Extrait du Moniteur , 1G messidor an IX
« Le Kain, simple artisan, n'ayant qu'une ti^ure déplaisante et sale, une taille mal prise, un organe sourd, un lempêramout faible, s'élance de l'atelier au théâtre, et sans autre guide que le génie, sans autre secours que l'art, se montre le plus grand acteur, le plus beau, le plus imposant, le plus intéressant des hommes. Je ne compte ni ses premiers essais, ni ses derniers efforts. Dans les uns, il doutait, tentait, se trompait souvent, et cela devait être ; dans les autres, ses forces ne secondaient plus ses intentions. Faute de moyens, il était souvent lent et déclnmnleur ; mais son bon temps est ce qu'on a vu de plus approchant de la perfection. Sans prévention pour ou contre, je dois pourtant avouer qu'il ne jouait pas également bien tous les auteurs. Il ne savait pas débiter Corneille. Les rôles de Racine étaient trop simples pour lui. Il ne jouait bien de l'un et de l'autre ({ue quelques scènes qui permettaient <à sonàme de grands élans dont elle avait toujours besoin. 8a perfection n'était complète que dans les seules tragédies de Voltaire. Ainsi que l'auteur, il se montrait continuellement noble, vrai, sensible, profond, terrible ou sublime. Les talents de Le Kain étaient alors
si grands qu'on ne s'apercevait plus des di.sgrAces «le .son ph>sique Il
avait fait d'excellentes études ; il savait plusieurs langues, lisait beaucoup et jugeait bien. Mais sans art, il n'eût jamais rien été. »
Tel est le jugement d'Hippolyte Clairon sur l'ancien compagnon de sa célébrité.
contradiction, ni un empêchement à ses projets. A l'époque où débuta M"' Desgarcins, en 1788, M"* Fleury était aussi au commencement de ses années de théâtre, et La Rive la protégeait, manifestant une hostilité peu déguisée à sa rivale. Le parterre réagit contre cette injustice; il siffla le protecteur, Tacteur tragique, dans plusieurs de ses rôles. Lui, blessé de cette malfaisanceà son égard, poussé par son orgueil, quitta lascène durant quelques années, et se retira dans la maison qu'il avait fait construire au Gros-Caillou, attendant le retour de la faveur populaire^ Au lieu d'une reprise de fortune, il lui échut, à cause de ses opinions royalistes, un emprisonnement décrété par le gouvernement de la Terreur. Lorsqu'il fut délivré, il rejoignit ses anciens camarades engagés au Théâtre Picard, etsa réapparition devant le public fut un triomphe pour lui. Ses représentations ne furent pourtant qu'intermittentes. Il arrivait quand le public indifférent délaissait la tragédie. Le nom de La Rive le ramenait au spectacle. A la fin. Facteur se retira tout à fait a Montlignon où il établit sa demeure. Et telle était son avidité de renommée, telle son ambition d'occuper le public de lui-môme, qu'il sollicita l'honneur d'être maire de sa commune, et l'obtint^.
1. M*' ViKêe-Lebrun, qui déjeuna, chez lui, avec M"« Clairon, affirme qu'il avait trè« bon ton et causait avec esprit. Après le déjeuner, La Kive promena l'éminente artiste dans son jardin, qui était grand, « sous ses berceaux, sous ses vigneâ grimpantes >*, à la manière antique, comme on en voit, aux environs de Napics, dit-elle.
2. Le Journal de» Débats (16 pluviôse an VIII) écrivait sur Préville, au sujet de La Uive qui persistait, malgré sa vieillesse, à vouloir paraître au Ihéàtre :
« C'est une faute (lue de vouloir se survivre à soi-même. Après une longue absence, reparaître sur un théâtre où l'on brilla, jusqu'au déclin de l'âge, c'or^l s'exposer à n y plus offrir que l'ombre fugitive cl méconnaissable d'un (aient qui n'est plus. L'exemple de Baron, et récemment celui de M"* Bellccourt, attestent cette vérité à laquelle peut se lier le trait suivant que nous prenons dans la notice de Dazincourt sur Préville. Fendant
En ses souvenirs, Arnault parle du vieux comédien otnous le fait connaître, en racontant sa visite, au sujet de Marins à Minttirnes, la tragédie qu'il venait d'écrire et qu'il désirait lui soumettre. « Il habitait, alors, une maison fort élégante, écrit Arnault. J'allai l'y chercher. Il me reçut, avec beaucoup de dignité, dans une vaste pièce où son lit était dressé sous une tente et que décoraient les portraits de Gengis-Kan, de Bayard, de Tancrède, de Spartacus, et de je ne sais quels autres héros, qui, tous, se ressemblaient, car ils lui ressemblaient tous. Lui excepté, M. de La Rive n'était content de personne. Après m'avoir dit beaucoup de mal des auteurs, beaucoup de mal des acteurs, beaucoup de mal du public, et beaucoup de bien de lui, s'excusant sur la multiplicité de ses études, qui ne lui laissaient pas un moment à perdre, et après m'avoir fait cadeau d'un exemplaire, sur papier vélin et doré sur tranche, de Pyra/??^' et 7'A2.s7><?, mélodrame de sa façon, que M. Beaudran, de mélodieuse mémoire, avait mis en musique : — « Monsieur, '< me dit-il, allez de ma part chez M"" Suin. C'est « une femme d'expérience, elle vous donnera « d'excellents conseils. Vous pouvez vous en rap- « porter à elle. Allez! » Laissant à lui-même M. de La Rive, qui, plein de lui-môme, était en-
la représentation du Mercure galant, le premier de.s r<Mes qu'il ait joués, le dernier dans lequel ii ait reçu les hommages du public, le ?3 pluviA»e an HT. lorsque la salle retentissait encore d'applaudissements, Préville dit dans la coulis.se à son neveu : « Il est tard, nous voici dans la forêt, voistu comme elle est noire. Nous aurons de la peine à nous en tirer. » — - Kh I non, mon oncle, lui répondit ChampvUie. c'est une toile peinte qui vous trompe. Vous venez de jouer la Rissole; vous traversez le Ihéfttre pour aller vous habiller en procureur, en abbé. » Préville serrait la main de son neveu. — « Tu as raison, ne me quitte pas. » Le génie qui présidait à ses heureuses conceptions lui prêta de nouvelles forces. Cbampvillc vit continuer cette dernière représentation avec inquiétude. Il entendit, avec grand plaisir, son oncle lui dire à la tîn de la pièce : « C'en est fini, mon ami, je ne jouerai plus la comédie. »
touré de lui-môme, j'allai chez M"" Sain... M"*" Suin n'iîtait pas alors de la première jeunesse. Assez grande, un peu sèche, un peu raide, elle avait, au théâtre, toutes les qualités qui constituent les duègnes, emploi qui lui était dévolu dans la comédie, et autant de dignité qu'il en faut dans la tragédie, pour exceller dans les confidentes, emploi qu'elle tenait en chef. A la ville, elle joignait à ses habitudes quelque peu de pédanterie. Et Arnault, chez M™* Suin, ne réussit pas davantage que chez M. de La Rive. La vieille personne le renvoya au souffleur du théâtre, un M. Delaporte. Celui-ci avait de Texpérience. Il fut de bon conseil pour Arnault.
« La Rive, ajoute le sexagénaire^ en ses Souvenirs^ en imposait à la multitude par des gestes étudiés, par une déclamation redondante et retentissante, par des éclats de voix, par des mouvements de bras, par des attitudes qui étaient moins d'un comédien, que d'un prédicatexir ou d'un maître (Tescrime. Pas de profondeur, pas de simplicité, mais de l'apprêt, mais du brillant, mais ce qui éblouit les gens qui ne sentent, ni ne réfléchissent; et c'est le grand nombre ^ »