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De Pradt, Ambassade de Varsovie

2. «C'était un mameluck, dans la force du terme, ajoute Marmont (Mémoires, t. II, p. 194), vantant sans cesse son dévouement. Il reçut, une fois, une bonne réponse de Junot, qui, jaloux des biens sans nombre, dont l'Empereur le comblait, lui dit : Mais, dites donc, au contraire, que c'est l'Empe-

Il aimait cependant à l'excès sa famille, écrivant, à tous, les lettres les plus affectueuses, empreintes d'une effusion charmante, qu'il traduisait en mots simples, répondant aux sentiments les plus doux et les plus profonds. Car il n'exagère rien, dédaignant le vocabulaire trop vibrant de Jean-Jacques, si fort à la mode en ce temps-là. Il écrit ce qu'il sent, comme il sent, et ses lettres sont éloquentes, parce qu'elles sont l'expression véritable des émotions de son cœur. Dès qu'il a quitté son harnais de guerre, — ce qui 1

est rare, — en ses courts instants de loisir, il pense aux siens qui vivent loin de lui. Les .reverra-t-il un jour ? Et sous ses mots graves, se devine le tressaillement fugitif des regrets de ne pouvoir les serrer dans ses bras. Alors, quand il rentre à son foyer, il se donne tout à ses enfants qu'il connaît à peine ; il fait avec eux des parties de tapis ; il les amuse à la façon de Henri IV : il les divertit de jeux qu'il invente, leur donnant de petits noms familiers et significatifs, M. Tardif M- Non, M Ile Taquin, M lu Caractère. Aucun ne se ressemble. Chacun offre un type particulier, celui d'un ancêtre, le sien également. M 11§ Caractère, sa fille, lui rappelait ce qu'il avait été, ce qu'il était encore : un homme irréductible.

Quant à sa femme, il l'adorait, et les plus tendres de ses lettres étaient pour elle. Il cherchait à la mettre en évidence, à la faire admirer par ses officiers. Si sévère qu'il fût, il s'humanisait à son intention, et voulait, en même temps, qu'elle apprît ce qu'il devait aux autres. Il y apportait de la justice, de la magnanimité. Un jour qu'elle était venue lui rendre

reur qui vous est dévoué. » Ce dévouement dont il faisait toujours parade, il le portait, dans ses expressions, jusqu'à l'abjection. »

visite à l'un de ses camps, ses officiers avaient sollicité l'honneur de lui être présentés. Touché decette attention, il pria sa femme de revêtir sa plus* belle toilette afin de recevoir leurs hommages. Quand elle fut prête, habillée d'une amazone de satin blanc, il la prit par la main, et l'amenant avec lui jusqu'au groupe de ses officiers qui s'inclinaient respectueusement, il lui dit à voix haute : « Messieurs les officiers du corps d'armée, que je commande, ont bien voulu nous faire l'honneur de demander à vous présenter leurs hommages. Je vous prie de vous souvenir dans l'accueil que vous ferez à ces Messieurs que si vous êtes maréchale et duchesse, c'est à leur vaillance sur les champs de bataille que vous* le devez. »

Et cependant il était le chef, qui faisait trembler tous ses collaborateurs par l'inquisition incessante, établie autour d'eux. Pas un n'échappait à sa surveillance, à son enquête. Il connaissait leurs relations, leurs habitudes, les secrets de leur intérieur, les secrets même de leur famille ; et il ne tolérait chez eux, aucune infraction à la morale.

C'était au total un terrible homme !

Junot (1771-1813)

Après le siège de Toulon, Bonaparte s'était attaché, comme aide de camp, un jeune sergent qu'il avait connu par un hasard singulier. Il eut besoin d'un scribe possédant une belle écriture, et il fit demander, dans les rangs, un homme, qui, près de

lui, remplirait cette fonction. Un sergent se présenta ; c'était Junot.

Il lui dictait ses ordres, et Junot écrivait sur répaulement d'une batterie, lorsqu'un boulet, parti de l'artillerie anglaise et tombant à côté, couvrit de terre le papier. « Bon, dit Junot. Pas besoin de poussière pour sécher mon encre. » Bonaparte, à cette réflexion, pleine d'humour, considéra plus attentivement le jeune écrivain. Son entrain, sa physionomie ouverte, ses yeux vifs lui plurent. Il le garda près de lui 1 .

Le sergent n'était point, d'ailleurs, sans éducation, né d'une famille bourgeoise. Son père remplissait des fonctions judiciaires dans sa bourgade, à Bussyle-Grand près de Sémur. Le fils avait d'autres inclinations. D'un caractère dissipé et tapageur, il s'enrôla dans les premiers bataillons de volontaires que réclamait alors la patrie en danger, et il s'y conduisit en brave soldat. Dès qu'il eut, pour protecteur, le général qui devait être empereur, sa car-

1. Sa femme, la duchesse d'Abrantès {Mémoires, t. II, p. 190), raconte d'une autre manière la première entrevue de Junot avec Bonaparte : « Tu vas quitter ton habit, dit le commandant, et tu iras, là, porter cet ordre. Il lui indiquait, de la main, un point peu éloigné de la côte et lui expliquait ce qu'il voulait de lui. Le jeune sergent devint rouge comme une grenade. Ses yeux étincelèrent. — Je ne suis pas un espion, répondit-il au commandant; cherchez un autre que moi, pour exécuter votre ordre, et il se retirait. — Tu refuses d'obéir, lui dit l'officier, d'un ton sévère. Sais-tu à quoi tu t'exposes ? — Je suis prêt à obéir, dit Junot, mais j'irai là où vous m'envoyez avec mon uniforme, où je n'irai pas. C'est encore bien de l'honneur pour ces Anglais. Le commandant sourit, en le regardant attentivement. — Mais ils te tueront, reprit-il. — Que vous importe! Vous ne me connaissez pas assez pour que cela vous fasse de la peine, et quant à moi, ça m'est égal. Allons, je vais comme je suis, n'est-ce pas ? Alors il mit la main dans sa giberne. — Bien ! avec mon sabre et ces dragées-là, du moins la conversation ne languira pas, si ces Messieurs veulent causer. Et il partit, en chantant. Après son départ : — Comment s'appelle ce jeune homme ? demanda l'officier supérieur. — Junot ! — II fera son chemin. Alors le commandant inscrivit son nom sur ses tablettes. C'était déjà un jugement d'un grand poids, car on a facilement deviné que l'officier d'artillerie était Napoléon, »

rière devint facile, et il monta vite en grade. 11 suivit son chef partout ; l'accompagna en Egypte, revint avec lui en France, se dévoua en brumaire, se dévoua en toutes les occasions, principalement au complot de Cerracbi et d'Aréna, dont il fît échouer les intrigues par sa prévoyance et son sang-froid* Bonaparte l'en récompensa, en lui faisant épouser une fort jolie personne, d'une famille connue des Bonaparte, M lu Laure de Permont. Il l'avait nommé déjà gouverneur de Paris, poste magnifique, avec un traitement considérable, une résidence princière, un pouvoir étendu, puisqu'il commandait à quatrevingt mille hommes.

Junot ne put conserver ces brillants avantages. Enivré de cette puissance, ébloui par cette ascension soudaine, il exagéra ses dépenses, étala un faste inouï et bientôt fut accablé de dettes. Sa femme, jeune, belle, adulée, et aussi peu raisonnable que lui, loin de le modérer, excitait sa vanité et ses prodigalités. Le favori ne put être maintenu en place; il fut envoyé à Arras, pour y commander la réserve des grenadiers. D'ailleurs, les deux époux, dotés de beaucoup d'esprit, d'une verve caustique, s'étaient fait craindre et haïr, et leurs ennemis étaient nombreux. «Vous êtes une petite peste, disait Bonaparte à la jeune femme qu'il avait connue presque enfant, et vous êtes méchante. C'est un tort qui détruit tout le charme de votre personne. » Junot possédait, en outre, une imagination étendue, une grande facilité pour des vers agréables ; et dans les réunions mondaines, à la Malmaison, où il était un des invités les plus accoutumés, il plaisait dans ses rôles de comédies que Ton jouait, alors sur le thé â tre du château. Sa femme, en ses mémoires, cite de lui un quatrain impromptu qu'il écrivit sur le bois

de l'échiquier, tandis qu'il jouait avec Hortense de Beauharnais.

Dans ce beau jeu je vois l'emblème De tout ce que vous inspirez.

Fou, celui qui vous dira j'aime ; Roi, celui que vous aimerez.

Il portait à la tête les cicatrices les plus honorables, une balafre de sabre à la tempe gauche que sa femme mentionne avec admiration, et, au milieu du crâne, une dépression énorme qu'y avait laissée le passage d'une balle. Le sang s'épanchait de cette blessure pour la moindre cause. Un jour que Junot, à la Malmaison, était assis au milieu des dames, à une table de jeu, Bonaparte entra dans le salon, et fit un signe de silence. S'avançant vers son aide de camp, il lui ébouriffa la chevelure, alors blonde et très fournie, mais il retira sa main couverte de sang. La blessure s'était rouverte, et Junot, blêmissant, rougissant de douleur, faillit s'évanouir.

Il résidait à Arras, au moment de l'explosion de la machine infernale, en nivôse, et obsédé de rêves troublants, à la suite de cet attentat, il partit à franc étrier, se rendant à Paris, pour manifester son dévouement au premier Consul. Celui-ci le renvoya, comme il était venu, lui défendant de quitter son commandement, sans ordre. Le crime accompli, qu'y pouvait faire Junot ? Et ce voyage inconsi-, déré n'était-il point d'une flagornerie inquiétante?

Précisément, il perdit la raison plus tard. Bonaparte, en ses confidences à Saint-Hélène, parle des extravagances de son aide de camp, de ses orgies, de ses emportements, de ses violences contre ses créanciers, qu'il poursuivait de son sabre, dans les corridors de son hôtel, lorsqu'ils venaient lui récla-

mer de l'argent. En ses moments de repentir, le coupable se présentait suppliant au premier Consul, invoquant sa bienveillance, sa générosité, pour être affranchi de tant d'importunités.Le protecteur, plusieurs fois, se laissa toucher et paya les dettes de son protégé, malgré les libéralités nombreuses dont il l'avait comblé.

Mais la femme répond aux accusations du grand exilé. Elle prétend que les paroles de Bonaparte ont été mal reproduites, ou mal interprétées par Las Cases; car jamais, dit-elle, Junot bien élevé, et point grossier, ne se livra à ces démonstrations violentes. Étant gouverneur de Paris, il ne sut pas, à la vérité, modérer ses dépenses. Il mettait son honneur à rendre sa situation éclatante, cherchant à rappeler les nobles habitudes du duc de Brissac, l'un de ses prédécesseurs, sous les Bourbons. Junot était d'une nature exubérante ; il s'abandonnait à tous ses désirs. Cependant il rachetait ces faiblesses par une affection sans bornes pour ses enfants ; et la mère parle, avec attendrissement, des lettres qu'elle recevait des champs de bataille, tandis que son mari, blessé grièvement, n'étant point encore pansé, prenait la plume pour écrire, voulant être informé de la dentition de son jeune fils et des joliesses de sa fille. Ces qualités du cœur peuvent être vraies. Empêchent-elles, à de certains moments, des écarts fâcheux ; excusent-elles les orgies où Junot perdait sa raison ? II mourut fou, en 1813, gouverneur des provinces illyriennes, après s'être affreusement mutilé.

Il avait été douloureusement affecté de n'avoir pas été compris dans le nombre des maréchaux créés à l'origine de l'Empire. Le titre de duc d'Abrantès ne le consolait point. En ce temps-là, les grades mili-

PORTRAITS MILITAIRES 9l

taires étaient plus recherchés que la noblesse. La faveur peut créer un duc, mais le grade de maréchal n'était justifié que par une grande victoire. Et au début de l'Empire, Junot ne pouvait revendiquer que la victoire de Nazareth *.

Lannes (1769-1809).

J'achèverai ici le portrait de Lannes commencé ailleurs \

On connaît ce visage énergique, encadré d'une chevelure épaisse, retombant à droite et à gauche sur les oreilles, ces longues mèches qui vont se nouer en cadenette, derrière le col de l'habit ; ces yeux profonds et perçants, ce nez droit et allongé, cette bouche sensuelle, accentuée par un large menton où une fossette profonde indique la virilité, dans l'expression de la physionomie. Rien de vague ou d'insuffisant n'affaiblit cette figure très mâle, que caractérisent, au contraire, une volonté forte, et plus encore la réflexion du lutteur, qui prépare son attaque.

Jean Lannes, né à Lectoure, dans le Gers, en

l. « Les nouveaux nobles militaires accoutumés à vivre au milieu des sol- • date dont ils avaient partagé les travaux et les dangers, regardaient leurs nouveaux titres comme bien moins glorieux que ceux qu'ils avaient gagnés sur les champs de bataille ; ceux de colonels, de généraux de brigade et de division, de maréchal d'Empire, les flattaient beaucoup plus que ceux de princes, de ducs, de comtes et de barons. Pleins de cette franchise qui s'ac quiert dans les camps, ils se faisaient rarement reprocher la morgue hautaine et repoussante dont ceux de l'ordre civil avaient contracté la mauvaise habitude. Aussi, se distinguaient-ils beaucoup plus des membres de l'ancienne noblesse. » (Caillot, Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs, 1 1, p. 63.)

î. Cf. infra f» 42 et 43.

1769, fut d'abord ouvrier teinturier. Qu'importe ! Il est volontaire dans le bataillon dirigé sur les Pyrénées, en 1792 ; et en 1795, il a conquis le grade de colonneL Devenu lieutenant de Bonaparte, il le suit en ses premières campagnes d'Italie ; à Dégo^ à Bassano, à Mantoue*, et toujours il fait l'admiration de l'armée par son intrépidité. Nul danger ne l'arrête. Devant les bataillons autrichiens, il traverse le Pô où il pousse son cheval, et entraîne sa brigade avec lui ; de même à Lodi, de même à Arcole. Partout il triomphe, même à Borne, négociateur d'un traité avec Pie VII, dont il a mis l'armée en déroute.

En Egypte, il se signala à Alexandrie, au Caire, à Aboukir, où, dans les derniers instants de la bataille, il tombe grièvement blessé d'un coup de feu à la jambe.

Il rentre en France avec Bonaparte, participe à la conspiration de brumaire, et désormais l'ami du premier Consul, il est de toutes les fêtes militaires qui doivent honorer l'armée. C'est lui qui présente au ministre de la guerre, Berthier, les trente-deux

i. Au sujet de Mantoue, voici ce qu'on lit dans les Bulletins de Napoléon :

« Avant de livrer Mantoue, Wurmser faisait discuter ses conditions par Klénau, son premier aide de camp. L'entrevue eut lieu avec Sérurier. Mais Bonaparte y assistait, dissimulé sous sa capote et méconnaissable. Klénau faisait valoir les moyens d'usage. Quand la discussion eut fini, Bonaparte ce fit connaître et prit la parole: « Si Wurmser, dit-il, avait seulement pour dix-huit ou vingt jours de vivres et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait aucune capitulation honorable. Voici les conditions que je lui accorde. Il sera libre de sa personne, parce que j'honore son grand âge et ses mérites, et que je ne veux pas qu'il devienne la victime des intrigants qui voudraient le perdre à Vienne. S'il ouvre ses portes, demain, il aura les conditions que je viens d'écrire ; s'il tarde quinze jours, un mois, deux mois, il aura les mêmes conditions. Il peut donc désormais attendre jusqu'au dernier morceau de pain. Je pars à l'instant, pour passer le Pô ; je marche sur Rome. Vous connaissez mes intentions ; allez le dire à votre général. »

Wurmser, reconnaissant, fit avertir Bonaparte qu'il devait être empoisonné durant son séjour à Bologne.

drapeaux pris en Egypte et déposés aux Invalides. Ce jour-là il prononça un discours, empreint de cette ardeur belliqueuse qui enflammait âon âme* Il faut le noter.

« Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de l'armée ottomane, détruite sous vos yeux à Aboukir. L'armée d'Egypte, après avoir traversé les déserts brûlants, triomphé de la faim et de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de ses succès, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes, exténuées par la fatigue et par les combats, sans cesse renaissants. Ignorait-il que le soldat français est plus grand, parce qu'il sait souffrir, que parce qu'il sait vaincre, et que son courage s'accroît et s'irrite avec le danger ; 3.000 Français, vous le savez, fondent sur 18.000 barbares, les enfoncent, les renversent, et les serrent entre leurs rangs et la mer. La terreur de nos baïonnettes est telle, que les musulmans, forcés à choisir leur mort, se précipitent dans les abîmes de la Méditerranée. Dans cette journée mémorable, furent pesées les destinées de l'Egypte, de la France et de l'Europe sauvées par notre courage.

<c Puissances coalisées, si vous osiez violer le territoire sacré delà République, et que celui, qui nous fut rendu par la victoire d'Aboukir,fit un appel à la nation, puissances coalisées, vos succès vous seraient plus funestes que des revers ; quel Français ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier Consul, ou faire,souslui,l'apprentissagedela gloire? Et vous, braves vétérans, vous ne seriez pas les derniers à voler sous les ordres de celui qui console vos malheurs par la gloire, et qui place au milieu de vous, les trophées conquis par votre valeur. Ah! je le sais, vous brûlez de sacrifier la moitié de la

vie qui vous reste pour votre patrie et la liberté ! »

Quel fier langage I Comme ou aimerait entendre aujourd'hui de pareils accents !

Le premier Consul lui confie bientôt le commandement de la garde consulaire, et retournant en Italie reprendre les provinces et les villes perdues par le Directoire, il y emmène Lannes qu'il pousse en avant. Lannes surprend le fort de Bard, position presque ^inexpugnable, se fortifie à Stradella, et quelques jours après, gagne la bataille de Montebello où tous les corps réunis de sa division chargent, à la fois, à la baïonnette, les Autrichiens qu'ils poursuivent jusqu'à Voghera. Enfin, à Marengo, son corps d'avant-garde soutient, pendant sept heures, tout l'effort de l'ennemi, et pendant la lutte, — fait Incroyable, — il maintient en respect 10.000 hommes de cavalerie avec 50 grenadiers de la garde consulaire.

Une victoire n'est jamais le fait d'un seul généraL Elle résulte de la bravoure de tous les corps d'armée engagés dans le combat. Kellermann, ce jourlà, acheva la défaite de l'ennemi par une charge brillante de cavalerie. Mais Lannes, durant tout le jour, avait mis les Autrichiens en échec. Bonaparte ne voulut point oublier cette contribution éclatante de son lieutenant à la victoire. Il lui offrit un sabre d'honneur qui portait,sur la lame,ces mots : Bataille de Marengo commandée en personne par le premier Consul ; donné, par le gouvernement de la République, au général Lannes.

Cependant, après une discussion très vive avec son chef qui lui reprochait la dilapidation des fonds déposés dans la caisse de la Garde, Lannes partit pour Lisbonne comme ambassadeur '. Ces dissentiments

i. Bourrienne (Mémoirei, t. V, p. 67) ; « Forcé de rendre 400.000 francs k

furent éphémères entre les deux hommes de guerre. Bientôt Lannes récupéra l'amitié du premier Consul, qui lui donna le commandement d'un camp d'instruction à Boulogne.

L'empire est créé. Le général est élevé à la dignité de maréchal, et il suit l'empereur, en Allemagne, toujours à la tête de Tavant-garde. A Austerlitz, il eut deux de ses aides de camp tués à ses côtés, et, partout, bravant le péril, malgré les blessures qui ne l'épargnent guère, on le retrouve à Iéna, à Polotsk, à Eylau, à Friedland. L'empereur récompensa tant de hauts faits par le titre de duc de Montebello. Puis, en 1808, il l'envoie en Espagne où il assiège Castanos,à Saragosse, pendant cinquante-deux jours de tranchée, au bout desquels la ville est prise. L'année suivante, le 22 mai 1809, il est encore en Allemagne à la bataille d'Essling ; mais à la fin de

la caisse de la garde, Lannes se rendit chez le général Lefebvre qui l'aimait comme son élève et auquel il conta tout ce qui s'était passé : « Maladroit, M dit Lefebvre, que n'es- tu venu me trouver? Pourquoi vas-tu devoir quelque chose à ce bougre-là ? Tiens, voilà 400.000 francs, portes-les lui et envoie-le faire f... » Lannes arriva furieux chez le premier Consul : « Comment, lui dit-il, tu es capable d'une pareille indignité ! me traiter de la sorte ! me tendre un piège aussi indigne, après tout ce que j'ai fait pour toi ; après tout le sang que j'ai prodigué pour servir ton ambition ! Voilà donc la récompense que tu me réservais ! Tu oublies donc le 13 vendémiaire où j'ai fait plus que toi ? Te souviens-tu de Millésime» ? J'étais colonel avant toi. C'est pour te servir que je me suis fait soldat. Il fallait me laisser grenadier. Pour qui me suis- je battu à Bassano ? Tu m'as vu à Lodi, à Governolo où .je fus blessé, et tu me joues un tour pareil ! Sans moi, Paris se serait révolté, au 18 brumaire. Sans moi, tu n'aurais pas gagné la bataille de Marengo. Moi seul, oui, moi seul, j'ai passé le Pô à Montebello avec toute ma division. Tu as voulu en faire honneur à Berthier qui n'y était pas. Moi, j'ai payé de ma personne, pour me voir humilier ! Cela ne se peut pas ; cela ne sera pas. Je devrais... » Bonaparte, immobile, l'écoutait pâle de colère, et Lannes était sur le point de le provoquer en duel, quand Junot, attiré par ces cris entra précipitamment. Sa présence inopinée remit un peu le pre» mier Consul, et calma, en même temps, la fureur du général : « Eh bien, lui dit alors Bonaparte, allez à Lisbonne ; vous y gagnerez de l'argent, et quand vous reviendrez, vous n'aurez besoin de personne pour payer vos dettes. » Ainsi Ait atteint le but que Bonaparte s'était proposé. Lannes partit pour Lisbonne, ne le gêna plus par ses familiarités, et à son retour il ne tutoya plus Bonaparte. »

cette journée, où la victoire appartenait à l'armée française, Lannes fut atteint d'un boulet qui lui emporta la jambe droite et lui brisa la gauche audessus de la cheville.

A cette nouvelle Napoléon fond en larmes. Il se rend près de son lieutenant qui a perdu connaissance. Il l'entoure de ses bras, il l'appelle : « Lannes, c'est moi, l'Empereur, ton ami ; c'est Bonaparte l » A cet appel, le blessé reprend ses sens, et d'une voix défaillante,confondant ses larmes avec Celles de son ami, regrettant la vie qu'il sent l'abandonner, à l'âge où il pouvait espérer vivre d'autres années: « Dans quelques heures, lui dit-il, vous aurez perdu votre meilleur ami ; l'homme qui vous a le plus aimé 1 »

Après une double amputation, il expira le 31 mai 1809. Il n' avait que quarante ans. Ses restes déposés provisoirement à Strasbourg, furent transportés solennellement au Panthéon, l'année suivante, le 6 juillet 1810.

Jourdan (1762-1833)

Jean-Baptiste Jourdan naquit à Limoges, en 1762, fils d'un maître chirurgien, venu de Provence s'établir en Limousin. La maison de la famille, une étroite construction de bois, percée de hautes fenêtres, était située dans la vieille ville ; mais, l'enfant, orphelin de bonne heure, grandit à Lyon chez son oncle, fabricant de soieries. L'oncle voulait faire un commerçant de son neveu. Le petit Jean-Baptiste résista, ayant peu de goût pour cette profession se-

dentaire, et à seize ans il s'engagea dans un bataillon qui partait pour l'Amérique, combattre sous les ordres de La Fayette. En 1784, sa santé débile le fit réformer, et il revint à Lyon où il entra dans la maison de commerce d'un M. Aucouturier, dont il épousa la belle-sœur.

Marié, il ouvrit un magasin de mercerie à Limoges. Mais, en 1792, ses instincts belliqueux le poussèrent à reprendre les armes, dans le bataillon des volontaires de la Haute-Vienne, dont il devint le commandant. Il assiste alors à tous les combats livrés dans les Flandres, et il reçoit à Hondschootte «a première blessure. En récompense de sa bravoure, il est nommé général de brigade en 1793, et deux mois après général de division. Sous la surveillance de Carnot, de Duquesnoy, de Bard, commissaires de la Convention, il débloque Maubeuge et bat les Autrichiens à Wattignies.

Le Comité de salut public exigeait que Jourdan poursuivit ces premiers succès et envahît la Belgique. L'armée que Jourdan commandait n'était qu'une agglomération de nouvelles recrues, sous la direction d'officiers très novices. Le général demanda quelques mois de délai, afin d'organiser son armée. Mandé à Paris, il fit valoir ses raisons. Ce fut en vain. Le gouvernement le remplaça par Pichegru.

Il revint à Limoges à son comptoir, et, pour toute vengeance contre l'injustice qui l'avait séparé de son armée, il suspendit, en évidence, au fond de sa boutique, son sabre et son uniforme de général en <>hef. Hoche, qui commandait, en 1794, l'armée de la Moselle, fut, à son tour, destitué, et Jourdan rappelé pour exercer le commandement enlevé à Hoche. A la tête de 40.000 hommes, il devait rejoindre l'armée de Pichegru et composer ainsi une nou-

velle armée, celle de Sambre-et-Meuse. A droite et à gauche, Kléber et Lefèvre le soutiendraient contre les 100.000 hommes du prince d'Orange. Les troupes républicaines étaient enflammées* d'ardeur. « Point de retraite ! point de retraite, aujpurd'Hui! » criet-on de toutes parts. Et la victoire de Fleurus couronna leur belle vaillance. Si bien, qu'au commencement de 1795*, Jourdan occupait la ligne du Rhin, depuis Coblentz jusqu'à Clèves, et successivement Francfort et Wurtzbourg.

A ce moment l'archiduc Charles se présenta, contre lui, avec une puissante armée, qui força Jour*dan à se replier sur le Rhin, puis à repasser lefleuve. Se dépitant, il abandonna son commandement, et revint, de nouveau, à Limoges. En 1796>. ses compatriotes renvoyèrent siéger, comme député, aux Cinq-Cents, qu'il présida plusieurs fois. Il y resta deux années, et réussit à faire supprimer leracolage des recrues, pour y substituer la conscription, qui fut votée le 5 septembre 1798. Un mois après, il était envoyé sur le Danube, comme général en chef. Il s'y trouva encore en présence de l'archiduc Charles, qui manœuvrait à la tête d'une armée de 68.000 hommes ; Jourdan n'en avait que 38.000 à lui opposer. Ne voulant rien risquer, il se replia, et Masséna vint prendre la direction de ses troupes. Rentré de nouveau à Limoges, ses compatriotesle renvoyèrent aux Cinq-Cents, et il s'y trouvait, en. brumaire 1799, membre de l'opposition contre le Directoire, lors du coup d'Etat de Ronaparte.

Le jeune général avait voulu le gagner à ses projets. Il l'avait invité à dîner, chez lui, rue Chantereine, et avait usé de tous les artifices pour le tenter. Méticuleux et positif, Jourdan ne se laissa pas enjôler par les paroles décevantes du conspirateur*.

Il voulait des garanties en faveur de la liberté; et leur conciliabule demeura sans effet .

Après son triomphe, le premier Consul fit inscrire l'ancien général de Sambre-et-Meuse sur une liste de proscription. Le proscrit ne bougea pas. Ami de Lefèvre, il céda, sur ses conseils, au général vainqueur, qui, en échange de cette soumission, le nomma inspecteur d'infanterie et de cavalerie, et peu de temps après, administrateur du Piémont, dont il devait préparer l'annexion à la France. Il s'y comporta en administrateur intègre, clairvoyant, respectueux de toutes les libertés, et le Piémont fut heureux sous ce sage patronage 1 . Menou, malheureusement, y vint après lui ; Jourdan était appelé au Conseil d'État.

Lorsque Bonaparte accepta la souveraineté suprême, avec le titre d'empereur, Jourdan était, depuis quelques mois, général en chef de Farmée d'Italie ; il fut fait maréchal. Mais un an après, Napoléon donna le commandement de cette armée à Masséna. Le nouveau maréchal en fut très aflecté, croyant à une disgracie. Napoléon, pour le consoler, lui écrivit une lettre dans laquelle il expliquait les raisons de cette mesure, qu'il savait bien, disait-il, avoir été pénible pour l'homme de guerre. Mais, ajoutait-il, les circonstances sont urgentes. « J'ai dû envoyer, en Italie, l'homme qui connaît le mieux ce pays. Depuis les positions de la rivière de Gênes jusqu'à TAdige, il n'en est aucune que Masséna ne connaisse. S'il faut aller en avant, il a encore un

1. « Les Piémontais de tous les rangs et de tous les partis, dit Michaud, en sa Biographie, lui ont rendu ce témoignage, et quinze ans plus tard, lorsqu'il fut remonté sur son trône, le roi Charles-Emmanuel le remercia d'une conduite aussi honorable, en lui envoyant son portrait enrichi de diamants. »

avantage : ces contrées agrestes dont il n'existe pas de carte, même à Vienne, lui sont devenues familières. »

Il fallut bien se contenter de ces phrases.

Les années de l'Empire s'écoulèrent pour lui au royaume de Naples, en compagnie de Joseph, le frère de l'empereur ; ensuite en Espagne, où il remplit les fonctions de major général, jusqu'au départ de Madrid, après la défaite de Vittoria, le 21 juin 1813. En Espagne, il avait subi mille contrariétés du cabinet militaire de Napoléon, qui lui expédiait ses ordres de Paris. Néanmoins, à l'effondrement de l'Empire, s'il se rallia aux Bourbons, ce fut avec dignité, et sans l'empressement de beaucoup de ceux qui avaient été les favoris du maître déchu. Il revint à Bonaparte aux Gent-Jours ; revint également aux Bourbons à la deuxième Bestauration, mais refusa, comme Moncey, de siéger au conseil de guerre destiné à juger son frère d'armes, le maréchal Ney. En 1819, il accepta la pairie et entra dans l'opposition. Il accueillit donc, avec plaisir, l'avènement de Louis-Philippe qui le nomma gouverneur des Invalides où il mourut, le 23 novembre 1833,

Le visage de Jourdan exprimait une grande finesse, avec la physionomie aristocratique d'un marquis de l'ancien régime. Sa chevelure, bouclée sur les côtés de la tête, ses lèvres minces aux commissures relevées vers un long nez bourbonnien, son front têtu, moins large sous la chevelure que le bas du visage, tout cet ensemble composait une belle tête, qui attirait la sympathie. Napoléon disait de lui à Sainte- Hélène (Mémorial, ch. X) : « En voilà un que j'ai fort maltraité assurément. Bien de plus naturel, sans doute, que de penser qu'il eût dû m'en vouloir

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