Ghaptal : Souvenirs sur Bonaparte
l'esprit fait pour obéir plutôt que pour commander ; et pénétré de son infériorité à l'égard de l'homme de génie qu'il servait, mettant son honneur à reproduire fidèlement les ordres et les vastes conceptions de l'homme de guerre qu'il admirait *.
Il avait, comme Bonaparte, une mémoire très spéciale, se rappelant la position de chaque corps, leur composition, le nom des officiers qui les commandaient ; et il savait se débrouiller sans erreur, dans l'enchevêtrement des marches d'une grande armée ; n'oubliant rien ; dictant avec clarté, à ses scribes, les combinaisons si diverses qu'avait enfan-
i. Las Cases : Mémorial, t. I. « A la tête de ceux qui murmuraient en Egypte se trouvait celui que Bonaparte a solennellement décoré du beau nom de « son compagnon d'armes » ; faible et sans esprit, qui, lorsque le général en chef fut sur le point d'appareiller de Toulon, accourut de Paris, en poste jour et nuit, pour lui dire qu'il était malade et qu'il ne pouvait pas le suivre, bien qu'il fût son chef d'état-major. Le général en chef n'y fit seulement pas attention. Il n'était plus aux pieds de celle qui l'avait dépêché pour s'excuser. Aussi s'embarqua-t-il. Mais arrivé en Egypte, l'ennui le saisit; il ne put résister à ses souvenirs ; il demanda et il obtint de revenir en France. Il prit congé de Bonaparte, lui fit ses adieux, mais revint bientôt après, fondant en larmes, disant qu'il ne voulait pas, après tout, se déshonorer, qu'il ne pouvait pas non plus séparer sa vie de celle de son général.
« Il portait une espèce de culte à ses amours. A côté de sa tente, il en avait toujours une autre, aussi magnifiquement soignée que le boudoir le plus élégant. Elle était consacrée au portrait de sa maîtresse, auquel il allait jusqu'à brûler parfois des encens. Cette tente s'est dressée même dans les déserts de Syrie... Cette espèce d'Amadis a constamment persisté dans son amour, qui l'a conduit plus d'une fois jusqu'au voisinage de l'idiotisme, Dans sa première rédaction de la bataille de Marengo, le fils de sa maîtresse, jeune capitaine au plus, et son aide de camp, s'y trouvait nommé cinq ou six fois, en souvenir de sa mère... Il fallut que le général en chef jetât le papier au nez du rédacteur.
« L'empereur croyait bien lui avoir donné quarante millions dans sa vie . Mais il pensait que la faiblesse de son esprit, son peu d'ordre, sa ridicule passion en auraient gaspillé une grande partie. »
= On peut ajouter à cela les confidences de Napoléon à Gourgand à Sainte- Hélène. « En Italie, je lui donnai une fois un diamant de cent mille francs ; il l'envoya aussitôt à M mo Visconti. Deux mois après son mariage avec la princesse de Bavière, mariage qu'avait fait M. Visconti, il me vint trouver : « Il est mort, dit-il. — Et qui ? — Son mari ! — Qui, vous dis-je ? — M. Visconti. J'ai manqué mon bonheur ! Pourquoi me suis-je déjà marié ! » Et autres folies ! « Elle fut très triste aussi... Ah ! s'il était mort, trois mois plus tôt! »
tées le cerveau de son maître, penché sur ses cartes. Ce travail fait, Bonaparte était sûr que le plan imaginé serait suivi ponctuellement ; que toutes les ressources seraient employées pour le but à atteindre. Berthier y excellait.
Et forcément modeste devant Bonaparte, il ne parlait que s'il était interrogé, ne donnait d'avis qu'autant qu'on lui en demandait un; se renfermant dans ses attributions, sans désir de les dépasser, et de s'attribuer plus d'importance que celle de son titré de chef d'état-major.
Brave, enfin, ne fuyant point le danger, il prit une grande part aux premières batailles en Italie S et le général ne l'oublia pas en ses bulletins au Directoire. Aucun de ses autres lieutenants n'y fut cité aussi souvent que lui. C'est que Bonaparte se laissait prendre facilement par son entourage ; qu'il
1. Dans son rapport sur la bataille de Mondovi, Bonaparte écrivait de Berthier : « Berthier, chef de l'état-major, chez qui les talents égalent l'activité, le patriotisme et le courage. » Et, plus loin, de Lodi (22 floréal* an IV) : « Nous entrâmes dans Lodi, poursuivant les ennemis qui, déjà, avaient passé l'Adda sur le pont. Beaulieu, avec toute son armée, était rangé en bataille. Les pièces de canons de position défendaient le passage du pont. Je fis placer toute mon artillerie en batterie. La canonnade fut très vive pendant plusieurs heures. Dès l'instant que l'armée fut arrivée, elle se forma en colonnes serrées, le 2 e bataillon de carabiniers en tête, et suivi par tous les bataillons de grenadiers au pas de charge ; et, au cri de Vive la République, l'on se présenta sur le pont, qui a cent toises de longueur. L'ennemi fit un feu terrible. La tête de la colonne paraissait même hésiter. Un mouvement d'hésitation eût tout perdu. Les généraux Berthier, Masséna, Cervoni, d'Allemagne (a), le chef de brigade Lannes et le chef de bataillon Dupont le sentirent, se précipitèrent à la tête et décidèrent le sort, encore en balance. Cette redoutable colonne renversa tout ce qui s'opposa à elle. Toute l'artillerie fut enlevée sur-le-champ. L'ordre de bataille de Beaulieu fut rompu. Elle sema de tous côtés l'épouvante, la fuite et la mort. En un clin d'œil, l'armée ennemie fut éparpillée. »
(a) D'Allemagne, né en 1751, à Belley (Ain). De simple soldat s'éleva au grade de général de division, servit avec gloire à l'armée d'Italie. En 1796, il contribua au passage du Pô, à celui de l'Adda. Il s'empara de Lonato,prit ou tua mille hommes à l'ennemi, contribua au gain de la bataille de Roveredo. Il passa le lendemain la rivière deLarisio sous le feu de l'ennemi, commanda l'armée du Rhin en 1798, se trouvait en 1809 aux opérations de la Hollande et de la Belgique. Il mourut en 1813.
était homme d'habitude ; et Berthier, toujours avec lui dans ses courses eu voiture, dans ses reconnaissances à cheval, sur le champ où devait se livrer la bataille, lui était devenu si nécessaire qu'il ne pouvait plus s'en passer, et que son nom revenait constamment dans le récit des victoires *.
Et puis, Berthier était toujours prêt, habillé dès le matin, en une grande tenue, pour accompagner le général, passant les jours à cheyal et travaillant la nuit, écrivant, dictant jusqu'à Fachèvement de la besogne, sans jamais demander merci. Huit nuits consécutives, on le vit absorbé dans son travail, dessinant au besoin, pour les divisionnaires, le relief du terrain où ils allaient manœuvrer, n'abandonnant rien au hasard, traçant la conduite de chacun avec méthode, avec la précision qu'y avait mise le général en chef. Si des envieux oîit contesté l'intelligence de Berthier, si plusieurs de ses contemporains l'ont traité de sot, aucun ne lui a dénié ce grand mérite de démonstrateur fidèle, d'indicateur merveilleux des plans de Bonaparte. Au commencement de leur association, dans les premiers enivrements de leur admiration mutuelle, ces deux esprits évoluant ensemble enfantèrent des prodiges. Dès que Bonaparte apparaissait avec Berthier sur un champ de bataille, la victoire était certaine. Ils se comprenaient; ils se devinaient. Berthier silencieux laissait parler Bonaparte qui lisait dans les yeux de son auditeur si la résolution était bonne, la rectifiant suivant les manifestations trop évidentes de la phy-
1. De Thiébault (Mémoires) : « Berthier avait des manières plus courtisanes que militaires, et depuis le retour de Léoben, il les avait fait goûter au général Bonaparte, qui peut-être les jugeait utilisables, dans un avenir qu'il envisageait. Ces manières, Berthier, à cette époque même, les poussait si loin que les républicains de l'armée d'Italie finirent par appeler communément le quartier du général en chef, la Cour de Milan. »
sionomie de son subordonné. Et s'il n'était pas satisfait, il forçait alors Berthier à émettre un avis ; et de cette collaboration sortaient ces lueurs de génie qui emportaient toutes les résistances.
A Sainte-Hélène, le vaincu, sous le coup du ressentiment d'un abandon immérité, traitait Berthier d'oison ; puis il revenait sur ce jugement brutal, disant que Berthier avait été son grand auxiliaire, qu'il possédait toutes les qualités nécessaires à un chef d'état-major ; que ses appréciations, dans ses premiers bulletins, étaient justes pour un dévouement, alors immense *. Quant au caractère, à la ferme volonté, il était forcé d'avouer que Berthier en était tout à fait dépourvu. Il était l'homme le plus faible qu'il eût connu, toujours à genoux devant sa maltresse, cédant à tous les caprices de la femme, apportant une sorte de gloriole à paraître esclave * et pourtant, à l'égard de ses inférieurs ou des solliciteurs, bourru, hautain, méprisant, ne répondant que par monosyllabes aux demandes les plus humbles ; tout à soi ; refusant ses offices près de
1. Dans sa lettre au Directoire que portait Berthier avec le traité de Campo Formio, Bonaparte écrivait :
« Le général Berthier dont les talents distingués égalent le courage et le patriotisme, est une des colonnes de la République, comme un des plus zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire de l'armée d'Italie a laquelle il n'ait contribué. »
2. Michaud, dans sa biographie, cite une nouvelle preuve de cette faiblesse du caractère de Berthier. En février 1798, il était entré à Rome, à la tète de l'armée française, et du haut du Capitole il avait proclamé la république romaine. Mais alors « une nuée de fournisseurs, de courtiers, de juifs, attirés en Italie pour faire valoir le butin et battre monnaie avec les dépouilles des vaincus, tomba sur Rome. On inventoria, on mit les scellés, on enleva, on vendit partout. Le Vatican fut réduit à une nudité complète . Depuis la batterie de cuisine, jusqu'aux chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange, tout devint la proie des pillards qui inondaient l'armée. On brisait les cloisons, les parquets, pour découvrir les portes secrètes, les trésors cachés. On brûlait les habits sacerdotaux pour en extraire les broderies d'or et d'argent. Et la ville n'avait pas moins été condamnée à une contribution de quatre millions en espèces, deux millions en vivres, et trois mille chevaux. » Et Berthier laissait faire, n'ayant point assez d'énergie, pour arrêter ce pillage.
son maître à ceux qui les briguaient. Les familiers de Bonaparte à Sainte-Hélène s'en étonnaient :
« C'est tout naturel, répondait-il, la faiblesse qui se sent appuyée est la plus despotique. Voyez les femmes, quand elles se savent soutenues. Y a-t-il un être plus impérieux? Tel Berthier, parce qu'il se savait mon favori. »
Ainsi fait, et se trouvant l'intermédiaire attitré entre son maître et les officiers, ceux-ci froissés par Pégoïsme de cet homme, et s'apercevant que chacun devait travailler pour soi, perdirent peu à peu l'enthousiasme de la gloire. Le grand mobile des actions d'éclat prit désormais sa source dans l'intérêt. Il fallut des honneurs et de l'argent pour susciter les élans du courage, qui vibraient, jadis, au seul mot de patrie. Berthier, par ses duretés voulues ou inconscientes, avait éteint, dans les âmes, les plus nobles émulations.
Il avait deux frères, César et Léopold, qui servaient également, comme généraux, dans les armées de Bonaparte; sa sœur, M me d'Ogéranville, lui ressemblait; elle et lui, les plus laids de la famille ; lui plus que sa sœur encore, avec des mains horribles dont il rongeait les ongles jusqu'au sang. Ni les conseils de ses amis, ni leurs moqueries, rien ne put lui enlever cette habitude de maniaque. Alors, en parlant, il bredouillait, ayant sans cesse, les doigts à la bouche. De petite taille, la tête trop grosse pour son corps fluet, les cheveux crépus et non bouclés ; d'une stature un peu courbée, sans être difforme ; des yeux, un nez, une bouche, un menton très vulgaires, sans caractère, sans élégance, il donnait, en sa physionomie l'impression d'une nature inquiète et renfermée.
Dans la suite de sa vie, près de Napoléon, il
reçut de son bienfaiteur toutes les dignités enviables ; son maître lui fit épouser une princesse de Bavière, afin de le soustraire au despotisme de M"* Visconti. Mais ce mariage ne fut point heureux. Malgré tant de bienfaits, il se sépara brusquement de cçlui qui l'avait élevé si haut. A Fontainebleau, afin de pouvoir rompre avec l'empereur et partir, il invoqua, comme prétexte, des affaires à mettre en ordre à Paris; il devait revenir ensuite partager le sort de son maître. Napoléon ne fut pas dupe de cette hypocrisie. Quand Berthier eut fermé la porte de la pièce où il se trouvait avec d'autres généraux, l'Empereur élevant la voix : « Vous voyez cet homme qui sort d'ici, leur dit-il. Il a juré de revenir. N'en croyez rien. Il s'en va saluer le roi qui arrive. Je ne le re verrai plus. » Ce qui fut vrai.
Dans le château de son beau-père, en Bavière, où il s'était retiré, — un jour, en 1815, que, sous sa fenêtre, passait un régiment, musique en tête, il se laissa choir du balcon où il s'était posté pour assister au défilé. Dans sa chute, il se tua. Mort volontaire, — causée par ses remords, car on lui voyait souvent les yeux embués de larmes, — ou mort accidentelle, on ne le sut jamais.
Duroc (1772-1813).
Duroc, né à Pont-à-Mousson, plus jeune que Bonaparte de trois ans, devint d'abord son aide de camp, puis son ami. Dans son Mémorial, Las Cases écrit que Duroc avait été remarqué au siège de Tou-
Ion. Bourrienne prétend, au contraire, q«e le jowme aide de camp appartenait à l'état-major du général Lespinasse, comme capitaine d'artillerie, pendant les premières campagaws d^taUe, et que, durait ces campagnes, distingué pair Bonaparte, Duroe errtra au servioe du -général en chef. Peu brillait, s'accordent à dire <seux -qui ont parlé de lui ; mais il plaisait ainsi, discret, reteim, froid, sans jactance, doué d'un caractère solide sur lequel on pouvait compter. Et l'exilé de Sainte-Hélène avouait toutes. ses préférences pour Duroc, qu'il fit, plus tard, — étant empereur, — duc de Frioul et grand maréchal du Palais : fonction minutieuse et délicate, que l'ami remplissait avec une économie parfaite, dont Bonaparte était heureux.
Personne ne posséda, plus que Duroc, la confiance du premier Consul, et plus tard de l'Empereur. A cet ami, il ouvrait ses plus secrètes pensées ; il montrait son âme sans voile. Il l'aimait. Bourrienne ne le conteste point, mais il prétend que Duroc n'aimait pas Bonaparte. S'il y a des princes ingrats, dit-il, on voit aussi d'ingrats courtisans. Il n'en donne aucune preuve, tandis que la suite des actions de Duroc dément cette assertion de Bourrienne, qui, dans ses mémoires, médit, près' que toujours, de ceux qu'il pense avoir eu plus d'influence que lui sur Bonaparte. Junot, au contraire, dans ses confidences à sa femme, la duchesse d'Abrantès, affirmait que Duroc avait été un serviteur loyal. La duchesse elle-même l'exalte, parce qu'elle put, dit-elle, l'apprécier amplement dans une circonstance où elle fut sa confidente et son auxiliaire, — son mariage, sans doute, quoiqu'elle ne précise rien, — union avec une jeune Espagnole.
Elle a laissé de lui un portrait qui le peint avec
un grand relief. Elle énumère ses gros yeux, presque à fleur de tête, noirs, ainsi que la chevelure ; un nez, des joues, un menton, semblables aux yeux, c'est-à-dire arrondis, ce qui rendait sa physionomie peu expressive, A considérer l'estampe de la gravure, on dirait plutôt celle d'un comique de comédie. Et cependant, elle en fait un homme distingué, dont les manières élégantes attiraient la sympathie. De taille élancée et svelte, ajoute-t-elle, il imposait, par sa stature, à son entourage, et pour cette raison, il fut envoyé plusieurs fois en mission à l'étranger : à Berlin, après le 18 brumaire, pour gagner les bonnes grâces du roi ; à Saint-Pétersbourg, après l'assassinat du czar Paul, pour saluer l'héritier du trône, le jeune Alexandre.
C'était un homme nul, affirme Chaptal, en ses Souvenirs ; nul, comme il en fallait à Bonaparte, qui ne souffrait, près de lui, que des médiocrités. Nul peut-être; mais, d'après Bourrienne, avec une qualité très rare chez les favoris, d'oser défendre, avec énergie, la réputation, l'honneur, les intérêts des personnes injustement attaquées devant Bonaparte, et consoler ensuite ceux que les violentes algarades du général laissaient troublés et morfondus. « Ne vous inquiétez pas de tout ce bruit, leur disait-il; ne redoutez rien. Il vous dit ce qu'il sent, non ce qu'il pense. Demain, tout sera oublié. » Et l'irascible grand homme, se fiant à l'intervention de Duroc,se laissait aller à ses emportements, qu'il ne pouvait maîtriser, qui le soulageaient et l'apaisaient par leur explosion.
L'Empereur ne se séparait jamais de son ami. Le soir de la bataille de Wurtzen,en 1813, ils devisaient ensemble sur une colline près du village, lorsqu'un boulet perdu atteignit le confident, «et le taa.
« Duroc, écrit Las Cases, influait plus qu'on ne pense sur les déterminations de l'empereur. Sa mort a peut-être été, sous ce rapport une calamité nationale. On a raison de croire que, s'il eût vécu, l'armistice de Dresde, qui nous a perdus, n'aurait pas eu lieu. On eût poussé jusqu'à l'Oder et au delà. Alors, les ennemis eussent accédé, dès cet instant, à la paix, et nous eussions échappé à leurs machinations, à leurs intrigues, et surtout à la longue, basse et atroce perfidie du cabinet autrichien qui nous a perdus. »
Kléber (1751-1800).
Kléber fut un des lieutenants de Bonaparte, en Egypte, et l'un de ses plus illustres compagnons d'armes. Sa réputation était faite, sa gloire déjà rayonnante, lorsqu'il accueillit les offres du vainqueur de l'Italie, et consentit à le suivre en Orient.
Il avait passé ses premières années dans l'armée autrichienne, et combattu les Turcs, sous Kaunitz. Ensuite, revenu à Strasbourg, son pays natal, il se résignait à devenir architecte, lorsqu'éclata la Révolution. Il avait alors près de quarante ans. Et cependant, il sentit renaître en lui le goût des armes, et il s'engagea dans un des bataillons volontaires du Haut:Rhin. Il y fut nommé adjudant-major; dirigé sur Mayence,il se distingua au siège de cette ville ; puis, comme général de brigade, fut envoyé en Vendée où son sang-froid, son courage, sa magnanimité, en lui assurant la victoire, le rendirent suspect au gouvernement, qui lui reprochait d'à-
voir épargné les 4.000 prisonniers de Saint-Florent. Marceau vint le remplacer. Mais, dans sa modestie, Marceau s'effaça, pour lui laisser le commandement. « Menez cette armée à la victoire, Kléber, lui dit le jeune chef. Qu'est mon courage auprès de votre génie? » Kléber extermina les Vendéens à Savenay, et entra, en triomphateur, à Nantes ; puis, ce fut, sous Jourdan, à l'armée de Sambre-et-Meuse, qu'il montra, de nouveau, sa valeur ; ce fut, enfin, sur les bords du Rhin où il se trouva presque acculé au fleuve par la faute de Marceau, qui avait fait couper les ponts, avant le passage de l'armée en retraite. Son audace, la justesse de son coup d'œil, la promptitude de sa résolution, le tirèrent du péril. Simulant la confiance, voulant exciter l'enthousiasme des soldats, il leur dit, en s'écriant d'une voix retentissante : « Soldats, les Autrichiens commencent à être dignes de combattre contre nous. Faisons-leur voir que, lorsque nous sommes arrêtés par un fleuve, c'est sur eux que nous nous précipitons. » Et joignant le geste aux paroles, il entraîne ses bataillons contre l'ennemi, le repousse loin de la rive, et traverse le fleuve où des pontonniers avaient eu le temps d'établir un pont.
L'Egypte lui réservait une plus grande gloire. Dans tous les combats, il se signala par des actions héroïques, surtout en Syrie. A Aboukir, la victoire nous appartenait, lorsqu'il arrive; et transporté, il vient à Bonaparte, l'embrasse, en lui disant : « Général, vous êtes grand comme le monde ! » Toutefois, avec son caractère frondeur, il ne manquait jamais l'occasion de critiquer les plans du général en chef; il ne lui passait aucune faute. L'homme du nord n'éprouvait point de sympathie pour l'homme du midi; l'Alsacien pour le Corse. Et il
manifestait hautement son intransigeance, devant les amis mêmes de Bonaparte * Il disait à Bourrienne, en Syrie: « Ton petit général, qui est haut comme une botte , nous fait poursuivre une campagne sans raison. Foutue campagne ! >
D'esprit étroit, il ne voyait, dans l'Egypte, que la conquête d'un, désert inutile» Il ne comprenait pas l'importance de notre établissement sur les bocds du Nil* où, de là, nous devions dominer la Méditerranée, et tenir les Anglais en échec *. En outre, il n'était point ho mine de cabinet, ne s'intéressait nullement aux détails de l'administration, qu'il abandonnait aux plumitifs intrigants, ce qui atténua, quand il fut le maître, les résultats de son action militaire. Aussi bien, Bonaparte absent, ceux qui
1. Certainement, ce n'est pas Kléber qui, au moment de débarquer devant les minarets d'Alexandrie, eût fait distribuer la proclamation suivante :
« Soldats, vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible : en attendant que vous puissiez lui donner le coup de la mort.
« Nous ferons quelques marches fatigantes, nous livrerons plusieurs combats. Nous réussirons dans toutes nos entreprises. Les destins sont pour nous. Les beys mamelucks qui favorisent exclusivement le commerce anglais, qui ont couvert d'avanies nos négociants et tyrannisent les malheureux habitants des bords du Nil, quelques jours après notre arrivée n'existeront plus.
« Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans. Leur premier article de foi est celui-ci ; « Il n'est pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ». Ne les contredites pas, et agissez avec eux comme vous avez agi avec les Juifs et les Italiens. Ayez des égards pour leurs muphtis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évoques. Ayez pour les cérémonies que prescrit TAlcoran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux d'Europe. Il faut vous y accoutumer.
« Les peuples chez lesquels nous allons traitent les femmes différemment que nous. Mais dans tous les pays celui qui viole est un monstre. Le pillage n'enrichit qu'un petit nombre d'hommes. Il nous déshonore, il détruit nos ressources ; il nous rend ennemis du peuple, qu'il est de notre intérêt d'avoir pour ami.
« La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs, dignes d'exciter l'émulation des Français. » Bonaparte
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regrettaient la France, — et c'était la majeure partie de l'armée, — ne cachèrent plus leur sentiment, et le retour était devenu pour le soldat un désir obsédant. Néanmoins, Kléber était l'esclave de son devoir. Tant qu'il exerça le commandement suprême, il sut faire respecter son autorité et tenir en crainte nos ennemis. A Héliopolis, il extermina 80.000 Ottomans qui s'avançaient sur la route de ©amas ; il réprima ensuite fe révolte du' Caire. Bientôt nôtre «conquête eût été définitive, à f la suite d'Un traité qu'il préparait avec les Turcs, pour les séparer des Anglais, lorsqu'il périt assassiné par un fanatique, le 14 juin 1800.
Il avait, disent ses contemporains, tous les défauts des hommes grands ; sous un air imposant et majestueux, une bonté et une faiblesse excessives. Sa voix était douce quand il fallait convaincre son entourage, ou bien retentissante, énergique, dans les circonstances tragiques, à l'heure du commandement. Il lui manquait les ressources d'une éducation parfaite, la souplesse du caractère, la bienséance des manières. Il n'attirait à lui que par sa franchise et sa loyauté. Au surplus, d'une grande honnêteté, détestant les dilapidations, les exactions, le pillage, avec un mépris profond pour la richesse *.
Sa mort atterra le premier Consul. Il ne douta plus que l'Egypte ne fût' perdue pour la France.
1. Bourrienne (Mémoires, t. IV, p. 177) donne cette note sur lui : «■ Kléber, franchement républicain, avait deviné et redoutait pour sa patrie les vues secrètes et la grande ambition de Bonaparte ; Kléber le répétait, sans cesse, pendant les années du siège meurtrier de Saint-Jean-d'Acre. <îrondeur par caractère, il n'était jamais indocile comme soldat. Il bougonnait, jurait, tempêtait, mais marchait bravement au feu. C'était le courage personnifié. Un jour qu'il était dans la tranchée à Saint-Jean-d'Acre, debout, •exposé par sa grande taille à tous les coups, Bonaparte lui cria : Baissez - "vous donc, Kléber! « Eh ! foutre, répliqua-t-il, votre tranchée ne me vapas- • Jusqu'aux genoux. »
Menou (1750-1810).
Menou, le plus ancien des généraux de division, prit le commandement de Tannée, après la mort deKléber. Ce fut un malheur. Il n'était pas d'homme moins apte à cette succession que ce général, déjà vieux, — cinquante ans, — et sans talent militaire, quoiqu'il fût brave. Il avait figuré, avec honneur, à la Constituante; mais chargé, en Vendémiaire, de veiller sur la Convention, il en avait compromis la sécurité par ses mauvaises dispositions. Ce fut Bonaparte, on le sait, qui la sauva.
Accusé, Menou allait être mis en jugement. Grâce au petit général corse, dont l'influence était devenue grande après ce premier triomphe, il fut tiré de ce péril; et désormais attaché à la fortune de son protecteur, il le suivit en Egypte. Là, plus qu'ailleurs encore, il démontra son incapacité, et Fincohérence de sa conduite. Au moment de son départ pour la Syrie, Bonaparte Pavait nommé gouverneur du Caire. Menou, au lieu de se rendre tout de suite à son poste, musa, tergiversa, resta en suspens, très occupé de vétilles qu'il accomplissait sur l'heure, et retardant l'exécution des choses importantes. L'absence de Bonaparte dura cinq mois ; il y avait huit jours seulement que Menou s'était installé au Caire.
On eût pu croire, pourtant, qu'il était actif, car on le voyait toujours en mouvement dans sa chambre, et, au dehors, en longue promenade à cheval.
Mais il épuisai^ ainsi son élan, et s'arrêtait ensuite. Marseille le retint quatre mois, à son retour d'Egypte, et il n'avait rien à y faire. Prendre une détermination était au-dessus de sa volonté. N'aurait-il pas dû venir immédiatement à Paris et se justifier de ses défaites sur les bords du Nil ? Il temporisa ; il louvoya. Bonaparte, sans que Ton puisse expliquer cette bienveillance persistante, lui confia, quand même, l'administration du Piémont. Menou, suivant son habitude, laissait le temps s'écouler, et ne bougeait pas. Il fallut que Murât, son ami, le prît dans sa voiture de poste, afin de l'emmener à Turin. Il s'y livra à ses plaisirs, abandonnant la direction des affaires à ses subalternes. Quittant Turin pour Venise, où Bonaparte l'envoyait, on découvrit, dans son cabinet, neuf cent lettres qui n'avaient pas été décachetées. Enfin, à Venise, il s'amouracha d'une cantatrice, devenue M me Rossini, et il la poursuivit à travers l'Italie, n'arrivant toujours que le lendemain du départ de son idole.
Gai, spirituel, beau conteur et surtout menteur, il plaisait à ses amis par les qualités de son esprit, très orné et instruit. C'est le seul éloge que Marmont, en ses mémoires, trouve à faire de lui. Il ajoute, il est vrai, qu'il était considéré comme fou, au moins déséquilibré, et il l'avait prouvé, en se convertissant, en Egypte, à la religion de Mahomet, et en épousant une Turque. « Il avait rêvé à Venise, dit encore Marmont (Mémoires, t. I, p. 411), d'être grand aigle de la Légion d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les décorations de ces ordres et les porta pendant quinze mois. Toujours perdu de dettes et de dettes criardes, s'élevant souvent à 300.000 francs, et acquittées plusieurs fois par Bonaparte, il ne pouvait se
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résoudre à rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je l'ai vu faire cadeau, à un ebeik arabe, d'une montre marine, du prix de 3*000 francs, et, depuis dix ans, son valet de chambre était créancier de ses gages» D'un caractère violent, il tua, d'un coup de bûche, à Turin, un fournisseur de sa maison, veau pour lui demander de l'argent. »
Marmont (1774-1852)
Après Berthier, après Duroc, un de ses lieutenants •que Bonaparte a le plus aimés, fut Marmont. Il l'avait connu à Auxonne, pendant qu'il y était en garnison. Marmont était sous-lieutenant d'artillerie.
Ce ne fut, d'abord, qu'une camaraderie sans racines. Leur situation de fortune les éloignait de la même vie. Bonaparte était pauvre ; Marmont était riche, d'une famille noble, né à Châtillon, en 1774, oe.qui mettait entre eux une différence de cinq ans. Aussi bien, l'exilé de Sainte-Hélène, en parlant de lui, l'appelait mon fils, mon enfant.
Son nom était Louis Viesse de Marmont. Quoique son père eût été officier dans les armées du roi, et chevalier de Saint-Louis, il destinait son fils à la magistrature. La nature pétulante de l'enfant le poussait vers les armes. Il raconte, qu'à trois ans, le récit d'un acte de bravoure lui procurait des émotions intenses ; qu'à treize ans, dans le parc du château de son père, il s'habillait en général, et paradait, avec orgueil, ressentant en son âme une ardeur guerrière. Il fallut donc céder à cet enivre-
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ment belliqueux. Son père, alors, dirigea les études de son fils vers l'artillerie, et le jeune Marmont sortit officier, del'éoolede Châlons. Eût-il obtenu, dans cette arme, un avancement rapide sans la, protection de Bonaparte ? Sa carrière s'annonçait si peu brillante, qu'il avait cédé aux propositions de son ami, pour le suivre à Constanlinople, avec un autre de leurs camarades, Mudron. Le sultan leur confiait la réorganisation de son armée. L'échauffourée de Vendémiaire changea leur destin. Bonaparte devint général en chef de l'armée de l'intérieur, et Maav mont, son premier aide de camp. De cette époque date l'attachement affectueux du chef pour le subordonné; affection presque paternelle, toujours bienveillante, prête à excuser les défauts du caractère, les fautes de conduite 4 ; et toujours vivace, même à Sainte-Hélène, après la trahison, lorsque le nom de Marmont s'offrait à ses confidences.
Las Cases écrit au chapitre XI du Mémorial :
« (L'Empereur) s'est arrêté sur un de ceux qu'il avait le plus aimés, et sur sa défection (Marmont). Il devait en avoir eu le cœur navré, et terminait en remarquant que, pour ce qu'il connaissait de lui, il devait être parfois bien malheureux. Jamais, observait-il, défection n'avait été phis avouée, ni plus funeste. Elle se trouve consignée dans le Moniteur, et de sa propre main. Elle a été la cause immédiate de nos malheurs, le tombeau de notre puissance, Te
1. En voici un exemple cité dans la biographie de Michaud : « Après le traité de Léoben et" la révolte de la Vénétie, Marmont était attendu par Bonaparte, pour des papiers importants que ce général réclamait avec impatience. Jeune et fort, épris dune belle Milanaise, Marmont commit la faute de rester 24 heures à Milan, au lieu de courir au château de Mombello, deux lieues plus loin, où résidait le général en chef. Bonaparte, furieux, fût «or te point de punir son aide de camp, en le renvoyant à son corps. Il finit par lui pardonner, et lui prescrivit de se rendre auprès du Congrès italien, réuni à Reggio. »- .
nuage de notre gloire. Et pourtant, disait-il, avec une espèce de ressouvenir d'affection, je le répète parce que je le pense, ses sentiments vaudront mieux que sa réputation. Son cœur l'emporte sur sa conduite ; et, lui-même, a continué l'Empereur, ne semble-t-il pas penser ainsi ? Des papiers nous disent qu'en sollicitant vainement pour Lavalette, il répondit, avec effusion, aux résistances du monarque, en lui disant : « Mais, sire, moi je vous ai donné plus que la vie. » D'autres nous ont livré aussi, disait l'Empéfreur, et d'une manière autrement vilaine encore ; mais leur acte, du moins, n'est pas consacré par des pièces officielles comme celui-ci. »
À la vérité, Mar mont reconnaissait par son dévouement, par ses actes de bravoure, cette généreuse amitié de son chef. Toujours à ses côtés, aux endroits les plus périlleux des combats, il sauva Bonaparte à Arcole, au moment où le général venait d'être culbuté dans la vase d'un marais. Sur le chemin d'Egypte, à Malte, à Alexandrie, à la bataille des Pyramides, il se couvrit de gloire, capturant, aux Pyramides, vivres, canons, chameaux, bagages et chevaux, richement harnachés. Au 18 Brumaire, il commanda l'artillerie à l'école militaire ; à Marengo, il concourut à précipiter la défaite des Autrichiens, achevée par la foudroyante charge des dragons de Kellermann, en établissant une batterie de quinze canons, qui força l'ennemi à se retirer en désordre sur le pont de la Bormida. Partout où Marmont était présent, le succès de nos brigades ne se faisait point attendre. C'est pourquoi Bonaparte l'avait mis à la tête de l'un de ses camps d'instruction, à Utrecht. Un jour même, avant de marier sa sœur Pauline à Leclerc, il l'avait offerte à Marmont, qui
refusa cet honneur. L'aide de camp était encore bien jeune, et son cœur très vagabond, s'attachant un peu partout. Il avait pris, comme symbole de sa vie, une couronne où s'entrelaçaient une branche de lierre, une de laurier, une de myrthe : le lierre, comme un indice de science ; le laurier comme celui de la victoire ; le myrthe, des conquêtes féminines dont il était friand. Son mariage avec M lle Perregaux, la fille du banquier, ne fut donc point heureux. Tous les deux avaient les mêmes goûts d'inconstance. Mais, ce qui perdit Marmont fut son extrême vanité et sa présomption. Arnault, en ses Souvenirs, le juge en ces termes : « Présomptueux et vaniteux... que de jugement ne faut-il pas à un. homme, vanté par Bonaparte, pour ne pas se croire le premier après lui ? Et quand, à beaucoup de présomption, il joint un esprit essentiellement faux, dans quels écarts peut-il ne pas donner? »
Étudiant son portrait sur l'estampe d'une gravure, y découvre-t-on ces défauts signalés par tous ceux qui ont parlé de lui ? L'expression de sa physionomie indique-t-elle cet orgueil, cette haute conception de sa propre valeur ? J'y vois une tête bien conformée, au front proéminent, les yeux larges, enfoncés sous les arcades, un nez épais aux narines bien ouvertes, le nez du lion, sur une bouche un peu serrée et méditative. Le menton est fort, fendu au milieu. Et cet ensemble dénote bien le courage, la décision, l'intelligence, la confiance en soi, source en général, de toute vanité. Néanmoins, la physionomie est belle, d'un grand caractère, inspirant la sympathie, non la répulsion. Elle attire, elle retient. On y sent une sorte de générosité, qui donne raison à Bonaparte, quand il dit que les qualités de coeur de Marmont valaient mieux que celles de son esprit.
Il fat dévoué ; et s'il trahit son bienfaiteur, son ami, il le it en un moment d'égarement et de lassitude, qu'il expia jusqu'à la fin de sa vie.
ftapp (1772-1821) ; Savary (1774*1833)
Les deux aides de camp de Desaix, après Marengo, Rapp et Savary *, devinrent ceux de Bonaparte et tous les deux se montrèrent serviteurs fidèles et zélés, si zélés que Savary fut chargé, dans la suite, dune police spéciale et des missions les plu* secrètes où la politique dominait plutôt que les conceptions stratégiques. Braves ; qui en doute? Il fallait être animés d'un grand courage pour servir Bonaparte ; intelligents aussi, et perspicaces.
Rapp a laissé le souvenir d'un honnête homme,
i. Savary naquit à Marcq.près Vouziers, en Champagne, le 26 avril 1774. Il était le fils d'un major de Sedan. Élevé au collège de Saint-Louis, à Metz, il entra ensuite dans l'état -major de Custine, puis de Pichegru, puis de Moreau. Et c'est là qu'il connut le général Desaix, qui en fit son aide de camp. Lorsque Napoléon le désigna, comme le successeur de Fouché, voici les instructions que l'Empereur lui donna. Il n'est pas inutile de les connaître. « Voyez tout le monde, lui dit-il. Ne maltraitez personne. On vous croit dur et méchant. Ce serait faire beau jeu à vos ennemis, que de vous laisser aller à des idées de réaction. Ne renvoyez personne, sans lui donner une place équivalente. Pour me bien servir, il faut bien servir l'État. Ce n'est pas, en faisant mon éloge, lorsqu'il n'y a pas lieu, que l'on me sert. On me nuit au contraire; et j'ai été fort mécontent de tout ce qui a été fait, jus. qu'à présent là-dessus. Quand vous êtes obligé d'user de voies de rigueur, il faut toujours que cela soit juste, parce qu'alors vous pouvez les mettre sur le devoir de votre charge. Ne faites pas comme votre prédécesseur, qui mettait, sur mon compte, les rigueurs que je ne lui commandais paa, et qui s'attribuait les grâces que je lui commandais de faire. Traitez bien les hommes de lettres. On les a indisposés contre moi, en disant que je ne leg aimait pas. On a eu une mauvaise intention en faisant cela. Sans mes occupations, je les verrais plus souvent. Ce sont des hommes utiles qu'il faut distinguer, parce qu'ils font honneur à la France. »
d'usé âme simple, presque naïve que recouvraient des formes mal dégrossies. La fréquentation du monde n'avait pu les polir, ni les rendre élégantes \ Manquant de tact, au surplus, faute d'éducation, on lui pardonnait ces erreurs de conduite, parce qu'on les savait inconscientes* Mais brave jusqu'à, la témérité, plus que brave, intrépide et accablé de blessures. Il n'était jamais engagé dans une bataille, sans ajouter une autre blessure aux premières. Bonaparte ne parlait de lui, qu'en l'appelant « mon brave Rapp ». L'aide de camp tenait à cette qualification, nous dit-il, en ses mémoires, « Bonaparte, alors, excusait tout. Quand quelqu'un sollicitait une grâce, soit aux audiences, soit aux revues, il ne manquait jamais de lui demander, s'il avait été blessé. Il prétendait que chaque blessure était un quartier de noblesse.» La duchesse d'Abrantès parle de Rapp, en femme du monde un peu coquette, qui s'attache à l'extérieur du corps et aux manières aimables. Elle critique l'énorme ventre de Rapp. « Il a eu beau passer, ajoute-t-elle, par toutes les étamines, par tous les creusets des cours françaises et étrangères, il est resté l'être le plus gauche, le plus maladroit pour jouer un rôle dans le monde. » En revanche quelle belle âme, quelle noble et chevaleresque nature !
Davout (1770- 1823)
Louis-Nicolas Davout était né à Aunous, près d'Auxerre, en 1770, d'une vieille famille noble re~