CHAPITRE VIII
2 1. Sommaire. — M"' Raucourt; sa grande beauté en sa jeunesse; puis ses mœurs inavouables; son triomphe dans les rôles de Médée, de Macbeth ; elle ne reçoit, en sa loge, au théâtre, aucune femme que sa préférée, mais en quelque costume qu'elle soit, fût-elle en chemise, elle y reçoit les hommes. — M"' Fleury; aventure de Legouvé, avec elle. — M"* Vanhove ; c'est d'elle que l'on dit : « elle a des larmes dans la voix ». — M"* Desgarcins; son suicide. — M"* Vestris, sœur de Dugazon; son triomphe dans le rôle de Gabrielle de Vergy^ pièce de Belloy.
2 2. Sommaire. — M"* Joséphine Duchesnois ; Chaptal l'adresse à Legouvé, le priant de lui apprendre la déclamation; Legouvé accepte; Taclrice débute dans Phèdre. — Enthousiasme du public et du critique Geoffroy jusqu'à la venue de M"* Georges. Le père de M"" Georges, Weymer, était directeur du théâtre d'Amiens. Dans un voyage à Rouen de M"' Raucourt, celle-ci admire la jeune fille et l'emmène à Paris où elle lui donne des leçons de déclamation et la fait débuter au Théâtre-Français. Beauté merveilleuse de l'actrice, âgée de seize ans ; M"» Georges débute au Théâtre-Français; elle est inférieure à M"' Duchesnois dans le rôle de Phèdre; elle triomphe dans le rôle des grandes reines de tragédie. — Rivalité entre les deux actrices; vers composés à ce sujet.
2 3. — Sommaire. — Débuts de M"* Volnais ; elle était petitefille des Placides, danseurs de corde. — Débuts de M"* (iros, de M"* Bourgoin, protégée de M"* Vestris. — M"* Bourgoin, actrice de tragédie et de comédie, en même temps. — M"* Lange ; sa grande beauté ; son mariage avec M. Simon, de Bruxelles. — M"» Mézeray, grande coquette. -— M"' Thé venin, connue sous le nom de M"' Devienne, joue surtout les rôles de soubrette.
l 4. Sommaire. ■— M"* Louise Contât ; son triomphe dans le rôle d(î Suzanne du Mariage de Figaro; réussit toujours dans les rôles de grande coquette ; ses succès la rendent volontaire et
despotique; ses démêlés avec Alex. Duval: elle est atteinte d'un cancer dont elle meurt. — M"' Mars, cadette, plutôt actrice sous rEm}>ire que sous le Consulat ; tous les rôles joués par M"* Contât lui sont attribués ; dans les hautes comédies de Molière, elle surpasse toutes ses devancières ; son désespoir de vieillir.
§ 1. — m'^" RACCOURT, FLEURY, VANHOVE, ETC.
Dans le milieu du xviii* siècle, naissait à Nancy, en 1756, d'un pauvre comédien et d'une jeune femme attachée au service du roi de Pologne, une petite fille, à qui son père, du nom de Sauccrotte, donna les prénoms de Françoise-Marie-Antoinette. Sans talent a»sez distingué pour se faire admettre au Théâtre-Français, h Paris, le père de Françoise, parcourait la province et môme les pays étrangers. Il emmenait sa fille avec lui ; et lorsqu'elle eut douze ans, il la fit paraître dans une tragédie, à Madrid. Deux ans après, à Rouen, la petite Françoise, qui avait pris le nom deRaucourt, remplit un rôle dans la tragédie de Belloy, Gaston et Bai/ard, et son succès, dû à sa beauté naissante autant qu'à son jeu, déjà remarquable, retentit jusqu'à la Cour. Elle fut appelée à Paris où elle débuta dans le rôle de Didon; et les jeunes seigneurs, enthousiasmés à leur tour par cette précocité et l'éclatante beauté de la jeune fille, s'empressèrent autour d'elle et voulurent contribuer au développement de son talent. Ils la confièrent à Brizard, qui lui donna des leçons de déclamation, et ils intéressèrent M"*" Clairon au progrès de la jeune actrice. La grande tragédienne, à. ce moment-là, lui fut très bienveillante, mais bientôt s'éloigna d'elle*.
1. Ed son Cours de littérature (t. VI), Geoffroy a donné sur M"» Clairon les notes suivantes : «IIipi>olyt«- Claire de Lerris de la Slude-Clairou vécut
M"*" Raucourt s'attacha au théâtre, entourée des hommages des jeunes hommes qu'excitaient ses triomphes d'artiste. Elle était sage, elle resta sage; cependant la calomnie déjà Taccablaitde propos méchants. On ne lui connaissait point d'amant, et on lui supposaitdes vices inavouables. Elle voulut quitter Paris, afin de se soustraire à ces dénigrements. Mais les grandes dames de la Cour, qui .s'étaient entichées d'elle, la retinrent. Elles lui envoyaient des toilettes, des bijoux ; elles lui donnaient de l'argent pour elle et pour son père, — qui ne la quittait jamais. On joua Pygmalion, et on lui réserva le rôle de Galathée. Lorsque le voile qui la couvrait et la dérobait aux regards fut abaissé, il s'éleva dans la salle un murmure d'admiration, devant celle éblouissante statue. La Harpe présent disait : « C'est la tète de Vénus et la jambe de Diane. » Elle était,
quatre-vingt-un ans, de l'7?3 à 1803. Elle vint au monde avant terme, et elle était la tille d'une pauvre ouvrière. A Rouen, où elle jouait à dix-8ppt ans. un comédien téméraire voulut abuser d'elle. Il échoua. Elle fut chassée de la troupe. Elle s'offrit alors à un homme qu elle avait choisi, \to\xT se délivrer de sa m^rf . qui la voulait marier à un mulAtrc. Api*t*s vinptdcux ans de service, elle se retira du ihéAtre, pour une punition subie comme actrice, avec 18.00() livres de rentes. Le comte de Valbelle était alors son amant. Elle le perdit bientôt, ainsi qu'un tiers de sa fortune, ce qui lui lit perdre, en même temps, une partie de son importance et de sa célébrité : et à son âge ces pertes-là étaient irréparables. Elle n'en fut i«s dédommaj;ée par la conquête du margrave dWnspach, qui Temmena dan^» ses Etats et la choisit pour son premier ministre. Elle éprouva que les inlri^^ues de Cour étaient encore jjIus funestes que les intrigues de comédie, et qu'elle était beaucoup plus reine au ThéAtre-Krançais que dans le palais d'un petit prince allemand. Elle poussait jusqu'au ridicule la haute opinion qu'elle avait d'elle-même. Toujours en scène. >•
Arnault, en ses Souvenirs, dit aussi à son sujet : « Clairon était moin< pathétique que M"* Dumesnil. Elle n'avait pas de ces mouvements inattendus, par lesquels sa rivale secouait ses auditeurs et les réveillait un moment pour les laisser retomber ensuite dans leur première tranquillité, d'où elle les retirait encore l'instant d'après. Elle ne produisait pas de< émotums aussi vives, mais elle était constamment belle: elle était, conmie actrice ce (|u'est, comme poète, ce Uaciue qui s'élève aussi haut que Corneille, mais qui ne descend jamais aussi bas et sait se ti^nir dans une inaltérable perfection. Les etTets que M'" l>uraesnil ]iroduisait par inspiration. M"<> Clairon les obtenait par des combinaisons. Elle avait dans la ^rge. disait Voltaire, ce que l'autre avait daus le cœur. »
en effet, adorablement belle, impeccablement moulée, et elle avait vingt ans.
Elle quitta Paris quand m(>me, fuyant des accusati(ms qui n'étaient pas sans fondement. Le marquis de Bièvrc qui avait eu, dit-on, la primeur de ses amours, apprenant son départ, ne put retenir Toxpression de son dépit, en un do ses calembours accoutumés: « Oh ! dit-il, l'ingrate à ma rente ! » Quelques années passèrent ; elle revint à Paris avec la troupe de comédiens dont elle faisait partie. Elle fut mandée à Fontainebleau où était la Cour, et elle y joua Didon. Si on ne Testimait plus, on Tadmirait toujours. Elle était restée grande tragédienne. Dorât, sur le point de mourir, lui écrivait: « ô toi, la plus belle des Didon ! »
Entrée au Théâtre-Français, tous les grands rôles tragiques lui échurent : Phèdre, Hermione, A' Andromatpie ; Cléopâtre, de Rodogitne ; Médée ; Agrippine, de Britannictts ; Macbeth; Jocaste, d'Œdipe. Dans tous, son jeu ne fut pas égal. Lorsque, sous le Consulat, Geoffroy étudia le talent de l'actrice, il fit connaître les raisons qui rendaient certains rôles incompatibles au tempérament de la tragédienne. Elle ignorait Tamour; comment auraitelle pu Texprimer avec éloquence? Sa voix était rauque, ses traits fort accentués ; comment eût-elle pu traduire la douceur, la mélancolie, la tendresse? Ainsi, dans Phèdre^ elle ne représentait que la femme, possédée d'un amour incestueux, et poursuivant l'objet de sa passion, avec rage*. Dans Hermione, ses emportements allaient jusqu'à la furie,
i. Chênior avait écrit ce vers sur elle :
0 Phèdre, dan-* ton jeu que de vi'ritè brille 1
jusqu'à la férocité. Les spectateurs délicats ne pouvaient admettre cette vivacilé bouillante de jalousie et de haine. Mais elle triomphait, dès qu'il fallait montrer de l'énergie et de la fierté. Elle savait trouver, alors, des accents admirables.
Dans la Cléopâtre, de Rodogmie^ elle s'imposait au public par son attitude résolue, par sa dignité majestueuse. Sa voix ferme et profonde lui rendait facile un débit simple, sans cris, et impressionnant. Dans Médée, la tragédienne se révélait en toute sa grandeur farouche, ce rôle lui permettant de développer les dons qu'elle avaitreçus delà nature: le penchant de son àme à exagérer les passions perverses. Dans Agrippine, elle arrivait à la perfection, au moment de ses imprécations, et lorsqu'elle conversait avec Néron, son fils. Doxv^ Macbeth^ elle déroulait la scène du somnambulisme avec une exactitude et une intensité d'effet saisissantes. Son air, son attitude, sa démarche étaient effrayants. Il n'y avait rien à reprendre; rien non plus dans le rôle de Jocaste, lorsqu'elle racontait l'oracle qui lui avait prédit que sa couche serait souillée par son propre fils. Geoffroy ajoute : « On reconnaît Tactrice quia reçu les leçons de Clairon. » Sans doute. Mais Clairon lui était supérieure. M"' Raucourt était assurément d'une intelligence avérée; seulement, en elle, la mesure était absente. Elle ne savait être que froide, ou emportée'.
Jeune, la femme déjà mûre sous le Consulat, avait été superbement belle, avec un visage régulier, une taille majestueuse, un air de noblesse qui donnait à tous ses gestes une grande dignité. A plus de qua-
1. Malgré sa déte^^table réputation, et à cause de son incontestable talent, Bonaparte lui fut secourable, et la fit inscrire sur sa cassette pour une subvention annuelle
ranteans, elle avait perdu son ancien prestige. Sa voix dure et voilée ressemblait à celle d'un homme, et rhabitude prise de porter, en son domicile, des habits masculins lui avait enlevé la grâce du maintien, la souplesse alanguie des attitudes. Désormais, virago avec des allures de grenadier. L'un des critiques de cette époque écrivait : « Un honnête homme que son malheur rendrait Tépoux d'une pareille magicienne serait bien patient, s'il ne la jetait pas par la fenêtre ». Gampistron, pour lui plaire, avait écrit la comédie, C Amante amant, qu'elle jouait en travesti *.
Jamais, dans sa loge, au théâtre, on ne rencontrait un adorateur. Les femmes seules, ses préférées, y étaient admises. Pourtant Legouvé, un jour, eut besoin de la voir, et il heurta doucement a la porte de l'actrice qui s'habillait et était en chemise Elle défendit l'entrée, croyant h l'indiscrétion d'une femme. Legouvé se nomma. « C'est vous, lui répondit-elle aussitôt. Oh! alors, vous pouvez entrer. »
On connut, au début, trois demoiselles Fleury : l'actrice, la protégée de La Rive et la rivale de
1. ■ Femme singulière que celle-là. pour ne pas dire monstrueuse, écrivit ArnaulU en ses ^oui'e/iir«. Cumment aiirail-elle e^ipriiuèdeà seniim-ints qu'elle ne connut jamais. C'étaient d'éirangcs pa-^sionsque leA siennes. On a parlé de ses amours! Us ont traversé ceux de plus d'un pauvre garçon, bien qu'elle ne les disputât pas à leurs maltresses. La présence des jeunes gens dans les coulisses, les soins qu'ils rendaient aux jolies femmes, dont la scène française était ornée alors, lui déplaisaient sensiblement, sans, cependant, qu'elle réclamât ces soins pour elle... Elle eut successivement, et non pas avec des hommes, des liaisons aussi intimes que celles d'Armide avec Renaud, ou d'Angélique avec Midas, s'isolant, comme ces héroïnes, de toute société et faisant ménage avec l'objet de sa prédilection. Dans ce ménage, elle atTectait le rôle de maître de la maison et se plaisait à en revêtir le costume. Lorsque des relations de théâtre m'appelèrent chez elle, où demeurait alors une jeune femme, à qui l'on reprochait de n'avoir plus d'amant, vingt fois j'ai retrouvé ma Lucrèce en redingote et en pantalon de molleton, le bonnet de coton sur l'oreille, entre sa commensale qui l'appelait < mon bon ami », et un petit enfant qui l'appelait papa. •
M"* Desgarcins; ensuite Fleury-Hocquart, du nom de son amant, appelée aussi Vleury-facile^ à cause de la bonté do son caractère ; enfin Flcury, la douairière, ou « la Marquise », surnom que lui avaient valu ses relations.
Celle qui alternait avec M"° Raucourt dans les rôles tragiques ne possédait ni beauté, ni charme; trop maigre pour être belle, si maigre que ses détracteurs attribuaient ce dessèchement à la jalousie qui la minait. Caustique, dénigrante, envieuse, si elle n'avait point de rôle dans une pièce, elle se vengeait en critiquant ses camarades, les acteurs aussi bien que les actrices, et cependant elle se plaignait, sans cesse, de Tacrimonie de ses rivales. Sa voix était grêle, sans douceur ni sonorité, mais elle s'en servait avec art, et elle parvenait à toucher ses auditeurs, lorsqu'elle n'abusait point de grimaces, de contorsions, ou de cris. Elle subit, à ce sujet, de vives critiques de Geoffroy. Elle en tint compte, à la fin, et, plusieurs fois, le célèbre polémiste dut reconnaître les progrès de Tactrice, et louer son maintien, en scène.
Comme M"*" Raucourt, elle jouait les grands rôles de tragédie; elle y fut son égale, jamais supérieure. Ce n'était pas assurément dans Cléopâtre, dans Rodogune, dans Hermione, dans Andromaque, dans Sémiramis qu'elle pouvait surpasser cette émule superbe ; mais elle n'était mauvaise dans aucun rôle, parce qu'elle les possédait avec intelligence, qu'elle en avait étudié tous les aspects, les mouvements, le caractère, l'esprit. Actrice experte et savante, d'aplomb en scène, maîtresse d'elle-même, elle tenait sa place avec noblesse. Sans triomphe éblouissant, elle ne connut point d'échec; et dans Pauline, de Polyeucte^ elle obtint souvent un rappel.
Arnault, en ses Souvenirs, raconte sur M"*'Fleiiry une anecdote divertissante. Un jour qu'il traversait les coulisses du théâtre, après le spectacle, dans cette demi-obscurité qui y règne, les grandes lumières éteintes, il perçut un bruit de pas pressés, ceux de M"° Fleury, répondant à un homme : « Non, Monsieur, je vous le répète, cela est impossible. Je vousenprie: n'insistez pas ». Croyantàune aventure galante, il se retirait, lorsque M"** Fleury le reconnut de loin et Tappela. « Venez, venez, lui dit-elle, me défendre contre M. Legouvé ! » Ce nom étonnait Arnault. Comment? Legouvé ! Et pour M"" Fleury !... « Soyez juge, reprit-elle. M. Legouvé veut me forcer à reprendre le rôle de « Méhala », dans la tragédie de Cam et Abel ». « Il n'y a aucun mal "à cela », répondit Arnault. « Oh ! je refuse, répliqua l'actrice avec fermeté. Quand on a des mollets et des genoux comme les miens, on ne les met point à découvert, ainsi que l'exige ce rôle. »
Arnault, par galanterie, dut admettre les raisons de M"' Fleury, et il se tourna contre Legouvé.
Quoiqu'elle fftt jeune encore, elle paraissait usée. En 1807, elle épousa un M. Chiffontaine et quitta le théûtre.
Vanhove, un des plus vieux acteurs du Théâtre- Français, devenu la « bote noire » du parterre, avait une tille qu'il adorait. Elle avait débuté à quatorze ans, en 1785, et sa voix s'était conservée si pure, si attendrissante, que des larmes semblaient se confondre avec ses paroles. Elle a des « larmes dans la voix », disait-on. Ses auditeurs, à ce timbre si doux, partageaient son émotion, lorsqu'elle jouait Zaïre, Iphigénie, ou des rôles pareils. Avant ses
débuts, encore enfant, elle avait figuré le petit Joas, dans Athalie^ Louison, dans le Malade imaginaire. Enfin, elle était connue, lorsqu'elle remplit, pour la première fois, le rôle d'Iphigénie. Toute la société mondaine Ty voulut admirer. Les grands auteurs, les grands cri tiques étaient là. Bachaumont ne Toublie pas, en ^es Mémoires; La Harpe écrit que depuis M"* Gaussin^, aucune actrice n'a possédé une voix si cristalline, si mélodieuse, si attachante. C'est par là qu'elle prenait tous les cœurs, et s'empara de celui de Talma, lorsqu'elle fut devenue veuve de son premier mari, épousé en sa quinzième année. Elle joua d'abord la tragédie, puis elle s'essaya dans la haute comédie, où elle réussit davantage. Ses gestes étaient trop rares; elle ne s'animait pas assez sur la scène, et les grands rôles de la tragédie, où les passions forcent l'acteur à une action violente, restaient rebelles à son talent ^«
1. En son Cours de littérature, Geoffroy donne ces notes, sur M"* Gaussin : « Née en 1711. En 1732, époque de la représentation de Zaïre, elle avait vingt et un ans. Elle ne Tut jamais que Zaïre dans tous ses rôles... Peu d'intelligence, peu d'art, mais une figure et une voix célestes. Le parterre était plein de ses amants. Bouret lui avait fait un billet en blanc Ktant devenu riche, il craignait pour sa signature. Gaussin le lui montra, après y avoir écrit : « Je promets d'aimer toujours Gaussin. ■
2. De Griniod de la Reynière : « C'est d'elle que l'on a dit : elle a des larmes dans la voix. Dans Ipbigénie, dans Zaïre, dans Altalide, elle n'avait besoin que de paraître pour inléi-esper tous les cœurs. Il ne fallait que l'entendre pour pleurer. Sa diction est un modèle de pureté. Elle s'avance, parle et marche sur la scène, comme dans un salon de bonne compagnie... Elle est, de l'avis de tout le monde, supérieure à M"« Contât dans le Mari coupable, la Femme jalouse, Mélanide et la Gouvernante. M"« Talma joue parfaitement aussi le rôle d'Elmire dans Tartufe et la comtesse Almaviva dans le Mariage de Figaro. »
Les Vérités à Vordre du Jour disent également : • M"» Vanhove, actrice charmante dans l'emploi des amoureuses. Elle n'a pas autant de talent dans celui des grandes coquettes où elle a deux rivales redoutables, M"« Contât et M"* Mézeray. Elle a voulu s'essayer aussi dans le tragique, mais elle n'a pas assez de moyens pour ce genre. ■
D'après r Opinion du parterre, son physique s'altérait et elle s'affaiblissait par l'abus des plaisirs.
Legouvê traça ce vers au bas de son portrait:
Chacun de ses accents est un soupir de Vdme /
Son caractère langoureux, presque mystique, l'avait poussée, danssa jeunesse, vers laviereligieuse. Elle voulait s'enfermer en un cloître. Elle ne parut sur les planches d'un théâtre que par obéissance à ses parents. Puis, lorsqu'elle fut entrée dans la vie mondaine, les passions de l'amour la dominèrent. Elle ne put se passer d'aimer et de s'attacher à quelqu'un. Après la mort de Talma, elle se remaria, en troisièmes noces, avec le comte deChalot, colonel de cavalerie.
M"' Desgarcins, comme M'"" Vanhove, se distinguait par sa voix charmeuse, à laquelle s'était laissé prendre Fontunes, le célèbre écrivain ; et il en avait fait sa maîtresse.
Quoique sans beauté, elle plaisait non seulement à cause de sa voix, mais aussi par sa tournure distinguée, des gestes et des attitudes dont on admirait l'élégance. Et, tout de môme, elle serait oubliée aujourd'hui, si une aventure tragique ne l'avait mise en évidence, plus que ses camarades. Maîtresse d'un jeune magistrat, M. Allard, elle s'était attachée à lui passionnément. Elle l'adorait. Mais ainsi qu'il arrive presque toujours, les passions des deux amoureux n'étaient pas égales. Elle continuait de l'aimer et lui se détachait d'elle. Incapable de supporter cette indifférence, elle vint, chez lui, se poignarder à ses pieds. Elle n'en mourut pas, abandonna le théâtre et se retira avec sa
Au moment de ses débuts, elle avait quatorze ans, et Bachanmont écrivait :
m Tout Paris se portait en foule pour l'admirer. La Harpe ajoutait : « C'est l'idole du public, et sa grande jeunesse, la voix la plus touchante que l'on ait entendue depuis M''* Gaussin, sa sensibilité naïve peuvent justifier cet enthousiasme, et l'on peut espérer que l'avenir ne le démentira point. »
fille, une enfant de six ans, dans une petite maison de la banlieue de Paris. Des « chauffeurs » s'introduisirent chez elle, la nuit, la ligottèrent et la descendirent à la cave pour l'y assassiner. Sa voix, si touchante, la sauva. Ils lui laissèrent la vie. Seulement, h la suite de cette grande peur, elle fut sujette à des crises nerveuses dont elle mourut bientôt ^
La sœur de Dugazon avait épousé le frère du grand Vestris, le danseur Paco Vestris, et elle fut admise au Théâtre-Français, en 1768, à vingt-deux ans (1740- 180i). Ses débuts furent brillants. Elle avait de l'intelligence, de la sensibilité, et quoique de taille moyenne, elle savait la rendre imposante par ses toilettes et son air de dignité. Ses bras offraient un modelé admirable, des bras, remarqués sur la scène, plus encore que sa figure, qui était fort agréable. Elle donna, tout de suite, de grandes espérances. Le Kain avait été son professeur, et on la croyait destinée à remplacer M"* Clairon.
Tous les auteurs renommés lui voulurent confier le rôle de leur héroïne : Lemierre, de Belloy, Chamfort, Voltaire, Ducis, La Harpe, Chénier et enfin Legouvé. Presque toujours, chacun d'eux suivait ses conseils, et Voltaire, après avoir corrigé le
1. Au temps de M"' Desgarcins, au théâtre, on y voyait aussi les deux Saiuval. Louise Fusil, en ses Mémoires, a écrit sur elles :
« M"« Sainval, l'ainée, était laide. Elle avait une si grande conviction de sa laideur que son geste le plus habituel semblait vouloir toujours lui cacher le visage. Klle avançait le bras à la hauteur de la ligure, comme on le fait lorsque les rayons du soleil vous fatiguent les yeux. Dans le monde, elle portait un voile sur la tête qu'elle ne relevait que jusqu'à sa bouche, se tenant, de préférence, dans l'endroit le plus obscur, sous prétexte que la lumière lui fatiguait la vue.
K Sainval, cadette, était nM)ins laide. Elle était admirable de sensibilité et d àme, dans les rôles de jeunes princesses, surtout dans les Jphigénies. Elle avait de la.dignité. quoique petite, maigre et noire. »
rôle d'Irène d'après ses indications, lui disait, le lendemain, en le rapportant amendé : « Voici, Madame, j'ai travaillé pour vous, toute la nuit, comme un jeune homme. »
Ces rôles, reçus d'auteurs célèbres, ces rôles de Roxelane, d'Euphémie, d'Irène, de Frédégonde, de Jeanne de Naples, de Véturie, de Catherine de Médicis, d'Anne de Boleyn, ne contribuèrent pas à son éclat, autant que celui de GabrieUe de Veryy^ dans la tragédie de Belloy. Ses mouvements convulsifs, ses cris inarticulés, au dernier acte, lorsqu'elle aperçoit le cœur de son amant, dans la coupe que vient de lui laisser son mari, impressionnèrent si vivement les spectateurs, que la plupart des femmes s'évanouissaient à celte scène d'épouvante. Cette pantomime exaspérée semblait alors une marque de talent sublime. Tout son passé d*actrice, toutes ses autres créations furent oubliées. Elle ne fut, désormais, pour tout le monde, que « GabrieUe de Vergy ».
La pièce fut reprise sous le Consulat, mais M""" Vestris, ûgée, ne retrouvait plus que des lueurs de son talent passé. Elle devait mourir en 180i. Sa mort laissa un grand vide parmi ses amis, hommes de lettres, hommes de théâtre, qui avaient fréquenté son salon, et qui avaient reçu d'elle des conseils, toujours profitables.
§ 2. M^'* DDCHESNOIS ET M*'" GEORGES
Dans les derniers jours de ranné(» 1800, par un grand froid de décembre, Legouvé, déjà connu au théâtre, et habile en déclamation, vit arriver chez lui une grande jeune fille, noire de peau, le visage
irréguïïer, avec une bouche trop grande, vèhie d'une mince robe d'indienne, qui se collait à son corps, grelottant sous celte froidure intense. Elle lui remit une lettre de Chaptal, bienveillant pour elle, intéressante inconnue. L'illustre chimiste, sur le point d'être Ministre de l'Intérieur, insistait près de l'homme de lettres, pour qu'il voulût bien façonner à l'art théâtral la future tragédienne. Elle n'avait aucune instruction ; ensuite elle était laide; mais, sur ce visage incorrect, se dégageaient deux yeux d'une supérieure intelligence et des dents bien rangées, aussi blanches que belles. Le regard était charmeur, et la voix, échappée de deux lèvres sensuelles, sonnait doucement à l'oreille, avec une suavité harmonieuse. On se sentait attiré, malgré soi, vers cette jeune fille, par une influence magnétique, émanée de tout l'ensemble de la personne.
Legouvé consentit.
L'inconnue était Joséphine Duchesnois, âgée de vingt ans, que la gloire attendait. Avec la volonté de réussir, elle possédait une excessive sensibilité. Un mot, une phrase, dits par elle, s'insinuaient, pénétraient jusqu'au fond de toute âme. En elle résidaient le don de la persuasion, la faculté d'émouvoir, parce qu'elle était émue elle-même, parce qu'elle savait pleurer, souffrir, se désespérer devant les spectateurs.
Legouvé lui apprit donc à réciter les vers, à prononcer les mots, h en faire jaillir la signification, à donner de la vie aune tirade de tragédie. Il s'efforça, ensuite, de la corriger d'un hoquet, qui hachait son débit. 11 ne parvint qu'à l'adoucir, et ce hoquet même devint, dans la suite, proverbial. Telle, lorsqu'elle sollicita un début au Jhéâtre-Français, son maître ne doutait pas qu'elle ne fît sensation. Seulement,
LES ACTRICES DE TRAGEDIE ET DE COxMEDIE 399
ce début aurait-il lieu jamais ? On la voyait, dans les coulisses, errant seule parmi les groupes des jolies actrices et de leurs amants, n'inspirant aucune bienveillance à cause de sa laideur et de son pauvre costume, qui provoquait des railleries. Derrière elle, les plus méchantes comédiennes tiraient la langue, pour se moquer. Personne ne lui venait parler. Est-ce que d'avance on ne savait pas qu'elle allait à un échec ? Le parterre sifflerait une actrice laide et inconnue, qu'aucune cabale ne soutiendrait! Ni rebuffade, ni atermoiement, ne la découragèrent. Elle avait confiance. Elle ne voulait que paraître en public, et paraître, dans le rôle de Phèdre^ difficile entre tous, par les multiples aspects du caractère et de la passion. Maintes actrices, et des plus célèbres, y avaient échoué. Que d'orgueil, pensaient les autres, que d'outrecuidance, pour s'attaquer, du premier coup, à ce personnage si compliqué !
Cette hostilité fut connue du public. On savait, par des indiscrétions, que le talent de M"" Duchesnois était incontestable, et le jour de ses débuts, fixé enfin, la foule envahit toutes les places de la salle. Cette manifestation raffermit l'actrice. Elle était soutenue, d'ailleurs, par l'enthousiasme pour son art, par la transfiguration qui Tavait saisie sur la scène et avait fait d'elle une incarnation vivante de Phèdre, elle-même. A la première tirade de la jeune tragédienne, l'assemblée fut conquise. Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle. Son débit, nuancé de gémissements et d'emportements passionnés, décelait la nature retentissante d'une grande artiste; et Tadmiration se changea en délire. Jamais, disait-on, depuis M"* Dumesnil, Phèdre n'avait été jouée avec cette con-
naissance parfailo de la femme incestueuse qui demande pitié.
Le lendemain, la foule assiégea encore les portos du théâtre. Deux mille personnes durent se retirer, les places manquant ; et pendant huit jours, Phèdre ne quitta point l'affiche. On ne se lassait pas de Tentendre. M"° Duchesnois désormais était fameuse. Dans tous les rôles où Tamour est la passion dominante, eUe se montra aussi puissante, aussi émouvante. Hcrmione, Andromaque, Didon, Roxane, lui procurèrent le môme triomphe. En Sémiramis, seule, elle parut inférieure, son extérieur et son visage ne rendant point la noblesse et la majesté d'une grande reine.
Ses débuts terminés, le public idolâtre demanda que la jeune tragédienne fût couronnée par ses camarades. On lui avait jeté une magniiique couronne, que Naudet, un vieil acteur, lui devait poser sur la lôte. Pendant trois quarts d'heure, le parterre surexcité réclama ce couronnement, sur lequel, à la fin, les comédiens cédèrent. Et, quand même, serait-elle agréée comme pensionnaire? Après cette ftHe au Ihéàtre, après cette joie du public, pouvait-on en douter? Eh bien! Dazincourt s'y opposa, objectant la laideur de la tragédienne. Lafon répondit qu'il ne saurait jouer avec un monstre. M"" Raucourt, en une voix de colère, jura qu'elle mangerait sa fortune, mais qu'elle écraserait l'inconnue ; Talma, M""" Vanhove, M"'" Bourgoin, au contraire, lui furent favorables, et si la majorité Tacueillit, elle exigea, néanmoins, que les rôles de reine lui fussent interdits, ne lui laissant que les jeunes amoureuses. Pour sa rentrée, on lui assigna le rôle d'Aiiiénaïde, dans la plus mauvaise tragédie de Voltaire, — celle de Tancrhde,
Tenu au courant de ces intrigues, lorsque le parterre revit, en scène, M"' Duchesnois, il se leva d'un bond pour l'acclamer et protester contre tant d'injustice. Plus ses rivales et ses jalouses s'acharnaient à la diminuer, plus la jeune tragédienne trouvait de prôneurs et de défenseurs, dans la foule impressionnée par ses grandes qualités ^
Geoffroy, aux premiers débuts de M"* Duchesnois, avant Tapparitiori au théâtre de M'*" Georges, exaltait le talent de la débutante. Il louait son éloquence, dans l'expression des sentiments de tendresse, et de ceux de Tamour triomphant ou malheureux. Il vantait la douceur mélancolique de sa voix, lorsque Tactrice manifestait une plainte, une douleur, un regret. 11 admirait ses accenis de pitié, sa physionomie reproduisant, en traits profonds, le retentissement de son âme. La nature, chez elle, l'emporte sur l'éducation, disait-il, et quoique écolière de Legouvé, elle tient tout son art, d'ellemême. Elle est née avec cette sensibilité, cette facilité d'émotion, cette rapidité à s'attendrir. Il suffit qu'elle soit touchée, pour donner aussitôt le ton vrai du gémissement. Tous les malheurs dont elle se lait l'écho semblent être les siens. Un autre écrivain, Charles Maurice, surajoutait plus tard à ces éloges de Geoffroy, en parlant de « Monime ». « Jamais actrice, a-t-il écrit, ne joua ce rôle avec autant d'art. L'effet qu'elle avait trouvé, au mo-
1. Bardoux, sur M"* de Beaumont (p. 187), cite une lettre écrite par la grande dame à Pasquier, sur M"" Duchesnois. « J'ai enfin déjeuné avec M»« Duchesnois. J'en ai été enchantée à la lettre. Il m'est impossible de pardonner à ceux qui la trouvaient bête. Elle est simple, na'ive et distraite. Mais si vous trouvez moyen d'attirer son attention, vous voyez, tout de suite, ses yeux s'animer, son visage s'embellir. Alors elle parle bien et en peu de mots. Elle entend très bien tout ce qu'on sait lui faire comprendre. Il ne s'agit que de trouver la corde sensible... Elle est très digne avec les hommes, très respectueuse avec les femmes. Cette conduite n'est certainement pas celle d'une bête. »
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ment où rhéroïne apprend que Phèdre, sa sœur, vient d'être enlevée par Thésée, était d'une incomparable beauté. Sa surprise, sa douleur, le subit anéantissement de ses facultés, les yeux sans regard qu'elle fixait sur les spectateurs, et ce mot de sensation intraduisible : « Je tremble ! » qu'accompagnait le frémissement de son corps, offrait le tableau le plus complet de ce que Fart peut dérober à la nature. »
Mais après la venue de M"' Georges, enflammé par la beauté de cette nouvelle tragédienne, Geoffroy discuta ses premières appréciations sur M''*' Duchesnois. Ne pouvant lui refuser du talent, il prétendit que ce talent baissait chaque jour, et que les applaudissements outrés dont on Tavait comblée avaient gâté l'avenir de l'actrice. Quoiqu'il fit, néanmoins, il ne put détruire le prestige de la jeune tragédienne, irrévocablement établi. Elle eut même un salon, où se réunissaient des journalistes connus, Salgues et Lepan; des écrivains distingués, Arnault et de Jouy; des peintres. Gros et Vernet; des généraux, des femmes, et non des moindres, de vieilles femmes, dont la célébrité était hors de conteste, M""deGenlis, M"*" Vigée-Lebrun.
La rivale de M"^ Duchesnois, M"* Georges, s'appelait Weymer. Son père était directeur du théâtre d'Amiens; et comme l'abondance des richesses ne lui était pas échue, la famille du Directeur se partageait les soins de propreté de l'intérieur et de l extérieur du monument. Au temps de la splendeur de la nouvelle tragédienne, quelques écrivains eurent le mauvais goût de rapporter que, dans son enfance, la superbe Sémiramis, — c'était son grand rôle, — balayait en jupon court, le matin, les marches du théâtre. N'importe, elle avait du talent; elle était
belle, elle n'avait que seize ans, et on l'opposa tout de suite à M'^** Duchesnois.
M"" Raucourt, dans un voyage à Rouen, avait vu M""" Georges sur cette petite scène de province. Enthousiasmée de sa beauté, elle l'avait emmenée, à Paris, pour lui donner des leçons de déclamation, et en faire sa remplaçante, à la scène. Mais M"* Duchesnois venait de débuter, et le public s'était engoué de cette nouvelle venue. Atteinte directe aux espérances et aux projets de M'" Raucourt. Qu'allait-il advenir de M"° Georges? Auraitelle autant de prestige que Taulre? Pour M"*" Duchesnois, Tenthousiasme s'était changé en délire, et il semblait difficile, malgré la beauté de la future débutante, que le public pût avoir, en môme temps, deux idoles. L'amour-propre de M""" Raucourt, cependant^ était engagé dans celte comparaison entre les deux actrices. Elle avait juré qu'elle écraserait M"* Duchesnois. Elle distribua quatre cents billets de faveur au parterre, et ce premier jour de débuis se termina en applaudissements.
Ce fut, dans le rôle de Clytemnestre, que M"" Georges apparut pour la première fois : un de ceux qui ne mettait point en valeur le talent de sa rivale'. Là, point d'amoureuse comme Phèdre,
1. Voici ce qu'écrivait le Mercure de France, de frimaire an XI, sur les débuts de M"" Georges :
« Tout ce qui peut illustrer un début s'est trouvé réuni pour M"« Georges W'eyraer, élève de M"" Kaucourt. Les hommes se battaient à la porte, los femme» bravaient le danger pour leur plaisir et poussaient des cris épouvantables qui n'attendrissaient personne. Les curieux ne sont passi^n^ibles. Une taille élevée et élégante: des bras dont les mouvements naturels sont pleins de grâce, la tète parfaitement placée, une figure régulièrement belle et pourtant agréable, un organe sonore, pas encore seize ans, tels sont les avantages deM'**' George* qui débutait dans le rùle de Clytemnestre d'//>Aigênie en Atilide. Enfin, à la première entrée de M"' (îeorges, le public, saisi d'admiration, s'est rappelé la dernière débutante que la nature n'a fait belle que par son àme, et les plus vifs applaudissements ont accueilli la Clytemnestre française, à coup sâr plus parfaite que ne le fut jamais réponse d'Agamemnon. h
laissant parler son cœur, avec des explosions de jalousie, ou de désespoir. C'est une mère qu'un destin irrévocable va séparer de sa fille, et que la douleur pousse aux plus déchirantes lamentations. Le caractère de ce personnage convenait bien au tempérament de la jeune actrice. M"® Raucourt était excellente dans Clytemnestre, et M"' Georges, sa copie, son image, fa<^-onnée aux cris, aux gestes, aux attitudes, aux mômes emportements que sa maîtresse, réunit, ce jour-là, tous les suffrages. Enfin, sa beauté acheva ce que n*avait pas fait le talent. Il y eut alors deux factions, Tune soutenant M"* Duchesnois, l'autre M"" Georges. Tantôt celle-ci remportait sur celle-là, et inversement. La période consulaire ne fut qu'une suite de cabales, en faveur de Tune ou de Tautre actrice. Et comme, en France, les plus nobles causes et les plus mauvaises attirent les chansons et les épigrammes, on répandit dans le monde les petits vers que voici :
Entre deux actrices nouvelles Les beaux esprits sont partagés ; Mais ceux qui ne se sont rangés, Sous les drapeaux d'aucune d'elles, Préféreront, sans contredit, Sauf le respect de Melpomène, D'entendre l'une sur la scène, El tenir l'autre dans le lit.
Ce devait c^tre l'intime pensée de beaucoup de gens.
§ 3. — m"" volnais, gros, bodrgoin, etc.
Presque en même temps que M'*" Georges et Duchesnois, débutait, dans le rôle de Junie de Bntanniciis, M"" Volnais, une actrice de quinze ans,
douce, naïve, modeste, charmante, non pas à cause de sa beauté, mais par les grâces de sa personne. Sa taille et son visage, quoique agréables, n'étaient pas majestueux, et les grands rôles de reine de tragédie ne pouvaient lui être attribués ; ceux des ingénues plutôt : Junie, Attalide, Iphigénie, Zaïre, dont elle s'empara. Elle y fut trouvée satisfaisante. Geoffroy, avant de s'être attaché à M"* Georges, louait cette enfant, qui lui rappelait M"° Desgarcins. « Bouquet prêt à s'épanouir», écrivait-il; et les autres critiques dramatiques répétaient cette jolie phrase. «Qu'importe! disaient-ils, si sa beauté n'égale point celle de M"* Georges ^ » La Champmeslé de Racine était laide, et pourtant elle eut des adorateurs, comme le jeune comte de Sévigné. Son visage, on le sait, se transfigurait sur la scène, et prenait toutes les beautés du rôle qu'elle remplissait : privilège du talent ; elle s'idéalisait. Le compliment était trop fort. De M"*" Volnais h la Champmeslé, l'assimilation était impossible. Elle n'était point laide, au surplus, jeune seulement, très jeune ; et son âge excusait son inexpérience et ses légers défauts de débit.
Elle descendait, en ligne directe, des Placides, danseurs de corde et bateleurs en plein vent que la foule des boulevards avait souvent applaudis La veille de ses débuts, dans un souper, chez Dazincourt, son professeur, qui avait invité quelques personnages de marque, destinés à servir de protecteurs à sa jeune élève, on lui changea son nom ; et comme le généreux vin de Volney coulait à flots à la table du comédien, ce soir-là, la petite Placide garda le nom de Volnais.