SAINT-PHAL, SAINT-PRIX, MONVEL, LAFOX
Depuis vingt ans, à la naissance du Consulat, Saint-Phal appartenait au Théâtre-Français. Il avait débuté par les rôles tragiques, avait joué le Bra-
1. Général ThiébauU, Mémoires, t. III, p. 154. A propos d'une visite chez Junol, il écrit sur Talina : « J'étais à peine arrivé qu'on annonça Talma. Je vis un huinme simple, mais confiant en ce qu'il valait, instruit et capable, sans jactance, re:<>tant à sa place, mais la rendant bonne, l'honinie qui eût ennobli sa carrij^re, si elle eût été de nature à être ennoblie, du moins se mettant en première ligne des exceptions possibles. Du reste, et pour passer de l'homme à son talent, je dirai que faible, tant qu'il voulut suivre les routes tracc^es par Le Kain, Talma s'éleva seulement à mesure qu'il s'éloigna d'elles, tandis que Larive, par exemple, avait pu s'engager avec succès dans les \'oies déjà tracées. Larive rachetait par moins de rudesse que n'en avait son maître, par des manières plus nobles, ce qui lui manquait en génie; ayant bien appris ce qu'im lui avait enseigné, il put l'enseigner aux autres, et notre scène tragique doit avoir encore des Larive. Mais Talma, né |)our ainsi dire de lui-même, n'ayant marqué de vrai talent que du Jour où il eut oublié ses maitres, ne pouvait léguer à des successeurs son originalité, et la carrière que Le Kain ouvrit, Talma Ta fermée. Le génie ne fait pas d'èlèTes. •
mine, dans la Veuve du Malabar^ Gaston de Foix, dans Gaston et Bayard^ Hippolyte, dans Phèdre^ Bajazet, d'autres encore, et il s'y était maintenu jusqu'à la retraite de Mole, qu'il voulut remplacer dans les grands rôles de la comédie. Laborieux et consciencieux, il affronta les rôles du Misanthrope^ du Bourru bienfaisant^ de rOptimiste, du Vieux Célibatair€y et il s'y fit remarquer, mais il échoua dans les rôles de marquis. Il lui manquait la fatuité et la désinvolture élégante de Mole. Enfin, sa voix était presque toujours voilée, et il avait le défaut d'appuyer sur les s qu'il faisait sentir trop énergiquement. On se plaisait, d'ailleurs, à reconnaître ses grandes qualités de caractère : aimable, serviable avec ses camarades, honnête et loyal.
Rien n'aurait manqué à Saint-Prix, pour ôlre un acteur célèbre, s'il eût eu moins d'indolence et plus de sensibilité. Il possédait un physique agréable, une taille avantageuse, un maintien excellent; et sur la scène et dans ses rôles, beaucoup d'aplomb. Mais le défaut de sensibilité enlevait toute expression à sa physionomie, qui paraissait froide et dure. On disait de lui : « Toujours beau et toujours froid; d'autres passent le but, lui ne l'atteint jamais. » Son grand triomphe reposait sur la manière de débiter des vers sentencieux, qu'il savait séparer de l'ensemble, et mettre en relief; tel :
Toujours les scélérats ont recours au parjure.
Philoctèle, Marins, Gain, Thésée, Agamemnon, furent ses personnages de prédilection qu'il représentait avec honneur*.
1. Arnault, au sujet de sa pièce Atarius à Mainturnei, s'explique ainsi sur Saint-Phal, Saint-Prix, et celui que l'on appelait le p^re Vanhove :
Monvel était à la fin de sa carrière, pendant le Consulat ; et son âge, de plus d'un demi-siècle, sa
« Saint-Phal m'avait concilié, dès le premier acte, la bienveillance du public dont il était fort aimé. Saint-Prix, dan» le t*Mi?. du Cinibre, avait enlevé tous les suffrages. Vanhove, lui-même, aussi lîien servi par son instinct «pi'un antre l'eût été par son intelligence, s'était souvent fait applaudir dans le rOlc de Mari us. Les défauts de ce bonhomme me servirent autant (pie sos qualités. Son débit, parfois brutal, sa taille épaisse, ne faisaient pas disparate avec le portrait soit physique, soit moral, que Plutarque a tracé du vainqueur des Cimbres. Il n'avait pas d'abord compris tous les détails de son rôle. Pur exemple, aux premières répétitions, quand il débitait ce vers :
Hors ma gloire et ma force, ici, tout m'abandonne,
il déployait, en les brandissant, deux bras musculeux, dont les poings fermés faisaient deux maillets. On eût ditSamson dcûanl les Philistins. -
Arnault lui explique alors que force dan» ce vers veut dire courafte et Vanhove rectifia son jeu, en portant, sur son cœur, une des mains dont il avait menacé le ciel et • il rendit le passage avec autant de justesse que d'énergie ».
Au suj'^t du père Vanhove, Charles Maurice cite celte réflexion : « Quand on lui fit quitter la culotte de soie cramoisie du costume d'Agamemnon pour le costume historique, il disait : le beau progri.'s : ils ne font pas seulement une poche sur le côté de la cuisse pour mettre la clef de sa loge. »
Sur Saint-Prix, dans la Mort d'Abel, Arnault écrivait :
« Le r61e de Gain était joué admirablement par Saint-Prix. Sa Aoix grave et sombre, ses formes nerveuses et athlétiques répondaient parfailelement à l'idée que chacun se fait du premier laboureur et du premier meurtrier. Aussi était-il applaudi avec transport, dès qu'en entrant en scène, d'un ton profondément mélancolique, il récitait ce vers :
Travailler et haïr, voilà donc mon partage !
Il était fort applaudi encore, lorsque se laissant attendrir aux caresse> d'Abel, il disait, avec une expression très vraie, cet autre vers :
Un frère est un ami donné par la nature.
I^]ticnne et Martainville, dans leur histoire du théAtre français, parlent également de Saint-Prix, dans la tragédie de Mariuit d Afinturne*.
« La scène du soldat cimbre avec Marius, disaient-ils, produisit le plus grand effet. Saint-Prix, chargé de ce rà\e, qui n'eût peut-être été qu'un accessoire pour un autre, y prit des attitudes antiques si belles, et y donna une expression si vraie, qu'il mit en action le beau tableau de Drouais. élève de David, qu'une mort prématurée enleva si jeune aux arts. -
Df Ch. Alatirire : m De très bonne heure, Saint-Prix reçut de secrets avis sur sa vocation. La personne des acleure, notanmient celle de Le Kam, lui était des plus sympathi(]ues. Il allait guetter, au théâtre, rentrée et la sortie de ce tragédien, pour le suivre à la piste et poser exactement ses pieds sur la trace des siens. Il lui semblait, m'a-t-il dit plusieurs fois, recueillir des émotions d'un art qu'il cultiverait un jour. Le public a fait, de cet enfantillage, un acte de véritable prophétie. »
santé d(^bile, sa compiexion frêle et malingre, lui donnaient alors l'apparence d'un vieillard. H était né à Lunéville, en 1745, d'un musicien de l'ordinaire du roi de Pologne. Son intelligence, très développée, le désigna aux faveurs du prince, qui se chargea de son éducation. Le goût de la scène s'empara de lui, de bonne heure. Il ne débuta pourtant au Théâtre-Français qu'à l'Age de vingt-cinq ans, dans le rôle d'Egisthe. Après deux ans de stage, il fut admis parmi les pensionnaires de la troupe, pour jouer lesseconds rôles tragiques, et tout de suite il se fit remarquer par son application à détailler ses rôles, à donner une valeur ii chaque mot important, à pénétrer le caractère de son personnage, à mettre en relief toutes les saillies du dialogue. A côté de Le Kain, il tenait une place enviable; h côté de La Rive, il brillait au premier rang. La Rive, néanmoins, conservait son prestige. A celte époque, on n'était point encore désabusé du fracas des débits sonores, des grands gestes et des rodomontades dans le jeu des acteurs. Et cet acteur, on le sait, suivait les traditions séculaires de la tragédie. Il l'emportait, d'ailleurs, sur Monvel, par sa stature majestueuse, son grand air imposant; mais il sentait bien que ce nouveau venu était un rival redoutable et que la comparaison, entre eux, serait à l'avantage du jeune débutant, plein de finesse, de sensibilité, de profondeur et d'un naturel impressionnant.
Monvel dut céder îi ses jaloux. Une aflTaire de mœurs, dit-on, lui suscita des tracasseries parmi ses camarades. Il s'éloigna de Paris et partit pour Stockolm où il devint lecteur du roi. Il avait trentesix ans. Après cinq ans de séjour à l'étranger, en 1786, il revint à Paris et reprit sa place au
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Théâtre-Français. II ne se bornait pas, au surplus, k son emploi de comédien. Avant son départ pour la Suède, il avait écrit plusieurs pièces qui avaient réussi : les Trois Fermiers^ Alexis et Justine^ Biaise et Babet^ dans laquelle M"* Dugazon, à TOpéra- Comique, se fit un nom qui devait rester. A son retour, il donne r Amant bourru^ tiré d*un roman de M""" Riccoboni. Mole, brouillé avec lui, accepta, quand môme, le principal rôle de cette pièce. Quelque temps après, Monvel lui succéda dans le même personnage et les deux acteurs, rapprochés par les nécessités de la scène, se jetèrent dans les bras Tun de Tautre, et se réconcilièrent.
La Rive avaitdit de Monvel : « Voilà un petitbomme qui tuera la tragédie », parce que Monvel avait supprimé le débordement des gestes, les cris, tout le clinquant de Tari du tragédien. De petite stature, avec un mince filet de voix, il ne pouvait chercher le succès que dans un débit mesuré, soutenu par Texpression de la physionomie, et des gestes calculés répondant à Taction du personnage. Ce fut ainsi qu'il se fit accepter et applaudir. A peine entendu, il était, cependant, toujours compris. L'âme suppléait, en lui, à la démonstration extérieure. Sa diction, même très basse, était si précise, si savante, qu'aucune parole, aucune nuance du rôle, n'échappaient aux spectateurs. Le jeu de Monvel était le triomphe de Tétude et de Tapplication. On ne s'expliquait pas à soi-même Tintluence de cet acteur, si chétif. On subissait l'entraînement de sa mimique éloquente et non exagérée, on suivait ses gestes savants et on en ressentait la puissance, autant que celle d*un acteur plus exubérant. On disait de La Rive, « C'est un corps sans âme »; et de Monvel : « C'est une âme sans corps » ; et
Chamfort ajoutait avec esprit : « La Rive devrait bien avaler Monvel. »
La puissance scénique était d'autant moins accessible à Monvel, que beaucoup de dents lui manquaient, et que l'exacte prononciation des mots lui était impossible. De plus, la salive débordante inondait ses lèvres, et il était forcé de passer, à chaque instant, sa main sur sa bouche, pour la sécher. Ensuite, sur un mouchoir, attaché et dissimulé sous son manteau d'acteur, il s'empressait d'essuyer ses doigts.
11 a laissé au théâtre des souvenirs innombrables. Que d'onction, de douceur, de charité évangéliques, il montrait dans le rôle de Fénelon^ de la tragédie de Chénier! A lui, à lui seul, est dû le long succès de la pièce, qui eût peut-être échoué. Dans VAbhé de l'Epée, de Bouilly, il sut composer, avec tant d art, le personnage de Tabbé qu'avec lui encore la pièce parut un chef-d'œuvre. Sur les spectateurs, il produisait un^ illusion irrésistible. M"' Vigée- Lebrun raconte, qu'assistant à Tune des représentations elle se leva, pour saluer Monvel, venu à la rampe, aux applaudissements de l'assemblée enthousiaste. Elle s'imaginait voir l'abbé de TÉpée, lui-môme.
Que de talent, dès lors, ne fallut-il pas pour suppléer a tous les défauts de sa personne de comédien ! Il avait la taille courte, sans dignité, ni grâce, parce qu'il était petit. Sa démarche était précipitée, sa voix souvent rauque, lorsqu'il cherchait à l'enfler. Tout son extérieur, enfin, était contre lui, et, malgré tout, il s'imposa et triompha. M"° Clairon, en ses Mémoires, trace de lui ce portrait: « On annonce, écrit-elle, Achille, Horace, un héros quelconque qui vient de gagner une bataille,
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en combattant, presque seul, contre des ennemis formidables ; ou bien, un prince si charmant que la plus grande princesse lui sacrifie, sans regret, et son trône et sa vie ; et Ton voit arriver un petit homme fluet, sans force et sans organe. Que devient alors l'illusion? Je ne puis encore le concevoir; mais j'ai vu cet acteur, que je viens de peindre, avec Taudace de tout entreprendre, et recevoir des applaudissements efl'rénés. » Et tel encore, dans le rôle d'Auguste, assis entre Cinna et Maxime, il n'était point déplacé comme empereur. On oubliait son apparence chélive, quand il exposait a ses amis les raisons, qui le poussaient à abandonner le pouvoir, et on Técoulait avec intérêt, et on ne s'apercevait point de Tinsuflisance de sa personne, quand il délibérait avec lui-même et se demandait s'il ne valait pas mieux aflronter volontairement la mort, que de la craindre à tout instant de la main des conspirateurs. C'était son âme, alors, qui s'extériorisait ; son âme qui rayonnait et enflammait son jeu ; son Ame qui, dans son resplendissement, eflaçait Texiguité du corps qui la contenait. Sensible, enthousiaste, ardent, doit-on s'étonner s'il prit part aux agitations révolutionnaires de l'époque? On le vit, en efl'et, à Saint-Roch, prononcer le discours, en l'honneur de la déesse Raison. C'était théâtral, empreint de cabotinage; il fut applaudi. Mais ce fut la seule fois qu'il donna dans ce travers.
Geotlroy a écrit sur Monvel :
« Comme acteur, Monvel laissera un long souvenir aux amateurs. Il avait' une manière à lui, et cette manière était simple et naturelle. Il a possédé, au plus haut degré, la qualité, peut-être la plus rare, du vrai acteur, la véritable sensibilité,
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la véritable chaleur d'âme. C'est dans son àme qu'il puisait ses effets et la magie de son débit. Il n'avait point d'autre prestige qu'un sentiment vif et juste, qui prêtait, à tout ce qu'il disait, un charme particulier, qui gravait ses paroles dans Tesprit et dans le cœur de ceux qui Técoutaient. »
Et ailleurs : « Lorsque la voix lui manquait, son âme en faisait les fonctions; et c'est assurément un prodige de Tart de se faire écouter, avec plaisir, sur la scène, quand on peut à peine parler. »
11 prit sa retraite en 1804, laissant au théâtre sa fille, M"' Mars, qui se faisait appeler Mars cadette ^
Lafon était le fils d'un médecin d'une petite ville du Périgord. Né en 1775, il était destiné à être prêtre, si son amour de la déclamation n'eût décidé son père non pas à faire de lui un comédien, mais h diriger les études de son fils vers la médecine. 11 fut d'abord élève au collège de Bergerac, puis h
1. Charles Maurice u laissa sur lui des notes intéressantes : « I^ place de Monvel, dil-il. re!«tera peut-être toujours vide au théâtre. Je l'ai vu jadis, dans l'Abbé de CKpèe, dont il jouait le rnlc. avec un art au-dessus de toute comparaison. Dans cette pièce, au moment de son grand récit, quand il disait : « Je serai peut-être un peu lontj », j'ai entendu tout le parterre lui crier : « Non, non, non. » Quel éloge! Je l'ai vu aussi bien longtemps après, dans Auguste de Cinna, où malgré le dépérissement de ses moyens, il était d'une étonnante noblesse et d'une inconcevable persuasion. Ces ravages, accusés par une grande exiguïté physique et par l'absence de ses dents, lui rendaient nécessaires certaines précautions, sans les(|iielles il n'aurait pu mener un rôle jus<iu'à la fin... Jamais on ne diia, mieux que lui. la scène avec Cinna. Il tenait le conspirateur asservi, sous la fascination de son regard, sous l'autorité de son geste, et sans gêner sa défense, il conservait toute la supériorité d'où nait le grand intérêt de cet entretien. U y prenait du temps d une intelligence parfaite :
Tu vrux m'assassiner, demain... au Capitoie; De tous les conjurés te dirai -je les noms?
et ces noms se présentaient à sa mémoire, de manière à donner une idée de l'importance de chaque personnage; ce qui justifiait au mieux :