‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 92 sur 119 · IV · texte numérisé non relu

IV

est présent devant lui. Puis, lorsqu'il interroge sa mère, et que, lui montrant l'urne où sont déposées les cendres de son père, il Aeut lui faire jurer qu'elle n'eut aucune part au meurtre de son époux, la mère troublée avouant son crime, n'estce pas d'un tragique plein d'épouvante, ce geste d'Hamlet, le poignard à la main, le détournant du sein de sa mère et criant au fantôme à qui il a promis vengeance : « Grâce, grâce^ mon père ! »> Enfin, jetant le poignard aux pieds de sa mère, en lui adressant ces vers, qui contiennent une incommensurable pitié :

Votre crime est horrible, exécrable, odieux.

Mais il n'est pas plus grand que la bonté des cieux < !

Comme beaucoup d'artistes, Talma s'attachait aux jouissances matérielles, autant qu'aux jouis-

1. Chateaubriand a laissé dans ses Alétnoircs, sur le grand tra^^édien. une page qui mérite d'être citée. • 11 ne fallait pas h Talma, dit-il. le monde inleriiu'diaire : il ne savait pas le gentilhomme, il ne connaissait pas notre ancienne société ; il ne s'était pas assis à la table des chàtelaineb, dans la tour gothique au fond des bois ; il ignorait la flexibilité, la variété de ton. la galanterie, l'allure légère des mœurs, la naïveté, la tendresse, rhéroïsnie d'honneur, les dévouements chrétiens de la cbcvalerie : il n'était pas Tancrède, Coucy. ou du moins il les tranformait en héros d'un moyen âge de sa création : Othello était au fond de Vendôme.

« Ou'étail-il donc Talma? Lui, son siècle et le temps antique. Il avait le» passions profondes et concentrées de l'amour et de la patrie ; elles sortaient de son sein pur explosion. 11 avait i inspiration funeste, le dérangement du génie de ia Révolution, à travers laquelle il avait passé. Les terribles spectacles, dont il fut environné, se répétaient dans son talent avec le« accents lamentables et lointains des chœurs de Sophocle et d*Kuripidc. Sa grâce qui n'était point la grâce convenue vous saisissait comme le malheur. La noire ambition, le remords, la jalousie, la mélancolie de l'Ame, la douleur physique, la folie par les dieux et l'adversité, le deuil humain, voilà ce qu'il savait. Sa seule entrée en scène, le seul don de sa voix étaient puissamment tragiques. La âOulTrance et la pensée se mêlaient sur son front, respiraient dans son immobilité, ses poses, ses gestes, ses ])as. Grec, il arrivait pantelant et funèbre des ruines d'Argos, immortel Oreste, tourmenté qu'il était depuis trois mille ans, par les Ëuménides; Français^ il venait des solitudes de Saint-Denis où les Parques de 17U3 avaient coui)é le lil de la vie tombale «les rois. Tout entier triste, attendant quelque chose d'incunnu, mais d'arrêté dans l'injuste ciel, il marchait, forçat de la destinée, inexorablement enchaîné entre la fatalité et la terreur. »

sances morales. Il aimait le luxe, les distractions variées. Il acheta une maison de campagne à Brunoy, qu'il fit entourer d'un jardin anglais, où on édifia des ruines antiques, des kiosques chinois, des ponts de bois vermoulus et couverts de mousse; oii on traça des allées sinueuses ; oii on creusa des petits lacs; où le caprice du maître fit changer la destination de la demeure, tous les six mois. M"* Talma, — la seconde, — y recevait les amis de son mari, avec la courtoisie la plus aimable, point suffisante pourtant à compenser le désagrément des chenilles, de la poussière des allées, du manque absolu de confort. Une seule pièce y était belle, la bibliothèque, avec ses nombreux livres bien reliés. Pour cette maison de campagne, pour cette folie, Talma dérangea toute sa vie, se chargea de dettes qui Tépuisèrent et faillirent le rendre fou. M""" de Rémusat, dans une lettre à son mari, a raconté la visite qu'elle reçut, un matin, de M"' Talma venant implorer le secours delà grande dame, pour sauver l'infortuné tragédien.

« Tout à l'heure (écrit-elle en 1805), M'"^ Talma arriva en larmes, chez moi. Elle se jette à mes pieds, me dit qu'elle va perdre son mari, qu'il devient fou, et que c'est le chagrin qui lui tourne la tôte; que tous ses meubles sont saisis, et qu'enfin il est sans ressources. Je la console de mon mieux. Je demande où est son mari. Elle me répond qu'il est dans un fiacre, craignant de se présenter. Je le fais venir, comme vous croyez bien. Il arrive comme un vrai spectre tragique, pâle, maigre. En entrant chez moi, il s'évanouit, il pleure, il crie, il m'effraye véritablement. Il me montre une lettre qu'il vous a écrite. Vous verrez dans quel état il est, et ce que vous pouvez faire. En attendant votre

réponse, je lui ai parié doucement, et quand il a commencé à se remettre, je lui ai recommandé de résister à Tétat où il est, pour n y pas succomber. Je lui ai promis d'aller demander un secours au ministre de la police, si cela était possible. J*ai ajouté que je vous enverrais sa lettre; et comme il m'a dit qu'il était obligé d'engager toutes ses recettes à. venir, je lui ai demandé de me donner un compte bien exact, bien franc, de ses dettes avec le nom des personnes à qui il devait et les engagements qu'il avait contractés... Talma m'a apporté l'état de ses dettes. Cet état me paraît terriblement fort. Les derniers articles de dépenses courantes ne l'occupaient pas beaucoup. Il dit qu'il pense les payer. C'est le paiement de sa maison, et des intér<^ts de ce qu'il doit, qui le réduisent à cet état pitoyable ^ »

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