‹ La société française pendant le consulat (volume 5)Chapitre 16 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SoMMAiRK. — S 1''. — Tableau de Girodet : le Sommeil d'Endymion. — Son ambition de célébrité. — Sa poursuite inlassable du beau, du mieux, dont il n'est jamais satisfait. — Le tableau de M"" Lange. (En note: Une lettre). — Le tableau, d'après Ossian, pour les salons de la Malmaison. — Appréciation sur ce tableau du journal le Puhlicisle. — Les éloges de Bonaparte. — La manière de vivre de Girodet ; il n'est pas avare, il est maniaque ; sa coquetterie ; sa simplicité. — Sa manière de travailler.

SoMMAïKn:. — § 2. — La famille de Gérard. — 11 épouse la sœur de sa mère. — Son tableau : Psyché et l'Amour : son tableau : liélisaire. — Il se lie d'amitié avec Isabey, qui le soutient de sa bourse. — Pendant le Consulat, la renommée lui arrive. — Il peint les grands personnages de cette époque. — Son portrait de M"' Rècamier. — Ambition do s'instruire. — Son caractère modeste ; il aimait son chcis soi, ses aises. — Il devient à la Restauration le peintre des Bourbons. — Il aimait à recevoir.

Sommaire. — § 3. — La famille de Gros, famille de peintres en miniature. — Vivant dans les ateliers de sa famille, Gros prend goût à la peinture. — Sa mère devient veuve et pauvre, ruinée par la Révolution. — Pour se perfectionner et trouver des ressources qu'il n'avait pas en France, Gros part pour l'Italie, gagnant de l'argeut. en faisant des portraits en miniature. — A Gênes, il se fait présenter à M"" Bonaparte par Faypoult, fonctionnaire important de la républic[ue. — 11 plaît à M"" Bonaparte, qui l'emmène à Milan où elle doit le présenter au général, dont il veut faire le portrait. — Il est bien accueilli par le général; il gagne ses sympatliies.— Celui-ci l'attache à son étatmajor. — Au départ de l'Italie de Bonaparte, Gros revient à Gènes. — Il s'y trouve, au moment du siège, dont il subit toutes les privations et toutes les horreurs. — Le siège levé, il part

pour Marseille où il tombe malade. — Il se rétablit, revient à Paris, et expose son tableau de Saphn. — Soa nom, à la lin, sort de l'obscurité. — Il retrouve les sympathies de Honaparle. — Il concourt pour faire le tableau de la bataille de Xaznrelh ; son esquisse est adoptée. — Bonaparte lui commande le tableau des Pestiférés de Jafja. — Engouement du public pour cette toile. — Un bouquet lui est offert; vers lus par Girodct. — David veut réagir contre l'enthousiasme du public pour Gros.

— Ses lettres à Gros : il l'incite à revenir à lanliciue. — Qualités de la peinture de Gros. — Portrait du peintre. — Il se marie. — A la fm de sa vie, il regrette l'essor donné à la peinture des jeunes artistes, contraire à celle de David. — Ses regrets ; ses tourments ; son désespoir ; il se suicide.

Sommaire. — § 4. — Le genre de la peinture de Guérin. — Ses tableaux ont du succès, parce que le peintre cherche, en ses sujets, des allusions à l'état de la société. — Engouement de la bonne compagnie pour son tableau de Marciis Sexlus. — Egalement pour celui de Phèdre accusant Ilippolyte. — Tendance de Guérin à se rapprocher de l'antique.

Sommaire. — § 5. — Prud'hon est fils d'un maçon de Clunv.— Lauréat de l'Académie de Dijon il est envoyé à Rome. — Il se marie. — Caractère détestable de sa femme qui le rend très malheureux.— Sa pauvreté. — Pour vivre, il dessine des vignettes.

— L'opinion de David sur son talent. — Pendant quelque temps, il quitte Paris pour aller en Franche-Comté où il connaît Frochot. — Dans un dîner avec Frochot, au cours de la conversation, Prud'hon trouve l'inspiration de son tableau : la Justice poursuivant le crime. — Séparation avec sa femme. — Ml'' Mayer devient son élève, et en même temps sa consolation et sou bon génie. — L'atelier de la jeune femme à la Sorbonnc est contigu à celui de Prud'hon. — La vie commune des deux artistes est rompue, lorsque l'Etat reprend en Sorbonnc, les ateliers d'abord accordés. — M"= Mayer se figure, dans cette mesure, qu'il y a blâme indirect de sa conduite ; elle se coupe la gorge. — Désespoir de Prud'hon ; il meurt de chagrin.

§ 1". — ( llRODKT

Orphelin de bonne heure, Louis (lirodet ' fut adopté pat" son oncle, le D' Trioson. dont il prit lo

1. Anne-Louis Girodet de Roussy, dit de Trioson, né i"! Monlargis le 5 janvier 17G7, mort à Paris en lt*2i. Il fit son c'ducalion à l'aris. Son ]"•<■>■ ■ i •■'

nom, et il signa (Jrirodet-Triosou. Sa famille le destinait à la carrière militaire, mais il voulut être peintre, et il entra, camin^ élève, dans l'ateliei' de David. Il y travailla beaucoup et s'y fit remar([uer parmi ses camarades. En 1789, à vingt-deux ans, il remporta le prix de Rome, d'une manière peu loyale toutefois, se servant d'une canne, évidéedans sa longueur, pour introduire d;inssa loge des esquisses préparées ciiez lui. Gérard s'en aperçut et le lui fit comprendre. « Sans doute, répliqua Girodet, mais les Grecs n'y sont plus. »

Il se trouvait à Uome (1793) au moment de l'échaufTourée dans laquelle périt Basseville, agent de la Convention, et craignmt pour sa vie, ainsi que d'autres élèves, il s'enfuit à Naples, puis visita Venise, Gènes, Florence.

Pendant son séjour, comme pensionnaire de France, à Rome, il composa le Sommeil d'Endfjmion, ouvrage qui lui attira des éloges, à Paris. Il avait obtenu de Ménageot, alors directeur de l'Académie, qu'il dirigerait ses études à sîi guise, n'adoptant pas la doctrine de David, partout respectée. Son Endt/m,ion est, en effet, le contraire des compositions de son ancien maître, n'empruntant rien à l'antique, s'offrant comme un rêve d'une grâce infinie, comme l'image du chaste amour d'une déesse pour un jeune berger endormi. Le paysage est enveloppé d'une atmosphère vaporeuse oîi semblent flotter les personnages du tableau ; seul, un rayon de lune, à travers le feuillage écarté par le zéphyr, tombe sur le visage de l'adolescent que Diane admire avec amour.

directeur des domaines d'Orléans. Il meurt: son oncle, le D'' Trioson, médecin des tant<'s du roi, devient son tuteur, puis sou père adoplif. Sa mère, née Cormier, était fille d'un banquier, expéditionnaire à la cour de Uome.

Girodet se révélait tout eutior dans cette (liiivni d'imagination et de mystère. D'une nature point expansivc, mais amoureuse, clierchaiit, en ses conceptions, à donner une issue à son rêve, il s'absorl>ait en soi, et sa pensée jamais satisfaite le tourmentait et le forçait à recommencer, à reprendre, sans fin, l'œuvre presque achevée. L'ellort, en lui, était intense. 11 repoussait l'idée vulgaire qui vient d'elle-même : il n'en acceptait jiucuiie qui ne lui eût pas causé mi pénible enfantement. 11 voulail l'inimaginable; ce qui faisait dire à David à son sujet : « Quand on regarde les œuvres des ,L;rands maîtres italiens, il semble que ce soit un plaisir de faire de la peinture ; mais, quand on regarde celle de Girodet, il semble que la peinture soit un travail de galérien, » Et cachottier, il s'enfermait en son atelier pour composer un tableau, n'y admettant jamais personne qu'au jour par lui décidé, peinant môme la nuit, sous la lumière de lampes construites exprès, ne lâchant point son travail quil n'eût atteint l'idéal poursuivi '.

La tension imposée à son cerveau, ses essais multipliés de compositions, influaient sur sa santé déjà débile, le rendaient d'humeur chagrine et empêchaient qu'il ne fût heureux. Son ambition de célé-

1. M''" DiTc.HKST, M('tiii>irfs sur Jiisi'phiiic, i. Il, i>. 20o.

Au sujet (lu peintre Girodet, elle explique pour(|uoi, dans (|ueIf|ues-Mns • le ses plus beaux tableaux, on a critiqué avec justice un coloi-is sombre et vcrdùtre. « UarenienI content de ce qu"il faisait, dil-elle, il ré liée hissait constamment au moyen de l'aire mieux. Au milieu de la nuit, .saisi d'une sorte de lièvre iuspirati-ice, il se levait, faisait allumer les lustres suspendus dans son atelier, i)laçait sur sa tète un énorme chapeau couvert de bougies, et dans ce comique costume peig-nait des heures entières. Peut -on le blàmei' de cette bizarre manie, lorsqu'on sait que le DiUmic et ICiulymioii furent peints ainsi '? Celte déliance de lui-mémo qu'il portait à rextréme lui a causé des cliag-rins très vifs qui ont, dit-on, <-onimencé il détruire sa santé. Il ne croyait jamais avoir atteint la peilection «pic tout le nioiulc reconnaissait dans ses immortels ouvrages, et le regret de n'y pas i)arvcnir empoisonnait sa vie. "

brité augmentait; cet état de malaise. Il la poursuivait ardemment, sans se lasser, la voulant non pour la fortune qu'elle lui eût apportée, puisqu'il était riche, — trente mille francs de rente, — mais pour la satisfaction de son orgueil d'artiste, pour n'être point confondu dans la foule anonyme. C'est pourquoi il s'aflectait de toutes les critiques \ les supportait impatiemment, surtout s'il s'apercevait que la jalousie ou l'ignorance les inspirait. Et néanmoins, point envieux, bienveillant pour ses rivaux, louant leurs œuvres, se réjouissant de leurs succès, s'associant aux démonstrations faites en leur honneur, comme après la Bataille d'Aboiikir de (iros et la Phèdre de Guérin ^,

i. AiîXAiLT, Souvenirs d'un sexngi'naire, t. II, p. 54 :

" Né avec un teinpéramenl bilieux, Girodet était irritable au dernier point. Sa haine pour la critique ne le tourmentait pas moins que son amour pour la gloire. L'émulation n'était en lui (jue de la jalousie. Il avait cependant assez de talent pour n'être pas jaloux. «

i'. Il avait pour sou tuteur, son péi-e adoptif, une profonde vénération, et il entreprit, pour le lui oflrir, le tableau d'Hippocnilc refusant les présents d'Artaxercès. A la mort de M. Trioson, le tableau, par testament, fut envoyé à l'Acadé-mie de médecine de Paris. Kn 17110, il avait fait le poi-trait de M"" Lange, l'actrice du Tlu-àtre-Français, devenue M'"" Simon. L'actrice ne trouva pas son portrait resseHd)lant et en lit chez elle des critiques assez peu mesurées. Girodet, en l'apprenant, entra dans une véritable fureur, et, lorsqu'il reçut une lettre de cette dame qui lui demandait le portrait et le prix qu'il croyait devoir lui appliquer, le peintre brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le tout dans une caisse qu'il expédia à .M"' Lange. Il exagéra sa vengeance, en la peignant en Danaé recevant sur son corps nu une pluie d'or. Puis, sur le devant de la toile, il dessina un coq d'Inde qui était le portrait fi'appant du mari.

On faisait alors circuler les vers suivants :

En vain, dans ce produit d'un vil ressentiment. Le peintre a prétendu se laver d'une offense. Il a, jjour un pou d'or, dégradé son talent, Blessé les bonnes mœurs, le goût, le sentiment, Livré de la beauté le voile ;i la licence,

Et prouvé jusqu'à l'évidence.

Qu'il est bien plus aisé d'être avare et méchant Que de faire d'un ange un portrait ressemblant.

. Voici une lettre reçue de M. Brinquant (54, rue de Prony) au sujet du tableau représentant SI"" Lange :

« C'est moi qui possède le tableau de Girodet représentant M"' Lange en

Quoiqu'il perdit beaucoup de temps à composer des croquis et des vignettes, pour les classiques édités par Didot, ses tableaux étaient toujours loniiuement préparés, et; portaient la marque du travail incessant de son imagination. Fontaine, l'architecte avait été chargé par Bonaparte de la restauration et de la décoration de la Maliiiaison. A Girodet, il demanda un tableau dont le sujet devait plaire à cet esprit amoureux de poésie : la Victoire conduisant les ombres glorieuses des généraux français à,i\\^ le palais dOdin. L'œuvre fut exposée au salon de l'an X et souleva autant d'admirations que de critiques. Les journaux de l'époque s'y arrêtèrent avec complaisance, et, parmi eux,/r Puhliciste se montra équitable. Après avoir loué les ouvrages précédents du peintre, et principalement VEndymion, le journal présenta le résumé de tout ce qui s'écrivait sur l'exposition de Girodet. « ...Aucun objet, disait-on, n'y avait de couleur; l'atmosplière était sale et obscure, et, bien loin d'habiter un lieu de délices, nymphes et héros étaient plongés dans les plus

Danaé, qui reçoit une pluie d'oi-. Tableau, signé Girodet, et parfaitenicnl auliicnlique.

« Ce talileau me vient de ma mère, qui Tavait reçu en legs de M"" Chalillon. son amie. M. Chatillon, son mari, était élève de Girodet ; il a gravé beaucoup de ses tableaux et parlait souvent à ma mère de la fameuse histoire du portrait de M"" Lange.

« Le tableau est parfaitement conservé. M"" Lange est assise sur un grabat ([ui est callé par des tuiles, pour expliquiM' l'obscurité de sa naissance. !-;il(' est nue et tient un miroir de la main gauche. Ce miroir est fendu par une pièce d'or qui tombe ; de l'autre main, elle tient un châle bleu ; à gauche, s'avance un gros dindon dont l'un di!S ergots est orné d'une bague. Ce dindon est poussé par un amour. C ■, dindo.i est le portrait de Talieyrand. Dans la partie droite, une tète de satyre, que l'on dit être son mari, reçoit un louis d'or qui lui cache l'œil. En haut, des toiles d'araignée ; sur le lit des couvertures malpropres et déchirées.

" L'or tombe à Ilots et blesse une colombe qui s'envole couplée avec une autre.

"Le cadre est du temps, avec([uatre niédaillons à chaque coin, ri-présenlanl : 1° Di>s bètes à cornes, un Ixi-uf, des colimaçons ; i' Mulicr formoK.t xiiperné dcsinit in jiiscein, etc., aie... •>

ni LA SOCIETE 1-RANÇAlSE PENDANT LE CONSULAT

épais brouillards... Les passe-temps auxquels se livraient ces sauvages ne trouvaient aucun approbateur : ainsi ces boissons enivrantes dont les uns se versaient des rasades, que d'autres rejetaient de leur bouche, avec des attitudes et des expressions de physionomie, toutes burlesques et chargées. Et que dire de ce héros de corps de garde, entrant dans cet Olympe, tambour battant, pipe allumée ; de ce jeune chasseur faisant servir le sabre d'honneur, qu'il a reçu, apercer de part en part, pour les beaux yeux d'une Malvina, la nuque et le cou de son oppresseur ? Un Elysée où se passent de pareilles scènes, ajoutait-on, donne plutôt l'idée de la Taverne du Ténare. Ce mélange d'héroïque et de burlesque paraissait aux auteurs mal répondre à cette inscription : Hommage à Napoléon Bonaparte! Sint consii/e dignèe^ s'écriaient-ils, avec reproche. Enfin, ils s'inquiétaient de la destination d'un tel ouvrage, fait pour figurer, en pendant, avec un sujet rival, traité par Gér.ird, si correct en son dessin, si noble et si simple dans ses conceptions, si soigneux pour les efiets, et le plus souvent si heureux dans son coloris... Mais, observe le Publiciste, en toutes ces critiques, il n'était pas question de la figure capitale du tableau, de la figure d'Ossian ; du groupe des généraux ; de la Victoire qui plane sur eux ; des femmes qui jouent sur les harpes ; de celles qui, avec des coupes et des fleurs dans les mains, nagent dans les nuages où elles sont à demi plongées. En s'y attachant, la critique, sans perdre ses droits, dit encore le même journal, pouvait se tourner souvent en éloges. Certes, ces corps de femmes sont beaux et véritablement élyséens. La délicatesse de la structure ne s'y fait pas moins remarquer, que l'élégance des formes. Celles qui

tiennent des harpes ont bien toute la légèreté et la transparence des corps plongés dans un air subtil, et celles qui nagent dans une atinosplicre inférieure participent aussi, comme elles le doivent, à une nature aérienne. La figure d'Ossian est belle, et son action est noble et pathétique. Si la figure de la Victoire était posée, elle ne mériterait que des éloges. Elle est belle, mais elle est lourde ; et, placée comme elle est, à la partie la plus élevée du tableau, elle l'écrase... Girodet doit craindre de se familiariser avec le bizarre ; il ne doit pas ambitionner d'être le peintre des difficultés. »

Aujourd'hui, il est admis que la composition de Girodet est supérieure à celle de Gérard. Girodet a tout créé, tout imaginé. Tout, en son œuvre, semble l'image d'un idéal imprécis et fabuleux, inspiré de la lecture d'Ossian ; le développement d'un récit poétique que lui seul pouvait concevoir.

Il voulut connaître le jugement de David et appela sa visite. Le maître se fit accompagner de l'un de ses élèves, Delescluze. Us frappent à la porte de Girodet, et ne sont introduits qu'après un moment d'attente. « Celui-là est comme les lions, disait David, il se cache pour faire ses petits ! » Girodet cependant accueillit le grand artiste avec déférence, et s'écarta pour le laisser considérer l'œuvre en toute liberté. Inquiet, le visage tourmenté, attendant le mot d'approbation ou de blâme de son ancien maître, il suivait, sur la physionomie de David, l'impression produite. Et David gardait le silence, allant et venant le long de la toile, cherchant le mot nécessaire, la sentence juste à émettre. A la fin : « Ma foi, mon bon ami, dit-il à (iirodet, j'avoue que je ne me connais pas à cette peinturelà ; non, mon cher Girodet je ne m'y connais pas ;

je ne puis rien vous en dire ; excusez-moi. » Et, sentant bien qu'il blessait l'amour-propre de son ancien élève, il se retira.

Bonaparte, au contraire, complimenta le jeune peintre. Il aimait les poésies d'Ossian, on le sait ; et les figures éthérées des nymphes, les ombres des généraux, qu'il revoyait dans une sorte d'apothéose, produisaient, en lui, la même sensation qu'une lecture du poète. « Vous avez eu une grande pensée, lui dit-il. Les figures de votre tableau sont de véritables ombres. .Je crois voir celles des guerriers que j'ai connus. » Et l'artiste avouait que cette phrase courte du grand capitaine l'avait suffisamment payé de ses peines.

Ces critiques, cependant, le découragèrent. Girodet resserra davantage sa claustration, cherchant une revanche dans une œuvre émouvante. Durant quatre ans, il ne laissa rien sortir de son atelier. Mais, sa nouvelle œuvre achevée, il la montra enfin, en 180G. C'était une scène du Déluge, qui fut jugée digne du prix décennal, et l'emporta sur les Sabines. David, cette fois, approuva hautement la production du jeune peintre. Il l'admira, disant, qu'un jour, on viendrait l'étudier comme on étudie un tableau de Michel- Ange. Scène de tragique angoisse, que l'on pourrait croire inventée par Dante ; scène où toutes les difficultés de l'art sont accumulées et vaincues ; où l'artiste, pour démontrer sa science et son génie, a uni, dans la même catastrophe, un vieillard, un homme jeune et fort, une vierge flottant sur les eaux, une mère avec ses enfants ; grappe humaine, soutenue par une branche d'arbre qui ploie sous la charge et qui, par sa cassure, laisse tomber dans le goufire tous ces désespérés fuyant la mort. Le ta-

bleau, les premiers jours d'exposition, ne produisit pas un grand efiet. La foule, qui se pressait devant le cadre, comme elle s'était pressée devant VOssiafi du même auteur, n'avait pas l'imae-ination assez ouverte, pour être touchée par l'épouvante qui s'en dégageait. David en donnait la raison. « Girodet est trop savant pour nous, disait-il. Contentons-nous de copier la nature. N'exagérons rien en elle. Ça vaut mieux, cpiand ça vient tout seul... » Mais Girodet, en poète dont l'imagination n'avait point de repos, ne pouvait se contenter dune scène ordinaire du déluge, d'une noyade vulgaire. Il lui fallait pousser Té motion à l'extrême *, en donnant le spectacle du trépas de toute une famille enlacée, qui s'étreint avec l'énergie de la terreur, et qui, tout à coup, se sent choir dans les eaux mugissantes. C'est là le drame qui devait tenter la puissance de Girodet, et il en sut vaincre toutes les difficultés.

Ses autres œuvres appartiennent à l'Empire plus qu'au Consulat : les Funérailles d'Atala ; Napoléon recevant les. clefs de Vienne en 1808 ; la Révolte du Caire en 1810. Alors, à l'apogée de son talent.

1. Tliéopbile Gautier, dans ses Etudes sur le mus-'e du Louvre, a décrit ce tableau :

<> Dans la célèbre Scène du Déluge, lintérèt dramatique est ménagé, calcule, gradué avec le soin que mettrait le plus habile metteur en scène au tableau final d un acte à effet. Les eaux on» envalii la terre ; seul, un rocher émerge, couronné d'un ai-bre. A cette l)ranclie s'est attaché, d"une main, avec toute l'énergie du désespoir un homme portant son père sur ses épaules ; de lautre main, il tient, par le bras droit, sa femme qui presse contr»son sein un enfant enveloppé d un manteau.. De la tète à demi renversée dr la femme s'épanche une longue chevelure à laquelle se suspend un enfant plus âgé. La grappe humaine oscille misérablement au-dessus de 1 abime. Encore un effort et Ion gagnera le sommet du plateau. Ce ne sera pas le salut, car Dieu est implacable ; mais ce sera un moment de jtrève, un soupir de respiration dans l'horreur. O malheur '. la branche ploie, se brise, et tout le groupe si laborieusement écbafaudé, va crouler dans le gouffre, où flotte déjà, sous la transparence verte d'un»- vague, le corps bleuâtre (l'une jeune vierge, la sœur, la tille ainée peut-être de l'homme qui sent manquer à ses doigts, désespérément crispés, leur frêle et dernier appui.

le peintre fut considéré connue chef d'école *. Mais, à dater de cette époque, ses productions devinrent plus rares. Ses forces diminuaient ; sa santé était atteinte ; et dans son dernier grand tableau, Pxjgmalion et Galatée, en 1819, la décadence de son talent était manifeste.

Il habitait une vaste maison qu'il avait fait construire, où il avait accumulé une quantité fort grande de meubles de Boule, de bibelots de Chine, de livres rares. Par une bizarrerie de son caractère, craignant sans doute qu on ne détériorât ce mobilier précieux, il ne soutirait aucun balayage dans ses chambres, aucun ouvrier pour les réparations les plus urgentes de la maçonnerie et celles de la toiture, prétendant que la poussière et la pluie causaient moins de mal à ses meubles et à ses bibelots que le passage des ouvriers, ou des domestiques. Dans cette maison, quil quittait rarement, il était vêtu d'habits sordides, et il couchait sur un mauvais lit, dans une pièce dont les murs n'étaient recouverts que d'un crépi de chaux et dont la cheminée restait sans chambranle ^.

Voulait-il sortir, aller dans le monde, il ajffectait une grande coquetterie, se parait d'habits neufs, se parfumait de violentes odeurs. Dans le monde il était bien reçu, se rendant agréable par sa conversation, parlant bien, contant de nombreuses anecdotes, très instruit et fort intéressant avec ses inter-

1. Le Dirlioiinaire de Ciabet cite, parmi les poi-traits dus au pinceau de Girodel , celui de Charles de Bonaparte, le père de Napoléon, de M. Larrey, de M. Trioson, de M. de Sèze méditant la défense du roi, de M. de Chateaubriand au milieu des ruines de Rome, cin(|uante sujets environ, pris d'Anacréon, et gravés par Chatilicn, plus de deux cent cinquante, tirés de Virprile et de Racine, et dessinés pour les éditions de ces poètes à MM. Didot.

2. Ce n'était point de l'avarice, mais de la inanii», car il prêta à son fermiei-, atteint par la grêle, une somme de vingt mille francs.

locuteurs. Il avait écrit un poème en six chants, le Peintre, et dans les cérémonies auxquelles il assistait, comme au banquet réunissant les admirateurs du peintre Guérin, il lisait souvent un morceau de sa poésie.

Il était grand, maigre, blond, d'une belle chevelure en sajeunesse, mais, avec l'âge, devenu chauve. Sa bouche était large, ses lèvres épaisses, et les pommettes saillantes de ses joues donnaient à sa figure une expression de sensualité, que son àme passionnée et toujours agissante n'adoucissait point. Ses yeux, enfoncés profondément sous les arcades des sourcils, brillaient d'une clarté qui indiquait une intelligence ouverte ; et, n'eût été ce retranchement en soi-même, qui était l'habituel état de son caractère, il aurait été, dans une réunion, l'homme le plus recherché et le plus engageant.

Il mourut en 1824 d'une afïection gangreneuse de la vessie, qu'une opération de son ami, le D' Larrey, ne put conjurer. Lorsqu'il dut abandonner son atelier et s'aliter, il embrassa longuement du regard ses objets familiers, cette pièce toute empreinte de sa pensée, cette retraite où s'était écoulée sa vie laborieuse, et, au moment d'en détacher ses yeux, on l'entendit qui murmurait, au milieu d'un sanglot étouffé : « Adieu, adieu. Je ne vous verrai plus '. »

Voici, d'après Charles Blanc, les prix obtenus par quel ques ouvrag-es de Girodet, en différentes ventes :

Vente: baron Gros, 1836: portrait de Girodet à l'âge de vinjît-deux ans. Il l'échanjîea contre celui de Gros à leur

1. Il laissait à M"' Becquerel-Despréaux, sa nièce et son unique héritière, une fortune évaluée à liuit cent 'mille francs.

arrivée à Gênes. 11 s'est représenté en chemise, cheveux longs, chapeau f;ris. Prix : 899 francs.

Vente; comte Sommariva, 1839: PygmaUonet Galalêe. Ce tableau est également connu par les gravures. La statue est sur le point de s'animer ; le statuaire la regarde avec un sentiment de surprise, d'admiration et d'amour. Prix : 14,000 francs.

Vente; comte Perregaux, 1841: Tète de vierge, exposée en 1812. Le corsage est rouge-brun, brodé d'or. Prix : 3,155 francs.

Vente; Hichard W..., 1857: laBelle Elisabeth, modèle de prédilection de l'artiste. Prix: 3,100 francs. Ce tableau avait été adjugé, à hi vente de l'artiste, 9,500 francs.

Vente; Girodet, 1835: le portrait de Gros, peint par luimême dans sa jeunesse. Il est de grandeur naturelle, coiffé en cheveux longs et ajusté d'une draperie blanche. Ce portrait est un gage d'amitié réciproque, donné à M. Girodet en échange du sien, lorsque les deux peintres demeuraient ensemble à Gênes.

Esquisse très arrêtée pour la scène du Déluge. Elle est d'autant plus remarquable, qu'elle diifère du tableau par plusieurs changements dans la composition. Prix: 3,505 fr.

Vente ; baron Denon, 1826 : petit portrait en pied du premier Consul.

§ 2. — Gérard

Le père de Gérard habitait Rome, intendant du bailli de Sufl'reii, puis du cardinal de Bernis, à l'ambassade de France. 11 y épousa une belle Italienne, M"' Mattei, et de cette union naquit, en 1770, François Gérard. Sa famille en voulut faire un peintre et le fit entrer, à Paris, dans l'atolicr de Pajou, le statuaire, puis chez Brennet, un rival de Vien, qui n'encouragea point la vocation de son élève. Il en sortit pour suivre les cours de Patelier de David,

dont il n'eut qu'à se louer. Le grand artiste le savait pauvre, et il se fît aider souvent par le jeune commençant, dont il appréciait l'intelligence et la facilite d'exécution. Et cependant Gérard ne put jamais obtenir le prix de Rome et ne fut toujours que le second au concours '.

Lorsqu'il eut l'âge d'être réquisitionné et envoyé à l'armée, le maître, très influent alors et le voulant garder à Paris, le fit inscrire sur la liste des jurés du tribunal révolutionnaire. Gérard, pour se soustraire à ces redoutables et odieuses fonctions, simulait une maladie qui empêchait toute locomotion. Il avait un logement au Louvre et, dans les corridors du palais ou dans les escaliers, il affectait de marcher péniblement, soutenu par des béquilles, qu'il abandonnait dès qu'il se trouvait seul. Une fois, cependant, il fut rencontré alerte et vigoureux, par une dame de l'aristocratie, M°° de Wailly, qui, le connaissant, avait deviné le subterfuge. Gérard se crut perdu. Mais la noble dame, s'apercevant de

1. Mariette (t. UI), en son Abécédaire, publie une lettre de Guérin à Gérard, en date du 20 thermidor an XH, qui indique avec quel intérêt Gérard s'occupait des travaux de tous ses camarades à Rome, et le regret de n'y avoir pu aller comme pensionnaire de France. Guérin commence par lui dire que l'on ne comprend bien tout ce que comporte le mot de patrie que lorsi(u'on est à quatre cents lieues de ses clochers, (luérin parle ensuite delà société que voient les pensionnaires de France, «[uclques Français parmi lesquels M. Ilédouville. le frère du général ; et il ajoute : ■■ Xous nous promenons dans la villa Médicis comme des loups-gnrous, et, quand nous apercevons des femmes, nous sommes tentés de les prendre pour des oies ; excepté iM'i" Bouri, cependant, que nous voyons plus souvent et qui n'est point du tout une oie, tant s'en faut qu'au contraire. Je crains qu'à notre retour, on ne nous prenne, nous, pour des ours descendus îles Alpes et des ours mal léchés... Nous possédons Forbin, depuis quelques mois... Il vient ici manger ses cent louis (c'est ce qu'il dit), mais ils lui profitent bien. Il fait des études charmantes, ainsi que son ami Granet. Je crois que ce dernier a tout Home dans son porUM'euillc. Forbin a le projet d'un voyage en Grèce. Il n'est pas douteux, s'il le fait, qu'il n(; rapporte des choses fort intéressantes. Calamata fait une statue du Consul et Dupaty un Pliiloctèle de sept à huit pieds. Dans le premier, on trouve l'assurance et la grâce d'un talent facile ; dans le second, de l'énergie, une étude profonde et soutenue, en un iuot, du fonds. ■•

i'22 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT

l'effroi du peintre, lui dit aussitôt: « Oh ! ne redoutez rien, je ne vous trahirai pas. »

Il s'était lié d'amitié, chez David, avec son camarade Isabey, qui le soutint de sa bourse ; qui, confiant en l'intelligence de son ami, en sa perspicacité à découvrir le caractère de son modèle, voulut poser devant lui pour un portrait. Gérard en fit un chefd'œuvre. Le portrait en pied d'Isabcy, tenant sa iille à la main, fut remarqué de tous les artistes, admiré de tous les connaisseurs, et le nom de Gérard émergea de la foule. Il devint célèbre, après le portrait de M"" Brongniart, de la famille d'Auguste Brongniart, orfèvre habile en ce temps-là ; œuvre exquise, œuvre charmante par la souplesse de l'attitude, par la grâce dans l'expression du visage, par la délicatesse du coloris, par la distinction de l'ajustement, agrémenté d'une double ceinture autour de la taille. Ce fut une explosion de louanges, à ce point que David même devint jaloux de son élève. Et pourtant, ce n'était pas ce que voulait, ce que désirait Gérard. Pauvre et très pauvre, puisqu'il ne se nourrissait que de pommes de terre ; marié à la sœur de sa mère *, cette sœur plus jeune que lui de dix ans, lorsqu'il eut perdu ses parents, il ambitionnait quand même d'être peintre d'histoire, ce qui n'enrichit guère, et il exposa (1793) son tableau de Bélisaire ,^oHn,Rt, sur ses épaules, son guide piqué par un serpent. Ce Bélisaire n'.ivait pas la valeur de ses portraits ; on le trouvait froid et lourd ^ et

1. Une jeune et petite femme, avec de grands yeux noirs, dit M"'° Sopiiie Gay, et des dents éblouissantes.

2. Kotzebue {Souvenirs de Paris, t. II, p. 7(i) n'est pas de cet avis. Voici ce qu'il a écrit sur ce tableau de liiHisnire : « Gérard, cet excelli^nt peintre d'histoire, est aussi poète. Son liélisnire nous le prouve. Rien de plus poétique que la situation dans laquelle il a [)lacé, sur son tableau, cet infortuné vieillard aveugle. Cette liction déchirante, mais heureuse, lui appartient. Le

il resta invendu. Isabey vint à sonsecours, lui acheta le tableau pour le revendre, et lorsqu'il fut vendu, il lui remit la difTérence du prix.

Toujours persécuté du désir de produire une œuvre qui le classerait parmi les grands peintres, il entreprit sa Psijchè et r Amour, qui parut trois ans après Bélisaire (1798). Ce tableau, hélas ! n'eut pas plus de succès que le premier. L'Amour s'approche de Psyché, pour déposer un baiser sur le front de la jeune vierge. Or, cet Amour ne peut être que passionné, et il apparaît plutôt comme un petit jeune homme très sage, qui vient embrasser sa sœur avant de retourner à ses jeux. Psyché, c'est l'àme, l'être sensible qui doit être ému et tressaillir à ce premier effleurement de la passion ; et cette belle personne assise, devant laquelle se tient l'Amour, demeure inerte comjne si elle recevait une caresse de sa mère. Ainsi que le Bélisaire, la Psi/ché ne trouva point d'acheteur. Fontaine, l'architecte, et Le Breton, secrétaire de l'Institut, un ami de Gérard, se cotisèrent et, comme Isabey, à l'exposition du premier tableau, ils prirent la Psi/ché, en échange de six mille francs, qui devaient subvenir aux besoins toujours pressants de Gérard et

jeune homme qui servait de conducteur à Bélisaire vient de mourir de la morsure d'un serpent. Bélisaire continue de niarciier. Ce serpent est encore après le pied du jeune homme. Le soleil est près de se coucher. Le pauvre vieillard, privé de son conducteur, s'est écarté de sa route. La nuit approcIk' ; il tâche, avec son bâton, de retrouver son chemin et ne sait pas qu'il y a un précipice tout près de lui. Cette peinture cause une émotion inexprimable. Le spectateur en perd la respiration. On étend involontairement les bras pour empêcher ce vieillard de tomber dans le précipice, ou bien l'on se retire pour n'être pas témoin de sa perte... Gérard a fait aussi des portraits. Son génie a su faire un tableau de chaque portrait, qui, malgré l'illusion de la ressemblance, devient un morceau digne d'être conservé. J'ai vu chez lui d'excellentes peintures de ce genre. Par exemple, l'épouse du général Murât, s<vur du premier Consul, devant une table sur laquelle est un berceau avec son plus jeune enfant endormi ; le plus âgé joue sur ses genoux ; tous deux sont nus, fort intéressants. "

de son jeune ménage *. C'était le temps où, talonné parle dénuement, il composait croquis et esquisses, pour les classiques édités par la maison Didot. Période éphémère, au surplus. La renommée arrivait. Le portrait de M™" Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, de cette Joconde mondaine, suivant l'expression de Hamel, celui de M™" Barbier-Walbonne, celui de ]M""* Bonaparte, en 1709 ^, lui créèrent une célébrité que (îirodet n'avait pas encore. Entre eux, la rivalité commença ; rivalité et non jalousie, que Girodet ne connut jamais ^

Avec le Consulat s'ouvrit l'ère des grands succès pour Gérard. Les généraux les plus illustres, les grands fonctionnaires du gouvernement vinrent, chez lui, poser devant son chevalet; le général Moreau, le général Murât. Puis ce furent Lareveillière-Lépaux, et JM"" Tallien, et ^1"" Visconti, et Darcet, et Poisson, et Suard, et Canova, et Le Breton, et enfin M"" Récamier, la belle madame, qui mit l'atelier de (iérard tout à fait à la mode. Le peintre, d'ailleurs, se surpassa en cette œuvre difti-

1. Le taljli'au devint quelque temps apivs la propi-iété du général Rapji, et, à la mort du général, le Louvre en lit l'acMjuisilion i)our une somme de 22,000 francs.

2. Les Di'huls du 10 brumaire an X éci-ivaient : « Le plus grand mérite de ce portrait, il tous les yeux, est dans celui de la rcssemldance. On admire avec quelle vérité l'artiste a rendu l'expression qu'il a trouvée dans les regards et dans le mouvement de la bouche de son modèle. »

3. C'était plutôt la renommée de Gros comme peintre d'histoire que Gérard enviait. Charles Blanc, en son Histoire des [>einlres, rnconle qu'après avoir achevé la llalaillc d'ALoultir, Gros devait montrer le tableau à la famille Mui-at. Le général y tenait, en elTet, une place enviable. Mais comme Gros n'était pas satisfait de son œuvre, une de ses meilleures pourtant, il ne la voulait montrer à personne. Il consentit cependant à laisser entrer Gérard, le jour même où la famille Murât devait avoir la primeur de l'exhibition. Gérard olfrit son bras à l'une des princesses. Il regarda longtemps le laJileau, feignit d'approuver du geste quelques parties secondaires, ne dit pas un mot et sortit avec tout le monde, sans avoir rompu son diplomatique silence.

cile. La coznpositioii exigeait uii g'oût sûr, un tact éprouvé, afin d'écliapper à toute équivoque qui aurait pu dénaturer le caractère de l'héroïne. Et pourquoi ? Gérard avait choisi une salle de bain où, près d'un bassin entouré d'arbustes en fleurs, mollement assise, les pieds nus, la jeune femme s'abandonne à une engageante lassitude, les bras pendants le long du corps, dont les formes élégantes et fines se dessinent sous les draperies blanches qui la couvrent. Les murailles, les colonnettes de la salle, le linge dans une corbeille, toute cette gamme de blanc s'épanouit en un ton adouci, qui laisse au regard une satisfaction enivrante. David, on le comprend, qui avait commencé une ébauche du portrait de la jolie femme, David délaissé pour Gérard, ne voulut point continuer et garda l'ébauche en l'état où elle se trouvait. Les faveurs d'une vogue toujours accrue comblèrent Gérard de biens, depuis cette époque, et afin d'éloigner les petites gens, le peintre maintint ses prix à un taux fort élevé, douze mille francs pour un portrait en pied.

Modeste, sachant son instruction incomplète, il écoutait, avec la plus fervente curiosité, la causerie des savants et des hommes éminents dont il lui arrivait d'être le commensal. Ce qui tombait de leurs lèvres s'emmagasinait en sa .mémoire fidèle, et tous les sujets lui devinrent familiers, la littérature aussi bien que la musique, aussi bien que les sciences. Il avait entendu, compris et retenu les divergences qui séparaient les musiciens, — les Gluckistes des Piccinistes, — les critiques sur l'art dramatique, sur les deux tragédiennes qui se disputaient les applaudissements au Théâtre-Français, sur les poètes et les romanciers contemporains ; il connaissait

et approuvait l'admiration des honiiues politiques pour le jeune consul, les doléances de ceux qui appelaient une restauration du culte catholique, et cet acquis, complété par les lectures faites près de lui, à haute voix, pendant son travail, et par celles qu'il faisait lui-même, le plaçait au niveau de tout homme instruit; si bien que, quel que fût le grand personnage ou l'homme célèbre, qui vint en son atelier, il soutenait la conversation avec la môme facilité, la même finesse, la même variété qu'un érudit et le plus merveilleux causeur. Talleyrand disait, en parlant de lui, qu'il avait reconnu, en cette belle intelligence, les qualités les plus propres à un diplomate. Alors, sachant s'apprécier et connaissant sa valeur d'artiste, Gérard ne voulut jamais peindre ailleurs que dans son atelier, les plus grands personnages mêmes de l'Empire, les princes de la famille impériale qui le mandaient à Fontainebleau pour leur portrait. Il leur faisait répondre qu'il ne savait travailler que chez lui; et ces orgueilleux durent se soumettre à ses exigences.

Quoique recherché pour son esprit et sa bienveillance, il n'aimait point le monde. Il ne le fréquentait qu'avec un désir toujours plus vif de retrouver son chez soi, sa bergère sur laquelle il se reposait dans ses habits d'atelier. Tant était grande sa hâte de reprendre ses aises, que revenant chez lui, au bas des escaliers, il commençait à déboutonner ses habits, prêt à les quitter au seuil de sa porte. Souvent même, il lui arrivait, fuyant tout le cérémonial d'une réception, de s'esquiver d'un salon, en cachette, pour courir à Montmartre dans un café obscur, où il était certain de rencontrer Le Breton et Fontaine, avec lesquels il allumait sa pix>c et disait mille folies.

Enfin, généreux avec ses amis, coiunie on l'avait été avec lui, il ne refusait jamais de venir en aide à ses intimes ; et comme il ne portait point d'argent en son gousset, il empruntait, en cescas-là,la somme nécessaire, priant sa femme ensuite, qu'il appelait son miyiistre des finances et qui gardait le coll'refort, de rembourser le prêteur.

Son caractère et son talent lui avaient attiré de nombreux amis qu'il prit l'habitude de recevoir le mercredi soir de chaque semaine. Ce fut d'abord, en sa modeste demeure, la réunion de ses camarades d'atelier ; puis quelques-uns de ses clients mondains se firent présenter à cette assemblée d'artistes, et dans son salon, quand il fut riche, on put voir et coudoyer tout ce que Paris comptait alors de considérable et de remarquable dans les lettres et dans les arts'. Mais il fallait, chez lui, respecter l'ordre de toutes choses, chaque objet se trouvant à sa place et toujours à la même place. Il se moquait des gens prétendant que le génie ne pouvait s'allier qu'avec le désordre. Gomme si l'ordre matériel ne correspondpas à l'ordre des idées, à la méthode du travail, à la clarté du verbe.

Il composa, en sa vie d'artiste, deux cent quatrevingts portraits ; dans le nombre, presque tous les rois de l'Europe. Et l'on disait de lui qu'il était le peifitrr des rois et le roi des portraits -.A la fin, les exigences de ses admirateurs furent si pressantes,

1. Le tableau de David, peint par lui-nu"-ine, occupait la place du niailre cliez l'élève. On y voyait aussi, ajoute M""" Sophie Gay, un ouvrage de tous les grands maitres du jour. Son luxe (.'tait tout pour son atelier ([ui était son salon. Il y avait consacré la moitié de sa maison.

2. Charles Blanc, dans la vie de Quentin La Tour, rapporte de Gérard cette phrase : " Gérard disait un jour à M. Carr-ier, peintre en miniature, qui lui montrait une tète de La Tour : « On nous pilerait tous dans un mor- ■( tier. Gros, Girodet, Guérin et moi, tous les G, on ne tirerait pas de nous >> un morceau comme celui-ci. » Et cependant, ce n'était qu'une vive préparation de pastel que montrait M. Carrier, élève de Prud'lion.

r2S LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT

qu'il dut s'adjoindre, pour y faire face, des collaborateurs : Steiiben et Pauline Guérin, et surtout M"" Godefroy. L'œuvre presque achevée, il passait le pinceau sur ce premier travail et lui imprimait la marque de son talent, de son goût délicat, de la vision intime qu'il avait du modèle. INIalgré tout, il revenait sans cesse aux grandes œuvres d'histoire. C'était son regret de n'en laisser aucune, digne de lui. En 1810, il composa cependant une Bataille d'Austerlitz qui ne fut point remarquée ^ Le tableau manquait du mouvement, de la chaleur, de cette furie nécessaire aux batailles. Napoléon, qui s'y trouvait flatté, (lisait, quand même, à ses courtisans : « Allez voir comme nous étions ; c'est parfait. »

A la Restauration, les Bourbons l'occupèrent et en firent leur peintre de choix. Louis XVIII lui commanda V Entrée de Henri IV à Paris, considérée comme uu chef-d'œuvre, qui termina la série de ses succès.

Une fièvre pernicieuse, en 1837, l'emporta en quelquesjours.il se résigna à cette fin prématurée, puisqu'il n'avait que soixante-sept ans. En son agonie, on l'entendit murmurer, en italien, une prière que sa mère lui avait apprise en son enfance, et tout de suite après, on le vit agiter sa main dans l'espace, traçant idéalement le contour d'une forme qui lui serait apparue, la pensée toujours pleine de cet art qu'il aima jusqu'aux derniers spasmes de la vie.

G'esl dans la iiolice sur l'œuvre du baron Gérard, publiée par le neveu du peintre, M"" H. Gérard, en tête de son œuvre, gravée à l'eau-forte, (Paris, 1852-1857,3 vol.)

Page 1