Goldsmith prétend qu'il avait été domestique à Colmar
montant aux Croisades. Aussi jeune que Bonaparte, officier comme lui, sorti de l'école militaire, il ne suivit point l'exemple des gentilshommes, qui émigrèrent. Il se donna même tout entier à la Révolution, et se trouvant à Paris, au 10 août, avec les volontaires de son département, il adhéra, devant via Convention, à la déchéance de Louis XVI. Quelle raison l'y poussa ? Peut-être obéissait-il à cette disposition de son esprit enclin à flatter ceux qui possédaient le pouvoir, à courtiser ceux de qui dépendait l'avancement. Ambitieux, il Tétait ; et cependant hostile au régime égalitaire, car jamais homme ne fut, plus que lui, jaloux de son autorité et du respect de son commandement. Ce n'était donc pas aux révolutionnaires jacobins qu'il cédait, mais aux puissants du jour dont il espérait quelque faveur. En effet, en mars 1793, il était nommé colonel ; en rna^ adjudant général provisoire ; en juillet, général de brigade. Il fut l'un des lieutenants de Pichegru, plus tard de Moreau ; et durant ses campagnes d'outre- Rhin il se lia d'amitié avec Desaix. Lorsque celui-ci s'apprêta à suivre en Egypte Ronaparte, Davout se fit présenter au général en chef par son camarade, afin d'être mis au nombre des officiers partant pour TOrient. Il discernait un avenir glorieux dans le triomphateur qui avait conquis l'Italie, et, tout de suite, il voulut attacher sa fortune à celle de ce jeune Corse, dont le nom était déjà retentissant. A mesure que son chef grandissait, il s'élevait, lui aussi, dans les dignités militaires. Son ambition augmentait avec sa gloire. Arrivé au faite des honneurs, on le vit, enfin, désirer la couronne d'une vice-royauté en Pologne.
A la vérité, son intelligence tournée vers la guerre, ses qualités de stratège soutenaient ces grandes pré-
tentions. En Egypte, il se fit remarquer par son courage, surtout à la bataille d'Aboukir qui livra aux Français, avec Mustapha et sa garde, les tentes et les bagages des Mamelucks. A son retour en France, avec Desaix, il avait la renommée d'un officier de grand mérite. Bonaparte le nomma général de division. Cette distinction ne suffisait point à Davout. Il sut habilement répandre le bruit de son dévouement au premier Consul, de son admiration pour son génie ; et Bonaparte lui donna, en 1801, le commandement des grenadiers de la garde ; il le maria, ensuite, avec la sœur du général Leclerc, qui avait épousé la belle Pauline Bonaparte ; enfin, il le plaça au camp d'instruction d'Ostende. Davout lui avait plu et continuait à lui plaire.
Sa personne, pourtant, n'était pas séduisante. De myopie extrême, portant lunettes, s'approchant jusqu'au nez des gens pour leur parler, il semblait, par ce fait, manifester de l'indifférence avec ses égaux, et, avec ses inférieurs, du mépris. Taciturne, se renfrognant, les lèvres pincées quoique un peu fortes, le front découvert par une calvitie précoce, l'expression de son visage était loin de provoquer la camaraderie. Enfin, vêtu sans recherche, les bottes crottées, même en été, comme s'il eût pataugé dans la boue d'un ruisseau, les ongles des mains en deuil, corpulent, presque obèse, la taille penchée en avant ainsi que chez tous les myopes, se dandinant comme pour assurer sa marche, les femmes du monde, qui le recevaient, n'en tiraient aucune gloriole ; elles étaient plutôt contrariées de sa présence dans leur salon dont il salissait, avec ses bottes, les parquets luisants et les tentures de soie. M mo Junot et M— Marmont, deux amies, ne lui pardonnaient point ces incivilités. Bourrienne s'étonnait donc de la condes-
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cendance de Bonaparte à l'égard de ce général. Il lui rappelait qu'un jour il en avait médit. « Peutêtre, lui répondit le premier Consul ; mais il n'est plus ce que je le croyais. Vous reviendrez sur son compte, vous aussi l . » Bourrienne ne changea point d'avis, ni ceux avec qui Davout n'avait pu s'accorder, Andréossi, Bernadotte, Bessières, Fouché, Lecourbe, Rapp,Talleyrand, et d'autres encore. Tous^ ceux-là lui 'furent toujours hostiles.
Bonaparte aimait les louanges et Davout savait s'en servir à propos. Il imitait les allures du premier Consul; il copiait son costume, tâchant de s'as* similer ses manies, son langage, afin de rendre les faveurs de son chef inébranlables. D'ailleurs, avec le temps, ses capacités militaires se développaient, et dans la grande guerre d'Allemagne, qui suivit l'instauration de l'Empire, l'action de Davout fut prépondérante. La veille d'Austerlitz, il accomplit une marche de trente-six lieues en un jour et demi, pour se trouver sur le champ de bataille et assurer la victoire. Dans le ravin d'Auerstaedt, il soutint, avec trois divisions, l'effort de toute l'armée prussienne ; il se battit à Eylau jusqu'à onze heures du soir, avec 14000 hommes, contre une partie consi-
i. DeMarmont, Mémoires, t. II, -p. 194.
« Davout s'était institué lui-même l'espion de Bonaparte et chaque jour, il lui faisait des rapports. La police d'affection, selon lui, était la seule véritable ; il travestissait les conversations les plus innocentes. Plus d'un homme frappé dans sa carrière et son avenir, n'a connu que fort tard la cause de sa perte. Davout avait de la probité. Mais l'Empereur dépassait, par ses dons, tellement les limites des besoins possibles, qu'il eût été, Davout plus qu'un autre, coupable de s'enrichir par des moyens illicites. Ses revenus, en dotations, se sont montés jusqu'à un million cinq cent mille francs. Homme d'ordre, maintenant la discipline dans ses troupes, pourvoyant à leurs besoins avec sollicitude, il était juste, mais dur envers les officiers et n'en était pas aimé. Il ne manquait pas de bravoure, avait une intelligence médiocre, peu d'esprit, peu d'instruction et de talent, mais une grande persévérance, un grand zèle, une grande surveillance et ne craignant ni les peines, ni les fatigues. »
•dérable de l'armée russe ; on le vit, ensuite, à Friedland, puis à Eckmuhl,où il lutta pendant trois jours -et reprit Ratisbonne ; enfin, il acheva ces grandes campagnes à Wagram, en tournant la gauche de l'armée autrichienne.il est, alors, duc d'Auerstaedt, prince d'Eckmiihl, et bientôt gouverneur de Varso- Tie, où sa femme, la belle princesse d'Eckmiihl, pleine de grâce et de séduction, attirante et charmante, reçut, dans les salons de son palais de Pologne, durant deux hivers, toute la noblesse polonaise. Davout espérait la vice-royauté de ce grand duché de Varsovie restauré. Il affirmait à Bourrienne <jue Bonaparte la lui avait promise.
C'est le côté séduisant de cette vie militaire. Mais au-dessous de cette existence fastueuse de prince, avec un cabinet politique, comme chez un souverain, et,pour son usage personnel,un chapelain,on trouve un caractère inflexible, une terrible volonté, de la cruauté même. Marbot prétend que la plupart des •arbres, autour de Vienne et de Presbourg, portaient les cadavres de ceux que Davout avait condamnés à -être pendus *. Sans doute ces faits dénotent de la férocité, si rien ne les justifiait. Seulement,n'y avaitil pas des causes légitimes à ces exécutions sommai- Tes?Lasécurité de l'armée n'en dépendait-elle point? Ne fallait-il pas sacrifier quelques vies humaines pour en épargner un plus grand nombre ? Les lois de la guerre sont cruelles et inéluctables. Marbot termine, en ajoutant que ce farouche homme de -guerre n'avait aucune délicatesse sociale.
De Pradt enchérit sur ces accusations : « Le maréchal, dit-il, avait rempli d'effroi la Pologne. J'en
1. Sébastian! l'accuse d'avoir été un « fanfaron de cruauté » et Marraont, •en ses Mémoire*, l'accuse des mêmes faits que Marbot.
ai entendu rapporter des scènes détestables, qui avaient établi de grands préjudices contre lui et les Français. Il est à regretter qu'un homme, ennobli par les hautes dignités militaires, ait revêtu habituellement les formes les plus effrayantes et soit descendu à employer, trop souvent, un langage indigne du rang où il s'est élevé. Il est malheureusement trop certain que tout ce que le maréchal Davout a attesté contre le roi et la reine de Prusse, entre, pour plus de moitié, dans la haine des Prussiens contre la France,et dans le mal qu'ils lui ont fait. Voilà comme un seul homme peut coûter cher à tout un peuple *. » Et Bonaparte le laissait faire, et rien ne diminuait sa confiance en lui. Davout, sous son enveloppe très rude, était un homme fin, un courtisan fort habile. Il ne cessait de proclamer son dévouement à son chef ; jadis au premier Consul, ensuite à l'empereur. Personne, disait-il, ne l'égalait en aflection pour cette personne auguste. Marmont raconte qu'un jour devant lui, Davout se comparait à Maret, dont le dévouement à Bonaparte était incontestable. «Assurément, disait Davout, Maret saurait se comporter en serviteur dévoué ; mais, si l'empereur nous disait à tous les deux: il importe à ma gloire que Paris soit détruit et n'en faites rien savoir à personne, Maret, comme moi, garderait le secret et ferait sortir de la ville sa femme et ses enfants. Eh bien, moi, dans la crainte que le secret ne fût ébruité, je laisserais ma femme et mes enfants être ensevelis sous les ruinesde Paris *. »