‹ La société française pendant le ConsulatChapitre 22 sur 37 · HI · texte numérisé non relu

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maire 1799, Kellermann était employé, à Paris, au bureau militaire établi par le Directoire. Il demeura étranger aux coups d'audace du jeune Corse. Il accepta, néanmoins, une place au Sénat, dont il devint le président, en 1801 , avec la jouissance de la sénatorerie de Colmar. En 1804, l'Empire naissant, il fut créé maréchal, reçut comme majorât le domaine de Johannisberg, et en 1808 le titre de duc de Valmy. Pendant les guerres de l'Empire avec l'Allemagne, Napoléon lui confia le commandement des troupes de réserve sur le Rhin ; plus tard, en 1809,. des troupes de réserve d'Espagne ; ensuite, en 1812, des troupes de réserve dans la guerre de Russie. Il vieillissait. A la première Restauration^, le roi le créa pair de France et lui donna le commandement d'une division militaire. Durant les Cent- Jours, Napoléon le négligea. Après 1815, il ne fit plus parler de lui. L'âge lui imposait le repos. Il mourut à Paris en 1820.

Avant de mourir, il avait dicté les lignes suivantes :

« Un monument, extrêmement simple, sera érigé aux champs de Valmy. Mon cœur y sera déposésous cette inscription : « Ici, sont morts glorieuse- « ment les soldats qui ont sauvé la France, le 20 sep- « tembre 1792. Un soldat qui avait l'honneur de les « commander, dans cette mémorable journée, te « maréchal Kellermann, duc de Valmy, dictant, « après vingt-huit ans, ses dernières volontés, a « voulu que son cœur fût placé au milieu d'eux. >

Au centenaire de la victoire de Valmy, en 1892, une statue, exécutée par Rarrau, fut dressée sur ua piédestal de douze mètres de hauteur, dans les plaines de la Champagne. On y inscrivit cette pensée de Gœthe, écrite sur le champ de bataille : « De ca

lieu et de ce jour date une nouvelle époque dans l'histoire du monde. »

Le fils, né à Metz en 1770, suivait son père, comme aide de camp. Il assista aux batailles de Bassano, d'Arcole, de Rivoli et à la prise de Mantoue. Enfin, à Marengo, ce fut lui qui, dans une dernière charge de cavalerie, culbuta les bataillons hongrois et assura la victoire. Elle fut si soudaine, cette charge, si écrasante, que l'immense cavalerie du général autrichien Mêlas demeura comme médusée, inerte, et, sans combattre, prit peur et s'enfuit en une confusion inextricable. Des corps entiers en réserve, qui étaient intacts, subirent la panique générale et prirent la fuite également *.

Après la victoire, le jeune Kellermann fut nommé général de division, mais il ne put jamais obtenir ni le titre de duc de Marengo qu'il désirait vivement, ni la dignité de maréchal. l

1. Au tome II de ses Mémoires, p. 174, la duchesse d'Abrantès a écrit : « Que les vainqueurs aient été vaincus par des fautes éloignées ou personnelles, la grande affaire a été d'en profiter avec habileté. Et c'est ce qui est arrivé au général Kellermann... Maintenant, pourquoi, dans sa propre patrie, a-t-on cherché à lui dénier sa part de gloire dans cette journée? En admettant même que le premier Consul lui ait ordonné de charger, il n'a pu le faire que d'une manière incertaine, et le résultat de cette fameuse charge, en décidant du sort de l'Italie et de la France, méritait une autre récompense que ces froides paroles : « Vous avez fait une bonne charge... » On a dit que l'Empereur, en faisant le père du général Kellermann, maréchal, sénateur et duc de Valmy, et en donnant de grands commandements au fils» avait, par là, montré sa reconnaissance. D'abord, je crois qu'une parole affectueuse solde bien des comptes à cet égard. Ensuite le maréchal Kellermann était créancier de l'État par la bataille de Valmy et cette dette-là n'avait rien de commun avec celle de son fils, dont la réputation militaire et politique s'appuyait sur d'autres circonstances honorables que le fait de Marengo. Je crois donc que l'Empereur ne lui aurait rendu que justice en le nommant inspecteur ou colonel-général, et en lui donnant, du vivant de son père même, le titre de duc de Marengo. »

Bernadotte (1764-1844).

Il y eut toujours entre Bernadotte né à Pau, et Bonaparte, né à Ajaccio, une jalousie latente, que les succès du jeune Corse inspirèrent au Gascon. Lorsqu'ils se connurent en Italie, ils étaient déjà tous les deux renommés. Mais Bonaparte possédait le titre de général en chef, et Bernadotte arrivait de l'armée de Sambre-et-Meuse,lui amenant 20.000 hommes de renfort, qui allaient donner une puissance nouvelle, un relief plus éclatant, au jeune héros, son supérieur. Motif d'hostilité qui se perpétua jusqu'à la chute du conquérant. Être en sous-ordre l'humiliait. Toute la trame de la vie de Bernadotte est tissée de cette sourde rancune, contre celui que le destin avait élevé plus haut que lui, et avant lui.

Jean-Baptiste-Jules Bernadotte naquit à Pau en 1764. Son père était avocat. Les goûts du fils le poussèrent à s'engager en 1781, à dix-sept ans, au régiment de Boyal-Marine. A la Bévolution, il n'était que sergent, fils de bourgeois, ne pouvant prétendre au grade d'officier. Mais ces empêchements d'élévation supprimés par le nouveau régime, Bernadotte conquit promptement les grades supérieurs. En 1791, il était lieutenant ; adjudant en 1792 ; capitaine en 1793, puis colonel dans l'armée de Custine et général de brigade après la bataille de Fleurus. Kléber avait été le témoin de son courage, et s'approchant de lui, le combat terminé: « Il faut, «enfin, lui dit-il, que vous acceptiez le grade de

général de brigade, ici, sur le champ de bataille, où vous l'avez si bien mérité, »

En 1794, ses manœuvres furent si habiles vers la Meuse et la Roër, que la bataille de Juliers fut une victoire pour Farmée française. « Je ne puis trop me louer de mon général d'avant-garde, disait Kléber dans son rapport officiel ; toujours sous le feu le plus vif, il dirigeait ses dispositions avec un sang- froid héroïque; son courage infatigable et son intrépidité ont décidé du sort de la bataille. » Maestricht, peu de temps après, capitula.

Au surplus, il ne cessa de combattre en Allemagne, et toujours triomphant, contre Kray, le général autrichien. Enfin, après Neuwied, il fut envoyé en Italie, pour se joindre à Bonaparte.

A .la suite de leur entrevue, Bernadotte dit à son état-major: « Je viens de voir un homme de vingt-six à vingt-sept ans, qui veut paraître en avoir cinquante. Et cela ne me fait présager rien de bon pour la République. » De son côté, Bonaparte jugeait ainsi son nouveau lieutenant : « C'est une tête française sur le coeur d'un Romain. »

Ainsi l'un et l'autre se trouvaient antipathiques.

Bonaparte mit en avant-garde Bernadotte. Et lui, sentant l'importance de ses premiers pas, sur le point de faire traverser le Tagliamento à sa division, il s'adressa à ses soldats, en termes énergiques, pour exciter leur valeur : « Mes amis, leur dit-il, n'oubliez pas que vous êtes de l'armée de Sambre-et-Meuse et que l'armée d'Italie vous regarde. » Et Tannée d'Italie ne put qu'admirer l'entrain et l'élan de l'armée rivale. Puis, chassant l'ennemi de Palma-Nova, de Gradisco, de Gorizia, il refoula le prince Charles de toutes les positions occupées sur l'Isonzo, s'empara de Laybach et des,

mines d'Idria, dont le Directoire sut retirer plus de cinq millions.

Le traité de Campo-Formio conclu, Bernadotte est envoyé à Paris présenter, au gouvernement, les drapeaux enlevés aux Autrichiens. Bonaparte lui avait donné une lettre avec cette appréciation: « Cet excellent général qui a fait sa réputation sur les bords du Rhin, est aujourd'hui un des officiers les plus essentiels à la gloire de l'armée d'Italie. Je vous prie de vouloir bien le renvoyer, le plus tôt possible. Vous voyez, dans le général Bernadotte, un des amis les plus solides de la République, incapable, par principe et par caractère, de capituler avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur. » Bonaparte l'exaltait, bien résolu, d'ailleurs, à miner sourdement cette jeune gloire, qui se levait à côté de la sienne.

Ce fut, en effet, sur ses conseils que Barras, à la suite de cette campagne, nomma Bernadotte ambassadeur à Vienne. En le séparant ainsi de son armée où il aurait pu voir grandir son prestige, en lui faisant donner un rôle pour lequel le Gascon n'était point préparé, Bonaparte le diminuait. Justement, Bernadotte échoua dans son ambassade, par manque de tact et par jactance, soulevant la colère du peuple viennois, en déployant, avec trop d'évidence, à la porte de son palais, le drapeau tricolore que les Allemands abhorraient depuis la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, les proches parents de leurs princes. Bernadotte dut quitter Vienne. Il revint à Paris, où il était encore au moment de l'assassinat des plénipotentiaires français, au congrès de Rastadt; et il ne manqua pas d'insinuer que certaines clauses secrètes, dans les derniers traités de l'Autriche, insérées sur l'intran-

sigeance de Bonaparte, avaient provoqué ces représailles de nos ennemis. Reporter ce fâcheux événement sur un rival, c'était une vengeance. Mais personne n'en crut rien.

Qu'importait au surplus, à Bonaparte, ce sousentendu méchant 1 II préparait son expédition en Egypte, et, à coup sûr, il n'emmènerait point le Gascon. Celui-ci désirait un nouveau commandement. Le Directoire ne voulant pas le laisser à Paris où ses propos habituels de fronde auraient pu lui causer des soucis, le nomma dans le Bas- Rhin général en chef de l'armée d'observation. Bernadotte voulut agir pour faire parler de lui. Il bombarda Philipsbourg et s'empara de Mannheim; et peu de temps après, on le revit à Paris où il venait épouser M 11 ' Désirée Clary, que la famille avait refusée à Bonaparte. Succès de joli homme, de l'officier hâbleur, sur le méditatif qu'était Napoléon, sur l'homme de petite taille, de figure osseuse et blafarde, où le génie ne se décelait point encore. Ce dut être, pour le préféré, une satisfaction bien douce de vanité. Était-ce la jeune fille qui l'avait choisi, en refusant son rival? Bonaparte avait, dit-on, conquis le cœur de la petite Marseillaise. La famille, seule, s'était opposée au mariage.

À cette époque, le gouvernement offrit à Bernadotte le ministère de la Guerre qu'il accepta ; et, tout de suite, il y voulut accomplir des réformes. Il cherchait le bruit sur son nom. Le Directoire n'agréa point les projets du nouveau ministre. Un changement n'est pas toujours une réforme utile, mais souvent une cause de désorganisation. Bernadotte, contrarié dans ses désirs, fut forcé d'abandonner le ministère. On le lui enleva plutôt.

Quelques semaines après, Bonaparte débarquait à Fréjus, et il connut bientôt le fond du caractère de ce personnage. Il sut, en effet, que, Bernadotte étant ministre, Augereau et Salicetti voulant briser le Directoire, qui menait la France à la ruine, étaient venus lui offrir le pouvoir. Le ministre avait hésité, et finalement refusé .Bourrienne, sur ce sujet, a recueilli les confidences de Bonaparte et les a transcrites en ses Mémoires. « Il demanda des preuves, dit Bourrienne. On ne put lui en donner. Il demanda aussi des pouvoirs. Qui pouvait lui en donner ? Personne. Il fallait les prendre. Il n'a pas osé. Il a tergiversé. Il a dit qu'il ne pouvait entrer dans les complots dont on lui parlait. Il a seulement promis de se taire à condition qu'on y renoncerait. Ce n'est pas un moyen que Bernadotte, disait Bonaparte, c'est un homme obstacle. » C'est pourquoi, lorsque le Gascon résista à Joseph, son beaufrère, qui le sollicitait de se joindre, en brumaire, aux conjurés, le général conspirateur le négligea, ne doutant point qu'il ne laissât faire. Le Gascon se dépensait en paroles. Il ne possédait aucun courage moral. « Je vois la liberté autrement que vous, disait-il à Bonaparte, et votre plan la tue. Je ne suis que simple citoyen. Mais si je reçois des ordres de ceux qui ont encore le droit de m'en donner, je combattrai toute tentative illégale contre les pouvoirs établis. » Et comme ceux qui auraient pu lui donner des ordres avaient déjà perdu Fautorité, le coup d'État s'accomplit, et Bernadotte ne bougea pas»

Bonaparte, dans la suite, le trouva, sans cesse, dans les groupes d'opposition, contre lui. S'il ne sévit point contre ce général irrésolu, c'est que Joseph arrivait toujours à temps pour épargner au mécontent quelque fâcheuse aventure.

PORTRAITS MILITAIRES lit

Le premier Consul, toutefois, ne le ménageait point. Bourrienne parle de la jalousie qui les animait l'un contre l'autre. Le Corse cherchait constamment à embarrasser le Gascon, à le placer en des situations difficiles. Il pensa le compromettre, au début du Consulat, en le chargeant d'apaiser la Vendée toujours en ébullition de révolte. Bernadotté, né loquace, se tira très heureusement de sa mission. Un jour même, à Tours, il dut réprimer une sédition dans un régiment où des mutins refusaient de partir, sans avoir reçu leur solde, et il réussit à faire avorter ce commencement d'échauflourée. Bonaparte vit avec humeur un résultat si prompt, et Liébert qui était alors colonel du régiment fut récompensé par le grade de général de brigade. Le Gascon n'eut aucune part au remerciement.

Maintes fois, un éclat fut sur le point de* rompre les relations toujours difficiles entre ces deux hommes. Bernadotté, on le savait, offrait une oreille complaisante aux complots fomentés dans l'armée par quelques généraux mécontents *. Grâce à des

1. A ce propos Bourrienne écrit dans ses Mémoires, t. V, p. 119 : « Sous quelque gouvernement que ce soit, il est impossible qu'il n'y ait pas de mécontents. A l'époque du Consulat à vie, ils ne formaient, sans doute, qu'une bien faible minorité, mais, enfin, ils s'assemblaient, s'agitaient, entretenaient des correspondances et rêvaient à la possibilité de renverser le gouvernement consulaire. Cette classe d'hommes, que, dans tous les temps, on désigne sous le nom de mécontents, se compose en général d'hommes peu recommandables, qui exagèrent, à leurs yeux, les services qu'ils ont peut-être rendus, forcent à l'ingratitude par l'excès de leurs exigences, et s'en prennent ensuite au gouvernement de l'état de malheur où les a souvent réduits leur propre inconduite. Ces gens-là ne sont point dangereux. Leur haine s'exhale en de vaines clabauderies, et l'on n'a jamais à redouter de voir agir ceux qui parlent sans cesse. Si dans leurs conciliabules ils poussent les choses jusqu'à former un plan, arrêter un projet, comme ce n'est la plupart du temps que la misère qui leur a ouvert les yeux sur les fautes du gouvernement, l'appât de l'or leur fait voir les choses sous un tout autre aspect, et l'espoir de se réconcilier avec la fortune établit entre ces sortes de conjurés une concurrence de délation. >>

amis commuas, les scènes de colère et de rupture étaient évitées.

Bonaparte feignit même d'oublier, lorsqu'il fut empereur, ces manifestations de jalousie. Il en fit d'abord un maréchal ; ensuite il l'emmena en Allemagne, et après Austerlitz, où Bernadotte commandait les divisions du centre de l'armée, il le créa prince dePonte-Corvo. Bernadotte ne montrait point à la guerre les hésitations qui l'annihilaient dans la vie civile. C'était un général résolu, prenant vite ses positions, attaquant l'ennemi avec courage, et marchant droit à la victoire. Il se distingua surtout sous les murs de Lubeck où il fit prisonniers Blùcher, le prince de Brunswick, onze généraux, cinq •cents officiers, quinze mille hommes de troupe, et s'empara de quatre mille chevaux et de soixantequatre drapeaux. Atteint en un combat précédent d'un coup de feu à la tête, il ne put assister à la bataille de Friedland, mais après Tilsitt (juillet 1807), il fut nommé gouverneur des villes hanséatiques.

A Wagram, lorsqu'il manœuvrait dans le but d'opérer sa jonction avec la grande armée, il demanda des renforts que l'Empereur luï refusa. La bataille gagnée, il y eut, entre ces deux hommes, une altercation très vive et Bernadotte se retira très irrité. La tension entre l'Empereur et son lieutenant devenait donc toujours plus forte. C'est pourquoi le lieutenant agréa, tout de suite, la démarche des envoyés suédois, qui vinrent lui offrir la dignité de prince royal de Suède. Désormais, il pourrait se passer de l'Empereur ; l'Empereur ne pourrait se passer de lui. Chef d'Etat, il saurait faire valoir son alliance. Les situations étaient retournées. Ne voulant point souscrire à la politique de

celui qui avait été son chef, il rompit avec Napoléon, et entra dans la coalition de l'Europe contre la France, son ancienne patrie. A Leipsick, sa défection causa la perte de la bataille.

Il mourut roi de Suède le 8 mars 1844, sous le nom de Charles XIV.

La duchesse d'Abrantès le peint exactement en quelques mots, dans ses Mémoires : « Après avoir fait, dit-elle, le grec et le romain pendant la Révolution, il a d'abord peloté, en attendant partie, avec une petite principauté, de l'altesse sérénissime, puis a fini par faire le saint Pierre *, en reniant sa foi et son pays, pour une couronne. »

Murât (1767-1815).

En 1767, en un petit village du Lot, près Gourdon, à La Bastide-Fortunière, naissait, dans une famille d'aubergistes, un garçon, qui reçut le prénom de Joachim. Cette famille était celle de Murât. Turbulent, hardi, volontaire, il montait, à dix ans, aussi bien qu'un vieux palefrenier, tous les chevaux remi-

1. Las Cases rapporte,en son Mémorial, les paroles de Bonaparte sur Bernadotte : « Et un Français, disait l'exilé, a eu en ses mains les destinées du monde. S'il avait eu le jugement et l'âme à la hauteur de sa situation, s'il eût été bien Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, être sur Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cédé à des ressentiments personnels, à une sotte vanité, à de toutes petites passions. La tête lui a tourné, à lui, ancien Jacobin, de se voir recherché, encensé par des légitimes, de se trouver face à face, en conférence de politique et d'amitié, avec un empereur de toutes les Russies, qui ne lui épargnait aucune cajolerie. On assure qu'il lui fut même insinué alors qu il pouvait prétendre à une des sœurs de l'empereur, en divorçant d'avec sa femme. »

ses à l'auberge, plus disposé aux exercices violents £ qu'à l'étude du latin, qui devait le mener à la pre-

f trise. Un abbé, de la famille Murât, possédait un

ï bénéfice, et pour en assurer la succession à son fils,

le père le conduisit au séminaire de Cahors où le petit Joachim fut élevé. Son cours de latin terminé, on le dirigea sur Toulouse, afin d'y prendre ses grades en théologie. Ses passions très vives, son caractère bouillant le détournèrent de cette voie, et sans' consulter personne, il s'enrôla au 12 e chasseurs à cheval. Il avait vingt ans.

Il ne fut brigadier qu'en 1792, cinq ans après. La guerre allait favoriser ses aptitudes militaires. En un an, il devint capitaine. L'année suivante, en 1793, il était colonel. Le hasard des garnisons le conduisit à Paris où il connut le général Bonaparte, qui en fit un de ses familiers. En vendémiaire, il seconda puissamment le jeune Corse, se révéla par son action et sa bravoure excellent officier, et Bonaparte l'attacha définitivement à sa personne, en l'emmenant avec lui, en Italie.

Ses charges audacieuses et irrésistibles de cavalerie le rendirent bientôt populaire dans toute l'armée. Il se fit distinguer à Montenotte, à Millesimo, à Mondovi surtout, par sa terrible charge de dragons, ce qui lui valut l'honneur d'apporter à Paris les drapeaux, enlevés à l'armée austro-sarde. Il revint immédiatement reprendre sa place à la tête de ses escadrons, et on le vit à Roveredo faire passer l'Adige à gué, au 10 e régiment de chasseurs, et quatre jours après, à Bassano, enfoncer les carrés ennemis avec sa cavalerie 4 . Il est blessé : qu'importe !

1. « Ce fou de Murât, dit Arnault, en ses Souvenir* (t. XI, p. 341), pendant que l'ennemi nous canonnait et nous fusillait du haut des murs deGradisca, n'allait-il pas frapper aux portes de cette ville, avec la poignée de

•son bras en écharpe, il combat encore et s'élance à la tête de ses cavaliers, cherchant en face de lui, «comme un paladin d'autrefois, l'adversaire le plus hardi, le plus brave, qu'il provoque en une sorte de ■combat singulier, au milieu de la mêlée sanglante* En Egypte, il est toujours avec Bonaparte, et Pincomparable cavalier se signale dans toutes les rencontres avec les Mamelucks. Ceux-ci, d'ailleurs, admirent cette vaillance inlassable. Un jour, cependant, au milieu des Mamelucks où son cheval l'avait •emporté, il allait succomber, sans Lasalle qui arriva le délivrer, à la tête de son escorte. En Syrie, au siège de Saint-Jean-d'Acre, il monte à l'assaut l'un des premiers ; le 8 avril, il charge les Mamelucks à Nazareth ; le 16, à Mont-Thabor ; enfin, le 28 juillet, à Aboukir, il fit des prodiges de valeur si éclatants, que Bonaparte, le jour même, le nomma général de division. De plus, lui et l'adjudant général Roize reçurent, en récompense de leur héroïque conduite, deux canons enlevés à l'ennemi \

son sabre, en sommant, avec son accent gascon, les bourgeois qu'il appelait pékins, de les lui ouvrir. »

— Au Caire, d'après son biographe, dans Mickaud, il lui arriva une aventure tout à fait romanesque : <i Entré dans la maison d'un riche Mameluck, au moment où des soldats avinés bouleversaient son harem, Murât s'élance vers les cris qu'il entend, lorsqu'une jeune Égyptienne, les cheveux en désordre, se précipite à ses pieds, et le conjure de la sauver. C'était une beauté ravissante. Murât, tout ému, ordonne aux soldats de se retirer. Mais, loin d'obéir, ils résistent et le menacent. Tirant aussitôt son sabre, Murât abat le poignet du premier qui s'avance, et met les autres soldats en fuite. Évanouie dans les bras du général, puis rassurée, consolée, la jeune musulmane d'esclave, devient maîtresse, et pendant plusieurs mois, elle domine, d'une manière exclusive, le cœur de son libérateur. Avec l'expédition de Syrie s'évanouit cette passion ardente. »

1 . Armée d'Orient. Ordre du jour du général Bonaparte du 9 thermidor an VII (26 juillet 1799) : « Le général en chef voulant donner une marque de sa satisfaction à la brigade de cavalerie du général Murât, qui s'est couverte de gloire à la bataille d'Aboukir, ordonne au commandant d'artillerie de remettre à cette brigade les deux pièces anglaises, qui avaient été envoyées parla Cour de Londres, en présent, à Constantinople, et qui ont été prises -à la bataille.

« Sur chaque canon, il sera gravé le nom des trois régiments qui compo-

Revenant en France, Bonaparte l'y ramena aussi. C'était un compagnon d'armes trop dévoué, pour qu'il l'oubliât ; d'autant plus dévoué, qu'il sollicitait la main de la plus jeune des sœurs du général, Caroline, alors âgée de dix-sept ans. Il n'est donc point étonnant qu'il se trouvât à Saint-Cloud, aux côtés du nouveau César. Et lorsque la partie engagée paraissait indécise, Murât à la tête de soixante grenadiers entra dans la salle des Cinq-Cents, l'arme haute, et de sa voix tonnante, cria : « Que les bons citoyens se retirent ; le conseil des Cinq- Cents est dissous. » La salle incontinent se vida. Bonaparte n'oublia pas cette énergique résolution, et il récompensa l'audacieux, en lui donnant le commandement de la garde consulaire, puis, quelquessemaines après, en décembre, sa jeune sœur Caroline, en mariage l .

Dès lors, il s'efforça de ne jamais se séparer du chef de sa nouvelle famille. A la reprise des hostilités, en Italie, aux premiers mois du Consulat, le consul le plaça dans l'avant-garde de l'armée de réserve. Murât passe aussitôt le Tessin à Valleggio, grâce aux fantassins de son corps d'armée, qui, ayant saisi des barques abandonnées, les transportent sur leurs épaules et, traversant le fleuve, vont s'instal-

sent cette brigade, le 7 a de hussards, les 3 e et 14 a de dragons, ainsi que le nom du général Murât, et celui de l'adjudant général Roize.

« Il sera écrit sur la volée, Bataille d'Aboukir... »

1. Dans une autre partie de ces études sur le Consulat, j'ai reproduit un passage des Mémoires de la duchesse d'Abrantès contestant la beauté de Murât. Bourrienne, au contraire, t. III, p. 284 de ses Mémoires, en fait un grand cas : « Murât, dit-il, par la beauté de ses formes extérieures, sa force physique, l'élégance un peu recherchée de ses manières, la fierté de son regard et sa bouillante audace dans les combats, ressemblait moins à un soldat républicain, qu'à l'un de ces princes chevaliers, tels que les ont si bien dépeints l'Arioste et le Tasse. La noblesse de sa figure faisait promptement oublier ce que sa naissance avait de vulgaire. Il était affable, poli, galant, et sur un champ de bataille, vingt hommes commandés par Murât valaient, un régiment. »

1er dans une île boisée pour tourner ainsi les batteries foudroyantes des Autrichiens. Il entre à Milan le 2 juin, traverse le Pô à Noceto, s'empare de Plaisance et se trouve, le 14 juin, avec sa cavalerie, à la bataille de Marengo, dont il prépare l'issue heureuse en harcelant un corps important de cavalerie autrichienne, qui ne peut manœuvrer que sous le feu de trois pièces de canon et d'un obusier. Ce brillant courage fut récompensé par un sabre d'honneur.

Tandis qu'il revenait à Paris, après sa victoire, Bonaparte dirigeait son nouveau beau-frère contre les Napolitains, installés à Rome. Murât les en chassa, et les ^tats romains, dépourvus de leurs défenseurs, implorèrent la paix.

Lorsque l'Empire commença, ce brillant officier était déjà gouverneur de Paris. Il devint successivement maréchal, grand amiral, et prince. La nouvelle guerre, poursuivie en Allemagne contre l'Autriche, fit décerner à Murât le titre de lieutenant général de la grande armée. A la reddition d'Ulm, il est présent, et de concert avec Lannes et Soult, il refoule les Russes qui arrivaient au secours des Autrichiens; enfin, le 2 décembre, il parvient avec sa cavalerie jusqu'à Austerlitz où sa prodigieuse bravoure contribua puissamment à la victoire.

Devenu l'arbitre du Nord, .maître de vastes territoires, l'Empereur conféra le grand-duché de Berg et de Clèves à son beau-frère 4 ; et désormais, prince

1. Napoléon à Sainte-Hélène dicta à Montholon cette note, sur Murât (t. I, p. 106) : « Murât ne connaissait pas la carte géographique. Il m'a fait bien -des fautes, pour avoir voulu coucher dans un château. Il lui fallait du luxe, des femmes, une table d'Épicure. Il menait Robert à l'armée, et se faisait servir au bivouac même, comme il l'aurait fait à l'Elysée. Quand les Russes ont pris Robert, il était en bas de soie, habit de maître d'hôtel brodé, et l'épée au côté. Ils le prenaient pour un général en chef. C'est une grande faute pour un commandant d'armée, que de ne pas savoir maîtriser ses pas-

souverain, le fils du pauvre aubergiste du Lot y résida jusqu'à la guerre de Prusse, jusqu'en octobre 1806. L'Empereur l'avait désigné pour commander Favant-garde. En contact avec l'armée prussienne, il la poursuivit jusqu'aux portes de Leipsick, et le 14 octobre, à Iéna, ainsi que dans toutes les précédentes batailles, son action prépondérante fit tourner la victoire de notre côté. De là, il se dirige sur Erfurfch qu'il fait capituler; et avec Soult et Bernadotte, il enlève, d'assaut, la grande ville de Lubeck, défendue par Bliïcher. Sans perdre de temps, il marche, en Pologne, au-devant des Russes, s'empare de Varsovie, et à Eylau, durant les deux jour& de bataille, il accomplit le fait le plus héroïque que l'on eût vu, la charge devenue légendaire dans nosannales militaires.

Après Friedland, après le traité de Tilsitt, il espérait rentrer en son grand-duché, lorsque l'Empereur disposa de lui encore, le fit régent du royaume d'Espagne, après l'abdication du roi Charles IV, en attendant la prise de possession du trône par Joseph, qui abandonna le royaume de Naples ; et Naples échut à Murât le 1 er août 1808.

La guerre de Russie, en 1812, le sépara de ses

sions et ses goûts. On peut faire perdre ainsi la vie à des milliers d'hommes. Au fait, j'aurais pu faire fusiller tous mes généraux en chef. Il n'y en a pas un qui ne l'ait mérité. C'est leur pillage qui m'a fait perdre l'Espagne, à l'exception de Suchet, dont la conduite fut exemplaire. »

Le général de Saint-Chamans, qui fut secrétaire du maréchal Soult, cherche, en ses Mémoires (p. 42> à détruire cette belle réputation de courage, faite à Murât: « Le général Murât, écrit-il, arrivait toujours à franc étrier, à la fin d'une action, et le Bulletin officiel lui avait attribué plusieurs grands succès auxquels il n'avait pris d'autre pa?rt que la peine de crever des chevaux, pour arriver de manière à profiter des dispositions faites par les généraux en chef. Cela ne trompait pas les officiers de l'armée, mais on lui faisait une grande réputation, en France et parmi les étrangers. C'était ce que- Bonaparte voulait, car il avait le dessein d'en faire un roi. »

sujets. L'Empereur l'investit du commandement de toute la cavalerie de l'armée, qui devait envahir la Russie. A Ostrowno, à Krasnoë, à Smolensk, à Grodnowo, aux bords de la Moskowa, partout, il se montra le chef irrésistible et chevaleresque qu'il avait toujours été. « Son courage impétueux, disait de lui Napoléon à Sainte-Hélène, le portait au milieu du danger, couvert de plumes qui s'élevaient sur sa tête, comme un clocher, et tout d'or. C'était un miracle qu'il échappât aux coups, tant il était facile à reconnaître par son costume. Toujours en butte au feu de tous les ennemis, les cosaques euxmêmes l'admiraient, à cause de son étonnante bravoure. Chaque jour, il était engagé dans un combat particulier, avec quelques-uns d'entre eux, et ne revenait jamais, sans avoir teint son sabre de leur sang *. »

A la retraite de l'armée, après le départ de l'Empereur, il remit le commandement suprême au Çrince Eugène, et il se hâta de rentrer dans ses États. C'était hélas ! pour trahir la France, espérant ainsi conserver son trône.

« Quand même, disait Napoléon à Sainte-Hélène, je l'eusse amené à Waterloo ; mais l'armée française était si patriotique, qu'il est douteux qu'eUe eût voulu supporter celui qu'elle disait avoir perdu la France. Je ne me crus pas alors assez puissant, pour le rappeler ; et, pourtant, il nous eût valu

1. Les mémoires du général de Saint-Chamans disaient encore au sujet de ses costumes : « Murât était selon sa coutume, vêtu en hérps de mélodrame. Mais cependant la rigueur de la saison l'avait forcé à se couvrir de fourrures, une énorme pelisse de la plus grande beauté couvrait son justaucorps blanc et son pantalon rouge garni de galons d'or. Quant à ses plumes, auxquelles il ne pouvait renoncer, il les avait ajustées sur un bonnet fourré polonais. Dans cet équipage, il avait beaucoup l'air du khan des Tartares, et d'un autre côté, en lui ôtant ses fourrures, on aurait pu le prendre pour le comte Almaviva. »

peut-être la victoire ; car, que nous fallait-il, à certains moments de la journée ? enfoncer trois ou quatre carrés anglais, et Murât était admirable pour une pareille besogne. Il était précisément l'homme de la chose. Mais l'armée n'en voulait plus comme chef. »

Chassé de ses États, il tenta de les reconquérir, en débarquant au village de Pizzo, le 8 octobre 1815, dans les Calabres. Mais, arrêté par les agents des Bourbons, il y fut fusillé, cinq jours après.

Lefebvre (1755-1820).

Il existe une estampe représentant Lefebvre à l'âge de cinquante ans. La tête allongée est forte, de traits énergiques et grossiers ; le front est carré, le nez gros aux narines puissantes sur une mâchoire énorme. Tête de lion dont elle a le masque, et dont il eut la générosité et le courage.

Il naquit en 1755, dans le Bas-Rhin, à Rufack, d'un père meunier qui avait été hussard dans les armées du roi. Mais de caractère exalté, soumis à des passions vives, il ne put accepter l'existence monotone de son village et il s'engagea dans les gardes françaises à dix-huit ans. Il tint garnison â Paris, et pendant quinze ans, quoique bon soldat, et distingué par des actes de bravoure, il ne put arriver qu'au grade de sergent. La Révolution de 1789 donna un essor subit à sa vie. Il fut nommé lieutenant de la garde nationale parisienne, et, en 1792, capitaine au 13 B bataillon d'infanterie légère.

Sa carrière devient tout de suite brillante. Protégé par Saint-Just qu'il connaissait et par Robespierre, il est envoyé à l'armée de la Moselle et du Rhin où il trouve Hoche dont il avait été l'instructeur aux gardes françaises. En un an, il devint général de brigade; un an après, en 1794, général de division. A Fleurus, le 26 juin de cette annéelà, il commandait l'avant-garde. Ses troupes furent engagées depuis trois heures du matin et pendant vingt heures elles soutinrent l'effort de cette lutte intense, immobile comme un rempart, à portée de pistolet de l'ennemi, repoussant, par leur héroïque attitude, les assauts de la cavalerie autrichienne. Grâce à ces soldats inébranlables, Jourdan demeura vainqueur. Lefebvre ne se reposa point sur son triomphe. Il poursuivit les Autrichiens sans relâche. « Le général Lefebvre, écrit Jourdan à la Convention, ne donna aucun instant de répit à nos ennemis. Il les a poursuivis dans les montagnes où ils s'étaient ralliés. Mais, malgré une vive résistance, ils y furent forcés et ont été obligés de se replie?. »

En 1796, à Altenkirchen, il déploya également une vigueur admirable, écrasant l'ennemi dans un terrible pas de charge que rendait plus terrible encore la baïonnette plongeante de ses grenadiers. En 1797, sous le commandement de Hoche, à l'aile droite de l'armée de Sambre-et-Meuse, il contribua puissamment au passage du Rhjn, se distingua à Neuwied et au combat du village de Bendorf qu'il enleva à la baïonnette, toujours à la baïonnette. Sa renommée est désormais consacrée. L'audace et la bravoure du général Lefebvre sont devenues légendaires.

En 1799, il est à l'armée du Danube, sous les ordres

de Jourdan,et le 25 mars de cette même année, avec 8.000 hommes de troupes, il soutient, au combat de Stockach, les attaques furieuses de 36.000 Autrichiens. Blessé d'un coup de feu au bras gauche, il est forcé de quitter le champ de bataille et va se faire soigner à Huningue où le Directoire, pour bien marquer, à son égard, la reconnaissance de la patrie, lui envoie une armure complète et le nomme commandant supérieur de la 17* division militaire, dont le chef-lieu est Paris. Bonaparte organisait alors son coup d'État de Brumaire ; il se met en relation avec le général Lefebvre, l'invite chez lui, rue Chantereine, le cajole, l'enivre de ses promesses et lui indiquant tous les généraux décidés à le soutenir, obtient l'adhésion du général républicain qui raccompagna à Saint- Cloud. Murât et lui avec ses grenadiers décidèrent du sort de cette journée si confuse et si indécise* En entraînant au dehors Lucien Bonaparte menacé par ses collègues, et rentrant dans la salle, l'arme haute, il étouffa promptement la révolte des députés. Le premier Consul ne l'oublia pas; devenu empereur, non plus. Il en fit un sénateur, ensuite un maréchal et, après une série de glorieux triomphes, un duc de Dantzig, lorsque, la bataille d'Eylau gagnée, le maréchal reçut Tordre d'assiéger la ville qu'il fit capituler.

Kalkreuth, un vieux compagnon du grand Frédéric, y exerçait un commandement. Forcé de se rendre, il obtint du maréchal français les honneurs de la guerre, et il fut reconduit indemne aux avantpostes. Touché de ces égards, le Prussien vaincu adressa la lettre suivante à Lefebvre :

« Je n'oublierai jamais les bontés que vous m'avez témoignées, Monsieur le Maréchal ; j'attacherai

désormais le plus grand prix à votre amitié. Je suis^ bien aise de ne pas vous avoir connu, principalement avant le siège ; il m'en aurait trop coûté de vous faire du mal. Jouissez, Monsieur le Maréchal, partout où se porteront vos pas, de vos succès, de votre gloire bien méritée; partout vous emporterez, mon souvenir bien sensible, dû à votre mérite. C'est ainsi, mon respectable adversaire, que je vous fais mes adieux, en y ajoutant, partant du cœur,, les assurances de rattachement le plus vrai et de la plus haute considération... »

L'Empereur avait foi dans l'intrépidité du vieil officier, mais il le croyait incapable de diriger un grand corps d'armée, et c'est pourquoi, durant l'Empire, Lefebvre fut toujours relégué aux armées de réserve. En 1812, dans la grande guerre contre la Russie, il se trouvait à la tête de la garde impériale, et dans la retraite de l'immortel le armée, le vieux maréchal qui avait alors près de soixante ans, suivait à pied ses soldats, un bâton à la main, la barbe non rasée depuis plusieurs semaines. Son courage ne faiblit jamais et résista aux épreuves les plus accablantes.

Esprit délié et fin, il sut se conduire avec honneur, au milieu des événements politiques qui troublèrent la tranquillité de l'État à la chute de l'Empire et démoralisèrent toutes les consciences. Jusqu'au dernier moment, il dévoua sa vie à la défense de la patrie. Il était ardent patriote, et il resta aux côtés de l'Empereur, tant qu'il eut l'espérance de voir l'étranger chassé hors des frontières. Il ne se soumit au nouveau gouvernement qu'après que tout fut perdu. Sa présentation au czar Alexandre à la suite des adieux de Fontainebleau est digne d'être rapportée : « Vous n'étiez donc pas, Monsieur

le Maréchal, sous les murs de Paris quand nous y sommes arrivés ? — Non, sire, nous avons eu le malheur de ne pas arriver assez tôt. — Le malheur ? reprit en souriant l'empereur de Russie. Vous êtes donc fâché de me voir ici ? — Sire, j'y vois avec admiration et reconnaissance un guerrier, qui, jeune encore, use de la victoire avec modération ; mais c'est en gémissant que je vois un vainqueur dans ma patrie, — Je vous félicite de ces sentiments, Monsieur le Maréchal, «répliqua l'empereur ; ils ne font qu'ajouter à mon estime pour tous. »

Il était de mœurs simples et honnêtes. Il se laissa couvrir d'honneurs ; il ne les rechercha point. Au moment où, en 1797, il pensait la paix assurée, il écrivait au président du Directoire :

« La conclusion définitive de la paix me met hors d'état de rendre aucun service essentiel à mon pays. Je vous prie de me faire avoir une pension pour vivre honnêtement. Pour cela, je n'ai besoin ni de chevaux, ni de voitures ; je n'exige que du pain... Vous connaissez mes faits, aussi bien que moi, et je ne vous compte que mes victoires ; ma franchise seulement m'oblige de vous dire que je ne compte pas de défaites, et que les habitants des pays conquis ne porteront jamais d'autre témoignage de moi que ceux de la plus scrupuleuse probité. Avant de quitter le service, je désire bien vivement que le civisme, la bravoure, les talents et services de mes aides de camp et officiers d'ordonnance soient récompensés. »

Etant sergent, il avait épousé une femme du peuple, blanchisseuse de caserne, avec laquelle il vécut en bonne intelligence. Elle lui avait donné douze fils. Pas un seul n'a survécu. Les deux der-

niers moururent durant les grandes guerres de l'Empire, Les naïvetés de cette femme amusèrent souvent la Cour impériale ; celles du maréchal ne sont pas moins curieuses. Un jour, chez M mt Récamier, se trouvant près d'un jeune homme, au milieu d'une société dont il ne connaissait personne, il interrogeait son voisin sur cet entourage. Les personnages, étrangers pour lui, étaient si connus, que les questions du vieil officier lassèrent son interlocuteur : « D'où sortez-vous donc ? lui dit le jeune mondain, avec un air de dédain. — Je sors de la lune où je n'ai jamais rencontré un Jean Foutre comme toi. Je suis le général Lefebvre. » L'autre comprit, alors, les motifs de ces questions répétées. Une autre fois, dans ses campagnes d'Allemagne, pendant la République, après la prise d'une ville, il reçut les hommages des principaux magistrats, et en son accent tudesque, dont il ne put jamais s'affranchir, il leur dit : « Nous vous apportons la liberté. Mais soyez sages ; le premier qui (pouche) bouge, je le fais fusiller. »

Il mourut à Paris le 14 septembre 1820. Quelque temps auparavant, il avait choisi au Père- Lachaise le lieu de sa sépulture, à côté de Masséna et non loin des tombeaux des maréchaux Pérignon et Serrurier.

Pérignon (1754-1818).

Plusieurs des ancêtres du maréchal avaient été capitouls de Toulouse: sa famille était donc de petite noblesse, distinguée et honorée dans le pays. Il naquit

en 1754, le 31 mai, à Grenade, village de la Haute- •couronne, et ses goûts le portant vers la carrière des armes, il entra, comme lieutenant, en vertu de sa noblesse, dans le corps des grenadiers royaux de Guienne. Il devint ensuite aide de camp du lieutenant général, comte de Preissac ; mais, la paix durant, il quitta le service et s'établit à la campagne où il se voua aux études agricoles et à la culture intensive de ses terres.

La Révolution devait le tirer de son obscurité. En 1791, il fut nommé par ses compatriotes à l'assemblée législative. Il en sortit bientôt afin de prendre part à la guerre qui poussait la jeunesse patriote aux frontières. Il se fit diriger sur l'armée des Pyrénées, et là, contre le mas de Serres et le camp de Peyrestortes, il montra le plus grand courage et accomplit un de ces actes qui placent, tout de suite, l'auteur en évidence, et le désignent à la bienveillance des chefs. Au mas de Serres, pour ramener au combat les troupes débandées, il s'empare du fusil d'un soldat blessé, se met au rang des grenadiers, et quoique officier supérieur, il fait le coup de feu avec ses camarades, les entraîne en avant et obtient la victoire ; de .même, au camp de Peyrestortes, près de Perpignan, que les Espagnols menacent, son audace, son élan irrésistible enflamment les bataillons qui enlèvent le camp etdélivrent Perpignan. Il est blessé d'un coup de baïonnette à la cuisse ; mais, le lendemain, il est nommé général de brigade ; trois mois après, général de division. Il avait quarante ans.

L'année 1794 fut, pour lui, plus glorieuse encore. Dugommier commandait l'année. Pérignon venait de reprendre aux Espagnols le village retranché de JVIontesquiou. Il franchit les Pyrénées ; est victo-

rieux, le 7 juin, au combat de la Jonquière, s'empare du camp de l'ennemi et investit Bellegarde, la seule place française qui appartînt encore aux Espagnols. Elle retomba presque aussitôt en notre pouvoir. La lutte continue ; Dugommier livre la bataille de la Montagne Noire où il est blessé mortellement. Pérignon le remplace et il s'illustre bientôt à la bataille d'Escola. Cent redoutes hérissées de canons défendaient l'approche de cette place ; cinquante mille hommes semblaient en assurer la résistance indéfinie. Défenses inutiles sous les coups furieux des grenadiers français. Trois généraux ennemis perdirent la vie et trois cents canons furent abandonnés par les Espagnols qui prirent la fuite. Ils tentèrent de se retrancher sur les hauteurs de Liers, protégées par les canons du château de Figuières. Pérignon ne cesse de les harceler ; Figuières est investi et pris, ainsi que la place de Rose, quoiqu'elle passât pour imprenable, garantie par le fort de la Trinité, que les Espagnols appelaient le Bouton de Rose.

« Pour attaquer le Bouton de Rose, écrit Désiré Lacroix, on devait gravir une montagne à pic, élevée au-dessus du niveau de la mer de près de 2.000 toises. Le plateau de cette montagne dominait le Bouton, la place et la rade de Rose, mais il fallait y monter, y établir des batteries, et les ingénieurs de l'armée prétendaient la chose impossible: < C'est aussi l'impossible que je veux >, leur répondit le général, et à force de bras, un chemin d'environ trois lieues fut aménagé sur cette montagne par où les Espagnols n auraient jamais pensé être attaqués. Les canons furent montés à la prolonge, à une hauteur presque perpendiculaire et vraiment effrayante ; soldats, officiers et généraux, tous mirent

la main à ces travaux ; les boulets, les bombes, les obus furent portés sur l'arçon de la selle ; chacun était impatient de voir s'accomplir un de ces prodiges qui honorent une armée. On établit, sur le plateau de la montagne une batterie de 24 et des mortiers. Jamais surprise ne fut plus grande que celle des Espagnols, lorsqu'ils se virent attaqués de ce côté. Pendant quinze jours de tranchée, le feu des forts et de la flotte ennemie fut des plus effroyables ; enfin, le brave Pérignon monta le premier à la brèche et enleva le précieux Bouton de Rose... Après cette prise du fort, il fallait attaquer la place de Rose, secourue et défendue continuellement par la flotte et par un retranchement inexpugnable. La saison était rigoureuse ; le soldat avait de la neige jusqu'au ventre ; on le décourageait en lui faisant voir l'impossibilité de prendre la place toujours abondamment ravitaillée ; les ingénieurs déclaraient encore au général que les travaux du siège ne pouvaient être continués, si le retranchement n'était pas enlevé : « Qu'on se prépare, dit le général Pérignon ; je serai demain à la tête des grenadiers. » C'était le 31 janvier 1795. Le lendemain, à cinq heures du matin, la colonne des grenadiers ayant à sa tête le général en chef sort de la tranchée. A huit heures, tous les retranchements en avant de la place étaient enlevés, malgré la plus vive résistance et le feu le plus meurtrier. Ainsi tomba Rose, au pouvoir des Français, après soixante-dix jours de siège. »

A la suite de ces échecs, les Espagnols demandèrent la paix, qui fut signée à Bâle, le 22 juin 1795. Aussitôt, le Directoire nomma le général vainqueur, ambassadeur de France à Madrid et il y fut reçu par le roi Charles IV, avec la plus grande dis-

tinction. Truguet l'y remplaça, Le général était désigné pour l'armée d'Italie, qui n'éprouvait plus que des revers, après avoir remporté de si brillants succès avec Bonaparte. Pérignon commandait une des ailes de l'armée de Joubert à Novi, le 15 août 1799. Joubert fut tué au début de la bataille, et Pérignon, blessé de huit coups de sabre à la face et aux bras, fut fait prisonnier. Un Russe, aide de camp du grand duc Constantin, ne respecta point son malheur. « Croyiez- vous, lui disait-il, que l'Italie vous appartiendrait toujours ? Et le blessé de répondre; — Croyez- vous que nous ne la reprendrons pas ? » Le grand duc, témoin de ce colloque, blâma son aide de camp et fit des excuses au blessé.

Il revint en France après sa guérison, à la suite d'un échange de prisonniers. Bonaparte, en 1801,1e fit entrer auSénat,avecla sénatorerie de Bordeaux, comme apanage ; au début de l'Empire, il l'éleva à la dignité de maréchal, et en 1808, il l'envoya, comme gouverneur, à Naples, remplacer le général Jourdan, qui suivait le roi Joseph, à Madrid. Pérignon y resta jusqu'en 1814, jusqu'au jour où Murât, abandonnant la cause de l'Empereur, s'allia aux ennemis de la France. Les Bourbons firent du compagnon de Murât, un pair de France et un marquis. Il mourut à Paris le 25 décembre 1818.

Son portrait dénonce une nature fine et volontaire, avec deux yeux très ouverts sous un grand front très chauve, un nez un peu arqué, au-dessus d'une bouche serrée où se fixe le caractère de cette tête énergique: physionomie non vulgaire qui arrête le regard, en attirant la sympathie. Sous le Consulat, il était fort bien accueilli chez M me de Montesson, qui lui était reconnaissante de sa générosité envers une princesse de Bourbon, secourue par lui,

alors qu'il gouvernait la ville de Parme où la princesse vivait misérablement dans un couvent. Il fit payer toutes les dettes qu'elle avait contractées pour son existence, et il obtint du gouvernement français une pension, qui permit à l'exilée de vivre moins pauvrement.

Serrurier (1742-1819).

. Serrurier naquit en 1742, à Laon, et dès l'âge de treize ans, il fut incorporé, comme lieutenant, dans la milice urbaine, que commandait son oncle. Il n'eut donc point le temps de goûter aux ivresses de la vie de jeune homme. La sévérité du service le rendit sévère pour lui-même, et plus tard sévère pour les autres, pour ceux qui devaient obéir à ses ordres ; et on le traita d'aristocrate. C'est pourquoi, en son portrait, l'expression de sa physionomie est maussade. La gravité domine en ses traits fortement accentués. Le front est têtu, le nez puissant, le menton énorme. Aucun plissement de sourire n'éclaire ses yeux, ni ses lèvres. Il n'a rien du Gaulois étourdi et léger. Son visage dénote plutôt l'alliage du sang germain, ou wallon, à celui du picard. Le buste est épais ; les épaules, massives ; les bras, lourds. On n'apprendrait point par les chroniques du temps qu'il fut de caractère étroit, observateur strict des règlements et des lois de la discipline, qu'on le devinerait en considérant cette rébarbative figure.

Entré tout jeune à l'armée, il n'en sortit jamais. Il ne connut point d'autre vie que celle d'une garnison, ou celle des camps et dans les grades infé-

rieurs de l'officier, à cause de son origine bourgeoise. Il fait la campagne du Hanovre en 1760, et il est blessé à Warbourg ; celle du Portugal en 1762 ; celle de Corse, en 1771, sous les ordres de Marbeuf, comme major, dans la 68 e demi-brigade* Aux premiers jours de la Révolution, il avait quarante-sept ans et il était resté major.

Mais les idées nouvelles l'ont conquis tout de suite. Il se rallie aux doctrines des hommes qui gouvernent l'État, et comme il est officier distingué, «que, pendant trente-cinq ans, il a servi son pays avec zèle, avec courage, il monte rapidement en grade. Il est général de brigade en 1792 ; général de division en 1794. En 1795, il est envoyé à Farinée des Alpes, sous les ordres de Kellermann, et lorsque Bonaparte arrive en Italie, le 27 mars 1796, il a cinquante-quatre ans et il y a quarante ans que .sa vie s'écoule sous les armes, un peu comme un

» -enfant de troupe, sans autre famille que le régiment.

Sa réputation militaire est acquise ; son intrépidité incontestée. Il passe pour un général expérimenté

r -et solide, et le jeune général en chef l'emploie au

I même titre que ses autres lieutenants, plus jeunes

ii la vérité, mais pas plus audacieux, ni plus avisés^ C'est à son énergique action qu'est due la victoire de Mondovi ; que le passage du Mincio est rendu facile ; que Mantoue est forcée de capituler et que Gradisca est prise. Aussi bien, Bonaparte lui réserve

I l'honneur de porter, à Paris, les drapeaux enlevés

fj it l'ennemi.

Serrurier part avec la lettre suivante .:

Mombello, 15 prairial an V (3 juin 1796)

« Citoyens, directeurs, je vous envoie par le général de division Serrurier, vingt-deux drapeaux prifr dans les dernières affaires qui ont eu lieu en Allemagne, ou sur les Vénitiens.

« Le général Serrurier a, dans les deux dernières campagnes, déployé autant de talent que de bravoure et de civisme. C'est sa division qui a remporté la victoire de Mondovi, qui a si puissamment contribué à celle de Gastiglione, qui a pris Mantoue et s'est distinguée au passage du Tagliamento, de Tlsonzo, et spécialement à la prise de Gradisca.

« Le général Serrurier est extrêmement sévère* pour lui-même; il l'est quelquefois pour les autres. Ami rigide de la discipline, de Tordre et des vertus les plus nécessaires au maintien de la société, il dédaigne l'intrigue et les intrigants, ce qui lui a quelquefois fait des ennemis parmi ces hommes qui sont toujours prêts à accuser d'incivisme ceux qui veulent que l'on soit soumis aux lois et aux ordres de ses supérieurs *.

« Je crois qu'il serait très propre à commander les troupes de la république cisalpine; je vous prie donc de le renvoyer le plus tôt possible à son poste. » Bonaparte.

A son retour, il reçoit donc le gouvernement de^ Venise et des provinces vénitiennes. Mais, l'année suivante, Schérer commande en Italie et il fait, de Serrurier, l'un de ses lieutenants. La stratégie de Schérer, inhabile et livré aux plaisirs, n'enfante que des défaites. Serrurier ne retrouve plus ses-

1. Il était également d'un désintéressement absolu et à l'armée d'Italie, on. l'avait surnommé la Vierge d'Italie.

succès d'autrefois avec Bonaparte. Cette année-là, à Villafranca, malgré son opiniâtreté à la bataille et malgré son courage, il fut accablé par le nombre et il tomba au pouvoir de l'ennemi. « Souvarow, son adversaire, lui fit un accueil digne de sa haute réputation et le pria d'accepter à dîner avec lui. On parla beaucoup des événements militaires des précédentes campagnes, et, en se séparant, il dit à Serrurier : — «Où comptez-vous vous retirer ? — À Paris ! — Tant mieux, répondit Souvarow, je compte vous y voir bientôt. — Je l'ai toujours espéré aussi, moi-même, répondit Serrurier, avec autant de finesse que de dignité l . »

Prisonnier de guerre, il s'était établi à Paris où le rencontra Bonaparte, à son retour d'Egypte. Tout de suite, Serrurier se range au nombre de ses partisans. Bonaparte lui confie le commandement militaire de Saint-Cloud, sachant bien qu'il pouvait compter sur la fermeté de cet ancien major d'infanterie, et sur l'observation rigide de la consigne donnée. En effet, le vieil officier, à la tête de ses troupes, maintint fermement l'ordre en faveur du jeune conspirateur. Le premier Consul n'oublia jamais ce service rendu; il ouvrit les portes du Sénat à son dévoué partisan et favorisa ensuite son élection à la vice-présidence de ce grand corps de l'Etat. Pour les mêmes motifs, dès le commencement de l'empire, il éleva Serrurier à la dignité de maréchal ; enfin, il le nomma gouverneur des Invalides.

Le maréchal était à son poste en 1814, lorsqu'on apprit, à Paris, que, malgré les victoires de l'Empereur à Champaubert et à Montmirail, les armées étrangères arrivaient, à marches forcées, sur Paris.

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