Ce tableau êlait destiné au Conseil d'État
qu'il faut chercher, dit M. Charles Blanc, la longue nomenclature et les dates précises de ses nombreux portraits. Cette liste ne comprend pas moins de deux cent soixante-cinq portraits, en pied, en buste, ou à mi-corps. ^'oici la liste chronoloîîique des ouvrages de Gérard : 1787. Jésus el les petits enfunls. — A l'église Saint- Jacques du Haut-Pas.
1789. Joseph reconnu par ses frères. Tableau de concours, au musée d'Angers.
1790. Daniel fait arrêter les rieillards accusateurs de la chaste Suzanne. Tableau de concours.
1795. Bélisaire. Figures de grandeur naturelle, gravées par Desnoyers. Galeries de Leuchtenberg. Une répétition, en petit, de ce tableau, parut en 1811, à la vente d'un marchand de tableaux, nommé Jauffret, Elle fut retirée de la vente, au prix de "2005 francs. Une autre répétition représentant Bélisaire fut adjugée à la vente du comte Sommariva en 1839, au prix de 3750 francs.
Marius rentrant dans Rome. Esquisse arrêtée, donnée par Gérard à Girodet, achetée à la vente de ce dernier en 1825, par M. Ambroise Firmin-Didot. Ua même composition est exposée dans la galerie des dessins du Uouvre.
1796. Psyché. Gravé par Godefroy, lithographie par Aubry-Lecomte. Au musée du Louvre.
180"2. Flore caressée par Zéphyre. Gravé par Pradier, appartient à M"" II. Gérard.
1804. Six amours figurant le départ et l'arrivée ; l'attaque et le succès ; le regret et le repos. Gravés par Potrille.Les six tableaux représentent les enfants de M™®Tallien à qui ils avaient été donnés par Gérard. Lors de son mariage avec le prince de Caraman, elle les rendit à Gérard, qui modifia les têtes. Ils ont appartenu depuis, au général Rapp, et enfin à la famille Pozzo di Borgo.
1806. Les trois âges. Gravé par Raphaël Morghen. Ce tableau qui appartenait à la reine de Naples (Caroline Muratj est à Xaples.
1809. Ossian. Gravé par Godefroy. Le tableau original acheté par Charles Jean, roi de Suède, a péri en mer
avec le vaisseau qui le portait. Plusieurs répétitions en ont été faites par Gérard. Il en existe une à Stockholm, et une autre, qui appartenait au prince Eugène, fait partie de la galerie de Leuchtenberg actuellement en Russie.
1810. Lit halaille iiAustcrlilz.GvAvé par Godefroy.Au musée de ^'ersailles.
Il y faut ajouter toutes les (L'uvres produites pendant la Restauration.
Le musée du Louvr e possède vingt dessins ou croquis de Gérard, olferts par M'' H. Gérard, son neveu.
A la vente du baron Gros, 1835, un dessin à la plume sur papier de couleur, lavé et rehaussé, /a Prise de Lyon, fut vendu 70 francs ; le Massacre d^une famille royale grecque, admirable dessin, 100 francs.
Vente du baron Vivant Denon, 1826. Portrait de M"'» Georges, 2010 francs.
Vente du baron Gcrurd, 1831. Bonapar le, premier Consul, en hahil d^o/ficier supérieur, peint en février 1803 ; 2000 francs.
Napoléon empereur' costume du sacre, grandeur nature, 850 francs.
L'impératrice Marie-Louise, portrait en buste, 290 fr.
Le même portrait dans une attitude dilférente, 299 fr.
Joseph Bonaparte, en habit d'oflicier supérieur, 270 fr.
Canova, tête nue, manteau rouge drapé, 1210 francs^ au musée du Louvre.
Portrait de Talma, ébauche, 800 francs.
La chaste Suzanne, justifiée par Daniel, tableau pour le grand prix, concours de 1790, 1730 francs.
Corinne, réduction de la figure de Corinne, tirée du tableau de ce nom, 450 francs.
Vente de M. (]harles Lcnormant. Portrait de M™° Récamier, retiré à 19,800 francs.
§ 3. — Gros.
Le père et la mère de Gros étaient deux peintres en miniature, vivant à Paris modestement, lorsque Antoine-Jean Gros naquit, en 1771. L'enfant, au milieu des chevalets, des pinceaux et des couleurs, prit le goût de la peinture. A huit ans, il dessinait un pied, d'après Van Loo, et le recommençait dixhuit fois, mécontent de sa copie, pour lui toujours imparfaite. Il ne manquait, d'ailleurs, aucune occasion de voir peindre. Sa famille était en relations avec l'éminente artiste. M""' Vigée-Lebrun, et le grand plaisir du petit garçon, gracieux, expansif et tendre, était d'aller chez cette dame la voir travailler, et même poser, devant elle, les tètes d'enfant. Car, si jeune qu'il fût, il avait déjà ses préférences d'admiration et son type de beauté. Au Salon où son père l'avait emmené, il lui répondit fièrement à cette question: « Quel est le tableau le plus à ton goût? — Celui de M .David. »
Il étudia les lettres au collège des Quatre-Xations ; mais, à seize ans, lorsque David eut ouvert son école, il en suivit les cours, et son application, jointe à son intelligence, lui procura de nombreux succès. Fabre et Girodet deNdnrent bientôt ses camarades d'atelier où ses progrès furent rapides. Le maître ne le cachait point. Un jour, arrêté devant le travail d'un élève paresseux dont il constatait la marche très lente : « Tu vois ce petit bonhomme, lui disait-il, en désignant Gros, il t'aura dépassé avant longtemps, quoique le dernier venu. » Le petit bonhomme, enthousiaste de son art, ne cessait de travailler, même la nuit, à copier des dessins,
résolu à s'ouvrir une grande carrière. A l'Ecole des beaux-arts, admis le trente-neuvième, au concours (le 1787, il avait fait une ascension de trente-deux places en six mois ; et en 1780, deux ans après, il se trouvait le premier.
Les chevaux attiraient surtout son attention. Près de la demeure de ses parents, il en avait un à sa disposition qu'il montait souvent, pour observer les cavaliers à la promenade sur la route de Boulogne, et l'allure de l'animal et ses mouvements, et sa contexture, faisant ainsi l'éducation de son œil, dont on retrouvera plus tard la qualité, en ses tableaux de bataille. Ce qui émouvait, enfin, l'élève de David, c'était la couleur des objets observés, le resplendissement, l'éclat, qu'ils acquéraient par un emploi savant de la palette. Gros était coloriste par instinct. Don inné en lui ; don du vrai peintre, qui infuse la flamme de vie à tout ce qui émane de son pinceau.
La Révolution arriva. Sa famille fut ruinée. La modeste aisance qu'elle possédait disparut avec la dépréciation des biens. Les arrérages des rentes ne furent plus payés. La pauvreté commença et même la misère pour le jeune Gros, qui cherchales moyens de vivre et de soutenir sa mère, déjà veuve, en composant des portraits en miniature, au prix de six francs. Souvent il ne lui fallait qu'une lieurc pour un portrait, lorsque la physionomie du modèle était facile à saisir. Ainsi fut fait celui de Robespierre, le jeune.
Il espérait l'emporter sur ses rivaux, au concours du prix de Rome. Vain espoir. Landon triompha, et Gros ne voulant point rester sur cette déconvenue, partit pour l'Italie, quoique sans aucune ressource, comptant sur son talent de miniaturiste et son courage, pour vaincre toutes les difficultés du voyage. Il
y poursuivrait ses études^ <ifin de n'être point inférieur à ses camarades, plus favorisés par ]a chance. On était en 1790, David, qui restiniait,lui procura un passeport et i] quitta Paris. De Marseille il se rendit à Gênes. 11 y vécut, en faisant des portraits, pendant qu'il visitait les musées; et devant les Rubens, admirant le coloriste, il sentit que s'enracinait en lui cet amour de la couleur, dont il se servit plus tard avec un si grand bonheur et une science consommée. En ce temps-là, Girodet traversait Gênes, se dirigeant sur Rome, après avoir obtenu le grand prix. A Gênes, le jeune lauréat tombe malade, et Gros, dont la nature était toute de bonté et de dévouement, n'hésita point à faire transporter chez lui son camarade, pour le soigner. Girodet se rétablit et les deux jeunes gens se quittèrent.
La République avait, alors, en cette grande ville italienne, un représentant, Faypoult, chez qui Gros s'était fait accueillir avec bienveillance. De caractère attachant, de nature ouverte, d'agréable figure, il savait plaire et se faire des protecteurs de tous ceux qu'il connaissait. Faypoult ne l'abandonna point. Le jeune peintre fut présenté à M"'" Ronaparte, voyageant pour rejoindre son mari, qui commandait les armées françaises contre les troupes autrichiennes. Gros ne cherchait qu'une occasion d'attirer l'attention sur lui. 11 avait besoin d'argent, sa mère étant tombée malade à Paris ; et n'ayant que son fils pour soutien, elle lui écrivait des lettres éplorées, lui dépeignant sa pauvreté, en termes émus.
La réj)onse du jeune Gros mérite d'être connue. Il lui explique ses projets, il lui détaille ses espérances. C'est une partie de sa vie, et le début de sa gloire. Sa lettre est datée de Milan, 10 frimaire an V.
Je n'ai pu t' avertir du voyage que je viens de faire, tant le motif s'en est olfert promptement. Il y avait déjà quelque temps que l'on s'attendait à recevoir à Gênes la citoyenne Bonaparte, femme du général en chef de l'armée d'Italie. Comme j'allais assez souvent chez le citoyen Faypoult, envoyé de la République française à Gênes, et qu'il avait quelque estime et amitié pour moi, je me recommandai à lui et à son épouse, pour me présenter à la citoyenne Bonaparte à son arrivée, dans la seule espérance de parvenir à faire le portrait du général, dont la gloire et les détails que l'on me donnait de sa physionomie ne faisaient qu'irriter ce désir. La citoyenne, épouse du général, arriva donc à Gênes, et M""' Faypoult me présenta à elle, mais après avoir déjà parlé de moi, avec plus de bonté que je n'en méritais. Elle me reçut de la manière la plus honnête, et commença d'elle-même à me dire qu'elle savait que mon désir était de me rendre à Milan et d'y prendre divers renseignements, pour composer quelques-unes des victoires de son mari (ce dont j'avais bien parlé à la citoyenne Faypoult, il est vrai, mais mon idée se bornait au portrait de Bonaparte) ; que si je n'avais pas d'occupations qui me retinssent à Gênes, elle m'offrait une place dans sa voilure. Je lui témoignai, le mieux que je pus, ma reconnaissance, et sur son offre, et sur ce qu'elle me disait des rapports qu'on lui avait faits de mon talent.
]V|me Faypoult me dit d'apporter, le jour suivant, quelques-uns de mes ouvrages ; ce que je fis. C'était un portrait de famille, mari et femme et trois enfants, grands comme nature, dans le même tableau, et un autre d'un homme d'une physionomie sévère et fait comme j'entendais dire qu'était à peu près Bonaparte. Ces deux tableaux lui firent infiniment plus de plaisir que je n'osais espérer, et elle me dit aussitôt, d'un ton spontané de satisfaction : « Je vous emmène à Milan ; je vous emmène partout. » Sa première olfre était par honnêteté et sur rapport, mais cette dernière, comme de persuasion sur mon compte. Elle resta quatre jours à Gênes. Le cinquième, je partis en
même temps qu'elle, dans la voiture du néj^ociant André, qui iit notre lettre de change ; le ministre Faypoult l'ayant accompagnée jusqu'en cette ville, et ce négociant se rendant aussi à Milan, ce qui m'assura de la moins déranger, car, en premier, elle m'avait destiné une place dans sa voiture. Arrivée ici, elle me présenta, le lendemain, à son illustre époux, qui, bien que froid et sévère, me fit un accueil plus digne des arts que de moi, « Voilà ce jeune artiste dont je t'ai parlé, dit-elle. — Oh ! je suis charmé de le voir. \'ous êtes élève de David? etc. etc. Il a fait demander, dit le général, ce dessin (me montrant ce que faisait un officier d'artillerie, qui dessinait très véridiquement et assez spirituellement la prise du pont de Lodi) ; il veut le peindre? Mais j'ai quelques autres beaux sujets que je vous ferai communiquer. — Ils appartiennent tous, répondis-je, à mon maître David, par ses grands talents. » Je lui rappelai ses divers chefs-d'œuvre. « Mais, lui dis-je, (en coupant une conversation oîi je me trouvais trop haut placé, puisqu'on paillait du célèbre David), en ce moment, plus près de vous que de lui, j'ai un grand sujet à traiter, ou du moins, c'est mon ardent désir. — Comment ? — Votre portrait », dis-je. Il fit une inclination de tète, légèrement et modestement. Je fus retenu à dîner. Aujourd'hui, j'ai rassemblé tout ce que j'ai pu, puisque j'arrive, pour être en état de commencer au plus tôt. M""" Bonaparte a voulu absolument me faire préparer un logement dans la même maison, qui est immense. Tu vois que je suis dans un chemin mille fois plus beau, qu'il ne m'était permis d'espérer.
Gros ajoute sur l'une des marges de cette lettre :
17 frimaire. — Je viens de commencer le portrait du général. Mais l'on ne peut même donner le nom de séance au peu de temps qu'il me donne. Je ne puis avoir le temps de choisir mes couleurs. Il faut que je me résigne à ne prendre que le caractère de sa physionomie, et, après cela, de mon mieux à y donner la tournure d'un portrait.
Mais, on me fait avoir du courage, étant déjà satisfait du petit peu qu'il y a sur la toile. Je suis bien inquiet de voir la tète à peu près faite.
Le travail de Gros, sa personne, son caractère ont plu à Bonaparte, 11 reçoit le jeune peintre avec plaisir, lui permet l'accès de son cabinet ; et pour lui rendre facile la composition des tableaux en projet, il l'attache à son état-major, avec un cheval à sa disposition. Ainsi, Gros put assister à l'entrevue du général Bonaparte et du général Clarke, envoyé par le Directoire, pour demander au commandant des armées françaises des explications sur sa conduite en Italie. Clarke n'osa pas, et s'il l'eût osé, ii est probable que le général, tout-puissant au milieu de son armée victorieuse et de ses généraux enthousiastes de son génie, l'eût fait arrêter. L'artiste, en ces mêlées furieuses des camps et des combats, emplit sa mémoire de tous les faits observés, des épisodes saillants des batailles. Loin de David, et livré à sa nature, il préparc, au spectacle des événements célèbres de la guerre, ses grands tableaux futurs. Enfin, il est adjoint, par Bonaparte, à la commissiou, envoyée dans les musées des villes conquises, pour y choisir les tableaux destinées à la France. Les municipalités italiennes se désolent. Elles craignent qu'on ne les dépouille entièrement, et elles offrent de l'argent aux commissaires, en échange des chefs-d'œuvre qu'ils devront respecter. Les commissaires repoussèrent la richesse et se conduisirent^ d'ailleurs, en honnêtes gens.
Cependant Bonaparte quitte l'Italie: Gros revient à Gènes et y continue ses portraits. Cette besogne, toujours pareille, le lasse à la fin. Il écrit son découragement à sa mère, lui rapportant les exigences
LES ÉLÈVES DE DAVID l'M
clcs modèles : celui-ci recommandant son habit ; cet autre, sa cravate, cherchant tous un motif d'être embellis ; ce qui exaspère Gros, qui les appelle ses culs-de-jatte, ne les peignant qu'à demi-corps. En ce temps-là, on se battait en Egypte, et il confiait encore à sa mère ses regrets dètre à Gônos, toujours ignoré, pendant que ses camarades, plus heureux, exposaient, à Paris, des toiles retentissantes. Le pays d'Egypte le fascine. Il aurait voulu y suivre Bonaparte, sous le soleil d Orient, qui fait miroiter les couleurs; voiries troupes musulmanes, les mamelucks aux brillants costumes, si chatoyants et si souples, qui eussent rendu belle sa peinture; et l'on comprend son. chagrin à cette exclamation. « Oh ! si au lieu de partir de Paris, Bonaparte était parti de Milan ! »
Ensuite, Gênes fut assiégée. Gros y subit toutes les soufïrances d'un siège. Délivré, il s'empresse de revenir en France. Mais, à Marseille, il tombe malade, et assez gravement. Le siège a épuisé ses forces. On craignit pour sa vie,durant plusieurs jours. Sa jeunesse le sauva. Lorsqu'il s'installa dans Paris, il avait trente ans (1801).
Il prépara, tout de suite, son exposition au prochain Salon :.S'«/)/^o se jetant dans la mer, du rocher de Leucade , tableau promis au général Dessoles, connu en Italie. Il avait achevé Bonaparte àAi'Cole, cette toile impressionnante, où l'on n'apercevait que Bonaparte sur le pont, la tête nue, le sabre dune main, et tenant un drapeau de l'autre, montrant devant lui reiinemi ([ue l'on devine redoutal»le et terrible, l'ennemi dont l'artillerie ne cesse de vomir la mitraille qui balaye le pont, tandis que le visage tourné vers ses soldats novés dans la fumée der-
rière lui, il les incite du geste à le suivre, afin de forcer le passage et de culbuter l'obstacle. Tous ceux qui virent le tableau admirèrent la composition de cette œuvre, si simple, et pourtant si éloquente, cette transfiguration héroïque du général qui veut passer malgré tout, et otire à ses soldats l'exemple du nuqn'is de la mort. On y reconnaissait une facilité d'exécution, une verve, une fougue, qui semblaient avoir disparu, depuis les ouvrages d'après l'antique de David.
Sap/io à Leitcade ne fut point appréciée avec la même louange par les critiques de ce temps. Ils détaillent le tableau : Sapho, tenant sa lyre entre ses bras croisés sur sa poitrine, ferme les yeux et s'élance dans la mer. La scène se passe de nuit, éclairée d'un reflet de lune, qui monte à l'horizon, dans le fond de la toile. On ne contestait ni la mélancolie, ni la poésie qui se dégageaient du silence nocturne, sous cette pâle lumière, mais on blâmait la sécheresse de la peinture, la raideur de la muse lesbienne et la draperie sur l'épaule droite, si tendue, écrivaient les Débats, qu'elle semble « la corde à laquelle on a tenu accrochée la mallieureuse modèle, qui a posé pour cette figure tombante '. »
Le nom do (Iros se répéta dans le public. Bonaparte satisfait ne roul)lia pas. Le jeune peintre attendait, reprenant la miniature, lorsque ses recherches d'argent au fond d'une botte, qui lui servait
1. On rnpportc que Gi-os, en Italie, songeant à cette ceuvre et se promenant sur le Ijord de la mer avec le gcînéral Dessoles, durant la douce clarté d'une nuit éclairée de lune, sortit son mouchoir de sa poche et l'agita afin d'étudier, à cette heure-là, le ton de la couleur du blanc et celui de^s ombres. C'était le temps où, pour imiter Bonaparte, Léopold Rerthier lui faisait faire son portrait, ainsi que M"" Bonaparte et M""" Visconti-, son amie.
de coffre-fort, demeuraient infructueuses. Cependant, la Bataille de Nazareth, gagnée par Junot, fut mise au concours. L'et-quisse de Gros fut primée, et il se disposait à la transporter sur une toile de quarante-sept pieds de long, disent les mémoires du temps, lorsque le premier Consul lui conmianda secrètement de n'en rien faire, jaloux du renom que ce haut fait, ainsi présenté, donnerait à son lieutenant. C'est la « tempête à cheval » de l'Ecriture, écrit Charles Blanc de cette œuvre du peintre. Les cavaliers turcs se précipitent furieusement sur les baïonnettes françaises qui, de leurs pointes, ensanglantent le poitrail des chevaux : quelques-uns des musulmans fanatisés se jettent dans la mêlée, pour y trouver la mort, ne cherchant même pas à combattre ; tandis qu'à l'arrière-plan s'avance à cheval le magnifique Junot, poussant la bataille devant lui. Vraie bataille, telle qu'un grand maître ose la peindre après l'avoir vue, conclut Charles Blanc ; car, pour donner de pareils coups de pinceau, il faut avoir fait soi-même le coup de feu. »
A quelque temps de là. Gros se promenait dans les galeries du Louvre. Il y rencontra le premier Consul. « Quelle œuvre vous occupe, en ce moment ? lui demanda Bonaparte. — J'attends vos ordres, lui répondit l'artiste. — Eh bien, reprit le général, on l^arle d'un tableau qui me représenterait au milieu des Pestiférés de Jaff'a\ je vous en charge. » Denon avait déjà promis le sujet à Guérin, qui s'effaça avec une grande modestie, lorsqu'il apprit la conimande faite à son camarade.
Gros composa d'abord un croquis. Mais le tableau qui existe n'en est point la copie. Dans le premier travail, le général prenait un pestiféré en ses bras, afin de rassurer tous les timorés. C'est là le fait
historique dont furent témoins d'illustres médecins, et Dese:enettes, et Larrey, et Marclet. On le trouva trop brut;vl, peu diij;ne du héros qu'il fallait célébrer. Le tableau peint est plus décoratif. Bonaparte s'avance au milieu des malades, les touchant de la main, à l'ellVoi des assistants. Il est suivi de son état-major, au milieu duquel on remarque Bessières, un mouchoir sur la bouche ; petite vengeance du peintre contre l'homme de guerre qui, arrivé aux honneurs, feiguit de ne pas reconnaître son ancien couipagnon d'Italie, rencontré dans la rue ^ Ce fut un éblouisse ment inattendu dans le public, habitué aux (vuvres compassées de David, que cette toile toute vibrante par les costuuies chamarrés des généraux et leurs écharpes tricolores et les plumes blanches de leurs chapeaux et les torsades d'or des épaulettes, cette toile, oii apparaissaient, en taches