Arnault, Souvenirs d'un sexagi^miire, t. III, p
Sur .Ml'» Grassini : " (^etle cantatrice qui n'avait pas alors vingt ans, unissait à un contralto magnifique la ligure la plus suave, la taille la i)lus noble et la plus élégante. Jamais cr-('ature aussi ravissante ne s'était olhn-te sur' Ici scène. Ce qu'elle représentait, clic l'était ; c'était Didon, c'était Armidi: c était Juliette. A la voir, les passicjus les plus romanesques pai-aissaient naturelles, et les fictions devenaient des réalités. »
Plus jeune que lui de dix ans, Nicolo Isouard était né en 1775, à Malte, où son père possédait une maison de commerce. Le père voulut faire de son Hls un commerçant ; mais ce fut en vain qu'il se montra sévère, et employa la sévérité la plus rigide, pour l'y forcer, le jeune Nicolo résista et suivi son penchant pour la musique. En Italie, où il était allé se perfectionner, ses premières compositions, données à Florence et à Livourne, échouèrent. Il suivit alors le général Vaubois à Paris où il se fit accueillir avec intérêt, par Kreutzer, qui l'associa à l'un de ses ouvrages, le Petit Page. Le jeune Maltais était, au surplus, fm, insinuant et fréquentait assidûment la société des hommes de lettres, dont il recevait des livrets d'opéra. C'est ainsi qu'il fit représenter Flaminius à Corifithe, en. 1801 ; Michel-Ange, en 1802 ; le Médecin turc, en 1803 ; et l'Intrigue aux fenêtres^ en 1805. Les circonstances lui étaient favorables. Cherubini, depuis les Deux Journées, avait ralenti ses compositions pour le théâtre, et il devait s'exiler en Allemagne ; Méhul, malgré son grand talent, n'avait point encore conquis l'enthousiasme du public, peu habitué aux sonorités bruyantes de ses œuvres ; Nicolo, en ce temps-là, se trouvait donc sans rivaux redoutables, avec Berton, avec Gatel ', dont la Sémiramis, en 1802, avait succombé sous les attaques de ceux qui lui reprochaient les réformes introduites au Conservatoire par Sarrette, dont il était l'ami. Spontini ne devait briller que
l.Catel était né à Laiglc, dans l'Orne, en 1773. Venu à Paris, il y fut protégé par Sacchini et par Gossec, dont il était le meilleur élève et Gossec devenu chef de musique de la garde nationale au début de la République, (^atel fut chef-adjoint; ce qui le porta à composer, pour les régiments français, un grand nombre de marches et de pas redoublés. Il était professeur d'harmonie au (lonservatoii'c, et en 18û"2 il publia un Traili' d'Iiiirinonie, son plus grand mérite di'vant la postérité.
Lavoix, dans son llinloirc df l;i inusii/uc. a écrit sur Nicolo : « Musicien
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plus tard, après quelques essais malheureux, lorsque de Jouy lui eut remis le livret de la Vestale, eu 1807. Restait Boieldieu ; uiais ce rival, après avoir écrit les partitions de Zoraine et Zulnar, de Béni oirsJd, du Kal'ife do Iku/dad aX (XeMa tante Aarorr, avait quitté la France pour la Russie, fuyant les chagrins domestiques dont sa vie était attristée.
Arnault (en ses Mémoires d'an sexaf/énaire, t. IV) donne les détails suivants sur un compositeur qui fit également parler de lui, pendant le Consulat : « Fontenelle, écrit-il, était un compositeur qui n'était pas sans mérite. 11 a donné à l'Opéra une Héciibe, ouvrage sévère et dans le système de Gluck dont il était sectateur enthousiaste. Il a donné aussi, au même théâtre^ une Médée. Le premier de ces deux opéras, seul, a obtenu du succès. Le second, quoique moins bien accueilli que le premier, n'était pas dénué de mérite. Fontenelle était un homme de mœurs fort simples, et d'un esprit vraiment philanthropique. Il est mort, comme il avait vécu, en philosophe, désignant, pour ses héritiers, ses domestiques et les pauvres de Ville-d'Avray, commune sur laquelle était la petite maison qu'il avait choisie pour retraite. »
Le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque do
de second ordre, mais il est l'antcur do iiK'Iddies qui peuvent prendre |)ln(i' à cùt(î des plus belles. L'une, de Jocoiidt; (1814) :
Dans un délire extrôme,
dont le refrain est si connu :
Mais on revient toujours A ses premiers amours?
" L'autre, de Jeannot et Colin (1814) :
Oh ! jiour moi quelle peine extrôme !
« Le grand ^VelJer a placé Nicolo à côté de Boieldieu... »
LA MUSIQUE -Ji!
Rouen, avait comme secrétaire, en 1773, le père dun jeune garçon qui devait être un compositeur illustre. Ce fut dans la rue aux Ours, où sa mère exploitait un magasin de modes, que le jeune Boieldieu vint au monde. Vif et spirituel, les voisins le nommaient, entre eux, le petit Boiel. L'enfant montra, de bonne heure, une prédilection très vive pour la musique, et son père le confia d'abord à l'organiste de la cathédrale ; puis il l'envoya prendre les leçons d'un maître du nom de Broche, qui harcela son élève de réprimandes ; si bien que le jeune garçon, à quinze ans, avec un joli talent sur le piano et quelques francs dans sa poche, disparut de la maison paternelle, se dirigeant à pied vers Paris où il avait résolu de vivre, comme il pourrait.
Les scènes farouches de la Révolution épouvantèrent l'enfant. Il revint à Rouen dans sa famille. Durant ses loisirs, il composa des romances et fréquenta le grand théâtre de la ville, surtout les jours où l'on jouait des opéras de Grétry, son auteur préféré. Dans une ville de province, chacun se connaît. Personne n'ignorait le talent précoce du petit Boiel. Un poète de la ville lui proposa de mettre en musique un poème en trois actes, son œuvre, la Fille coupable. Le jeune compositeur s'empressa d'accepter, orna de musique le poème, le fît jouer au théâtre où l'ouvrage fut longuement applaudi . Cet événement le mit en goût pour continuer, et il regagna Paris. Mais la grande ville ne montra point l'enthousiasme des Rouennais pour la musique du petit Boiel. Les directeurs refusèrent la pièce, et, tout déconfit, plus pauvre que jainiis, cherchant des leçons à donner introuvables, et des directeurs bienveillants, plus rares encore que des élèves, il se fit accordeur de pianos, afin de subsister.
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A ce titre, on le voyait souvent chez le grand fabricant de ce temps-là, Érard, où il rencontrait des chanteurs, comme Garât, et des hommes de lettres. Garât, charmé par l'esprit et l'air avenant du jeune homme, voulut bien chanter, dans les salons, les romances que composait Boieldieu. Quelquesunes étaient à la mode : S'il est vrai que d'être deux! ou 0 toi que f aime! Ressource précaire et d'ailleurs infime. Une romance n'était payée cjue douze francs à l'auteur, sans autre droit pour lui.
Cependant Fiévée, de son joli roman, la Bot de Siizette, avait tiré un petit acte, fort agréable. Boieldieu l'encadra d'airs charmants, que chantait, avec une grâce touchante, M""' de Saint-Aubin ; et cette collaboration, à Paris, valut au débutant un peu de considération, de la part des auteurs de poèmes. En 1798, il obtint les trois actes de l'opéra-comique Zoraine et Zulnar, qui décidèrent de sa réputation. Son œuvre reçut d a public le meilleur accueil, qu'elle devait à de gracieux détails, à un sentiment très juste de la scène, à de délicates mélodies, très appréciées des dileltauti. Sa renommée commençait et Alexandre Duval s'entendit avec lui pour Beniowski qui réussit également. Boieldieu entreprit alors le Kalife de Bagdad, dont le retentissement mérité se prolongea longtemps. Il était, depuis deux ans, professeur de piano au Conservatoire et, pendant ses leçons, il communiquait à ses élèves l'esquisse de ses compositions, les indiquant sur le piano. Groupés autour de lui, ses élèves, charmés, formaient des chœurs, avec un enthousiasme qui le rendit confiant dans la représentation au théâtre. La pièce fut, en effet, plus de cent fois donnée sur la scène.
Boieldieu ne commençait une nouvelle œuvre qu'avec appréhension. Les triomphes des grands
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artistes, sincères avec eux-mêmes, affaiblissent souvent leurs facultés au lieu de les fortitier. Se voulant point déchoir, la crainte paralyse leurs efforts. Néanmoins Boieldieu, sévère à son égard, se remettait au travail, toujours ardent, toujours noblement épris d'idéal, désirant créer une œuvre supérieure à la précédente. C'est en cette disposition d'esprit qu'il acheva Ma tante Aurore, un de ses ouvrages le plus remarquables, où la pureté des mélodies, l'élégance de l'instrumentation, les motifs ingénieux donnaient à cette partition une haute valeur. Désormais, Boieldieu ne fut pas seulement, pour tout le monde, un auteur distingué ; il fut encore un compositeur célèbre.
Peu de temps après, en 1803, sa réputation, les agréments de sa personne, son esprit, l'empressement de la bonne compagnie à rechercher sa société, éveillèrent le caprice d'une danseuse de' l'Opéra, Clotilde. Boieldieu l'épousa. Il comprit bientôt la faute commise, en contractant cette union. Il fut malheureux et, comme beaucoup d'autres qui, avant lui, s'étaient expatriés, se débarrassant ainsi des tristesses d'un mauvais ménage, il suivit Rode en Russie, où le tsar Alexandre lui conféra le titre de maître de chapelle, et, pour le retenir, lui alloua un traitement considérable, à la condition que le grand artiste fournirait, par an, la musique de trois opéras dont les poèmes lui seraient apportés. En iiussie, les livrets d'opéras étaient rares. Boieldieu se résigna à mettre en musique des poèmes peu intéressants à la scène. Cette difliculté de travailler sur des sujets agréables et fertiles en beaux airs, enfin la rigueur de la température, finirent par le décourager. Il revint à Paris, en 1811.
11 n'y retrouva plus la situation d'autrefois. Ses
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rivaux les plus redoutables, Gherubini, Lesueur, Méhul, n'étaient pas plus féconds. Ils ne produisaient une œuvre nouvelle qu'à de longs intervalles. Seulement, en son absence., un jeune compositeur, Nicolo, avait accaparé toutes les bonnes volontés, toute la bienveillance des directeurs de tliéAtre, et sa facilité de composition inspirait à Boieldieu un sentiment d'infériorité, à l'égard de ce nouveau rival. Nicolo, de son côté, redoutait ce concurrent tout à coup surgi, dont il appréciait l'importance et le talent . De sorte qu'entre eux une rivalité jalouse naquit tout de suite et elle s'envenima jusqu'à la haine K Ils devinrent deux ennemis. Nicolo lutta vaillamment, trouva deux fois d'heureuses inspirations et créa la Joconde puis Jaannot et Colin ; Boieldieu fit un chefd'œuvre, quelques années avant de mourir, après Jean de Paris, la Dame blanche, qui a immortalisé son nom.'
1. Fcitis, un des élèves de Boieldieu, a laissé sur cette rivalité des détails intéressants. "■ Nicolo, dit-il, était doué d'une facilité d'inspiration à laquelle il s'abandonnait sans réserve. Alors on jjeut constater des négligences en ses ouvrages. Si l'un toudiait, il était, sans tarder, remplacé par un autre. Et néanmoins, il s'y trouvait souvent des beautés réelles, appropriées avec une rare sagacité aux convenances de la scène et à l'intérêt dramatique. La plupart de ces m>rceaux, même ceux où l'on aurait désiré plus d'élégance et de bon goût, brillent d'un sentiment de verve et d'expansion qui réussit preS((Ue t'jujoui-s dans la musique de théâtre... Boieldieu préparait un seul opéra, pendant que Nicolo en produisait quatre, parce (ju'il était dillicile, pour lui-même. Souvent il écrivait trois airs pour le même morceau. Boieldieu obéissait malgré lui, en polissant ses ouvrages, aux conditions naturelles de son talent. Il était djué du g jiU le plus exipiis. Uien ne sent la gène ni la stérilité dans ses compositions. Tout y semble l'ait d'abondance... L'efl'et ordinaire des grands succès, obtenus par Boieldieu, était de lui inspirer pour l'avenir la crainte de ne pas se soutenir à la même hauteur. De là, de longs intervalles entre ses productions... Atteint de phtisie laryngée, ù la lin de su vie, il partit pour le Midi et alla jusqu'à lîordeaux. Mais, le mal enipil'ant, il Voulut revenir à sa maison de canqmgne de Jarcy, près Grosbois, où il avait autre!" lis passé d'heureux jours. Sa famille éplorée l'y ramena mourant, et il s'éteignit, on lS3i, dans les bras de ses amis. Après la mort de Clotildc, en 182ij, il avait épousé la sœur de M"" Philis, qui avait joué lilùsieurs rôles de ses opéras, à Paris et en Russie. »
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Le Consulat fut donc pour la musique une époque l)rillante. Gluck, et après lui Piccinni, avaient donné aux dilettanti le goût des harmonies savantes, des mélodies gracieuses et légères. Les chanteurs, sous leur direction, avaient rejeté leurs voix lourdes et pâteuses, pour prendre le ton dégagé, l'allure vive et animée des Italiens, (iluck, obéissant aux règles de Haydn, qui était son modèle, avait dépouillé ses compositions musicales des formes scolastiques et s'était rapproché de la nature. Nos couipositeurs avaient suivi son exemple. Jamais nos tliéAtres de chant n'avaient reçu les œuvres de tant d'auteurs célèbres, et, s'ils n'étaient pas tous d'origine française, la France était du moins leur seconde patrie. Après Piccinni, on avait accueilli, avec bienveillance, Sacchini et Paësiello etCherubini et Spontini; Méhul, Lesueur, Boieldieu étaient venus ensuite, rivalisant de grâce, de science et d'élégance, avec leurs émules étrangers.
Jadis, enfin, la musique religieuse étaient laissée aux organistes des cathédrales. Elle semblait indigne de l'attention et de l'admiration de la bonne compagnie. Les morceaux que la foi religieuse avait inspirés à Pergolèse, à Haydn, à Par-siello, étai<Mit peu connus en France. Les grands concerts pendant le Consulat, les théâtres même les étudièrent et les firent entendre à la société nouvelle. Au moment où Bonaparte restaurait les pratiques de la religion catholique, les âmes pieuses, attendries par les persécutions qui les avaient oppi'iuiées, y trouvèrent un réconfort qu'elles goiitèn-ut avec charuie. Par une réaction (pii se manifeste toujours dans les
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mœurs, il y eut une admiration d'autant plus forte pour ces belles et graves harmonies qu'elles avaient été plus abandonnées. On pensa, comme Paosiello, « que la musique religieuse était la première de toutes dans l'échelle de l'art, et que la musique n'était dans son véritable élément qu'en s'élevant aux régions de la Divinité ». Et cette admiration et cet essor vers les choses divines ne gênant point la politique de Bonaparte, il ne pouvait que s'y associer lui-môme et les favoriser.
Les beaux-arts, on peut le dire justement, participaient à la renaissance de la France '.
1. Maurice, Du thcàire et de la littérature, t. I", j). 31, écrivait sur les musiciens :
Il A en juger par les œuvres sérieuses qu'ils ont produites, on ne croirait pas de quel esprit de véritable gaminerie ont été animés quelques-uns des artistes formés pendant la Révolution. En maintes circonstances, ce n'étaient autres que des enfants échappés à la férule du maître d'école. Les musiciens, surtout, se distinguaient par des escapades, d'une gaieté tellement huissonniére (lu'eux-mêmes en ont rougi plus tard. C'était chez Berton que se tenait le i)lus souvent le quartier général de toutes ces folies. A minuit, à une heure du matin, quand il était couché, endormi, Boielilieu, Plantade, Dalvimare, Devienne, Délia Maria, Stiebelt, arrivaient carillonnant i)our réveiller la mère Fricotcau, comme ils appelaient M"" Bcirton, et demandaient à souper, ni j)lus ni moins que dans une auberge. Vainement on leur répondait qu'il n'y avait rien. Ils cherchaient, ouvraient le buffet, les armoires, et, s'ils trouvaient une bouteille présentable, le reste d'un plat du jour, ou des haricots de la veille, c'en était assez. On mettait le couvert, on s'attablait. L'amphitryon et sa femme étaient invités au banquet, et, là, riant, chantant, écrivant, ils essayaient au piano les airs, les motifs que leur envoyait la succulence de l'ambigu et les claires fumées de l'.i^on- (lance. Ils se quittaient au point du jour, emportant, celui-ci l'idée d'une romance, celui-là la pensée d'un trio, enfin quelque ébauche qui prophétisait un chef-d'd'uvre. >•