‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 62 sur 119 · IV · texte numérisé non relu

IV

mérite. Lays, Lainez, Chéron, pouvaient satisfaire les plus difficiles amateurs. Quant aux danseurs, Vestris, Gardel, n'avaient point de rivauxen Europe. E\ les pantomimes et les ballets se succédaient beaucoup plus souvent que les drames lyriques. C'était, en cet an VIII, la Caravane du Caire, le ballet de Paris, et Psyché, et la Dansomanie , et Pygmalion, qui chassaient Alceste\ Orphée, Armide, Œdipe à Colonne, les Horaces, Praxitèle. — Pygmalion était un ballet-pantomime en deux actes, de Milon, musique de M""* Devismes, sur lequel Geoffroy s'étendit, employant l'hyperbole pour louer les charmes divins des danseuses, iM"' Gardel et ses émules 2.

xVl"® Gardel suivait les préceptes de son mari, dont Tart était l'opposé de celui des Vestris. Ceuxci plaçaient leur gloire dans les sauts les plus exagérés, les pirouettes et les voltes interminables sur un pied. Gardel, au contraire, cherchait, dans l'expression de sa pantomime, dans les attitudes gracieuses de sa personne, dans la souplesse de ses gestes mesurés et l'inflexion harmonisée de son buste avec les sentiments qu'il devait exprimer, la perfection de sa danse. Geoffroy admirait et soutenait Gardel, à rencontre des Vestris, qui avaient alors de nombreux partisans. Et la pantomime de Pygmalion lui donna l'occasion de s'expliquer, de nouveau, sur ce qu'il nommait la véritable danse,

1. Alceste, de Gluck, eut peu de succès, en sa nouveauté; les Vérité» d l'ordre du jour en attribuent la cause au peu de goût que les spectateurs de ce temps-là avaient pour ce qui est vraiment beau, prodiguant les applaudissements à de misérables farces. Puis, enfin, il y avait eu des mutilations barbares et ridicules pour le mettre au ton du jour, a Nos élégants et nos merveilleuses, ajoutaient les Vérités, qui n'ont rien vu, qui ne connaisi^ent rien, qui n'ont ni tact, ni goût, ni sentiment, ont fait l'effort d'abandonner une fois jV"« Angot et l'Enfant du malheur^ pour aller s'y ennuyer et se sont bien donné de garde d'y revenir. »

2. C'est en ce ballet pantomime que débuta M"« Bigotini dans le rMe d'Ëlphide.

LES SPECTACLES DE l\n VIII 291

rappelant que les Grecs et les Romains n'en connaissaient point d'autres. « La danse, dit-il, n'était un art à leurs yeux qu'autant qu'elle savait montrer et peindre, par les gestes et les mouvements extérieurs, les pensées et les sentiments de l'âme. »

Quelques mois auparavant, en ventôse de cet an VIII, le plus vieux des Vestris avait joui d'une sorte d'apothéose, en présentant, aux habitués de l'Opéra, pendant les danses de la Caravane^ son petit-iils, âgé de quatorze ans. L'ancêtre était arrivé sur la scène, avec une coiffure ornée de plumes blanches, à la façon de Henri IV, et toujours digne et toujours noble, ainsi qu'il convenait au diou de la danse, au milieu des chanteurs renommés et des plus célèbres danseuses. M"*" Vestris et Pérignon, et M"" Clotilde, Chameroy, Coulon, il avait présidé aux débuts de son petit prodige. Les journaux écrivaient : « Le jeune débutant, dès son entrée dans la carrière, se montre déjà digne de sa race. Il a dansé avec une vigueur, une sûreté, un aplomb fort au-dessus de son âge. Sa taille, qui n'est pas encore formée, promet les plus heureux développements. Tout annonce qu'il réunira dans sa personne les grâces et la dignité de son aïeul, à la souplesse et à l'agilité de son père. »

Ce fut en floréal, au sujet de la première représentation A^Hécube^ opéra en cinq actes de Milcent, dont la musique était composée par Fontenelle, qu'après les critiqués très justifiées de Geoffroy, le directeur du Théâtre des Arts (Opéra), Devismes, abasourdi de Taudace de Téminent feuilletoniste, qui osait ne pas trouver à son gré le jeu des acteurs et l'œuvre des auteurs^, lui rappela qu'il lui avait

i. « Le poète, écrivait Geoffroy, a mis en spectacle les malheurs aflreux que Virgile a décrits^ avec tant de feu, dans le deuxième livre de ÏEnéide^

envoyé gracieusement une entrée permanente, et il s'étonnait de ses critiques. Devismes terminait sa lettre par une phrase dérisoire... « Afin de ne pas gêner votre reconnaissance, je vous préviens que je viens de donner Tordre de vous rayer sur la liste des entrées au Théâtre des Arts, et j'avertis le ministre (!!!) des motifs qui ont donné lieu à cette radiation. >»

Geoffroy lui répondit :

Je suis étonné, citoyen, du ton de votre lettre. Jamais gentilhomme de la Chambre n'a parlé avec autant d*empire et de hauteur. Vous paraissez avoir une idée fort exagérée des droits de votre place, mais vous connaissez fort peu ceux de la critique. La protection du Gouvernement est, sans doute, respectable ; mais, en vous protégeant il n'a pas prétendu vous mettre à l'abri de la censure, ni même du ridicule. Le seul moyen que vous ayez, pour prévenir les désagréments auxquels vous paraissez si sensible, c'est de n'admettre que de bons ouvrages, et de recommander aux acteurs de les bien jouer. L'idée de décourager les artistes serait odieuse ; aussi avons-nous toujoure loué ce qui était louable. L'Opéra peut mériter les suffrages de la nation française. Mais il n*y a rien de parfait dans ce monde, et il nous est permis de dt^sirer qu'il parvienne encore à une plus grande perfection. Vous critiquer, citoyen, c'est vous rendre service. Ce n*est point avec de l'orgueil qu'on apprend à mériter les suffrages des connaisseurs, c'est en profitant des observations de ceux qui vous jugent, que vous vous mettez à l'abri de la critique. Au reste, le rédacteur de ce journal (les Débats) n'a pas besoin de vos entrées. Il en a jusqu'ici abandonné la jouissance à son imprimeur ; et, notamment, à la première représentation d'Hécube, il a payé pour vous dire son avis. — Salut.

Au ton de cette lettre, on devait prévoir que la guerre, faite au polémiste, serait désastreuse pour ses adversaires. Et la meilleure raison, en faveur

et il est étrange qu'avec de si grands moyens Irai^iques, Bécube soit «in opéra froid et d'un ctTet médiocre. >•

de Geoffroy, c'est que les cinq actes d'/^/zc^^A^ furent réduits à trois, aux représentations suivantes.

Au théâtre de la rue Favart, comme au théâtre de la rue Feydeau, où dominait Topera comique, les pièces nouvelles, cette année-là, ne réussirent point. Au théâtre de la rue Favart, le Rocher de Leucade^ de Marsolier, musique de Dalayrac, et ensuite Épictire, de Demoustier et Méhul, disparurent promptement de Taffiche. De même, le Ta- /fléau des Sahines^ un acte de Dieulafoi, Jouy et Longchamp.

Ce théâtre reprit alors Annette et Lnhin^ l'un des chefs-d'œuvre de Favart ^ qui, le premier, substitua, aux couplets du vaudeville, Tariette italienne, mise à la mode depuis la venue des Bouffons à Paris. Le dialogue de Favart, tan tôt comique, tantôt sentimental, accompagné d'une musique légère, plut bientôt à la société polie, lasse de la pompe et des airs tonitruants de Topera. Rousseau avait inspiré à la bonne compagnie le culte de la nature ; et Ton vit la cour et la ville rechercher, pour leurs plaisirs, les paysanneries élégantes et enrubannées, les amours naïfs et romanesques. Annette et Liibin répondaient à cet .entraînement vers les sentiments les plus simples, et cette pièce contenant les timides aveux de petites âmes innocentes, excita un engouement, qu'elle retrouva très vif a la reprise de cette annéelà. Geoffroy, parlant de cet ouvrage, écrivait que ces i< bagatelles lyriques avaient un air de volupté ctde fête »; et c'étaitprésentement, comme autrefois, ce qu'il fallait à la société nouvelle. Jadis, dans la grande salle de Thôtcl de Bourgogne où se jouaient

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