand Gouffé, de Georges Duval, de Dorvo, de

1. C'est eu 1791 que, chez la Montansier, Batiste cadet eut la corvée d'établir le personnage de Jocrisse, de Dorvigny, — Jocrisse qu'a signale Molière par la bouche de Martine : Je ne Vaiuterais points s'il faisait le Jocrisse (Charles Maurice, Histoire aneedotique du théâtre). Marant, dans son Tout Paris en Wiudecille^ a publié les couplets suivants sur le théâtre Montansier :

Les plas plates rapsodies,

Hélas ! n'y tombent jamais ;

Les plus froides comédies

Oot toujours quelque succès.

Tout est mauvais, mais qu'importe !

Ifrunet, en particulier,

Y fait rire de telle sorte

Que, voulant s'égayer.

Le perruquier, Le banquier, Le rentier.

Le caissier, Le courtier, L'usurier, L'écolier, L'ouvrier, Sont en foule à la porte.

Dirai-je, ajoute l'auteur, quelque choso du foyor de co théAtre? Pourquoi pas? Il vaut bien la peine qu'on en parle.

Fillette jolie, Dans ce grand foyer, Cherche qui s'ennuie, Et vient l'égayer.

Ah ! voilà la vie,

La vie

Suivie, Ah ! voilà la vie.

Qu'on mène à Montansier !

Souvent elle entraîne Un jeune écolier.

Bijoux, montre, chaîne, Ont su tout payer.

Ah! voilà la vie,

La vie

Suivie, Ah! voilà la vie.

Qu'on mène à Montansier !

Prés dii militaire.

Près du financier, HUe cherche à plaire Kt fait son métier.

Ah ! voilà la vie.

La vie Suivie, Ah ! voilà la vie.

Qu'on mène à Montansier!

Pour remplir sa feuille, Plus d'un gazetier Ecoulu et recueille Propos du quartier.

Meurtri de sa chute, Plus d'un chansonnier.

Vient chercher dispute A tout le fover.

Ah ! voilà la vie,

La vie

Suivie, Ah ! voilà la vie, Qu'on mène à Montansier !

Ah ! voilà la vie,

La via

Suivie, Ah ! voilà la vie.

Qu'on mène à .Montansier I

Chazet ? Suivant le Coup du fouety les acteurs de Montansier ne sont que de « présomptueux cabotins ». Il n'oublie pas, d'ailleurs, Amiel, administrateur, « aussi usé que la salle ; César, jeune premier de quarante-huit ans ; Crétu, qui ne vaut pas mieux que les précédents ; Frédéric, qui joue les fats; Dubois, qui chante la basse-taille » ; quant aux actrices, il n'est guère plus galant. « Caroline est un petit rossignol; M"® Mengazzi est sans voix, et M"* Barroyer veut faire croire qu'elle a joué jadis les servantes de Molière. »

Picard, Tauteur de tant de pièces ingénieusement conçues et spirituellement écrites, avait un théâtre à lui, portant son nom, et situé rue de Louvois, près de TOpéra. Il le dirigeait brillamment; mais comme acteur, il ne réussissait pas toujours. Ceux qui le secondaient n'étaient pas beaucoup plus remarquables que lui-même. Vigny, pourtant, montrait de l'originalité et savait tirer bon parti de ses rôles. Bertin, laborieux et consciencieux, paraissait agréable sur la scène. Les autres, Clozel, Walville, Valcourt, Armand, Tiphaine, n'étaient que de (( petits acteurs, avec de petits moyens et de petits talents », écrit le Coup de fouet. Parmi les actrices, ce journal cite M"""' Mole*, vieille et sans talent; M"" Molière, « toujours occupée à minauder et à copier M"° Devienne, du Théâtre-Français )S et puis, M"" Beffroy, beaucoup trop froide. Quant à

1. « M"« Mole (dit Ch. Maurice), qui a beaucoup connu Fabre d'Kglantiae. m'a assun* que cétait pour elle qu'il avait composé le Délire d'amour. Mais cette excellente femme est, i)our ces sortes de choses, sujette à caution. Ses souvenirs de tendresse la trompent h. son insu, et elle peut commettre de» erreurs de date, sans autoriser personne à soupçonner sa bonne foi. II est, d'ailleurs, bien avéré que le Délire d'amour a été inspiré par M**» Joly, la soubrette de la Comédie- Française. »

M"' Delille, c'était une jolie personne, dit-il, et voilà tout. Picard s'était créé un répertoire de ses pièces, en suite de quelques-unes de Colin d'Harleville, d'Alexandre Duval, d'Etienne, telles que les Deux Mères, le Pacha de Siirène ; de Chazet, Un Tour de Jeune homme, et d'Andrieux, dont iljoualableuette, qui s*appelait Helvétius ou la Vengeance dxin SageK

i< L'inepte et orgueilleux » Mayeur, suivant l'expression des gazettes de cette époque, dirigeait le Théâtre de la Gaieté. Sur ses planches s'était implantée la vogue inlassable de Madame Angot; et lorsque la curiosité du public fut enfin saturée de ce spectacle, il fut remplacé par de noirs mélodrames et des pantomimes ^.

Le Théâtre de la Cité subit de nombreux avatars. La troupe qui l'exploitait se composait d'abord de comédiens français. Des chanteurs d'Outre-Rhin s'y installèrent ensuite. Sous le Consulat, il était devenu l'asile d'acteurs médiocres qui passaient

1. Charles Maurice, dans son Hhtoire anccdotique du théâtre, donne ce renseignement sur Chénier, l'auteur de Charte» IX: « J'ai vu, dit-il, nombre de folSf l'auteur de Cfiarles IX au théâtre de la rue de Louvuis, où sa place à l'orchestre semblait lui être obligeamment réservée. Ses manières étaient simples, calmes, méditatives et bienveillantes. La mélancolie, qui dominait dans l'expression de sa mâle figure, prenait un air d'inquiétude quand il se voyait l'objet de regards, maladroitement interrogateurs. • — Et encore, du même auteur : « On peut regarder comme le dernier terme de la licence, au théâtre, la première représentation de la Journée du Vatican, donnée de par et pour le peuple à la rue de Louvuis, le 15 août 1793. On y voyait le chef de TEglise en état d'ivresse et chantant des gaudrioles; un archevêque, sot et bègue, et des cardinaux débauchés. Pour compléter le tableau, l'abbé Maury était nominativement au nombre des personnages. Certes, voilà bien le nec plus ultra de l'audace et du délire en ce genre. » — Dès 1790, Laujon, dans le Couvent, avait fait paraître, sur la scène, des religieuses avec le costume ecclésiastique.

3. Le Sourd ou C Auberge pleine, au théâtre Montansier, et Madame Angot ou la Poissarde parvenue, à la Oaieté, ont jeté 500.000 francs dans la caisse de ces deux thé&tres. Les deux pièces avaient été vendues seulement <KX) livres chacune, disent les gazettes, par Desforges, l'auteur de la première, et Maillot, l'auteur de la seconde.

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