CHAPITRE VII
LETHIÈRE - ISABEY — GIIANET - LAN'DOX
Sommaire : — Lethière ; Isabey ; Granct ; Landon. — Lelhière un créole de la Guadeloupe; de son vrai nom (îuillon. —Émule' de Drouais pour le prix de Rome ; son tableau de Brulus, analysé par Charles Blanc.
Isabey, fils d'un paysan de la Franche-Comté. — Élève de David.
— Peint, en miniature, les personnages célèbres de l'époque, et ensuite les jolies femmes du Directoire. — Professeur de dessin à l'institution de M'"" Campan où il a pour élève Ilortense de Beauharnais. — Par là, il est mis en relation avec Bonaparte.
— Le portrait du premier Consul se promenant dans les jardins de la Malmaison, est un des plus ressemblants du grand général.
Granet et Landon : le premier, peintre de couvents ; le second, critique d'art.
Conclusion.
Il est d'autres peintres, moins illustres que les précédents, qui tinrent néanmoins une place honorable dans les arts pendant le Consulat. Lethière fI7(')0- 1837), un créole de la Guadeloupe, de son vrai nom s'appelant Guillon, était le fils d'un planteur vaniteux, ne voulant point que son descendant déroseAt, en faisant de la peinture. Le jeune homme, troisième enfant du planteur, se donna donc le nom de Le Tiers, qu'il transforma, plus tard, en Lethière. Ainsi que tous les créoles, il avaituiie imagination vive et passionnée, et ses compositions, à l'école de Doyen où il était entré, se distinguaient de celles de ses caina-
rades par de la verve, de la fougue, du iiiouveinent dans l'attitude des personnages. Il concourut au prix de Rome avec Drouais, qui l'emporta sur lui; Lethière n'eut que le second rang. ]\lais son œuvre excellente lui fit accorder le privilège dun séjour en Italie, avec les autres lauréats.
Plus tard, il exécuta même après David un tableau de Brutus, en modifiant le draine. Le vieux Romain V est montré entre les deux exécutions de ses fds. I.e premier a eu la tête tranchée sur son ordre. Laissera-t-il mettre à mort le second? Emouvant spectacle que. celui de ce père se résignant, pour la liberté de Rome, à sacrifier ses fils ! Le peintre en avait fait une œuvre distinguée, et, quand même, elle n'entra jamais au musée du Louvre où elle gît, dans la poussière des greniers. Charles Rlanc, dans son Hisioirr drs peinffps, en donne l'analyse :
« A la droite du spectateur, dit -il, Brutus et son coUèg'ue Gollatin, président au jugement sur leur siège consulaire. Derrière eux, un certain nombre d'assesseurs. De ce tribunal un peu élevé, l'ennemi des Tarquins a déjà condamné l'un de ses fils, à qui on vient de trancher la tête et dont le cadavre est à moitié couvert par une draperie, heureusement jetée, pour dérober aux regards ce qu'un tel spectacle a de plus hideux. Tandis que les deux licteurs se disposent à emporter le corps du supplicié, d'autres amènent devant Brutus le plus jeune de ses fils. Cette figure est la plus belle du tableau, et c'est aussi une très belle figure, intéressante au plus haut point, par ses formes encore juvéniles, par son attitude à la fois émue et résignée. La tête légèrement penchée, les pieds dans le sang de son frère, ce beau jeune liomme attend son arrêt sans afficher le courage, et sans trahir cependant trop de faiblesse ; car il est.
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lui aussi, de la race des Brutus. Eu vain, plusieurs assistants élèvent leurs mains vers le juge et le supplient d'épargner au moins cette seconde victime. Brutus, qui a rencontré le crime dans sa famille, semble être inexorable, parce qu'il est père. Go] latin se détourne et se voile le visage. Les sénateurs, assis derrière eux, paraissent agités de sentiments divers. 11 n'y a de calmes, en apparence, que les deux bourreaux, le juge et l'exécuteur. Au fond, on aperçoit les monuments de l'antique Bome, monuments d'un style primitif, sévère et dur, dont l'aspect nous reporte aux premiers temps de la Bépublique, aussi bien que la physionomie mâle, rude, sauvage même, des Bomains qui se pressent, en foule, sur la place de l'exécution, et parmi lesquels on aperçoit un citoyen, un père sans doute, qui s'éloigne avec horreur. »
Lucien Bonaparte emmena Lethière en Espagne, durant son ambassade à Madrid. L'artiste y séjourna deux ans. Dans la suite, il fut envoyé à Bome, comme directeur de l'Académie de France, et il signala son administration par une grande sévérité dans l'observation des règlements, peu à peu oubliés des élèves.
Isabey (1767-1855) était le deuxième fils d'un paysan de la Franche-Comté, assez riche pour faire donner à ses deux enfants une excellente éducation. L'ainé fut un musicien apprécié. Le peintre devint un des miniaturistes les plus célèbres du Consuhit. Mais, à ses débuts, il vivait à Paris, assez misérablement,peignant des couvercles de tabatières et des boutons. David, enfin, le reçut parmi ses élèves et lui apprit l'art de discerner le caractère d'un modèle, la construction d'une tête, les singularités d'une
physionomie, si variable suivant la distance. Ses progrès furent rapides, et, dès qu'il se sentit assez fort, il s'adressa aux hommes éminents de l'époque et peignit, en miniature, Mirabeau et David. Bientôt, avec Carie Yernet, il s'attacha aux jolies femmes du Directoire, aux plus voluptueuses, aux plus évaporées, amies de M""" Tallien, et il fit de leurs miniatures autant de petits chefs-d'œuvre, où se reflète l'image des mœurs alors régnantes. Qu'elles soient en robe de linon ou de mousseline, toutes ces amies de Barras, étendues sur une chaise de repos, la jupe ouverte, découvrant la forme d'une jambe pleine de séductions, qu'elles soient droites ou assises, l'éventail pendu sur le côté, comme chez la danseuse de théâtre, les cheveux nattés autour de la tête, elles s'offrent avec une mollesse, un abandon, une grâce, que n'eurent jamais d'autres femmes. Quel besoin de retenue, d'ailleurs, en un temps où la vie s'affichait avec un cynisme, respecté par la société qu'on apj)elait alors le monde?
Ainsi commença la réputation d'Isabey. Il devint ensuite professeur de dessin au pensionnat de M"°Gampan, à Saint-Germain, et eut pour élève Hortense de Beauharnais. Bien reçu à la INIalmaison, il fut invité aux fotes les plus intimes, se mêlant même aux jeux de barre que partageait le Premier Consul. L'approchant de près, assistant à sa vie de chaque jour, il put étudier à loisir la figure du général; et nul autre, d'après les contemporains, n'a mieux saisi les mouvements de ce visage, si mobile dans son expression, que changeaient, que bouleversaient les incidents de la politique et les appétits d'une ambition insatiable. On cite, comme lune de ses meilleures miniatures, celle qui représente Bonaparte se promenant seul dans les allées du parc de la Mal-