Lisons ce que dit du tableau Théophile Gautier
<• Dans \es Pcxlifrrcs de Jn/ln. Gros n'a pas craint d'aborder l'horrible, cet elTroi de l'art antique. Ktrange sujet, en ce siècle de niytholog'ie et d'histoire choisie, qu'un hôpital encombré de malades, de mourants et de morts. L'artiste a résolu ce problème d'une façon triomphante. Il existe une première esquisse des Prsti fi'rés que Gros traça sous la dictée de Denon et où il reste fidèle à la vérité prosaïque. Ce n'('tait qu'un procès-verbal, et le peintre, s'abandonnant à son génie, en lit une épop<''e. Il renversa les murs de la chambre où s'était passé le fait historique et fit voira travcM-s les arcades moresques, percées a .jour, la silhouette orientale de Jalïa. La scène, ainsi élargie, lui pc^rmit de rendre sensilile au.x yeu.x la grandeur morale du sujet. Vers le milieu de la composition, le général en chef, Bonaparte, touche, avec celte sécurité de l'héroïsme qui a confiance en son étoile, les bubons de peste d'un matelot à moitié nu et qui s'est soulevé à l'approche du général. Berthier, Bessièi-cs, l'ordonnateur Daui'c, le médecin en chef Desgenettes suivent Bonaparte, elTrayés de sa .sublime imprudence. Un officier,attaqué d'ophtalmie et les yeu.\ bandés, se tlirige à tâtons vei'S ce foyer rayonnant. Dans les angles, des malades sont soignés par des Turcs. Marclet, jeune chii-urgien français, victime de son dévouement, soutient, mourant lui-même, un malade sur ses genou.\. Des cadavres gisent çà et là su r les dalles, et des pestiférés, en convalescence, prennent des pains que les Arabes leur présentent. Certes, l'horreur tragique n'est diminuée eu rien, mais il y a encore une certaine beauté dans cet entassement de corps expirants, ou déjà morts. L'artiste accepte la laideur, mais il ne la cherche pas, et il l'idéalise dans le sens touchant ou dramatique. Son tableau cstcomme celui de la peste, dans Virgile, et conserve encore les nobles couleurs de réjjopée. "
LES ÉLÈVES DE DAVID lll
sombres, les chairs pantelantes des moribonds avec une perspective avivée par l'éclat d'unsolcild'Orieat. La foule enthousiasmée ne discuta rien. Elle exalta cette œuvre si différente des autres, cette œuvre éloquente, passionnée, vivante, jusque dans la pAleur cadavérique des mourants. Les écoliers des Beaux- Arts acclamèrent l'artiste. Une délégation d'entre eux apporta, au Salon, une palme, qui fut accrochée audessus du tableau, et le public, suivant l'engouement général, couvrit le cadre de couronnes ^
David, devant cette jeune gloire, qui se levait en dehors de son école, accepta le jugement du public et parut satisfait du triomphe de son élève. Il s'associa aux manifestations organisées, en l'honneur de Gros, et présida, ainsi que Vien, au banquet offert au triomphateur, le 2 vendémiaire an Xlll. Girodet y lut des vers. La pièce se terminait par les suivants :
Poursuis ta destinée, espoir de notre école ; ïu peignis dignement le fier vainqueur d'Arcole, Vers les champs syriens prends un nouvel essor ; Ta Muse y cueillera les palmes du Thabor 1
Guérin, alors en Italie, lui écrivit toutes ses admirations.
Néanmoins, quelque temps après, en des lettres à Gros, David cherchait à le détourner de cette voie,
1. De Charles Blanc, Histoire des Peintres : « Gros cependant était à Versailles où on lui avait prêté, pour peindre les Pestif'-r's df Ja/fa^a salle du Jeu de Paume. II s'y était enfermé, avait travaillé seul, malade, perclus de rhumatismes, tellement qu'il se faisait étendre sur des planches pour redresser et assouplir ses membres endoloris. Le lendemain de l'ouverture du Salon, son étonnement et son émoi furent grands en constatant son succès. »
Le Journal des Déb.its se montra fort mécontent d'avoir été devancé i>ar la foule. Il n'avait pas prévu cet éclat retentissant.
si féconde et si glorieuse. Ces sujets de batailles, il les appelait des futilités, des tableaux de circonstance, et il adjurait le jeune peintre de revenir à la vérité, au noble art, d'après l'antique; de proscrire, de ses ouvrages, ces sabretaches, ces dolmans, ces plumes, ces uniformes flamboyants, ces mosquées, ces minarets en perspective, qui n'avaient rien de commun avec l'idéal qu'un artiste devait poursuivre. André Michel, en son étude sur David, rapporte quelques-unes de ces lettres. « L'immortalité, écrivait David à Gros, compte sur vos années. N'attirez pas ses reproches. Produisez du grand pour vous mettre à votre juste place. » Une autre fois ; « La postérité exige de vous des tableaux d'histoire ancienne. » Et encore : « Le temps s'avance, et nous vieillissons. Vite, vite, mon bon ami, feuilletez votre Plutarque, et choisissez un sujet connu de tout le monde. » Et Gros, malheureux entre ces objurgations de son ancien maître, et sa nature et son talent de coloriste, qui l'attiraient vers les fastes de l'héroïsme contemporain, composait tous ses chefsd'œuvre presque avec regret, tant s'imposait encore le prestige de David. La vie aventureuse menée, en sa jeunesse, dans les plaines de la Lombardie, au milieu de l'armée française ; sa camaraderie avec les officiers, toutes les heures de jour et de nuit passées au milieu des soldats et des camps, dans le pêle-mêle des uniformes, les jours de combat et les jours de revue, lui avaient appris les effets de lumière sur les objets observés, et il s'était épris de l'éclat, du relief, de la beauté que le soleil donne à tout ce qu'il enveloppe de ses rayons. La lumière l'avait créé ce qu'il était. Devait-il étouffer, en lui, cette révélation soudaine? Il avait vécu, enfin, non pas entre les quatre murailles d'un atelier, mais en
contact avec une foule agissante et bruyante ; il avait assisté aux enivrements d'une victoire, aux soultrances des blessés, aux agonies des mourants; et à ce spectacle impressionnant pour ses nerfs et pour ses yeux, il était devenu un artiste de génie. « Il avait reculé les limites du mouvement », écrit Charles Blanc. Pas une toile, exposée en ce tempslà, ne rendait sensible conmie une des siennes, l'ardeur dans la lutte, le cliquetis des armes, les eflorts et les cris des combattants. Et quel autre, plus que lui, connut la diversité des races, la conformation du visage, du crâne, des mains, des jambes, dans les individus de nation difïerente ? Ce sont là des dons qui s'imposent et qu'il faut admirer.
On les retrouvera plus tard, dans le tableau de la Reddition de Madrid, où l'Espagnol, parmi les Français, se distingue tout de suite ; dans celui de la Bataille des Pyramides ; de l'Entrevue de Napoléon et de r empereur d'Autriche '. Mais le plus admirable de tous les ouvrages de Gros est, sans contredit, celui où le peintre représente l'empereur visitant le Champ de bataille dEylau. C'était en 1808 ; la toile était exposée au Salon. Bonaparte arrive, et tout ému
1. " Et de même la Balaille d'Ahouk'tr où l'on remarque, dit Charles filaac, la tranquillité du général en chef, au milieu du combat échevelé. On y remarquait un cavalier superbe et calme sur un cheval fougueux. Murai, gascon héroïque à qui tout devait céder une fois f{uil avait crié à ses escadrons : Chargesse. Partout, à droite et à gauche, on se frappe à tour de bras, destoc et de taille, avec le pistolet, le cimeterre, la baïonnette, le yatagan et le sabre. Mais lui, le général Murât, monté sur son cheval arabe, léger, vif et blanc, il l'arrête tout à coup et le force à courber gracieusement 1 encolure, à porter beau... Mustapha, désarçonné, frémit de se voir abandonné des siens. Son fils, pour lui sauver la vie, ramasse le sabre paternel et il le présente au général Murât, d"un geste plein dame, avec un regard que la passion illumine. Ce tableau n'était pas cependant le tableau de prédilection de Gros. Il lui préférait celui de la Bataille des Ptjruinides. Par l'entremise de la duchesse d'Orléans, il tacha d'en reprendre possession, en le rachetant aux Bourbons de Naples, (pii le laissaient moisir dans uu grenier. »
1 i i I.A SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT I.E CONSULAT
devant cette page superbe, il appelle Gros, lui épingle sur la poitrine la croix de la Légion d'iionneur, et le crée baron. Car, là, à Eylau, c'est lui, lui seul, plus encore que dans les Pestiférés de Jaffa, lui seul, qui est en spectacle; lui, dont le regard s'allonge vers l'horizon couvert de neige, sous laquelle gisent les héroïques bataillons sacrifiés à sa gloire. Gros avait mis tant d'ànie dans ce regard, tant de grandeur, dans cette contemplation éperdue et silen^ cieuse, que l'empereur se sentit pénétré d'admiration, pour- cette intuition profonde de sa proj)re pensée. Il revivait, là, cette minute de douloureuse songerie, devant l'écrasement de tant de vies humaines. La vérité, l'artiste l'avait saisie et l'avait traduite, si éloquemment, que le héros du tableau récompensa le talent d'une façon éclatante. Et ce n'était pas trop pour celui qui s'était élevé à la hauteur de son génie et en avait découvert les arcanes mystérieux. A partir de ce jour, jusqu'à la chute du grand homme, le pinceau de Gros lui fut réservé. f)n lui abandonna la coupole de Sainte-Geneviève pour la décorer de peintures allégoriques ; et l'artiste, marié à une jeune lille de famille distinguée et riche. M"" Augustinc Dufresne, lit alors ligure dans le monde.
Il était haut de taille, les épaules larges, de noble ligure ; le front un peu fuyant, couvert d'une chevelure brune abondante; les yeux largement ouverts, brillant d'une vive étincelle d'intelligence; les sourcils proéminents et bien marqués, la bouche d'abord souriante, épanouie, puis, avec les années, devenue mélancolique. L'enthousiasme, l'élan de la jeunesse, avaient insensiblement fait place en son visage, à xww. ombre de lassitude et souvent de désespérance. La renommée était venue, mais pas assez tôt pour
son rêve; et puis n'avait-il pas éprouvé quelque chagrin secret dont la trace existait en sa physionomie? Gros avait l'àme passionnée et tendre. [1 avait besoin d'être aimé. Dans ses lettres d'Italie, il se plaint de sa solitude ; il voudrait avoir sa mère près de lui, pour être encouragé, consolé, surexcité. L'àme des plus grands hommes, les âmes vibrantes comme celle de Gros, ces âmes d'artistes ont de ces faiblesses d'enfant, de ces aspirations inassouvies qui les rendent malades. Mais, comme chez l'enfant aussi, ce n'était que passage éphémère. 11 revenait facilement à la gaieté, travaillait en causant avec ses amis, en recevant dans son atelier ses visiteurs, surtout des généraux qu'il avait connus en un grade moins élevé, et qui lui apportaient, pour ses tableaux futurs, les modèles de leur costume, de leurs décorations, de leurs armes.
Ainsique beaucoup d'artistes, il eut, pendant quelque temps, une cellule dans l'ancien couvent des Capucins, qui s'étendait autrefois le long de la rue de la Paix. Franconi, dans le jardin, y avait établi un cirque; le gouvernement, la fabrication des assignats. Bientôt, toutes les cellules furent occupées par des peintres, ou par des sculpteurs. Girodet, dans un angle, et toujours mystérieux, s'était réservé la sienne où personne ne pénétrait. De l'autre côté, c'était Gros, laissant la porte ouverte, afin que le passant put entrer chez lui ; parlant haut, aussi bruyant à lui seul que tous ses amis. Et, Là, on voisinait entre Bartolini, sculpteur tlorentiii. et Granet, 1 ' peintre des cloîtres, et Dupaty et quelques autres. Gros s'y montrait en toilette négligée, avec des bottes à retroussis, dont il avait pris lo pnû et l'habitude dans les années d'Italie, avec la queue de sa
l4C LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
chevelure, rejetée en arrière du front, et tombant très bas, dans le dos ; ce qui suscitait les sarcasmes de M"" Player, lorsque Gros allait chez Prud'hon.
La renommée acquise, il ouvrit un atelier et fonda une école, s'établit rue des Fossés-Saint-Oermaindes-Prés, aujourd'hui rue de l'Aucienne-l^omédie, dans l'ancien foyer du Théâtre-Français, où l'on avait joué, au xvu* siècle, les tragédies de Racine et les comédies de Molière. Parmi ses élèves, on remarquait Debuy, son préféré, puis Delestre, Coutan, (]ourt, Larivière, Chopin, Destouches, Camille Koqueplan, lioussington, [{cllangé, Hiesener, Eugène Lanii, Robert Fleury, Paul Delaroche, CJiarlet. Généreux, il défendit un jour à son mrts.szVr de recevoir la rétribution mensuelle d'un élève qu'il avait surpris, dhiant d'un morceau de ])ain sur les inarches de l'atelier. Enlin, les médaillés des salons et les Polonais, dévoués à la France, ne lui payaient aucun tribut. Avec ses élèves il employait un langage pittoresque, même trivial et que tous pourtant aimaient à entendre. D'un paysage trop coloré il disait que l'auteur avait laissé « brûler son rôti » ; d'un tableau sans énergie, au contraire, qu'il fallait « remettre au four cette galette ». A d'autres qui se livraient à un dévergondage de peinture, il reprochait de ne parler que « patois » *.
On a blAiné, en ses œuvres, en ses portraits surtout, un ton trop « excessif, fastueux, empanaché ». M. Delaborde,dans hilicvitc des Deux Mondes, cite, comme preuve, le portrait du général Fournier-Sarlovèze % celui du général Lasalle, celui de Jérôme,
1. C'est lui, enfin, qtii disait, en parlant des ciievaux de Carie Vernet comparés aux siens : •< Un de mes chevaux en mangerait six des siens. »
2. Le général Fournicr-Sariovèze y est peint, recevant, le poing sur la hanche, le torse cambré, la figure haut levée, la sommation de lennemi.
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roi do Westphalie, et de Duroc et de lJaru,eii leurs costumes chamarrés de hauts fouctiouuaires. Il y a, sans doute, une part de vérité dans cette critique. Mais, en un tableau d'apparat, en une amvre d'art quelconque, ne sait-on pas que le relief ne se produit qu'en outrepassant la nature? L'image d'un modèle, si elle est servile, demeure efl'acée et sans caractère. L'artiste doit enfler les qualités, ou les défauts de son personnage, pour lui insuffler la vie sur la toile. Ainsi du statuaire; ainsi de l'écrivain. Il n'y a point d'œuvre vivante, s'il y manque le côté théâtral.
Gros, enfin, fut un miniaturiste habile. Son petit cadre donne toujours la sensation du grand, avec des tons ardents, en un dessin irréprochable. La miniature de Masséna fut toujours citée comme un chef-d'œuvre. Le général y est assis, près d'un guéridon à dessus de marbre blanc. Au dossier du fauteuil, sont suspendus le sabre et le ceinturon. Et les gants, et le chapeau orné de plumes, et la main gauche nue, tous ces accessoires y sont traités avec la précision que met un grand artiste à ne rien laisser d'imparfait.
Eh bien ! ce merveilleux peintre, qui malgré lui avait commencé la réaction contre David et indiqué une route nouvelle aux jeunes artistes, iuipatients de secouer le joug de l'auteur des Saùifïcs, (iros, l'initiateur du romantisme, fut désolé, à la fin de sa vie, de cet essor nouveau donné à la peinture. 11 revint, avec ardeur, aux héros de l'aiiticpiité, cherchant à ressusciter les traditions laissées par David. Il se remit à peindre des Hercule et des Diomède,avec sa fougue hal)ituelle,avec une « énergie sauvage », disent ses liistoriens. Il ne réussit ([u'à s'attirer les sarcasmes de la jeunesse, qui avait rompu avec l'antique. On l'accusa d'avoir trop vieilli, de n'avoir
plus de talent, et il se laissa vaincre par le désespoir. Un matin, il sortit, s'en allant au hasard vers le fleuve. Arrivé à Meudon, en un lieu solitaire, où l'eau de la Seine était si peu profonde qu'un enfant eût pu la traverser à gué, il déposa son chapeau et son habit sur la rive, et il se plongea la tête dans l'eau pour mourir (25 juin 1835) ^
Le musée du Louvre renferme, en tableaux de Gros, le Champ de halaille iVEylnn ; François /'■■ et (Jharles- Quinl visitant les tombeaux de Saint-Denis.
En dessins :
François /<"" et Charles-Quint visitant les tombeaux de Samt-Denis ; V Incendie de Moscou, après la prise du Kremlin, magnifique dessin sur papier teinté. C'était le projet d'un tableau qui n'ajamaisété fait. 7\'moléon assistant au meurtre de son frère.
Le musée de Versailles renferme les Pestiférés deJaffa; la Bataille d'Aboukir ; la Bataille des Pyramides ; la Beddition de Madrid ; l'Entrevue des deux Empereurs ; la Nuit du 11) au 20 mars ; le Portrait de Charles X à cheval.
De M. Delestre : Gros et ses ouvraçjes.
« Gros répélail souvent aux dessinateurs : il faut procéder par ensemble: ensemble de mouvement, de longueur, de lumière et d'ombre, ensemble d'effets. Vous ne devez
1. A la révolution de 1H30, dit Ciiarlos lîlniie (histoire des Peintres), les batailles de Gros, que la Restauration s'était bien gardée de mettre en évidence, reparurent dans tout leur éclat et furent exposées au Luxembourg devant une l'oule ardente. Les jeunes gens qui n'avaient pas vu les Peslif('rés fie J;t/J'a lurent saisis du même enthousiasme que le public de 180i, et le tableau devint l'objet d'une seconde ovation, aussi bi-illante que la pre- Miiéi-e. Au bi'uit de l'admiration générale. Gros se rendit au Luxembourg, <.'t comme il montait l'escalici' du musée, il rencontra Gérard qui le descendait. « Kh bien, que se passc-t-il '? .. rletnanda Gr-os. G(!rard eut un accès de l'ranchise cl il ùe put l'etenir cette familière exclamation : « Eh ! mon cher, tu nous as tuus mis dans lepoi au noir. »
A la lin de sa vie, il avait pris des habitudes étranges. lOn son étude sur I)avidf Delescluze raconte (jue cet homme, à qui le talent assignait un rang élevé dans la société de son tiMiips, [)assait I )ul"s .ses heures de loisir à jouer aux dames avec les obcurs habilués d'un café.
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pas vous occuper d'une portion sans regarder le tout
Faites-vous la tète ? regardez les pieds et ainsi du reste. Selon ce précepte, il ne laissait poser le crayon blanc, sur un papier coloré, qu'après l'achèvement complet du travail de ï'eslonipe, en réservant toujours le ton même de la feuille entre la lumière et l'estompage surajoutés, de façon à utiliser la demi-teinte toute faite. Il résumait ainsi ce système: conduisez simultanément chaque partie, de telle sorte que si votre besogne venait à être interrompue, il y ait homogénéité dans chaque partie, quel qu'en soit le degré d'avancement.
« Gros recommandait instamment, à ceux qui peignaient d'après nature, de dessiner avec soin le modèle, avant d'employer le pinceau. Il ne tenait aucun compte du coloris s'il ne revêtait de belles formes. Chose singulière, son émule Girodet, grand admirateur de l'antique, parlait incessamment à ses élèves de la nécessité de chercher des teintes riches et brillantes. Chacun de ces maîtres se défiait sans doute de sa prédisposition particulière et voulait ainsi prémunir l'inexpérience d'un commençant contre une influence exclusive. Gros estimait plus un éloge adressé, en sa personne, au dessinateur, qu'au rival de Titien et de Rubens. Le professeur ne négligeait pas cependant la richesse offerte par la chimie moderne, pour augmenter les ressources du pinceau. Quand il voyait une palette trop peu garnie, il témoignait son mécontentement par ces paroles:* On ne fait pas de peinture à la Spartiate. »
§ 4. — GUÉRLN
Pierre-Narcisse Guérin * ne fut point élève de David, mais à rcxamcn de ses œuvres, il semble qu'il soit sorti de l'atelier du grand artiste. Regnault fut son maître, et jamais ou ne vit élève s'inspirer plus servilement de la doctrine académique dont
l. Né ;'i Paris M77lj : mort à lîoiue (1835)
procèdent les ouvrages distingués, mais non les grands artistes. Aucun de ses tableaux ne possède la verve, l'originalité, l'éclat de ceux des grands maîtres, quoique la vogue les ait consacrés, à leur nouveauté. La critique est presque unanime à reconnaître, aujourd'hui, que Guérin ne fut ni dessinateur, ni coloriste ; mais il sut choisir ses sujets, grouper ses personnages, adapter leur attitude au rôle qu'il leur imposait. La correction et l'élégance furent ses principales qualités. Ses thèmes sont simples ; les scènes qu'ils représentent, très claires et presque toujours tragiques, ou passionnées. Le lieu n'en est point vaste, et rétréci jusqu'à l'espace absolument nécessaire. On sent qu'il craint la defaillance.de sa pensée, ou de sa main. Devant chacune de ses toiles, on se pourrait croire en un théâtre où des comédiens jouent une pièce attachante. Ses contemporains, au surplus, l'accusent de n'avoir étudié l'expression des visages, que sur les acteurs qu'il venait entendre au théâtre. S'il fut célèbre, sous le Consulat, il le dut moins à un grand talent qu'aux passions du moment, ou aux épreuves subies par les victimes de la politique jacobine, dont son pinceau retraçait l'image.
En 1799, lorsque les émigrés, revenus en France, trouvaient leur foyer désert, leur famille décimée, leur fortune anéantie, il expose un tableau où ceux qui s'étaient exilés par force, nobles et grands propriétaires royalistes, découvrirent une allusion à leur misérable aventure. Guérin suppose un Romain, un proscrit de Sylla, Marcus Sextus, personnage imaginaire, rentré à Rome, et dans sa maison, au lieu d'ouvrir les bras à sa femme et à sa fille dont il a été séparé pendant des années, il arrive devant une couche funèbre où gît le corps d'une morte, sa
LES ELEVES DE DAVID l5l
femme, près de sa fille écrasée par le désespoir, au pied du lit. Ce Romain ne rappelait-il pas l'émigré, errant, pauvre et désemparé, en sa patrie retrouvée? Il n'y a plus de joie pour lui, plus de bontieur. Pendant son absence, la haine et la rage des sectaires avaient détruit tout ce qui, jadis, constituait sa vie heureuse. Personne ne s'y trompa. La foule assiégea le tableau, exposé au salon, et manifesta hautement son admiration. On avait oublié le crime des royalistes. On ne se souvenait que de leurs soufl'rances et de leur malheur. Les salons de la bonne compagnie s'ouvrirent au jeune peintre. On lui fit fête. Les grandes dames voulurent le connaître et le reçurent à diner. Les théâtres suivirent l'engouement général, lui accordèrent l'entrée gratuite de leur salle, et les émules de Guérin décidèrent de couronner le tableau, dune palme que l'un d'eux, Hennequin, l'auteur d'Or^i'Nté', accrocha au fronton du cadre. M""' Bourdic-Viot, enfin, dans son enthousiasme, inscrivit sous la toile, le quatrain suivant :
Au pied de ce sombre tableau, L'envie a déposé ses armes.
La critique éteint son flambeau ; Le sentiment verse des larmes.
Et, alors, à son entrée dans une salle de spectacle, les applaudissements éclataient aussitôt et ne cessaient qu'au lever du rideau, pour recommencer, dans les couloirs du théâtre, pendant les entr'actes. Et il n'avait que vingt-cinq ans !
Tous ces lionneurs l'enivrèrent ; il goûtait, sans trop de répulsion, cet empressement mondain. Il répondit aux invitations. On se le montra dans les salons. Il put se croire un grand homme. Et on le
lo2 LA SOCIÉIÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
vit chercher de nouveaux succès dans le choix d'un sujet,qui plairait encore àla foule. Il y réussit,en peignant P/ièdr^^ (fccusnnt Hippoh/tc (Icrànl 77/rsr>. Scène scabreuse, plus éinouvaiite que celle des tragédies grecques, que celle de la tragédie de Racine. Le peintre avait placé le lils eu face de Thésée, sou père, en face de Phèdre, lépouse criminelle ; et cette femme l'accuse, lui Hippolyte,d un crime abominable dont il doit se justitier; et s'il démontre son innocence, il déshonorera son père, car il précisera les gestes, il répétera les paroles coupables de l'épouse incestueuse. Ce que le poète, par décence, ne pouvait mettre dans la bouche des acteurs, le peintre le faisait sentir sur les traits de leur physionomie ; et le courroux de Phèdre, et sa passion déçue, et la douleur résignée de Thésée, et la retenue respectueuse d'IIipi)olyte. Leur attitude parlait pour eux. Il semblait que l'on entendit les paroles qui devaient s'échapper de leurs lèvres. On devenait témoin de l'émoi de ces personnages, de la douleur, de la haine, qui bouleversaient leur àme. Et puis, en ces temps où la foi conjugale avait été si souvent lésée dans le foyer privé d'un mari en exil, d'un mari fixé à l'armée, ce tableau rappelait toutes les chroniques scandaleuses de l'époque. Il s'offrait, comme un récit plus attachaut qu'un autre.
Cette œuvre d'à-propos souleva donc l'enthousiasme du public autant que le proscrit de Sylla. Roger, dans une pièce en vers, d'un acte, jouée au ThéAtre-Français, y voulut intercaler cette tirade :
Me voici de retour ! Oh ! quelle foule immense ! Tout Paris, au Salon, s'est réuni, je pense. Surprise avec raison, j'inlorroge ; on me dit : Que le jeune Guérm, Guérin dont le Proscrit
Du plus rare talent semblait l'eirort suprême, Dans un nouveau tableau s'est surpassé lui-même. J'entre, et vois tout le monde interdit, étonné, Fixé sur un seul point, d'un seul côté tourné. Chacun cherche un tableau ; personne ne le quitte. C'est Phèdre ; c'est Thésée et le noble Ilippnlyte, Dit-on de toutes parts. J'en approche un moment ; Quel effet, quel prestige, et quel enchantement ! J'ai cru, je l'avouerai, voir leurs bouches muettes Prononcer les beaux vers du plus grand des poètes, Et par l'illusion de ce tableau divin Entendre encore Racine, en admirant Guérin.
Il n'avait pas voulu être peintre. Sa famille avait dû le pousser dans cette voie, et il avait suivi cette carrière avec application, avec zèle, sans qu'une heure d'inspiration géniale sonnât pour lui. Il ne fut jamais médiocre, mais jamais non plus supérieur. Un de ses historiens a dit de lui, qu'il ne devait être placé qu'au degré oii finit le talent. Il remporta cependant le prix de Rome et il dut attendre que l'Académie de France, supprimée par la Convention, fût rétablie en Italie, pour aller y séjourner le temps réglementaire. Guérin fut un peintre sage, observant les règles apprises dans les écoles. Il savait s'en servir, ou plutôt les exploiter au profit de sa renommée, parce qu'il était judicieux, instruit, inspiré par ses lectures et ses observations, faites dans le nioude et au théâtre \
1. La l)ioiïiaphie de Didot parlo de lui en termes bienveillants : ■■ Caviseur spirituel, dit son biographe, connaisseur en musique, bon chanteur, Pierre C.uérin fut reclierché du monde dont il aimait les distractions et so plaisait surtout dans un petit cercle daiuis, particulièrement dans la famille des Didot. Le jour de Ja fùtc de Pierre Didot, Pierre C.u.rin lui olTrit un charmant petit tableau, représentant le génie de lamili.' saiipuyant sur d.-ux liicrres, lune grande, l'autre petite, par allusion à la taille des deux anus. Mais les longues soir('es et les distractions de la société nuisaient à ses travaux, comuK' elli's ruinaient sa santé, ([ui fut toujours chanc.-Iantc. Sa taille était petite et sa cmslitulion plus (luedéilcate. Sa [.liysi-uiouiie d'une extrême
Delacroix, qui avait passe dans son atelier, écrivait de son ancien maître, en raillant sa doctrine : « Nos maîtres, pour donner de l'idéal à une tête d'Egyptien, la rapprochaient du profil d'Antinous. Ils disaient : « Nous avons fait notre possible, mais « si ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre « correction, il faut s'en prendre à cette nature baro- « que, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses, qui sont « des choses intolérables à voir... » Ces diables de nez crochus, de nez retroussés que fabrique la nature les mettaient au désespoir K »
C'était un besoin, si ancré en Guérin, de se rapprocher de l'anîique, dans toutes ses œuvres, que les portraits, issus de son pinceau, ne donnent point la physionomie exacte du modèle, mais un visage arrangé, et combiné avec la beauté grecque ^. On a, de lui, le portrait d'une dame, en costume campanien, exprès choisi, afin de modifier, à son gré, l'expression de la figure, et de l'entourer d'accessoires tirés de l'antique. On peut le remarquer, enfin, dans son tableau de Dido/i iiarrant à Enée ses déceptions d'amante. Les broderies de la robe, les bijoux, les tentures, les incrustations du pavé, les enroulements de la balustrade de la terrasse où se passe la scène, tous ces détails sont empruntés à
finosse a été bien reproduite dans le portrait en pied, peint par Robert Le- Icbvre et dans le buste en marbre, sculpté par Duinont. Son talent semble s'être ressenti de son organisation pliysique. En général, il préfère les scènes sentimentales aux actions passionnées. Guérin lisait beaucoup. Il était parvenu aussi à bien écrire lui-même. Sa correspondance était pleine de naturel et d'agrément. Guérin n'avait que des collatéraux éloignés. Il légua presque toute sa petite fortune à trois cousines qui vivaient, l'une d'un travail sti-riie, les autres de renseignement, dos arts. Une petite réserve servit à doter deux filleuls de Guérin, et un artiste à qui il laissait 700 francs de rente, comme un hommage à la vertu, au talent, au malheur. "
1. Il eut pour élèves des peintres qui ne lui ressemblent nullement; Géricault, Delaroche, Delacroix, SchefTTer.
2. C'est ainsi ([u'il peignit Henri de L;) Rochcjaquetein, en véritable statue d'AjJollon, enserrée tant bien que mal dans les habits d'un Vendéen.
rornementation grecque. Et c'est pourquoi on a pu dire que si Guérin. n'était pas l'élève de David, il était assurément digne de l'être *.
Il mourut à Rome en 1835.
§ 5. — Prud'hon
A Cluny, vivait, en 1758, un maçon très pauvre qui avait douze enfants. Il lui en naquit un treizième, ce l'ut Pierre-Paul Prud'hon. Un moine de l'abbaye se chargea de son éducation, parce qu'il reconnaissait en lui un caractère doux et tendre, une àme sensible dont soutfrit, toute sa vie, le malheureux artiste. Prud'hon démontra bientôt de rares aptitudes pour le dessin, qui furent encouragées et soutenues par les moines. Grâce à eux, l'intéressant enfant fut envoyé à Dijon, à l'académie de peinture que dirigeait alors François Devosges, et bientôt Pierre-Paul dépassa tous ses émules. Mais Paris l'attirait, espérant qu'un séjour dans la grande ville donnerait plus d'essor à son talent, et il écrivit son désir à M. de Joursanvault, amateur éclairé des arts, grand propriétaire de sa province, devenu son protecteur.
Il lui indiquait la nature des études qu'il ferait à Paris ^.
« J'y dessinerai beaucoup, écrivait-il, 1° d'après l'antique pour prendre de belles formes, avec l'ana-
1. Un de ses historiens a dit de lui : « Son caractère était digne de son talent : froid au premier abord ; mais il avait de la sensiijilité. Suivant l'état de sa santé, qui était précaire, il était gai ou mélancolique. Sa conversation était substantielle et piquante. Il écrivait facilement et d'une manière agréable. Enfin, par sa modestie sincère et la douceur de ses mœurs, il s'était fait de nombreux amis. On a fait de ses tableaux de charmantes copies pour la manul'acture de Sèvres. »