‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 57 sur 119 · Ce fut après Marengo que la Grassini vint à Paris · texte numérisé non relu

Ce fut après Marengo que la Grassini vint à Paris

récitatif italien », écrivait réminent critique des Débats.

Le jeune Rode, en ce temps-là, toujours attendu aux concerts delaGrassini*, étonnait sur le violon, par rhabileté de son jeu, les plus grands virtuoses de l'époque. Il surmontait toutes les difficultés avec une aisance et une maestria incomparables. Ses doigts couraient sur le bois de Tinstrument, rapides, insaisissables à l'œil. Los assistants tenaient leurs regards fixés sur son violon, hynoptisés par la dextérité extraordinaire de Texécutant. « Justesse, pureté, charmante qualité de son, fini précieux, exécution sûre et parfaite de la partition, voilà, disaient les Débats, ce qui met Rode hors de pair, et en fait le dieu du violon. »

Les théâtres de Paris trouvaient sur place leurs pensionnaires; mais les directeurs de province ne recrutaient qu'à Paris les acteurs dont ils avaient besoin.

Vers la fin de Tété, on voyait alors, au café Touchard, rue de TArbre-Sec, près de la fontaine, quelques imprésarios arrivés par le coche, assis avec dignité devant une table, et entourés de solliciteurs qui voulaient bien s'exiler de F^aris. Aucun engagement n'était conclu sans longue discussion préalable, sans marchandage, toujours repoussé avec hauteur par le comédien imbu de ses grandes qualités. Lorsque le marché était accepté, enfin, à cinquante écus par mois, la discussion se prolongeait encore, sur l'exigence du directeur voulant imposer à son héros de tragédie Tobligation déjouer les petits rôles de ses levers de rideau. « Orosmane »

i. On le disait l'amant de la belle cantatrice.

incarnerait un « Matthieu Cruchet » quelconque. Entre eux, alors, les apostrophes stupéfiantes étaient échangées, et ni Tun ni l'autre ne s'en étonnaient. Au monde des coulisses, l'emphase semble si naturelle !

Dans une autre partie du café, on entendait un (( Colin » détîiiller une ariette d'opéra comique, d'une voie fatiguée, flûtée plutôt, la bouche en cœur, que soulignait un geste engageant, tandis que, près do lui, une duègne, le nez sur son café au lait, se levait, pour y laisser tremper la langue de son petit chien favori. Plus loin, seule à une table, une « utilité », d'une main fiévreuse, inscrivait, sur une large feuille de papier sale, les quatre cent soixante rôles qu'elle se disait capable déjouer. Sa voisine réclamait, à son profit, une représentation pour ses suprêmes bénéfices. Une autre se cramponnait à l'obtention d'un congé de deux mois. Mais tous réclamaient des avances. Des avances! ils en avaient reçu, les uns et les autres, aux années précédentes. Jamais ils ne les avaient remboursées ; et les chicanes, à ce sujet, devenaient aigres, mordantes, enflammées.

Elles s'arn^taient tout à coup, parce qu'une voix glapissante s'élevait au milieu de ce brouhaha d'ergoteurs. Un encan était ouvert. Un malchanceux, le plus souvent un dissipateur, mettait en vente sa défroque de théâtre, veste de brocard, gilet de grande livrée, manteau de cour et panache, tout l'attirail d'un pauvre diable d'acteur, qui n'a pas la première pistole pour payer son loyer, et qui, grugé et ratissé par ses vices, franchit le dernier pas qui le fera tomber dans l'abîme d'où il ne sortira plus. Et, à cette vente forcée, les directeurs de province arrondissaient, à bon compte, leur

garde-robe théâtrale. Ce n'était pas, d'ailleurs, le seul incident de ces séances si curieuses, que tenait cette plèbe de comiques et de grands tragiques. Des femmes, jadis abandonnées de leur mari, les reconnaissaient en ce café bruyant; des maris y coudoyaient leur femme, suivie d'une famille plus nombreuse qu'au moment de la séparation. Et que d'avatars avaient subis la plupart d'entre elles!... Que de qualités successives elles avaient possédées, d'année en année : de grandes princesses avec un roi de tragédie, tombées au rang de servantes avec un valet; ou bien, déliées de la chaîne qui les attachait à Jocrisse, devenues grandes dames avec un père noble ; une autre fois avec un financier.

De Jouy, l'ermite de la Chaussée-d'Antin, qui nous a raconté ces scènes exhilarantes, y ajoute cette fine et spirituelle description de la comédie qui se jouait derrière le café, dans la salle nommée : la chambre des essais * .

« C'est un arrière-salon, écrit-il, dans le fond du café, où les comédiens, dont la réputation n'est pas suffisamment établie, donnent aux directeurs ou à leur préposé, un échantillon de leur talent. Je ne crois pas que Ton puisse rien imaginer de plus extravagant que ce tableau. La variété des figures et des attitudes, le contraste du costume et du langage, la cacophonie des voix, dont les unes chantent, tandis que lesautres récitentou déclament, le sang-froid de ceux qui écoutent cet épouvantable charivari, tout porte à croire que l'on est dans une de ces maisons de fous où l'on s'est imaginé de

1. Tous les cafés des théâtres étaient loin d'être aussi bien meublés et aussi présentables que le café Touchard. Brazier parle de ceux que l'on ▼oyait boulevard du Temple : « Salle immense par devant, un billard dans une chambre au fond, des tables vermoulues, des tabourets cassés, et quatre mauvais quinquets qui fument au lieu d'éclairer. »

faire jouer la comédie à des insensés pour les guérir. L'un débite une tirade de Mithridate ; Tautre une scène de Cadet-RotisseL Le monologue du Métromane est interrompu par la polonaise du Calife. Camille adresse ses imprécations à Jocrisse au désespoir, et Tariette de la Fausse Magie estacconapagnée par les castagnettes d'un danseur qui répète un boléro... C'est dans cette salle que les adresses se donnent, que les avances se font, et que les engagements se signent. Le comédien engagé rentre dans le café en triomphateur, et regarde en pitié ceux de ses camarades qui sollicitent encore ce qu'il vient d'obtenir, sans songer qu'il lui reste à subir la plus rude des épreuves, celle de plaire au public devaut lequel il doit paraître. »

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