LA RIVE
En 1800, au début du Consulat, La Rive abandonna le Théâtre-Français; mais quoique absent de la scène, le souvenir de sa personne dura longtemps encore. On se rappelait ses manières nobles, sa prestance héroïque et on les opposait aux acteurs qui avaient hérité de ses rôles, h Talma et à Lafon; comme à La Rive, jadis, on avait opposé les traditions laissées par Le Kain ; comme à Le Kain celles de Grandval. Le Kain fît oublier son modèle et le surpassa. La Rive ne fit point oublier Le Kain^
1 . Mauduitde La Kive, né à I^ Rochelle d'une famille bourgeoise ( 1744-18'?7).
Du Moniteur^ 13 Teadémiairc an IX, sur La Uive : ■ Parler du physique de cet acteur, de sa tète bien dessinée, de ses yeux brillants et exprcsBîfs, de son organe pur, sonore, mordant et flexible, c'est rappeler des dons naturels dont tout le monde a déjà vanté la réunion précieuse. Cette réunion a fait dire que, dans la tête de cet auteur distin<;ué, Ion devait chercher la partie principale de son talent et la cause réelle de ses succès. Peut-être, en s'exprimant ainsi, ne voulait-on pas seulement parler de ses traits, mais laisser entendre que les mouvements vigoureux qui lui échappent appartenaient plus à l'exaltation qu'à la sensibilité : à l'emportement de l'imagination qu'à l'énergie de Tàme... Il est incontestable que les absences de La Rive, si elles ont nui à la Comédie-Française, ont nui bien davantage encore à La Rive. Jouant loin de Paris, entouré de comédiens médiocres, il a semblé y contracter l'habitude, assez naturelle à un comédien, qui sait avoir seul attiré le spectateur qui l'écoute: il s'isole, pour ainsi dire, donne tout à son rôle et pas assez à l'ensemble de la représentation A-t-il fini une tirade, dont souvent il sacrifie des parties intéressantes et des détails précieux, pour faire ressortir un passage, dont il connaît l'efTet accoutumé? il semble n'être plus à son rôle; des mouvements de distraction lui échappent : l'interlocuteur lui a parlé longtemps sans qu'il ait paru l'écouter. Avant de répondre, il s'est longtemps promené, agité sur la scène sans la remplir Ce défaut est, sans doute, le
plus essentiel de ceux qu'on peut reprocher à La Rive, mais il est grave, car il conduit naturellement l'observateur à penser qu'il n'y a pas d'émotion profonde, de sensibilité réelle, là où les mouvements les plus violents sont suivis d'un calme assez visible: l'emportement de la fureur, d'une immobilité à laquelle l'acteur est parvenu, sans gradation et presque sans contrainte. »
L'homme était, cependant, d'un extérieur beaucoup plus distingué que son prédécesseur, avec une taille imposante, un visage agréable, des yeux vifs, de belles dents, une voix souple, martelée dans les accents de passion. Seulement, LeKain possédait la qualité maîtresse à la scène, la sensibilité, et La Rive en était dépourvu. 11 ne fit jamais verser une larme, parce qu'il ne savait pas pleurer; et la douleur chez lui, l'atteinte de l'âme, se traduisaient en cris prolongés. Enthousiaste, véhément, glorieux, il se révélait grand artiste par toutes ces qualités de l'acteur tragique; jamais impressionnant, jamais touchant, dans les tendres soupirs, dans les modulations enchanteresses de l'amoureux. Il vibrait, il gesticulait outre mesure, donnant une grande ampleur à SCS fanfaronades épiques. Au total, héros de tragédie, incapable de varier son personnage.
Etant jeune, son inclination pour le théâtre le poussa hors de sa famille. Ses parents, — d'honorables bourgeois de La Rochelle, — le détournaient de cette carrière aventureuse. Il n'en tint compte. Revenu de Saint-Domingue, où on le fit séjourner durant deux ans, avec Tespoir de détruire ainsi ses premières résolutions, il s'engagea dans une troupe ambulante, et, îi Lyon, il joua aux côtés de Le Kain. Confiant, alors, en son destin, et se croyant sûr d'un succès, il vint à Paris, et fit visite au célèbre comédien, sollicitant sa bienveillance et sa protection. Le grand artiste se faisait coiffer pendant la visite de La Rive. Il n'écouta que distraitement la supplique de son visiteur, et la tirade qu'il lui déclamait. Il ne lui fut d'aucun secours. Déçu en ses espérances, et, malgré cela, persévérant en ses projets, le jeune enthousiaste repartit pour la province, et se dirigea sur Tours, à pied.
Lorsqu'il revint à Paris, M"' Clairon, qui le protégeait, le fit engager au Théâtre-Français, comme doublure de Le Kain. On était en 1775 ; il avait vingt-six ans. Trois ans après. Le Kain mourut*, et La Rive prit possession de tous les rôles de son chef d'emploi, à Texclusion de Mole et de Monvel, ses rivaux. Il fut Rodrigue, Achille, Tancrède, Zamore, Arsace; il fut surtout Coriolan et Philoctète, les deux rôles que son caractère et ses talents développaient avec le plus d'éclat. S'il les recherchait, ceux-là, 011 les plus nobles pensées rendaient les périodes éloquentes et magnifiques, il les voulait pour les applaudissements dont ils étaient suivis, pour les acclamations soulevées, en exagérant ses gestes et les intonations de sa voix, sachant bien qu'il impressionnerait le parterre et le forcerait à allmirer ce jeu tout démonstratif.
Enivré de ses succès, il se montra toujours exclusif envers ses camarades ; ombrageux pour sa renommée; plein do lui-même, ne tolérant point la