‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 97 sur 119 · DCGAZON, DAZINCOL'RT, GRANDMESNIL, MICHOT, LES DEUX BATISTE, ETC · texte numérisé non relu

DCGAZON, DAZINCOL'RT, GRANDMESNIL, MICHOT, LES DEUX BATISTE, ETC

Dugazon, né à Versailles, en 1741, s'appelait Gourgaud, et le général, aide de camp de l'empereur Napoléon, son compagnon à Sainte-Hélène, était de sa famille.

Sous le Consulat, Dugazon était le plus ancien sociétaire du Théâtre-Français, où il avait été reçu en 1772; il en était aussi l'un des membres influents, au même titre que Mole, Fleury, Talma. Acteur comique, le plus spirituel, le plus désopilant, le plus inattendu ; toujours en verve, d'une verve inépuisable jusqu'à la charge, jusqu'à la bouffonnerie ; pétillante, indisciplinable, éclatant par des mots d'une drôlerie souvent cruelle. Dugazon eût été un comédien supérieur, si cette débordante gaieté, cet amour du rire, ce désir invincible du grotesque, ne lui en eussent enlevé les plus précieuses qualités : l'autorité du débit, la vérité dans la traduction d'un caractère. Ce n'était plus le personnage de la pièce que l'on voyait en Dugazon, c'était Dugazon lui-môme, s'amusant de son dialogue, s'amusant de son interlocuteur, s'amusant de son entourage.

Il i\e pouvait être pris au sc^rieux. Il lui a manqué le jugement qui rend les idées pondérées et fortes, qui donne, au côté comique d'une situation, une tournure point trop exagérée, et ramène le ridicule à la satire permise. Dugazon, au conlraire, lâchait la bride aux caprices de son esprit. Il ne savait pas s'arrêter.

C'est à ce défaut d'équilibre qu'il faut attribuer, sans doute, sa conduite agressive pendant la Révolution. Il accepta, tout de suite, les doctrines les plus violentes, devint Taide de camp de Santerre, et, au retour du roi, do Varennes, se tint, dit-on, à la portière du carrosse, le fusil sur l'épaule, mêlé a la foule vociférante du peuple. Est-ce lui, est-ce Talma,qui fut le promoteur de la scission funeste, entre les sociétaires du Théâtre-Français? Lui, peut-être, qui, durant les années de la Terreur, prostitua son talent aux rôles les plus odieux! On le vit, dans la pièce de Sylvain Maréchal, le Jugement dernier des RoiSj figurer le Pape de la façon la plus scandaleuse ; on le vit encore, dans la pièce dont il était l'auteur avec Riouffe, VEmigrante ou le Père Jacobin^ jouer le rôle du père, avec sa carte de jacobin piquée à sa boutonnière. Plus tard, après l'apaisement des passions politiques, après Tcxtinction de la Terreur, le public le punit de ces extravagances. On le força de chanter le Réveil du Peuple ; on lui appliqua les paroles du valet Dubois qu'il jouait dans les Fausses Confidences : « Que viens-tu faire ici, lui criait-on, nous n'avons pas besoin de toi, ni de ta race de canaille? » Il fut conspué.

11 était gros, court, et néanmoins agile et déluré, dans les rôles de Crispin, dansait bien, maniait l'épée adroitement, restant toujours celui que la nature avait créé, sans jamais rien modifier de ses

qualités, ni de ses défauts. Dès le premier jour de sa carrière, aussi habile, aussi original, aussi intéressant qu'à la lin, malgré sa voix souvent bredouilleuse et ses gestes frisant le ridicule. Le comique, en lui, tenait de son caractère; il lui ei\t été impossible de ne pas Têtre. Dans les rôles un peu bouffons, inimitable; tel, dans le Bourgeois Gentilhomme; tel, dans le Mascarille de rEtourdi; le Scapin des Fourbenes ; le Sganarelle du Festin de Pierre ;\e régent de rhétorique, des Amis de Collège, de Picard; l'oncle, des Héritiers d'Alexandre Duval. Au rebours, mauvais dans Turcaret^ dans les Originaux^ et beaucoup d'autres pièces. De sa propre autorité, il chargeait ses rôles de facéties souvent déplacées. Ainsi, le coup de pied que Mascarille envoyait au derrière de son maître; ainsi, la substitution aux journaux, dans les tirades de Figaro, du personnage de Geoffroy, le critique redouté. Partout on retrouvait Dugazon, remuant, agissant, riant, comme « frappé de l'étincelle électrique », a écrit de lui, en ses Mémoires, Louise Fusil, et d'une habileté extraordinaire à se grimer, à changer sa physionomie, à s'incarner en une autre personne. Un jour que Dugazon, racontet-elle, causait avec le marquis d'Aigrefeuille, l'ami de Cambacérès, il eut la fantaisie de l'imiter pendant cet entretien, et, peu à peu, façonna ses traits, son attitude, ses gestes, sur ceux de son interlocuteur, les calquant si bien qu'on eût pu prendre la copie pour le modèle. « Dans le valet du Mîjet, ajoute-t-elle, lorsqu'il vient raconter la conversation des deux pères, on croyait les voir et les entendre, tant il s'identifiait avec ces personnages. » Dans le monde, il ne retranchait rien de cette gaieté toujours en saillie, improvisant un couplet, chan-

tant une ariette, débitant des sornettes avec esprit, soufflant Tardeur, suscitant le rire, dans les salons les plus compassés et les plus froids.

Il avait été marié à M"'" Lefebvre, née à Berlin en 1755. Ils ne purent s^accorder, et un divorce les séparai M""" Lefebvre ne changea point son nom de Dugazon; et à TOpéra-Comique, elle le rendit célèbre. Professeur libre de déclamation, Dugazon eut un élève qui lui fit honneur, Lafon; une autre qui échoua, M"' Xavier, dont la chute fut retentissante.

Alexandre Duval, dans une des préfaces ajoutées à ses pièces, a laissé, sur lui, ce témoignage : « Je connais peu les détails de sa vie; il était, pour moi, ce qu'il était pour tout le monde, malin et spirituel. Mais, ce que je sais d'une personne qu'il a sauvée d'une mort certaine, c'est qu'il avait un cœur excellent et que sa bienfaisance égalait, au moins, son aimable étourderie. Dugazon, comme tant d'autres artistes, approcha peut-être de trop près cette fatale roue de la Terreur, qui entraînait

1. Michaud, dans sa Biographie u/iiuerse//e, donne ces notes sur elle : « Elle vint en France à huit ant^, débuta avec sa soeur dans un pas de deux. Remarquée parGrétry, qui lui donna un rùle, dans son opina Lucile, puis remarquée par Favart, qui lui donna le rôle de Ixiuise, dans le Déserteur, pendant une maladie de M"* Laruette. Elle brillait dans les soubrettes et les jeunes amoureus^es. Personne n'a parié le chant avec un accent plus vrai, une expression plus passionnée. Dans le rôle de Nina, elle était impressionnante. En 1787, M"« Vigée-Lebrun peignait M"« Dugazon, dans ce rôle, à l'instant où Nina dit ces parokrs : « Paix! il appelle I » Sa taille épaississant, elle renonça aux amoureuses. Elle favorisa les débuts de Bouilly, comme auleur lyrique, en le présentant à Grétry, pour son opéra comique, Pierre le Grand. Elle devint sociétaire de rOj)éra-Comique en 1801. Dès l'enfance, elle fut atteinte d'hydropisie, qui nécessita fréquemment la ponction. Cette gravo infirmité la força de quitter le théâtre, après trente-six ans de service. Depuis lors elle vécut au milieu d'un cercle d'amis, composé en grande partie d'artiste.s, presque tous >es ancien-s camarades. Sa conversation était s|ii rituel le, de bon ton, et soniée d'anecdotes piquantes, qu'elle racontait avec beaucoup de grâce- Sa figure conserva, jusqu'à la tin, tout son charme. L'expression d'expansive bonté en faisait le trait dominant. Isabey l'a très bien rendue, dans le ])orlrait d'elle, exposé au Salon de 1804. »

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tout dans son tourbillon. Mais je suis convaincu que l'homme, dont Tesprit était incapable de lier deux pensées sérieuses, n'a jamais pu avoir l'idée de contribuer à son mouvement. »

Il mourut à Orléans, dans Tenfance, en i809.

Da/iucourt, moins âgé que Dugazon, était né k Marseille, en 1747. Il s'appelait Jean-Baptiste Albouy, et son père, négociant, était riche. Sans doute, le jeune Albouy lui aurait succédé, si le maréchal de Richelieu, en relations avec sa famille, ne Teût attaché à sa personne, pour lui servir d'aide, au classement de papiers utiles à ses Mémoires. Durant ses loisirs, la vocation du jeune secrétaire se dessina, en jouant de petits rôles dans les comédies de salon. 11 serait comédien!.. Bientôt il put se faire engager au Théâtre de Bruxelles, et il vint ensuite, à Paris, se présenter au Théâtre-Français, où il débuta dans le rôle de Crispin, des Folles Afnoiireifses, En 1776, il fut accepté comme sociétaire; il avait vingt-neuf ans.

Il montra tout de suite de la tenue, le ton de bonne compagnie. On reconnut qu'il était bien élevé. Son éducation première, ses relations avec la société re(;ue à la Cour, ses hautes protections, le désignèrent, en 1785, au choix de la reine, qui désirait jouer la comédie àTrianon. Elle le nomma son professeur de diction et de déclamation.

La nature de son talent le rendait propre aux rôles de valet. C'étaient ceux-là qu'il jouait de préférence; et Beaumarchais, qui l'avait remarqué, lui confia le rôle de Figaro^ dans lequel, par son intelligence, Da/incourt fit, de cet énigmatique personnage, — point valet tout à fait, ni môme intendant, placé entre le salon et l'antichambre, — une créa-

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lion pleine de vigueur et de relief. 11 y fut égalé plus tard, jamais surpassé. Du premier coup, il avait atteint la perfection. 11 n'eut jamais de plus grand succès.

Ce rôle de Figaro devint sa pierre d'achoppement. Il ne sut point se transformer, varier son jeu pour monter plus haut, ou descendre plus bas : car les critiques de cette époque disaient, en parlant de lui : « Ce Crispin manqvé! » Molière était au-dessus de son action et de son pouvoir; de même Regnard, dont il voulut représenter les « Crispin ». Il n'y apparaissait ni assez léger, ni assez étourdi, ni assez spirituel, ni assez vif. La pétulance de Dugazon lui manquait. Il ignorait Tart des petites grimaces, encore plus « les turlupinades d'un vil bouffon ». C'est Geoffroy qui écrit ces derniers mots. On devine qu'il a, devant l'esprit, cet autre « Crispin », qui s'appelait Dugazon. 11 fallait, à Dazincourt, le répertoire de Dorât, de Destouches, de Marivaux, les rôles de vieux serviteurs, de vieil intendant, subalternes sérieux qui s'attachent à leurs maîtres, copient quelquefois leurs vices, mais soutiennent leurs qualités. Le rôle du valet, dans la comédie de Corneille, le Menteur^ lui procura un beau succès. Peu de dialogue; un jeu se plaquant à toutes les situations dans lesquelles se débat son jeune maître, Dorante, et par conséquent, une mimique expressive répondant aux inextricables pièges où se prend la faconde étourdie du Menteur,

La jolie petite actrice, qui s'appelait Volnais, fut son élève, car il donnait, comme Dugazon, des leçons de déclamation. Le ministre, — on ne sait pour quel motif, — fît remettre au professeur trois mille francs, eu égard aux soins apportés à l'édu-

cation artistique de son élève. Elle même en reçut autant, pour récompenser sa docilité aux leçons du professeur.

Préville tenait Dazincourt en haute estime. Le grand acteur le surveillait de près. Il ne l'abandonna jamais. Cette tendre sollicitude donnait à croire qu'il était le père de son protégé. Il lui inspira son goût, ses principes, sa manière; il ne put le pénétrer de son génie. « L'honnête homme en Dazincourt, disait Geoffroy, est encore plus estimable que Tacteur, et il se fit encore plus d'honneur dans la société qu'au théâtre. Ami sûr et chaud, noble et franc»dans ses procédés, humain, sensible et généreux, il ne se contenta pas de parler de bienfaisance au théâtre, il sut la mettre en pratique et réaliser la morale de plusieurs de ses rôles... Accueilli dans les meilleures sociétés dont il faisait les délices par ses saillies plaisantes et les vivacités de son humeur provençale, il y porta toujours les grâces et les manières de la bonne compagnie K »

Grandmesnil n'était plus jeune, au commencement du siècle; il avait soixante-trois ans (1737- 1816), et lorsqu'il fut engagé au Théâtre-Français, il y avait quinze ans qu'il jouait, à Bordeaux, ce

1. Charles Maurice, en ses anecdotes de théâtre, écrit sur Dazincourt : « Le temps qu'il met à son petit lever, les soins qu'il prend, sont vraiment choses curieuses. L'examen de ses bas qu'il déroule et dis{>08e avec toutes les précautions qui en assurent la mise facile, occupent déjà de nombreuses minutes. Le reste subit la môme attention, depuis les indispensables détails jusqu'au jeu le plus obstiné de la brosse dans tous les sons. 11 en porte même une sur lui, et s'en sert en vous parlant, dan» quelque lieu (]ue c(^ soit, hans penser qu'on puisse y ]irendre frai*de. I^es odeurs li(MU)(.'iit ausKi uue birgr |)laci; dans colle première occupation de sa journée... Dans l'Homme, à ItonneH forluncx^ lorsqu'il continue la tradition des valeLs iuiit^int la toilette de leur maître et s'inonde d'eau de Cologne, jusque suus les bras, un rire éclate daus la salle et lui dit qu'il joue son rôle au naturel. »

que Ton appelait alors les « rôles à manteau », c'est-ù-dire les (inanciers et les valets do grande livrée. Tous les critiques de cette époque s'accordent à louer son intelligence, sa tenue, son honorabilité, sa manière d'interpréter les grands rôles de Molière, et surtout tAvare, dans lequel il excellait. Petit-fils du célèbre Duchemin, il semblait avoir hérité du talent de son aïeul ; il était entré au théâtre par goût, poussé par tradition de famille. Il possédait la verve comique, le sourire expressif, toutes les qualités du grand comédien, résistant au papillotagc du débit, que les jeunes acteurs prenaient, alors, pour le signe du talent. Brifaut, en deux lignes, trace exactement son portrait. « Il était, écrit-il, le plus farouche des censeurs de la rue de Richelieu; le Caton du Sénat comique. »

Michot^ avait quarante ans, à Tépoque du Consulat. Bonaparte, attiré sans doute par sa rondeur, son aplomb, son air franc et loyal, en avait fait le directeur de son théâtre de la Malmaison où jouaient, de temps à autre, ses familiers, et plusieurs des fonctionnaires de sa maison. Rieur et bon enfant, mais d'extérieur vulgaire, la taille massive et sans élégance, Michot était fait pour les personnages de paysan, d^arlisan, de petits bourgeois. 11 réussissait peu dans ceux des financiers. Néanmoins son débit offrait beaucoup d'expression ; sa voix arrivait à exciter Témolion, par un accent attendri, dans les situations pitoyables. Ceux qui rient de tout, comme Michot, savent aussi faire pleurer. Le chagrin autant que la joie sont, en eux.

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