IV
Un jour que Ton jouait Brutus, il avaitété chargé du rôle de Proculus. Depuis ses études et ses méditations sur le travestissement des acteurs, il s'était décidé à rétablir la vérité sur la scène, et descendant de sa loge, drapé en une toge romaine*, il se môla au groupe de ses camarades, qui ne manquèrent point de se moquer de lui. Eux, vôtus comme tous les tragédiens depuis un siècle, avec la haute perruque royale et le manteau court espagnol, Taccablèrent de leurs quolibets, et le jeune acteur, impressionné par ces railleries, commençait à perdre de son assurance et à être ébranlé en sa foi de réformateur, lorsque le moment d'entrer en scène le détacha du groupe moqueur et le força de paraître en public, dans son accoutrement, il redoutait les critiques du parterre et les sifflets. Ce furent des applaudissements qui Taccueil tirent, et, dès ce moment, vainqueur en sa témérité, il récupéra tous ses moyens d'action. Ce fut sa première victoire.
Il restait, cependant et toujours, parmi les autres, un tragédien de second ordre, destiné aux rôles effacés ou épisodiques, lorsqu'une lubie de Saint- Phal lui valut une création superbe, celle de Charles IX, dans la tragédie de Chénier. Saint-Phal, k qui l'auteur avait offert le rôle, préféra celui du roi de Navarre. Talma accepta, avec joie, celui du
1. Grimod de la Reynière {Hevue deê comédiens) dit à ce propos ;
« Brutus (Vaahove) lui demanda d'un ton gravement ironique dam quelle poche il comptait mettre son mouchoir ; un autre voulut connaître l'adresse du tailleur qui lui avait si bien pris la mesure; un jeune premier, eniln, le Titus de la tragédie, feignit de croire qu'ayant la fièvre, il se couvrait du drap de son lit. Tant de gentillesses répétées découragèreut un moment notre malheureux Proculus. Il se crut tellement ridicule que la frayeur sempara de lui, et il allait remonter à sa loge pour y revêtir, tant bien que mal, la cuirasse du magasin, lorsque la réplique lui frappant l'oreille l'obligea d'entrer en scène. *
M"* Contât, au contraire, d'après Gh. Maurice {Histoire anecdotique du thédlre), laissa échapper une exclamation qui dut lui faire plaisir : < Tiens, dit-elle, Talma a l'air d'une statue.»
roi do France. Le personnage est complexe, d'un caractère émouvant et théâtral, et le jeune tragédien y remporta un succès qui le plaça en évidence *, et tout de suite, au-dessus de ses camarades plus anciens que lui. Leur jalousie en fut accrue. Mais la célébrité de Tauteur et la renommée de Tacteur allèrent, en augmentant, à chaque représentation. Depuis ce jour, Talma garda, au théâtre, une autorité que les critiques les plus acerbes de Geoffroy ne purent entamer-. Son talent était trop évident; et malgré des défauts sans nombre, il avait des à-coups subits, des élans d'instinct, des mots retentissants, des gestes trouvés, ou des inflexions de voix, qui rachetaient tout le mauvais de son jeu d'acteur.
La division des acteurs, en deux théâtres, après la brouillerie qui amena leur séparation, servit grandement Talma. Lorsque, avec Grandmesnil, Dugazon, M"'' Vestris et M'*" Desgarcins, il eut fondé « le Théâtre-Français de la République », rue de la Loi, les principaux rôles tragiques lui furent
1. Au moment des débuU de Talma, Bachaumont écrivait dans ses Mémoire» : « 11 joint, aux dons naturels, une figure agréable, une voix sonore et sensible, une prononciation pure et distincte et fait sentir l'harmonie des vers. Son maintien est simple, ses mouvements sont naturels surtout. Il est toujours de bon goût et n'a aucune manière. Il n'imite aucun acteur et joue d'après son sentiment et ses moyens. »
Le Merewre également fit son éloge, disant « qu'il était goûté des amateurs ».
2. Fleury, le comédien, en ses Mémoires (t. IV, p. 73), explique ainsi le jeu de Talma, dans Charles IX : « Nous u*avion8 pas deviné la sublime expression de ses traits, sa pantomime éloquente, lorsque affaissé par les remords et cachant son visage des plis du vêtement royal, comme s'il avait roulé sa tête dans la poussière, il se relève tout à coup sous l'anathème. et parcourant du regard celui qui le maudit, recule par convulsions successives, comme si, à chaque geste de l'homme de bien, ce roi sacrilè^^e secouait les goUttes du sang de ses sujets, retombées sur lui. Nous ne savions pas que Talma irait jusqu'à cette manière grandiose de comprendre et de créer. «
toujours dévolus, et malgré sa jeunesse, à vingtquatre ans, il fit preuve d'une intelligence supérieure, d'une ingéniosité, d'une perspicacité savantes, dans lacréationde chacun de ses personnages. Chénier lui confia sa nouvelle tragédie, Henri VIIL Talma, dans le rôle de ce roi fantasque, sensuel et perfide, se révéla comme un profond connaisseur de la nature humaine. Pas une nuance de ce caractère royal ne lui échappa. Ainsi que dans Charles IX, il fut admirable. Dans le Cid, il produisit une sensation si grande, que Palissot le voulut louer publiquement; et dans Titus, il surpassa tous ceux qui, avant lui, avaient tenu co rôle. On le vit, ensuite, sous les traits du jeune Cléry, un des personnages de la mauvaise pièce de Fabre d'Eglantine, l'Intrigue épistolaire ; sous les traits, aussi, de rinfàme Jean sans Terre, dans la tragédie de ce nom, du conseiller Lasalle; dans le Calas, de Chénier; d'Othello, dans la tragédie de Ducis; de Néron, dans celle de Legouvé, Epicha^ns ; de Pharan, dans Abufar; d'Egisthe, ddJis Againemnon. Sa renommée s'établissait sur ces bases solides. Les critiques de théâtre, en ce temps-là, n'avaient, d'ailleurs, qu*une faible influence sur le public; et le parterre s'était accoutumé aux grands gestes, aux cris, aux trépignements, à l'exaltation effrénée des acteurs. On cherchait, on voulait des émotions profondes. Aux jours sombres de la Terreur, et durant les années qui suivirent, la mimique excessive de Talma n'était donc pas discutée. Qu'il fît tressaillir ou frémir toute la salle, la foule se retirait satisfaite.
Célèbre, il inspira un grand amour à Julie Carreau, qu'il épousa et il vint habiter avec elle, dans le petit hôtel de la rue Chantereine, qu'elle possé-
dait, et qu'elle vendit plus tard à Joséphine de Beauharnais. Elle adorait son mari, le venait chercher, presque chaque soir, à la fin du spectacle, et les deux époux rentraient chez eux, bras dessus, bras dessous, Talma le chef couvert d'un bonnet de coton qu'il tirait de sa poche et qu'il enfonçait profondément sur les oreilles, pour éviter un rhume, après une soirée de tragédie, pendant laquelle ses nerfs, agités par ses gestes passionnés, avaient mis tout son corps en moiteur*.
Julie était une femme aimable, de grand sens, de haute raison, animée des plus nobles idées, discourant avec ses amis sur les problèmes de la politique contemporaine aussi bien qu'un philosophe; l'esprit ouvert à toutes les transformations que subissait le Gouvernement; tenace en ses opinions, les soutenant avec énergie, et quoique femme de parti, repoussant les intrigues; l'âme assez grande, enfin, et assez généreuse, pour donner son appui et ouvrir son amitié, même h ses adversaires^. Avec
1. « Talma, dil Louise Fusil, en ses Mémoires^ eut deux enfants jumeaux de Julie, que l'on nomma Charles IX et Henri YIII, )mis ensuite un troisième. Son mariage fut décidé chez M"* Contât. Talma avait vingt-huit ans; elle en avait trente-sept. »
2. «Sa femme, a dit Arnault {Souvenirs, t. II, p. 132), connue sous le nom de Julie, plus remarquable encore par le charme de son caractère que par celui de sa figure, alliait à un physique presque grêle une àme des plus énergiques... Quelles soiri''es charmantes je passais dans celte douce société! l^es jours où Talma avait joué, il élait rare que je ne nie laissasse pas entraîner chez eux, avec deux ou trois de leurs amis. Une fois là, il n'y avait plus moyen de s'en «'loigner. On se mettait à table et la conversation s'établissait pour finir quand il plaisait è Dieu. Talma cessait bientôt dV prendre part, mais non pas d'y assister... Il <>ntrail dans un Hommeil bien réel que ne troublaient pas même les discus?ious les plus animées... C'est dans ces discussions que jai eu lieu de reconnaître tout re qu'il y avait de finesse et de force, d'élévation et de générosité dans l'âme de aa femme. Klle di.scutait avec une égale lucidité les questions les ])las ardues de la politique et de la philosophie, mais dans les formes convenables à son sexe, mais en se tenant également éloignée du pédantisme et de la frivolité, mais sans se faire homme, mais en unissant la puissance de la grâce à celle de l'esprit et de la raison et tenant la balance entre
elle, la causerie ne s'abaissait jamais aux détails vulgaires. Elle planait toujours sur les questions les plus émouvantes, et son instinct de la vérité faisait pencher invariablement la jeune femme du côté des choses justes. Aussi bien, les soupers, chez Julie, étaient le rendez-vous des hommes les plus remarquables de Tépoque, surtout après son mariage avec Talma. Avant, néanmoins, on y rencontrait Scgur, Narbonne, Chamfort, David ^ Garât, Millin, le poète Lebrun, Legouvé, Bitaubé Joseph Chénier, Lemercier, Saint-Albin. Ce furent, ensuite, les hommes éminents de la politique, les grands du jour, et ceux du temps passé, les riches d'autrefois et ceux du temps présent. Son salon devint le refuge commun des gens d'esprit et des artistes, dont elle savait présider l'assemblée, sans froisser personne.
Talma, que plus d'une fktigue avait assailli depuis le matin, s'endormait souvent à table; et, alors, il se réfugiait sous le manteau de la vaste cheminée de sa cuisine, où la vieille servante savait le dorloter, pendant que la conversation se poursuivait, fine et spirituelle, sous la présidence de sa femme, (iérard, le peintre, y écoutait la parole grave de Diicis, dont la belle t(He de patriarche, aux cheveux blancs, imposait le respecta son entourage. Musson y mystifiait un nouvel arrivé de la province;
rhomnie d'PUat, l'homme du monde et le philosophe, comme aulrefois Aapasie, entre Alclbiade, Périclês et Socrate. »
1. « C'est d'après les conBeils de David, dit Louise Fusil, que Talma s'aflFrancliit de luRage ridicule de la poudre, des hanches, des chapeaux & plumes et de mille autres absurdités adoptées par ses prédécesseurs. Il fui secondé par les anlijpiaires et les savants. Il se créa une garde-robe remarquable par son exactitude. Ses cuirasses, ses casques, ses armes étaient du plus grand prix. La grande galerie de sa maison n'était meublée que do yatagans turcs, de flèches indiennes, de casques gaulois, de poignards grecs. Ces trophées d'armes étaient tous suspendus aux murailles. >
M°* Gay, ce « tourbillon d'esprit », comme Ta écrit firifaut, étonnait, par la volubilité de sa parole, le bon Clavier, Thelléniste; et encore M"" de Bawr, l'auteur de la jolie comédie, la Suite d'un bal masgué; et Souques, l'ancien secrétaire de Brissot de Warville, et Riouffe et Lenoir, et Allard, l'amant de M"*" Desgarcins. Le plus amusant des hommes, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, était Talma lui-même, prenant un livre de parades et lisant, avec une mimique incomparable, des piécettes telles que Léandre hongre et Gilles ravisseur. Les auditeurs faisaient chorus à ces facéties curieuses ; de vieux amateurs de théâtre se roulaient sur le tapis, en une gaieté folle; et les femmes sortaient en toute hâte du salon, pour ne point éclater dans leur corset. Dans sa loge, au théâtre, c'était le môme empressement que dans le salon de sa femme, et avec plus de sans-gône. Les jeunes gens, qui y venaient, installaient une table de jeu, aussitôt très entourée, et lorsque Talma revenait de la scène, ils le considéraient comme un intrus, dont ils tâchaient de se débarrasser. Lui, bienveillant et tolérant, s'abstenait de gronder, et sortait, fuyant le bruit des joueurs, pour repasser mentalement son rôle^
Quelquefois, au moment du souper, Talma se
1. « Ce qui me ravissait le plus, disait Bouilly, de Talma, dans cet artiste célèbre, c'était sa bonhomie, sa douce urbanité. Rien de plus curieux et de plus attachant que de retrouver, au foyer ou dans sa loge, ce Adèle interprète de nos premiers tragiques, le visage calme, le regard doux, le geste familier, communicatif et vous souriant comme un ami confiant et timide qui vous consulte. C'est alors qu'on pouvait dire avec Lucrèce :
Eripitur persona; manet res, et répéter la traduction qu'en a faite J.-B. Rousseau :
Le masque tombe, l'tiomme reste, Et le héros s'éranouit. »
faisait attendre, et sa femaie Texcusait de son mieux près de ses invités. Elle était aveuglée par son amour pour le grand tragédien et ne pouvait croire qu'elle pût tHre trompée, ou même oubliée. Elle expliquait à ses commensaux, comme à ellemême, le retard imprévu de son mari. Il était harassé, disait-elle, par ses longues études; il se promenait au grand air; il cherchait, en des courses fatigantes, Tapaiseraent de ses nerfs, surexcités par ses passions de théâtre. Elle ne discernait pas qu'une ame fougueuse, comme celle de son mari, dût s'éprendre d'une autre femme. Et, précisément, ces absences étaient causées par un amour que cet homme, si mobile, éprouvait pour une jolie petite personne, enlevée à Michot, son ami : amour excessif tout d'abord, comme il arrivait à Talma, mais amour éphémère, comme celui qui le posséda pour M"" Desgarcins, sa gracieuse Desdémone, lorsqu'il jouait Othello, Dans la société de Julie, personne n'était dupe de ces retards; elle seule, Tépouse indéfectible, persévérait dans ses illusions. Quand Tévidence ne put être niée, enfin, et, qu'entre eux, le divorce fut résolu, l'admirable femme se résigna, mais avec une blessure au cœur dont elle ne guérit jamais; et Louise Fusil, son amie, rapporte, en ses Mémoires, la lettre qu'elle reçut d'elle, et que Ton ne peut lire sans émoi.
« Nous avons été, écrivait Julie, à la Municipalité, dans la môme voiture; nous avons causé, pendant tout le trajet, de choses indifférentes, comme des gens qui iraient à la campagne. Mon mari m'a donné la main pour descendre ; nous nous sommes assis l'un à côté de l'autre, et nous avons signé, comme si c'eût été un contrat ordinaire que nous eussions à passer. En nous quittant, il m'a accom-
pagnée jusqu'à ma voiture. — J^espère, lui ai-je dit, que vous ne me priverez pas, tout à fait, de votre présence, cela serait trop cruel. Vous reviendrez me voir quelquefois, n'est-ce pas? — Certainement, a-t-il répondu d'un air embarrassé, toujours avec grand plaisir. — J'étais pâle et ma voix était émue, malgré tous les efforts que je faisais pour me contraindre. Enfin, je suis rentrée chez moi, et j'ai pu me livrer tout entière à ma douleur. Plains-moi, car je suis bien malheureuse*. »
Celle, pour qui Talma abandonnait sa femme, celle qu'il adorait, était M"" Vanhove, la fille de l'acteur du Théâtre-Français, veuve de son mari, M. Petit. De là, son nom Petit-Vanhove. Après le divorce de Talma, ils se marièrent. Lui en demeura très épris pendant plusieurs années, puis s'en détacha, comme de Julie, pour voler à de nouvelles amours, avec la petite Bourgoin, dont il admirait l'esprit, égal, disait-il, à celui de Sophie Arnould. Il lui proposa de Tépouser. Mais la jolie actrice, tout étourdie qu'elle fût, et quoique énamourée pour le célèbre acteur, fut gardée par sa coquetterie contre la sottise de céder à ses sollicitations "^i
1. Benjamin Constant, qui a écrit, comme on sait, une Lettre sur Julie ^ raconte ainsi sa mort : « La mort du dernier fils de Julie fut la causée de la sienne et le signal d'un dépérissement aus^i manifeste que rapide. Frapp(*e trois fois, en moins de trois ans, d'un malheur du m^me genre, elle ne put r('*sister à ces secousses douloureuses et multipliées. Sa santé, souvent chancelante, avait paru lutter contre la nature. au8!«i longtemps que IVsperance l'avait soutenue ou que ractivité des soins qu'elle prodiguait à *^ son nis mourant l'avait ranimée: lors^qu'elle ne vit plus de bien à lui faire, ses forces l'abandonnèrent. Elle revint à Paris, malade, et, le jour même de son arrivée, tous les médecins en désespérèrent. Sa maladie dura environ trois mois. »
2. M"* Raucourt ût tout son possible pour empêcher le second mariage de Talma avec M"* Petit- Vanhove. Elle prévoyait sans doute que Talma ne serait pas plus fidèle que par le passé. Mais M"« Petit était veuve et mère, maîtresse de ses actions, et les conseils d'une amie ne purent avoir assez d'influence, pour la faire renoncer à un projet, formé de longue date.
« En ce moment, disait-elle à Talma, je suis pour tout le monde la petite Bourgoin, et si je cède à ton caprice et deviens ta femme, je ne serai plus appelée que la mère Bourgoin. » Et Talma. ainsi éconduit, ne rompit point sa deuxième union, quoi* qu'il en trouvât le joug très dur à porter.
D'une taille au-dessus de la moyenne, il offrait un extérieur élégant et gracieux. Son masque césarien retenait Tattention. Son front était beau, ses yeux expressifs, au regard tendre, lorsqu'il le voulait; le nez, la bouche, le menton, réguliers; et dans ses traits, bien dessinés, s'apercevait une mobilité dont il usait pour exprimer toutes les passions, la colère jusqu'à la fureur, l'ironie jusqu'au mépris, la répulsion jusqu'à la haine. Son âme, en un mot, était faite pour les extrêmes, plutôt que pour les doux sentiments. Dans ses vêtements drapés à l'antique, sur la scène, il savait relever sa toge, avec une belle désinvolture, et, sur son bras gauche, étaler le sinus du citoyen romain, ce pli que les chevaliers arrangeaient avec élégance, pour affirmer leur distinction au forum K
Au début de chacun de ses rôles, ses gestes étaient multipliés, souvent exagérés. On lui en faisait un
1. Grimod, en sa lievue de» romédieiu, ajoute au sujet des gestes de Talma :
« II porte très souvent la main à son front, comme pour en écarter ses cheveux. Ce geste, qu'il arrondît avec beaucoup d'art, a de la légèreté et de la grâce, quelquefois m^me une sorte d'expression dramatique. Mais ii en est comme du mot ecpur, dans les tragédies de Racine. Ce terme, quoique essentiellement bon, y est trop fréquemment employé... On reproche au^i k Talma d'agiter et de déployer les bras avec un peu d'afTectalion dans les intervalles muets du dialogue. On sent bien que son intention est. alors, d'occuper la scène, mais il lui suffit presque pour cela du beau jeu de sa physionomie. Les gestes que commande réellement la force de la situation, ne produisent pus tout leur effets quand ils se trouvent confondus dans une trop vague gesticulation. C'est à cet égard, particulière* ment, que l'auteur doit s'en tenir à l'indispensable. »
reproche. 11 s'en corrigea à la longue. Ce défaut dérivait d'une sorte d'appréhension, qui l'envahissait à son entrée en scène. Nerveux à l'excès, et de mémoire infidèle ^ il ne se sentait point rassuré dès le commencement; et souvent, en sa loge, seul avec son valet de chambre, il se jetait sur lui, Tapostrophait et le tarabustait, se montant et s'exaltant ainsi, jusqu'au moment où il s'élançait excité, emporté, véhément, prêt h paraître devant le public. Et aussitôt, reprenant son assurance, il s'abandonnait à son instinct, n'empruntant rien aux traditions, marchant, courant, s'arrétant, comme jadis, à coup sûr, dans les palais d'Athènes et de Rome, les Miltiade et les Spicion, voulant que son art reçut toute sa force de la nature et non des conventions théâtrales. Car, on ne le vit jamais, les pieds en dehors comme un maître de danse, comme tous les tragédiens de cette époque, s'avançant les reins cambrés et la tète en arrière. Il conservait à son maintien la pose qu'exigeait sa passion : affaissée, dans la douleur; droite et agressive, dans la fureur.
Sa voix n'était ni aiguë, ni stridente, comme celle que Ton appelle une voix de téte;e\\e venait des profondeurs de sa poitrine, ample, grave, impressionnante, la véritable voix humaine, ainsi que l'avait écrit Rousseau. Seulement, la légèreté, la souplesse, lui faisaient défaut, quand il devait [ émettre des accents de tendresse. L'habitude des
1. R Sa mémoire inquiète, dit Charles Maurice, le forçait à repasser mentalement ses rôles, et même, dans les coulisses où l'on n'osait l'aborder, il se tenait pendant la représentation une brochure à la main, qu'il approchait de son visage, autant que l'exigeait sa vue basse. Parfois, de ' l'air distrait que lui donne son travail mnémotechnique, il vient près de
I quelqu'un, fixe sur lui ses yeux profonds, témoigne ouvertement, mais sans
le savoir, qu'il pense à autre chose, et s'en va, d'un pas lent, attendre sa réplique, qu'il écoute avec une attention scrupuleuse. <•
éclats, en ses rôles tragiques, avait brisé en lui quelques cordes de cet instrument ; et, dès que, du ton le plus haut, il devait descendre et adoucir son verbe, il ne trouvait, en sa voix, qu'un son caverneux, un écho lugubre, dont la monotonie devenait fatigante. Les moyens lui manquaient de varier le retentissement de ses paroles. Elles étaient toujours, ou trop basses ou trop élevées. Il ne pouvait arrondir ses périodes, leur donner de la mollesse, une sonorité suave et agréable ; au rebours, il savait concentrer la force de son débit sur la phrase magistrale, sur le mot de valeur, atteignant ainsi jusqu'à la limite extrême du pathétique; et il finissait par une explosion qui entraînait avec elle toutes les admirations.
Enfin, Geoffroy parut comme critique au Journal des Débats^ et il entreprit de réformer les abus tolérés du public, dans le jeu des acteurs. Talma devait être sa première et sa principale victime. Durant tout le Consulat, le feuilletoniste ne cessa de protester contre Tenflure et l'outrance, adoptées par l'éminent acteur. Il ne lui accordait son assentiment que dans les rôles où dominent les emportements et la fureur, les grandes passions de Tàme, les troubles de l'esprit. Alors, les cris, les gestes désordonnés, la mimique accentuée de Talma ne l'offusquaient point, car les situations étaient terribles, ou déchirantes. Et il le loue dans Oreste, Hamlet, Manlius, Othello, Cinna, Œdipe, Ladislas, Macbeth, avec des réserves, toutefois. Par exemple, dans Achille... « Talma, dit-il, a toute l'énergie, toute la fougue et l'impétuosité nécessaire au rôle d'Achille. Mais il manque de noblesse et de grâce. Sa voix, qu'il affecte d'enfler pour la rendre ter-
rible, devient dure, rustique et grossière. Sa déclamation n'a pas la rondeur, la variété et Taccent convenables aux belles tirades de Racine. Talma rendrait fort bien l'Achille d'Homère et d'Euripide, dont la nature est grande et belle, mais un peu rude et sauvage. L'Achille de Racine est un héros de la cour de Louis XIV, qui sait allier, à un caractère de feu, à Tâme la plus altière et la plus intrépide, des manières galantes et des vertus sociales. Il doit y avoir de la dignité, jusque dans ses emportements. »
Un autre passage de ses feuilletons résume bien les objections faites par le critique au talent du tragédien :
« Talma, disait Geoffroy, dans le personnage d'OEdipe, a des moments sublimes qui tiennent aux inspirations de la nature, plus qu'aux règles de l'art. Il est fâcheux qu'il ne connaisse pas ces règles, ou qu'il dédaigne de les pratiquer : elles sont faites pour guider le génie et non pour l'atfaiblir... Avant d'apprendre les éléments, il s'est jeté tout à coup, sans préparation et sans principes, dans les convulsions, les horreurs et tout ce qu'il y a de plus extraordinaire, dans les situations tragiques ; il n'a pas pris le temps de s'initier aux secrets du débit, à la science des détails; il a tout sacrifié à quelques grands effets qui sortent des limites de l'art; c'est un beau naturel qui a reçu une mauvaise éducation. »
Et ailleurs :
« Il ne s'attache pas assez à bien dire les vers : trop livre au grand tragique qui fait frémir, il dédaigne cet avantage d'un débit harmonieux et séduisant qui va au cœur, en llattant l'oreille. Il perd à cela plus qu'il ne pense, car on écoute plus
462 LA SOCrÉTK FRANÇAISE PENDANT LE CONSOLAT
longtemps qu'on ne frémit. Avec Tart de dire les vers, on est agréable à tous les instants : les convulsions tragiques ne durent que quelques minutes ^ »
Ces critiques rendaient Talma fort malheureux. 11 était orgueilleux et supportait impatiemment les discussions irritant son talent. Soutenu par les applaudissements du parterre, il se croyait intangible. Si bien, qu'en un jour de colère, au théâtre, dans les premiers temps de l'Empire, il se fit ouvrir la loge où se trouvait Geoffroy et se jeta sur lui pour une correction. Algarade qui donna lieu, dans les journaux du temps, à des commentaires passionnés. Geoffroy, cependant, eut le dernier mot.
Et, plus encore, lui étaient blessantes les comparaisons, sans cesse renouvelées, de ses effets avec ceux de Le Kain. Exalter Le Kain, à son sujet, lui semblait une offense directe ; et voulant y mettre fin, il demanda une entrevue à Geoffroy, chez Lainez, le chanteur de TOpéra. Brifaut, en ses Souvenirs^ a fait le récit de cette visite et de la conversation tenue entre ces deux interlocuteurs célèbres.... « Eh, disait Talma à Geoffroy, Le Kain
1. Le D' Véron, en ses Mémoire» d'un bourgeois de Paru, fait aussi l'éloge de Talma. Il dit que, sur la scène, le grand tragédien montrait beaucoup de tolérance, d'attention et de soins pour ses camarades. Dans les dénouements tragiques, il ne donnait pas de coups de poing qui pôt faire un noir à une héroïne. U tuait proprement.
 son tour, Charles Maurice (p. 320) écrit que Talma était tourmenté par le désir d'arriver toujours au mieux, d'élai'gir les voies, d'aller au-delà par des moyens qu'il ne sait pas et dont il cherche la définition à grand renfort de phrases nébuleuses. Dans sa gêne, il a deux mots qu'il prodigue avec une comique singularité. 11 m'en a régalé, ce soir, assis ensemble sur le canapé de M"* Bourgoin, chez laquelle nous avions dîné. « Ainsi, me disait-il, je voudrais comme ça quelque cho»e, qui nous fit avancer comme ça une forme plus comme ça variée, et dont l'avantage serait de sortir comme ça d'une espèc(> d'ornière, enfin de nouvelles ressources qui féconderaient comme ça le terrain devenu stérile. » Et le damné comme ça revenait toujours sans que l'idée pût trouver son développement complet.
étaitdoQC bien admirable ? — La perfection même », répondit le feuilletoniste, et continuant sa réplique, Geoffroy détaillait son admiration pour le grand tragédien. « Tenez, par exemple, dans la tragédie de Tancrède, quand vous entrez en scène, que faites-vous ? Des contresens de toutes sortes. Vous entrez, comme entrerait un passant, un commisvoyageur, un herboriste, le premier venu. Vous donnez votre bouclier à droite, votre lance h gauche aux deux comparses, qui vous servent d'écuyers, puis vous avancez sur la rampe, disant de votre mieux :
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !
« Et vous êtes prodigieusement ébahi de l'indifférence du public, qui pourtant n'a pas tort. Vous seul méritez des reproches. Savez-vous pourquoi ? Le Kain va vous l'apprendre.
« Ah ! c'est lui quL se présentait avec grandeur, continuait Geoffroy, en s'animant. Tudieu ! Dès qu'il paraissait, toute la chevalerie entrait avec lui. On se sentait remué au seul aspect de ce guerrier, qui parcourait si vivement le théâtre, les yeux errant sur tous les monuments élevés autour de lui, tantôt s'arrètant vers les trophées de ses anciens compagnons d'armes qui excitaient son attendrissement; tantôt levant la main vers la demeure de celle qu'il aime, qu'il vient chercher, à travers mille dangers, et montrant à son écuyer cette maison où l'amour le rappelle. Plus loin, quel objet réveille son attention, son indignation? L'enceinte du Sénat qui l'a proscrit. Ailleurs, il reconnaît l'église qui l'a voué au culte de Dieu, la place, témoin des acclamations d'un peuple, enivré de ses victoires. Tout lui offre un souvenir, un regret, une espé-
rance. Une foule de passions se succèdenl dans son sein, se peignent sur son front, étincellent dans ses regards; et lorsqu^il a bien répandu, dans les âmes, les diverses émotions dont la sienne vient de se remplir ; lorsque Tétonnemcnt, la curiosité, Tintérôt sont au comble, il laisse sortir de ses lèvres ce cri du citoyen, du soldat, de Tamant, du chrétien, ce cri qui retentit au fond de tous les cœurs et auquel répondent toutes les mains. Voilà comme on magnétise son public, voilà le triomphe de l'art, voilà Le Kain. »
Malgré Geolfroy, Talma avait des admirateurs qui ne raisonnaient pas leur enthousiasme. Grimod s'exalte au souvenir des principaux rôles du grand acteur. Parlant de Nicomède^ «Tun des rôles, d'après lui, les plus singuliers et les plus difficiles qui soient au théâtre », Grimod ajoute : « Sans gestes, sans cris, sans emportement, par l'unique ressource d'une diction pure et savamment nuancée, il attire et fixe sur lui, pendant toute la pièce, l'intérêt le plus extraordinaire et domine superbement la scène ^ » Et poursuivant :
1. ^Q\x\\\\\ Men récapitulations, {. III, p. 84. Au sujet de Talina jouant Oreste devant Kemble, le grand acteur anglais « Talma voulut jouer devant lui Oreste, Tun de ses rôles préférés, et dans lequel il développait les nuances admirahies do son talent et les sublimes élans de son ànie. Je me souviens encore de l'effet terrible qu'il produisit sur Kemble, à c6lé de qui j'étais }»lacé. lorsqu'à la dernière scène, croyant suivre Hermione qui l'appelle, il s'écrie :
Kh bien ! filles de l'enfer, vos mains 9ont-elles prêtes ? F*our qui sont ces serpents quï sifflent sur vos tCtes ?
Les yeux effrayants de l'acteur, l'épouvantable décomposition de ses traits, ses cheveux se dressant sur son front, cette fatalité répandue dans tout son être et cet horrible tourment d'un cœur dévoré d*amour, de vengeance et de jalousie. l(»ut se réunissait pour montrer Oreale tel que l'a peint Racim*, et pour porter dans l'àme de tous les spectateurs ce* impressions (lui ne s'effacent qu avec la vie... Aussi l'acteur anglais, appréciant plus que tout autre ce» couleurs antiques, ces irrésistibles accents
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« Il fait alternativement frémir et pleurer, dans la tragf^die de Manlius K II apporte une énergie foudroyante à articuler ces paroles de Coriolan : a Adieu ^ Rome, je parsly^ D'autres le comparent à Baron, à Brizard, à Dufresne. M"' de Staël, enfin, joint son dithyrambe à toutes ces louanges. Elle analyse Témotion ressentie, à la vue du grand tragédien dans le rôle A'Hamlet; elle énonce avec quelle puissance il impressionne la foule, par les vers traduisant cette exclamation de Shakespeare : To be or not to Ae^, qui est Ténigme la plus désolante proposée à Thomme. Elle peint le silence écrasant, appesanti sur les spectateurs, pendant la méditation de Tacteur^ les poitrines haletantes, tous les yeux fixés sur Talma. Et, de même, Telfroi se propageant de place en place, quand tout le monde croit apercevoir le spectre du père d'Hamlet, dressé au fond du théâtre. Il n y a rien, en ce petit espace; mais, par Tétrangeté de son regard et sa fixilé, par sa physionomie changée tout à coup, Talma donne, à tous, la sensation qu'un fantôme
de rame, se leva tout à coup pâle de saisissement et s'écria avec le délire de l'enthouâiasme : •< C'est la nature même... jamais le prestige du talent ne fut porté à un plus haut degré. »
1. Manliui, la meilleure tragédie de La Fosse, représentée en 16"8.
2. « Lorsque Hamlet arrive seul au troisième acte sur la scène et qu'il dit ces beaux vers français, le fameux To be or not to tte :
La uort, c'est le sommeil; c'est un réveil peut-être! Peat-étre! fth ! c'est le mot qui glace et épouvante L'homme au bord du cercueil, par le doute arrêté. Devant ce vaste ablmR, il se jette en arriére. Hessaisit l'existence, et s'attache à la terre!
<* Talma ne faisait pas un geste ; quelquefois seulement il remuait la tète pour questionner la terre et le ciel sur ce que c'est que la mort. Immobile, la dignité de la méditation absorbait tout son être. L'on voyait un homme, au milieu de deux mille hommes en silence, interroger la pensée sur le sort des mortels. Dans peu d'années, tout ce qui était là n'existera plus, mais d'autres hommes assisteront à leur tour aux mêmes incerti' tudes, et se piOngeront de même dans l'abtme, sans en connaître I& pro^ fondeur. »