CHAPITRE IX
Sommaire. — A l'Opéra, Ghéron, Lays, Lainez ; M"* Maillard ; Vestris, Gardel, M"- Clotilde. — A rOpéra-Coraique, M- Saint- Aubin, M"' Scio,M'"* Gavaudan ; puis EUeviou et Martin. Duel d'Elleviou et de Lesur, homme de lettres. EUeviou et Martin, tyrans du Théâtre de l'Opéra-Comique. — Au Vaudeville, M"' Hervey, M"' Desmares, M"" Belmont. — A Mootansier, Brunet et Tiercelin.
A l'Opt^ra, OQ remarquait, parmi les hommes, Chéron, que les critiques désignent de cette façon : « Belle voix, grande tournure, jeu noble et distingué » ; Lays, superbe voix, entente de la scène, talent supérieur, très applaudi ; Lainez, d'abord garçon maraîcher dans un quartier de Vaugirard, découvert par le compositeur Berton, et ainsi qualifié par les Vérités à l ordre du jovr : « Acteur précieux, estimable à tous égards. Si ses moyens lyriques étaient aussi étendus que ses connaissances dramatiques, il serait le premier de son art. »
Parmi les femmes, M"" Maillard. « La retraite de l'inimitable Saint-Huberty, écrivaient les Vérités, a laissé un grand vide à TOpéra. M'*"" Maillard lui a succédé. Elle a, sur elle, Tavantage de la taille et de la tournure, mais elle lui est inférieure dans les qualités qui constituent un grand talent. »
Parmi les danseurs, les Vestris, les Gardel et M*"" Saulnier, qui « à la grâce unissait la finesse et
la iégèreté », et M"" Pérignon, et M*"^ Clotilde, « superbe danseuse, excellente dans les rôles de représentation ».
A rOpéra-Comique, parmi les femmes, M"^ Saint- Aubin, depuis vingt ans au théâtre, écrivait Grimod de la Reynière, en 1805, jouant, dans la perfection, les rôles d'ingénue. Actrice de premier ordre, ajoutait-il, voix faible dont elle sait tirer parti, mais toujours en butte aux tracasseries de ses camarades. Puis, M"* Rolandeau, « que Ton admirait pour la prodigieuse légèreté de sa voix ». Peu de cantatrices, suivant Grimod, attaquaient aussi hardiment les difficultés, et multipliaient, avec autant de prodigalité, les trilles, les roulades et autres agréments qui séduisent la multitude. Et M^^Scio, admirée parGeoffroy. « La voix deM""* Scio, disait-il, est légère, mélodieuse, touchante. Los cordés hautes en sont bien travaillées, et dans les tons élevés, ce ne sont pas des cris aigus, mais des sons aussi purs que doux. Comme actrice son talent est plus précieux encore. Toutes les grimaces et les contorsions du métier ne peuvent jamais remplacer cet heureux don qu'on appelle « le génie du théâtre : la sensibilité, le naturel, la grâce ». Et encore, M"'" Gavaudan, qui porte, avec un égal succès, écrivaient les chroniqueurs du temps, « le corset d'une Agnès de village, Thabillement d'un jeune garçon, la robe d'une petite maîtresse, Téventaire d'une dame de la halle et le tablier d'une soubrette ». — « Voix agréable, disait-on d'elle, quoique faible. L'espièglerie était un des caractères de son esprit. »
Ensuite, parmi les hommes, Gavaudan, le « Talma » de ce théâtre de chant. Lassé de jouer
les Colin, disaient de lui les gazettes, il s'est aventuré dans les airs terribles de Méhul et de Le Breton qui lui ont brisé la voix, et il eut recours aux pantomimes. Il était loin de rappeler Clairval; ce qu'il prétendait. Son débit n'était pas assez vif et son accent méridional gâtait son jeu. Après lui, Gavcaux, acteur et compositeur, à qui Ton devait Tair du Réveil du Peuple,
Au nombre des gloires de l'Opéra-Comique, on ne peut oublier Elleviou, un Breton de Rennes, né en 1769. Sou père, chirurgien, voulait que son fils fût médecin; mais le jeune homme ne rêvait que théâtre et musique. Envoyé à Paris, en 1790, pour y terminer ses études médicales, il s'engagea à rOpéra-Gomique où il obtint tout de suite le plus éclatant succès. Il avait, d'ailleurs, une figure charmante, une taille élégante et un jeu plein de finesse et d'esprit. A la première réquisition pour les armées, il fut obligé de partir, au grand désespoir de toutes les femmes qui l'adoraient. A sa représentation d'adieux, on n'entendit que les pleurs de ses admiratrices et beaucoup s'évanouirent. Lorsqu'il revint, sa voix s'était développée; il avait acquis plus d'assurance. Son absence lui avait été profitable. Pendant longtemps, le public ne voulut supporter aucun autre « jeune premier », surtout lorsqu'on l'eut vu, sur la scène, dans le costume militaire qu'il portait avec une cranerie ravissante. Lui-môme se sentait soutenu parce travestissement, sous lequel il était applaudi à outrance. L'opinion du parterre écTWïiWiX ce sujet : « Olez-lui son pantalon, ses bottes, sa veste de hussard ou de jockey, son grand chapeau de casseur d'assiettes, son sabre traînant ou sa cravache, ce n'est plus le même homme. Donnez-lui à chanter le marquis des Eve-
nements imprévus, il ne vous restera plus qu'un chanteur, qui ne soutiendrait pas la comparaison avec les ténors d'Italie. » Cet enivrement du public, à son égard, lui avait inspiré un orgueil devenu, tout de suite, intraitable. Avec le chanteur Martin, son émule, ils s'étaient érigés en tyrans de l'Opéra- Comique, et ils ne voulaient jouer que les pièces dont ils avaient fait choix. Le public se fâcha; ils se moquèrent du public. Le traitement annuel d'Elleviou était de quatre-vingt-quatre mille francs; il en voulut cent vingt mille, et Tadrainistration de rOpéra-Comique aurait cédé à cette folle prétention, si Bonaparte ne s'y fut opposé. Elleviou, alors, se retira et TOpéra-Comique périclita bientôt. Peu de temps après, il épousa la fille du receveur général de Lyon, et autour du château qu'il habitait, il posséda de vastes fermes, pour se livrer h l'agriculture.
Pendant qu'il était acteur, il se battit en duel avec un homme de lettres, Lesur, l'auteur d'un opéra comique spécialement composé pour lui. Par caprice, ou bien parce que la pièce n'obtenait pas le succès espéré, l'acteur, après treize représentations, déclara qu'il renonçait h son rôle. Une discussion s'en suivit entre l'auteur et l'acteur, puis un duel au pistolet. Lesur tira le premier et manqua Elleviou. Celui-ci, jetant son pistolet dans les jambes de l'autre, s'écria : « Quand je vous tuerais, votre pièce n'en serait pas meilleure! » Et sautant dans son cabriolet qui l'attendait, il disparut.
Martin, l'émule d'Elleviou, avait deux ans de moins que lui. Il était né à Paris, de parents pauvres, quoique sa famille appartint à celle du célèbre chimiste qu'avait vanté Voltaire. Son père voulait faire de lui un dessinateur. Mais le jeune Martin
n'avait de goût que pour la musique et surtout pour le violon, sur lequel il se montrait remarquable virtuose. Un jour, ses amis, appréciant la beauté de sa voix, le prièrent de chanter. Ce fut, tout de suite, dans l'assistance, une exclamation de louanges. Il devait abandonner le violon, lui disait-on, et entrer dans un théâtre de chant. Martin céda, s'offrit à rOpéra qui lui répondit par un refus; puis à rOpéra-Comique, qui s'empressa d'accepter, en le faisant débuter dans le Marquis de Tulipariy de Paësiello. Grimod écrivait : « Il n'est, pour lui, en musique, aucun obstacle inaccessible, et il semble toujours n'en pas trouver assez, tant sa voix est fraîche, flexible et sonore. Mais tout dégénère en abus. Excité par les applaudissements, de roulades en roulades, il étoufle le motif du compositeur et dénature quelquefois les airs, au point de les rendre méconnaissables. » A la fin, pourtant, il se corrigea de ce défaut'.
Solié fut également un chanteur habile, un acteur intelligent, à qui, toutefois, manquaient « la vigueur physique et Ténergie morale ».
Au Vaudeville, on distinguait, aussi, plusieurs actrices intéressantes : M"*" Hervey, qui plaisait en ses petites minauderies de grisette amoureuse; M'" Desmares et M""" Belmont, dont la beauté et les toilelles avaient passé en proverbe. Fanchon la vielleuse^ lui dut son grand succès.
Au théâtre Montansier, Brunet et Tiercelin.
i. Il mourut à la Roncière, chez. Elleviou, en 1837. 11 avait élé marié quatre fois. Sa première femme fut la charmante Simonelle, sa camarade au IhéAtre B'eydeau, qu'il épousa vers 1780; la seconde, une des filles de Paulin, acteur médiocre; la troisième. M"*' Gosselin ainée, première danseuse de ropéra, qui mourut de la poitrine à vingt et un ans; la quatrième, une fille du compositeur et marchand de musique Piccini, qui lui survécut. Martin avait obtenu la place de ténor, à la chapelle impériale.
Brazier, en son Histoire des petits théâtres ^^ détaille ainsi leur mérite : Brunet était un acteur
1. Dans sea Epaves, publiées pendant la Restauration, Charles Maurice a donné un tableau très virant des habitudes des grands acteurs, dans leurs loges au thëAtre. Ce tableau complétera les études qui précèdent.
« Pour les comédiens, les loges où s'effectuent leurs travestissements ne sont point un refuge contre Timportunité de leurs amis. Il n'est pns rare qu'en y arrivant, il les trouve installés, devisant politique, bruits de ville ou cancans de coulisse. Alors, c'est en repassant in petto leur rôle que ces malheureux endossent les costumes. Talma et M"* Mars ont été, de notre temps, les plus fréquentes victimes de ces importunilés de longue date. Le premier en éprouvait d'autant plus de gène, que sa mémoire inquiète le forçait à repasser mentalement ses rôles, pendant la causerie, et que. même dans la coulisse où l'on n'osait l'aborder, il se tenait pendant les reprérientations une brochure à la main. Un autre motif rendait ces visites désagréables à la grande comédienne, c'était la méticuleuse pI^éparation de son vis<ige, d'abord tout imprégné de pommade de concombre et prenant l'aspect de «la statue du commandeur» sous la poudre que lui imprimait une houppe de cygne blanc. On juge des soins qu'e.xigeait ensuite le dégagement des yeux, des cils, de la bouche, pour tirer, de ce masque effrayant, la physionomie spirituelle d'une très jolie femme. Fleury, Saint- Prix, Saint-Phal étaient parvenus à s'y sou.straire, en alléguant l'assiduité de leurs études, surexcités par l'émotion, au moment de paraître en scène. Plus tranquille, Lafon était, à celte heure, tout occupé de la disposition de ses costumes, dont il estimait fort la coquetterie. Batiste aîné, toujours sur de sa mémoire, s'habillait en causant littérature, beaux-arts, et surtout gravure, l'objet de ses collections préférées. Chez Grandmesnil, ces préparatifs étaient chose si sérieuse qu'on lui déplaisait beaucoup en venant l'en distraire. Dazincourt, constamment chargé des intérêts administratifs de sa société, ne voyait dans sa lo{îe qu'une succursale. Dugazon, Naudet et Michot, ont fait longtemps des leurs un club où les destinées du théAtre cédaient le pas à l'animation des afl'aires publiques. Tout occupé des siennes, et d'une trop grande facilité à rendre service, Batiste cadet dut, plusieurs fois, passer la nuit dans cette étroite enceinte interdite à l'action des créanciers. Damas et sa femme, étrangère au théâtre, s'enfermaient presque toujours seuls, dans ce c&binet de toilette, tranquille continuation de la bourgeoisie de leur ménage. Michelot n'y voyait qu'un vestiaire, plus utile qu'agréable, notamment lorsqu'il eut épousé M''* Boissière, sa camarade, et trop jolie pour le faire changer d'opinion. Pour M"* Contât, l'aînée, sa loge a toujours été comme le foyer des comédiens, un salon dan!« lequel. cependant, les visiteurs n'étaient admis qu'après la pièce, principiileun»nt vers la fin, où st»s facultés fléchissaient. M"*' Devienne était là tout à fait chez elle, et ce fut très obligeamment qu'elle transforma son petit temple en un bureau, où (iévaudan, son mari, amenait des députés confrères, pour causer des événements de la Chambre. En compagnie de quelques gens titrés, tJdèles protecteurs de M"« Duchesnois, nos premiers •• tragédistese, Legouvé à leur tête, formaient une charmante réunion dans la loge de l'actrice. Celle de M"» Uaucourl constituait une sorte de chartre privée, pour M"" de Pontis, Valter ego de sa personnalité, et là, le vieux valet de chambre vaguait aux transformations de sa maitress*', en toute servilité. Parents et connaissances de la famille arrivaient à M"' Bourgoin, toujours avenante et dune gaieté très communicatlve. Dans le t)oudoir de M'^' Vol-
])arrait de naturel et de naïveté. Son jeu était non seulement simple et vrai, mais encore il était chaste, et je n'exagère pas. Brunet apportait, sur la scène, cet air timide et embarrassé qu'il gardait à la ville. (Test peut-être à cette extrême timidité, à cette gaucherie modeste, qui ne le quittait pas dans le iilonde, qu'il a dû son succès au théâtre. Brunet était aimé, au point que Ton fit, pour lui, et une actrice nommée Caroline, qui avait une voix ravissante, une pièce intitulée Brunet et Caroline : le comte de Ségur en était Tauteur.
« Dans la pièce, le Sonrdy Brunet disait au papa Doliban : « Vous ne savez pas, papa Doliban, avant de songera épouser votre fille, je pensais à me faire nommer tribun! — Pourquoi cela? — C'est que j'aurais épousé une tribune^ et nous aurions fait des petits tjnbunaiix, » A propos de la descente en Angleterre, Brunet disait aussi : «Bah! nos soldats passeront la Manche aisément. » Et tout bas ensuite, il chantait : « Les canards Font bien passé! »
Tiercelin était peuple, des pieds à la tête. Son jeu était délirant, ivre; c'était la gaieté, en débraillé. Dans les rôles grivois, les forts de la halle, les mariniers, il montrait une étonnante vérité. Dans une pièce appelée Cri Cri^ ou le Mitron de la rue de rOursine, quand il disait à Brunet : « Prends garde,
nais, la cunversatioa, plus {j;iiindôe, se ressentait de grandes prétentions à l'esprit... Ces obsessions des prétendus amateura de l'art redoublaient, comme on le |>ense bien, quand il s'agi.'^sait d'accourir féliciter Tartistesur le talent qu'il venait de déployer dans l'exercice de sa tâche, et qu'étendue sur le nuage de son tapissier, la Divinité humait l'encens à pleine gorge, tout en se débarrassant, pièce à pièce, de ses vêtements héroïques. La an du spectacle ne mettait pas de terme à ceâ pompes triomphales, et souvent le concierge dormait d'un bon somme, lorsqu'on lui demandait de livrer passage à ces thuriféraires des enfants g&tés de la gloire. »
grain de sel, ou je t'égruge», on avait peur pour Brunet. Dans les Savetiers^ on se frottait les yeux pour chercher Tauteur, on ne trouvait jamais que le personnage. »