CHAPITRE PREMIER
Sommaire. — § 1. — David, à Rome, enthousiaste des œuvres d'art découvertes dans les ruines de Pœstum et d'Herculanum. — Bonaparte le laisse régenter le monde des artistes ; il y est absolu. — David, en son art, répondait aux idées de son temps; mais, avant lui, les artistes célèbres s'étaient également conformés aux mœurs et aux idées de leur époque : tels, les peintres Boucher et Fragonard, le pastelliste Latour, le statuaire Clodion. — Vien, précurseur di David. — Vien, directeur de l'académie de Rome, comme successeur de Natoire. — Il emmène, avec lui, David, lauréat du concours. — Refloraison du paganisme à Paris. — Les erreurs de l'école de David. — Fête en l'honneur de Vien, en brumaire, an IX ; le vieillard revient aux pastorales.
Si la littérature et le théAtre subirent, pendant le Consulat, les caprices de Bonaparte, les arts lil)éraux restèrent affranchis de sa sujétion. L'idéal, que poursuivaient alors les artistes, n'était pas contraire à la politique exclusive du urand aénéral. La peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, ne tendaient qu'à l'exaltation de nos gloires nationales, et Bonaparte, ardent patriote, laissa le chaiii]) lihi'e
à ceux qui maniaient le pinceau du peintre, ou le ciseau du statuai l'c
Mais, parmi eux, un tyran s'était établi plus impérieux et plus fort que s'il eut commandé aux armées. Louis David, l'ancien conventionnel, l'ami de Robespierre et de Marat, avait j)roscrit l'art qui tlorissait avant lui. A ses yeux, il n'y avait de beau que l'antique. A Rome, où l'avait conduit son triomphe au concours du urand i)rix, David avait accepté l'engouement des érudits pour les merveilleuses découvertes, poursuivies à Pœstum et à llerculanum. 11 avait étudié, en môme temps que les médailles, les chefs-d'œuvre de la sculpture exhumés de l'amoncellement des ruines de ces deux villes enfouies ; et il s'était laissé j)rendre à la simplicité de la pose, à la pureté des lignes, à l'expression énergique des caractères que lui montraient ces restes séculaires. Rentré en France, il ne visa qu'à l'imitation de toutes les choses qu'il avait vues et admirées, plein d'indifférence pour les ouvrages de ses devanciers, les artistes du siècle qui allait finir. Il possédait un grand talent. Il sut donc imposer sa volonté et sa loi, et il n'y eut désormais de noble dans les arts, que la reproduction des grands drames de l'antiquité, tels que les avaient conçus les poètes. Homère et Plutarque devinrent le bréviaire des artistes soumis à ses idées.
Pourtant, l'art qu'avait favorisé l'élégante société du xvm° siècle, ces jolis riens, si colorés, si coquets, si gracieux, étaient-ils si méprisables? L'esthétique qui avait eu ses prôncurs durant un siècle, étaitelle si vile, et fallait-il la condamner? David la condanuiait. Ses élèves exagérèrent la répulsion de leur maître pour les toiles de Van Loo, pour celles de Boucher, de Greuze, de Fragonard. De celui qui
employait son pinceau à une œuvre ne rappelant point les beautés de l'antique, ils disaient qu'il vanloutait, et vanlouter ce n'était plus dessiner, mais barbouiller une toile. La foule donnait dans ce travers. Les œuvres de Boucher et de Fragonard, jadis cotées si haut, se vendaient à un prix dérisoire • 5 francs pour quelques-unes. Et Greuze, qui avait été riche, languissait dans la misère, travaillant pour vivre, à plus de quatre-vingts ans, heureux quand il pouvait obtenir une commande.
Bonaparte laissait David régenter le monde des artistes. Il approuvait, lui, de nature italienne, et qui avait fait de César son modèle, Lartiste qui n'avait d'admiration que pour les grands Romains de la république ; qui avait peint BnUits recevant les corps de ses lils, mis à mort par son ordre, et le Serment des Horaces, et les Sabines. Il comprenait mieux le monde romain que celui de la monarchie disparue. Louis XV et Louis XVI, monarques annihilés par les femmes, ne lui inspiraient aucune vénération. A l'esprit qui avait régné à Versailles, parmi les grands seigneurs de l'ancien régime, il était tout à fait étranger, et il ne pouvait que souscrire aux critiques de David, contre les artistes, hier encore célèbres.
Oh ! sans doute, David savait composer un tableau. Il y apportait un grand style, une noblesse avérée. La pensée, qui le guidait,était haute et souvent tragique. On ne voyait point, en ses compositions, les roses et les colombes de Boucher, ni les amours joufflus de Fragonard que Diderot appelait une « fricassée d'anges. » 11 était de son temps où la Révolution avait bouleversé toutes les existences. Mais ses devanciers avaient été de leur temps
aussi, et ils avaient plu à la société régnante, qui valait bien celle du temps présent. Leurs œuvres avaient reproduit Timage des mœurs qu'ils avaient eues sous les yeux. Elles étaient un témoignage de cette époque ; sans grandeur peut-être, vicieuse et corrompue, mais non dépourvue de beauté, de grâce et de séduction. C'était le temps où la bonne compagnie ne trouvait de charme que dans les causeries légères et spirituelles ; le temps où elle était vêtue de soie et de velours ; où les femmes vivaient séparées de leur mari ; où les enfants étaient abandonnés aux soins de valets ; où l'amour n'était qu'une distraction de l'esprit et non un élan de l'âme. On ne prenait rien au sérieux ; la vie se passait en liadinages; et à tout ce monde, capricieux et futile, il fallait des artistes, comme Bouclier * ou Fragonard, des statuaires comme Clodion. Alors
1. Boucher se targuait de peindre sans modèle, de fermer les yeux devant la nature ; et ses couleurs souvent offraient des tons qui n'existaient pas. Did<'rot U' prit souvent à partie à cet ég-ard, trouvant que le peintre s'éloignait trop de la vérité. Au sujet de son tableau le Sonuneil de l'Enfiinl Jt'sux, on rapporte celte anecdote... « Mais la couleur, disait Diderot ? Pour la couleur, ordonnez à votre chimiste de vous faire une détonation ou plutôt déflagration de min<î par le nitre, et vous la verrez telle qu'elle est dans le tableau de Boucher ; c'est celle d'un bel émail de Limoges. Si vous dites au peintre. : — Mais, M. Boucher, où avez-vous pris ces tons de couleur ? Il vous répondra : — Dans ma tète ! — Mais ils sont faux ! — Cela se peut, mais je ne me suis pas soucié d'être vrai. Je ](einsim événement fabuleux avec un ])inceau romanesi|uc. — Que savez-vous ? — La lumière du Paradis est peut-être comme cela. Avez-vous jamais été visité la nuit par des anges ? — Non. — Ni moi non jilus, et voilà iiourquoi je m'essaye comme il me plait, dans une chose qui n'a j)oint de modèle en nature. —M. Boucher, vous n'êtes i)as bon i>hilosophe, si vous ignorez qu'en quelque lieu du monde que vous alliez et qu'on vous parle de Dieu, ce soit autre chose que I homme. »
— Théophile Gautier (.Vu.fcV du Lotivre) sur Boucher : « Vrai tempérament de peintre, d'une invention inéimisable, d'une facilité prodigieuse, et d'une exécution qui est toujours celle d'un artiste, même dans les œuvres les plus lâchées... son pinceau est prêt à tout... Longtemps, il fut l'idole d'un siècle qui préférait le joli au beau, le ragoût au styh;, et l'esprit à tout. L'idole ■tond)a et le nom de Boucher, connue celui de Van Loo, fut longtemps une injure dans les ateliers classiiiues. Mais maintenant on comprend tout ce que vaut Boucher. Su Diane au Luiii {du Musée du Louvre) est une délicieuse peinture. »
on vit Latour, de la poussière subtile de ses pastels, reproduire la jolie frimousse de la Ponii)adour; Carie Yaii Loo peindre le Festin de Balùmzar, la Jeune Orientale à sa toilette, et riiiiniortelle Clairon dans son rôle de Médée ; Boucher, passer sa vie dans les coulisses de l'Opéra et placer devant son chevalet les grandes danseuses de l'époque ; Fragonard décorer, pour la Dubarry, le pavillon qu'elle avait fait construire à Luciennes, laissant échapper ensuite de sa palette des Fontaines d'amour et des Amants surpris, et VEscarpolettr, et Guignol, et le Pacha turc, et ses sépias si afl'riolantes, le Verrou, le Lever des ouvrières, Danai', le Songe, la Leçon de danse, le Sacrifice de la Rose, où « de petits génies, nous dit André Michel, évoqués dans une traînée de lumière, poussent la défaillante jeune fille, plus qu'à demi pâmée, vers l'autel où va s'accomplir le sacrifice symbolique, où l'amour, armé d'une torche, l'attend en souriant. » Greuze, enfin, en ses compositions, ne manquait pas de placer une lueur de sentiment, fort à la mode, en ce temps-là : ainsi le Miroir brisé, la Cruche cassée ; et en ses peintures les plus bourgeoises, où il affectait d'être chaste, il savait découvrir malicieusement un coin de poitrine, en abaissant le lichu jeté sur les seins de son héroïne. Moins sensuel, Joseph Vernet enfantait ses marines, admirablement belles, ses tempêtes sur l:i liante mer, ses ciels envahis de nuages dont l'échafaudage donnait la sensation du « fracas de l'ouragan. » L'aîné des Lagrenée façonnait, aux personnages de ses petites toiles, des mains dune précision et d'un modèle inimitables. Doyen, un élève de Van Loo, achevait, pour Saint-Rocii, la Peste des Ardents; Jean-Baptiste Pierre, un élève de Natoire, était chargé par
b LA SOCIETE FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
l'abbé Marduel, curé de cette paroisse, des peintures murales à la coupole delà chapelle de la Vierge; Casanova, pour la grande Catherine de Russie, composait les batailles livrées par Potemkin, le favori de cette tzarine ; Leprince inventait l'aquatinte ; Lépicié dessinait sur ses toiles des animaux toujours admirés ; Louthcrbourg" et Lantara, leurs paysages si frais et si animés.
Non, certes, il n'y avait rien de commun entre l'œuvre de David et celle de tous ces artistes distingués. Un abîme les séparait. Mais prétendre qu'elles étaient sans beauté était l'injustice d'un despote, aveuglé par trop de confiance en soi et l'adulation de jeunes artistes épris de ses théories.
David n'était pas l'initiateur de cette réaction contre les œuvres du xv!!!" siècle. Vien, son professeur, avait commencé, le premier, la lutte qui devait aboutir au triomphe de la nature sur le convenu. A Rome, lauréat du concours, en 1744, Vien obéit à son instinct qui le portait vers l'étude du modèle vivant. Son pinceau devint l'interprète de la vérité et non le fidèle imitateur des tableaux suspendus aux INlusées. 11 sut choisir, d'ailleurs, pour ses longues visites aux grands maîtres, ceux dont il appréciait les quah'tés répondant à son propre talent, Raphaël, le Carraclie, le Dominiquin, Michel-Ange. Ses camarades disaient de lui qu'il savait regarder et bien voir, et reproduire ce qu'il avait vu ^
De retour à Paris, ferme en ses goûts et en ses
l..Un jour qu'il nvail rcnrontr'' «laiis la rno un vicillrircl jouant du violon, il le voulut peindre et l'installa (levant lui. Mais, pendant la séance, le vieillard s'endormit. Vien eontinua, dessina le sommeil du vieux musicien, s' magnifiquenient et si exactement (ju'il en (it un petit elief-dteuvrc.
convictions, il fut étonné du délnissoincnt do ses œuvres. L'Académie rejeta sa candidature, n'admettant point les tendances do son art. Natoire lui disait : « Ce que vous faites là est vraiment trop facile ; vous copiez la nature. » Observation qui marque bien le caractère do la jjoiiiture à cette époque. Le beau n'était plus ce qui était vrai, mais ce qui était conforme aux règles établies.
Vien réussit, à la fin, à se faire élire à l'Académie et à devenir pensionnaire du Louvre. 11 rerut, alors, pour l'Eglise Saint-Roch, la commande d'un tableau représentant la Prédication de saint Denis. Achevé, on le considéra comme une des œuvres les plus belles de l'époque.
Le maître ouvrit une école. David s'y fit inscrire comme élève. Par une coïncidence heureuse, le professeur fut nommé directeur de TAcadémie do Rome, à la place de Natoiro, l'année ([ue l'élève remporta le grand prix. Ils partirent ensomlde. C'était, en 1775, le temps où Winckelmann et Raphaël Mengs, après leurs découvertes dans les fouilles souterraines de la grande ville, préconisaient la beauté des bas-reliefs et des statues, tirés de la poussière des siècles.
Vien et David agréèrent la leçon dos savants, et David aussitôt entreprit le Serment des lloraces, où, pour la première fois, un peintre brisait avec la routine contemporaine, où l'attitude dos personnages, belle de simplicité et d'énergie, rappelait celle des héros de l'antiquité. Ce fut à Rome, chez les connaisseurs, une explosion d'éloges. David y devint célèbre. Vioii se sentit plus fort, et, désormais certain de la victoire, il v.» rangea du côté de son jeune élève '.
1. Diih.TOl avait depuis longlcmps rccomui Us nK'sitcsdi.' Vi<n. Après IV\-
A ce moment, dans les arts, germait une refloraison du paganisme. La révolution, qui avait aboli le culte catholique, acceptait les rites nouveaux j)!»posés par David. On vit, dans P.iris.des fêtes païennes ; et la jeunessB artiste, toujours prête à sacrifier le ])assé au présent, adopta les iirandes robes flottantes des Hoinains, les bras et les jam])es nus, comme si le ciel de France dardait les mômes rayons de chaleur qu'en Italie.
A leur tour, les réformateurs tombèrent dans les errements, par eux si décriés. S'ils dessinaient d'après l'antique, ils négligeaient le caractère de la passion, rexi)ression, la physionomie, la couleur surtout, si séduisante chez les peintres du xviir siècle. I^es sectateurs de David ne voulurent point d'autres modèles que les bas-reliefs nouvellement découverts, et les statues dépouillées de leur croûte fangeuse. Pour peindre un voluptueux, on copia la statue de Bacchus;pour un vainqueur, celle d'Apollon ; pour un athlète, celle de Thésée. Vénus servit de moule à la lieauté de toutes les femmes ; Diane, aux filles prudes; Junon, aux matrones. On n'adinettiit ])as qu'il ])ùt exister ])lusieurs beautés, que la nature fût diverse; que les descendants des Gaulois fussent différents de ceux des habitants du Latium. De même que l'on îivait écrit des tragédies, d'après les règles des philosophes grecs, respectant l'unité de lieu et de temps, on composa des taÎ3leaux d'après l'image que livraient les fouilles récentes, dans la vieille terre d'Italie. L'art antique devint l'art moderne.
position des salons, il avait écrit : « Wcn est largo o\ sapro commo le Dominiquin. De ijollcs tùtos, au dessin cuitccI, de beaux pieds, de belles mains, des draperies bien jetées, des cxi)ressions simples et naturelles, rien d<tourmeiit<-, ri<>n de recherché, ni dans les détails, ni dans l'ordonnance. C'est 11' |il'.is i>eau rei)os. "
Mais ceux, à qui David avait inculqué ses principes, n'avaient ni son imagination, ni son talent ; et l'on ne produisit plus que des œuvres glacées où la vie était absente. On admira quand même les tableaux peints avec une rigidité toujours pareille dans les personnages, et l'on ne vit plus que des Romains de la République, dussent-ils représenter des Troyens ou des Grecs. 11 n'y eut désormais ([u'un seul moule accepté, et sur le visage la même grimace, comme on le disait alors, pour exprimer la passion dont la physionomie était empreinte. La loi de David était respectée de tous les jeunes artistes, de ceux mêmes qui suivaient les leçons des autres peintres de l'époque, Regnault et Vincent. Les Snbines, ce grand tableau académique, concentrait l'admiration de la société de Paris. La toile ne fut pas exposée au Salon. Elle fut retenue dans l'atelier du maître où les visiteurs payaient un droit d'entrée. Quelque extraordinaire que semblAt cette dérogation aux coutumes, on n'en fit rien paraître. La personnalité de David, son talent, sa prépondérance sur les artistes, n'étaient plus discutés. 11 triomphait partout, il s'imposait ; on ne pouvait oublier qu'il avait été l'un des plus influents conventionnels au Comité de salut public, et ce souvenir le grandissait devant ceux qu'il avait fait trembler. Enfin, il était devenu l'un des familiers de Bonaparte, qui le recevait aux Tuileries et à la Malmaison, à l'heure de son déjeuner, an moment où d'autres personnages distingués y étaient admis, des littérateurs, des savants, tous les liommes considérables. Le premier consul, avec ses aides de camp, avait même fait visite à l'atelier de l'artiste pour y
voir les Safn/ws. Et c'étaient, ces visites de David aux Tuileries et celles de Bonaparte à l'atelier (hi
peintre, des marques de préférence, des distinctions, que le public savait apprécier. On couvrait de brocards et de malédictions le nom des peintres du siècle précédent, sans excepter celui de Watteau, l'auteur de V Embarquement pour Cythhre ; et cet immortel artiste, aussi bien que Boucher, Greuze et Fragonard, était accusé de la décadence de l'Ecole française. On disait décadence ; on ne parlait qu'avec un dédain accentué de toutes leurs jolies toiles, si amoureusement conçues. Ils étaient les pelés, les galeux de l'époque. Leurs œuvres, ajoutait-on, n'avaient rien de commun avec l'art, avec le grand art de David, avec les sujets cherchés dans la vie des héros fabuleux de la Grèce ou de l'Italie.
Alors, sous l'impulsion des novateurs, pour lionorer,en Yien,le i)récurseur de ces retours de la peinture à une esthétique plus noble, tous les artistes furent conviés, au mois de brumaire an IX, à une fête qui devait être un hommage rendu à la longue carrière du vieillard. Le grand homme avait dépassé quatre-vingts ans ; il venait d'être créé sénateur par Bonaparte ; et par une ironie du destin, tandis que, sous son nom, on célébrait les grandes figures de l'histoire évoquées dans les plus belles œuvres de David, l'octogénaire revenait aux bergeries, aux pastorales anacréontiques, imitées de Watteau et de Boucher, et il s'occupait à peindre des jeunes filles cueillant des fleurs et poursuivies par des amours, ou bien encore des nymphes traversant des paysages de l'Age d'or '.
i. Tlu'opliilo Gautior (.ViisrV <Ui Louvre). Sur Vien. «Ce fut lui qui lit ahandonn.-r la niaiiiiTi- lilirc, facile, spiiiLucllc de l'Kcolc française, que l'on flclril plus tarfl du nom de rocoro. 11 avait une tendance à la simplicité, aux lignes tranquilles, sages, qui contrastaicMit avec la manière flamboyante et toute de pratique, dos artistes alors en France. "
Sommaire. — § 2. — Les peintres du xviii* siècle, encore existants sous le Consulat : Greuze, Fragonard, Doyen, Carie Vernct. — Caractéristique des œuvres de Greuze. — Elles s'appuient sur la sensibilité. — L'enthousiasme de Diderf)t pour ce peintre.
— Greuze reconnaît que le style lui manque ; il part pour Rome, espérant s'y perfectionner. — Il y reste peu. rappelé à Paris par le souvenir de la jolie grisette qu'il avait quittée. — Il est vaniteux et de caractère faible. — Son portrait d'après les contemporains. — Il épouse M^'^Babuti, la fîUe d'un libraire.
— Son chef-d'œuvre : l'Accordée de village. — Pour se mettre à l'unisson de ses jeunes confrères, pendant la Révolution, il essaye de peindre des scènes de la Mythologie. — Il échoue. — Le goût de l'époque ayant changé, il tombe dans la misère. — Secours qu'il implore du gouvernement consulaire. — Fragonard, estimé de David. — Son talent, « chaleur et originalité y
— Il résume en son art les qualités des peintres de son siècle Boucher, Chardin, Greuze. — Recommandation de Boucher, quand Fragonard, (dit Frago) part pour Rome, comme lauréat.
— Son tableau CalUrhoé lui ouvre les portes de l'Académie. — Son tableau, la Fontaine d'amour. Il travaillait vite et s'enrichissait ; mais la Révolution survenant, son genre ne plait plus, et comme Greuze. il tombe dans la misère.
Les peintres dont les œuvres avaient eu la voiiiie au xviir siècle, ceux qui avaient été considérés comme des maîtres, n'étaient pas tous morts au début du Consulat. Watteau, Van Loo, Boucher disparus, il restait Greuze, Fragonard, Doyen, Carie Vernet, d'autres encore, peintres de marines, de batailles, de paysages. Mais ils furent promptement éclipsés par David, ou ses élèves; et désorientés par la Révolution qui changeait les mœurs et bouleversait les arts, ils n'osèrent plus produire ces jtdies toiles de volupté, les scènes de sensibilité, qui avaient charmé la société polie d'autrefois. S'ils exposèrent aux Salons ouverts pendant le Directoire et pendant le Consulat, la misère seule les y p<mssa. VA 1»mms
œuvres étoiiuaient la foule (]ui venait admirer la peinture à la mode, les Cincinnatus. les Lycurgue, les Phocion,les Brutus. Il fallait des tal^leaux tragiques pour émouvoir ceux qui avaient assisté jadis aux sanglantes hécatombes de la guillotine ; les scènes bourgeoises imaginées par Greuze ne trouvaient plus que des indilférents. On les voyait un peu partout, les cadres du peintre, jusque chez les chaudronniers, jusque sur le pavé des rues, parmi des objets disparates et sans valeur; on les vendait à tout prix, pour s'en dél)arrasser.
Les œuvres de Greuze ^ avaient été pourtant très recherchées des grands seigneurs, très A-antées surtout par Diderot. Lorsqu'il exposa, au Salon de 1765, Le Père de famille, expliquant la Bible à ses enfants, M. La Live de Jully, célèbre par sa galerie et son goût pour les arts, s'empressa d'acheter le tableau, et Diderot de lui dire : « Voici votre peintre et le mien ! » Là-dessus, des éloges excessifs, des détails surabondants pour expliquer la beauté de la toile. Diderot s'était engoué du jeune artiste. Il se retrouvait, il retrouvait les mœurs que sa jeunesse d'humble artisan avait reçues en exemple, dans les épisodes intimes que Greuze s'attachait à représenter avec un trait de sensibilité, en tous ses personnages. Diderot n'était point le seul en extase. Le mot sen-\ sible figurait alors la caractéristique de l'époque. Pas une scène, dans l'œuvre du peintre, qui ne fût; attendrissante, au milieu d'une honnête famille. « Uj a donné des mœurs à l'art », disait Diderot, et cer-j
1. Greuzo était nd à Tournus, on Bourgogne, en 1724. Il vécut jusqu'er 1805. A huit ans, il commença à ciiarbonncr des dessins sur les murs. Son " pèro s'opposa d'abord à sa vocation. Mais, un jour cpic s'arrêta chez lui (jrandon, ce peintre fut frappé des dispositions de l'enfant ; il l'emmena i Lyon, lui fit donner des leçons.
Le jeune élève réussit, et c'est ainsi que Greuze devint un grand artiste.
tes il faut reconiiaitre qu'il savait aduiirablciiiont évoquer la sagesse des grands-parents, le repentir de la faute chez un fils débauché, la décence des jeunes filles timides et rêveuses, dont le petit cœur se gonfle à des chagrins légers.
Le mérite de ces scènes familières provenait surtout de leur vérité. Elles étaient vraies dans l'expression des figures et l'attitude des personnages ; vraies dans le train ordinaire de la vie. Ses modèles, Greuze les cherchait dans les cabarets, dans la foule des rues. Il ne rentrait satisfait qu'après avoir trouvé celui cj[u'il désirait. Au sujet de l'un de ses tableaux: Un cultivateur, e/i présence de sa famille, met la charrue aux mains de son fils, le peintre disait à un rédacteur du Journal des Débats : « J'ai voulu donner, à la tète du chef de cette famille, la dignité et l'air d'autorité, qui sont le caractère de l'âge et de la paternité. J'ai appelé dans mon atelier vingt modèles. Toutes ces figures sont flétries, déformées par le vice ou la misère. Je me suis souvenu d'un vieillard qui habitait près de la maison de mon père ; et de même le modèle de la tête de la grand'inère, remarquable par un caractère de dignité sévère. » Le rédacteur fait aussitôt remarquer, avec quel sentiment du vrai, Greuze a déterminé la qualité de ses divers personnages, non par les vêtements qui sont les mômes pour tous, mais par les traits du visage, j^ar les attitudes du corps, qui diffèrent des maîtres aux valets, des valets laborieux aux ménétriers oisifs et dissolus.
Cependant, malgré ses succès et à l'Age de quarante ans, il comprit ce qui niaii(|iiait à sa pointiiro, l'éclat de la couleur et le style, surtout le style. Afin de se perfectionner, il partit pour Rome. Mais, éloigné de Paris, il regretta bientôt la jolie grisette
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qu'il y avait laissée, et il revint peu de temps après, dans le grenier du quartier de la Sorbonne qu'il habitait, peindre la Bonne Mère et le Gâteau des Rois. De ce voyage, il ne rapporta point de qualités nouvelles. Son talent demeura ce qu'il était, naïf, aimable, sensilde, produisant son efiet par la leçon de morale inscrite en chacune de ses œuvres. Le style lui manquera toujours. Greuze ne fut qu'un chroniqueur, un narrateur des petits incidents de la vie bourgeoise. 11 ne sut jamais considérer l'humanité dans sa conception la plus haute, dans ses vertus héroïques, dans ses passions tragiques. Le bonheur, le malheur ne sont, en ses œuvres, que des accidents très vulgaires, de menus faits qui ne durent qu'un instant. Ses petits drames se passent entre les quatre murs d'une chanibre. Les idées qui agitaient le inonde de son temps, les vices de la société élégante ne percent point dans l'action qu'il invente. (Ircuze demeure un petit bourgeois plein d'onction, ne cherchant rien au delà des gens qu'il fréquente. Et ces gens-là sont de petites gens, des ouvriers, des libaureurs dont il ennoblit les gestes. Il fait sourire agréablement, ou bien larmoyer tendrement, quand on regarde son tibleau. L'émotion qu'il soulève est douce. Elle naît, elle dispiriît s ms laisser de trace. C'est un conteur aimable, employant une petite voix.
En outre, il avait le cœur faible. Lorsqu'au retour de Rome, il aima une jeune fille, ce fut une coquette, M"° Babuti, la hlle d'un libraire à laquelle il se soumit tout de suite '. Joli homme, galant, séduisant, et de plus très vaniteux, il se laissa prendre
1. Ce peintre, disait Diderot, est certainement amoureux de sa femme, et il n'a pas tort. Je l'ai bien aimée, moi, quand j'étais jeune et qu'elle s'appelait M'" Babuti. Elle occupait une petit(; boutique de libraire sur le quai des Augustins ; poupine, droite et blanche comme le lis, vermeille comme la
aux minauderies agaçantes de la ])clle. Les contemporains nous ont laissé de lui ce portrait: « Il «îtait (le taille moyenne, avait la tète forte, le front très grand, les yeux vifs et bien fendus, une figure spirituelle. Son abord annonçait la franchise, l'homnit; de génie. Il était même diflicile de ne pas dire : voilà Greuze, sans presque l'avoir vu. Il parlait bien, avec enthousiasme, surtout de la peinture et de lui-même. Mais par sa naïveté, il se faisait des ennemis, de ses envieux. » Il faut ajouter, pour le bien faire connaître, qu'il aimait tellement la toilette, que, pendant la Révolution, lorsque les plus riches all'ectaicnt de se vêtir misérablement, afin de se confondre dans les rangs du peuple, et ne point éveiller l'attention des Jacobins, lui se promenait en habit de drap écarlate, l'épée à la ceinture, les cheveux poudrés et roulés au-dessus des oreilles.
Ce fut dans les premiers temps de son mariage, qu'il peignit YAccordée de village, son chef-d'œuvre S comme il le disait lui-même. Diderot en a laissé une description enthousiaste. « Enfin, je l'ai vu, dit-il, ce tableau de notre ami Greuze, mais ce
rose. Jcntrais avec cet air vif, ardent et fou que j'avais et je hii disais : — Mademoiselle, les contes de La Fontaine ; un Pétrone, s'il vous plait. — Monsieur, les voilà. Ne faut-il point d'autres livres ? — Pardonnez-moi, mademoiselle ; mais !... — Dites toujours. — La. Religieuse en chemise. — Fi donc ! Est-ce qu'on a, est-ce qu'on lit ces vilenies-là '? — Ah ! ah ! ce sont Mrs vilenies, mademoiselle? Moi, je n'en savais rien... Kt puis, un autre jour, ijuand je repa.ssais, elle souriait et moi aussi. >•