‹ La société française pendant le consulat (volume 5)Chapitre 33 sur 46 · SuAKD, M(Uan(fcs de lilU'i'aLurc, t. V · texte numérisé non relu

SuAKD, M(Uan(fcs de lilU'i'aLurc, t. V

« ... On lui demandait, un jour, en vortu d'un ordre général du gouvernement, lëtat des traitoini-.nts (ju'il recevait de la cour de Vienne. Il écrivit dans un l)iilet cacheté : « Trop pour ce que j'ai fait ; trop peu pour ce que ■' j'aurais pu l'aire. « Il était très inégal dans le travail. Quand il était saisi d'une idée, on ne pouvait pas l'arracher à l'ouvragi;. Il composait au milieu de ses amis. Il passait dos nuits entières au travail. Dans d'autres temps, il ne pouvait quelquefois achever un ouvrage qu'au moment même de l'exécuter. Il lui arriva ainsi, un jour, qu'ayant une pièce à faire pour un concert de la cour, il n'eut pas le temps d'écrire la partie qu'il devait exécuter. L'empereur Joseph, jetant pai' hasard les yeux sur Iv. papier de musique t(ue Mozart avait l'air de suivre, fut «-tonné <le n'y voii- que des lignes sans notes, et lui dit : .. Où est donc voti'e partition V — Là, >■ i-épondit Mozart en mettant la main sur le front... On cite de lui Xas Noces de Figuro, Don Juan, les Mystères d'Isis, la Flùle encluinlée... »

nom. Toutes les villes (rAlleiiiagnc acclaiiiaierit les compositions musicales du jeune prodige, et Bcetlioven subit l'influence de ce génie charmant, de ca créateur de mélodies si tendres, de cet cvocatour de puissantes harmonies, aussi dramatiques que celles de Gluck. Haydn, après Mozart, lui inspira la vigueur de ses immortelles symphonies où, l'Ame déchirée de chagrin, il a fait entendre de si douloureux accents. Beethoven fut un grand musicien, le plus grand de tous ceux c[ui rayonnèrent à la fin du xviii" siècle. Il n'eut qu'à traduire ce que sentait son âme. pour être vraiment grand et dépasser tous ses rivaux. Ne fut-il pas très malheureux ? En pleine jeunesse, au moment où il pouvait compter sur les jouissances que donne le talent, il devint sourd. Pondant qu'il conduisait un orchestre, il constata,, tout à coup, que le son des instruments ne lui arrivait plus que faiblement. 11 comprit son malheur, et tomba presque inanimé sur son siège. Se figure-t-on le désespoir, qui dut envahir cet homme, bercé des plus nobles rêves, se trouvant privé subitement du plus grand plaisir de l'artiste, c'est-à-dire d'assister à l'interprétation de son œuvre, d'en éprouver les beautés par l'ijnpression produite sur l'auditeur, et d'en saisir, par l'oreille, les plus délicates et les plus lyriques suavités. Désormais, il serait séparé du théâtre et du monde musical, par un silence étoulfant; il n'aurait d'autre moyen, pour calmer sa douleur, que de laisser jaillir de son cœur les plaintes de ses souffrances morales. Car ne plus entendre ne l'empêcherait pas de créer encore, non plus des scènes de drame, des récitatifs qu'il faudrait conduire de l'orchestre, mais de grandes pages éloquentes reflétant les tristesses de sa vie et ses regrets inutiles. Justement, son opéra Fidelio (180:i) ne fut point

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apprécié, tandis rpic ses sonalcs et ses symphonies, son adagio surtout, en 1802, « d'une si poétique et si profonde désespérance », écrit Lavoix, resteront comme le modèle le plus parfait des chefs-d'œuvre \ S'il put quelquefois conduire un orchestre, ce ne fut que par hasard, en appuyant sa poitrine sur le bois du pupitre ou du piano, qui lui renvoyait la sonorité aflaiblie des instruments. « J'entends avec mes entrailles », disait-il. Et encore les petites voix de la flûte lui échappaient, ainsi que la susurration d'une chanson d'amour. Les ravissements et les extases dune prière, à peine murmurés sur deux lèvres adorantes, ne lui semblaient plus que le tremblement d'une jolie bouche. Il ne percevait plus de sensations provoquées par le bruit des notes musicales. Seules, le touchaient les sensations qu'enfantaient ses propres créations. Ses yeux, par un phénomène inexplicable à ceux dont l'ouïe est intacte, lui transmettaient le contact des beautés harmoniques, inscrites sur le papier. Ce qu'il avait conçu, ce qu'il avait écrit, les chants qu'il avait créés, surgissaient, sous son regard, et retentissaient « muette ment », pour ainsi dire, dans l'intérieur de son cerveau. Il jouissait par la vue, comme d'autres jouissent par l'oreille, et il s'enivrait, alors, de sa propre douleur et du déchirement de son âme. Mais est-ce assez pour l'artiste, pour le musicien, qui recherche, dans les échos puissants de l'orchestre, la jouissance plénière de son art, l'enthousiasme du compositeur pour son œuvre ? C'était donc, en lui,

1. En 179a, ce furent ses trios ; en 1700, ses sonates ; en 1797, ses sérénades ; en 1799 le septuor pour violon, alto, cor, clarinette, basson, violoncelle, conti-e-basse ; en 1800, ses symphonies ; en 1802, sa fameuse sonate, le Clair de lune, et des symphonies héroïques, dédiées à Bonaparte, dont i déchira la dédicace après les victoires du grand général remportées en Allemagne.

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en cet infirme, une affliction navrante, une torture sans fin, qui le chassaient de la société des hommes, de la fréquentation des artistes, dont il constatait, avec une mélancolie profonde, les joies intenses d'un succès.

Bien longtemps avant sa mort (octobre 1802), dans une heure des plus sombres, il écri\dt à ses frères combien il souffrait de cet état.

« 0 hommes qui me croyez haineux, écrivait-il, intraitable ou misanthrope, et qui me représentez comme tel, combien vous me faites tort ! Vous ignorez les raisons qui font que je vous parais ainsi. Dès mon enfance j'étais porté, de cœur et d'esprit, au sentiment de la bienveillance; j'éprouvais môme le besoin de faire de belles actions. Mais songez que, depuis six années, je souffre d'un mal terrible qu'aggravent d'ignorants médecins ; que bercé, d'année en année, par lespoir d'une amélioration, j'en suis venu à la perspective d'être, sans cesse, sous l'influence d'un mal dont la guérison sera fort longue et peut-être impossible. Pensez que né, avec un tempérament ardent, impétueux, capable de sentir les agréments de la société, j'ai été obligé de m'en séparer de bonne heure et de mener une vie solitaire. Si, quelquefois, je voulais oublier mon infirmité, oh ! combien j'en étais durement puni par la triste et douloureuse épreuve de ma difficulté d'entendre ! Et, cependant, il m'était impossible de dire aux hommes : « Parlez plus haut, criez, je « suis sourd. » Comment me résoudre à avouer la faiblesse d'un sens qui aurait dû être, chez moi, plus complet que chez tout autre ; d'un sens que j'ai possédé dans l'état de j)erfection, <'t d'une piTfection telle qu'elle s'est rencontrée chez peu dlioinmes de mon art. Non, je ne le puis. Pardonno/.-nioi

donc, si vous me voyez me retirer en arrière, quand je voudrais me mêler parmi vous. Mon malheur m'est d'autant plus pénible qu'il fait c[ue l'on me méconnaît, l^our moi, point de distraction dans la société des hommes, dans leur ingénieuse conversation ; point dépanchement mutuel. Vivant presque entièrement seul, sans autres relations que celles qu'une impérieuse nécessité commande, semblable à un ])anni, toutes les fois que je m'approche du monde, une aflreuse inquiétude s'empare de uioi ; je crains, à tout moment, d'y faire apercevoir mon état. »

Et un peu plus loin, Beethoven ajoutait : « Pourtant, lorsqu'en dépit des motifs qui m'éloignaient de la société, je m'y laissais entraîner, de quel chagrin j'étais saisi quand quelqu'un, se trouvant à côté de moi, entendait une flûte et que je n'entendais rien. J'en ressentais un désespoir si violent que peu s'en fallait, que je ne misse fin à ma vie. L'art seul m'a retenu. Il me semblait impossible de quitter le monde avant d'avoir produit tout ce que je sentais devoir produire. C'est ainsi que je continuais cette vie miséralde, oh ! bien misérable, avec une organisation si nerveuse, qu'un rien peut me faire passer de l'état le plus heureux à l'état le plus pénible. l*atience ! C'est le nom du guide que je dois prendre et que j'ai déjà pris. J'espère que ma résolution sera durable, jusqu'à ce qu'il plaise aux Parques impitoyables de briser le fil de ma vie. Peut-être éprouverai-je un mieux ; peut-être non. N'importe ! Je suis résolu à souffrir. Devenir philosophe dès l'âge de vingt-liuit ans, cela nest pas facile, moins encore pour l'artiste que pour qui que ce soit ! »

Il souffrit encore davantae-e. Sou iiiliriiiité, malgré les médecins, augmentait chaque jour. Bientôt, il fallut employer l'écriture pour couimuniquer avec lui. L'ouïe était anéantie. Et sa vie, déjà triste, s'assombrit en une mélancolie sauvage. Il se résigna forcément à cette solitude iuiplacable, ressassant ses propres pensées et ses rêveries, qui le transportaient en un monde iuiaginaire où toutes les harmonies se transformaient en gémissements lugubres. Resté célibataire, à cause de cette infirmité qui le séparait du monde, on ne lui connut jamais de maîtresse. Enfin, le silence qui l'entourait, horrible par sa persistance, le poussait hors de sa demeure chaque jour. On le rencontrait sur les promenades de la ville, semblant hagard, en une absorption en soi, que ne venait rompre aucun bruit d'alentour, pour lui insaisissable. Il était plus à lui, et en lui, que personne ; et l'on prenait pour de l'étrangeté, pour de la misanthropie, ce qui n'était qu'une manière d'être, engendrée par la solitude dans lacjuelle il était plongé. De même il changeait souvent son domicile, excédé par la vue des objets, imumables devant lui, parmi lesquels ne s'asseyait jamais un ami, et que n'égayait aucune confidence. Et ensuite, lorsque les beaux jours naissaient, il se réfugiait en une maison villageoise, où il j)ouvait, au milieu de la nature, donner libre cours à cette existence pareille à celle d'un banni (suivant son expression), à qui personne ne parle, parce qu'il ne saurait couiprendrc persomie. A la musique, pour se distraire de sa mélancolie, il .goûtait l'étude de la philosophie et de l'histoire, vivant avec les hommes disparus, qui lui semblaient aussi présents que ses contemporains, pour lui connue s'ils n'existaient pas; avec les conceptions des phi-

losoplies, qui avaient discouru sur l'âme huinaino, lui qui, à chaque heure du jour, pouvait évoquer, dans le silence de la solitude, tous les phénomènes de sa conscience.

Malheureux, autant qu'on peut l'être, il mourut au mois de mars 18!29 '.

Ainsi avait été toujours en progrès l'art musical durant le xvnf siècle. Mais la Révolution imposa un temps d'arrêt aux productions lyriques. La société bouleversée, les grands seigneurs exilés, le théâtre de l'Opéra resta souvent désert. Les artistes étrangers, que les agréments de Paris avaient attirés en France, étaient rentrés dans leur patrie. L'esprit public se détournait des mélodies légères et gracieuses, ou des graves harmonies des drames lyriques, si admirées pondant la monarchie. On ne pensait, en ce temps-là, qu'à l'exécration de la tyrannie, à la gloritication du patriotisme, et les opéras s'en faisaient l'écho. Alors, en 1794, Grétry écrivit Denys le Tyran ; Méhul, Horatms Codés ; Rouget de l'Isle avait trouvé, en son âme, le cri vengeur du soldat, et devant ses amis d'Alsace, chanté la Marseillaise. Méhul, pour la fête du 10 août, transporté parla poésie vibrante de Joseph

1. >• Aucune œuvre n'est mieux connue que celle de Beethoven, a écrit Lavoix, dans son Histoire de lu Musirfue. Il a laissé des lettres et un grand nombre de petits cahiers, qu'il portait toujours avec lui et sur lesquels il écrivait ses pensées musicales et antres, ainsi que ses esquisses de composition. Il semble que toute sa musitiue n'ait tondu que vers un seul but : la symphonie. Souvent ses sonates, ses trios, ses quators, ses concertos de piano cux-mùines sont de magnifiques esquisses pour des tableaux plus magnifiques encore. De tous ses chefs-d'œuvre ce sont, en effet, les neuf symphonies qui sont les compositions maîtresses. Elles arrivent à la perfection de la forme. »

de Chénier, avait composé le Chnnt du Dr part ; Gossec, la musique large et solennelle de l'iiymne à l'Être suprême, dans la fête religieuse présidée par Robespierre. Néanmoins, cette elfervescence Ivrique s'apaisa dès le rétablissement de l'ordre public, et les œuvres anciennes des grands maîtres, et les œuvres nouvelles des jeunes compositeurs, Méhul, Cherubini, Lesueur, Catel, Boicldieu recommencèrent à donner la vogue aux théâtres de chant.

Ces noms nouveaux, bientôt célèbres, se joignirent aux anciens déjà connus, que le public avait coutume d'applaudir ; anciens qui se nommaient ^lonsigny, Philidor, Gossec, Grétry, Martini. Il y avait plus de trente ans que le premier ouvrage de Monsigny ' avait été célébré : rile sonnante, en 1768. Monsigny était alors maître d'hôtel du duc d'Orléans, charge qu'il venait d'acheter, et, durant les dix années qui suivirent, il publia et fit jouer ses meilleures compositions : Ip Déserteur^ en 1769, qui figura longtemps au répertoire ; h Faucon, en 1771 ; la Belle Arsène, en 1775 ; CEnfant trouvé, ou Félix, en 1799. Sa famille vivait alors en Artois, issue de parents sardes établis depuis deux siècles aux Pays-Bas. Elle l'avait envoyé à Paris, en 1749, tenter de refaire, dans les finances, leur fortune détruite. Mais la musique possédait le jeune Monsigny tout entier, (iiauotti, contre-bassiste de l'Opéra, lui avait donné les premières leçons, et Sedaine, qu'il avait rencontré dans le monde, ne tarda pas à lui confier ses poésies. Sedaine, après avoir entendu la musique de Monsigny, couqnMt tout de suite que c'était le co2n])ositeur qu'il lui fallait, et

\. Monsipny, 1720-1817.

désormais le nom de Sedaine fut presque toujours associé à celui de Monsigiiy.

Il était d'une sensibilité extrême, subissant les joies et les douleurs de ses personnages jusqu'à en défaillir, lorsqu'il devait traduire les élans d'une passion malheureuse. Quatremère de Quincy raconte que la composition du Déserteur lui coûta tant de pleurs, « qu'on fut obligé deux fois de lui retirer le poème. Longtemps encore après, en parlant de la scène où Louise revient par degrés de son évanouissement, et en se rappelant le jeu de ses paroles étoufiées, et comme coupées des traits de l'orchestre, on le vit fondre en larmes, et toniber lui-même dans l'accablement qu'il avait dépeint. » De bonne heure, il cessa de produire. En sa vieillesse, sa mémoire s'était affaiblie, et il assistait souvent à la représentation d'une de ses œuvres sans la reconnaître. Il ignorait qu'il en fût Fauteur. Sa vie se prolongea jusqu'en 1817, et sous le Consulat son nom était devenu ])opulaire avec le Déserteur.

Plîilidor fut sonémule, au xviir siècle. Né en 1727, il se fit connaître par le Savetier, joué en 1759, et Tom Jones, en 1703. Il mourut en 1795, laissant un nom que l'on associait souvent à celui de Monsigny, dont il n'eut, pourtant, ni hi science de l'orchestration, ni la clarté de la pln-ase musicale.

Gossec (1732-1829) voua son talent aux compositions religieuses. Elles le rendirent célèbre parjni la bonne compagnie qui donnait le ton, sous la monarchie. Un i)eu moins Tigé que Philidor et Monsigny, il possédait toute la puissance de son inspiration et de son style pendant les beaux jours du règne de Louis XV. On admirait ses messes, ses psaumes, ses motets et son 0 Salularis hostia, iviiàmi en paroles françaises, afin de le faire exécuter, dans les concerts

spirituels, par les grands chanteurs de l'époque, Giiéron, Laïs, Rousseau*. La Uévolution ne le détrôna point de sa réputation. Il devint chef de musique de la garde nationale, et chef de la classe de chaut au Conservatoire, nouvellement créée. Son nom, toujours populaire, traversa le Consulat et l'Empire, et môme la Restauration, car il ne mourut qu'en 18:21).

Grétry ^ arrivait de Liège à Paris sous Louis XV, avec un accent indéfectible qui donnait à son langage et à son esprit un piquant dont il savait se prévaloir. Tout jeune, en sa ville natale, il avait reçu les leçons des professeurs de la Collégiale, leçons médiocres qu'il compléta, en parcourant l'Italie. En 1767, enfin, il s'établit à Paris, et plein d'entregent et de finesse, il sut se faire agréer, dans la société des beaux esprits de ce temps-là, par Voltaire, Suard, Marmontel, qu'il enchantait avec sa musique, trouvée supérieure à celle de Monsigny.

Marmontel lui confia deux de ses poèmes : le Huron, puis Lucile, joués en 17G8 et 1769. Vinrent ensuite les Deux Avares, en ilK^'/Aéniire et Azor, en 1771 ; la Rosière de Salency, en 1774 ; la Fausse Magie, en 1775 ; l Amant jaloux, en 1778 ; V Epreuve villageoise, en 1784; Richard Cœur de Lion, la même année. Les contemporains admettent que le style de Grétry a plus d'éclat, plus de souplesse et d'élan que celui de Monsigny ; mais il n'a pu lui ravir le secret de la grâce et de l'éuiotion. On disait : « Monsigny connaît le chemin du cœur ; Grétry, celui de l'esprit. Monsigny convient aux salons où douiinent les femmes ; Grétry, à ceux où se réunissent les esprits légers et fins '. »

1. On plaça plus tard cette ravissante liannonic dans l'oratorio do Saut-

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