CHAPITRE XIII
Sommaire. — Chez Colin d'Harleville, un souper offert à Mole; la maison de Colin à Montvésin près de Maintenon ; Colin ne fut jamais qu'un bourgeois. — Ândrieux avait plus de malice et plus d'esprit. — Picard : sa verve, son esprit, sa pénétration; ses pièces Médiocre et Rampant, Duhantcours ou le Contrat d'union. Aucun vice, aucun ridicule ne lui échappaient ; la troupe de Picard le secondait merveilleusement «à son théâtre. — Alexandre Duval n'avait pas plus d'esprit que Picard, mais possédait une entente plus accentuée de la scène; esprit indépendant, àme fière; son drame Edouard en Ecosse. Plein d'aménité et de reconnaissance pour les acteurs qui avaient joué dans ses pièces. — Déjeuner dominical entre auteurs. — Gailhava; histoire de l'un de ses manuscrits porté chez les comédiens.
Est-ce tout? est-ce suffisant pour ce tableau des théâtres sous le Consulat? les mœurs des comédiens et leur talent dépeints, ne faut-il pas faire mieux connaître aussi quelques auteurs, dont les noms, durant ces quatre années, remplirent les affiches collées aux murailles?
Les faiseurs de vaudevilles et de farces restaient des amuseurs, composant une œuvre à la hâte, pour en recevoir le prix. Ceux-là sont de tous les temps; ils ressemblaient à leurs devanciers; et ceux qui les devaient suivre ne furent que leur copie. Ils voulaient faire rire et s'amuser eux-mêmes. Avaient-ils souci de Tart; s'étaient-ils fixé un but? Leur plus grande ambition, — les chroniqueurs nous en avertissent, — était de passer gaiement leur vie. Ils se
préoccupaient peu des vices du jour; ils couraient après la vogue, afin d'avoir beaucoup d'argent. Leur nom? On retrouve presque toujours les mêmes aux annonces des théâtres : de Ségur, Dupaty, Radet, Barré, Desfontaines, Chazet, Dieulafoi, Désaugiers, et le chevalier de Piis, et de moins connus qui ne faisaient que passer un jour^ En tous ceux-là, il y avait de la gaielé, de Tespril, de la verve. Ils excitaient le rire de leurs auditeurs. Ils inventaient des situations bouffonnes, grotesques, hilarantes. Ni poètes, ni philosophes, ni moralistes. Ce n'est pas, en eux, qu'il faudra chercher le caractère de l'époque. Ils ont la parole facile ; ils chantent les plaisirs de la table, les surprises agréables de Tamour. Avec eux, le temps passe aimable, léger, souriant. Et Ton sortait de leur spectacle avec l'humeur plus joyeuse. C'était tout ce qu'ils avaient voulu et ce que l'on avait voulu soi-mônie.
Ils ne furent pas les seuls heureusement dont le théâtre fit connaître les noms. Il y en eut d'autres, avec une plus noble ambition, qui tâchèrent de s'inspirer de l'exemple des grands auteurs classiques, de continuer la chaîne qui, depuis Molière, était arrivée h Beaumarchais. Il y avait eu Lesage, Destouches, Marivaux, Piron, Gresset, puis Sedaine. Ne pourraient-ils pas être comme un de ceux-là, et laisser, après soi, une œuvre immortelle? Ne
1. Hadet posi<édait à Villemomblp, dit M"" de Genlis (t. V, p. 3i()), une jolie maison dans laquelle il assemblait très bonne compagnie, choisie parmi des personnes aussi spirituelles qu'aimables. On rencontrait là, Barré, Desfontaines, Maurice. Ce dernier, dit-elle, a, dans l'esprit, une grâce particulière qui n'a jamais de fadeur.
Chazet est considéré comme l'auteur de la chanson : Rende z-nouÊ notre père de Gand. Il fut bibliothécaire du roi, déniissionna en 1830. et, pour vivre, devint directeur des bains de Tivoli. On lui attribue aussi la chanson : Balte- Idy la garde royale ett là !
citait-on pas toujours Turcaret, la Métromanie^ le Mi*chant? EtAndrîeux composa les Etourdis ; Colin dVHarloville, rinconstant et lOptimiste : défauts de caractère point assez graves pour imprimer un intérêt durable à une œuvre. Qu'est-ce que Tétourderie dans la pièce d'Andrieux? Qu'est-ce que l'inconstance et l'optimisme qui forment les sujets des deux comédies de Colin? Peut-on comparer ces travers d'esprit à l'avarice ou à l'hypocrisie, si maltraitées par Molière ; à la méchanceté même, décrite par Gresset ; à l'ûpreté du manieur d'argent, flagellée par Lesage, en son Turcaret? L'Etourdi, l'Inconstant, l'Optimiste, ne nuisent à personne et n'entament point le bonheur de la société; c'est à peine s'ils sont ridicules. Et quoi que ce soit un défaut de tous les temps d'être étourdi, optimiste, inconstant, ce défaut n'a point assez d'action rayonnante, pour susciter un grand intérêt. 11 n'engendre ni l'indignation, ni la colère, comme le vice d'Harpagon ou de Tartufe. On rit; on s'étonne de l'incohérence de jugement du personnage, et de sa conception singulière de la vie. On reconnaît l'elTort, accompli par Tauteur, pour dépeindre un petit côté de la nature humaine. Mais l'œuvre est trop mince, pour survivre à une curiosité passagère; et elle périra comme les vaudevilles d'un jour.
Le Vieux Célibataire de Colin possède plus d'envergure. Ofl're-t-il plus d'intérêt; donne-t-il une leçon aux spectiiteurs? Rien de tout cela. Ce n'est encore qu'un tableau vulgaire de la vie, construit avec art, oii l'homme apparaît avec toutes ses faiblesses, la femme avec toutes ses coquetteries, sans qu'on puisse en tirer aucune moralité. L'œuvre offrait surtout un admirable développement, pour mettre en relief le talent des comédiens, et elle en
acquérait ainsi plus de beauté et plus de consistance. Elle se distinguait par beaucoup de talent, mais pas une étincelle de génie ne l'illuminait. Colin a trop vécu en lui-même. Il ne s*est pas assez répandu au dehors. Son œuvre ne représente que lui. Il a écrit F Optimiste ^ parce qu'il a vu son père heureux, el qu'il Test lui-même. 11 est né en un milieu où régnait le bonheur, et il n'en fut jamais privé. Ne cherchons, en son œuvre, ni les mœurs du Directoire, ni celles du Consulat. Ses comédies se développent sagement, avec lenteur, se terminent toujours d'une manière satisfaisante. Il ne s'y trouve rien d'amer, ni de cruel. Elles sont le reflet de son caractère. Colin fut un honnête homme, de mœurs douces. Il s'est considéré, et il s'est reproduit comme il se voyait, bon bourgeois de la province, qui n'a d'autre ambition que de voir se renouveler les jours, pareils à ceux qu'il a déjà vécus.
Andrieux a fait précéder l'œuvre de Colin d'Harleville, son ami, d'une préface où il raconte quelques anecdotes charmantes qui furent communes à l'un et à l'autre; puis il nous décrit la demeure patrimoniale du poète, ses habitudes et ses mœurs. Et en lisant ces pages finement remplies, on s'explique, encore mieux, pourquoi les comédies de l'auteur furent toujours si sagement écrites, sans émouvantes péripéties.
Ecoutons Andrieux.
Le jeune Colin avait achevé F Inconstant et désirait présenter la pièce à Mole qu'il connaissait. Il habitait alors au quatrième étage d'une maison de la rue Saint-Benoît, non loin du quartier où résidait Mole. Le grand comédien devait venir souper chez lui, avec Andrieux, car onsoupait encore, avant la Révolution. Après le repas, on lirait la
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comédie. Andrieux est très précis. [ petite, écril-il, mais proprette. Le l'odeur de la lessive de campagne; n'était pas élégante, mais solide. Le c posait d'un poulet et d'un plat d'épii de Colin; d'un entremets et d'un dess entrant, fut charmé de ces disposition 11 considérait, avec admiration, la vie empressée fi ce service, et son esprit s au milieu de cet ordre et de cette tn Comme il louait son Jeune ami de [ boui^eoise aisance : " — Oli ! répond: pour vous ce luxe de hasard. Quand i avec mon ami Andrieux, nous ne aussi magniliques. » Andrieux rai l'attitude de MoIë pendant la lecture; d Le comédien ne comprenait pas, tout situations de chaque scène; il se t'aisii tirades, il y réQéchissait et voulait qu en précisât ponctuellement le sens, L\ dant, lui plut, et déposée au Théàtrey fut jouée.
Cette narration vaut, comme témo vie d'un homme de lettres de cette celle d'un comédien, et non des n acceptait une politesse bourgeoise inconnu. Beaucoup d'hommes de le!
de cette manière, rappelant l'existenci et de Racine à leurs débuts, tout à I tions, n'escomptant point la gloire, .
fût échue. Ces mœurs changèrent bie qu'Alexandre Duval, en ses préfaces écr cune de ses pièces, parle de ses déjeu eaux, avec ses amis, pondant le Consu plus la même simplicité. Le luxe éta
besoin pour les écrivains, surtout lorsqu'ils fréquentèrent les grands fonctionnaires qui aimaient leur compagnie.
Andrieux ajoute à ce tableau la description d'un séjour fait à Montvésin, près de Maintenon, au domaine de Colin. La maison d'habitation était modeste, agréablement située dans une vallée qu'arrosait TEure s'écoulant doucement, sous l'ombrage des grands arbres du jardin. Colin lavait reçue en héritage de son père, très fier jadis de cette demeure qu'il avait fait construire, de ce jardin qu'il avait fait planter. Et le père s'y était complu autant que si c'eût été au château de Versailles, et le fils également. En ce séjour charmant, le poète, satisfait de son bonheur, eût-il pu écrire des comédies d'une trop vive satire? La vie lui souriait, et lui-même souriait à son œuvre; et lorsque, voulant enfin attaquer les vices de son temps, il écrivit les Mœurs du jour^ ce ne furent que des critiques anodines, quelques remarques émoussées sur les toilettes des femmes.
Les femmes, veux-tu dire? Ah ! s'il en est encore Qui chérissent le goût, les mœurs et le bon-sens, Que d'autres je retrouve, après cinq ou six ans. Oui, que j'avais pu voir modestes, ingénues, Qui, lestes maintenant, et presque demi-nues...
(Acte I"", scène vu.)
Là, encore, c'est l'homme doux de la bourgeoisie qui parle, l'homme bienveillant, qui ne s'emporte point en colères terribles, qui constate un changement sans trop s'en offusquer. Puisque la société est ainsi faite, il l'accepte comme elle est. On retrouve l'optimiste; car cette société, ces femmes coquettes, ne pourraient-elles pas être pires? Voilà
Colin, — non un censeur des vices de son temps, mais un auteur affable, vivant simplement, comme on vivait, alors, dans la bourgeoisie provinciale.
Andrieux aurait eu plus de malice, plus de causticité, si la politique ne Teût pas absorbé et détourné de ses travaux de poète comique. Ses comédies, qui ont suivi les Etourdis, n'ont pas été dignes de cette première œuvre, et Geoffroy, jugeant l'auteur, ne le classe qu'au troisième rang parmi ceux de cette époque. Ses contes, ses épîtres en vers, œuvres d'un moraliste qui juge et critique, ont plus contribué à sa renommée que ses comédies. En ses préfaces, — il en avait fait pour les autres, il en lit aussi pour lui, — on discerne bien l'homme même. 11 était né satirique. Avec des loisirs, il aurait conçu et produit des comédies de verve moqueuse. Il ne lui échappe pas que les auteurs, ses contemporains, depuis longtemps pusillanimes, émoussent tous les traits de leurs satires, avec une tendance à esquiver le mot propre. Il s'explique. Est-ce leur faute, dit-il, ou celle du public? Et il accuse le public. A-t-on considéré, ajoute- t-il, une salle de théâtre à une première représentation? Les auditeurs y semblent inquiets, n'osant se livrer aux applaudissements. Ils redoutent le mot cru, un trait de mœurs profond qui éclabousserait le décorum de la société. Molière risquait le mot et la satire de ses comédies allait jusqu a la cruauté. Il s'attaquait à tous les vices où il les voyait, chez les grands seigneurs comme dans la bourgeoisie. Il vengeait la vertu délaissée, et il trouvait, parmi ses approbateurs, le roi lui-môme. La différence était grande sous le Consulat, puisque les pièces de l'ancien répertoire étaient corrigées, avant de paraître en scène. C'était donc la faute de Bonaparte, si Thypo-
crisie recommençait dans le monde, et si les auteurs, pour iHre joués, se montraient si prudents et si bénins. [Préface de « la Suite du Menteur ».)
Lorsque de Colin, on passe à Picard, on est ébloui de la verve, de l'esprit, de la pénétration de l'auteur. On s'est promené avec le premier, dans des allées droites, bordées de ramures alignées et bien émondées par le sécateur. Avec le second, la promenade est tout autre, découverte, variée, allant un peu au hasard en des allées sinueuses, mais toujours en plein soleil.
Picard s'attache aux passions du jour. Il les décrit, les censure et sVn amuse, et il en amuse ses auditeurs. Sous la Révolution, lorsque la religion était proscrite, lorsque la vie cloîtrée était attaquée, il compose les Vintandines. Ce ne fut peut-être pas très louable, mais il était jeune et voulait parvenir. De cette pièce, en effet, date sa renommée. 11 vit, ensuite, sous le Directoire, les bassesses procurer les meilleures places, la corruption s'étaler avec cynisme, la vénalité surpasser le talent, et il écrit Médiocre et Rampant. Le vertueux Laroche s'écrie :
Ainsi donc travaillez. A force de talents Mi'*ritez des emplois, vous perdez votre temps. D'en être digne ou non, bien fou qui s'embarrasse; Sachez Ilatter, ramper, vous aurez une place. C'est le plus sûr moyen. Dorival Ta choisi ; Et ne voyez-vous pas comme il a réussi !
Alors, sous le Consulat, lorsque les agioteurs, les tripoteurs d'affaires, sont déconsidérés, lorsque l'honnêteté essaie de refleurir, c'est eux qu'il fouette en sa comédie, Duhautcours ou le Contrat cT union. Il marque d'infamie Tastuce de ces aigrefins qui,
par leurs combinaisons scélérates, r nCtes gens'. Il fait, comme on l'a di temps.
C'est en son œuvre, que se trou l'époque. )l est né à Paris, spiriti amusant. Non seulement les titres t ne ressemblent pas à ceux de Ci comédies elles-mOmes ont une autre i veioent, de la raillerie, et surtout di par cette qualité qu"il brille. Ses per a vus vivre, il les a entendus parle reproduit. (Juand il composa /a Pe les provinciaux, venus à son théâtre que Picard connaissait leurs voisins cret l'avait mis au courant de leurs p H prend, d'ailleurs, son bien un peu [ Molière, qu'il rappelle souvent. U une lecture, lui fournissait la matière Fait-il les Tron Maris? C'est l'idée d qu'il a mise en scène : un mari fâcbe; un mari trompé qui s'accomi un mari trompé qui l'ignore et se ir autres. Monsieur Musard, il le doit sation avec un passant. S'amuser, li