‹ La société française pendant le ConsulatChapitre 10 sur 37 · Kotzebue. Souvenirs de Paris. T. I, p · texte numérisé non relu

Kotzebue. Souvenirs de Paris. T. I, p

les souvenirs de leurs hauts faits, provoquant leurs réflexions, l'aveu de leurs soucis ou des injustices commises contre eux. « Je suis là, leur disait-il, pour vous protéger contre vos supérieurs; parlez, sans crainte, je vous écoute *. »

Avec ces manières avenantes, comment n'eût-il pas été adoré des soldats ? Mais, en cas de désertion, les punitions étaient terribles. Faber, qui écrivait sous l'Empire, les indique d'une manière saisissante. « Il existe, écrivait-il, plusieurs lois, décrets, arrêtés, qui statuent des punitions pour les déserteurs, lorsqu'on les prend. Pendant que provisoirement leurs parents ou répondants sont condamnés à l'amende, qu'on saisit et vend chez eux tout ce qu'ils possèdent, pour faire face à la somme prescrite et aux dépens de la procédure, les jeunes gens pris doivent satisfaire à la vindicte de la loi, de leur personne. Aussitôt arrêtés, ils sont conduits, sous

i. En ses Mémoires, le général Thiébault cite une anecdote qui démontre péremptoirement les causes de la supériorité du général sur tous ses rivaux. Il ne pensait qu'à la préparation de la guerre, à la science militaire. Il ne vivait que pour cela... « Peu de jours après le 13 vendémiaire, dit Thiébault, je me trouvais au bureau de l'état-major général rue Neuve-des-Capucines, n° 10, lorsque le général Bonaparte, logeant déjà dans cet hôtel y entra, et je crois voir encore son petit chapeau, surmonté d'un panache de hasard, assez mal attaché, sa ceinture tricolore, plus que négligemment nouée, son habit fait à la diable et un sabre qui, en vérité, ne paraissait pas l'arme qui dût faire sa fortune. Son chapeau, jeté sur une grande table, au milieu de la pièce, il aborda un vieux général, nommé Krieg, extraordinaire comme homme de détail et auteur d'un fort beau livre intitulé : Manuel des guerres des soldats républicains.

« Il le fit asseoir à côté de lui à la table dont j'ai parlé, et, la plume en main, se mit à le questionner sur une foule de faits ayant rapport au service et à la discipline. Parmi les questions qu'il fit, quelques-unes attestaient une si complète ignorance des choses les plus ordinaires, que plusieurs de mes camarades souriaient. Quant à moi, je fus frappé du nombre de ces questions, de leur ordre, de leur rapidité, tout autant que de la manière dont les réponses étaient saisies, et parfois se trouvaient résolues d'autres questions, qu'il déduisait comme autant de conséquences. Mais ce qui me frappa davantage fut le spectacle d'un général en chef, mettant une entière indifférence à montrer à des subordonnés, aussi éloignés de lui, combien, en fait de métier, il ignorait de choses, que le dernier d'entre eux était censé savoir parfaitement. Ce fait le grandit, à mes yeux, de cent coudées. »

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bonne et dure escorte, aux prisons de la commune la plus à portée. Ils y souffrent faim et misère, parce que la commune qui doit les faire subsister n'a pas de quoi satisfaire à leurs besoins. Heureux ceux qui, en vendant ce qu'ils portent sur leur corps, peuvent adoucir leur situation. La commune doit fournir un habillement,hideux par ses formes et sa couleur, semblable à celui des galériens, de bure ou gros drap gris brun, veste, pantalon et bonnet. Un jour de parade le conscrit est arrêté et conduit devant la troupe qui peut se trouver dans l'endroit, mise sous les armes. Lecture lui est donnée de la loi et de son jugement. Il est déclaré indigne de servir. 11 est dépouillé de ses vêtements ; on lui tond ras la tête ; on l'affuble du costume mi-pénitent, mi-galérien ; il reçoit des sabots pour chaussure ; et une chaîne, terminée d'un boulet de gros poids que le condamné doit traîner après soi, est rivée à sa jambe. Dans ce costume grotesque, Bonaparte a réuni tout ce qui peut effrayer une imagination française, en ce qu'il présente les dehors d'un criminel, digne du bagne. Il a rassemblé tout ce qui peut humilier la fierté militaire et blesser l'amour-propre, en y attachant les marques et formes qui caractérisent un moine pénitent. C'est dans ce costume, et réunis en convoi, que les conscrits condamnés sont conduits à travers la France vers les frontières où ils doivent être employés aux travaux publics. »

Il comprit, cependant, qu'il dénonçait beaucoup trop, par ces démonstrations, l'intime fond de sa pensée. Il advint que Washington mourut, et aus-

sitôt pour ramener à lui l'opinion publique déjà froissée de tant de faveurs accordées à l'armée, il voulut, en une cérémonie solennelle, honorer le nom du grand homme, qui avait montré pour la gloire militaire un si parfait désintéressement. Fontanesfut chargé du discours dans lequel il exalta les vertus civiques du héros. Mais, silencieusement, et au jour le jour, pendant que le gouvernement s'occupait de la réfection des routes, de l'amélioration du régime des hôpitaux et des prisons, de l'assainissement desrues de Paris, de la restauration de ses monuments, Bonaparte reconstituait ses brigades qu'il envoyait à Dijon où elles étaient concentrées, sous le nom d'armée de réserve. Ostensiblement il n'en pritpoint le commandement, toujours afin de ménager l'opinion et d'éloigner l'idée qu'une guerre nouvelle était proche» Il écrivit même au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne, des lettres que publièrent les journaux, dans lesquelles il demandait la cessation de la guerre et l'établissement de la paix. Seulement, il est présumable qu'il n'avait aucune foi dansl'efficacité de ces démarches et qu'il méditait, en même temps, l'agression des Autrichiens en Italie. Berthier fut nommé général en chef de cette armée de réserve, et s'il partit de Paris, lui premier Consul, en habit de membre de l'Institut, ce n'était que pour une inspection, disait-il ; ruse de guerre qui trompa l'ennemi. On sait comment il franchit les- Alpes et gagna la bataille de Marengo.

On vit alors, à la nouvelle de cette victoire la résurrection, dans le peuple; de l'esprit militaire. Les journaux du temps rapportent que les ateliers se vidèrent, que la foule envahit les rues, acclamant le nom du général, criant avec transport : « L'Italie est prise ! Vive Bonaparte ! » Le délire

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était universel. Les boites d'artifice, les feux de joie pétillèrent durant toute la soirée. L'amour des combats n'était qu'endormi. Il avait suffi de ce premier succès pour le réveiller.

Desaix perdit la vie, en cette bataille. Ce fut, pour Bonaparte, une immense douleur. Il estimait le caractère, il appréciait le talent de ce compagnon d'armes, et il voulut perpétuer sa mémoire, autant que celle de Kléber, assassiné en Egypte, associant ces deux noms dans les mêmes honneurs. Un monument qu'il commanda devait attester leur gloire et la perte que leur mort causait à la patrie.

Desaix, en mourant ^laissait disponibles ses deux aides de camp, Rapp et Savary, que Bonaparte n'a-

1. Le général Thiébault, en ses Mémoires (t. II, p. 198), a écrit sur Desaix : « Sa conversation (de Desaix) était à la fois instructive, bienveillante, et d'autant plus saillante qu'il avait, avec profusion, l'intelligence prête à tous les sujets et qu'il communiquait ses pensées avec abandon. Le général Desaix aimait beaucoup les histoires et les lazzi de nos soldats qui rappellent si bien l'esprit de leur pays. Il en avait un recueil volumineux, aimait à les dire, et c'est par lui que, dans ce genre, j'ai entendu raconter les anecdotes les plus drôles. Je ne les ai pas recueillies dans un temps où je ne songeais pas à écrire. Celles dont je me souviens ne sont peut-être pas les meilleures. A titre d'exemple, je les rapporte. Un soir, qu'après un combat et la nuit fermée, il visitait le bivouac d'un de ses régiments, il vit deux soldats revenant d'un village voisin et portant une civière. Ces hommes venaient à lui ; il les attendit. Aussitôt reconnu : « Mon général, dit le premier, un peu de place pour un blessé. » Le général Desaix se rangea. Mais examinant ce qui sous une grande couverture, chargeait cette civière et s'apercevant que le blessé avait le museau bien long et les jambes bien courtes, il souleva la couverture et découvrit que le blessé, très blessé, en effet, était un cochon que ces gaillards venaient de voler et de tuer. »

— D'après Las Cases {Mémorial, chap. I), voici ce que Bonaparte pensait de Kléber et de Desaix : « (de Kléber). C'était un homme superbe, mais de manières très dures. La sagacité des Égyptiens leur avait fait deviner qu'il n'était pas Français. En effet, bien qu'Alsacien, il avait vécu ses premières années dans l'armée prussienne et pouvait passer pour un pur Allemand... Kléber était le talent de la nature ; celui de Desaix était entièrement celui de l'éducation et du travail. Le génie de Kléber ne jaillissait que. par moments, quand il était réveillé par l'importance de l'occasion, et il se rendormait aussitôt après, au sein de la mollesse et des plaisirs. Le talent de Desaix était de tous les instants. Il ne vivait, ne respirait que pour l'ambition noble et la véritable gloire. C'était un caractère tout à fait antique. Desaix se serait contenté du second rang et me fût toujours demeuré dévoué et fidèle. »

bandonna point. Il les adjoignit aux autres, à ceux qu'il avait déjà, et il n'eut jamais à s'en repentir. Us furent deux de ses serviteurs les plus fidèles. Savary, avant de rentrer à Paris, eut ordre de visiter les places fortes d'Italie que la victoire avait données à la France, afin de rendre compte au premier Consul de l'état où elles se trouvaient. L'inspection de l'aide de camp prouva qu'aucun des ordres prescrits n'avait été exécuté, et de plus, que toutes les ressources en matériel et en vivres, accumulées dans les magasins, en avaient disparu. Les troupes, qui avaient encore leur franc parler, accusaient leurs chefs de ces dilapidations et s'indignaient d'avoir été frustrées du fruit de leurs victoires. « C'était bien la peine, disaient les soldats, d'exposer sa vie, pour enrichir des voleurs. »

La colère de Bonaparte fut extrême. Les exacteurs étaient si clairement désignés qu'il rappela Masséna d'Italie et envoya Brune à sa place. Ce lui fut, d'ailleurs, un motif de dépayser quelques-uns de ses généraux, en leur confiant la direction d'une ambassade. Suivant les circonstances, il envoya Andreossy et Lauristonà Londres ; Sebastiani et Brune à Constantinople ; Hédouville à Saint-Pétersbourg ; Lannes à Lisbonne. Et cette substitution d'un officier de l'armée à un civil rendit les négociations plus rapides, dénuées des formes lentes et cojnpassées de la diplomatie. Aucun de ces ambassadeurs, enfin, ne • s'offusquait du langage autoritaire du chef du gouvernement, quand il leur transmettait ses ordres. Une dépêche, concise et brève, allant droit au fait, leur agréait bien plus que la phraséologie filandreuse des chancelleries.il employa même ses officiers dans toutes les branches de l'administration. Jamais on ne vit tant de vieux guerriers attachés à des fonc-

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tions civiles, et pourtant jamais on ne vit un gouvernement moins militaire que le gouvernement consulaire, car partout le , militaire cédait le pas au civil. Lui-même, Bonaparte, avouait qu'il n'avait pu acquérir la suprématie dans l'État qu'en montrant un esprit d'organisation, une attention méticuleuse aux besoins de la nation, le respect des bonnes mœurs et des coutumes du pays, en un .mot, son amour de l'ordre. Il choisissait donc souvent pour tenir un emploi dans les Finances, dans les Douanes, dans les Eaux et Forêts, dans les Droits réunis, de vieux militaires, affligés de blessures, qui n'avaient perdu ni leur énergie, ni leur ponctualité, ni leur vénération pour les règlements.

Marengo fut, pour Bonaparte, le commencement de sa grande puissance. Cette victoire acheva de l'enivrer ; et les louanges, qui l'accueillirent à Paris, le confirmèrent dans ses projets ambitieux. Fouché, en ses Mémoires, exprime son dégoût pour tant de flagorneries ; contre Rœderer, surtout, qui, dans son journal, appliquait au premier Consul ce vers de Virgile à Auguste : Deusnobis hsec otia fecit. Lui, agréait ces adulations qui le divinisaient, qui relevaient au-dessus des autres généraux. La nation, dès lors, le considéra comme son unique sauvegarde contre un retour à l'anarchie ; comme le seul général capable de réprimer l'audace des ennemis. Les complots faisaient craindre le renouvellement de la Terreur. Mais appuyé sur l'armée, Bonaparte contenait les factions, et l'armée devint aussi l'idole de la foule. Le peuple accepta sans murmures, sans jalousie, les faveurs dont le premier Consul gratifia ses soldats. La Vendée était déjà tranquille ; l'Allemagne vaincue ne pensait qu'à sa propre défense ;

de nouvelles républiques étaient nées sous notre protection; la liberté partout enflammait les cœurs. N'étaient-elles pas bien méritées les récompenses qu'il distribuait aux braves? Les armes d'honneur 1 , sabres pour les officiers, fusils pour les grenadiers, ofiertes durant des solennités commandées, reçurent la consécration de l'opinion; et nul ne songea, comme plus tard pour la Légion d'honneur, à reprocher au général de se vouloir créer des partisans qui le soutiendraient dans son ascension au pouvoir suprême. Seulement, il sut par des paroles qui accompagnaient la remise de ces récompenses, par des lettres à ceux qui lui adressaient leurs remercîments, exciter parmi ses soldats une nouvelle admiration. 11 répondait à Léon Aune, sous-officier qui avait obtenu la permission de lui écrire... « J'ai reçu vo- « tre lettre, mon brave camarade. Vous n'avez pas « besoin de me parler de vos actions. Vous êtes le « plus brave grenadier de l'armée, depuis la mort « du brave Bénezet. Vous avez eu un des cent sabres « que j'ai distribués à l'armée. Tous les soldats * étaient d'accord que c'était vous qui le méritiez « davantage. Je désire beaucoup vous revoir. Le « ministre de la guerre vous envoie l'ordre de venir « à Paris. — Bonaparte. »

Mon brave camarade ! Et cette apostrophe fami-

i. Bourrienne. Mémoires, t. IV, p. 231... « Après Marengo, il (Bonapa rte) décerna des sabres d'honneur sur lequels il fit graver cette inscription, flatteuse pour lui : « Bataille de Marengo, commandée en personne par le premier Consul; donné par le gouvernement de la République au général Lannes ». Il y eut quatre autres sabres d'honneur semblables, donnés aux généraux Victor, Watrin, Gardanne, Murât, et puis une quantité de sabres moins riches, décernés à d'autres officiers, ainsi que des fusils et des baguettes d'honneur, aux soldats et aux tambours qui s'étaient distingués à ' rengo et à l'armée du Rhin ; car Bonaparte était trop prudent pour ne pas comprendre les officiers et les soldats qui combattaient alors sous les ordres de Moreau, au nombre de ceux auxquels il décernait des récompenses nationales. Il eut même l'attention de faire frapper une médaille, pour perpétuer le souvenir de l'entrée des Français à Munich. »

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lière sortait de la plume du premier Consul ! L'armée qui connut la lettre, n'eut que plus d'enthousiasme pour son général.

Il sentait que son autorité, son pouvoir s'imprimeraient plus profondément dans le peuple, s'il maintenait toujours dans le public le bruit de son nom. La guerre seule l'avait hissé au premier rang; s'il déposait les armes, il serait bientôt confondu avec tous les autres généraux qui le jalousaient *. Il fallait que l'on parlât de lui, sans cesse, et dans les •deux armées qui défendaient les frontières de la patrie, celle du Rhin, celle d'Italie. Pour la première, il fit frapper des médailles qui rappelaient quelquesuns des plus glorieux combats qu'elle avait livrés, ■et surtout il tâcha de gagner l'affection de Moreau, le chef révéré au delà du Rhin. Moreau n'était point •encore marié, n'obéissait point aux suggestions mé- •chantes de sa femme et de sa belle-mère. Il était reçu aux Tuileries et bien accueilli du premier Consul qui lui offrit, un jour, des pistolets, richement •ornés, sur lesquels étaient gravés les hauts faits •d'armes dont son glorieux émule était fier.

U osa davantage. Il créa dans l'armée une sorte «de troupe prétorienne, qu'il nomma la « garde consulaire >, choisie parmi les plus braves soldats, les meilleurs, les mieux disciplinés, prêts à le suivre partout où il lui plairait de les conduire; force redoutable qui le rendit maître absolu de l'Etat. Après Marengo, il en augmenta le nombre. Il la divisa en ^cavalerie et en infanterie. Dans la cavalerie, il y eut des grenadiers à cheval, des cuirassiers, des dragons, des chasseurs, des hussards, des lanciers, des «namelucks. Dans l'infanterie de même; on admira

i. Bourrienne. Mémoirei, t. III.

des régiments de grenadiers, de chasseurs, de voltigeurs, de canonniers à pied. Et si cette troupe était irréprochable, c'est que pour y être admis, il fallait remplir certaines conditions que tous les soldats ne possédaient pas : être en activité de service, avoir fait au moins quatre campagnes, avoir obtenu des récompenses accordées aux braves pour actions d'éclat, ou bien avoir été blessé, et de plus avoir tenu toujours une conduite exemplaire. Enfin, la taille requise était de un mètre, huit décimètres l .

1. Caillot. Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs. T. I, p. 80. « Cette garde consulaire, environnée de l'éclat des victoires de son chef, acquit une grande supériorité sur tous les autres corps de l'armée,par l'élite des sujetsqui servirent à la recruter et à l'augmenter. Divisée en cavalerie et en infanterie, elle ne présenta plus, après que Bonaparte se fut fait empereur, l'image de ce qu'elle était avant cette grande époque, mais bien celle d'un grand corps d'armée dont chaque soldat s'enorgueillissait de quelquesactions d'éclat et des marques d'honneur qu'elles lui avaient méritées. Dans la division de cavalerie, on comptait les régiments de grenadiers à cheval, de cuirassiers, de dragons, de chasseurs, de hussards, de lanciers, de mamelucks, et un corps d'artillerie à cheval, tous au grand complet et commandés par d'habiles officiers. Dans l'infanterie, on ne voyait pas, sans admiration, ces régiments de grenadiers, presque tous décorés, de chasseurs, de voltigeurs, de canonniers à pied et de la jeune garde, ainsi nommée, parce qu'elle avait été créée après la vieille. Ces différents corps présentaient un effectif d'environ 30.000 hommes, avant la funeste campagne de Russie. »

— F 94. « Les demi-brigades remplacèrent les régiments ; les généraux de brigade, les maréchaux de camp. Une division de deux brigades n'eut plus à sa tête un lieutenant général, mais un général de division, et toutes les armées, qui se formèrent ensuite, furent commandées par des généraux en chef, auxquels le ministre de la guerre donnait souvent carte blanche pour leurs opérations. Le même esprit de patriotisme, qui animait l'infanterie et lui faisait sentir le besoin d'une exacte discipline, ne tarda pas à créer une cavalerie qui put se mesurer avec la fameuse cavalerie autrichienne, dans les plaines de la Belgique et du Rhin. Parurent bientôt de nouveaux corps dans cette arme, tels que les lanciers et cette artillerie à cheval, qui, tant de fois assura la victoire à l'armée française, par la rapidité avec laquelle, dans les combats, elle lançait la foudre contre les phalanges de l'ennemi. »

— F 95. « Mais ce qui contribua le plus à la rapide organisation et aux triomphes étonnants des armées françaises, ce fut cette vive émulation qu'inspira le nouveau mode d'avancement, au dernier soldat. Plus de privilèges, plus de passe-droits, en faveur de la jeune noblesse ; le mérite, la bravoure, les actions d'éclat furent les seules recommandations sur lesquelles les soldats purent s'appuyer pour parvenir aux premiers grades de la milice... On ne saurait dire combien le titre de sous-officier, qui avait remplacé celui de bas-officier releva le courage et la fierté du soldat, en lui

L'ARMÉE

Quatre officiers généraux la commandaient :

Le général Davout, les grenadiers à pied ;

Le général Soult, les chasseurs à pied ;

Le général Bessières, la cavalerie ;

Le général Mortier, l'artillerie et les matelots.

Il faut lire les Mémoires du capitaine Goignet, pour comprendre ce qu'était alors un grenadier de la garde. Déjà, avant d'y être admis, Goignet n'agit et ne vit que pour la gloire de son régiment et l'observation de la discipline la plus sévère. S'il y a de beaux hommes parmi les soldats, il les admire avec

ôtant de l'esprit l'idée de cette sorte de bassesse et d'humiliation à laquelle il avait été si longtemps condamné. »

« Un vêtement léger, qui laissait les troupes libres de leurs mouvements dans les manœuvres, remplaça les longs et lourds habits dont elles étaient auparavant affublées. Un habit bleu qui descendait un peu plus bas que les reins, un gilet fort court et un pantalon composèrent tout leur habillement. Encore, voyait-on souvent des corps dont presque tous les soldats n'avaient que le gilet, en marchant au combat. Tous les cheveux poudrés et cirés, les queues, les cadogans avaient disparu. Et toutes les têtes dont les cheveux furent coupés, se couvrirent de bonnets nommés shakos au lieu de chapeaux. Comme l'habit du soldat l'avait rendu plus alerte et plus dispos, sa coiffure le rendit plus économe de son temps et l'exposa beaucoup moins aux inconvénients de la malpropreté.

« L'ancienne tactique dédaignée par les généraux de la Révolution i comme peu appropriée au courage impétueux du soldat français, fit place à de nouvelles manœuvres, beaucoup plus promptes, à une nouvelle manière de combattre plus décisive. Marcher à l'ennemi au pas de charge, la baïonnette en avant, en s'animant les uns les autres par des chants patriotiques, telle fut la méthode de nos jeunes armées. Sans s'arrêter devant les places fortes, elles couraient à la victoire, dont ces remparts devaient être le prix. Déconcertés par l'impétuosité de leur choc, les bataillons ennemis prenaient la fuite et la cavalerie envoyée à leur poursuite, achevait leur déroute. »

— F 108. « Avant la conscription, à peine un sous -lieutenant daignait-il adresser la parole à un militaire hors du temps de service, et les femmes osaient à peine se montrer en public avec eux. Leur bravoure, leurs victoires et la conscription qui les prenait indistinctement dans toutes les familles, les ont délivrés de cette sorte de déshonneur. Comment, en effet, les officiers sortis du tiers état, auraient-ils dédaigné la société d'un soldat de la même condition, ou plus riche, ou appartenant à une famille noble ? Les fils d'avocats, de banquiers, de riches négociants, de propriétaires, qui, par leur âge et par le sort, étaient forcés de marcher comme simples soldats, avant qu'il leur fût permis de se faire remplacer, étaient accueillis honorablement par les officiers et par les femmes, dont leurs manières polies et leur langage captivaient les bonnes grâces. Tous les soldats étaient regardés, comme les premiers citoyens, et, à ce titre, on les jugeait dignes de tous les égards de la société, à la ville, comme à l'armée. »

une sorte de naïveté et il écrit : « Avec des hommes pareils, l'armée française peut passer partout. » •C'est bien l'exclamation d'un brave. Incorporé dans la garde, il tient garnison à Paris. Le premier Consul fait savoir au régiment qu'il visitera la caserne et il fixe le jour de son inspection. Mais, il arrive, sans être attendu, un matin que les soldats sont encore couchés. Au dortoir, il aperçoit les pieds d'un grenadier dépassant le bois du lit. « Le Consul, écrit Coignet, croit que deux grenadiers sont au bout l'un de l'autre, et vient à la tête de notre lit pour s'assurer du fait. Il suit de sa main tout le long de mon camarade. « Mais, dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour un grenadier » ; et il ordonne qu'elles soient immédiatement remplacées. Aux cuisines, il se fait donner du pain. « Ce n'est pas cela, dit-il. Je paie pour du pain blanc ; je veux «n avoir tous les jours. Tu entends, Lannes (Lannes l'accompagnait), tu enverras ton aide de camp, chez le fournisseur pour qu'il vienne me parler. » Un autre jour, Coignet narre ses impressions sur une parade aux Tuileries. Le cheval que montait le général, il l'a admiré ; « cheval de grande beauté », écrit-il, parce qu'il le croit l'un de ceux de Louis XVI. Bonaparte, dans les rangs, a reçu toutes les pétitions des mains de ses grenadiers et les a remises à Lannes. Lorsqu'un soldat lui a présenté les armes, il s'est arrêté, l'a interrogé, et si ce fut possible, tout de suite, il a fait droit à sa demande. Enfin, au retour, à la caserne, les grenadiers ont trouvé des tonneaux de vin. « A chacun son litre », dit Coignet. Et c'était ainsi que le général gagnait l'affection de ses soldats.

Leur corps de garde, attenant à la caserne, en ce temps-là, n'était pourtant qu'un assez déplaisant

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local, que, faute d'argent, le gouvernement conservait avec ses lézardes. Les mémoires de cette époque nous ont laissé la description de l'un d'eux, où les soldats, chacun à son tour, venaient faire une station de vingt-quatre heures. C'était une grande chambre, aux murs décrépis et fendus, portant, au charbon, des inscriptions de toute nature. Au milieu, près d'un poêle en tôle, dont le tuyau biscornu traversait le plafond de la pièce, était dressée, tant bien que mal, une table épatée, sur laquelle le sergent écrivait son rapport journalier, et le grenadier, quand il savait écrire, ses lettres à sa payse. Sur un côté, le lit de camp de planches que l'usage prolongé avait noirci et rendu aussi poli qu'un miroir. Ailleurs, un râtelier pour la rangée des fusils, et plus haut la planchette sur laquelle se trouvaient la caisse du tambour, les bidons et les capotes roulées en boudins. Deux bancs de bois étaient alignés à droite et à gauche de la table ; quatre chaises foncées de paille, comme des chaises d'église vaguaient, çà et là, pour les sous-officiers ; et dans un coin, un fauteuil usé et noirci comme tout l'ameublement, — siège recouvert de cuir, — était réservé pour l'officier commandant le poste. Qu'importe ! Là, se tenaient les glorieux grenadiers, une réunion d'hommes dont la figure martiale et l'allure énergique imposaient le respect aux passants ; car beaucoup, devant le factionnaire, saluaient. Entre eux, ils se traitaient de « Monsieur », et c'était également au nom de « Monsieur », que l'officier leur adressait la parole, hors du service. Ils recevaient une paye de 1 fr. 10 par jour, réduits à fr. 35, après le prélèvement exigé pour l'ordinaire, l'habillement, l'équipement et la masse, dite de réserve. Avec ce salaire, Bonaparte obtenait des

héros, parce qu'il savait manier le citoyen français chez qui l'imagination est plus forte que la raison ; chez qui l'idéal se retrouve toujours au milieu des vulgarités du service ; chez qui, enfin, Fémulation et l'orgueil ne s'éteignent jamais. En ses bulletins, il faisait vibrer toutes ces qualités par des louanges, ou des reproches. Une fois, après Arcole, il distribue des drapeaux à chaque division de son armée ; et ces drapeaux portaient une mention élogieuse, quand elle avait été méritée. Sur celui de la 57 e brigade, on lisait : « La terrible 57 e arrive... » Sur celui de la 32° : « J'étais tranquille : la brave 32 e était là. » Phrases de ses bulletins que les soldats se répétaient à Fenvi. Une autre fois, mécontent de la pusillanimité de quelques-unes de ses troupes, il leur annonce qu'il fera écrire sur leur drapeau, qu'elles ne font plus partie de l'armée française. Et, le lendemain, ces mêmes troupes demandaient à marcher les premières et rivalisaient d'ardeur avec les plus vaillantes. Jamais il ne traita ses soldats comme de simples machines destinées au coup de feu ou à résister impassibles aux charges de cavalerie. Quand il leur parle, il s'adresse à ce qu'il y a de plus noble dans le cœur de l'homme, au sentiment de l'honneur l , et même à leur foi religieuse. Sur la terre d'Egypte, il leur enjoint de respecter le culte du peuple qu'ils vont combattre, considérant les convictions du croyant comme le premier bien de l'homme. Si les armées, guidées par Bonaparte, furent toujours

1. Ce sentiment, d'ailleurs, était si vif, dans les troupes de Bonaparte, que, d'après le général Pelleport (Souvenirs, p. 47), les soldats avaient établi entre eux un tribunal d'honneur. C'était pour faire comparaître devant les anciens de la compagnie, les traînards restés en route et ceux qui ne paraissaient pas sur le champ de bataille. Ce tribunal d'honneur fonctionnait promptement et avec justice. Le châtiment consistait dans quelques coups de savate, du gras et du maigre^ c'est-à-dire du talon.

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invincibles, ce n'était pas seulement parce qu'il savait les commander mieux qu'un autre général, mais parce qu'il savait enflammer leur esprit et raffermir leur courage par ses allocutions éloquentes. Gomme un magicien, de son verbe énergique, imagé comme une poésie, il inspirait la force aux faibles, la résistance aux timorés, l'intrépidité aux braves ; il créait un soldat redoutable, que l'on voyait ensuite, quand la bataille avait cessé, montrer, chez l'hôte où il logeait, les mœurs les plus douces et les plus serviables, parce qu'il était Français. « Il tire de l'eau du puits, comme Moïse pour les filles de Madian, écrit Chateaubriand, mène les agneaux au lavoir, fend le bois, fait le feu, veille à la marmite, porte l'enfant dans ses bras et l'endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activité communiquent la vie à tout. On s'accoutume à le regarder comme le conscrit de la famille. Le tambour bat-il ? Le garnisaire court à son mousquet, et quitte la chaumière à laquelle il ne pensera plus, avant qu'il soit entré aux Invalides. »

Pour enfoncer plus avant au cœur du soldat, cet amour du métier des armes, Bonaparte rhabille magnifiquement. Il couvre son costume de galons et de brandebourgs. Ses généraux brillent sous leur panache et leur veste chamarrée. Murât, entre tous, est si décoré, que s'il n'eût pas été connu, on l'aurait pris pour un charlatan. Et afin d'achever de l'éblouir, de l'entraîner à sa suite, sans hésitation et même avec joie, il nomme la France « la grande nation » sur laquelle toutes les autres ont l'admiration fixée. C'est alors qu'on entend éclater, dans le peuple, cette phrase : « Ah ! qu'on est fier d'être Français i ! »

1. D'Houdetot, en ses Types militaires a dépeint le grognard de cette époque de la manière suivante : « ...Mais déjà l'heure de la veillée a sonné.

Jusque-là, les soldats ainsi que Bonaparte s'étaient battus au nom de la République et de la liberté» Mais, avec le temps, le mot de république et celui de liberté disparurent de ses proclamations. Il y eut, toutefois à l'armée du Rhin, avec Moreau, des officiers, qui restèrent républicains et dédaignèrent les faveurs que le gouvernement consulaire prodiguait aux généraux d'Italie. Ceux-là éprouvaient pour le luxe, pour les costumes étincelants, pour tout ce qui rappelait le souvenir de la monarchie, un mépris inviolable. Moreau, qu'ils voyaient partager cette répulsion, leur devint d'autant plus cher, et, jusqu'à son exil en Amérique, après la conjuration de Pichegru,ils lui restèrent dévoués et fidèles. Ce n'était pas sans dépit que Bonaparte constatait

Les hommes serrés à l'entour du poêle gardent un religieux silence. Écoutons Rousseau... D'abord, j'ai le gosier sec. Alexis, aligne-moi ta gourde, que j'essaie un peu ma respiration... C'est le cas de dire de Profundis à ce Chrétien... Il était baptisé, ton vin. Suffit. On en a bu du pire et du meilleur, avec les Turcs encore, malgré la consigne de Mahomet... Nous arrivions d'Italie, patrie des grands hommes de l'antiquité, où le général Bonaparte se trouvait là comme un poisson dans l'eau, à son rang de taille, fichtre, le premier... Tout à coup, changement de décors. Trente soleils pour un ; des sables mouvants et la peste... De nouveaux paroissiens à combattre, janissaires, turcs, et mamelucks, armés de serpettes, étincelantes d'or, d'argent et de pierreries. Mais, là aussi, le troupier français, dans toute sa gloire, marchait précédé d'esclaves, écartant la foule devant le sultan grenadier, qui fumait, lui, sans gêne, le tabac parfumé, dans la pipe du grand seigneur, dans des calumets d'ambre. C'était ça de l'estime!... Et des odalisques donc f Le billet de logement, au bout de la baïonnette, on prenait possession d'un harem, au grand complet, poules et chapons !... Passez-moi le terme ; on vous l'expliquera plus tard... Alors, comme alors, j'étais dans les dromadaires ; tenue .un peu ficelée ! dolman bleu, cafetan écarlate, turban et manteau blancs, sabre, pistolets, agréments du cavalier, et pourtant fantassins... huit cents lapins sur des chameaux !... Fichtre, le beau coup d'œil! Fallaitil en découdre ? Pied à terre, nos bêtes se couchaient en cercle, et devant ce rempart animal, nous aurions fait défiler tout l'Orient, voire même l'Occident; puis, en route, on continuait l'étape, en levant çà et là des contributions, vraie masse noire, qui n'entrait pas souvent dans la poche du troupier !... N'importe ! L'Autrichien a payé les dettes de l'Arabe !... Et voilà... »

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cette divergence profonde, entre l'armée du Rhin et celle d'Italie. A la longue, beaucoup d'officiers de l'armée de Moreau finirent par se laisser séduire. Ils comprirent que la gloire militaire allait refaire une nouvelle aristocratie, et ils ne voulaient point, en être exclus. Le jeune de Ségur, envoyé à cette armée, arriva, en sa garnison, un jour que Moreau offrait un gala à Macdonald. Et il raconte que le général Dumas, dont il était cousin, le présenta et le fit inviter par Moreau à dîner. Il fut ébloui de la splendeur du repas de cinquante couverts, servi dans un palais conquis par nos armes. Les costumes de& officiers étaient magnifiques, le service bien ordonné, la table étincelante de cristaux superbes. Une musique militaire, dans une pièce à côté, charmait le& oreilles des invités. La fête était admirable. Ainsi, à cette armée même, la simplicité républicaine n'existait plus déjà. Les officiers, jeunes et ardents, n'avaient point d'autres désirs que de voler à de nouveaux combats, où ils conquerraient une plus grande illustration, et, comme leurs devanciers, des richesses. Le soldat se résignait aux batailles, parce qu'on Ty poussait avec de grands mots qui frappaient son imagination ; l'officier les désirait, parce qu'elles devaient être, pour lui, le départ d'une existence plus noble.

La victoire de Moreau, à Hohenlinden, accentua cet appétit de gloire parmi les officiers, mais elle donna, en même temps, un nouveau lustre au nom de Moreau et rendit ses brigades, suspectes à Bonaparte. Alors, le traité de Luné ville accepté, il saisit ce prétexte pour démembrer cette armée, en accordant des congés illimités aux soldats, aussi bien qu'à ceux de l'Italie *. L'Angleterre, isolée, n'é-

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