Sophie Gay. les Salons célèbres, p. 8fl
" Jamais, dit Tauleur au sujet de cette pièce, le bon guîlt, les inanitr^ naturellement pudiciues d(> 1 actrice n'ont mieux trionijibé d'une situation scabreuse. >•
ligence, lui rendaient si facile, impressionnait le parterre à ce point, que la pièce en acquérait une saveur insoupçonnée avant elle. Pas une nuance du caractère, pas un relief de la passion, pas une tendresse de rame ne passaient inaperçus.
Elle creusait le rôle ; elle dressait son personnage en être vivant et complexe, tel que la nature l'avait mis sur pied. Les coquettes, en elle, ne furent plus celles de M"' Contât ; elles eurent plus de dehors, plus de facettes, plus de saillies, plus d'imprévu. Et son talent s'agrandit. On la vit, tour à tour, ingénue et coquette. Un chroniqueur du temps écrivait, « qu'il suffisait de rappeler, pour la plus charmante naïveté : Betty, de la Jeunesse de Henry F, par Alexandre Duval; pour la plus intime sensibilité : Ladyd'Athol, d'Edouard en Ecosse^ du même auteur; pour l'ingénuité la plus parfaite : Victorine, du Philosophe sans le savoir^ déSedaine >^ Et encore : « Quel délicieux babil, dans M"* d'Orbeuil, du Secret du ménage^ de Greuzé de Lessert ; quelle intéressante gradation, dans Julie, de la Coquette corrigée^ de Lanoue. D'abord vive, étourdie, dissipée, inconséquente, Tactrice finissait, en passant par tous les degrés de la conversion, par être touchante et presque tragique. Quel intérêt elle savait donner aux emportements de Rose de Volmar, dans la Jeune femme colère^ d'Etienne ; quel rire épanouissant et communicatif, dans la Comtesse de C Amant bourru^ de Monvel ; ne l'avonsnous pas vue, dans son âge mrtr, telle encore qu'on nous la dépeignit, aux années de sa plus belle jeunesse, dans Suzanne, du Mariage de Figaro^ pleine de vivacité, de malice, de coquetterie, avec des yeux brillants comme des éclairs, dans lesquels pétillait le désir de plaire ? »
Ce fut surtout lorsqu'elle entra dans les hautes comédies de Molière, qu'elle dépassa toutes ses devancières. Même après M'" Contât, Célimène devint, avec elle, une coquette nouvelle, parce que la nature cassante de Tactrice, ses inégalités d'humeur, ses caprices, ses lubies même, donnaient à ce rôle de grande coquette une allure très personnelle. Simple coquette, ce n'est pas assez pour représenter la vraie Célimène, de Molière; il y faut encore l'humeur capricieuse de la beauté qui ne sait pas être contente d'elle-même ; et le caractère de M'"' Mars s'alliait parfaitement à l'idéal qu'avait conçu le grand poète comique'. Car, dans le monde, comme au théâtre, M"" Mars se montrait beaucoup trop soumise à ses fantaisies : un jour, tout entière à ses amies, qu'elle blessait ensuite de ses remarques caustiques, se brouillant avec elles, boudant, s'éloignant, pour revenir avec des sourires charmeurs, ramenant les fâchées en son salon et les en éloignant, bientôt, par de nouvelles boutades.
M"'' Contât avait été despotique au théâtre, mais non méchante ; volontaire avec les auteurs, mais
\. Geoflfroy écrivait, en 1810: « M"' Mars ajustiûé les trans|>orls qui l'on! accueillie à son entrée, par les manières dmil elle a joué Célimèin'. Aimable et imposante, tout à la fols, elle joint à beaucoup d'aisance et de gr&ce une tenue pleine de dignité. Elle emploie, tour à tour, et suivant l'occasion, la hauteur et la fierté, la tendresse et le sentiment, l'enjouement et la finesse, l'ironie et la satire, la décence et la raison. Tout cela est soutenu de l'action de deux yeux vifs et brillants qui ne s'arrêtent jamais. M"* Mars est la véritable coquette peinte par Molière. "
Un autre écrit: « Le mot a elle attribué, qu'une femme avec un éventail est plus forte qu'un homme avec une épée, n était jamais plus vrai que lorsque l'éventail était dans sa main ».
M"** Sophie Gay. au sujet du rôle d'Elmire, dans le Tartufe^ dit aussi (/<« Salons rélèhrcs, p. 89) : « Jamais Todieux du caractère de Tartufe n'a été plus frappant, car nulle démarche inconséquente, nul re{?ard agaçant n'ont di'i cncourajior ses propos corrupteurs. Jamais cette femme, belle et honnête, n'a mérité l'insulte d'une pareille déclaration, et l'on se sent ému de pitié, en voyant la torture que lui impose l'incrédulité de son mari. ■
bienveillante avec SCS camarades. M"® Mars n'était ni bonne, ni bienveillante pour aucune d'elles, surtout si elles étaient jolies, et si elles possédaient du talent. M"* Bourgoin, qui avait eu h se plaindre de ces accaparements jaloux, se vengeait en ne la désignant que sous le nom de la c vieille », quoiqu'elle ne fût pas beaucoup plus jeune qu'elle. Mais elle savait combien cette dominatrice coquette tenait à paraître jeune.
Ce fut le malheur de M"** Mars de penser qu'elle vieillissait. Elle n'en pouvait supporter la vision; et pour cette raison seule, elle avait éloigné d'elle un fils de sa jeunesse qui vivait obscurément à Paris, dans les bureaux d'une maison de banque. Elle lui laissa, néanmoins, sa fortune estimée, à sa mort (1847), à près d'un million, malgré les pertes énormes faites à la Bourse, par le jeu ellréné de la comédienne.
On remarquait également, en ce temps-là. M"" Simon, qui rappelait, disait-on, la tendre Gaussin; et jyjmo Xhénard, à qui on reconnaissait « un jeu sage et consommé »; et M'"* Patrat, « la petite Patrat », écrivait à son mari, M"* de Rémusat, alternativement confidente et duègne; et Emilie Contât, la sœur de Louise Contât, sur qui pas un chroniqueur de l'époque n'a écrit un mot aimable. Elle jouait la soubrette, et si mal! Et la vieille M°* Suin, qui ne laissait rien échapper de la contexture d'un vers, en le récitant; et M""*" Lachassaigne, aussi ancienne que M"* Suin; et M"" Doligny, une jeune première, dit M"' Vigée-Lebrun, « qui avait h la fois tant d'esprit et de décence qu'on en oubliait sa laideur ».