S 1". — MOLE
Molé, de son vrai nom, s'appelait Molet. Il était né à Antony, en 1734, et de bonne heure, à quatorze ans, il perdit son père, qui était graveur. Sa famille le plaça chez un notaire, mais sa vocation dramatique Ten fit sortir, et à vingt ans il débutait, au Théâtre-Français, dans le rôle de Britannicus. On le refusa. Afin de se perfectionner, il s'engagea dans les troupes de province, pendant six ans. lientré à Paris en 1760, il débuta, une deuxième fois, au Théâtre-Français et n'y entra définitivement que Tannée suivante, pour jouer les troisièmes rôles tragiques et comiques.
Cette situation inférieure dura peu de temps. Il montra tout de suite qu'il était né pour le théâtre ; que la nature, chez lui, ferait ce que l'étude seule accomplissait chez d'autres. Il possédait la sensibilité, la passion, et cette faculté innée de saisir les ridicules de Thumanité; il possédait, enfin, pour toutes les choses de son art, le tact qui le retenait dans les bornes de la vérité. Nul mieux que lui ne sut phraser une période, mettre en évidence, sans exagération, les beaux côtés et la noblesse d'un caractère, ou bien le comique d'un défaut et le piquant d'un mot spirituel ; ce qui constitue les qualités d'un acteur comique, plutôt que d'un tragédien. Il était, de plus, coquet avec fatuité, aimant la toilette qu'il savait faire valoir. Les rôles de marquis et de petit maître convenaient donc à son tempérament, et il s'y montra supérieur. Il se fit remarquer dans le « marquis », du Dissipateur^ dans /e Galant coureur, dd^ns le Cercle, où, en repro-
duisant les ridicules de la jeune noblesse, il sut si bien s'incarner en un « petit maître », que les comtes, vicomtes et marquis à la mode voulurent le copier, affectant d'imiter ses gestes, ses impertinences et son persiflage.
Dès lors, M0I6 devint célèbre et intéressa la cour et la ville à sa personne. En 176G, étant tombé malade et ne sortant plus de chez lui, ce fut un deuil pour la société mondaine et au parterre du théâtre. Avant le lever du rideau, il fallait donner de ses nouvelles au public. Le spectacle ensuite commençait. Lorsque, à sa convalescence, il lui fut permis de recevoir des visites, les beaux carrosses des grandes dames stationnèrent à sa porte, lui apportant les vins exquis de la Grèce, ou du Cap, afin de hâter sa guérison. Ce que voyant, Nicolet, le fondateur du théùtrc de la « Gaieté ». chercha un succès dans une parodie sur Mole, et il le mit en scène, avec sa robe de chambre et ses pantoufles. Boufflers, qui avait toujours une rime et de l'esprit à sa disposition, distribua ses petits vers, dans lesquels il raillait, à la fois, Mole, Nicolet et son singe, aussi célèbre que Mole.
L'animal un peu libertin Tombe malade, un beau matin.
Voilà tout Paris dans la peine.
On crut voir la mort de Turenne !
Ce n'était pourtant que Molet, Ou le singe de Nicolet.
Bellecourt «'tant mort, en 1778, Mole s'empara des rôles du grand comédien et se renferma aussitôt dans le domaine delà comédie. 11 joua le Misanthrope, dans lequel il était excellent, apportant, au personnage d'Alceste, plus de passion que d'humeur, ainsi que cela doit être.
Bientôt, M"' Contât fut reçue au théâtre. Mole, veuf de M"° d'Epinay, conçut, pour elle, un amour qui ne cessa qu'avec sa vie. Il recherchait les rôles où il devait jouer avec elle, afin de pouvoir lui adresser des paroles doucereuses, lui baiser les mains; et, malgré sa veillesse, il s'efforçait, pour elle, de paraître toujours vert, toujours ardent, toujours jeune; si bien que la grande coquette disait à Tépoque du Consulat : « Il a soixante-cinq ans, et je ne connais pas de jeune homme sachant, comme lui, se jeter aux pieds d'une femme, avec autant de grâce et de passion. » Une pièce, le Confident par hasard, présentait un vieil amoureux qui voulait épouser une jeune fille; et à ces deux vers, dans la bouche du vieillard :
Mon acte de naissance est vieux ; mais non pas moi. J'ai, dans l'occasion, le feu.de la jeunesse.
Le parterre, trouvant une allusion à Tamour de Moié, éclatait en applaudissements.
Il fut de ceux qui ne suivirent pas Talma, rue de la Loi, restant avec le groupe des royalistes, dans la vieille salle du faubourg Saint-Germain. Ses camarades furent emprisonnés pendant la Terreur, lui seul conserva sa liberté, en s'engageant chez la Montansier, pour y représenter le « Marat » d'une pièce d'un jacobin. Vieil écervelé^ dit de Mole, Arnault, en ses Souvenirs , rappelant que, sous le Consulat, il voulait jouer le roi Henri de la Partie de chasse, de Collé, lui qui avait consenti à se grimer en Marat; rappelant encore que ce <i faquin 'là », — c'était son mot, — recommandant un vieil acteur de province à Chaptal, le ministre de l'Intérieur, lui écrivait : « Mon cher confrère >», parce qu'il était, lui Mole, de Tlnstitut, classe de
LES ACTEUKS COMIQCES la déclamation; qu'enlin il ajoutait: « Si vi pouvez faire pour lui ce que je vous den veuilles le recommander à notre confrère; l, mier Coivul. » Aniaull ajoute : « La lettrea par mes mains. »
On a comparé quelquefois MoltS à Préville jouait, d'une manière si parfaite, les vaU grande comédie. Moliî avait peut-être plus a-t-on dit; Préville était plus vrai. Le gran rite de Mole dérivait de son intelligence, ( intuition exacte d'un caractère, de sa compi sion toujours élevée du vrai et du beau. Mol< un artiste, plein de chaleur, plein de passioi savait envelopper, d'une apparence aimabl personnages les plus antipathiques. 11 meti l'art en toutes ses créations; et cet art, il l'î par-dessus tout, lui sacriliant son repos, ne i sant jamais; aux nouveaux rôles, qui lui é
t. 1.& vie do PréïilJe eut ciirlciHe (n21-[Tn>|. «on enrunco aurUii d'abord enlanl de cbieur Ut Ix'Miit dn cIuliiIit > J'égliae, il mit Je jiErruqui! da 'ntrislnin II rrrul le [nuet. el fut rr|ilBCË C{iniiiic c cho-iir duns la m^tne rglitc Ré«<j]u. pnfin. de romiire avrc celle lui dèplaiiail, il Vulr un [iiuii di' c|iiulre Jivreii el «enfuit de Ig ]<atcr-n«Uc. Il (.«t rLiicnnlrc jiar un iiiacon qui l>iiibaucli«. lion
Ij Mnir du iiiafim couioil dans des iiinukfl en plaire, les |ior P. nirard PI de relui di> La Cadiere. Klle I l'nvnya Hiir les iwil». vendre. Mal' reconnu par un de »ea oiicleii. il eal ramené à la ui ■on père. Il Inliandunna do nouveau piiur teurâler dan» une It nisuvïi* rotnédienii.qui parenuraieiit la iirmince.lljouail paiiraMe i6]rt qu'on lui confiait, el lui engagé i>ar une lrc>U|te de coinédii relcviis. KnHn. Armand, qui 1c c<iDnai«<all. le Ht dttiiiter au Tliéill rai», et il y renia, il Jouaii. tiiur i ti.ur. f rupin, Somù. fir/aro, el rri'Oniial^iuil |>liin le nii'niu liuiunie, tant len nuances de son L'imiiqu inépuiialilefl. Fleun. en hrh Jfr'iHoi'm. dit. i|u'apr*i un reimite, m (M— Dmuinj t^t lui allèreni habilir, aux porlif* Ue SenlH, une 1» prii'li'. fruit de leur* ifanoiiiie". I-h, hunnré de la faveur («rtiei l>rtiu-e de Cotidë. qui aiinnit 1a cmnédie rt la jouait pauahli'nienl ] Ai lui»-. Préville etut adiiiix A Cliantilly et n-cberi-lié fur lus fainill. •loni k'it eliitti>aiix i'taient nombreux dauï les environs. Leur vie ainai heureuse et considéne.
482 LA SOCIÈTC Ï'RANCAISÉ PE>îDANT LE CONSULAT
confiés, joignant ceux tombés dans l'oubli, imprimant, enfin, au théâtre l'impulsion la plus louable. Ainsi, il donna une nouvelle vogue au Méchant y à la Coquette co?ri(/é(\ au Philosophe sans le savoir et, dans les pièces de Colin d'Harleville, devenu son ami, on le \ii créer rinconstafit^ le Vieux Célibataire où il était admirable, à côté de M"" Contât. « Dans aucun rôle, écrivait Geoffroy, au sujet de cette pièce, il ne fait plus d'illusions et ne se montre meilleur comédien. Quelle vérité dans sa manière de peindre rabattement, Tennui, la nullité d'un homme, que ses domestiques, de son vivant, ont enterre dans sa maison ! Quel art, dans ces passages soudains et fréquents de Tapathie à la colère, de la froideur ?\ la sensibilité! Quel nature, et quel comique dans cette gaieté d'un vieillard, qui pense ôtrc amoureux et se croit rajeuni par quelques étincelles de désir! Et quoique la noblesse ne soit pas le caractère distinctif de son talent, comme il sait ennoblir la bêtise! »
Et, pourtant, on lui reprochait des négligences de prononciation : Manie pour Madame ; on lui reprochait de relever constamment ses culottes mal attachées. Fat, quand môme, et plein de luimême, négligent envers ses amis et égoïste. C'est à lui qu'arriva cette petite aventure, qui provoqua les rires de son entourage, à son détriment. Il avait reçu, comme manuscrit d'un auteur, un rouleau de papier blanc très enveloppé. Après six mois, il le rendit, en y joignant ses compliments, ignorant que le manuscrit n'était qu'un papier immaculé.
11 mourut, en 1802, dans sa maison de campagne, à Antony, et dans la gône, causée par son incurie et son goût pour le faste ; mais il laissait la renommée d'un acteur célèbre. (^ Du seul Mole, écrivaient
LES ACTËCRS COMIQUES 483
les Débats, on eût pu faire plusieurs com(^diens. Jamais il ne fit tourner sa cc^léhrité, au profit de sa paresse. Cette politique, qui consiste à se faire désirer, n'était pas à son usage. Il était tourmenté du besoin de jouer. Le besoin de le voir n'était pas moins vif dans les spectateurs, et jamais le public ne punit, par des froideurs, son assiduité et son zèle. . . Toujours en guerre contre la vieillesse, il remporta de fréquents avantages sur cet ennemi domestique. Mais, au moment môme où il s applaudissait d'ôtre encore jeune, la vieillesse a terminé le difl'érend par une victoire décisive.
v^ 2. — FLEURY
Dans la préface des Mémoires de Fleury, on lit ce qui suit : « La vie de Fleury est une des vies de comédiens les mieux remplies. Sa carrière touche à M"' Dumesnil' et finit à Talnia. Voltaire lui donne
1. Voici co qua l'crit, sur ol!o, Arnniilt, on s«'« Souvenii-t : « Elle t'-tail on tout l'oppris»' (1p M"* Clairon, qui ivj;na pn-s tlClh». ^ans ^tr«' pourtnnt son /'gale. Celle-ci (Clairon) pensait que. pour ^e conser\er les moyens île faire illusion à la scrne, une actrice devait peu se montrer à la ville, et surtout ne s'y montrer (|ue parre de toutes les ressources que |>eut fournir la toilette. Aussi, et dans la société, et même chez elle, senveloppanl dune majestt' factice, ne jouait-elle (ju'un personna^'u composi». Loin de recourir à ces arlitices, abdiquant, après la représentation, toutes ses couronnes, M"" Dumesnil était, dans les habitudes de la vie, ce que la nature l'avait faite. Hors du théâtre, sa toilette était des plus bourgeoises, et elle ny changeait même rien, pour venir aux irpélitions d'apparat, où M"* Clairon ne se montrait (|ue dans les négligées les ))lus élégants.
" Avant M"** Dumesnil, une reine de théâtre, emprisonnée dans sa dignité, osait à peine marcher sur la scène. La tradition exigeait (jue, dans toutes les circonstances, ses mouvements fussent mesurés et cadencé-*. Elle ne permettait pas même que, pour voler au secours de son flls, n'ertt-elle pas la couronne en léte. une mère rompit la mesure. Quelle fut la surprime du public, i|uand il ^it Mérope bravant, ou plutôt oubliant cette ridictile étiquette, à i'a«ipect du glaive levé sur PJgi-ithe, traver-^er la scène à pa-* précipités, se jeter sur lui, entre lui et Poliphonte, entre lui et les .soldats, laûl en pleurs, la pAleur sur le front, le bras tendu vers le tyran et s écriant, dune voix sanglotante: «Arrête, il e-^t mim lils. «Ce>t dan*-
des leçons sur l'art théâtral. Picard le consulte sur Tart dramatique. Son existence d'homme du monde est aussi complète que son existence sur la scène française. Commencée à la cour de Stanislas, elle se continue à Versailles, cesse pendant la Terreur, qui le proscrit, pour recommencer sous le Directoire, l'Empire et la Restauration. Le premier encouragement lui est donné par un roi de Pologne, en 1757, et le dernier par un fils de France, en 1818. Le comte de Tressan fait sa chronique; Voltaire lui prédit sa bonne fortune ; Bouffi ers est son répétiteur ; Le Kain le conseille ; M"" Campan le soutient; la reine de France le protège ; Danton le persécute ; Barras le favorise, et Joséphine le patronnerait comme Marie -Antoinette, si le Premier Consul n'eût ramené aux Tuileries l'étiquette du siècle de Louis XIV contre le laisser-aller du siècle de Louis XV. »
Fleury s'appelait Abraham- Joseph Bénard*. 11 était né à Chartres de parents comédiens, — comédiens de province, vaguant le plus souvent à travers la France. L'enfant fut donc peu sui-veillé, abandonné à ses fantaisies, polissonnant avec les camarades de son âge, un jouet en mains plus souvent qu'une grammaire où il n'apprit jamais l'orthographe et le sens réel des mots. Qu'importe! il tiendrait de famille la passion du théâtre. Devant lui, au repos ou à table, on ne parlait que de tragédies classiques ou de comédies nouvelles. Le jeune homme devait être comédien aussi, et il le fut. A vingt-trois ans, il obtint un début au
rivmssft dune émotion qu'il n'avait pas connue jusqu'à ce jour, qu'il proclama Dumesnil la première des tragédiennes. » (M"* Dumesnii, 1713- 1803.) t. Fleury (1750-1822).
Théâtre-Français, dans le rôle d'Egisthe. Il y fut mauvais et refusé.
Il persévéra dans sa profession, en province ; revint à Paris, quatre ans après, en 1778 ; se présenta une deuxième fois au Théâtre-Fran(;ais où il joua le rôle du fougueux Dormilly dans les Fausses Infidélités^ et voici son aventure : fort maladroitement, il se jeta aux pieds de sa maîtresse, se laissa choir par terre, s'y étala. Bellecourt, sur la scène, lui tendit la main et le releva. Cette mésaventure, loin de le décourager, accentua ses résolutions. Il se maintint au théâtre, et au départ de Monvel pour la Suède, il lui succéda dans tous les rôles, qui formaient le lot du comédien parti.
iMais il avait toujours, contre lui, la comparaison de ses devanciers. Il désirait un rôle qu'il aurait pu créer, dans lequel il aurait été jugé d'après luimême, et non d'après un autre. 11 arriva que Ton remit à la scène F Ecole des bourgeois^ de Dallonval, depuis longtemps abandonnée, et on lui attribua dans la pièce le personnage du « marquis ». Le maréchal de Richelieu, dit-on, voulut bien lui servir de modèle et rappeler, devant lui, les jolies manières des roués de la Régence. Fleury, intelligent, sut reproduire, d'une façon si exacte, les gestes, le maintien, la désinvolture, la physionomie, le langage de ces libertins pomponnés et gracieux, que cette création nouvelle devint une révélation pour les comédiens, ses camarades, et pour le public, et que, depuis ce jour, la situation de Fleury, au théâtre, resta prépondérante.
Il remporta un autre succès. On jouait les Deux- Pages^ de Faure, traduit de Engel, un auteur allemand. Il fallait y représenter le grand Frédéric. Fleury, en se grimant, sut calquer, de si près, le
roi de Prusse, que le prince Henri, frère du roi, qui se trouvait au théâtre, en fut profondément ému, et, le lendemain, lui envoya, en témoignage de satisfation, une tabatière richement décorée et ornée sur le couvercle d'un portrait du roi. Fleury crut pouvoir réussir encore en reprenant la comédie de Collé, la Partie de chasse de Henri IV. Erreur de sa part; il y fut médiocre; il y renonça.
On vit alors, presque toujours, Tun î\ côté de Tautre, Mole et Fleury, et chacun d'eux, par son mérite propre, s'attirer les applaudissements du parterre. Fleury, obstiné chercheur, combinait ses effets, étudiait et dépouillait son personnage, afin de le connaître jusqu'à son tréfonds. Son jeu compassé, machiné, méthodique, ne devait rien a l'imprévu, ni à l'inspiration fortuite. Son action, en chaque pièce, était tracée d'avance et soumise à la réflexion. Il se réservait donc les rôles dans lesquels il fallait montrer de la grâce, de la noblesse, de Télégance, un ton de bonne compagnie, point trop de laisser-aller, et si le vice y était inscrit, qu'il y fût dissimulé sous le vernis d'une parfaite éducation, car toutes ces qualités s'acquièrent par la pratique.
Pour toutes ces raisons, les caractères compliqués, avec leur astuce et leur perfidie, convenaient à son talent. Il était excellent dans le personnage de Dorante, du Monteur Aq> Corneille; dans le Tartufe, où personne ne l'égala jamais; dans le comte Almaviva du Mariage de Figaro; dans PAinant bour?'u, dans le Méchant, Mais il ne put remplacer Mole dans les rôles où le vice tenait à la passion du personnage. Son âme ne possédait point assez de chaleur. H ne fit jamais oublier son camarade dans
le Misanthrope. Il rappelait plutôt Bellecourt. « MoIé était éblouissant, dit Geoffroy; Fleury était satisfaisant. » On eût dit, de lui, un homme du monde sur les planches d'un théâtre; un comédien devenu acteur par goût, et non point de nature. Dans leMisaiithropey toutefois, il devait, à Texpression de ses yeux, des effets qui lui attiraient toujours des applaudissements. Alceste doit exprimer son dédain pour le monde, son mépris pour les bassesses humaines. Ses paroles ne suffiraient point, si elles n'étaient soutenues par l'expression du regard. Et, disait de Fleury Charles Maurice, «à la lecture du sonnet, quand Philinte s'extasie sur ce petit morceau, ce sont les yeux de Fleury qui lui répondent, avec une admirable éloquence :
Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau !
« Et lorsque la bouche le prononce, cela forme une véritable redite, que l'admiration fait délicieusement pardonner. »
Tout son physique, au début de sa carrière, était à son désavantage. Sa voix ne résonnait point avec douceur, ni mélodie. Il bégayait. Lorsqu'il marchait, il semblait osciller : deux vices très nuisibles à tous ses effets, dans les rôles où le débit devait être léger et très vif. Il avait ensuite gardé, de sa jeunesse vagabonde, certaines expressions dont il n'avait pu se défaire. Il prononçait risque pour rixe; feignant pour fainéant. Et sa mémoire lui était quelquefois infidèle. Mais alors il savait dissimuler son embarras, en tirant ses manchettes sur ses mains, en caressant le jabot do sa chemise, en ajustant à sa ceinture son épée, quand il en portait une; en changeant de place son chapeau; et le
spectateur tHait dupe de ce petit manège. Alexandre Duval, parlant de lui, disait: « Quand on réfléchit aux obstacles que Fleury avait à surmonter pour devenir un acteur excellent, on peut apprécier le travail auquel il a dû se livrer. La nature lui avait refusé jusqu'à la voix, et cependant cette voix, fausse et dure dans son origine, exprimait admirablement Tamour, le dépit, la colère. Mais c'est surtout dans le dialogue comique qu elle prenait une nuance, qui peignait, tout à la fois, la légèreté d*un fat et Tironie d'un impertinent. »
L'habitude de représenter, à la scène, les personnages de bonne compagnie lui en avait donné le ton et les manières, dans la vie privée. Son caractère s'était transformé. On l'accusait d'être hautain et méprisant. De môme que M"" Clairon, toujours environnée, sur les planches, de l'apparat d'une cour, parlait à sa femme de chambre comme au capitaine de ses gardes, de môme Fleury, dans le cours ordinaire de la vie, affectait un air de grand seigneur, un orgueil de naissance, une suffisance encore exagérée par l'enflure, qui suit partout le comédien. Nous appellerions aujourd'hui cette exagération du « cabotinage». Brifaut a raconté une soirée, passée en compagnie de Fleury*, chez un financier de l'époque, dans un salon de la Chaussée d'Antin. L'acteur, élégamment vêtu, se tenait debout près de la cheminée, non loin de la table de jeu où il déposait négligemment, en or, sa mise, à côté de celle des autres joueurs ; puis, avec un détachement très étudié, il narrait à toutes les femmes présentes, aux vieilles douairières, aux