Grétry
3. « Il est l'autcui-, dit Lavoix, d'un Easui sur lu musique, c'csi plutùt sur
Bouilly, aux derniers jours de la monarchie et sous le Consulat, l'un des fournisseurs des poèmes d'opéra-comique, devint le collaborateur de Grétry, après une présentation de M""° Dugazon, l'amie du compositeur, qui lui attribuait ses plus grands succès. En ses R/'c(ipitulatio/i><,BinnilY nous fait le récit de cette première entrevue. Il arrivait éiuu, dit-il, parce qu'il était jeune et que Grétry touchait à la vieillesse. Il se figurait. — et il n'en donne point la raison, — que le vieillard, célèbre par de nombreux triomphes, allait montrer beaucoup d'orgueil, et peut-être du dédain, pour un petit auteur comme lui. Il fut donc très surpris de recevoir un accueil aimable, avec une simplicité et une bonté qui le charmèrent. Dans son enthousiasme, il devient lyrique et compare Grétry à un « Anacréon rajeuni, ou bien à un Orphée ayant pris une nouvelle forme, pour enchanter les mortels par les sons ravissants de sa lyre. » Quant à M""" Dugazon, elle aborda le vieux musicien en lui donnant le nom de « bon père ». Ainsi, ajoute Bouilly, le nomment les artistes en relations avec lui. Grétry consentit à compo-
iiia musique où il révèle les petits secrets de sa composition. C'est un petit monument à son génie. »
rr De M"" Ducrest: Mémoires sur JoKi'jthine, t. I,p. 31j. Sur Monsigny et Grétry : « Aussitôt que Monsigny entendit les compositions de Grétry, il quitta la carrière qu'il avait ouverte d'une manière l)rillante. Sa simplicité était extrême, et il nous dit que, persuadé qu'il serait écrasé par Grétry, il avait préféré se retirer. Quoique i-ivaux, ils ont toujours été bien ensemble. Dans les derniers temps de leur vie, ils se rencontrèrent souvent et s'abordèrent toujours de la même manière. — <( Bonjour seigneur, disait Grétry. — Que la paix soit avec vous, répondait Monsigny — Ne fait pas du chant qui veut, seigneur. — Qui le sait mieux (jue moi ? — Les deux nestoi-s de la musique se serraient cordialement la main et se séparaient jusqu'à la première entrevue qui se passait exactement de môme Lorsque Monsigny
se maria, il épousa une jeune personne d'une dévotion extrême. Pendant qu'il ('tait allé à Villers-Cotterets faire son service chez le duc d'Orléans, dont il était maitre d'hôtel, sa jeune compagne jeta au feu trois ouvrages entièrement terminés, afin que son mari n'eût plus aucune relation avec le théâtre. Peut-être eussent-ils été supérieurs aux premiers qu'il avait fait jouer. »
ser la musique de Pierre le Grand, le premier ouvrage du jeune auteur. Bouilly nous en détaille l'idée inspiratrice et la vogue.
« Ce n'était point, écrit-il à cette époque heureuse et profitable à notre scène lyrique, ce n'était point par des efforts d'orchestre et des modulations bruyantes qu'on obtenait le suil'rag-e des spectateurs; c'était par l'expression de la vérité, par des chants faciles, qui se gravent aisément dans la mémoire ; c'était surtout par unepeinture fidèle destemps, des mœurs et des personnages qu'on voulait représenter; c'était enfin, ce qu'entendait si bien mon illustre collaborateur. Dès l'admirable ouverture de Pierre le Grand, l'enthousiasme régnait dans toute la salle. Elle peignait si fidèlement un grand chantier de constructions où l'on travaillait au premier vaisseau de la Russie, construit par les mains de son empereur ! Elle exprimait, tour à tour, au lever de la toile, le mouvement, l'agitation et en même temiJS l'ordre des nombreux ouvriers : les coups de marteau, le bruit des haches, de la scie ; on se croyait sur les bords de la mer ; on respirait Fodeur du goudron ; on assistait à la préparation des cordages. Bientôt M""" Dugazon, dans le rôle de la veuve d'un soldat livonien, se livrant à tout l'amour que lui inspirait le tsar, qu'elle croyait être un simple charpentier, se montra digne d'un des plus grands potentats de l'Europe, et fit briller dans son rôle, le plus important de la pièce, cette ànie de feu, cette grAce irrésistible et ce naturel si parfait, qui l'avaient portée au plus haut degré de la célébrité. »
Dans un autre passage de ses Mémoires, Bouilly rapporte un mot de Grétry sous l'Euipire, un mot <[ui décèle la fatuité du vieillard et son uianque de tact. A la représentation de Zcmire et Azor, Napo-
'22 i LA SOCIETE FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
léon écoutait, ravi, quelques-uns des motifs de l'ouvrage, et au trio du tableau magique, il manifesta tout son plaisir : « C'est divin, c'est parfait, disaitil ; j'aime beaucoup cette musique-là. » VA Grétry de répondre : « Vous n'êtes pas dégoûté. » L'anecdote est-elle vraie ? On peut en douter, en se rappelant avec quelle rigueur Napoléon, devenu empereur, exigeait que les règles de l'étiquette fussent observées à son égard. Mais on n'était plus sous l'Empire quand Bouilly écrivait, et l'auteur, à l'échine souple, flagornait les Bourbons.
Martini ne doit pas être oublié, ni quelques autres encore, avant d'arriver à ceux dont l'art divin brilla aux temps consulaires; Martini (174i-181()),à cause de sa romance immortelle :
Plaisir d' amour ne dure (fu'un moment !
Après lui, Mengozzi (1758-1800) ; puis Bruni, (1759-1823) et Dezède ' (17404792), connu par l'agréable /{/.aise et /ial>et (1783) ; Jadiii (17()8-1853) ; Soiié (1755-1812), par le Diable à quatre; Gaveaux, par son chef-d'œuvre, M. Desc/ialum€aux;De\ienn(i (1759-1803), par les Visitandiiies, jouées en 1792 ; enfin Dalayrac (175)}- 1809), à qui on emprunta l'air:
1. Ka la l)i()gi-apliic univorscUi' ilr Didi)!, s(> trouvent sur ce coinpositeur, quelques renseignements intéressants. « Le lieu de sa naissance était iirnorc, dit l'auteur de l'article. Les uns veulent qu'il soit né à Lyon ; les autres, qu'il soit Allemand. Dès son enfanc(>,il l'ut confie an.x soins d'un alilx-, qui l'olova. De ))onne heure, il l'ut envoyé à Paris où il appi-it la composition musicale. A sa majorité, sa pcmsion l'ut doublée. Il voulut connaiti-e ceu\ qui la lui servaient. Le notaire l'avertit que ses démarches lui feraient perdre celte pension. Il passa outre et perdit sa pension. Il ne découvrit jamais le mystère de sa naissance. Il obtint de .\Ionvel le poème du petit opéra de Julie, {'ilî. Il a donné successivement It^s Trois Fermiers, 1777 ; le Por. leur de cluiiscs, 1778 ; Biaise el linhet, 1783 ; les Deii.r Pnçjes, etc. l)e/.èd(^ l'ut surnommé /'Ocp/i'C des Champs. Le genre pastoral dans lequel il n'eut ni imitateurs, ni rivaux, est, eu ell'et, le caractère distinctil' du talent de cô compositeur. Ses mélodies sont gracieuses, na'i'ves. Son harmonie est assez pure et sjn orchestre soigné pour le temps où il vivait. »
LA MLïilOCi: 2 25
Veillons au salut du l'Empire, tiré de sou oim'im Henaud d'Ast, joué en 1787. Dalayrac est é-alement rauteiir àWdolphe et Clar<i,]o\\h eu 171)îj;(le Maison à vendre, ea 1800; de/^/crtro.s- et Dièfjo, en 1803* d'Une Heure de mariaf/e, eu 1804.
Après ceux-là, parut bientôt une autre .eénération de coniposileurs ; et d'abord Cberubini, qui, aux premières années du siècle, avait quarante ans. 11 était né à Florence, en 1760, d'un père musicien, accompagnateur enun théâtre. Comme tousles grands artistes, le jeune homme manifesta, debonneheure, de remarquables facilités pour l'art musical: à seize ans, il composait une messe solennelle. Le grand-duc Léopold, frappé des dispositions merveilleuses du petit Gherubini pour la musique, l'adressa au professeur Sarti, à Bologne. A vingt ans, l'élève produisit son premier ouvrage, Quinto Fahio, peu goûté des connaisseurs. Quelques années plus tard, en 1785, il était à Londres, occupant la place de compositeur pour le théâtre royal, et il y donna Finta prinripessa, puis // Marchese di Tulipano, opéra de Paësiello, où il avait intercalé de grands morceaux de sa propre musique. Viotti, le célèbre violoniste, vivait à Londres, en ce temps-là; les deux compositeurs, se lièrent d'amitié. Lorsque Viotti revint à Paris, il décida Cherubini à l'y suivre, et le violoniste j)résenta le jeune compositeur aux hommes, alors en vue, parmi les gens de lettres. Marmontel lui livra un poème d'opéra en trois actes, Dêiuophon^ qui passa inaperçu. L'auteur commençait à s<' décourager lorsque Léonard, le coiffeur de la reine, obtint le ])rivilège d'un théâtre italien. Chcrul)inis'.'issocia Viotti
22(i LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
pour exploiter ce privilège, et ils niaiidèrent d'Italie une troupe de chanteurs, de beaucoup plus habiles que tous ceux, déjà venus en France. Ce théâtre italien éveilla tout de suite un intérêt sympathique dans la bonne société.
Les troubles de la Révolution n'arrêtèrent point le travail de Gherubini. En 1801, il fit jouer Lodoïska, dont l'ouverture d'une harmonie savante, suscita, dans le monde musical, une profonde imprcssion.il était alors chargé d'une nombreuse famille; sa gêne était grande. Son traitement fort modique d'inspecteur des études au Conservatoire lui était insuffisant. Que pouvait lui donner de plus le gouvernement du Directoire? 11 travaillait sans cesse, il travaillait beaucoup sur des poèmes insignifiants. Bouilly heureusement lui céda le poème des Deux Journées (1800), qu'il venait d'achever sur un sujet attendrissant. Gherubini l'encadra d'une musique impressionnante. Ce fut un succès, qui se tradnisit par deux cents représentations, presque ininterrompues.
Sous le Consulat, le talent était impuissant contre l'antipathie de Bonaparte, qui s'obstinait à laisser dans l'oubli ceux qui ne lui plaisaient pas. Gherubini était un de ceux-là. Il lui manquait le caractère mielleux et louangeur, si agréable à l'impérieux général; et sa musique était trop savante : Bonaparte ne la comprenait pas. Enfin, un jour de solennité, au Conservatoire, où l'on devait exécuter une marche militaire do Paësiello, destinée à la garde consulaire, (îherubini fut assez mal inspiré pour faire entendre une cantate et une marche funèbre, qu'il avait écrites lors des funérailles du général Hoche. Maladresse que Bonaparte ne pardonna point. One lui importaient les honneurs rendus à un autre qu'à lui! Avant de se retirer, il s'entretint avec Gherubini, et il eut
de garde de parler des morceaux pour lesquels il n'était pas venu, tandis qu'il se répandait en éloges et en admiration sur la musique de Parsiello, y ajoutant le nom de Zingarelli. Ciierubini ne put réprimer son étonnement. — « Oh! répondit-il au Premier Consul, pour Paësiello, passe encore; mais Zingarelli! »
Dès ce moment, son éloignement pour Gherubini fut invincible, raconte Fétis dans une étude sur le célèbre compositeur. Après le 3 nivôse, à la réception de tous les corps constitués, le Conservatoire se présenta aux Tuileries. Bonaparte dit : « Je ne vois pas M. Cherubini. » L'artiste fut obligé de se montrer, et Bonaparte ne lui dit pas un mot. Quelques jours après, Gherubini fut invité à dîner. Après le repas, Bonaparte, marchant à grands pas dans le salon, entama avec Gherubini, qui le suivait du mieux qu'il pouvait, une conversation sur la musique, dans laquelle il passait alternativement de la langue italienne à la française. Le Premier Consul revint encore sur sa préférence pour la musique de Paësiello et de Zingarelli. Poussé à bout par le grand artiste, il s'écria tout à coup : « Je vous dis que j'aime beaucoup la musique de Paësiello. Elle est douce et tranquille. Vous avez beaucoup de talent. Mais vos accompagnements sont trop forts. — Citoyen consul, je me suis conformé au goût des Français. — Votre musique fait trop de bruit. Parlez-moi de celle de Paësiello. C'est celle-là qui me berce doucement. — « J'entends, dit le compositeur, vous aimez la musique qui ne vous empêche pas de songer aux affaires de l'Etat. » Cette réponse spirituelle, il ne la lui ])ardonna jamais.
Il lutta, quelque temps encore, contre cette animosité du Premier Consul, Ht }micv Élis a nu lo mont
Saint-Bernard, opéra dans lequel se trouve le chœur (les moines cherchant les voyaaciirs égarés dans la montagne, d'une si puissante réalité qu'à l'entendre on grelottait, disait-on ; Qn^\x\ÏQ,Anacréon, deux actes, joués en 1803, peu estimés, mais dont l'ouverture est considérée comme l'une des pages les phis belles de la musique; enfin, un ballet, Achille à Scyros, avec une scène de bacchanales très intéressante, mais insuffisante à faire pardonner les incartades du héros grec, déguisé en femme. Achille ne peut être grotesque.
Cherubini se détacha de Paris et accueillit les offres venues de Vienne. 11 s'établit en Allemagne où il fit représenter au théâtre de la Cour plusieurs de ses ouvrages, parmi lesquels un opéra nouveau, /^^rtvzz.s^a. Lors de la guerre avec la France, Vienne tombée au pouvoir des Français, l'empereur Napoléon, apprenant la présence de Cherubini dans la capitale de l'Autriche, le fit mander et lui donna la direction des concerts qu'il com manda d'organiser. Néanmoins, ce ne fut qu'en 1 809 que le grand musicien reparut en France, avec son opéra Pimmalione, une de ses dernières œuvres écrites pour le théâtre. 11 se livrait, alors, à l'étude de la botanique et à la musique religieuse, si bien qu'un jour Auber, son élève et son ami, l'ayant emmené au château du prince de Chimay passer quelques jours de vacances, Cherubini ne put refuser d'écrire une messe qui devait être exécutée dans la chapelle du château. Ce fut une surprise, qui se changea bientôt en enthousiasme chez ceux qui l'entendir ent. Les beautés sévères du chant, renforcées de toute la puissance de l'instrumentation, donnaient à cette composition un caractère de solennité religieuse qui émotionnait l'àme, comme si elle eût été au milieu d'un concert d'êtres séraphiques.
Cette exécution eut, dans le monde, un irrand retentissement, qui ne fit qu'accroître la célébrité, déjà incontestée, du compositeur.
« Des critiques et des biographes, écrit Fétis en son étude, ont dit que la musique de Cherubini manquait de mélodie. Ils ont même contesté à l'artiste le génie nécessaire pour en inventer. Erreur évidente. N'y eût-il que le duo de lopéra à'Épicurf, que la grande scène de Pimmalione chantée par Crescentini, que le délicieux air des Abenccrrafjes, que celui d'Anacréo/i chez lui : « Jeu/te fille aux reyards doux », et que le chœur si suave de Bla/iche de Provence. \\ serait prouvé que Cherubini était doué de la faculté d'imaginer des mélodies plus neuves de forme, peut-être, que beaucoup d'autre musique considérée, comme essentiellement mélodieuse. La mélodie abonde dans les Deux Journées; mais telle est la richesse de l'harmonie qui l'accompag-ne, tel était l'éclat du coloris de l'instrumentation à l'époque où parut cet omTage, telle était surtout alors l'insuffisance des lumières du public, pour apprécier les combinaisons de toutes ces beautés, que le mérite de la mélodie ne fut pas apprécié à sa juste valeur. »
Sous sa direction, l'école du Conservatoire prospéra; il mourut en 1842, à quatre-vingt-deux ans'.
Méhul ne cessa de briller pendant le Consulat par ses productions musicales. Né à Givet, il vint à
1. Lavoix, en son Hisloirc de l.i Hii;,si</HC, a éciit sur lui : •• Clifnihini. àmi' noble et fine. Jamais il ne fit concession au goût clian«r<'anl du public. Pour lui l'art était l'art lui-mûine et, pendant soixante ans, il resta inébranlable en ses convictions. Il ne lui a manqué (|ue de bons poèmes pour avoir plus de vogue à la scène. Les Deux Joiirnécu. qu'il écrivit pour Bouilly. eurent deux cents représentations successives. Ses compositions religieuses sont son plus beau titre de gloire. Il faut citer .sa messe Je licqiiiein et la messe solennelle écrite pour le sacre de Charles X. •
Paris dès l'âge de quinze ans, et ne le quitta plus. Il arrivait très imparfaitement instruit en musique par deux organistes de collégiale, ses premiers professeurs, qui avaient signalé à son père ses heureuses dispositions. Le père l'adressa au fameux claveciniste Rdelmann, qui se chargea de lui apprendre les règles de la composition. C'était en 1778, l'époque de la rivalité furieuse entre gluckistes et piccinnistes. Méhul, admirateur de Gluck, parvint à s'immiscer dans la société de l'immortel compositeur ' ; il accepta ses conseils, et, en ses grands morceaux d'harmonie, le jeune débutant sut les appliquer. En 1782, à un concert spirituel, il soumit au public sa première composition, une ode <à J.-B. Rousseau, mise en musique. Il avait dix-neuf ans. L'opéra qu'il écrivit ensuite, Alonzo et Cora, restant en détresse, il se tourna vers l'opéra-comique. Hofîuiann qu'il connaissait lui livra les cinq actes à'E^tphrosine et Coradin, où les spectateurs admirèrent le duo de la jalousie devenu classique 2. Deux ans après, en 1792, il donna Stratonice, un acte très apprécié qui mit sa personne en évidence.
A ce moment de sa vie sa verve semble épuisée. Ses ouvrages se suivent sans éclat. Les troubles
1. Il vivait très paiivr(i ;i Paris, et. voulant entendre l'opéra de Gluck, Iphiç/énie en Tnuride,il se faufila un matin au-dessous de la scène et y resta tout le jour pour n'en sortir que le soir, au moment de la représentation.
2. Voici ce <|u'en a (-crit Gi-étry (Hss;ii sur la musique, t. II, p. 53) : « On était loin de s'attendre à des elTets tcrrihlcs, surtout de l'orchestre de rOpéra-Comique. Méhul l'a tout à couj) triplé par son hai-monie vigoureuse et surtout propre à la situation. Je ne balance point à le diie : le duo d'Eujthrosine est peut-être le j)lus hcau morceau d'efTetcpii existe. Je n'excepte pas même les plus beaux morceaux de Gluck. Ce duo est dramatique. C'est ainsi que Coradin furieux doit chanter ; c'est ainsi qu'une femme dédaignée et d'un gi'and caractère doit s'exprimer. Sa mélodie en premier ressort n'était point ici de saison. Ce duo vous agite pendant toute sa durée. L'explosion qui est à la fin semble ouvrir le crâne des auditeurs avec la voûte du théâtre. Dans ce chef-d'œuvre, Méhul est Gluck à trente ans. Après avoir entendu ce morceau dont le premier mérite, à mon gré, est d'être vigou-
politiques influaient peut-être sur son esprit. L'inspiration gracieuse, Télévation des pensées et du style lui faisaient défaut, au milieu du déchaînement des passions, qui bouleversaient la société. Doria, Horatius Codés, la Caverne, Mélidor et Phrositif n'eurent point le retentissement de ses premières œuvres. Et puis Adrien, le grand opéra d'Hotlmann, dont il avait composé la musique, et célèbre par son ouverture, fut interdit, afin d'enlever aux Parisiens le spectacle delà pompe fastueuse d'un empereur, déroulé sur la scène.
Il était cependant l'auteur du chant entlammé du Départ, dont Joseph de Ghénier venait de composer les strophes, pour revivifier sa popularité, très atteinte, depuis la mort de son frère. C'était chez Sarrette,au Conservatoire, en 1794 ;Chénier demandait à Méhul un air applicable aux paroles. Le compositeur prit du papier, un crayon, et sur un coin de la cheminée, pendant qu'autour de lui les assistants causaient, il piqua les notes de ce chant célè-
reux, sans prétention et sans effort pour l'être, je destinai de bon gré à mon ami Méhul l'épigraphe que Diderot avait jadis placée sous mon portrait :
Irritât, mulcet, falsis terroribus implel Ut magnus. . .
Il semble effectivement que c était pour l'auteur du duo d'Evplirosine qu'Horace fit ces vers. •■
Bouilly, de son côté it. III, p. 3), a écrit sur Mc-liul dans ses Récapiliil.itions : " Un jeune élève de Gluck, nommé Méhul, jusqu'alors connu seulement par quelques compositions de piano, mais qui portail, sur sa figure expressive, l'empreinte du génie et des grandes passions, offrit, sur la scène de l'Opéra-Comique, son premier ouvrage ayant pour titre. Huphrosint! et Coradin, ou le Tyran corrigé. Cette composition avait produit la sensation la plus forte et la plus universellement éprouvée. Science, grâce, esprit, fraîcheur, énergie, tout s'y trouvait réuni. Les échos de la renommée ne cessaient de répéter, chaque jour, les éloges de c chef-d'œuvre, qui, selon les gens de l'art, devait faire époque dans l'école française en ajoutant la richesse de l'harmonie à la vérité de l'expression dramatique. LouverUire se fait entendre, et le public applaudit, avec transport, des nuitifs gracieux, élégants ; puis, tout à coup, des modulations graves, harmonieuses, et d un effet entraînant. »
bre qui entraîna les brigades républicaines à la victoire, avec autant d'élan que la Marseil/aisp.
Son nom jaillit de la pénombre qui l'entourait et devint populaire, en 1799, après la représentation d\irioda/it.Uœu\re était jdeine de morceaux d'harmonie expressive, très énergique et d'un style élégant. Les chanteurs, Elleviou et Martin, y étaient acclamés cliaque soir. Le jeune artiste dut alors se débattre contre la jalousie et l'envie. Ceux qui constataient ses progrès lui objectaient son incapacité de faire œuvre légère, gracieuse et spirituelle. Pour les confondre, Méhul donna Virato, en 1802, sans divulguer son nom. L'agréable partition fut portée aux nues. C'était divin ; c'était charmant. Lorsque son nom fut connu, les louanges cessèrent, et les envieux commencèrent à signaler, en cette œuvre si goûtée, des défauts inaperçus d'abord, disaientils. Méhul s'obstina, voulut désarmer cette basse jalousie, publia les œuvres les plus diverses, romances, cantates, féeries, ballets héroïques et comiques, comme la Damomanie. Il ignorait que l'envie ne s'éteint jamais, et que le succès, loin de la diminuer, l'aiguise et l'exaspère.
Il en était malade. Sa nervosité extrême avait développé son irritabilité et toute critique lui était odieuse. Mais, à cette sensibilité profonde, il devait ses plus tendres mélodies et les tableaux enchanteurs dont toutes ses œuvres étaient pourvues. Ses inspirations, activées par les palpitations de son àme soumise à la douleur ou à la joie, donnaient à tous ses chants un caractère de vérité, impressionnant pour l'auditeur. On éprouvait les émotions de l'artiste. Il vous tenaillait le cœur, ou bien il vous berçait de ses plus doux accents. Et c'était bien ce qu'il voulait, en plaçant sur son piano devant lui,.
lorsqu'il composait, une tôte de mort dont la vue achevait d'exciter rali'olement de ses nerfs. Cette inclination vers la tristesse le rendait mélancolique. S'il y trouvait la source féconde de son talent, elle influait aussi sur sa santé. Ces épreuves répétées de sensations douloureuses ne faisaient qu'augmenter son malaise. Sa poitrine était atteinte ; il en devait mourir. Il avait, d'ailleurs, l'ambition d'être toujours en progrès. Il tendait, outre mesure, le ressort de ses grandes facultés. Désirant la gloire, il la poursuivait avec ardeur. Dans son opéra, Joseph, en 1807, il atteignit, enfin, le sommet de l'art musical. Chaque page est un chef-d'œuvre. Il y a dépeint ce que d'autres n'auraient su peindre, et suivant un mot de Pline, à l'égard d'xVpelles, que lui apj)]ique Quatremère de Quincy, il y a exprimé V iufjprDnable. Alexandre Duval lui avait confié les paroles de cet admirable opéra, où l'on remarque des romances, d'une suavité et d'une tendresse adorables : celle qui débute ainsi : Champs paterneh^ Hébron, douer vallée ; celle de Benjamin : A peine au sortir de V enfance; et le chœur des Israélites, au lever du jour, et le final magnifique du troisième acte ! Chefs-d'œuvre, répètent les contemporains, et leur jugement n'a pas été désavoué par la postérité.
Bonaparte désirait faire de INIéhul son maître de chapelle. Il refusa, désignant Cherubini comme plus digne que lui d'occuper ce poste envié : « xNe me parlez pas de cet homme-là », répliqua Bonai)arte ; et ce fut Lesueur qu'il nomma.
Sa maladie empirant, il desciMidit eu Provence, à Hyères, afin d'y respirer un air plus doux qu'à Paris. Mais, loin de ses amis, il soullrit davantage. Son isolement causait son malheur. Et, triste, il l'écrivait : « Pour un peu de soh^il, je vous ai (jiiittés.
Cependant, l'.air qui me convient le mieux est celui que je respire au milieu de vous. » Le mal s'aggrava. Il mourut à l'âge de cinquante-quatre ans, en 1817. 11 avait épousé la lille du D' Gastaldi, qui lui survécut pendant quarante ans.
Bouilly, un contemporain du célèbre compositeur, a écrit sur lui dans ses Récapitulatiom :
« Mélinl fut, en France, le peintre des grandes passions, dont il aimait à se distraire par les compositions les plus fraîches, les plus variées. Virato, Vne Folie, les A vei«/les de Tolède, le Jemie Sage et le Vieux Fou, ne tardèrent pas à amener le plus gracieux sourire sur les traits des nombreux spectateurs, qu'avaient comprimés, par de vives et profondes émotions, Eiiphrosine et Coradin, Stratonice, Ariodant... Après Grétry, c'était lui qui sentait le mieux une situation dramatique ; qui s'identifiait le mieux avec l'auteur d'un poème, et qui savait apporter, dans une pareille association, tout le charme d'un fidèle collaborateur, tous les épanchements de la plus sûre, de la plus séduisante amitié. »
Lesueur n'a pas laissé, dans l'histoire de la musique, le renom de Méhul. Il eut, cependant, un jour de célébrité, après la représentation des Bardes, à l'Opéra, en 1804. Bonaparte, on le sait, avait, pour la poésie d'Ossian, une prédilection très marquée. Les peintres Girodet et (iérard s'étaient efibrcés de reproduire, sur la toile, les rêves héroïques de Fingai ; les compositeurs de musique voulurent faire retentir la scène française de l'écho des harpes de Selma, dans les grottes de l'Ecosse. Lesueur com-
LA MUSIQUE -j:}')
posa Ips Bardes, et par la puissance de son instrumentation, par l'cnerg-ie de ses graves harmonies, par les mélodies sévères et pures du chant de ses héros, il réussit à donner aux auditeurs la sensation de la poésie de ces temps fabuleux, qui plaisaient à rimagination toujours ardente de Bonaparte.
Lesueur avait l'âge de Méhul ; mais il mourut vingt ans après lui. Lorsque ITipéra re(;ut les Bardes, il était maître de chapelle aux Tuileries, et depuis vingt ans déjà il avait obtenu, au concours, la place de maître de musique à Notre-Dame. Cette situation l'engageait à composer de la musique religieuse, à laquelle on reprochait de n'être point assez grave, ni assez sainte. Elle était belle, toutefois, et la foule accourait à l'église pour jouir de la puissante harmonie des accords, dont la hauteur des voûtes doublait la sonorité. La cathédrale était devenue un théâtre. On lappelait l'Opéra des Gueux.
Plantade fut également un compositeur distingué, sous le Consulat. Il était né à Paris, en 1704, et à sept ans il entrait dans la musique des pages de Louis XV. Dupont lui avait donné des leçons de violoncelle dont il jouait savamment, et il se cantonna dans la romance. En 1790, à vingt-six ans, la première qu'il publia, le fit connaître tout de suite. On répétait partout :
Te bien aimer, ô ma chère ZéHe 1
Lorsque M"' Campan se fixa comme maîtresse de
pension à Saint-Geimain, Plantade fut choisi par
elle comme professeur de musique, et llortense de
Beauharnais fut sa première élève. Elle se souvint
de lui plus tard, et souvent il coirigeait les compo-
236 L.\ sociÉTi': française pendant le consulat
sitions musicales avec lesquelles la jeune femme cherchait à oublier ses chagrins domestiques. Louis Bonaparte nommé roi do Hollande, Plantade devint son maître de cliapelle.
Kreutzer doit être classé au rang des exécutants célèbres, plutôt qu'au rang des compositeurs. U avait trente-quatre ans, au commencement du Consulat, et il était connu dans le monde comme un violoniste très fort, dont le talent approchait de celui de Viotti, riiiimitable artiste. Il était né à Versailles où son père f lisait partie de la chapelle du roi. A treize ans, son jeu brillant sur le violon lui avait déjà fait une réputation, qui ne fit que croître avec le temps.
Au Théâtre Italien, premier violon, en 1790, il fit la connaissance de Desforges qui lui offrit le poème de Jeanne crArc à Orléans. Il mit les trois actes en musique, et l'opéra se fit applaudir. Ce fut ensuite Paul et Virginie ; puis Lodo'hka qu'il donna au théâtre Favart, pendant que le tliéàtre Feydeau jouait une Lodoïska de Cherubini. Celui-ci possédait la science musicale qui manquait à Kreutzer. Et cependant, au théâtre Feydeau, la -musique ne provoquait pas tout le plaisir causé par celle du théâtre Favart, dont les mélodies, au rythme très simple, étaient faciles à exécuter et faciles à retenir. On a de Kreutzer, encore, Charlotte et Werther, le Franc-Breton, la Journée de Marathon, le Siège de Lille, le Petit Page ou la Prison d'État. Le départ de Rode pour la Russie, en 1801, laissa vacante la place de premier violon à l'Opéra, et Kreutzer l'y remplaça. Sous la Restauration, en 1821, il se cassa un bras, et dut abandonner le violon. Le chagrin de cet accident mina sa santé.
Pour se distraire, il voyagea en Suisse, et ne pouvant se consoler il mourut à Genève.
Sa fortune, due à son talent, était inij)orlantc et lui permettait de grandes générosités, en faveur de ses camarades malheureux. Il les exagérait souvent, et sa femme, pour les restreindre, ne lui remettait, chaque mois, que la somme utile à ses libéralités '.
Kreutzer ne pouvait faire oublier Yiotti. L'Italien, son aine de treize ans, arrivé du Piémont à l'aris, éclipsait tous ceux qui, avant lui, s'étaient distingués sur le violon. D'une habileté, d'une souplesse, d'une virtuosité extraordinaires, il semblait s'unir à son instrument, l'incorporer en soi, lui communiquer son àme, sa passion, son enthousiasme d'artiste, conquérant ainsi tous les auditeurs par la prestigieuse exécution de sa musique. Il mena une vie fort accidentée ; suivit à Londres son professeur Pugnani, pour y donner des concerts, se sépara de lui amicalement, organisa dautres concerts en son propre nom et, malgré ses triomphes répétés, il consentit à quitter l'Angleterre pour diriger l'orchestre entretenu par le prince de Soubise. Il abandonna le prince et vint à Paris s'associer avec Gherubini, et avec lui exploiter le privilège d'un théâtre italien, auquel ils attachèrent une troupe de chanteurs célèbres. La Révolution désorganisa cette entreprise. Yiotti retourna en Angleterre. Mais, sur le bruit répandu qu'il n'était, à Londres, qu'un agent secret de la République française, il s'empressa de se réfugier en Ilol-
1. La Biographie de Didot en cite un exemple : '■ l'n soir, dit son biographe, apr(>s avoir joue dans un concert, au bénéfice de son vieux et pauvre camarade La Houssaye, il s'aperçut que la recette avait été peu fructueuse. Il y ajouta, de sa bourse, une forte somme qu'il remit au caissiei-, en lui recommandant le silence. »
lande. — Paris, cependant, le fascinait toujours. En 1802, s'y trouvant de nouveau, il consentit à la prière de ses amis, de Garât, de Cherubini, de Rode, à se faire entendre en un concert. Il obtint les mômes applaudisseinenls qu'autrefois. Son talent était resté le même '.
Rode était beaucoup plus jeune; plus jeune que Yiotti de vingt et un ans, que Kreutzer de douze ans, ce qui ne rempôcha pas de conquérir à Paris, sur le violon, une célébrité, sans cesse accrue. 11 venait de Rordeaux où il était né en 1774, et, en 1800, il se trouvait premier violon de l'Opéra. Mais la belle Grassini -, dont il était devenu l'amant, l'entraina en Russie avec elle. Il reçut de l'empereur Alexandre le meilleur accueil, devint premier violon de si musique, quitta la Russie pour résider à Rerlin, et, toujours célèbre et toujours admiré, reprit le chemin de Rordeaux, afin d'y jouir en paix de la fortune, que lui avait procurée son talent.
Ce fut l'époque où se fit connaître un jeune compositeur, lils de l'un des directeurs de l'Opéra, Mouton-Rerton, né en 17()7,et qui a laissé, au répertoire de r(Jpéra-Comique, Montano et Stéphanie, ioué en 1709 ; le Délire, la même année, et Aline reine de Golcnnde, en 1803.
1. Il ùlail lié en IT.ïS, à Fonlanctt, dans le Piéinonlo, et il iiKiurut en Angleterre à Brighton, en i82i. Son père était maréchal ferrant et jouait du cor. Le. fut lui (|ui donna les premières leçons de musi(iue ;"i son lils. !..<■ jeune musici<'n l'ut prot(';g<'. par le prince de la Cisterna qui, reniarcjuant ses dispositions musicales, le confia au célèbre Pugnani.