‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 63 sur 119 · Favart · texte numérisé non relu

Favart

les comédies à couplets, le vide s'était fait peu à peu, avec le désenchantement du public. Favart ramena la vogue à cette salle désertée, en mêlant à sa prose lariette sémillante et gracieuse. 11 avait, d'ailleurs, assez de talent pour réussir, même à rencontre d'une mauvaise musique. Ses paroles composaient le grand charme de ses pièces. Nul, mieux que lui, ne sut alterner le rire et les larmes, et Annette et Liihin^ parée de toute sa fraîcheur d'antan, eut un regain de succès. Enfin, aux derniers mois de Tan VIII, à ce théâtre, on jouaLwc et Colin et Zoé ou la Pauvre Petite^ un acte de Bouilly et musique de Plantade.

Au théâtre delà rue Feydeau, ce furent le Petit Page^ de Guilbert-Pixérécourt, avec la musique de Kreutzer ; les Deux Journées^ de Bouilly, pour les paroles, etde Cherubini pour la musique ; tEsclave^ de Gosse, qui échoua ; le Calife de Bagdad; les Parents, qui furent si outrageusement siffles qu'aucun auteur n'osa se dénoncer. « Il faut bien, disait Geoffroy, que le public, pour son honneur, fasse de temps en temps quelques actes de justice. Voilà, depuis plus de six mois — (on était en fructidor) — la première pièce complètement sifflée et condamnée à mort, sans appel. C'est une victime, immolée pour le salut de tous. Après cet effort de sévérité, qui ne lui est pas naturel, le public va rentrer dans son apathie et sa patience ordinaires, et un nouveau jubilé s'ouvre pour les auteurs. »

VAlmanach des Spectacles signale encore, parmi les opéras comiques joués cette année-là, Ariodant^ trois actes d'Hoffmann et musique de Méhul ; d'Auberge en Auberge ou les Préventions^ d'Emmanuel Dupaty, et musique de Tarchi ; Beniowski, drame lyrique en trois actes d'Alexandre Duval, et

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musique de Boïeldieu ; puis le Cabriolet jaune de Ségur, pour les paroles et de Délia Maria ^ pour la musique ; pitoyable imbroglio, dit V Almanach^ qui n'a pu se soutenir; la Femme de quarante-cinq ans^ d'Hoffmann, musique de Solié; le Réve^ un acte d'Etienne, musique de Greesnich ; la jolie bluette de Marsolier, Adolphe et Clara ; Montano et Stéphanie^ de Dejaure, musique de Le Breton où Gavaudan se fît applaudir; enfm. Chapitre second^ d'Emmanuel Dupaty, pièce à deux acteurs, contenant des détails charmants et des madrigaux gracieux.

Mais, ce qui était loué, vanté et admiré à ce théâtre de la rue Feydeau, c'étaient les concerts de Garât, toujours suivis avec le même enthousiasme. Garât, un Basque, avait trente-cinq ans aux dernières années du siècle, et sa voix conservait une pureté et une flexibilité extraordinaires. Le timbre en était doux, la suavité mélodieuse, et il savait en user avec l'habileté d'un grand artiste. 11 tenait de sa mère ce génie musical que donne seul la nature, mais que l'art agrandit et élève. En ce temps-là, aucun chanteur ne le surpassait. Il possédait une méthode excellente, observant, avec scrupule, les indications des compositeurs, n'exagérant jamais les intonations, ne modifiant point les mélodies, quoique la foule ignorante admirât les roulades, ces « gargarismes de trilles », qui adullé-

1. Domenico Délia Maria, né à Marseille d'une famille italiennet en 1770. Il mourut en 1800, d'une façon bien trisle. 11 revenait seul chez lui, le 18 ventôse, à neuf heures du soir, lorsqu'il tomba sans connaissance, frappé sans doute de congestion, dans la rue Groix-des-Petits-Champs. Une personne charitable le recueillit chez elle. Mais il mourut quelques heures après, sans papiers sur lui, et inconnu : il fut transporté à la .l/ome, espèce de caveau dans une cour étroite, ne recevant de jour que par un grillage pratiqué dans la porte. Lorsque ses amis, enfin avertis, vinrent l'y chercher, ils le trouvèrent étendu sur la terre humide dans la vermine qu'y avaient laissée tous les autres morts, avant lui. La Comédie-Italienne lui doit un des plus jolis ouvrages de son répertoire : It Prisonnier.

raient les accords de la musique, comme récrivait Geollroy. Son action de virtuose imprimait, à toutes les parties d'un ouvrage, une expression de vie intense. 11 en comprenait et en faisait valoir toute la poésie, toutes les beautés. « Ses traits de chant étaient toujours des traits de sentiments », disait-on de son art: et s'il lui arrivait quelquefois d'ajouter des agréments a une partition, loin d'en affaiblir Texécution, il la fortifiait et rembellissait. if II était la musique môme », disait enfin Sacchini, le grand compositeur italien. Les femmes, à sa voix, se pâmaient, prêtes à défaillir, lorsque, dans le silence impressionnant de la salle, son chant traduisait, avec une douceur et une mollesse incomparables, le Sacrifice dWbraham de l'immortel Gimarosa.

Connaissant sa valeur, Garât ne mettait point de bornes à ses exigences et à son orgueil. 11 ne supportait aucune critique, ni le plus léger bruit qui pilt détourner l'attention de sa personne; si bien qu'un jour, au milieu d'une romance, il s'arrêta et tout haut dit à une dame qui dégustait un sorbet: « Yeitillez cesser, Madame, je n'ai pas V habitude de chanter avec acœ?7ipagnement de cuillère, » Excentrique, d'ailleurs, point satisfait d'accaparer l'admiration et la louange, là où il se montrait, voulant être, en outre, le seul à porter un habit d'une coupe originale, et des rubans de montre que nul autre que lui pût étaler sur un gilet ; achetant pour cela une pièce entière de ruban et, après y avoir enlevé le nécessaire, brûlant le reste, afin de contenter cette manie de singularité. 11 fit le désespoir de ses tailleurs et de ses cordonniers, cordonniers de dames au surplus, parce qu'il avait le pied petit.

M"* Scio partageait avec lui, quoi qu'il fît, les applaudissements aux concerts Feydeau. Chanteuse

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de talent, avec un timbre de voix 1res élevé, et toujours moelleux, elle le maintenait au diapason le plus haut, — et sans effort, et sans cris aigus, — comme chez la plupart des chanteurs. Actrice autant que chanteuse, traduisant avec un art délicat toute la passion de ses rôles, n'appelant ni grimaces, ni contorsions h son aide, pour produire plus d'effet; s'abandonnant à son naturel, à sa sensibilité, à sa grâce, qui s'imposaient à ses auditeurs.

Aux derniers jours du Directoire, en octobre 1799, le Théâtre-Français joua les Vmitiens, qu'Arnault avait composés, durant son voyage en Italie, où Tavait appelé Bonaparte. 11 y dépeignait, en de beaux vers, les mœurs étranges de Tanlique république des Doges. Mais les esprits étaient si troublés, en ce temps-là, que le drame ne dura qu'un temps éphémère. La vraie « première » de cet an VIII fut celle de Pinlo, pièce de Lemercier, bâtie sur la conjuration qui donna le trône de Portugal au prince de Bragance. Pinto^ malgré le nom déjà glorieux de Tauteur, Pinto ne réussit point. Les deux premiers actes furent écoutés avec ennui; les trois derniers s'achevèrent sous un ouragan de sifflets. L'autre « première » fut celle d'une tragédie de Carion de Nisas, Montmorency. Si elle ne sombra point tout de suite, elle n'obtint que peu de représentations. L'œuvre était mal venue, d'un style incolore ; pleine de longueurs et d'inconvenances, s'appuyant sur trois amours illégitimes, celui de Montmorency, celui de la reine, celui du cardinal. Et la pièce ne se poursuivant qu'après la condamnation du duc, l'intérêt de l'intrigue n'existait plus.

Les directeurs des théâtres se rejetèrent donc sur les œuvres de nos «classiques», que l'on asso-

ciait à celle des auteurs du siècle (inissant. De Molière, cette année-là, on eut le Tartufe^ le Médecin malgré lui Je Festin de Pierre^ Amphytrion ; de Corneille, les Horaces et le Cid ; de Racine, Phèdre et Andr omaq ne ; de Y oltsiire, Se mir amis, Zaïre, Mahomet. Ensuite ce furent Regnard, Piron, Lesage, Sedaine, Ghamfort, Beaumarchais et Destouches et Dallonval, et Lanoue, et Fabre d'Eglantine, Colin d'Harleville, François de Neufchàteau, Monvel, Bouilly, Andrieux, Arnault, Chénier, Barthe, Demoustier. Et, Ton vit se succéder sur la scène, Turcaret, le Philosophe marié, la Métromanie, le Conciliateur, les Fausses Infidélités, le Mariage secret^ VEcole des Bourgeois, le Distrait, le Glorieux, la Coquette corrigée, les Deux Pages, le Philinte de Molière, f Optimiste, les Châteaux en Espagne, les Mœurs du jour, le vieux Célibataire, Paméla, Marias à Minturnes, les Etourdis, Misanthropie et Repentir. En germinal, M"' Raucourt fit sa rentrée dans Phèdre, puis dans Sémiramis. La tragédienne avait du talent et môme un grand talent ; mais elle assujettissait tous ses rôles à sa nature et non sa nature à ses rôles. De caractère violent, de passion ardente, elle ignorait les nuances et les délicatesses des sentiments. Elle se montrait presque toujours exaltée. Geoffroy Tattaqua surtout dans Phèdre, qu'elle présentait comme une furie attachée à une proie. Et il lui indiquait la grande diversité de ce rôle : Phèdre, tour à tour, aveuglée de passion, puis douloureusement plaintive, lorsqu'elle a conscience d'elle-même. Il lui citait ces vers :

Jamais femme ne fut plus digoe de pitié...

ne pense pas qu'au moment où je t'aime

Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-môme...

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Et pourtant il excuse Tactrice, sachant combien le rôle est difficile, rappelant que la célèbre Clairon le considérait au-dessus des forces humaines, parce qu'il était soumis à la peinture des sentiments les plus opposés. Pour Sémiramis, mêmes critiques. M*^" Raucourt dénaturait son rôle. La reine de Voltaire est bien la princesse puissante qui, jadis, étonna l'univers de sa magnificence, mais elle est, de plus, en cette tragédie, la femme coupable, tremblante sous la main d'un Dieu vengeur. Ce n'était pas celle de M"' Raucourt, ignorante des nuances. Geoffroy lui opposait M"* Dumesnil, avant elle,, tâchant de s'incarner en son personnage, jetant les vers, non avec de grands gestes et une voix forte, mais avec l'expression qui faisait sentir Tâme dç son héroïne. Dumesnil s'oubliait elle-même, afin de présenter au spectateur l'image vivante d'une autre personne ; et c'était bien alors une Clytemnestre, ou une Mérope, ou une Sémiramis que l'on avait devant soi. « Tout son art était dans son ftme^ »

Sur Zaïre^ il s'explique l'indifférence constatée à l'égard de cette tragédie, qui, soixante-dix ans auparavant, lorsqu'elle avait été jouée pour la première fois, avait causé une impression si vive. Zaïre, dans la pièce, se débat entre son amour et sa religion. Mais la religion, jadis, embrasait de foi toutes les âmes, et cette lutte intime attachait et passionnait tous les cœurs. Au commencement

1. La Sémiramii de Voltaire, écrivait Geoffroy, est une des pièces où il a frappé les plus grands coups et entassé, avec plus d'efforts, toutes les sitoations les plus tragiques; ce qui Qi dire à Piron :

Que nVt-on pas inis Dans Sémiramis?

Que dites-vous, amis.

De ce beau salmis?

du nouveau siècle, la foi n'était plus aussi puissante, et Tintérôt de cette tragédie, par cela môme, était détruit. Nérestan, remarquait Geoffroy, semblait incivil et dur, dans ses reproches à sa sœur, devenue musulmane, presque capucin^ excitant le sourire, lorsqu'il lui disait :

Je reviendrai bientôt par un heureux baptême, T'arracher aux Enfers et te rendre à toi-même!

Au Philinte de Molière de Fabre d'Eglantine, ses observations dénotent le philosophe éclairé. La morale de la pièce est, d'après lui, beaucoup trop élevée, trop évangélique, presque sublime. Si la comédie fut vantée, à sa nouveauté, il en accuse les temps de trouble et d'anarchie, pendant lesquels elle fut produite. « Le sacrifice pour un ami, dit-il, c'est déjà le dernier degré de la plus rare de toutes les vertus. Mais sacrifier sa santé, sa fortune, sa vie, pour des inconnus, par le seul intérêt de la société, cela est trop beau pour une comédie ; et prêcher à des hommes corrompus une doctrine si parfaite, c'est les rebuter plutôt que les instruire. » Barthe, ajoute-t-il, 1 auteur des Fausses Infidélités^ — un petit chef-d'œuvre, — avait écrit C Homme personnel; Cailhava, VEgoisme; et tous les deux avaient échoué. Leur talent était trop faible. Le Philinte^ bien supérieur, offre le type le plus complet de l'égoïste. Mais l'action manque il la pièce, et la démonstration du vice ne s'étale que dans les discours des personnages. Le comique y est absent, si ce n'est dans les « niaiseries d'un valet, dans la caricature d'un procureur et la boutade d'Alceste, qui prend un avocat comme un billet de loterie ».

Dans/^ Philosophe marié Aq Destouches, c'est tou-

jours sur la différence des mœurs du Consulat, avec celles du temps passé, que s'appuie le critique, pour répondre à l'insuccès d'une œuvre, si célèbre à sa création. Au temps passé, les intellectuels de l'époque, les « philosopbes » rougissaient d'une union conjugale qu'ils croyaient diminuer leur personnalité. Ce ridicule avait cessé depuis longtemps, et les traits de la comédie tombaient émoussés.

A la rentrée de M"** Conlat, dans la gouvernante du Vieux Célibataire^ de Colin, ce n'est pas sur Taclrice, mais sur l'auteur que (îeoffroy exerce sa faconde. Cette pièce, qui datait de dix ans, et avait été applaudie naguère, ne lui semblait plus aussi digne d'estime. 11 observe que les mœurs ont changé, que les tribulations d'un vieux célibataire, berné par ses domestiques, sa gouvernante, son intendant, ne touchent plus la foule comme autrefois. Pour quelles raisons, d'ailleurs, se fût-elle apitoyée sur le sort d'un vieillard solitaire, quand elle restait froide devant un vieux mari trompé? Les familles ne sont plus si unies ; le divorce a ruiné toutes les affections, ajoute-t-il, et propagé l'égoïsme. lues satires de l'autour éclatent donc sans effet. Enfin, que de naïvetés, que de détails oiseux, dans la trame delà pièce, et combien superlicielle l'observation du cœur humain et des habitudes de la vie! Voyait-on, au temps présent (celui de Geoffroy), comme dans la comédie de Colin, un oncle oublier ses rancunes contre un neveu, à la simple inspection d'un extrait de naissance? Et le feuilletoniste protestait contre une admiration trop accentuée.

Aux débuts de Lafon, qui arrivait de Bordeaux, on le vit, enfin, s'étonner des sympathies exagérées du public pour un jeune homme qui ne donnait que des espérances. Ces démonstrations, ces

exaltations bruyantes lui semblaient extraordinaires à lui qui prenait les comédiens pour des histrions. N'était-ce pas assez d'avoir entendu cet acteur dans Achille^ Oresle, Tancrède ? A la représentation du Mahomet de Voltaire, fallait-il encore que la foule envahît le parterre ? Eh bien ! dans le rôle de Mahomet, Lafon a échoué, dit-il. La tragédie exigeait de la profondeur ot de la dignité ; Facteur, en son emphase et son air guindé, n'y est apparu qu'en charlatan. A son entrée en scène, il fronçait les sourcils, il tâchait de se grandir avec effort. Ce fut pitoyable. Et quelle détestable prononciation avec ses e muets, ajoutés à la fin de chaque vers, comme fureur, eu ; douleur, eu; mourir eu! Geoffroy ne lui épargna rien, et cette diatribe indiquait quel censeur rigide, quel juge clairvoyant et sévère toute lagent des théâtres allait subir. Il y eut haro général sur l'écrivain. Mais, sans se déconcerter, il répondit : « Les acteurs, qui soutiennent encore la gloire de notre scène, sont tous à la fin de leur carrière. Bientôt ils emporteront avec eux dans la tombe le secret de Tart dont ils étaient seuls dépositaires. Des jeunes gens présomptueux dédaignent leurs leçons. Ils prétendent former une école, qui n'a d'autres principes que leurs caprices, ou plutôt, d'après les grands principes de la perfectibilité de Tesprit humain, ils se croient en droit de décider que les Baron, les Lekain, les Lecouvreur, les Clairon, en étaient encore aux éléments, et qu'à eux seuls est réservé l'honneur de régénérer le théâtre. »

Toutes ces considérations, ingénieuses et savantes, justifient l'influence qu'avait alors sur le théâtre le feuilleton de Geoffroy. Chez lui, les observations se

doublent de philosophie et de morale. Il juge la société; il en détaille les vices, les engouements répréhensibles, les délires coupables. Quand il assiste, à « T Ambigu-Comique », à la représentation de Jf™" Angot au sérail de Constantinople^ il s^indigne contre cette « misérable farce ». Et, cependant, au même paragraphe, rappelant ses souvenirs, il atténue cette indignation. « Ce goût pour les caricatures grossières date de loin, écrit-il. . Les premières années du beau siècle de Louis XIV furent déshonorées par le burlesque; et non seulement le théâtre, mais le barreau et même la chaire étaient infestés de pointes triviales et d'ignobles facéties. Le comique fin et délicat du Misanthrope ne put être supporté qu'à la faveur des basses plaisanteries du Fagotier, La Femme juge et partie balança le succès du Tartufe^ et les bouffonneries extravagantes du théâtre italien attiraient plus de spectateurs que les chefs-d'œuvre de la scène française... et (naguère) n'avons-nous pas vu les plus détestables farces et des plaisanteries, â faire vomir, attirer ce qu'on appelait alors la bonne compagnie ? Les femmes les plus délicates s'en allant, la nuit, aux boulevards, comme en bonne fortune, s'égayer des coqs-à-l'âne et des disgrâces de Jeannot; voir C^en esi^ Ce n^en est pas^ et autres gaietés qui ne semblaient destinées qu'à réjouir la plus vile populace!... A Jeannot succéda Jérôme Pointu, dont la nombreuse famille fut longtemps aussi accréditée, sur les scènes foraines, que la famille dePélops sur le théâtre tragique. Le Ramoneur prince eut son tour; ses bons mots volèrent de bouche en bouche, et le langage grotesque d'un Savoyard fut admis dans la société, comme le modèle de la fine plaisanterie. Ces folies dégoûtantes, ces débauches bon-

leuses de l'esprit, réfugiées au théâtre Montansier, comme dans leur dernier asile, étaient oubliées du public. De magnifiques et lugubres pantomimes, des combats, des spectres, des souterrains, des diables, avaient pris, aux boulevards, la place des Jeannot et des Pointu^ lorsqu'une poissarde, sous le nom de M"* Angot, après s'être enrichie à vendre de la morue au marché, a fait encore au théâtre de Nicolet une plus grande fortune à débiter ses injures et ses phrases de la halle. Il n'y a que le drame XormoyàniAo. Misanthropie et Repentir, qn on puisse comparer, pour le succès, avec J/"* Anyoi;ei môme fAhhé de rEpée n'a pas une pareille vogue. » Un autre jour, ce sont les femmes qu'il vitupère. Il blâme leur intervention dans les choses du théâtre et leur jugement presque toujours faux et irraisonné. A la pièce de Picard, les Trois Maris, après le spectacle et dans la rue, il en entendit plusieurs dire avec affectation : « Comme il est donc mauvais, ce petit Picard; comme il est trivial avec sa chaussée d'Antin!... qu'avons-nous besoin de savoir si les femmes d'autrefois portaient des poches ? » Quelques-unes, dans les entr'actes, s'exclamaient contre les « pauvretés et le ton détestable » du dialogue. L'une, à côté de lui, voulait protester, en quittant sa place. Elle n'osa pas, dans la crainte de s'attirer les objurgations malséantes du parterre. Mais assez haut pour être entendue, elle plaignait son oncle, « fin connaisseur », d'assister, dans une loge, à cette représentation; et constatant ces manifestations incongrues et déplacées, Geoffroy écrivait contre les femmes :

Et c'est tout justement la cour du roi Pélaud ! Le Vaudeville, cette année-là, joua beaucoup de

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pièces nouvelles. Bien peu durèrent ^ Les affiches annonçaient leMitr mitoyen^ le Portrait de Fielding^ Dajis quel siècle sommes-nous? Af"* Deshoulières à Bruxelles, etc., et des parodies, une entre autres de rOpéra-Comique, Béniowski ou les Exilés au Kamstchatka, sous ce titre : Je ne sais qui^ ouïes Exilés de Charenton. A ce sujet, on lisait dans le Journal des Débats : « Je ne sais qui, je ne sais d'où, je ne sais qu'est-ce, je ne sais quoi, je ne sais que, voilà les éléments du couplet d'annonce... Je ne sais comment le public ne Ta point accueilli, car il n'y a je ne sais quoi d'entortillé, qui souvent réussit. » A la victoire de Marengo, l'acteur Rosières, un papier à la main, s'avança vers la rampe, et Taisant un signe au public : « Ah ! Ah ! dit-il, en l'ouvrant, ce sont de bonnes nouvelles que nous envoie un de mes amis; je vais vous en faire part; et il leur lut quatre couplets que venaient de composer Barré, Desfoutaines, Radet et Bourgueil. Les voici :

Avec reconnaissance je vous écris, Avec transport vous m'allez lire, Depuis ce matin, dans Paris, Tous les cœurs sont dans le délire.

0 jours d'ivresse, heureux moments, De nos guerriers chantez la gloire; Le bruit du canon nous apprend La plus mémorable victoire.

t. On joua également au Vaudeville, une pièce portant le titre de Voyage de M. Guillaume. Le Journal des Débats, 18 pluviôse an vin, contait cette anecdote :

- On sait qneM.de Malesherbes, voyageant sous le nom de Guillaume, fut obligé de céder son appartement à un conseiller du Parlement de Grenoble, qui, appps l'avoir traité fort lestement, fut fort surpris de lentendre parler C4>inme de ses connaissances intimes, des personnages les pluséminenlsde la Cour. — Eh ! Monsieur, lui dit-il, je croyais que vous vous appeliez Guillaume?—Oui, Monsieur, répondit le modeste voyageur, mais on y ajoute ordinairement ces deux mots : Lamoignon de Malesherbes. >»

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