‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 71 sur 119 · Lady Morgaa, t. Il, p. 150, Voyage eii France · texte numérisé non relu

Lady Morgaa, t. Il, p. 150, Voyage eii France

« M"« Ducbesnoiâ a atteint le plus haut degré du pathétique. L'art n'est pas fait pour elle; elle n'en u pas besoin. Elle exprime si bien toutes les pensées douces, que j'ai vu des ^'ens qui ne comprenaient pas un mot de ce qu'elle disait, verser des larmes, en la voyant jouer, ■

2. Un jour que M<>* Fleury, à qui appartenait le rôle d'Hermione quand on jouait Andromcu/ue, prononçait ce vers :

Mon cœur, toi-même, enOn, de sa gloire ébloui,

Une voix partie d'une avant-scène cria à haute voix : « Tn n'en as pan. tu n'en a» pas. >• D'abord interdite, l'actrice s'arrêta, puis elle s'avança vers la coulisse et pria Tarent de police de faire sortir du théâtre l'imporiun. Elle revint ensuite se remettre en sci?ne, et lorsqu'elle prononça cet autre ver* :

C't»ij est assci Cléon, et quel qoo soit Pyrrhus

Hermione est sensible...

les applaudissemcts redoublés du parterre la vengèrent.

des acteurs adonnés à la tragédie, la comédie, cette année-là, sut se faire une place importante. A Molière, on prit VEcole des femynes^ pour M"* Bourgoin qui voulait se montrer dans « Agnès * ». Depuis longtemps, la pièce n'avait pas été jouée, d'ordinaire écartée par la volonté des jeunes actrices à qui n'agréait point la satire du poète. On remonta Tartufe^ qui réussissait toujours, pour le plaisir de voir démasquer un fourbe. Fleury était excellent dans le rôle de Thypocrite ; M"' Contât brillait dans Elmire ; M"" Devienne, dans la soubrette. — Beaumarchais ne fut pas oublié^. On vit successivement sur la scène, la Mère coupable^

1. « Ce chef-d'œuvre de Molière, écrivait Geoffroy, est aujourd'hui abandonnas I^es grandes actrices ne veulent point jouer dans une pièce qu'elles regardent comme une satire contre leur sexe... La sévérité de Molière l'a brouillé depuis longtemps avec les femmes. Ce poète est trop simple, trop naturel, et trop vrai, pour être à leur goiU. Elles n'aiment point son tour d'esprit et ses plaisanteries. I^ plupart le trouvent béte, elles tranchent le mot, et je n'en suis pas surpris, quand je considère quels sont ceux à qui elles accordent de l'esprit. >•

2. Dans un de ses feuilletons, Geoffroy donnait les élrivièrcs à Beaumarchais. Il a spéculé sur le mauvais goût de l'époque, écrtt-il, et il en donne des exemples :

« C'est un beau, gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rosé, blasé, qui guette et furetle, gronde et geint tout à la fois. » Cette horrible barbarie a été regardée comme une originalité. Beaumarchais n'est pas moins extraordinaire, lorsqu'il peint une jeune peraonne, que lorsqu'il décrit un vieillard. Voici le portrait qu'il fait de Rosine : « Agaçant l'appétit, pied furtif, bras dodus, bouche rosée, et des mains, des joues, des dents, des yeux! » C'est un indécent barbouilleur qu'un pareil peintre ! Beaumarchais a|)pelle une apparence déraisonnable l'air d'un ivrogne qui a perdu la raiêony et des jambes que l'ivrognerie fait chanceler, des jambes avinées. Un homme qui a besoin d'argent, un homme besogneux. Il abonde en rébus et en jeux de mots. « Quand on a la peur du mal, on a le mal delà peur.» Il excelle à retourner les vieux proverbes, comme : « Tant va la cruche à l'eau qu'à la un elle s'emplit. » — « Ce qui est bon à prendre est bon ù garder. » Figaro parle en langue qui n'est qu*à lui. « Le vent qui éteint une lumière allume un brasier «• ; et nous sommes ce brasier-là. Le docteur Bartolo, qui n'est qu'un grand sot, dit à ses gens, qui réclament sa justice : « De la justice ! C'est bon entre vous autres, misérables, la justice! Je suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison. Quand une chose est vraie, si je ne veux pas qu'elle soit vraie, je prétends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y aurait qu'à permettre à tous ces faquins-là d'avoir raison, vous verriez bientôt ce que deviendrait l'autorité. ■

« cette homélie larmoyante de Taldultère », comme rappelait Geoffroy, et le Barbier de Séville, où M'^* Mezeray, relevée de maladie, vint se faire applaudir dans le rôle de Rosine. Elle y parut, alors, plus intéressante, plus agréable, plus belle que jamais. Absente, on Tavait désirée. « L'habitude, écrivaient les Débats^ est le plus mortel ennemi de la beauté. » La troupe du théâtre joua, enfin, le Mariage de Figaro; et Dugazon, irrité des critiques répétées de Geoffroy, substitua de la prose de sa façon à celle de l'auteur, dans les invectives contre le Gouvernement. Parlant des journaux : « J'apprends, disait-il, qu'il s'est établi dans Madrid une multitude prodigieuse de journaux et que l'un d'eux fait fortune, en dénigrant les plus grands poètes et les plus grands talents. » Et Dugazon ne manquait ni d'approbateurs, ni de bravos, pas plus, d'ailleurs, que n'en manquait Geoffroy, en ses jugements si fortement motivés contre les mauvais spectacles et les mauvais comédiens.

Les pièces d'auteurs très divers se succédaient, sans répit, sur cette grande scène si enviée. On revit la jolie pièce de Pagan, la Pupille ; le Dissipateur de Destouches, dont la verve contre l'avarice était si plaisante ; et r Homme du jour^ de Boissy, attrayant par ses détails piquants, son intrigue spirituellement conduite, ses contrastes si bien opposés; et le Jaloux sans amour^ d'Imbert; et la piécette l'Anglais à Bordeaux, jouée en 1763, au moment de la paix avec l'Angleterre, et revenue en situation, à la veille du traité d'Amiens; et l'Ecole des Bourgeois, de Dallonval, imitée du Chevalier à la mode, de Dancourt, le créateur du marquis de Moncade ; et les Fausses Infidélités, de Barthe, si

prônées dans leur nouveauté, parce qu'elles semblaient les prémices d'un auteur de talent. Fieury, qui avait débuté jadis, en cette pièce, dans le rôle du fougueux Dormilly, fit un faux pas sur la scène, et se laissa tomber, en se jetant aux genoux de sa maîtresse. Bellecourt, qui jouait, dans la comédie, Tamant très froid et compassé, lui tendit gravement la main pour le relever. Fleury ne fut point impressionné par cette chute où ses camarades discernaient un fâcheux augure, à Tentrée de sa carrière.

Tîircaret^ le chef-d'œuvre de Le Sage, fut repris également. La pièce datait d'un siècle, et pas une scène, pas un mot n'y est inutile, écrivait Geoffroy. Dirigée contre les financiers de Tépoque, elle semblait écrite pour les financiers du Consulat, qui ressemblaient terriblement à leurs devanciers. Et le fouet de la satire claquait au milieu des mauvaises mœurs dont la peinture éloignait du spectacle les nouveaux riches. Ces gens-là refusaient d'assister à la critique de leurs vilains côtés, de leurs vices, de leurs désordres, de leurs laideurs. Ils auraient voulu voir la société, non en laid, mais en beau. La coquette de la pièce y trompe le financier; le chevalier y trompe la coquette ; et le valet les trompe tous les trois. Et il en était encore ainsi. Alors, comme il venait peu de monde au théâtre, quand l'affiche indiquait la comédie de Le Sage, les grands acteurs négligeaient de figurer dans la distribution des rôles, ne voulant point jouer devant une salle presque déserte. Pamvla^ de François de Neufchàteau, offrait plus d'attraits aux oisifs, parce que la vertu y était récompensée ; ce que Ton aime toujours au théâtre. La pièce n'était pas un chefd'œuvre, mais elle avait sa légende qui la proté-

geait contre Tindifférencc. Naguère elle avait été cause de remprisonnement, sous la Terreur, des comédiens royalistes du Théâtre-Français.

Lorsque vint le tour de Colin d'Harleville, et que, sur le théâtre, on représenta, de nouveau, te Vieux Célibataire et les Mœurs du jotn\ Geoffroy ne s'attacha plus à louer Tauleur, qui avait sa réputation faite, et fondée sur Thonneteté de son cœur et ses intentions vertueuses. Il insista sur le jeu des acteurs. Mole et M'"* Contai. Quel art, chez MoIé, s*écrie-t-il, pour peindre Tennui morose du vieux célibataire, et son abattement, lorsqu'il ouvre les yeux sur Tintriguc de ses valets, de connivence avec la gouvernante et son intendant. Que de souplesse, que de ressort, pour passer de <( Tapathic à la colère, de la froideur à la sensibilité », lorsque le vieillard s'aperce vant, enfin, de Taffection véritable de son neveu et de sa nièce, abandonne ses projets et repousse un mariage qu'un réveil passager des sens lui avait fait concevoir comme possible, avec sa gouvernante, avec la dame Evrard, pleine d'artifices. Et chez cette dame, coquette autant qu'artificieuse, M"* Contât, que d'intelligence, que de perfection dans ses gestes savants et ses câlineries pour séduire et capter le vieillard, le rendre amoureux et l'amener à lui proposer sa main. Le feuilleton n'est plus si élogieux pour ces deux acteurs, lorsqu'il les juge dans r Amant bourru, de Monvel. Mole, maintenant qu'il est vieux, joue l'amant en bonhomme, dit-il, et M"" Contât, dans le rôle de Tamante, « rôle pleureur », perd la plus grande partie de ses qualités de femme sémillante et rusée. Dans les Fausses Confidences, de Marivaux, où elle joue Araminte, il la blâme d'intervertir le caractère

de son personnage. Il observe qu'Araminte doit ôlre la femme qu'on subjugue, et non la conquérante. Mais M"" Contât, comme la plupart des actrices, au surplus, voulait soumettre les rôles au joug de son caractère et rester toujours la coquette dominatrice. Fleury, au contraire, dans le Dorante de la pièce, y était excellent, « simple, noble, respectueux et passionné ». Dans le Philosophe sam le savoir, ce chef-d'œuvre qu'écrivait Sedaine contre le point d'honneur soutenu par le duel, le feuilletoniste, avec complaisance, évoque ses souvenirs d'antan. Brizard, dit-il, jouait autrefois le père; c'est aujourd'hui. Mole. Fleury joue le rôle du iils, de manière à ne craindre aucune comparaison. M"" Contât a pris le rôle que remplissait jadis M"" Drouin; Dazincourt, celui de Préville, dans le bonhomme Antoine.

Sur les Deux Frères, de Kotzebue, cet auteur allemand qu'avait alléché le succès de Misanthropie et Repentir, le feuilleton passe légèrement. La pièce ne valait point la première. — L'Abbé de fEpée était toujours goûté, et Geoffroy s'en étonne, car tout, dans ce drame, écrit-il, est « emphatique, outré, miraculeux ». On jouait encore les Précepteurs, de Fabre d'Eglantine. Mais le critique n'attribue celte durée qu'à ce reste d'admiration attachée, en un certain public, aux doctrines de la Révolution. Et la jeunesse, .d'ailleurs, contribuait à cette vogue momentan^îe ; tous les écoliers étaient là pour applaudir à ce vers :

Car il est sensuel comme un homme d'Église.

Aussi bien, il se soulage, lorsqu'il analyse rintrigue épistolaire. du même auteur. Avec quelle satisfaction il écrit que Fabre a réuni, dans son

toutes les sottises, tous les méchants lazzi 'e espa^^nol et italien, tout ce qu'il y a de ravagsnt et de plus grotesque dans nos s farces »,

annéc-lii, enfin, en ventôse, Alexandre inna, au Théâtre-Français, son drame Itis- Edouard en Ecosse, qui lui causa tant de , la suite des premières représentations, il me nécessaire d'aller se faire ouhlier en I, son pays natal ; pour plus de sûreté,

de s"esiler en Russie, provisoirement.

étail le petit-fils de Jacques 11, on le sait, icrasé avec ses partisans, à Culioden. Alors, ise à prix, le jeune prince, errant dans les es de l'Ecosse, arriva un jour au chdteau 'Athol, son ennemi. Déguisé, il n'est pas

et il assiste à un souper, près d'un vieux chargé par la Cour de découvrir sa retraite faire prisonnier. Le colonel est grossier,

s'emporte en invectives contre IcsStuarts, lar proposer un toast à la mort de tous rtisans. Edouard, indigné, se lève, prôt à \ 11 se retient, cependant; mais, en cet ie noble révolte, il s'écrie qu'il ne boira

la mort de personne, et il s'en va, laissant

ses hùtcs. C'étaient ces paroles qu'attens royalistes, toujours en nombre au théâtre, couvrir de leurs bravos. Fouclié, averti de ifestations, avait exigé que le toast fût is la scène du souper. Que (it Saint-Phal, it le rôle dEdouard ? Il brisa son verre, ■1er. L'effet était plus grand encore. La 1 définitive, fut biffée du répertoire, et litta Paris.

346 LA SOCIETE FRANrAISE PENDANT LE CONSULAT

Deux reprises ne passeront point inaperçues, celle des Etourdis, d'Andrieux, celle du Séducteur^ du marquis de Bièvre. Aux Etourdis^ Geoffroy ne reconnaît qu'un comique de troisième ordre, roulant sur un dialogue très vif et plein d'esprit, assurément, mais n'offrant la peinture d'aucun caractère. Quant au Séducteur, repoussé jadis à laCour, il ne fut bien accueilli qu'à la ville. Les jeunes gentilshommes de Versailles ne pouvaient admettre qu'un homme de condition se réduisit à jouer un rôle de tartufe, pour séduire une femme qu'il n'aimait pas. A la ville, l'intérêt persistant des derniers actes et quelques jolis vers conquirent des admirateurs à l'ouvrage. En voici quelques-uns sur le mariage, Geoffroy les assimile à ceux du Méchant^ de Gresset.

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