Cf. //!/■/•«, chap. IV
la comédie qu'à la tragédie. Et, néanmoins, elle voulut se consacrer aux deux genres. Elle débuta dans Mélanie, de La Harpe, et dans VEcole des Femmes^ où elle remplit, avec un esprit malicieux, avec une petite mine sournoise, et tout à fait amusante, le rôle d'Agnès. Elle fut louée tout de suite. Sa figure agaçante et spirituelle retenait et accaparait Tattention. En scène, on ne voyait qu'elle, lorsqu'elle y était, et dans les coulisses, au foyer des acteurs, on n'entendait qu elle aussi, lorsqu'elle les traversait avec sa gaieté débordante.
Elle joua la tragédie ; elle parut dans Zaïre et dans Iphigénie. Elle y réussit, parce qu'elle savait tirer parti de ses rôles, ne faisant point de fautes, en son débit, récitant les vers avec justesse, avec clarté, mais toujours comme une bonne élève, sans originalité, sans qualité déterminante. Geoffroy lui préféra Volnais. Le vieux Palissot, on ne sait pourquoi, intervint dans les critiques du feuilletoniste des /VAtf/.ç, et ce fut, entre les deux écrivains, une polémique furieuse, dans laquelle, par ses violences, Geoffroy eut le dernier mot. Quant à M"" Bourgoin, elle conçut pour M"* Volnais, à partir de ce moment-là, une aversion profonde. Elle criblait sa jeune camarade de ses saillies spirituelles, dès que l'occasion lui était offerte. M"" Volnais avait acheté, pour un prix considérable, une villa, près de Paris. Les autres comédiennes, jalouses, s'en étonnaient, (c Vous apprendrez, reprit M"" Bourgoin, qu'elle u fait un appel au peuple. » On connaît sa réponse à Talma, qui la voulait épouser, en divorçant une deuxième fois. Une aventure qui lui arriva, dans les bureaux du Ministère de l'Intérieur, où elle avait été appelée, lui valut la protection du ministre Chaptal, et le sociétariat, immédiatement après ses
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débuts. Bonne, d'ailleurs, généreuse, dévouée à ceux qui lui étaient sympathiques, ce fut grâce à elle, si M"' Duchesnois put paraître, dans ses premières tragédies, en travestissements convenables. Elle lui avait prêté sa bourse K
Jusque-là, elle s'était moquée de toutes les critiques et n'en faisait qu'à sa tête. Une grossesse Téloigna du théâtre pendant un an. Et lorsqu'elle y revint, elle se montra fort soumise à tous les avis, espérant se perfectionner dans la tragédie, mais sans y réussir. Elle resta toujours meilleure comédienne. Malade, elle abandonna définitivement le théâtre; elle était riche. Brifaut, qui avait écrit une tragédie, NintisH, lui confia le rôle du jeune Zorane. « Elle l'accepta, en riant, écrit-il, et elle le joua de l'air le plus égrillard, avec une petite perruque frisée à cent boucles, un petit accent de soubrette, et une petite mioe de fille de boutique. »
Voilà bien Ëtiennette Bourgoin.
Les aventures de M"* Lange avaient défrayé la curiosité du parterre, lorsqu'elle se retira du théâtre, en 1798, après son mariage avec M. Simon, riche carrossier de Bruxelles. D'abord, elle avait eu un
1. Véron, en ses Afémoire» d'un bourgeoi* de Paris (t. I, p. 129), a écrit sur M>'* Bourgoin et le baron Capelle.
« Dans sa jeunesse, ie baron Capelle était simple employé au Ministère de l'Intérieur, sous le comte Chaptal. Il rencontre, un jour, dans r&ntichambre du chef de bureau des théâtres, une jeune personne dont les beaux yeux étaient mouillés de larmes, et dont les vêtements avaient subi un certain désordre. Il s'approche,, il s'enquiert, et reconnaît M"* Bour^^in. Elle venait de débuter au Théâtre-Français. — « Que vous est-il arrivé? — Je sors du bureau de M. Esménard, qui vient de se conduire envers moi, avec la plus efTrayante brutalité. • — A mei^ure qu'elle racontait, ses larmes cessaient de couler, et elle regardait avec émotion son inattendu protecteur. — « Encore, ajouta-t-elle d'une voix douce, si cet E^f^ménard était moins laid ! • — Le jeune Capelle raconta l'anecdote au comte Chaptal, et le Ministre de l'Intérieur se laissa entraîner à faire de la science et de la chimie pendant plusieurs années avec cette séduisante actrice. En peu de temps, elle devint sociétaire. »
procès tapageur, avec un de ses anciens amants, négociant de Hambourg, à qui elle réclamait sa petite Paméia, issue de sa liaison avec lui, tandis que le père la voulait garder, pour la soustraire à la contagion de l'exemple . M"" Lange n'était point d'une moralité indiscutable. Son amour de Targent, presque de l'avarice, l'avait brouillée ensuite avec le peintre Girodet. Lui, s'était vengé avec esprit, du refus de la jolie actrice de prendre livraison d'un portrait, qu'elle disait d'un prix trop élevé. 11 l'avait produite en public, sous l'apparence d'une nymphe, sans voiles et couchée, recevant, par l'ouverture d'une lucarne, une pluie d'or.
Sa beauté et son esprit la rendaient irrésistible. Ses yeux, d'une limpidité de source, son nez régulier, ses dents d'une blancheur rayonnante, entre deux lèvres ardemment colorées, son abondante chevelure au ton châtain, souple, légère et suffisante à tous les caprices de la coiffure, son teint de peau doré, tout, en elle, produisait le charme le plus séduisant. Elle était, en outre, d'une intelligence vive, qui lui permettait de comprendre les finesses d'un rôle, et assez experte comédienne pour ne jamais dépasser le ton nécessaire à ses reparties et à ses tirades. On la vit réussir dans la tragédie et dans la comédie; dans Mahomet^ aussi bien que dans V Intrigue épistolaire^ et dans la Fausse Agnès '.
1. ArnauU, Souvenirs d'un Scta/fênaire, t. II, p. 51. — Sur M"" Lange. « Quant au physique, il n'est pas possible d'envisager des traits plus réguliers et plus gracieux que les siens. De grands yeux bruns, un nez parfaitement dessiné, une bouche adrrirable de forme et de fraîcheur et ornée de dents de la blancheur la plus cbloui^sante et de la proportion la plus régulière, un teint dont l'éclat était encore relevé par celui de ses longs cheveux châtains faisaient de sa tète une des plus parfaites qui aient jamais reposé sur des épaules humaines. Ses mains, ses pieds ne le cédaient à son visage, ni en délicatesse, ni en blancheur; elle eût été la plus parfaite des créatures si les proportions de sa taille eussent répondu â l'élégance du reste de sa personne. Quant au moral, elle n'avait qu'à se
Elle partie, M"' Mézeray, qui, depuis 1791, appartenait au Théâtre-Français, hérila de son répertoire. Jolie comme sa devancière, lille d*un limonadier de Versailles, spirituelle, intelligente, sachant développer ses gestes, donnera sa voix, quoique d'un ton élevé, une sonorité agréable, elle devint tout de suite une rivale redoutable pour M"* Contât, et, sans doute, elle l'aurait supplantée, si elle eût été plus sévère pour elle-même, travaillant davantage, aimant moins les franfreluches de la toilette et les plaisirs de la galanterie. M"* Contât, rassurée bientôt contre le danger menaçant, n'appelait plus sa jolie camarade que la Bamhelina (petite poupée).
Coquette, M"'' Mézeray remplissait, avec succès, tous les rôles de coquetterie. Elle aimait la musique et chantait avec goût. Elle s'adonnait à la lecture, et écrivait ses lettres en un style léger, souvent moqueur, dont raffolaient ses amis. Le frère du Premier Consul, Lucien, fut pendant quelque temps son protecteur, d'autres aussi, non moins illustres. Elle aurait pu être riche ; ses toilettes dispendieuses la ruinèrent.
M"'' Thévenin était la fille d'un honnête menuisier de Lyon. L'intérieur compassé et religieux de sa famille n'annonçait point qu'un jour la jeune fille serait une actrice du Théâtre- Français.
louer aussi de la nature. Sans avoir cet esprit qui, dans >£"• Contât, éclatait en saillies si brillantes et s'exprimait en traits si profonds, elle ne manquait ni de sagacité, ni de pénétration. Elle possédait surtout celte vivacilédintelligence. qui saisit toutes les finesses de la pensée d'autrui. et rien ne lui plaisait tant que la conversation des gens supérieurs. Douée, d'ailleurs, d'une grande égalité d'humeur, elle était de la société la plus douce, quoiqu'elle Trtl un peu moqueuse. Knfin. si elle avait quelques défauts, ils étaient assez rachetés par ses qualités pour qu'elle eût réussi à se faire aimer de tout le monde, voire de la fille que son mari avait eue de son premier mariage. *
Mais les vocations dépendent quelquefois du hasard. Une soirée passée au théâtre de Lyon opéra cette métamorphose. La petite Thévenin, prise d'un désir immodéré d'être actrice, finit par le réaliser. A quelque temps de là, elle répétait chez Préville, et se faisait appeler Devienne.
Au Théâtre-Français, elle fut remarquée dans les rôles de soubrette, et avec Louise Contât, elles se partagèrent les rôles de M"** Dangeville, lorsque celle-ci renonça au théâtre. Soubrette elle avait voulu être, et soubrette elle fut toujours, avec sa physionomie expressive, son petit minois fripon, éveillé et moqueur. Les pièces de Marivaux lui procuraient toujours un triomphe, et peu d'actrices surent, autant qu'elle, mettre en lumière l'esprit et la profondeur de Molière.
Son caractère la portait â être modeste dans le monde où elle était reçue. Elle savait se tenir à sa place, ne cherchait point h briller, comme M"** Contât; à s'emparer de l'attention ou de la conversalion ; répondant à ses interlocuteurs, avec simplicité, avec grâce. On eût dit une bonne bourgeoise, et non une femme de théâtre. Elle aimait son intérieur, l'entourage de ses amis et de ceux de son mari, Gévaudan, qui devint plus tard député au Corps législatif. Dans son château, près de Paris, durant les loisirs que lui laissait son emploi, elle vivait sans façon, tantôt comme une fermière, tantôt comme une châtelaine; car, chez elle, le château n'était séparé de la ferme que par une porte. D'un côté, le luxe raffiné de la ville, les beaux meubles, une décoration élégante ; de l'autre, la simplicité paysanne. Mais, au milieu du luxe, comme dans la simplicité de la ferme, toujours
gracieuse et affable, sans recherche, sans prétention ^. La décence ne lui faisait jamais défaut.
C'est Tactrice, d'après le comédien Fleury, en ses Mémoires^ qui pouvait le plus se passer de son auteur. « Elle l'aide, quand elle ne crée pas, écritil. D'un regard, d'un geste, elle fait un bon mot. D'une inflexion, d'un silence, elle fait la fortune d'un vers. Cette prose est-elle languissante? Elle presse son allure, elle la papillote, et voilà que cette prose éclate en étincelles. »
§ 4. — m"'' LOUISE CONTAT, M*'* MARS, ETC.
Lorsque M"' Louise Contât, une Parisienne, débuta au Théâtre-Français, à seize ans (1760-1813),
1. Damas, un acteur très ordinaire du Thé&tre-Français, eut au9si ga maison de campagne. Charles Maurice, à la date du 3 juillet, rapporte sur lui cette anecdote :
• Aujourd'hui, j'ai diné chez Damas, à sa campagne, à Saulx-les-Char- Ireux. C'est une gentille habitation. Tout y respire l'ordre et les soins les mieux entendus. Nous nous y sommes umusés, malgré le petit incident de jeu de billard à deux sols la partie. Très piqué de toujours perdre avec moi, Damas a jeté sa queue en disant : « On ne vient pas chez le morde pour lui gagner son argent. » Quelques pas, dans le jardin, ont suffi pour dissiper sa mauvaise humeur dont il a franchement plaisanté. Le petit espace circulaire, qui contient sa source d'eau vive est, pour les visiteurs, une occasion de surprise à laquelle se plaît le propriétaire. Il montre de jolis cailloux placés au fond. (Je crois, en vérité, qu'ils sont choisis comme tous les détails de cette demeure.) Puis il vous invile à prendre un de c«â cailloux. On veut y porter la main, croyant que l'eau, tant elle est limpide, n'est pas encore éloignée de sa source, et on la retire aussitôt mouillée /sans avoir beaucoup plongé. Il n'y a pas jusqu'au choix du bétail qui n'ait été l'objet d'une attention particulière, afin de n'avoir que des objets agréables à la vue... « Voyez, m'a dit Damas, en me présentant sa vache, comme elle est bien coiffée ! .Je ne l'aurais pas. si elle était mal encornée. Petites faiblesses; mais, pour les jouissances de l'intérieur, elles sont précieuses. ■
-- Au sujet de M'" Devienne, Chateaubriand fait un portrait réussi de l'un des amis de la jolie actrice, M. Sagct : «^ Cet antique et maigre gaj-çon, jadis marié, dit-il, portait une casquette verte, un habit de camelot gris, un pantalon de nankin, des bas bleus et des souliers de castor. Il avait vécu beaucoup à Paris et s'était lié avec M"« Devienne. Elle lui écrivait des lettres fort spirituelles, le gourmandait et lui donnait de très bons
elle était jolie, sculptée en statue, la taille svelte, toute la personne d'une grâce attirante. Elle savait rire, montrer une rangée de dents admirables, parler avec distinction, avec élégance. Seulement, sa beauté, son enjouement, sa vivacité d'allure, composaient tout son talent, et le parterre lui montra, par sa froideur, que ces dons naturels n'étaient pas suffisants pour une actrice, qui avait la prétention de remplacer M"' Préville. Louise Contât, en revenant dans les coulisses, sentit plus d'une fois les larmes inonder ses yeux. Elle avait conscience de tout ce qui lui manquait. Et elle travailla; elle se pénétra de Tesprit de ses rôles; elle s'appliqua au débit des verset de la prose ; elle devint actrice, enfin. Beaumarchais, qui la vit, pressentit son talent naissant, sa destinée glorieuse, et il lui confia le rôle de Suzanne dans le Mariage de Figaro, Elle y fut éblouissante.
Il y a, dans ce rôle de Suzanne, tout l'esprit que Beaumarchais possédait lui-mOme, et encore tout celui qu'il y voulut accumuler. M'"' Contât le rendit avec son mordant, qui en doublait la valeur. A l'esprit de Beaumarchais, elle surajouta le sien ; elle enflammait les mots, les phrases, les proverbes de l'auteur. Elle leur donnait un sens plus que malicieux, souvent cruel, et cette langue opicée, avec un condiment nouveau, brûlait au passage, comme un charbon ardent*.
conseils. > Edmond Biré, dans ses notes, ajoute : « Aussi estimée pour sa conduite que goûtée pour son talent, M"« Devienne était née i Lyon, comme son ami, M. Saget. »
1 « M"*Contat,disait Arnault(t. I, p. 126), ajoutait à ce rôle, déjà si séduisant, une valeur dont Beaumarchais, lui-môme, était étonné. L'esprit du rôle appartenait bien à Beaumarchais, mais non l'esprit avec lequel ce nMe était rendu. Celui-ci appartenait tout entier à l'actrice, et elle en avait peut-être autant que l'auteur lui-même; elle créait en traduisant. Jamais musique n'a prêté à la parole une expression pareille à celle que
Elle était coquette. Sa nature la destinait à ces rôles de moquerie, d'impertinence, et de petits mensonges envers les hommes pour les dominer. Elle y persévéra ; elle y devint supérieure ; elle y apporta presque du génie. Mais, en môme temps, elle s'enferma si bien en ce caractère, qu'elle n'en sortit jamais, et réduisit, en coquette, tous ses rôles. Mère, veuve, amoureuse, elle gardait cette empreinte indélébile. Jouait-elle Araminte, des Fausses confidences, elle affectait, avec son amant, un petit ton de persiflage tout à fait plaisant, dont elle savait tirer parti. Dans les Fe?nmes savantes , jouolUelle Philaminto, c'était encore pour se moquer de Trissotin. Elle ne se dépouillait jamais de ces petites grâces, qui excitent Tamoureux, le désespèrent, et le retiennent tout à la fois. Malgré soi, et quoique la représentation du lendemain fût le pendant de celle de la veille, on admirait toujours le jeu si fin de la sémillante actrice, ses minauderies, ses jolies façons de regarder sa victime, et de détailler le dialogue pour le rendre plus caustique : satiété dont on était toujours friand.
Son répertoire forcément ne s'élargit plus. M"* Contât, nantie, avec le temps, d'une puissance suprême au théâtre, ne joua désormais que les pièces où elle trouvait un rôle à sa convenance de coquette : Tartuffe, les Fausses confidences, les Surprises de famotir, la Coquette corrigée^ le Philosophe sans le savoir, la Gageure imprévue^ le Philosophe marié, les Deux Pages, le Mariage de Figaro^ le Misanthrope ; et, plus tard, lorsque Tilge Teut atteinte de sa malfaisance, en rendant sa taille
recevaient, en passant par la bouche de son spirituel interprète, les saillies d un des hommes les plus spirituels qui aient jamais écrit. •
épaisse, le Vieux célibataire^ où elle ravissait tous ses auditeurs, dans le personnage de la gouvernante, M"' Evrard. Sans doute elle ne pouvait s'abuser sur la déformation de sa beauté, mais elle cherchait à se faire illusion ii elle-même, et, sur la scène, à s'entendre dire encore qu'elle était jeune et que le temps était impuissant contre elle. Alors, on reprenait les Femmes^ de Demoustier, où son interlocuteur lui jetait ces deux vers :
Mais, Madame, du temps les redoutables traces N'ont pas même altéré vos attraits et vos grûces.
On applaudissait. Le parterre paraissait convaincu de la jeunesse persistante de son idole. Et si la Jeune Hôtesse, de Flins, revenait si souvent à la scène, c'est que le travestissement du personna^çe, représenté par M"° Conlat, lui donnait une grâce charmante. Entin, le rôle comportait le chant d'une romance dont elle s'acquittait fort
1. Ida Sninl-Ëimo ila conleiiiporaine) rap]>orte une visite qu'elle fil ù Lyon à M»" Omlat cl à Molo (t. H. p. 139).
m Je n'avais jamais vu d'actrice hors de la sc«>ne et jo partageais à cette époque la suttc prévention de tant de femmes, qui s'imaginent que l'éclat des lunti^'Te;^, le rou^e et la toilette Tout seuls toute leur beauté, comme l'espril de leur rôle fait seul la ^rAce et l'élégance de leurs manières. La vue de M"* Contât, son langage, ses façons si distinguées me désabusèrent entiêremenl. Il était iuipossible de trouver une femme plus fraîche et plus jolie, et de ])oaséder mieux le ton de la bonne société, qui faisait de son jeu sur la scène la continuation des habituden de sa vie. Elle était alors âgée de Irenle à trente-deux ans. Déjà elle était fort grasse. Mais cet embonpoint notait rien ù la souplesse de sa taille, qui me parut même plus élégante encore dans le salon qu'au théâtre. Rien ne la gênait et une robe du matin en marquait les gracieux contours... J'admirais la gnVce que M"« Contât mettait à donner aux actrices ide Lyon) des conseils dont elles avaient grand besoin.
« Quant à Mole, il me parut beaucoup moins indulgent et moins poli. H avait une brusquerie parfois fort otTenrsante. Lorsque je le connus mieux, j'acquis la certitude que cette brusquerie n'avait pas son principe dans un wU orgueil, mais dans l'amour excessif qu'il avait pour son art, et dauj Inupétuosiité naturelle de son caract 're. Il était vieux. Cependant, à la chaleur de son jeu. on eut pu le prendre pour un houune encore dans la fleur de l'Age. On pouvait voir aisément qu'il avait dil être beau. »
bien, et ces menus détails, infiniment agréables pour elle, lui laissaient penser qu'elle n'avait pas
vieilli.
Ses succès l'avaient rendue volontaire et despotique. Elle ne souffrait aucune contradiction. Alexandre Duval lui avait attribué le rôle de la duchesse d'Athol, dans son drame, Edouard en Ecosse. Elle poussa la résistance si loin, dans une répétition, en refusant d'écouter les observations très justes de l'auteur, que, dans un moment d'impatience, elle lui lança ses papiers au visage et quitta la scène. Alexandre Duval reprit flegmatiquement son manuscrit au souffleur, et sortit du théâtre, emportant son œuvre. M"' Contât dut s'excuser de sa vivacité, aussi bien que de ses prétentions présomptueuses, et Alexandre Duval rapporta son drame.
Vers la fin de sa vie, après son mariage avec le neveu du poète Parny, elle souffrit d'un cancer. Elle ignora d'abord la nature de son mal. Corvisart, le médecin de Napoléon, et son médecin aussi, avait eu de garde de la lui révéler. Corvisart, étant goutteux, ne faisait plus de visite qu'à l'Empereur. Un matin donc, M""*" de Parny arrive chez le docteur. 11 était encore au lit. On la fit attendre dans le cabinet où, sur le bureau, une lettre ouverte à Halle, le célèbre confrère de Corvisart, indiquait l'état de la malade. Et qu'y voit-elle? Qu'elle est atteinte d'un cancer : sa mort avant quatre mois. A ce moment Corvisart entra. 11 aperçoit la lettre. L'avait-elle lue ?... 11 trouva l'infortunée comédienne si enjouée, si maîtresse d'ellemême, qu'il se rassura. Elle n'avait rien lu?.. Il affecta aussitôt un air bonhomme. Le mal dont elle souffrait, disait-il, n'était que passager, un
rien, un « bobo », dont elle serait guérie avant longtemps. Il lui remit une longue ordonnance où les plus calmantes potions étaient inscrites, et il la congédia, satisfait.
Ainsi, sa mort était prochaine; elle en était avertie par son indiscrétion ; et, le soir, en son salon, au milieu de ses amis, jamais elle ne fut plus gaie, jamais elle ne parut plus heureuse, jamais avec une liberté d'esprit plus grande, elle ne présida à la conversation, lançant les mots piquants avec plus d'à-propos. Elle se rappela qu'elle avait été comédienne pour éblouir ceux qui Taimaicnt. Cependant, si l'on se fût approché près, bien près de son cœur, on l'aurait entendu battre plus rapidement en sa poitrine, et sur ses enfants qui la venaient caresser, on aurait remarqué qu'elle attachait sur eux, avec une persistance émue, ses regards les plus tendres. M"" Sophie Gay, qui rapporte Tanecdote, ajoute que trois mois après, elle était morte. C'était en i813.
M"" Mars (1779-1847) doit être considérée plutôt comme une comédienne de l'Empire que du Consulat. En ISOi, son talent n'offrait encore que des espérances. On ne se rappelait d'elle que ses petits rôles, joués chez la Montansier, en travesti : le petit frère de Jocrisse, le Benjamin, d'Omasis, de Baour- Lormian, puis le sourd-muet de VAbbê de rEjjre, Sa voix restiiit faible, aiguë, sifflante; sa complexion, maladive; et sa poitrine, étroite et plate, n'indiquait pas même son sexe. Monvel, son père, l'avait abandonnée ainsi que sa mère, une obscure artiste de province, M'^'' Salvetat, en s'exilant en Suède, et la petite Mars grandit, sans aucune protection, presque -dans la misère, recevant les leçons
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de Walville, un vieux comédien, qui partageait l'existence de M"' Salvetat. Cependant, lorsqu'elle fut admise à jouer au Théâtre-Français, Dugazon et M'"" Contât la prirent en affection ; M""* Contât surtout. Dès ce jour, son talent se développa. Klle jouait avec une timidité, une décence, une subtilité charmantes, les rôles d*ingénue, auxquels son âge et son inexpérience la condamnaient. Elle n'y était point vulgaire. Sous sa candeur et sa simplicité, on discernait une nature exquise, une grâce, qui n'attendaient que l'occasion de s'épanouir. Ce fut la première période de sa carrière théâtrale. Bientôt, sa santé raffermie, sa voix étendue et plus sonore, sa poitrine élargie et proéminente, et l'âge lui donnant de l'assurance, elle ne craignit plus de remplir les rôles de coquette, que la retraite de M''"" Contât laissait vacants. C'était en 1808, elle avait trente ans. Déjà, sous l'œil bienveillant de sa protectrice, elle s'était emparée du rôle de Silvia, dans la comédie de Marivaux, les Jetix de V Amour et du hasard, et elle y avait réussi *. Elle s'était fait, alors, une manière de débiter la prose, qui excitait l'admiration de ses auditeurs. Aucune enflure dans la récitation, aucune précipitation que l'on appelle aujourd'hui « le déblayage », mais de la simplicité, de l'émotion, mais un arrêt subit sur le mot qu'elle voulait distinguer, le mot sur lequel l'auteur avait concentré tout l'esprit du rôle, le mot nécessaire, qu'il fallait séparer du reste du dialogue. Et cet art, tout nouveau, trouvé d'elle-même, que sa nature de comédienne, sa finesse, son intei-