David (1748-182o
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il fut tué en duel, laissant à sa femme son fils, qui n'avait pas dix ans. L'enfant étudiait les belles-lettres au collèg-e des « Quatre-Nations ». Mais, un jour, sa mère, une parente de lioucher, — le peintre si longtemps à la mode, — l'envoya porter une lettre au vieil artiste, et l'écolier, ébloui par les toiles suspendues aux murs de l'atelier, se sentit, soudain, attiré vers la peinture et voulut être placé en apprentissage chez celui qui l'avait fasciné 11 n'y resta que quelques mois. La vogue abandonnait Boucher; les goûts du siècle se tournaient contre lui. Le maître envoya donc son petit neveu chez Vien, dont l'art avait une tendance toute différente de la sienne.
Le rêve du jeune David, comme celui de tous les élèves, était d'obtenir le prix de Rome. Il surgissait en lui des désirs de révolte contre l'enseignement alors distribué, et à Rome seulement, pensait-il, ses aspirations trouveraient leur issue. Il concourut une première fois et échoua ; une deuxième fois, il échoua de nouveau; une troisième fois, il échoua encore. Le désespoir troubla son esprit. Il s'enferma dans la petite chambre qu'il occupait au Louvre, chez Sedaine, et il résolut de se laisser mourir de faim. Sedaine ne le vit point de plusieurs jours. Inquiet, il alla frapper à sa porte. Il fut obligé de frapper plusieurs fois pour se la faire ouvrir et il aperçut le malheureux garçon, les traits décomposés, se soutenant à peine, en proie au chagrin le plus profond. Lorsqu'il apprit la raison de cet état, il réconforta son petit ami, l'encouragea, en lui donnant l'espoir d'un prochain triomphe. Et David reprit ses études.
En ce temps-là, W° Guimard, la célèbre (hinseuse de l'Opéra, se faisait construire une demeure somptueuse, chaussée d'Antin. Fragonard en avait
commencé la décoration, mais il rompit bientôt avec la danseuse, et elle appela le jeune David qu'elle connaissait pour continuer l'œuvre du peintre. David était pauvre. Le nécessaire lui manquait souvent. Il reçut avec joie cette aubaine inespérée. Il put aciiever l'œuvre de Fragonard,etau concours du grand prix de peinture, il l'emporta, enfin, sur ses rivaux et resta vainqueur.
A Rome, au centre des plus beaux musées de l'Europe, il fît un choix parmi les grands maîtres qui lui devaient servir de modèles K Le monde des arts était impressionné des récentes découvertes des savants, des travaux de Mengs et de Winckelmann. On admirait les statues, les bas-reliefs, sortis, tout frémissants de vie, des fouilles entreprises. David, qu'un instinct de réforme poussait vers les beautés simples de l'antiquité, les étudia, y trouva la conlirmation de son idéal et devint, dès lors, un sectateur fervent de l'art antique. Il copia, il dessina les bas-reliefs, il emplit ses regards des lignes si pures de leurs contours ; il refît l'éducation de ses yeux et de sa main. Son dessin en acquit une irréprochable noblesse. Les formes, que traçait son pinceau, possédaient une élégance que, depuis un siècle, on ne connaissait plus. Rien de factice, rien d'imaginé en elles. Ses personnages, calqués sur la nature, comme ceux des bas-reliefs, se développaient en une attitude qui donnait à leur beauté un épanouissement
1. Gazelle dcK lieniix-Arta, t. VII, on lit : <> Lr-s talents les plus niàles m; se produisent pas, en génr-i-al, d'une venue et leur physionomie ne s'accuse guère que dans l'âge im'ir. Aussi David, dans sa jeunesse, a él6 séduit par l'art de Bouclier. Il a pu dire avant son départ i)Our Home : « L'antique ne me séduira pas ; l'anticiue nian((ue d'action, ne remue point. M. Delesclu/.e .nous le montre à Parme devant li; Corrége : « J'étais aveugle », s'écrie-t-il. Arrivé à Rome, ses yeux s'ouvrent ; sa vocation se révèle, et il commence à comprendre l'antique. Les œuvres de la période romaine sont celles qui l'attirent le plus. »
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radieux. Ce qu'avaient trouvé, par leurs elforis, les grands artistes de la Grèce, il tâchait de le reproduire comme ils l'avaient créé, sans y rien cliantier, sans y rien reprendre. Pour lui, c'était la beauté absolue. Et puis, il était lié d'amitié avec Canova, qui cherchait, eu sculpture, les réformes que David voulait en peinture. Ils avaient les mêmes admirations de l'antique dont la synthèse leur paraissait très élevée et très noble, et ils s'encourageaient l'un l'autre à une révolution qui leur seml)Liit urgente. Tant qu'il fut élève, David ne rompit point brusquement avec les principes de l'école. 11 se Ijornait à modifier son dessin, d'après sa nouvelle esthétique. On le constate dans la magnitique copie de la Chie de Valentin, dans son tableau de la Peste, envoyé au lazaret de Marseille. Ses camarades, cependant, n'osaient louer son travail. Le leur ressomldait si peu à celui de David! Mais un jeune sculpteur, Giraud, qui était à Rome, pour le moulage des beaux modèles réunis au Vatican, rompit le silence et se fit approuver, en disant bien haut : « Voilà qui est très beau, Messieurs; pourquoi ne pas le reconnaître ? »
A son retour, à Paris, en 1780, David obtint des commandes de l'Etat ^ le Serment des Horaces, ensuite Junius Brutns recevant les corps de ses fils qu'il a condamnés à mort. Avant de composer les Horaces, il refit le voyage de Rome, afin d'y copier des Romains et d'avoir le fac-similé des armes, celui du costume des combattants et le plan des édifices à placer dans son œuvre -. C'était une nouveauté. La
1- Cl- fut à ci'ltiî épjqui! qu'il épousa Mlle Pùcoul, la lille de larchitecle, ulreproneurdcs bâtiments du roi.
-■ Le ScriHcnl des Horaces. qw possède le Louvre, fut exécuté à Iloiue,
belle société s'engoua du tableau et se prêta aux changements que les élégantes et les jeunes gens adoptèrent, la chevelure flottante et sans poudre, les chaussures sans talons, les étofles collantes sur le corps, les meubles carrés et lourds, au lieu des meubles arrondis et légers que Ton faliriquait depuis la Hégence.
Ce tableau des Iloraces, l'intendant des Beaux- Arts, d'Angivillers, ne l'approuva (joint, tout à son concept de la peinture, alors dominante ; et puis il le trouvait trop grand. Critiques étroites et mesquines ! David répondit : « Eh bien! Monsieur, prenez des ciseaux et raccourcissez-le. » Certes, elle devait être, pour Tintendant, œuvre incorrecte, cette toile, dont le dessin des personnages était calqué sur la nature, en toutes ses parties ; cette toile où la forme des mains, des pieds, des jambes, celle du torse, l'ettort des muscles, le port de la tète, le mouvement des bras, étaient pris sur le vif. La convention académique en était écartée. L'œuvre n'était qu'une représentation fidèle de la vérité, qu'une étude attentive de la réalité. Et de même de Bru tus '.
David devint ainsi le chef dune école nouvelle. 11 conquit bientôt des adhérents. La jeunesse se joignit à lui, accueillant sa doctrine et son style, ne cherchant, dans la peinture, qu'un motif d'honorer
dans l'espace de quinze mois. Quand il fut terminé, en août 178o, David le fit exposer dans son atelier où une l'ouh; inuuense vint l'admirer. Le Pape avait demandé qu'on lui fit porter le tableau au Vatican. Mais David ne put accéder a ce désir, iordre de, le transporter à Paris étant arriv('.
1. « Dans le ii/'H«us, David s'applique à serrer, d'aussi près que possible, la vérité historique, et ce souci d'exactitude archéologique, alors dans toute sa nouveauté, eut hi plus grand succès. On se répétait avec admiration que la tète de Brutus était fidèlement copiée, d'après un buste antiqu.- du Capitole, la statue de Rome et le bas-re.ief de Roiiinlus et de Rémus sur les ■ monuments oi-iginaux. On étudiait, avec curiosité;, les costumes et le mobilier. 11 en avait emprunté les éléments et l'ornementalion à des vases étrusques. >. (André Michel. École française de David à Delacroix.}
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l'amour de la patrie, le culte de la lil)erté, le respect de la beauté corporelle. Le génie de David, façonné sur l'exemple des œuvres, issues de la Grèce antique, est alors devenu païen, comme le fait remarquer Charles Blanc. Il n'a rien de la poésie de l'art chrétien, de la douceur, de la mélancolie religieuses. Il exalte tout ce qui est humain ; il ne comprend pas le divin. Et le peintre se récuse lorsque le maréchal de Noailles lui demande un Christ. Les sujets de sainteté n'ébranlent en lui aucune libre. Son enthousiasme, son inspiration, ne s'éveillent qu'à la gloritication des mâles vertus sociales; son talent ne resplendit qu'en peignant le sacrifice de l'individu pour la collectivité dont se compose la patrie .
Sur la demande de M. de Trudaine, il entreprit la Mort de Socrate, lorsque le philosophe discourt sur l'immortalité de Tàme, entouré de ses disciples, au moment où l'esclave lui apporte la coupe pleine de ciguë, le breuvage mortel. Les critiques ont blâmé le ton de la peinture, trop léchée et troj) pâle, dans ce grand drame historique. Mais presque tous se sont accordés sur la magnilicence de la composition, sur ce noble style qui rend la scène si impressionnante. Socrate parlait, à l'entrée de l'esclave. Criton et Platon, ses deux disciples aimés, sont affaissés sur eux-mêmes par le cliagrin; et l'on voit disparaître, par une porte sombre, la famille du philosophe, après les adieux. Socrate continue de parler. 11 ne boira la ciguë qu'après avoir terminé son discours, quand il aura prouvé sa tran<{iiillil<' devant la mort et sa confiance dans la vie future. Il ne montre aucune jactance. Il demeure impassible, s'exprimant avec l'éloquence de celui ([ui n'a ])his
rien à craindro ici-bas '-M. de Triidaine, amplement satisfait d<^ cotto œuvre tîlorieuse, ne voulut s'en séparer à aucun prix. Il refusa toutes les offres.
Les grandes scènes de la Révolution, où David joua un rôle si important, donnèrent à son talent des sursauts d'émotion que l'on ne trouve point dans ses œuvres précédentes. Le Serment du Jeu de paume ^,V Assassinat de Lepelletier de Saint-Fargeau et celui de Marat renmèrent jusqu'au fond sonàme. Il n'est plus, alors, le peintre solennel d'un drame transmis par l'histoire, qui n'a frappé que sa pensée. Il est le peintre qui a vu, qui a ressenti le choc de ces faits considérables, qui a vécu dans la foule et en a subi l'afiolement et la colère. Mieux encore, en Marat, il est atteint dans son aflection ; il en était l'ami : et son tableau où il le représente en sa
1. Cela rappelle, dit Charles Blanc, le beau vers de la tragédie de Lernierre, où il est dit, en parlant de la mort :
Caton se la donna ; Socratc l'attendit. David l'avait peint tenant la coupe que lui oITrait l'esclave en pleurs: « Non. non, lui dit André Chénier, Socratc ne la saisira que lorsqu'il aura fini de parler. »
2. Le Serment du Jeu de paume n'existe qu'en dessins qui sont en cartons au Louvre. Chaque figure est dessinée en académie nue pour être ensuite recouverte du costume moderne. On distingue les tûtes de Mirabeau, de Barnave, de Dubois-Crancé et du P. Gérard.
Ace sujet M"" de Genlis écrit dans ses mémoires (T. IV, p. 102). « Je voyais plusieurs artistes parmi lesquels était David. Je n'ai point à me justifier d'avoir re^u ce dernier. Alors, il se Ijornait à être le premier peinti-e de l'Europe. Il n'était pas député et je le connaissais depuis six ou sept ans. Cependant, près d'un an avant mon départ de France, nous eûmes ensemble quelques discussions qui nous brouillèrent, et je cessai totalement de le voir. Louis XVI étant encore sui- le ti'one, David lit une esquisse du serment du Jeu de Paume, et par une insjiiration non divine, mais infernale, il y représente le château de Versailles frappé de la foudre. Je lui demandai raison de cette composition. Il répondit que cela signifiait la destruction du despotisme. Je lui représentai (jue cela paraissait signifier la destruction de la famille royale. Nous eûmes, à ce sujet, mic querelle très vive. Quelque temps après, je me moquai devant lui de la pompe de Voltaire, qui était, en .ellet, la chose la plus inepte et la plus complètement ridicule (|u'on ait vue à Paris, avant la fétc delà liaison. David avait composé le char d(! triomphe du cadavri! de Voltaire. Il trouva mes critiques fort impertinentes, et, de ce moment, cessa de venir chez moi. « j
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baignoire, mourant de la blessure du poignard, contient la répercussion de sa propre douleur. Los traits du mort, le ton du coloris, tout cela sort d'un pinceau qui suit l'impulsion vengeresse de la main; et cette œuvre saisissante restera immortelle.
Et, enfin, David, si passionné de liberté *, ne pensait-il pas, en composant la mort de Marat, qu'elle annonçait la chute de l'ère républicaine? Le coup était terrible contre les Jacobins, ses coreligionnaires. La tyrannie exercée au nom de l'égalité, cette tyrannie, qui leur semblait légitime, aux Jacobins haineux, n'allait-elle pas expirer, et ce rêve de résrénération sociale dont se berçaient les hommes.
!. Arnault. Souvenira fl'un Sexacft-naire. T. I. p. 268, cite celte anecdote très caractéristique, Arnault faisait visite à David pour avoir les dessins des costunies de sa pièce Marins h Minlnrries.
" Arrivé à la porte de David, je sonne, on ouvre. C'était lui. Je le salue. Il me rend alTectueusement ma politesse, mais tout à coup celte expression, de bienveillance disparait. Je vois sa physionomie qui, par elle-même, n'était rien moins que gracieuse, devenir plus rébarbative, à mesure que je lui expose le but de ma visite ; et lorsque imiûu, j'en viens à l'article du Métier de Pénélope : •■ Je n'ai pas de dessins pour vous, je n'ai pas de dessins pour quelqu'un qui porte ce que vous portez là ■•, me répondit-il de l'accent le plus brusque et fronçant ses terribles sourcils, tout en me frappant sur le ventre. Ci'tte boutade me force à m'examiner moi-même. Je m'aperçois que mon gilet est semé de Heurs de lys, ainsi que ma cravate, et que ce signe non équivoque de mon opinion fourmille jusque sur mes gants. « M. David, lui répliquai-je en riant, nous ne rougissons pas de ces marques-là, dans notre parti ; nous aimons même à les montrer, tandis ijue dans le votre les gens qui les portent, et il y en a plus d'un, se gardent bien de s'en vanter et pour cause », ajoulai-je en lui frappant sur l'épaule. >
La [lassion politique de David était si ardente qu'il ne craignit jioint, durant la Révolution, de prostituer son grand talent à composer d'ignobles caricatures, sur l'ordre du Comité de salut public. ■ Témoin, dit Wallon, dans son Histoire de l;i Terreur, celle qui représente une armée de cruches, conduite par Georges, mais lui-même par Milord Dindon: (Pitl). L artillerie se compose de seringues ; le reste y répond. Kt ces grossièretés n étaient pas le produit spontané de quelqu'une de ces imaginations déréglées, comme il s'en trouve à toute époque: elles étaient commandées par le Comité de salut public, elles étaient exécutées par le grand peintre David! Ex.-mpic qui montre jusqu'à quel point certains entrainenniits politiques peuvent déshonorer le génie et avilir le plus noble talent : l'auteur du Serment du Jeu de Paume, su ravalant au rôle de caricaturiste le plus abject ; Son nom n'est pas au bas de la sale image que j'ai citée, mais la pn.-uve en est dans les actes du Comité de salut public.
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alors maîtres du pouvoir, n'allait-il pas s'évanouir, ne laissant après lui que des ruines? Qui voudrait prétendre que ces craintes ne l'agitaient pas, tandis que, devant son chevalet, il traçait sur la toile les traits défigurés de son ami ? La répuldique était alors son idole. Il la comprenait triomphante, puissaute, magnifique, donnant à l'humanité une grandeur nouvelle. 11 la voulait comme celles de la Grèce. Pour les fêtes décrétées en l'honneur de la liberté, il avait tracé un programme majestueux et solennel, avec des chœurs de jeunes gens et de jeunes filles, de la musique partout et des bûchers immenses, projetant au ciel leurs flammes, en signe d'allégresse. Délaissant la peinture, il s'était livré tout entier à son rôle politique, et on ne le vit transformé, reprenant son influence d'artiste, qu'au temps du Consulat.
Au coup d'Etat de Thermidor, il avait été emprisonné au Luxembourg et, durant son incarcération, il avait j^réparé, en pensée, son grand tableau des Sabi?ies. Dès qu'il fut achevé, aux derniers mois de l'an IX, l'œuvre provoqua un grand émoi parmi les artistes. Presque tous critiquèrent la séquestration du tableau dans l'atelier du peintre, où l'on n'était admis qu'en payant un droit d'entrée '. Ils igno-