De Loménie =z Galerie des contemporains =z Moncey
« Il est des existences militaires plus éclatantes que celle du maréchal Moncey, mais il n'en est point d'aussi longues, et il n'en est point d'aussi pures. Il en est peu qui aient eu, comme la sienne, l'heureux privilège de traverser, sans une seule tache, cinquante ans de bouleversements politiques. Si le jour où il entra dans l'église des Invalides, Napoléon eût surgi tout à coup de sa bière, pour passer en revue ceux qui l'entouraient, il eût vu peut-être plus d'une figure se troubler sous son regard, mais il eût pu marcher droit au vieux Moncey ; le vieux Moncey n'eût point eu à rougir devant lui. Jamais le maréchal n'adula l'empereur dans sa puissance, pour l'insulter dans son adversité. Délié de son serment par lui-même, il ne revint pas à lui, pour l'abandonner encore et se justifier ensuite de l'avoir servi, en le calomniant. Entre le héros mort et le vieillard mourant,pas de souvenirs pénibles ! De sa main de cadavre, l'un eût pressé la main décharnée de l'autre, en répétant ce qu'il disait à Sainte-Hélène : « Moncey est un honnête homme. » Ce simple mot vaut bien des éloges pompeux. Il résume à merveille la noblesse du duc de Gonegliano. »
dix-huit ans, il était caporal; Tannée suivante, sergent; en 1783, fourrier, et adjudant sous-officier en 1784. Son grade était le même en 1789, lorsqu'il abandonna son régiment après seize ans de service, pour se marier à Antibes.
La Révolution, comme à tous les grands généraux qui combattirent plus tard sous les ordres de Napoléon, lui ouvrit une large carrière. Des bataillons de volontaires s'organisaient dans les départements. Masséna s'affilia au bataillon du Var et il y obtint, tout de suite, le grade d'adjudant-major. En cette qualité il assiste au siège de Toulon et participe à la campagne contre le Piémont, pendant laquelle ses talents militaires se développent: il fut nommé général de brigade, en 1793, général de division en 1794. Sa victoire à Loano prépara glorieusement l'immortelle campagne de Bonaparte en 1796.
Il avait alors trente-huit ans et allait obéir à un jeune «homme de vingt-six ans,créé général en chef, dans les salons de Barras, sans autre illustration, sans autre •recommandation que sa foudroyante victoire, en vendémiaire, sur les sections hostiles à la Convention. Il éprouva donc quelque déception, de se voir relégué, à la suite d'un si jeune chef. Mais le génie •de Bonaparte se décelant à ses premiers actes. Mas- •séna ainsi que les autres généraux lui donnèrent leur concours, avec le plus fervent patriotisme. A l'avant-garde, il enlève Cherono, entre à Milan et, /rivalisant d'activité et de bravoure avec tous les lieutenants du général en chef, il est présent partout : à Lonato, à Gastiglione, à Roveredo,Bassano, Saint-Georges, La Brenta, Caldiero, aux trois journées d'Arcole, de Rivoli et de la Favorite, où, en quarante-huit heures, on le vit successivement sur «deux champs de bataille, distants l'un de l'autre de
douze lieues. Lui et sa division ne suspendent point leur marche victorieuse Ml avance toujours,remontant vers l'Allemagne, à Longaro, San Daniel, La Chiusa, Tarvis, Villach, Neumark, Himdsmark. Il menace Vienne dont il n'est plus séparé que dôvingt-cinq lieues ; il ne fut arrêté que par l'armistice qui précéda le traité de Campo-Formio.Ses soldats, enthousiasmés par tant de beaux faits d'armes, lui donnent alors le nom à' Enfant chéri de la Victoire.
Et, pourtant, il s'occupait peu de ses troupes. Il obéissait avant le combat à sa nonchalance naturelle. Ses dispositions étaient souvent mal combinées, et il semblait menacé d'un échec. Mais les* premiers coups de canon réveillaient cette intelligence lucide et primesautière. Son énergie croissait avec le péril. Le danger augmentait la rapidité de ses conceptions, et, ainsi que le disait Bonaparte, rien n'était plus beau que Masséna au milieu d'une bataille. C'était une âme de feu dans un corpsde fer, écrit Marmont en ses Mémoires, rebelle à la fatigue, toujours à cheval, à travers les rocs et les défilés des montagnes, familier avec ses soldats, dont il adoptait souvent le langage grossier. Stendhal l'assimile à Henri IV, fougueux comme le Béarnais dans l'action.
Après le départ de Bonaparte pour Paris, Berthier resta en Italie, comme général en chef. Mais, lorsque Berthier quitta l'Italie pour suivre Bonaparte en Egypte, Masséna prit le commandement de Tannée, à Rome. Là, sa nature avide le poussa à des dilapidations telles, que ses soldats eux-mêmes,
1. Et Bonaparte lui écrit : « Vous comptez pour 6.000 hommes de plus, dans votre commandement, et puis, vous et vos braves comptez double de vos forces réelles. »
indignés de tant de vols, forcèrent leur nouveau général à s'éloigner. Bonaparte était encore à Paris. Masséna lui écrit son désespoir et invoque sa protection: « Que vais-je devenir, mon général? disait sa lettre. Je l'ignore. J'ai recours à vos bontés. J'attends tout de vous. Une ambassade m'épargnerait le désagrément de rentrer en France de quelque temps. Je ne dois plus servir. Je n'ai rien à me reprocher, il est vrai, mais l'opinion publique... •enfin, je me jette dans vos bras. »
11 resta plus d'un an sans emploi.
Cependant la guerre se rallume. Les Russes ont •envahi la Suisse et menacent le midi de la France. Le gouvernement rappelle Masséna, habile dans la guerre des montagnes ; et retrouvant son énergie, le glorieux général écrase les Russes à Zurich. Il avait sauvé la France, comme Villars à Denain.
Après cette victoire, l'armée d'Helvétie fut dissoute et Masséna, placé à la tête des 25.000 hommes qui disputaient le territoire de Gênes à Mêlas, commandant à 60.000 Autrichiens. Dénuée de tout, accablée de misère, cette armée, si triomphante et glorieuse deux années auparavant, dut s'enfermer dans Gênes où, pendant soixante jours, elle subit un blocus étroit, qui rendit son existence lamentable. Masséna, par son indomptable ténacité, raffermit tous les courages. Il lutta contre les maladies, contre la famine, attendant sa délivrance de Ronaparte revenu en Italie, après le coup d'Etat de Rrumaire, pour reprendre les provinces perdues. Les nouvelles victoires du premier Consul ne purent empêcher la capitulation de Masséna, à bout de toutes ses ressources, mais non à bout d'énergie. Le 5 juin, il dut se rendre à Mêlas. Dix jours après, la victoire de Marengo forçait les Autrichiens à restituer Gênes
à la France *. Le premier Consul y envoya le géné-
! rai Suchet.
} Alors Masséna revint à Paris se reposer de ses
I fatigues, en siégeant au Corps législatif dont il était
membre. Esprit indépendant et frondeur, il ne s'alliait pas toujours aux partisans de Bonaparte qu'il aimait peu, sans le jalouser pourtant, car il reconnaissait le génie militaire de ce jeune chef de trente ans. Mais il prêtait une oreille complaisante aux diatribes des généraux, moins circonspects que lui, aux propos malséants qui excitaient,parmi ses compagnons d'armes, un mécontentement de factieux. Fouché, averti, sut le garantir d'un laisser-aller compromettant, et on ne trouva point son nomassosié à celui de Bernadotte, ni à ceux de Pichegru et de Moreau.
* A la reprise des hostilités, en Allemagne, Bona-
parte se servit de nouveau de l'habile général. Tandis que le jeune empereur faisait marcher contre l'Autriche l'armée organisée à Boulogne, il donnait 40.000 hommes à Masséna pour maintenir l'archi-
i. « La misère était à son comble. Qu'on se représente une population de 160.000 âmes, livrée aux horreurs de la famine ; des femmes et des enfants remplissant, jour et nuit, l'air des cris de désespoir : les rues jonchées de morts et de mourants ; une foule de malheureuses victimes qui, faute de nourriture, terminaient dans des réduits obscurs . leur affreuse existence ; tous les habitants, las soldats, se disputant les chevaux qui, morts de maladie, étaient transportés à la voirie, s'arrachant les chiens, les chats et les autres animaux domestiques, mangeant jusqu'à des rats, des souris, de l'herbe, la pâture des bestiaux qui avaient été dévorés. D'un autre côté, il n'existait plus, par homme, qu'une ration complète, composée d'amendes, d'amidon, de lin, de son et de cacao. » Désiré Lacroix, Les Maréchaux de Napoléon.
Quelques jours avant, Mêlas avait écrit à Masséna : « La fortune n'a point secondé votre valeur qui, seule, vous rend digne de l'estime du monde entier. Avec un très petit nombre d'hommes, vous deviez succomber sous nos efforts et vous y succomberez avec honneur. Mais sacrifiez la gloire de vous défendre jusqu'à la dernière goutte de votre sang à l'humanité et à l'admiration que personne ne peut vous ôter. Je vous offre la plus honorable capitulation. »
duc Charles autour de la Vénétie et empêcher le prince de venir au secours de l'armée autrichienne qui fut battue à Austerlitz. Masséna s'acquitta de cette mission avec succès, malgré l'infériorité du nombre des troupes qu'il commandait. Il battit l'archiduc au passage de l'Adige ; ensuite à Caldiero, il lui enleva près de 4.000 hommes et de nombreux canons ; à Campo-Pietro, il s'empara d'une colonne de 10.000 hommes, si bien que le prince fut constamment tenu en échec et immobilisé loin du champ de bataille où il était impatiemment attendu.
L'année suivante, en 1806, Masséna conquiert le royaume de Naples pour le frère de l'empereur Napoléon, Joseph Bonaparte. Gaëte ne put lui résister, et les Anglais durent abandonner la Calabre et regagner leurs vaisseaux.
En 1807, il se battit contre les Russes et les Autrichiens, qui menaçaient, en Pologne, la ligne de& opérations de l'armée française. Il n'assista point à la dernière bataille, si meurtrière, celle d'Eylau, mais il réussit à contenir les corps d'armée qu'il avait devant lui ; et ses manœuvres furent si habiles et si profitables à Napoléon, que Masséna reçut» en récompense, le titre de duc de Rivoli.
En 1809, il mit le comble à sa gloire, lorsque, à la bataille d'Essling, il protégea le passage du Danube par l'armée française. Il s'empara ensuite du village de Gross-Aspern qui fut pris, perdu et repris quatorze fois dans la même journée. Enfin, à Wagram, blessé d'un coup de feu, il dut commander ses troupes en voiture, La victoire reste incertaine. Les Autrichiens opposent à nos soldats une ténacité héroïque. La calèche du maréchal roule sur les balles ; les chevaux se cabrent et s'embarrassent dans les boulets qui jonchent le sol. Malgré ses
souffrances, Masséna se fait mettre en selle pour diriger la cavalerie. La terre tremble ; la chaleur est intense. Il y eut des charges furieuses des cuirassiers de Nansouty, contre les grenadiers hongrois. Partout la lutte est poursuivie avec une rage éperdue. Tout à coup, par une inspiration soudaine, comme il lui en arrivait au milieu du fracas le plus effroyable des canons, Masséna opère un changement de front, reprend l'offensive et fait enlever Wagram à la baïonnette. Les Autrichiens reculent et abandonnent enfin le combat. Napoléon récompense cette géniale inspiration par le titre de prince d'Essling et y ajouta, en dotation, le magnifique château de Thouars.
En 1810, l'illustre capitaine devait chasser les Anglais du Portugal et les forcer à se rembarquer. Mais, des rivalités d'ambition divisaient les lieutenants de Napoléon. Soult refusa ses canons à Masséna ; Ney ne se rendit point à son appel, empêchant ainsi son frère d'armes de forcer la ligne du Tage. Découragé, Masséna quitta l'Espagne et revint en France. L'empereur le reçut mal et ne lui confia aucun commandement en 1812 et 1813, si ce n'est celui de la 8 e division militaire, en Provence, afin de résister aux tentatives des Anglais sur les côtes •de France, dans la Méditerranée. Les Bourbons ne le déplacèrent point, et c'est là qu'il était encore, lorsque Napoléon débarqua de l'île d'Elbe. L'empereur lui écrivit: « Prince, arborez, à Toulon, le drapeau d'Essling et suivez-moi. » Cet appel ne fut point entendu. Masséna ne releva le drapeau tricolore qu'après la capitulation consentie par le duc d'Angoulême.
Prudent et avisé et puis gardant rancune à l'Empereur de l'avoir privé de ses faveurs après ses démê-
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lés avec Soult et avec Ney, il se retrancha dans son commandement et dans une retraite silencieuse qu'il ne rompit qu'après la deuxième Restauration, pour refuser de siéger au procès du maréchal Ney, se récusant comme juge, à cause des dissentiments qu'il avait eus avec lui, en Portugal. Il mourut deux ans après, le 4 avril 1817, épuisé par ses intempérances amoureuses et profondément atteint par le malheur dont il voyait la France accablée.
Ses contemporains ont blâmé son avidité et son avarice, ses dilapidations et ses aventures galantes, se faisant suivre partout d'une maîtresse qu'il se choisissait parmi les plus jolies femmes, dans lesvilles conquises. Jaloux, d'ailleurs, comme un condottiere du xiv e siècle, comme le sont les Italiens, auxquels il ressemblait plus qu'aux Français, s'il s'apercevait d'une prédilection de sa maîtresse pour un de ses aides de camp, le malheureux était condamné d'avance. Masséna s'arrangeait pour lui donner une mission dont il était certain qu'il ne reviendrait pas.
Son portrait est celui d'un homme où se décèlent dans leregardfixeetpénétrantjdansla bouche étroite et serrée, une grande finesse et une discrétion réfléchie. Ce nez est mince, avec des narines que Ton sent très mobiles. Le menton est court, divisé par une fossette prof onde. Cette physionomie, qui éveille la curiosité, n'attire point la confiance. Le visage est intéressant, mais il est un de ceux devant lesquelson s'observe, que l'on admire sans se donner. Masséna, dit la duchesse d'Abrantès, avait beaucoup d'esprit naturel, et, quoique sans instruction, il savait causer et peindre, avec éloquence, les événements qu'il avait subis. Elle parle de lui, d'autant mieux, qu'à Valladolid, où elle avait suivi son mari,.
elle habitait le même palais que le maréchal et le voyait tous les soirs. Au résumé, s'il n'eût pas compromis son nom dans une multitude de petites affaires d'argent, Masséna aurait laissé la gloire militaire la plus enviable de toutes celles qui ont illustré les lieutenants de l'Empereur.
Augereau (1757-1816).
Augereau n'a point la physionomie d'un soldat. On pourrait croire, à le juger sur sa figure, qu'il fut un loustic de café, narquois et insolent. Il a le regard oblique, le nez recourbé, la bouche dédaigneuse, un énorme menton charnu. L'expression est vulgaire, inquiète, et accuse bien la vie aventureuse qu'il mena en sa jeunesse et les audacieuses exactions qu'il exerça, lorsqu'il fut général. Le « fourgon d' Augereau » était aussi redouté que son action à la guerre et il étalait sa richesse, sans honte, toujours couvert de bijoux, ne discernant point que son faste était la démonstration la plus évidente de ses voleries.
L'éducation lui avait manqué. Il était né au faubourg Saint-Marceau, à Paris, en 1757, d'un pauvre maçon et d'une marchande de légumes. Dès qu'il eut Fâge d'un engagement, il s'enrôla dans le régiment de Bourgogne-cavalerie. Il y resta deux ans et s'enfuit, emmenant en Suisse les chevaux de son capitaine, pour les vendre. Cependant, revenu à Paris, sa haute stature le fit remarquer des agents du recrutement pour les carabiniers ; il fut pré-
sente au colonel, marquis de Poyanne, très fier de la belle prestance de ses hommes, et le colonel le retînt dans son régiment. Une deuxième fois, il déserta et parcourut, pour vivre, en soldat, tous les pays d'Europe. A la fin, il s'établit à Naples, comme maître d'escrime et il y resta jusqu'à la Révolution 4 . En France, et malgré son âge, trente-quatre ans, en 1791, il se fit admettre au milieu des volontaires que Ton organisait en bataillons dans tous les départements. Nommé adjudant-major, il se trouva bientôt devant l'ennemi, à l'armée des Pyrénées, sous les ordres de Dugommier. En 1793, il est capitaine de hussards, et ses gestes sont si héroïques, son instinct de la guerre en Espagne se révèle d'une façon si brillante, qu'en un an, il arrive au grade de général de division.
La paix est conclue avec l'Espagne. Il est dirigé sur l'Italie avec ses soldats. C'est là que Bonaparte le trouva ; et discernant, tout de -suite, sa valeur comme général, il se sert de lui, comme de Masséna, comme de la Harpe, comme de Joubert. Augereau force les gorges de Millesimo, et partout, dans toutes ses «attaques, il en revient triomphant. Le nombre des ennemis, les volées de mitraille, ne l'épouvantent jamais. A Lodi, s'emparant d'un drapeau, il l'élève au-dessus de sa tête, et traverse le pont défendu par des pièces de canon qui le balayent de boulets, en ouragan. Les premiers rangs du bataillon aussitôt le suivent et culbutent, de l'autre côté
i. Augereau avait retrouvé, à Naples, un ancien carabinier, devenu valet de chambre du baron de Talleyrand, ambassadeur de France. Il y donnait des leçons d'escrime à ses fils et mangeait fréquemment à l'office. L'ambassadeur lui rendit encore quelques services, et l'on sait que dans sa haute fortune, Augereau n'avait point oublié cette généreuse protection. Il en parlait toujours avec beaucoup d'intérêt, et il fit dans toutes les occasions ce qui dépendait de lui, pour témoigner sa reconnaissance au baron de Talleyrand et à sa famille. » Biographie universelle.
du pont, les Autrichiens stupéfaits de tant d'audace et de tant de courage.
Quelques jours après, il s'empare des hauteurs de Castiglione où il se défend durant deux jours. Il entre à Bologne, passe l'Adige, arrive à Roveredo, après avoir fait prisonnier le Cardinal-légat, tandis que Masséna « s'avance de Villa-Nova et cerne 20.000 hommes commandés par Wurmser, qui ne lui échappe qu'en battant en retraite, le long de TAdige, jusqu'à Mantoue. »
A Arcole, durant trois jours, avec Masséna, il soutient l'un des combats les plus opiniâtres de cette immortelle campagne. Impatient de vaincre, Augereau renouvelle le trait héroïque de Lodi, et un drapeau en mains, il traverse le pont sous la canonnade ininterrompue des batteries autrichiennes. Bonaparte imite ce beau mouvement, et les grenadiers enthousiasmés traversent le pont à leur suite, et dispersent les troupes ennemies qui abandonnent le terrain du combat. Le gouvernement, à la nouvelle de ces victoires, qui forcent l'admiration publique, décrète « que les drapeaux républicains portés à la bataille d'Arcole par les généraux Bonaparte et Augereau leur seront donnés à titre de récompense par la nation. » Mantoue tombe alors en notre pouvoir. Cinq cents bouches à feu et soixante drapeaux deviennent les trophées de gloire de l'armée ; et Augereau est envoyé à Paris, présenter au Directoire tous ces drapeaux, témoignage de la valeur de la jeune armée. Bonaparte écrivait à la date du 18 février 1797 :
« Le général Augereau est parti, citoyens directeurs, avec soixante drapeaux provenant de la garnison de Mantoue. Vous verrez, dans ce brave général, auquel la République doit des services aussi
marquants, un citoyen extrêmement zélé pour le maintien de notre gouvernement et de notre constitution. Je ne vous remettrai pas sous les yeux tout ce qu'il a fait dans cette campagne ; il n'est presque pas une affaire où lui et sa brave division n'aient contribué à la victoire. »
A Paris, l'accueil empressé du Directoire, les louanges des grands corps de l'État, l'admiration de la foule enivrèrent Augereau qui devint le jouet des intrigants. On avait besoin d'un général pour un coup d'État, afin de se débarrasser des personnages équivoques que le gouvernement redoutait, Augereau est choisi. Il force l'enceinte du corps législatif avec quelques soldats, va droit au colonel Ramel, lui arrache ses épaulettes et ordonne son arrestation, de même que celle de Pichegru, de Willot et autres personnages, victimes de ce complot de fructidor. Il avait cru, dans son outrecuidance, que cette action malhonnête serait suivie de sa nomination au Directoire. Mais les Directeurs n'eurent garde de l'introduire parmi eux et ils s'empressèrent de l'éloigner, en lui donnant la place de Hoche à l'armée de Sambre-et-Meuse. Hoche venait de mourir.
Augereau, en cédant aux intrigants, s'était bercé de l'espoir de renverser un gouvernement si peu uni et si attaqué. Espoir éphémère. Il comprit bientôt qu'il avait laissé, en Italie, un général dont il lui serait difficile de triompher. Bonaparte l'effraya. Il n'osa rien entreprendre. Mais depuis ce jour une rancune invétérée se fixa, en son esprit déçu, contre le chef dont le génie était un obstacle à son ambition. Il le démontra plus tard, aux jours d'épreuve, et il abandonna son bienfaiteur, dût la patrie en souffrir.
Devenu premier Consul, Bonaparte lui confia le
«commandement de la Hollande. Puis empereur, il le comprit, au nombre des premiers maréchaux qu'il créa. Dans la guerre d'Allemagne, Augereau fut mis à la tête d'un corps d'armée. A la bataille d'Iéna (14 octobre 1806) il déploya de si grands talents, que Napoléon à la revue qui suivit cette victoire, s'approcha de son lieutenant et lui dit à voix haute : « Votre corps d'armée seul est plus fort que tout ce qui reste au roi de Prusse. » A Eylau, quoique miné par une fièvre intense, il voulut combattre quand même. Il se fit lier sur son •cheval, afin de diriger ses troupes. Et telle fut son ardeur durant la bataille que, le bras traversé •d'une balle, il ne s'en aperçut qu'à la fin de cette journée. Mais le corps qu'il commandait avait été détruit presque en entier, et il rentra en France pour s'y rétablir de ses blessures.
En 1809, Napoléon se servit de lui en Espagne ; «en 1812 et en 1813, également dans la guerre contre la Russie. Toutefois, son audace, sa bravoure, -son instinct militaire n'étaient plus ceux de ses jeunes années. Leipsick fut la dernière journée où il lutta vaillamment. Après la bataille de Hanau {31 octobre 1813) il reçut le commandement de la 6* et de la 7* division militaire à Lyon ; et alors que les armées alliées envahissaient la France, au lieu de se porter à leur rencontre, il s'immobilisa dans son commandement et se retira même à Valence. Sa rancune persistante contre Napoléon l'emportait sur la sauvegarde de la patrie. Les Bourbons trouvèrent donc en lui un serviteur empressé. Il laissa percer son esprit étroit et la petitesse de son âme dans une rencontre avec Napoléon r&e dirigeant sur l'île d'Elbe. Napoléon avait fait ^arrêter sa voiture, et il était descendu pour embras-
sep son ancien lieutenant- Loin de montrer un& effusion affectueuse, Augereau se répandit en reproches amers contre son mattre. L'entrevue trèscourte fut agressive *. Au retour de l'empereur de l'île d'Elbe, ce triste personnage espéra que Napoléon oublierait cette blessure faite à son cœur. Il adressa aux troupes qu'il commandait en Normandie une proclamation emphatique à la louange du grand homme. Napoléon ne lui répondit point et se passa de ses services. A la deuxième Restauraration, Augereau se condamna lui-même à la retraite en son château de la Houssaye et il y mourut en juin 1816, d'une hydropisie de poitrine \
i. Voici ce qui se rapporte à cette entrevue, tiré du récit fait de ce voyage r par le comte de Waldebourg, commissaire prussien.
« Le 24, vers midi, nous rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L'Empereur et le Maréchal descendirent de voiture ; Napoléon ôta son. chapeau et tendit les bras à Augereau qui l'embrassa, mais sans le saluer. « Où vas-tu comme ça, lui dit l'Empereur, en le prenant par le bras ; tu vas à la cour ? Augereau répondit que, pour le moment, il allait à Lyon. Ils marchèrent près d'un quart d'heure ensemble, en suivant la route de Valence. L'Empereur fit au Maréchal des reproches sur sa conduite envers lui et lui dit : Ta proclamation est bien bête ; pourquoi des injures contre moi ? Il fallait simplement dire : « Le vœu de la nation s'étant prononcé en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'armée est de s'y conformer. Vive le roi t vive Louis XVIII ! » Augereau alors se mjt à tutoyer Bonaparte et lui fit, à son tour, d'amers reproches sur son insatiable ambition, à laquelle il avait tout sacrifié, même le bonheur de la France entière. Ce discours fatiguant l'Empereur, il se tourna avec brusquerie du côté du maréchal, l'embrassa,, lui ôta encore son chapeau et se jeta dans sa voiture. Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette de dessus sa tête, et seulement, lorsque l'Empereur fut monté dans sa voiture, il lui fit un geste méprisant de la main, en lui disant adieu. »
2. Marbot, en ses mémoires (t. I, p. 180), a fait son éloge. « On s'est complu, dit-il, à le représenter comme une espèce de sacripant, dur, tapageur, et méchant. C'est une erreur. Car, bien que sa jeunesse eût été fort orageuse et qu'il soit tombé dans plusieurs erreurs politiques, il était bon», poli, affectueux, et je déclare que des cinq maréchaux auprès desquels j'ai ervi c'était incontestablement celui qui allégeait le plus les maux de lai guerre, qui était le plus favorable aux populations et traitait le mieux ses officiers avec lesquels il vivait comme un père, au milieu de ses enfants. » Marbot conte sur lui une anecdote très curieuse : Il eut un jour un duel avecun bretteur fieffé, un gendarme qui n'avait jamais laissé vivant un de ses adversaires. Pendant le trajet pour aller sur le terrain, le féroce gendarme voulant railler celui dont il comptait faire sa victime demanda à Augereau. <Tun ton goguenard : « Voulez-vous être enterré à la ville ou à la campagne ? »•
PORTRAITS MILITAIRES l5&
Malgré tout, Bonaparte, à Sainte-Hélène, s'est montré juste envers lui. « Il était incapable de se conduire, disait-il ; il n'avait point d'instruction, peu d'étendue dans l'esprit, peu d'éducation. Mais il maintenait Tordre et la discipline parmi ses soldats. Il en était aimé. Ses attaques étaient régulières et faites avec ordre ; il divisait bien ses colonnes, plaçait bien ses réserves, se battait avec intrépidité. Mais tout cela ne durait qu'un jour* Vainqueur ou vaincu, il était le plus souvent découragé le soir, soit que cela tint à la nature de son caractère, ou au peu de calcul et de pénétration de son esprit. Ses opinions politiques l'attachaient aa parti des Babouvistes, à celui des anarchistes, les plus prononcés. Il était entouré d'un bon nombre, d'entre eux.» Ce qui ne l'empêcha pas d'accepter de Napoléon le titre de duc de Gastiglione et d'épouser M lu de Chavanne, qu'il rendit heureuse et à qui, en mourant, il légua toute sa fortune, alors considérable. Le produit de son fourgon ! Sa veuve se remaria dans la suite au comte de Sainte- Aldegonde \
— Augereau répondit : « Je préfère la campagne. J'ai toujours aimé le grand, air. » — « Eh bien ! répond le gendarme en s'adressant à son témoin, tu le feras enterrer à côté des deux que j'ai expédiés hier et avant- hier. » — C'était peu encourageant et tout autre qu' Augereau aurait pu être ému ; il ne le fut pas, mais résolu à défendre chèrement sa vie et il joua, comme on dit, serré et si bien, que son adversaire furieux de ne pouvoir le toucher, s'emporta et fit de faux mouvements dont Augereau toujours calme profita pourlui passer une épée au travers du corps, en lui disant : « Vous serez enterré a la campagne. »
1. Marhont, en ses mémoires, a écrit sur Augereau (t. I, p. 148) — « Sa vie avait été celle d'un aventurier, mauvais sujet. Soldat en France et déserteur; soldat en Autriche, en Espagne, en Portugal, et déserteur de ses services ; soldat à Naples et ensuite maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu et cependant se rappelant assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels, bon camarade et" serviable... Il aimait l'argent mais fort généreux, il avait autant de plaisir à le donner qu'à le prendre. Malgré son origine, il était magnifique dans sesmanières... »
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Brune (1763-1815).
Le père de Brune était uu avocat de Brives-la- {îaillarde ; il destinait son fils au barreau, et ce fut à Paris qu'il l'envoya compléter ses études de droit. L'étudiant avait des goûts littéraires ; il lisait beaucoup et écrivait. Afin de pouvoir séjourner plus longtemps à Paris, il entra, comme prote, dans une imprimerie. Mais la Révolution le conquit tout de suite ; il en adopta les principes avec ferveur. Décidé à servir la France, à défendre ses frontières envahies, il s'enrôla dans le bataillon des volontaires de Seine -et-Oise que commandait le général Lapoype.
En 1791, il fut nommé adjudant-major de ce bataillon. En 1792, à l'ouverture de la première campagne, au Nord-Est de la France, il se trouvait avec l'armée en face de l'ennemi, et sa bravoure lui valut le grade de général de brigade. Né en 1763, il avait alors vingt-neuf ans.
Durant son séjour à Paris, il s'était lié d'amitié avec Danton ; il se donna au grand tribun, corps et âme. Cependant, lorsque Danton fut mis en arrestation par Robespierre, Brune ne bougea pas, ne chercha point à délivrer son ami. Au contraire, Robespierre triomphant, Brune vint, chez le menuisier Duplay, courtiser le nouveau maître de la France, poussant l'abnégation, ou plutôt la platitude, jusqu'à éplucher les légumes de la ménagère, M œa Duplay.
A ce moment-là, il est attaché au comité militaire
de la Convention. Plus tard, en vendémiaire, il seconde Bonaparte, chargé de combattre les sections révoltées. Cette échauffourée le met en évidence. Il est désigné, pour accompagner, dans le midi de la France, Fréron, délégué près des populations turbulentes d'Avignon et de Marseille qui n'acceptent pas, sans révolte, ce coup d'État. Une nouvelle mission politique rappelle Brune à Paris. Il faut désarmer les sectaires inféodés à la faction de Babœuf, et en écraser les restes au camp de Grenelle ; et c'est ce qu'il fit.
En 1796, la campagne de Bonaparte commence en Italie. Brune est placé à la tête d'une brigade, dans la division de Masséna. A Saint-Michel, devant Vérone, il se conduit avec une extrême bravoure, s'empare des canons de l'ennemi et lui fait 600 prisonniers. Il a reçu sept balles dans ses habits ; aucune ne l'a blessé. A la bataille de Rivoli, il se distingue encore avec éclat, et, en 1797, il est promu au grade de général de division. Le Directoire lui propose l'ambassade de Naples, il la refuse et accepte de commander l'armée d'Helvétie, où Mengaud, un agent du Directoire, s'occupe de provoquer une zizanie entre tous les cantons, afin de rendre nécessaire une intervention de la France. Le Directoire avait besoin d'argent,pour l'expédition d'Egypte promise à Bonaparte, et les trésors de Berne tentent la cupidité du gouvernement de Paris, toujours aux abois. Dans les premiers jours de mars 1798, Soleure ouvre ses portes au général Brune; Fribourg est emportée d'assaut ; Berne, après un combat de quatorze heures, succombe à son tour.
Le prix de la victoire s'éleva, dit-on à 42 millions de francs, sans compter les déprédations particulières. Le fameux trésor de l'Etat, accumulé
depuis des siècles par les générations qui s'étaient suivies, devint la proie du vainqueur. Quelque temps après, le gouvernement de Paris voulut avoir un inventaire de ces richesses. Brune lui envoya un aperçu approximatif des sommes trouvées au Trésor» Il est à peu près exact , ajoutait-il. Mallet-Dupan, alors sur les lieux, écrivit que Brune s'était approprié toutes les médailles d'or de l'hôtel de ville, vingt-deux carrosses et plus de 300.000 francs en espèces.
Ce qui n'empêcha point le Directoire d'écrire à Brune le 8 mars 1798 :
€ Citoyen général, le Directoire a reçu les lettres par lesquelles vous lui avez rendu compte de vos dernières opérations à Berne, en qualité de général en chef de l'armée d'Helvétie. Il a reconnu le patriotisme, la sagesse et le zèle qui caractérisent tout ce que vous faites, dans Fexercice des fonctions qui vous sont confiées. Le ministre de la guerre est chargé de vous envoyer une armure, au nom du Directoire exécutif ; elle sera pour vous un témoignage de la satisfaction du gouvernement, au sujet des services que vous avez jusqu'à présent rendus à la république, et un gage de ceux que vous continuerez à lui rendre. »
Berthier suivant Bonaparte en Egypte, Brune lui succède en Italie ; et par son habileté, il décide le roi de Sardaigne à remettre à la France la citadelle de Turin.
Cependant les Anglais préparent, en Hollande, une expédition qui doit être décisive, de concert avec les Russes. Le duc d'York devient chef d'une armée de 44.000 hommes, et Brune, envoyé contre lui, n'en a que 20.000 à lui opposer. Néanmoins, il remporte l'éclatante victoire de Berghen;et à Kas-
tricum, il force le duc d'York à la capitulation la plus humiliante. Sheridan peut dire à la Chambre des Communes le 9 février 1800, « qu'au lieu de délivrer la Hollande, comme on s'en était si vivement flatté, l'armée anglaise avait été forcée de capituler pour se sauver. » Bonaparte disait à Sainte- Hélène que « Brune avait été ajuste titre, proclamé le sauveur de la république batave. Les Romains, ajoutait-il, lui eussent décerné les honneurs du triomphe; en sauvant la Hollande, il avait sauvé la France de l'invasion. »
Aux premiers jours du Consulat, le vainqueur de Berghenest nommé conseiller d'Etat par le premier Consul ; ensuite président du comité de la guerre. La Vendée est toujours menaçante, et c'est à Brune que Bonaparte s'adresse, voulant la pacifier par la persuasion et la douceur. Ces faveurs ne semblaient pas justifiées pourtant aux yeux des autres généraux. Mais, en ses Mémoires, Marmont explique cet -engouement, parce que Brune était d'une haute stature et que les hommes de petite taille, comme Bonaparte, se sont toujours laissé prendre à la belle prestance des hommes grands \ D'ailleurs, les qualités de son esprit et son caractère n'auraient pas dû le recommander à l'attention du chef de l'Etat. D'après Marmont, d'après le général Thiébault, Brune était irrésolu, sans conviction arrêtée, toujours de l'avis de celui qui parlait le dernier. Arnault,
1. De Marmont sur Brune (t. II, p. 157). « Il avait beaucoup lu mais il ■avait mal digéré ses lectures, et tous ses souvenirs étaient confus. Sa tête ressemblait à une bibliothèque dont les volumes sont mal rangés. Sans manquer d'esprit et de finesse, il était obscur et embrouillé dans son langage. Tout à fait sans courage et sans caractère. Son cœur était sans méchanceté, on pouvait même le dire bonhomme. Il aimait l'argent, prenait volontiers, mais donnait de même, souvent prodigue dans ses dons. Il n'a presque rien laissé en mourant. La fortune l'a favorisé au delà de toute expression, dans le cours de sa carrière; car, sans talent, sans courage, sans aptitude, et sans instruction militaire, il a attaché son nom à d'assez grands succès.
en ses Souvenirs, ajoute qu'il l'avait connu modeste et de mœurs très simples, mais que ses succès changèrent sa nature. Il se montra bientôt vaniteux, surtout âpre au gain, pillant effrontément partout où il commandait, avec moins de retenue même que Masséna et Augereau. Ses soldats avaient coutume de dire que s'il ne volait pas en plein midi, il savait bien voler à la brune, et Bonaparte à Sainte-Hélène le qualifiait « d'intrépide déprédateur ». Enfin, Thié- ' bault rapporte qu'il ne savait point régler la marche de son armée ; que ses divisions se suivaient sur le même chemin, si bien que la première était arrivée au but, quand la dernière se mettait en mouvement. C'était ce que les soldats appelaient encore: marcher à la brune.
Après Marengo, il remplaça Masséna en Italie, et après le traité de Lunéville, il fut envoyé comme ambassadeur à Constantinople,lell septembre 1803.
Son séjour en Orient fut de courte durée. Ses manières brusques lui avaient aliéné les hauts dignitaires .musulmans, toujours dignes, toujours compassés. Et cependant Napoléon l'avait compris parmi les maréchaux, créés au début de l'Empire. Les détracteurs de Brune disaient alors qu'une béquille eût été préférable, le bâton de maréchal étant trop lourd pour son bras.
En 1806, l'Empereur le nomma gouverneur des villes hanséatiques. Mais, en 1807, dans un traité signé avec le prince royal de Suède, on prétend qu'il ne désigna point l'Empereur d'une façon assez respectueuse. Il tomba en disgrâce et se retira dans son château de Saint- Just, à Mér y-sur-Seine.
Il rentra en faveur aux Cent-Jours. Après Waterloo, malgré son adhésion au gouvernement royal, alors qu'il commandait l'armée du Var, les popu-
latioas suréchauffées du Midi le surprirent à Avignon, lorsqu'il revenait à Paris pour éviter l'effet de leur aveuglement politique, et il périt assassiné de deux coups de pistolet tirés à bout portant, dans I la chambre de l'hôtel où il était descendu. Son
| cadavre traîné dans les rues, fut ensuite jeté dans
| le Rhône, et son corps ne fut enseveli que longtemps
après.
Le visage de Brune était fortement accentué. Il avait le front vaste, le nez proéminent et large, la bouche saillante sur un menton que ne divisait aucune fossette. Un air grave, réfléchi, sévère, dominait en cette physionomie qui était bien celle d'un soldat.
Bessières (1768-1813).
Il n'y eut toujours que la même louange sur le maréchal Bessières, duc d'Istrie ; c'était un honnête homme, bien accueilli des populations dont il eut l'administration durant les guerres de l'Empire, notamment en Castille, diminuant les maux des vaincus par des mesure^ gracieuses, allégeant les charges qui pèsent sur les contrées envahies. Homme généreux, enfin, doué d'une âme compatissante et de la probité la plus scrupuleuse. C'est justement l'impression que donne son portrait ; noble visage, réfléchi, empreint de bonté qui se reflète dans son regard bienveillant et dans un sourire de tendresse ; visage de prêtre même, moins l'expression d'égoïsme et de dureté que possèdent presque tous les ecclésiastiques, livrés à une vie solitaire.
Pourtant Bessières était un rude homme de guerre, «d'une bravoure téméraire, méprisant le danger, l'affrontant sans calcul, parce que c'était son devoir
!" ^t qu'il devait l'exemple à ses soldats, à cette garde
|„ «consulaire, devenue garde impériale, dont il eut
% le commandement le premier.
I; Il naquit dans le Lot, à Preissac, le 6 août 1768,
t Sa famille, de condition obscure, était pauvre, et
& le jeune Bessières débuta dans la vie par le métier
f de perruquier. La Révolution fit de lui un soldat.
| îl s'était engagé dans la garde constitutionnelle de
t Louis XVI, et se battit pour le roi, au 10 août.
I «C'est pourquoi il dut se cacher. Cependant, de tou-
^ tes parts, des volontaires sont organisés en légions.
f : Bessières se fait admettre dans celle des Pyrénées,
h transformée bientôt en 22 e régiment de chasseurs
jj; à cheval, lequel est dirigé sur l'Espagne. Simple
£ : sous-officier, il se fait remarquer par une grande
| bravoure, et la même année il est sous-lieutenant,
f;:. lieutenant, capitaine.
La paix faite avec l'Espagne, sa division est en-
S voyée en Italie où Bonaparte dirige une merveilleuse
£ -campagne contre les troupes allemandes. A Rove-
£ redo, le jeune capitaine avec six chasseurs enlève
^ -quatre pièces de canon aux Autrichiens ; à Primo-
f lano, seul avec son ordonnance, il se précipite sur
£ une batterie et il allait être sabré, lorsque plusieurs
i -de ses chasseurs arrivent à son secours et le déli-
| vrent. Cette intrépidité était si téméraire, que Bona-
£• parte averti s'intéressa vivement au jeune officier.
^ Aux batailles de Rivoli et de la Favorite, Bessières
£ se conduisit avec le même entrain et le même mépris
ïk -de la mort. Il est nommé, alors, chef d'escadron et
|; envoyé à Paris présenter au Directoire les drapeaux
'%' pris à l'ennemi.
Il fut, dès ce jour, le protégé de Bonaparte qui Temmena en Egypte, avec le grade de colonel.
Bessières justifie cette préférence, par de nouveaux traits d'héroïsme devant Saint-Jean-d'Acre, et surtout à Aboukir. Si bien qu'entre eux, les relations se poursuivent indissolubles. Bessières ne quitte plus son général. Il revient en France lorsque Bonaparte revient ; il l'assiste en Brumaire ; et à la deuxième campagne d'Italie, il est à Marengo, chef de la garde consulaire, mêlé à la dernière charge qui décida du sort de cette journée, si fameuse en résultats.
Le 18 juillet suivant, il est nommé général de brigade, avec le commandement de la cavalerie de cette garde consulaire que Bonaparte venait de réorganiser ; en septembre 1802, il reçoit, enfin, les galons de général de division.
Pendant qu'il était colonel, son amitié devint très intime avec Junot ; et la duchesse d'Abrantès, en ses Mémoires, parle de l'ami de son mari avec une émotion affectueuse. Elle loue son large front, ses belles dents, même son regard, quoique ses yeux louchassent faiblement ; elle loue son allure distinguée, et cependant il est plus grand que Lannes qui Tétait beaucoup. Mais elle critique son accent languedocien, et son entêtement à garder sa coiffure démodée, oreilles de chien et queue mince et longue à la prussienne, qui tombait, par derrière la tête, sur le col de l'habit ; elle blâme surtout sa manie de se blanchir de poudre les cheveux, habitude qu'il fut difficile de lui faire perdre. Lorsqu'il était colonel de la garde, Eugène de Beauharnais le secondait en son commandement, et tous les deux, braves, aimant le plaisir, se livraient aux escapades des jeunes gens, avec la plus parfaite insouciance. C'était aussi le
temps de la jeunesse de M m * Junot, qui en parle avec satisfaction ; on le sent, à ses phrases légères, à ses remarques intéressantes et plaisantes.
Aux premiers jours de l'Empire, Bessières est créé maréchal et il suit l'empereur en Allemagne avec la garde. A Austerlitz, il se conduit, comme toujours, avec la plus rare intrépidité. Il est de toutes les batailles. A Eylau, l'empereur ayant adjoint les divisions Milhau, Klein, Grouchy et d'Hautpoul à la cavalerie du maréchal, Bessières exécuta cette terrible charge à la suite de laquelle 20.000 hommes d'infanterie furent culbutés dans des boues glacées, et toute l'artillerie d'un corps d'armée, capturée.
En 1808, le maréchal est en Espagne où il fait preuve encore de la plus grande valeur, aux batailles deBurgos,le 10 novembre, et de Somo-Sierra, le 30 du même mois. Il quitte FEspagne avec l'empereur pour le suivre, de nouveau, en Allemagne, où la guerre a recommencé avec l'Autriche. Il lutte vaillamment à Essling, contre l'archiduc Charles, et à Wagram, où il conduit toute la cavalerie sur les flancs de l'armée autrichienne. Un boulet renverse son cheval. Bessières tombe, au grand désespoir de toute la garde, mais il se relève pour monter sur un autre cheval qu'on lui amène, et l'empereur se trouvant près de lui, en ce moment, lui dit avec émotion : « Bessières, voilà un beau boulet ; il a fait pleurer ma garde. »
Enfin, après une campagne, menée vigoureusement, contre les Anglais débarqués à Walcheren, Bessières reste mattre de Flessingue ; et l'empereur lui décerne le titre de duc d'Istrie.
En 1811, il retourne en Espagne ; il en revient en 1812, ramené par les nouvelles campagnes de
PORFRAITS MILITAIRES 163
l'empereur en Allemagne. En 1813, au début des hostilités en Saxe, la veille de la bataille de Lutzen, le 1 er mai, il est atteint mortellement d'un boulet, pendant qu'il observe la position de l'ennemi, an défilé de Rippach, non loin des lieux où avait péri «Gustave- Adolphe.
Désiré Lacroix, en sa notice sur Bessières, dans la Vie des Maréchaux de Napoléon, a publié une lettre de l'un des aides de camp da maréchal, M. Baudus, narrant les derniers instants de l'illustre capitaine, qui avait, ce jour-là, le pressentiment de sa mort.
« L'Empereur, écrivait M. Baudus, étant monté à cheval, le maréchal le suivit. Son visage était pâle, -et sa physionomie était empreinte d'une telle tristesse que j'en fus frappé. Me rappelant les paroles fatales que m'avait adressées le maréchal, je dis à un camarade : « Si nous nous battons aujourd'hui, je crois que le maréchal sera tué. » L'afiaire s'eùgagea. Le duc d'Elchingen ayant envahi le village de Rippach avec son infanterie, le duc d'Istrie s'empressa de reconnaître le défilé dont l'ennemi venait d'être chassé ; son but était de le faire traverser aux troupes sous ses ordres. En arrivant sur la hauteur, qui domine le village, lorsqu'on en sort par la route de Leipsick, il se trouva en face d'une batterie d'artillerie que Pennemi venait d'établir pour enfiler la grande route. Le premier boulet qui partit de cette batterie, emporta la tête d'un maréchal des logis des chevau-lègers polonais de la garde ; ce isous-officier faisait, depuis plusieurs années, le service d'ordonnance auprès du maréchal Bessières. Cette perte affligea le maréchal, qui s'éloigna au galop. Cependant, après avoir examiné quelques instants la position des Prussiens, il revint, accom-
pagné du capitaine Bourjoly, de son mameluck Mizza et de quelques ordonnances, et dit, en s'apppochant du cadavre : « Je veux qu'on fasse enterrer ce jeune homme ; d'ailleurs, l'Empereur serait mécontent de voir un sous-officier de sa gardetué dans ce lieu ; car si ce poste était repris, la vue de cet uniforme persuaderait à l'ennemi que la garde a donné. » Un boulet lancé par la même batterie vint frapper le maréchal à l'instant où il prononçait ces paroles et l'étendit raide mort.
c Le maréchal remettait sa lunette dans sa poche- Il eut la main gauche qui tenait les rênes entièrement fracassée, le corps traversé et le coude brisé» Sa montre s'arrêta, quoiqu'elle n'eût pas été touchée; elle marque encore l'heure fatale de la mort du maréchal; elle n'a jamais été remontée depuis.*
Dépourvu d'instruction, et néanmoins de beaucoup de bon sens, ses paroles étaient d'autant plus appréciées que Ton connaissait sa grande honnêteté ; il était aimé, enfin, de tous ceux qui l'approchaient, de sa garde surtout, dont il s'occupait sans relâche et sans se lasser.
Gouvion Saint-Gyr (1764-1830).
Ce fut une curieuse destinée que celle du jeune- Laurent Gouvion, né à Toul, en 1764, de parents très obscurs, d'abord employé chez un boucher, puis, attiré vers les arts, élève peintre à Rome à dix-huit ans. Ramené en France, par les événements extraordinaires qui avaient leur répercussion à l'étranger, il s'engagea, en 1792, à vingt-quatre ans, dans un;
bataillon de Paris, et il est général de division, à vingt-six ans, en 1794.
Avec son bataillon, il est envoyé sur le Rhin, où •commande le général de Custine, qui le trouvant, un jour, occupé à dessiner sur un carnet les positions de l'ennemi, lui donne place au corps d'étatmajor. S'il ne réussit point, comme artiste peintre, ni même comme comédien, car il fut acteur pendant quelque temps, il rencontra presque toujours le succès dans ses opérations militaires, ce qui lui valut un avancement rapide. Avec sa division, il repousse l'armée prussienne devant Mayence ; il triomphe à la bataille de Biberach, et presque toujours sur le Rhin, soit avec Hoche, soit avec Jourdan, soit avec Moreau et Pichegru, il n'eut jamais un échec grave à supporter.
Il connut Desaixà ce moment-là, et Fun et l'autre se lièrent d'amitié ; mais leur talent était fort dissemblable. Desaix, général de plaine, savait se servir admirablement de la cavalerie ; Gouvion, général de montagne, manœuvrait beaucoup mieux avec Tinfanterie et l'artillerie. Déjà, il ne s'appelait plus Gouvion tout court ; il avait ajouté au nom de son père, le nom de sa mère,Saint-Cyr,et ces deux noms réunis formaient le sien, un peu par vanité, sans doute, ce qui n'est point étonnant de la part d'un homme qui avait été peintre et comédien.
Après le traité de Campo-Formio, il est envoyé à Rome, à la place de Masséna, dont les exactions criantes ont soulevé l'indignation des troupes, autant que celle de la population. Gouvion Saint-Cyr, honnête homme, apaise toutes les colères par sa modération et ses promesses de justice. C'est pourquoi il ordonne la restitution, à la famille Doria,d'un ostensoir en or, enrichi de diamants, confisqué par les
agents du Directoire. Cette restitution ne fut pas faite; Gouvion Saint-Cyr fut destitué et l'ostensoir conservé pour être expédié à Paris et fournir aux besoins toujours pressants du gouvernement.
Cependant il est rappelé à l'armée de Mayence, puis envoyé avec Joubert en Italie, et il assiste à la bataille de Novi où l'infortuné Joubert fut tué.
Bonaparte, devenu premier Consul, fit un conseiller d'État de Gouvion Saint-Cyr et l'appela au comité de la Guerre. Il le nomma, peu de temps après, ambassadeur en Espagne ; le général y resta jusqu'en 1802. Il ne fut pas élevé à la dignité de maréchal, à la proclamation de l'Empire ; ses titres n'étaient point encore assez éclatants. Mais Napoléon, confiant en son intelligence, le dirigea sur le royaume de Naples avec mission de préparer l'avènement de Joseph Bonaparte.
En 1808, il commande, en Espagne, le 7° corps d'armée qui doit agir en Catalogne. Il y remporte des succès, et cependant Napoléon lui désigne un successeur, le maréchal Augereau, qui se fait attendre pendant plus de trois mois. Gouvion Saint-Cyr lassé abandonne son corps d'armée et quitte l'Espagne. L'empereur est irrité; le général est condamné aux arrêts dans sa propriété ; on lui supprime son traitement. A la naissance du roi de Rome, la punition est levée et l'arriéré du traitement est payé au général.
Gouvion Saint-Cyr, sous les ordres du maréchal Oudinot, fut attaché à la grande armée dirigée contre la Russie, en 1812, et il se distingua à la bataillede Polotsk où il fut blessé, ainsi que le maréchal Oudinot. Celui-ci, plus grièvement atteint, céda lecommandement à Gouvion Saint-Cyr, qui, le lendemain, offrit encore la bataille aux Russes. Il
s'était fait conduire au milieu de ses troupes, en une voiture légère. Elle fut renversée, le général foulé aux pieds des chevaux. Néanmoins, la victoire lui resta, et Napoléon récompensa le vainqueur par la dignité de maréchal.
En 1813, il a sous ses ordres le corps des Saxons et il occupe les environs de Dresde où il bat le général russe Tolstoï. Mais la déroute de Leipsick le force à capituler et il doit se retirer à Carlsbad. Il s'y trouvait encore à l'avènement de Louis XVIII.
Pendant les Cent- Jours, il ne remplit aucune fonction et il n'obtint aucun commandement. Louis XVIII en fit plus tard un ministre de la Marine, puis un ministre de la Guerre, puis un marquis. Un dissentiment avec ses collègues, au sujet du système électoral, le força à la retraite, en 1819. Ce fut, pour lui, la retraite définitive. Il mourut à Hyères, dans le Var, le 17 mars 1830. Il est l'auteur de la loi sur le recrutement, qui fut promulguée le 10 mars 1818.
La physionomie qui domine son portrait est celle d'un homme profondément intelligent et réfléchi. Belle tête, fine, élégante, distinguée, qui n'a rien de martial et sur laquelle on retrouve les traits d'un artiste et même d'un comédien, plutôt que d'un homme de guerre.
Mortier (1768-1835)
C'était une noble figure, celle du maréchal Mortier, un visage très ouvert, annonçant, sur son vaste front, une intelligence réfléchie, et, dans l'exprès-
sion de la bouche, une mâle volonté. Il était né à Cateau-Cambrésis, le 13 février 1768. Son père fut, aux premiers jours de la Révolution, député aux Etats généraux. Le jeune Mortier, cédant aux idées nouvelles, qu'il voyait adoptées en sa famille, s'enrôla parmi les volontaires de son département, et ses camarades le nommèrent tout de suite capitaine.
Ses premières campagnes commencent en 1791.
Il avait vingt-trois ans. Il assiste à la bataille de Jemmapes, à la prise du château de Namur, à celle de Maestricht. A la bataille de Hondschoote, sa valeur détermine ses chefs à lui conférer le grade d'adjudant général. Il combat ensuite à Fleurus ; il assiste, à Neuwied, au passage du Rhin que dirige Marceau ; enfin, en 1796, il obtient le commandement des avant-postes de l'armée de Sambre-et- Meuse, sous les ordres du général Lefebvre. Toutes les actions qu'il accomplit alors, durant trois ans de service dans les armées postées autour du Rhin, décident le général Jourdan à le nommer général de brigade. Mortier refuse et demande, comme une préférence, le commandement du 23 e régiment de cavalerie. Cependant, le 23 février 1799, une nouvelle action d'éclat le désigne pour le grade de général de brigade, et ce fut, en cette qualité, qu'il entra aux avant-postes de l'armée du Danube. îl se conduisit avec tant d'habileté et tant de bravoure, qu'il fut promu au grade de général de division, au mois de septembre de cette même année.
Il est alors dirigé sur THelvétie où il combine ses mouvements avec ceux de Masséna, et l'on trouve son nom dans toutes les affaires qui précédèrent ou suivirent la prise de Zurich.
Après la rupture du traité d'Amiens, le premier
consul l'envoya au Hanovre dont il voulait s'emparer. Mortier passe le Wall avec 14.000 hommes ; les troupes hanovriennes sont vaincues et le feldmaréchal Walmoden forcé de signer la convention •de Suhlingen le 3 juin 1803, qui dépouille l'Electeur de ses États héréditaires. Or, l'Electeur n'était autre que le roi d'Angleterre. Rentré en France, Mortier obtint de Bonaparte un commandement dans la garde consulaire, avec l'attribution spéciale de l'artillerie.
En 1804, il est élevé par l'empereur à la dignité de maréchal ; en 1805, placé à la tête de l'un des corps d'armée combattant l'Allemagne. En 1806, il s'empare de Cassel et de Hambourg ; en 1807, il défait les Suédois à Ancklam, et à la bataille de Friedland il se distingue par sa bravoure.
En 1808, Napoléon lui décerne le titre de duc de Trévise, avec une dotation de 100.000 francs à prendre sur les domaines de l'Electeur déchu ; il le fait partir ensuite pour l'Espagne où Mortier assiège Saragosse, bat les Espagnols à Ocana avec 30.000 Français, contre 50.000 Espagnols.
En 1812, dans la campagne contre la Russie, il commande la jeune garde impériale, et ce fut à lui qu'échut la terrible mission de faire sauter le Kremlin, au moment de la retraite des Français, de Moscou. Puis, avec le maréchal Ney, il s'efforce de rallier les débris de la grande armée, si confiante à son départ et revenant si misérablement sur ses pas.
En 1813, dans la jeune garde réorganisée, il lutte avec l'énergie du désespoir, à Lutzen, à Bautzen, à Dresde, à Wochau, à Leipsick, à Hanau. En 1814, tandis que l'empereur, acculé à ses dernières ressources, se prodigue, avec la fougue de ses jeunes années, contre l'ennemi qui le presse sur le terri-
toire même de la France, Mortier est chargé de contenir les efforts des armées étrangères dans la plaine Saint-Denis. Il ne cessa de combattre qu'après la capitulation du duc de Raguse.
La Restauration fit de lui un commissaire extraordinaire à Lille ; il s'y trouvait encore au débarquement de l'empereur revenant de l'île d'Elbe. Napoléon l'appela à la nouvelle Chambre des Pairs et lui confia l'inspection des places frontières, depuis Calais jusqu'à Landau. La deuxième Restauration le priva de toutes fonctions, mais, nommé membre du conseil de guerre, chargé de juger le maréchal Ney, il refusa de siéger, se déclarant incompétent. En 1816, il fut élu à la Chambre des députés ; en 1819, enfin, une ordonnance royale lui restitua son titre de membre de la Chambre des Pairs. Le gouvernement de Louis-Philippe l'investit de la haute charge de grand chancelier de la Légion d'honneur ; puis il fut président du conseil des ministres.
Il périt dans l'attentat de Fieschi, foudroyé par l'explosion de la machine infernale, le 29 juillet 1835 l .
1. En ses Mémoires, la duchesse d'Abrantès, écrit (t. III, p. 173) : « Le général Mortier était marié avec une jeune et charmante femme qui m'inspira de la bienveillance et de l'amitié, le premier jour où je la vis. (Elle est, je crois, Alsacienne). Sans être extrêmement jolie et remarquable dans aucune partie de sa tournure, M me Mortier plaisait, et plaisait par une expression de douceur, un ensemble de grâce, qui prévenait à l'instant où l'on était présenté à elle. Bonne mère, aimant son intérieur dont il était très difficile de la faire sortir, elle s'occupait avant tout du bonheur domestique de so n mari et de sa famille. »
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PORTRAITS MILITAIRES 17 î
Grouchy (1766-1847).
Il était difficile de ne point admirer la belle tête du marquis Emmanuel de Grouchy. Il était né à Paris, en octobre 1766 ; issu d'une vieille famille qui datait de l'invasion des Normands. Il avait le haut de la tête carrée, un front vaste, le nez un peu recourbé, la bouche fine, et dans sa physionomie une expression de mélancolie qui le rendait sympathique.
Noble, il fut soldat de bonne heure. A dix-sept ans, il est lieutenant ; à vingt ans, colonel. Réformé en 1787, à vingt et un ans, il quitta le service qu'il ne reprit qu'après la Révolution. D'abord colonel de dragons en 1792, peu de temps après général de brigade, il est dirigé sur le Midi où il prend part, avec ses troupes, à la conquête de la Savoie. En 1793, il lutte en Vendée avec Hoche, sauve Nantes des attaques de Charette et se distingue par son courage, à tous les combats les plus meurtriers.
La guerre dans l'Ouest momentanément ralentie, Hoche prépare son expédition d'Irlande. Grouchy l'accompagne comme chef d'état-major.Le mauvais temps sépare de la flotte la frégate sur laquelle navigue Hoche et elle est poussée vers la mer du Nord. Grouchy devient chef de l'expédition. Il pouvait débarquer. Il hésite; et Chérin qui a pris sa place de chef d'état-major ne réussit point à le décider. Chérin racontait plus tard qu'il avait eu l'envie de jeter Grouchy à la mer, et, le commandement lui appartenant, il se serait empressé d'aborder aux
côtes d'Irlande et d'entamer la campagne projetée. Par l'irrésolution de Grouchy, l'expédition avorta.
Il était brave, cependant, couvert de blessures, -et, durant sa carrière militaire, il assista à un grand nombre de combats. On le retrouve, à la suite de cette entreprise avortée, à la bataille de Mayence, puis en Italie, puis, avec Moreau, à la bataille de Hohenlinden, le 8 décembre 1800, où son action ainsi que celle de Ney furent prépondérantes.
C'est pourquoi, au procès de Moreau, il manifesta ouvertement ses sympathies pour le glorieux accusé, son ancien chef, et cette démonstration courageuse lui retira les faveurs de Bonaparte.
Cependant, lors des campagnes de l'empereur en Allemagne, Grouchy reçoit un commandement. A la tête de ses dragons, en 1806, il entre à Berlin ; à Lubeck, il assiste à la prise de la ville ; en 1807, il ^st à la bataille d'Eylau où ses 4.000 cavaliers sont réduits, après Ja bataille, à 1.200. Grouchy, luimême, sans le secours du jeune La Fayette, son aide de camp, serait tombé aux mains des Russes.
En 1808, gouverneur de Madrid, il réprime avec énergie l'insurrection du 2 mai ; puis, en 1809, il commande, en Italie, une division de dragons, dans l'armée qui doit rejoindre, en Allemagne, celle qui menace Vienne. Après une série de combats glorieux
1. Dans la Biographie de Michaud, il est dit que Grouchy fut chargé par Bonaparte de conduire à Florence le roi d'Etrurie. « On sait, ajoute le biographe, qu'à cette époque, une forte opposition contre le pouvoir toujours envahissant de Bonaparte et ses aspirations déjà prévues à la couronne existait dans l'armée. Grouchy faisait alors partie de cette opposition. Un des confidents de Grouchy raconte même que les principaux généraux qui voyaient cette élévation avec déplaisir se réunissaient chez lui, et parmi eux il cite Ney. Mais l'arrestation et le jugement du général Moreau ne tardèrent pas à faire disparaître ces ferments de conspiration. L'Empire fut proclamé -et Grouchy, moralement compromis par ses relations avec Moreau et les mécontents, ne participa à aucune des grandes faveurs qui furent distribuées aux chefs de l'armée, à propos du couronnement. »
contre l'archiduc Jean, il parvient à faire sa jonction avec l'empereur prêt à livrer la bataille de Wagram. Durant cette grande journée, Grouchy se conduisit vaillamment et Napoléon le nomma, à la place de Marmont, colonel général des chasseurs à cheval..
En 1812, pendant la campagne de Russie, il a sous ses ordres le troisième corps de cavalerie de réserve, et il remporte des succès à Krasnoï, à Smolensk, et de plus grands encore, à la Moskowa. « Le glorieux fait d'armes qui couronna cette journée meurtrière,, dit un de ses historiens, appartient en grande partie au général Grouchy ; ce fut lui, qui, vers sept heures du soir, tourna avec sa cavalerie la grande redoute qui couvrait la droite des Russes. Cette position avait été un moment au pouvoir des Français, le matin ; mais l'ennemi l'avait reprise aussitôt, et on l'avait inutilemement réattaquée pendant toute la journée. Bravant le feu de cette redoute, Grouchy alla fondre sur la ligne des Russes qui s'étendait derrière, parvint à l'enfoncer pendant que le général Caulaincourt, à la tête des cuirassiers, pénétrait dans la redoute et s'en rendait maître. Grouchy qui avait eu son cheval tué sous lui le matin, reçut aloro un biscaïen dans la poitrine ; son fils fut aussi blessé à ses côtés dans cette même attaque et presque au 'même moment. »
Durant la retraite qui suivit cette désastreuse campagne de Russie, il fut mis à la tête du bataillon sacré, composé d'officiers, chargé de la garde de l'empereur. Sa mission accomplie, il demanda le commandement d'un corps d'infanterie ; l'empereur le lui refusa, voulant le maintenir à la tête de la cavalerie. Blessé de ce refus, Grouchy se retira dans ses propriétés, et il fut mis en non-activité, en 1813. Mais, au moment de l'invasion, il écrivit à Tempe-
reur pour obtenir une place dans Parmée, et l'empereur le réintégra dans le commandement de la cavalerie, à la tête de laquelle il se distingua au passage des Vosges, à la bataille de Brienne, à celle de La Rothière. Blessé à Craonne, le 7 mars, il dut abandonner son poste.
Louis XVIII, à la première Restauration, lui enleva le titre de colonel général des chasseurs. Il servit l'empereur à son retour de l'île d'Elbe ; et ses succès contre le duc d'Angoulême, et le souvenir de ses prouesses dans les plaines de la Champagne, portèrent l'empereur à le nommer maréchal. Tout le monde sait, hélas ! qu'à Waterloo, ses hésitations causèrent la perte de la bataille. A la deuxième Restauration, il fut exilé. Il s'embarqua de Guernesey pour les États-Unis, se fixa à Philadelphie, jusqu'à la fin de son exil, qui ne cessa qu'en 1819.
« A son retour en France, la vie de Grouchy, disent les chroniques du temps, s'écoula dans une guerre de polémiques, pour se justifier des reproches qu'on lui adressait sur sa conduite pendant la journée de Waterloo. Son âme ne pouvait supporter là responsabilité que l'opinion publique, ou les préjugés populaires, faisaient peser sur lui, et cette pensée était l'objet presque constante de ses conversations militaires. »
Le gouvernement de Louis XVIII lui avait enlevé son titre de maréchal ; celui de Louis-Philippe le lui rendit. Enfin, une ordonnance de 1832 le rappela parmi les Pairs. Il mourut à Saint-Etienne le 27 mars
Mac-Donald (1765-1840).
En venant demander, après leur chute, l'hospitalité de la France, les Stuarts, sous Louis XIV, amenèrent avec eux quelques familles écossaises qui leur étaient restées fidèles. Un descendant de Tune d'elles, établie à Sedan, naquit le 17 novembre 1765 ; c'était Alexandre Mac-Donald, qui devint maréchal de France et duc de Tarente.
À dix- neuf ans, il obtient un brevet de sous-lieutenant dans le régiment d'infanterie irlandaise de Dillon, au service de la France, et il est adjoint à Tannée de Maillebois, envoyé en Hollande pour soutenir la rébellion des patriotes, contre le Stathouder. En 1792, il fait partie de l'état-major du général Beurnonville; il devient ensuite aide de camp du général Dumouriez,etil gagne ses galons de lieutenantcolonel à Jemmapes. Quelques combats heureux en 1793, à Warwick, Menin, Comines, relèvent au grade de général de brigade. Dumouriez parti, il passe à l'armée de Pichegru où il commande Pavantgarde ; il entre en Hollande, après avoir traversé le Wall avec sa cavalerie, sur la glace du fleuve, et par une charge brillante il parvient à capturer toute la flotte de l'ennemi. Ce beau fait d'armes lui donne le grade de général de division; il avait trente ans. Alors, le Directoire dispose de lui, en l'envoyant commander les troupes républicaines, destinées à protéger le gouvernement consulaire établi à Rome. Mac-Donald eut à faire tête d'abord au général
Mack qui s'avançait contre lui, avec une armée de 80.000 hommes où dominaient les Napolitains.
Mack est battu, laissant à son vainqueur 23 pièces de canon, 900 chevaux, 50 caissons et 2.000 prisonniers. Mack lui-même vient se rendre, les Napolitains s'étant soulevés contre lui. L'armée française fait son entrée dans Rome et le drapeau tricolore est hissé au faîte du château Saint-Ange. Poursuivant sa victoire, le général s'empare de Capoue, mais il est arrêté par l'armée de Suvarow, dans sa marche contre Naples. Pendant trois jours,la bataille se poursuit terrible contre les Russes à la Trébia; les adversaires brûlent 5 millions de cartouches, tirent 70.000 coups de canon. La victoire reste aux Russes. Après cet effort, le rude Moscovite s'écrie: « Encore une victoire comme celle-ci, et nous aurons perdu la péninsule. » La retraite est périlleuse. € Autour de Mac-Donald, a écrit Ségur, les courages s'étonnent. Mais lui, calme et serein, les relève. — Pour des gens de cœur, dit-il, rien n'est impossible. » Alors, se retournant, il arrête encore l'agression des Russes, protège le passage de ses débris, et au delà, rencontrant les Autrichiens sur une étroite chaussée, seule voie du salut qui lui reste, il crie à ceux des siens dont il vient prendre la tête de lui faire place. En ce moment, une décharge de mitraille renverse la moitié du rang qu'il voulait commander, et ceux qui sont restés debout, montrant la brèche, lui répondent héroïquement : « Pas- ' sez, général ; voilà de la place ! » Ce fut par cette trouée sanglante qu'il s'élança, qu'il entraîna sa colonne et consomma, jusqu'à la rivière de Gênes, la plus glorieuse des retraites l .
1. Thiébault, qu'il ne faut pas consulter lorsqu'on veut trouver des louanges à l'adresse de ses contemporains, écrit au tome II de ses Mémoires, p. 335 :
Il est blessé ; il remonte en France soigner ses -blessures. Le gouvernement lui donne le commandement de Versailles, et au 18 brumaire, à cette place, il peut seconder le coup de force de Bonaparte à Saint-Cloud.
Après Marengo, le premier Consul le dirige sur la Suisse où il parvient à repousser les Autrichiens, rjusque dans le pays des Grisons. Puis, le traité de paix de Luné ville signé, il est nommé ambassadeur en Danemark et il y reste jusqu'en 1803, au moment où commençait en France le procès de Moreau, de Pichegru et de Georges. Il avait été le lieutenant -de Pichegru, en Hollande, et il lui garda sa sympathie. Bonaparte n'oublia pas cette manifestation contre lui et, pendant cinq ans, il laissa Mac-Donald sans commandement et sans emploi. 11 ne le rappela en activité qu'en 1809, lorsqu'il précipitait ses coups contre l'empire d'Autriche, et le général fut adjoint, en Italie, au prince Eugène, qui venait d'éprouver plusieurs échecs successifs. Dès son arrivée, les échecs se transformèrent en victoires, et le 6 juillet, Taile de l'armée qu'il commandait, put faire sa jonction avec la grande armée sous les murs de Vienne. Mac-Donald, à la bataille de Wagram, déploya avec ses troupes une si grande bravoure, que Je centre des Autrichiens, quoique protégé par deux cents canons, fut enfoncé, et que Napoléon satisfait nomma son lieutenant maréchal de France sur le ehamp de bataille, en lui disant : « A présent, c'est
«.'Je ne sais plus si c'est à cette occasion (sa campagne contre le roi de Naples) ou bien quelques jours plus tard, que le général Mac-Donald, le futur défenseur des émigrés, le fidèle lieutenant de Monsieur et du duc de Berry publia un ordre du jour commençant par ces mots : « Soldats, encore un roi parjure à détrôner. » Le général Kellermann, peu de mois avant sa mort, et un soir que je le rencontrai à l'Opéra, me rappela ce fait qui le faisait
•encore rire. Pamphile Lacroix possède cet ordre du jour du républicain
^Mac-Donald. »
entre nous à la vie, à la mort.» Peu de temps après* il lui conféra le titre de duc de Tarente.
En 1810-, le nouveau maréchal se bat en Catalogne, ravitaille Barcelone, se joint à Lerina à Suchet et défait l'armée espagnole à Cervera, à Labisbal et à VaL
En 1812, il fait partie de la grande armée qui marche contre la Russie. Il passe le Niémen à Tilsitt. Mais, dans la suite de la campagne, les alliéssous ses ordres l'abandonnant, ses propres troupes, furent réduites à 9.000 hommes et il se replia sur Kœnigsberg. L'année suivante, à la reprise des hostilités, il se trouva à Lutzen, à Bautzen, à Wachau, à Leipsick. Mis à la tête de l'arrière-garde, il passe l'Elster à la nage et, plus heureux que Poniatowski, il aborde à la rive qui doit le garantir des atteintes, de l'ennemi. Il ne s'épargne pas dans la campagne de France, lutte contre Blticher dont il paralyse les efforts et arrive avec son corps d'armée à Fontainebleau près de l'empereur. Napoléon le désigne aussitôt comme plénipotentiaire près des souverains alliés, avec Ney et Caulaincourt. La défection de Marmont suspendit toutes les négociations. L'empereur abdiqua.
Les Bourbons comblèrent Mac-Donald de faveurs. Et, néanmoins, avec la plus grande loyauté, — cette loyauté que Napoléon attestait à Sainte-Hélène, — il déposa en faveur du général Drouot, dans le procès intenté au fidèle compagnon de l'empereur à l'île d'Elbe. Ségur a laissé de Mac-Donald ce portrait : « Il était de ceux dont les dehors sont d'une âme pure et généreuse la digne et fidèle image. Rien, en lui, ne dissimulait son âme ressortant danstous les traits de sa noble figure. Elle s'annonçait à tous les yeux, dans les habitudes de sa personne-
Sa bienveillance, dans le charme de son accueil ; la vive et trop inquiète tendresse de son cœur pour les siens, dans l'ardeur expressive de ses regards et de ses caresses ; la spirituelle et parfois malicieuse gaieté de son esprit, dans la finesse d'un sourire presque habituel ; et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, l'élévation, la loyauté, la droiture de ses sentiments et son inébranlable et audacieuse valeur, dans sa noble et haute démarche, dans son port de tête remarquablement élevé, dans la fermeté mâle et souvent prête à devenir fière,de son regard franc, calme et assuré. »
Il fut marié trois fois : la première avec une demoiselle Jacob dont il eut deux filles qui épousèrent, Tune le duc de Massa, l'autre le comte de Perregaux; la seconde fois, avec la veuve du général Joubert, demoiselle de Montholon. La fille qui naquit de ce mariage fut mariée au marquis de la Roche-Dragon. La troisième fois, il épousa M"* de Bourgoing, fille de la surintendante de la maison royale de Saint- Denis. Il en eut une fille et un fils, Alexandre,
Il mourut à Courcelles (Loiret) dans sa maison de campagne, le 24 septembre 1840.
Ney (1769-1815)
A Sarrelouis, près de la frontière allemande, naquit en 1769, d'un pauvre tonnelier, Michel Ney, qui devait être prince un jour. Le père avait fait la guerre de Sept Ans, comme hussard, et il se trouvait à Rosbach. Et cependant, il s'opposa autant qu'il
le put aux désirs de son fils, qui voulait être soldat comme lui. Le jeune Michel avait été élevé chez les Pères Augustins. Il n'était point sans instruction, et sa famille le plaça dans une étude de notaire, où pendant quelque temps, il grossoya des actes. Cette occupation le rebutant, il consentit à entrer dans les bureaux des mines d'Appenweiler, comme employé. Il y resta deux ans. A dix-huit ans, le naturel en lui l'emportant, il fut s'engager à Metz dans le régiment de colonel-général hussards où il devint sous-officier. Quatre ans après, en 1791, la Révolution ayant ouvert le rang des officiers à tous les soldats, Michel Ney obtint l'épaule tte. Un vieux général, Lamark, puis le général de division, Colaud, l'accueillirent alors, près d'eux, comme aide de camp.
Ses actions de bravoure le placèrent bientôt en évidence. Ses camarades lui décernèrent le nom ^infatigable. Il se distingua sous les ordres de Kléber, à Mayence ; au passage du Rhin avec Jourdan et, généreux autant que brave, il rendit la liberté à de nombreux émigrés tombés aux mains des soldats républicains. Une première fois, il refusa le grade de général de brigade, mais à la prise de Gorcheim, défendue par le général Wartensleban, il déploya une intelligence si ferme, une bravoure si extraordinaire, que Kléber, général en chef, força le jeune officier à accepter ce grade de général de brigade, refusé naguère.
Dans la suite, au combat de Giessen, un accident de cheval, une chute dans un ravin, causa sa capture par les hussards de Blanckestein. Rendu à la liberté par un échange de prisonniers, il occupe, le 3 avril 1800, par un audacieux coup de main, la place de Manheim, et ce fut la raison de son élévation au grade de général de division. Il passe alors
à l'armée du Danube, sous Masséna, et dans tous les combats on signale sa présence et ses succès. Une balle lui traverse une cuisse; un coup de baïonnette lui perce un pied et l'un de ses poignets est brisé. Il dut s'éloigner de sa division jusqu'à sa guérison. Quand il reprend les armes, il est avec Moreau, à l'armée du Rhin, et il partage avec lui la victoire de Hohenlinden (3 décembre 1800).
Bonaparte l'appelle à Paris pour se l'attacher. Il savait, qu'au 18 brumaire, Ney avait été fort tiède à son égard, et qu'à Lefebvre et à Bernadotte il avait confié ses craintes de voir le jeune Consul attenter à la liberté. Bonaparte lui offre un sabre magnifique que portait un pacha, tué à Aboukir; et pour le lier davantage à sa fortune, il prépare son mariage avec M 11 * Auguié, une amie de sa belle-fille, qu'Hortense de Beauharnais avait connue chez M m Campan. Ney possédait une fortune personnelle de 80,000 francs, ses économies d'officier, depuis qu'il était entré dans l'armée. Eminente recommandation près de la famille de la jeune fille, la preuve de son esprit d'ordre et de sa bonne conduite. Joséphine, au surplus, lui avait donné une lettre d'introduction. Elle écrivait à Ney : « Je n'ai point dit tout le bien que je sais et que je pense de vous; je veux laisser à cette estimable famille la satisfaction de reconnaître, elle-même, tous vos avantages, mais je vous réitère, ici, l'assurance de l'intérêt que Bonaparte et moi prenons à ce mariage. » (30 mai 1802.)
La cérémonie accomplie, le premier Consul l'envoie en Suisse, comme ambassadeur, chargé de pacifier ce pays et de lui imposer l'acte de médiation signé à Paris, le 19 février 1803, par les envoyés des Cantons. De retour de cette mission, Ney reçoit le commandement de l'un des camps d'instruction,
organisés contre l'Angleterre, et ce fut à ce moment qu'il fit parvenir à Bonaparte une adresse de ses soldats pour l'engager à accepter le titre d'Empereur.
A la proclamation de l'Empire, le général fut créé maréchal. Dès lors, il ne manque aucune des nombreuses campagnes poursuivies en Europe par l'Empereur. Il bat les ennemis, en 1805, à Gunsburg, à Haslach, à Elchingen, qui deviendra, plus tard, le nom de son duché. En 1807, à Iéna, il achève la défaite des Prussiens, dans cette bataille où il mérite le glorieux surnom de brave des braves. A Magdebourg, il s'empare de la ville, qui possède 800 bouches à feu et une garnison de 16.000 hommes. Il se montre, enfin, au-dessus de tout éloge à Eylau, à Friedland, et c'est de là, qu'en 1808, il part pour l'Espagne.
Wellington et La Romana trouvèrent, en lui un rude adversaire ; à Pombal et à Médina surtout, il força deux fois les masses anglaises à rétrograder. Cependant il quitte l'Espagne et vient se joindre à la grande armée dirigée contre la Russie. C'est dans cette immortelle campagne, le 7 septembre 1812, que fut livrée la bataille de la Moskowa, où il mérita le titre de prince. Il se signala ensuite dans les combats d'arrière-garde, résistant, par son indomptable énergie, aux attaques incessantes des Russes qui le harcelaient. Il put rejoindre l'Empereur avec une troupe de 3.000 hommes, les seuls débris de son corps d'armée. L/année suivante, à Lutzen, à Bautzen, il se montra aussi héroïque; de même dans la campagne de France où sa résistance ne se lassa jamais.
Personne n'ignore qu'il avait juré de ne jamais céder à l'Empereur revenu de l'Ile d'Elbe, mais que les souvenirs de sa vie militaire passée en compa-
gnie du grand homme lui firent oublier ses serments à Louis XVIII ; qu'à la deuxième Restauration il fut proscrit ; qu'il se cacha en Auvergne où il fut découvert et enfermé à la Conciergerie ; que ses compagnons d'armes déclinant leur compétenee pour le juger, il fut traduit devant la Cour des Pairs et condamné à mort le 7 décembre 1815, malgré les éloquentes plaidoiries de ses défenseurs, Dupin et Berryer.
Un de ses historiens, Désiré Lacroix, a raconté ainsi la fin de sa vie :
« A neuf heures du matin, accompagné du curé de Saint-Sulpice, il fut conduit du palais du Luxembourg à l'entrée de la grande allée qui est devant TObservatoire ; arrivé là, il fit ses adieux au digne «uré, en lui remettant une boîte d'or qu'il le pria de faire tenir à la maréchale et tout l'argent qu'il avait sur lui pour être distribué aux pauvres. Puis il s'avança d'un pas ferme et alla se placer à quelques pas du mur d'un jardin, près de la rue d'Enfer, devant le peloton chargé de l'exécution. L'officier commandant lui proposa de se laisser bander les yeux. « Ignorez-vous, reprit-il, que depuis vingt-
< cinq ans, j'ai l'habitude de regarder en face les « balles et les boulets? » Et il s'écria: « Je proteste
< devant Dieu et devant les hommes, contre le juge- « ment qui me condamne. J'en appelle à la patrie « et à la postérité. Vive laFranceMl allait continuer. L'officier chargé de l'exécution ne l'interrompit pas; mais la voix du général commandant couvrit la sienne par cet ordre adressé au peloton : « Apprêtez armes/ » Alors, ôtant son chapeau de la main gauche et frappant de l'autre sur son cœur : « Cama- « rades, reprit le brave des braves, d'une voix écla-
< tante, faites votre devoir, et tirez là! » — « Joue,
feu! » cria la même voix du commandant. Au mêmeinstant, le héros de tant de batailles tombait pour neplus se relever. »
Oudinot (1767-1847).
Le 23 avril 1767, naquit à Bar-sur-Ornain, dansle pays meusain, Nicolas-Charles Oudinot, fils d'un brasseur. Sa jeunesse fut turbulente, indisciplinée^ Il ne rêvait que combats et gloire militaire; et à dixsept ans, il s'enrôla dans le régiment de M édoc-Infanterie, en garnison à Perpignan. Tant que dura la monarchie, le jeune soldat ne put arriver au grades d'officier. Il se fit réformer, rentra dans son pays et, se maria. Il avait vingt-deux ans.
La Révolution vint ranimer ses instincts guerriers. Un bataillon de volontaires s'organisait en son département ; il en fait partie et il y obtient legrade de capitaine. A l'armée de la Moselle, où il a suivi ses camarades, il se distingue dans les combatslivres alors en Lorraine, et, en septembre 1794, il est nommé colonel.
Ses brillants exploits continuent. Il a été blessfr plusieurs fois, et sa bravoure et ses blessures lui ont conquis le grade de général de brigade. Il entreà Trêves. Son cheval s'abat au milieu d'une chargede cavalerie ; il se casse une jambe.
En 1796, il fait le blocus d'Ingolstadt. De nouveau, il est blessé, reçoit une balle dans une cuisse, trois coups de sabre sur un bras et un au cou. Bientôt il reprend sa place au milieu de ses troupes,
quoique ses blessures ne soient point guéries ; et le 25 janvier 1798, après la prise du pont de Manheim, il monte le premier à l'assaut de la ville qui succombe.
Il est envoyé, alors, à l'armée d'Angleterre, puis à l'armée du Danube, que commande Masséna. Avea son chef, il combine son action pour repasser le Rhin et se porter au centre de la Suisse. Il prend Constance que défendaient les Autrichiens et lecorps de Condé, et à la suite de ce beau fait d'armes, le 12 avril 1799, il est nommé général de division. L'ordre lui est donné de rétrograder sur- Zurich. Après Winterthur et Frauenfeld, il rencontre le prince Charles, avec lequel il engage un combat, à la gauche du camp retranché de Zurich. Il est, comme toujours, au premier rang et reçoit uneballe dans la poitrine. Sa blessure l'éloigae encore de l'armée ; à son retour, Masséna le prend avec lui comme chef d'état-major. Du Danube passant en Italie, Masséna lui conserve sa place, et avec lui il s'enferme dans Gênes. Mais, il faut faire connaître st Suchet qui commande dans le Var et couvre Nice les projets du général bloqué par l'ennemi. Oudinot, sur une barque légère, réussit à traverser les lignes de la flotte anglaise qui enserre la ville, voit Suchet,. lui transmet les observations de Masséna, et, usant du même stratagème, revient dans la ville assiégée-
Brune succède à Masséna en Italie. Oudinot est. maintenu au même titre près de Brune, jusqu'au jour où, la paix étant signée à Lunéville, les armées obtiennent enfin quelque répit. Le premier Consul nomme, à ce moment, Oudinot inspecteur général d'infanterie et de cavalerie.
A la proclamation de l'Empire, le général n'est point élevé par l'Empereur à la dignité de maréchal^
réservée à ses lieutenants d'Italie et d'Egypte. Mais il est mis à la tête de bataillons de grenadiers, au nombre de 16.000, que les ennemis, terrifiés par leur audace et leur bravoure, surnommèrent les colonnes infernales. Avec ses grenadiers, il prend une part très active à toutes les campagnes d'Allemagne. Il €st à Ulm, à Elchingen, à Gunsburg, à Wertingen, à Mœlk, à Amstettin. Au passage d'un pont sur le Danube, il y a 180 bouches à feu qui le défendent «t, par-dessous, des mineurs, la mèche allumée, pour le faire sauter au moment opportun. Oudinot s'avance, arrache à l'un des mineurs la mèche incendiaire. Ses grenadiers sont enlevés par tant d'intrépidité. Ils traversent le pont, ne donnent point à ses défenseurs le temps de se reconnaître et les font prisonniers. D'autres combats sont livrés. Oudinot, encore blessé, est forcé de quitter momentanément ses troupes. Mais, le jour d'Austerlitz, il revient et s'adressant au maréchal Duroc qui les commande en son absence : « Mon cher maréchal, lui dit-il, gardez votre place, je combattrai à côté de vous. »
En 1806, à leur tête, il entre à Berlin; avec eux, passe la Vistule, gagne la bataille d'Ostrolenka, à la suite de laquelle l'Empereur lui décerne le titre de comte en le dotant d'un million. A la prise de Dantzig, il est présent, et, le 14 juin 1807, il engage cette terrible bataille de Friedland où, pendant douze heures, il résiste au choc de toute l'armée russe. L'empereur arrive. Il trouve Oudinot couvert de sang. Il le félicite de cette action héroïque et lui adresse ces paroles : « Vous vous êtes surpassé, général ; c'est à moi de finir la journée. » Il est gouverneur d'Erfurth, en 1808, pendant le congrès <les souverains ; à Essling, il a deux chevaux tués
sous lui ; à Wagram, sa valeur est si admirable que Napoléon lui octroie le titre de maréchal.
Eu 1810, après Fabdication du roi Louis, il gouverne la Hollande ; et, à ce moment, il est créé duc de Reggio, avec une dotation de 100,000 francs de rente. La guerre se perpétue. Elle sera dirigée, en 1812, contre la Russie. Durant deux mois, Oudinot gouverne Berlin. Puis, il est appelé en Pologne, combat à Polotsk où il reçoit une nouvelle blessure. Gouvion Saint-Cyr le supplée. Mais lorsque Oudinot apprend les désastres de la retraite, il accourt, rejoint les débris de la Grande Armée, combat encore, reçoit une autre blessure qui l'éloigné des champs de bataille, jusqu'à la reprise des hostilités. On le revit alors à Bautzen, à Gross- Beeren, à Altenburg, à Leipsick où ses divisions font des prodiges d'héroïsme. Dans la campagne de France, il est toujours au milieu de ses troupes, en tous les combats, et il ne dépose les armes qu'après l'abdication de Napoléon.
Durant les Cent-Jours, il ne sortit point de sa retraite. Il demeura dans ses terres, près de sa jeune femme, M lle de Coucy, qu'il avait épousée en secondes noces et qui avait tracé de lui ce portrait, après une soirée, à Bar-le-Duc :
« Dès le premier coup d'œil, il déconcerte toutes les idées que je m'étais faites sur lui. Sa taille souple et mince offrait cette bonne grâce particulière à qui porte habituellement l'uniforme. Sur son teint très pâle se dessinaient de fines moustaches brunes, de la couleur de ses favoris et de ses cheveux. Son front, découvert et orné de beaux .sourcils bien marqués, était vraiment admirable. Son sourire un peu fin, fugitif et rare, était, néanmoins, parfaitement gracieux. Son regard perçant
se fixait peu, et il y avait dans l'ensemble de cette physionomie quelque chose de profond et de rêveur qui préoccupait. »
Il mourut gouverneur des Invalides le 13 septembre 1847, pleuré de tous les vieux soldats qui l'avaient nommé le maréchal aux trente-quatre blessures. Dans la préface, écrite par l'éditeur de ses Mémoires, se trouve cette pensée qui exprime noblement le caractère de cette vie toute dévouée à la patrie : « S'il ne faut pas mesurer le soldat seulement à la chance de sa destinée, mais bien encore à sa passion du sacrifice, Oudinot fut doublement grand, car c'est du sang de ses trente-quatre blessures qu'il a teint son bâton de maréchal. >
Soult (1769-1851).
Un petit notaire de Saint-Amand-la-Bastide, dans le Tarn, avait un fils Nicolas-Jean de Dieu, né le 29 mars 1769, dont il espérait faire son successeur. Mais le jeune homme ne répondait point aux désirs de son père. Les études juridiques, la rédaction des actes étaient antipathiques au jeune Soult, et le père, ne voyant point d'issue honorable pour cette jeunesse désœuvrée, le fit engager, à seize ans, dans le régiment de Royal-Infanterie.
Tant que dura la monarchie, le jeune engagé ne put dépasser le grade de sous-officier. Après la Révolution , en 1790, il fut nommé instructeur d un bataillon du Haut-Rhin, poste qui lui donnait le rang de sous-lieutenant, et à partir de ce jour, sa
carrière militaire se poursuivit d'une façon brillante* En 1792, il est adjudant général ; en 1793, capitaine ; en 1794, colonel, à la tête d'une demibrigade, dans l'armée de Sambre-et-Meuse, sous les ordres du général Lefebvre, qui se l'adjoint bientôt comme chef d'état-major. Sa valeur à la bataille de Stokach, où les soixante-dix mille hommes commandés par l'archiduc Charles ne peuvent triompher de quarante mille Français embusqués dans la forêt, lui fait obtenir le grade de général de division.
A ce moment-là, il est envoyé en Suisse, près de Masséna qui lui assigne la défonse du camp retranché de Zurich. Il sut résister à toutes les attaques de l'ennemi et, de concert avec le général Loison, il parvient à chasser les Autrichiens de toute la rive gauche du Rhin. En 1799, Masséna est appelé en Italie, Soult l'y suit, chargé, avec l'aile droite de l'armée, de protéger le pays de Gênes. L'ennemi est entreprenant, nombreux, bien ravitaillé. Soult n'a que des troupes dénuées de tout, puisqu'il est réduit, après une série de combats, à trois cartouches par homme. Il obtient quelques succès, mais il essuie des revers, et il est forcé de se replier sur Gênes, où il arrive en même temps que l'aile gauche de l'armée commandée par Masséna. Durant le blocus, il soutint par son énergie, par son initiative, par son audace, sa haute réputation de manœuvrier. Blessé d'une balle, le 13 mai 1800, à la bataille de Monte-Cretto, il tombe aux mains des Impériaux, et il n'est délivré qu'après la bataille de Marengo.
Il est alors nommé par le Premier Consul commandant supérieur du Piémont, où sa perspicacité et sa fermeté firent échouer le complot des fameux
Barbets ; ensuite, il est dirigé avec douze mille hommes vers les pays d'Otrante, de Brente et de Brindisi qu'il doit occuper.
A la paix d'Amiens, il est à Paris, mandé par Bonaparte, qui, sur les avis deMasséna, lui attribue l'un des quatre commandements de la garde consulaire \ Et Soult sut si bien s'insinuer dans l'esprit du Premier Consul, si bien capter sa confiance, qu'il est aussitôt mis à la tête de l'un des camps d'instruction réunis, en vue d'une expédition contre l'Angleterre.
Après la proclamation de l'Empire, il fut élevé au rang de maréchal 2 , et il reçut, en outre, un présent de cent mille francs, prélevés sur les fonds de la police, que lui remit le grand juge Régnier. La guerre est déclarée à l'Allemagne en 1805. Soult, avec le IV e corps d'armée, doit manœuvrer, pour arriver sous les murs d'Ulm, en même temps que l'Empereur. Il fut exact au rendez-vous, et le 2 décembre, à Austerlitz, il s'empara du plateau de Pratzen, hérissé d'une artillerie formidable. Il fond, après cela, sur l'armée russe, la coupe en deux, en rejette une partie sur la glace du lac de Monitz, laquelle, brisée à coups de canon, ensevelit sous les eaux les troupes qui s'échappaient. « Maréchal, lui dit l'Empereur en lui tendant les bras, vqus êtes le premier manœuvrier de l'Europe 3 . »
1. Bonaparte, ayant réorganisé sa garde consulaire, lui avait donné quatre colonels généraux. Les premiers choisis furent Bessières, Davout et Mortier. Indécis quant au quatrième, il consulta Masséna qui lui proposa Soult, en ajoutant : « Je vous le donne pour un homme de tête et de cœur, au-dessus des forces duquel je ne connais rien. »
2. M" Soult, que Goldsmith nous dit avoir été la fille d'un porte-balle de Suhlingen, devint l'un des ornements de la nouvelle cour. Napoléon, dit le biographe dans Michaud, avait pour elle une estime profonde, car nous lisons au bas d'une lettre écrite par lui au maréchal qui lui annonçait l'heureux accouchement de sa femme : « Je désire que votre fille ressemble à sa mère. »
3. Au chapitre vm de son Mémorial, Las Cases dit que Napoléon faisait de
En 1806, il poursuit en Prusse ses habiles manœuvres. Le lendemain delà bataille d'Iéna, le 15 octobre 1806, il joint le maréchal Kalkreuth, met en déroute le corps d'armée prussien, harcèle le roi de Prusse qui fuit, bloque Magdebourg, coopère à la prise de Lubeck et à la capitulation de Blucher, & Schvartau ; et pendant que l'Empereur livre la bataille d'Eylau, le 8 février 1807, il maintient en respect le corps d'armée de Bennigsen ; enfin, le 16 juin, il s'empare de Kœnigsberg. Toutes ces actions brillantes et heureuses poussèrent Napoléon à lui décerner le titre de duc de Dalmatie.
Ce fut avec dépit que Soult agréa cette nouvelle faveur. Il désirait le titre de duc d'Austerlitz, puisque d'autres maréchaux avaient obtenu, pour leur titre de duc, le rappel de leur plus belle victoire : ainsi Montebello, Rivoli, Gastiglione, Valmy. Le titre de Dalmatie le mettait au rang des ducs inférieurs, ceux d'Istrie, de Vicence, de Bassano, de Bénévent, dont les noms ne rappelaient aucun fait éclatant. Néanmoins, la dotation qui accompagnait ce titre était si belle que Soult fut content tout de même.
En 1808, l'Empereur l'envoie en Espagne. Il bat, Sous les murs de la Corogne,le général anglais John More, qui est tué. Il entre en Portugal, le 4 mars 1809, gagne la bataille d'Oporto, et l'Empereur le nomme major général des armées françaises en
Soult, le premier général du monde. Kléber, ajoutait-il, était sans doute un grand général. Dans Soult, ce n'est pas précisément la partie la plus forte. Il est bien plus encore un excellent ordonnateur, un bon ministre de la Guerre. Napoléon disait aussi à Montholon : « Soult et Talleyrand ont entre eux l'affinité de la même passion. Il leur faut de l'argent et toujours de l'argent. Cependant Talleyrand l'emporte sur Soult, car du moins Soult n'a acquis ses immenses richesses qu'aux dépens de l'ennemi. «
Espagne. La victoire d'Ocana suit de près sa nomination, victoire remportée par 30.000 soldats sur *60.000 Espagnols qui abandonnent à Soult 50 canons, 30 drapeaux et 20.000 prisonniers. Au commencement de 1810, il soumet Séville, pénètre en Estramadure, prend Olivcnça, le 22 janvier 1811, -et débusque Wellington de Badajoz. Mais les contingents prélevés sur les armées d'Espagne par Napoléon les ont tellement affaiblies que Soult est forcé de quitter l'Andalousie et de passer le Tage, le 30 octobre 1812.
Au mois de mai 1813, l'Empereur a besoin de lui en Allemagne pour succéder à Bessières, tué à Rippach. Mais les affaires d'Espagne empirent tous les jours ; les frontières des Pyrénées sont menacées. L'armée du Midi a été désorganisée et réduite presque à néant par la désastreuse journée de Vittoria {21 juin 1813). Soult part d'Allejnagne pour retouiv ner en Espagne, refaire cette armée composée de débris. En quelques semaines il en vient à bout et livre alors à l'armée anglo-espagnole les combats d'Orthez, d'Aire, de Vic-de-Bigorre, de Tarbes, et enfin, le 10 avril 1814, contre Wellington, la bataille de Toulouse qui aurait pu avoir de beaux résultats sans les désastres du Nord.
Les Bourbons firent de Soult un ministre de la Guerre, place qu'il occupait lorsque l'Empereur débarqua de l'île d'Elbe, à Cannes. A ce momentlà, le ministre publia un ordre du jour à l'armée, dans lequel Napoléon était traité d'aventurier qui venait reprendre un pouvoir usurpé. Il écrivait ces mots odieux alors qu'il ne croyait point au succès de l'Empereur; mais lorsque ce succès lui parut définitif, en voyant son ancien maître aux Tuileries, Soult ne refusa point, le 9 mai 1815, le poste de
major général de l'armée, et c'est pourcpiçi il était aux côtés de l'Empereur à Waterloo â .
Cet effondrement de la gloire impériale causa la chute de Soult, chute passagère, car en 1819 il fut rappelé d'exil et rétabli dans tous ses titres par Louis XVIII. Il prit, sous Louis-Philippe, une grande |>art au Gouvernement, En 1847, le roi le nomma maréchal général de France, titre qu'avaient seuls porté Turenne, Villars et Maurice de Saxe. Cette vie, traversée seulement de quelques jours d'adversité, s'acheva le 26 novembre 1851, au château de Saint-Àmand, où il mourut f .
1. Nommé major général, Soult fit ses conditions, dit Michaud. Il résulte dHin rapport du prince d'Eckmul à l'Empereur, en date du 19 mai 1815, que le maréchal demandait 80.000 francs pour achat de 60 chevaux et des fourgons indispensables pour son service personnel, plus 20,000 francs pour avances de frais de poste, de courriers, d'officiers en mission, plus 3,650 francs par mois pour ses bureaux. On le voit, Soult ne perdait jamais de vue les questions pécuniaires.
2. De Loménie, en sa Galerie des contemporains, a été pour Soult beaucoup trop bienveillant, lorsqu'il écrit : « Au débarquement de l'île d'Elbe, Soult publia son fameux ordre du jour du 8 mars 1815 contre l'aventurier qui vient reprendre un pouvoir usurpé, et cependant Louis XVIII, se défiant du
maréchal, lui retire son portefeuille. Quelques jours après, les Bourbons partaient pour Gand et Napoléon faisait sa rentrée à Paris. Soult se présente à lui le 25 mars. On ignore ce qui se passa dans cette entrevue, dit un biographe hostile. Napoléon se charge lui-même de nous l'apprendre. « Soult est « innocent de toute trahison, dit-il à Sainte-Hélène. Il m'a même confessé qu'il « avait pris un penchant réel pour le roi. L'autorité dont il jouissait sous « celui-ci, disait-il, si différente de celle de mes ministres était quelque chose « de fort doux et l'avait tout à coup subjugué. » Bientôt l'ennemi reparait sur notre sol. Soult, nommé major général, après avoir publié un nouvel ordre du jour, où Yaventurier est encore le grand homme, marche où l'appelle «on devoir de Français, supérieur à toutes les sympathies de personne .c'està-dire à la frontière, à Waterloo. Là, il se bat en brave. Napoléon, désespéré, voulait se jeter au milieu des baïonnettes ennemies. Soult saisit la bride de ■son cheval et l'entraîne sur la route de Charleroi. »
Sachet (1770-1826).
C'était un homme de figure distinguée, Louise Gabriel Suchet, né à Lyon, en 1770, de parents attachés à l'industrie de la soie. Il fit d'excellentes études, étant d'une intelligence étendue, et ses premières années d'adolescence furent occupées près de son père, qui le destinait à suivre aussi la carrière industrielle. A ce moment-là, sa physionomie ne décelait rien de martial, mais plutôt l'expression d'un rêveur, d'un artiste, le front vaste, le nez: aquilin, sur une bouche aux lèvres bien dessinées, sans être fortes, et un menton fin qui lui allongeait: le visage. À vrai dire, les actes qui Font illustré sont d'un stratège et non d'un sabreur. Il savait tromper ses adversaires, leur tendre des pièges, les attirer en de mauvais pas. Son courage, qui nele cédait à celui d'aucun autre des lieutenants de Napoléon, était froid, calculé, non irraisonné et violent. Et cependant très patriote, lorsque, de tous côtés, la jeunesse des départements s'enrôlait pourcourir aux frontières menacées, Suchet s'engagea dans le 4° bataillon de l'Ardèche, pays qui avait été le berceau de sa famille. Le 20 septembre 1793, il fut nommé chef de bataillon à la 18* demi-brigade, avec laquelle il assista au siège de Toulon. C'est ainsi qu'il fut connu de Bonaparte.
Il appartenait à la division du général La Harpe ; avec elle il prit part à la bataille de Loano, puis, avec Bonaparte, à tous les mémorables combatsde 1796 : Dego, Plaisance, Lodi, Bassano, Arcole,,
dans Pavant-garde de Masséna. Au passage du Tagliamento, au col de Tarvis, sa valeur est si remarquée que Masséna le charge de porter à Bonaparte les drapeaux pris à l'ennemi, et il est nommé général de brigade, le 28 octobre 1797. A la paix de Campo-Formio,il poursuit son action en Suisse; il pénètre dans le pays de Vaud; Fribourg capitule; Berne lui ouvre ses portes, si bien que, le 20 mars 1798, il est envoyé au Directoire présenter 19 drapeaux que ses troupes ont conquis sur l'ennemi.
En 1799, à vingt-neuf ans, il passe à l'armée de Mayence, avec le grade de général de division. Joubert, qui commande en Italie, se l'attache comme chef d'état-major. Il est ensuite chargé de surveiller la reddition du Piémont et la retraite du roi de Sardaigne. Mais il fallait de l'argent pour solder les troupes. Les commissaires civils ne veulent point se dessaisir des sommes qu'ils possèdent, afin de les envoyer à Paris. Suchet exige, avant tout, le paiement de ses soldats. De Paris arrive à Suchet Tordre du Gouvernement de venir s'expliquer. Il le fait avec une grande autorité. Le Gouvernement est forcé de reconnaître les légitimes revendications du général, et il est réintégré dans ses fonctions, à l'armée du Danube, avec Masséna.
On le retrouve peu de temps après en Italie, encore chef d'état-major de Joubert qui a succédé à Schérer. A Novi, il est à ses côtés lorsque l'infortuné général en chef, au début de la bataille, meurt frappé d'une balle 4 . La bataille est perdue. Suchet
1. Dès la pointe du jour a commencé la bataille de Novi, écrit Suchet. L'affaire s'engageait à peine, lorsque le général Joubert s'est précipité, pour animer, de sa présence, une charge à la baïonnette. Il guidait nos soldats à cheval, au milieu des officiers de son état-major, en criant : En avant ! En avant l lorsqu'une balle l'a frappé. Il est tombé, faisant signe de la main et criant encore : Marchez toujours ! Il a survécu à peine un instant. On a continué à se battre jusqu'au soir.
néanmoins réussit à rallier les débris de l'armée. Championnat est désigné à la place de Joubert ; Championnet meurt à Antibes ; Masséna prend alors le commandement de l'armée, et Suchet reste avec lui comme son lieutenant, détaché dans le Var pour couvrir Nice et contenir l'ennemi qui menace nos frontières. Malgré sa bravoure, il dut évacuer Nice, et Masséna s'enfermer dans Gênes, destiné à succomber.
La victoire de Bonaparte à Marengo affranchit définitivement l'Italie de la sujétion des Autrichiens. Il y eut alors six mois d'armistice, après lesquels la guerre se rallume. Suchet commande le centre de l'armée d'Italie, et, au passage du Mincio, il secourt et dégage le général Dupont, puis il fait à Pozzola 4.000 prisonniers sur les troupes du général autrichien Be Regarde. La paix de Lunéville mit un terme à la guerre. Suchet est chargé de l'inspection de l'infanterie dans le Midi et dans l'Ouest de la France, et, en 1803, il reçoit le commandement de la 4* division du camp de Saint-Omer. Avec ces troupes, il fait partie de la Grande Armée qui se dirige sur Vienne. Il se distingue devant Ulm ; il se bat vaillamment à Austerlitz, et l'Empereur, en récompense, lui décerne une rente de 20.000 francs, sur les revenus de l'ordre de la Légion d'honneur, en le nommant « grand aigle ». A Iéna, dans la campagne de Prusse ; à Polotsk, dans celle de Pologne ; à Eylau, il se fait remarquer et il est blessé d'un éclat d'obus. Après Tilsitt, l'Empereur lui confie le soin de délimiter les frontières du grand-duché de Varsovie avec les généraux russes Tolstoï et Wittgenstein. Il est enfin nommé comte de l'Empire.
En 1808 \ commence, en Espagne, la partie la
1. « [Le 13 novembre 1808, Suchet avait été autorisé à se marier avec la
PORTRAÏTS MILITAIRES 197
plus glorieuse de son histoire. C'est lui qui ouvre le siège de Saragosse, qui arrête les Espagnols sur le point de franchir les Pyrénées et qui s'empare de Lérida sur le général 0* Donnell. C'est lui, ensuite, qui force Tortose à capituler, après treize jours de tranchée ouverte ; qui force Tarragone à ouvrir ses portes, après cinquante-six jours de siège. Le résultat de cette victoire est immense : 10.000 prisonniers, parmi lesquels le gouverneur et 5 généraux, 20 drapeaux, 337 bouches à feu, 75.000 fusils et une énorme quantité de poudre, de cartouches et d'approvisionnements de guerre. À la suite de ce triomphe, l'Empereur Félèveà la dignité de maréchal. Il commence aussitôt une nouvelle campagne dans le royaume de Valence, gagne la bataille de Sagonte sur les généraux Blake et O' Donnell et force Valence à se rendre, le 10 janvier 1812. Ce royaume tout entier conquis, Suchet est créé duc d'Albufera, avec la possession de ce domaine situé près du chef-lieu.
Bessîères est tué à Lutzen. Le nouveau maréchal le remplace comme colonel général de la Garde impériale. Mais les événements qui se déroulèrent en France, en 1814, forcent l'Empereur à lui enlever 20,000 hommes de son armée, réduite après ce prélèvement à 10,000, avec lesquels le maréchal se maintient quand même en Espagne. Il y était encore à l'abdication de Napoléon. Son glorieux chef manquant, il fît sa soumission à Louis XVIII.
Aux Cent-Jours, il revint à Napoléon qui le salua par ces paroles: «Maréchal Suchet, vous avez grandi
fille du maire de Marseille, Anthoine de Saint-Joseph. La tante maternelle de sa future épouse était mariée avec Joseph Bonaparte. Cette union, qui fut célébrée à Paris, au Luxembourg, était de nature à être utile à Suchet, s'il n'avait pas eu d'autre titre à la bienveillance de Napoléon. » (Michaud : Biographie universelle.)
depuis que nous ne nous sommes vus. Soyez le bienvenu. Vous apportez la gloire ; vous apportez tout ce que les héros donnent à leurs contemporains sur la terre. Je ne vous parle point de l'avenir, c'est votre propriété. » L'Empereur lui commande aussitôt de se rendre à Lyon pour y former une armée. De nombreux volontaires accourent à son appel.Mais tout manquait. Il ne put armer que 10,000 hommes. Waterloo, d'ailleurs, coupa court à toute entreprise. Son caractère et sa fermeté inspiraient un tel respect aux Autrichiens, qu'ils accordèrent à Lyon une capitulation honorable, et Suchet put ainsi conserver à la patrie un matériel de guerre estimé 10 millions. A cette deuxième Restauration, le Gouvernement le priva de commandement, mais il fut rappelé à la Chambre des Pairs en 1819. Il mourut à son château de Saint-Joseph, près de Marseille, le 3 janvier 1826. Napoléon disait de lui à Sainte- Hélène : « Ce qu'il écrit vaut mieux que ce qu'il dit, et ce qu'il fait vaut mieux que ce qu'il écrit. C'est le contraire de bien d'autres. »
Victor, dit Perrin (1764-1841).
Quel brave officier de fortune dans toute l'acception du mot, que le maréchal Victor, dit Perrin, duc de Bellune,né à La Marche, dans les Vosges, le 7 décembre 1764.11 commença par être tambour, et de 1781, époque de son entrée au service, jusqu'en 1791, il resta simple soldat. A cette date, il prit son congé et se fixa dans la Drôme, à Valence. Et cependant.
•quelques mois après, il s'enrôla dans un bataillon des volontaires de ce département, et il y devint sous-officier en 1792. Sa valeur, ses traits d'audace le mirent en évidence ; au siège de Toulon, il contribua à la prise du fort de YÊguillette, redoute anglaise que l'on appelait le Petit Gibraltar. ïl y reçut une blessure, et les commissaires du Gouvernement, présents aux opérations du siège, Salicetti, fiarras, Fréron, Ricord, le firent nommer général de brigade.
Sa blessure guérie, il est envoyé à l'armée des Pyrénées où il se distingue de nouveau. La paix conclue avec l'Espagne le rend à l'armée d'Italie que •commandait Schérer, et il se fit remarquer à la bataille de Loano. Bonaparte succédant à Schérer, le courage de Victor, sa grande action sur les troupes, ne tardèrent point à faire impression sur le jeune général corse. Victor combat à Cossaria,Dego, Mondovi, Peschiera, puis à Saint-Georges, sous les •ordres de Masséna. Il y reçoit une nouvelle blessure qui l'éloigné de l'armée et l'empêche d'assister aux batailles d'Arcole et de Ronco. Mais le 16 janvier 1797, replacé à la tête de ses troupes, il les mène avec une telle vigueur à la bataille de la Favorite, que Bonaparte, satisfait, le nomme général de division. Il est aussitôt dirigé sur Rome ; il s'empare d'Imola et d'Ancône et il rejoint le général Kilmaine à Vérone. De là, il se porte sur Vicence,sur Trévise et Padoue. Mais le traité de Campo-Formio arrête le cours de ses exploits. Il est alors envoyé à l'armée d'Angleterre, puis il accepte le commandement d'une division à Nantes ; enfin il retourne à l'armée d'Italie et participe à la conquête du Piémont.
Le 2 avril 1800, le premier Consul le place à la tête d'une division de l'armée qu'il appelle celle de
« réserve » avec laquelle il devait, par une marchehardie et le passage des Alpes, porter un coup mortel à la puissance autrichienne en Italie. Victor entre en première ligne à la bataille de Marengo, et pendant quatre heures il soutient, avec une division de Lannes, l'effort de toute Farinée ennemie. La victoire est décidée, à la fin de la journée, en faveur de l'armée française, et l'action vigoureuse de Victor et de Lannes, autant que la charge de Kellermann, ne pouvait être oubliée. Bonaparte, en effet, ne l'oublie pas et décerne un sabre d'honneur à Victor. Le décret portait :
« Les Consuls de la République, voulant donner une preuve toute particulière de la satisfaction du peuple français au général de division Victor, commandant la gauche de l'armée à la bataille de Marengo, lequel s'est conduit, avec autant de bravoure que d'intelligence, arrêtent ce qui suit : Le ministre de la Guerre fera donner au général Victor un sabre sur lequel seront inscrits ces mots : Bataille de Marengo, commandée en personne par le Premier Consul; — donné par le Gouvernement de la République au général Victor. »
Il reçut ensuite, en 1803, le commandement en chef de l'armée de Batavie ; en 1805, il est envoyé comme ministre plénipotentiaire en Danemark *.
En 1806, lors de la rupture avec la Prusse, il quitte Copenhague et vient à la Grande Armée, en qualité de chef d'état-major du V* corps, qui est placé sous la direction de Lannes. Il assiste à la
1. « Divorcé d'une première femme qu'il avait épousée à Valence, il s'était remarié en Hollande en l'an IX, à l'époque où il commandait l'armée de Batavie, avec M 11- Julie Vosch d'Avesont qui fut dame du palais impérial. Il en eut deux fils et une fille, mariée au général Château, tué, en 1814, à Mon? tereau. » (Michaud : Biographie universelle.)
bataille d'Iéna où il est gravement blessé par un biscaïen ; à la bataille de Pultusk, après la guérison de sa blessure, enfin à la grande bataille de Friedland où son action fut prépondérante, ce qui détermina l'Empereur à Félever à la dignité de maréchaL Après la paix de Tilsitt, il lui conféra le titre de duc de Bellune.
En 1808, Victor passe en Espagne. Il s'y conduit héroïquement à l'attaque du défilé de Somo-Sierra, où se produisit cette charge mémorable des lanciers polonais de la Garde impériale, cause de la victoire. Le 2 décembre, il concourt à la prise de Madrid, et il est devant Tolède en janvier 1809. L'Empereur le destinait à l'envahissement du Portugal. Il arrive avec son corps d'armée sur les frontières de l'Estramadure, marche sur l'armée de Guesta, la met complètement en déroute près de Medellin, tuant ou faisant prisonniers à l'ennemi 17.000 hommes, s'eraparant de 9 drapeaux et de 29 canons. Et cependant le maréchal Victor ne put continuer sa marche vers le Portugal ; il en fut empêché par l'arrivée de nombreuses troupes anglo-portugaises qui le retinrent sur la ligne de la Guadiana au Tage.Malgré sa jonction avec les troupes que le roi Joseph amenait de Madrid, l'armée française restait encore très inférieure à celle de sir Arthur Vellesley, plus tard duc de Wellington, forte de 80.000 hommes. Le maréchal Victor dut se replier sur Madrid. Ses dispositions contre l'ennemi n'en avaient pas été moins remarquables et appréciées de l'Empereur Napoléon, qui, voulant reconnaître les services signalés de son lieutenant, lui fit don des terres de Harpstedt et de Heiligenrode, d'un revenu annuel de 25.000 francs. Peu de temps après, Victor reprend son mouvement en avant ; il entre dans Cordoue, dans Séville ; et,
-en février 1810, il commence le siège de Cadix, où, pendant trente mois, il fait échouer tontes les tentatives de l'ennemi. Il ne vit pas la fin du siège.
Appelé à la Grande Armée, dirigée contre la Russie, en 1812, il se conduit avec un grand courage à la bataille de Dresde, à celles de Wachau, de Leipsick, de Hanau. En 1814, il lutte contre les armées envahissantes, sans trêve ni merci, au milieu des Vosges ; et pourtant il commet une négligence que l'Empereur lui reproche durement: de n'avoir point -occupé le pont de Montereau. Son commandement lui est enlevé et donné au général Gérard. Le duc -de Bellune n'en servit pas moins avec patriotisme, en sous-ordre, dans la suite de cette campagne héroïque. Il déploya la plus grande ardeur aux batailles de Champaubert, de La Ferté, de Nangis,de Ville-Roi, de Craonne où une nouvelle blessure le mit hors de combat.
Assurément, il avait été comblé, autant qu'un autre des lieutenants de Napoléon, des faveurs de son chef. 11 avait obtenu les plus grands honneurs et reçu la plus belle fortune. Il se montra, cependant, hostile à son bienfaiteur après l'abdication de Fontainebleau et se donna tout entier aux Bourbons •qu'il suivit à Gand. L'expression de sa physionomie, au surplus, n'est point franche. Il a le front bas, les pommettes saillantes d'un visage vulgaire, le regard point ouvert, point droit, et un rictus qui plisse ses lèvres d'une façon railleuse. Il ne possède point le grand air du maréchal Suchet, l'attitude réfléchie de Jourdan, le regard sévère de Brune, le beau front de Ney, l'énergique attrait de Lannes, qui fut son ami. Déshabillez-le de son costume de maréchal, rendez-lui son tambour de soldat volontaire, il passera inaperçu dans les rangs de son bataillon.
ïl accepta, sous les Bourbons, la mission d'examiner la conduite des officiers de tous grades qui avaient servi « l'Usurpateur », et il s'en acquitta avec une rigueur contre laquelle s'insurgea l'opinion publique. Les Bourbons l'employèrent comme ministre delà Guerre, et il commanda le camp de Reims, lors du sacre de Charles X, le 16 mai 1825. Après l'avènement de Louis-Philippe, il se confina en une retraite absolue, et mourut à Paris le I e ' mars
Clarke (1765-1818) et quelques autres Généraux.
Glarke ne fut point un maréchal de Napoléon, mais plus qu'un autre général, il vécut dans l'intimité et l'entourage du grand homme.
Henri-Jacques-Guillaume Clarke naquit à Landrecies, le 17 octobre 1765, descendant d'une famille irlandaise, qui s'était fixée en France avec les Stuarts. Orphelin de bonne heure, il fut élevé par son oncle, le colonel Shée, alors secrétaire des commandements du duc d'Orléans, préfet de Strasbourg
I . Thiébault, en ses Mémoires (t. III, p. 362), a écrit sur Victor : « Victor fut fait maréchal, non par le fait de son mérite, mais grâce à une fantaisie -du maréchal Lannes, bien loin de penser, sans doute, que, par cette élévation, il créait pour l'avenir une âme damnée de Louis XVIII. C'est Victor, ■en effet, que l'on fit ministre de la Guerre, lorsqu'on voulut un exécuteur -aveugle des hautes œuvres, préméditées contre les débris des armées de la République et de l'Empire. Victor avait été tambour, et je me rappelle, à ce propos, un mot que je consigne. Pré val était avec le général Del mas, lorsqu'ils apprennent que le général Victor était en pleine déroute à Peschiera, •et criait très fort contre ceux qu'il accusait de sa défaite. Avec son grand air de gentilhomme, l'ancien comte de Delmas, devenu général républicain, «'écrie : « Ily aura donc toujours du tambour dans cet homme, qui ne fait •du bruit que quand on le bat. »
plus tard. Cette dépendance de l'altesse royale valut au neveu le grade de lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie; puis, s'étant rallié aux principes delà Révolution, il fut envoyé à l'armée de Custine. Quoiqu'il eût été emprisonné, un jour, comme suspect, Carnot, qui le connaissait, le fit admettre dans les bureaux de la topographie militaire. Il était travailleur infatigable.
Cependant, le Directoire, très inquiet sur les projets de Bonaparte en Italie, fit partir Clarke en mission de surveillance, à l'égard du général trop souvent victorieux. Clarke, arrivé au camp du vainqueur, dissimula Fobjet de son voyage. Le Directoire voulait conclure la paix avec le Gouvernement autrichien, disait-il, et il venait en étudier les moyens. Mais Bonaparte, qui connaissait les hommes du Directoire et la crainte qu'il leur inspirait, ne se méprit point sur la raison du voyage de ce nouveau venu. Il fit avouer à Clarke le motif secret de cette visite inattendue, et l'un et l'autre s'entendirent pour tromper ce Gouvernement si soupçonneux. Le Directoire ne fut pas longtemps dupe de cet artifice» Clarke fut destitué. Mais le général n^ l'abandonna point. Il le garda près de lui jusqu'au moment où des représailles n'étaient plus à craindre. Il le sauva de l'indigence après les événements de Saint-Cloud. « Le 18 Brumaire consommé, écrit le duc de Rovigo, il le tira d'une petite terre où il vivait près de Strasbourg et l'appela, par le télégraphe, auprès de sa personne. Il lui rendit son bureau topographique, le logea, rétablit aux Tuileries et l'employa dans toutes les circonstances qui pouvaient flatter son ambition. » Se targuant de ces faveurs, le protégé devint arrogant, même grossier envers ceux qui avaient besoin de lui. Arnault écrit en ses Souvenirs
qu'il l'avait connu bienveillant, aimable, causeur charmant, tant qu'il n'avait été qu'un petit officier subalterne. Il changea dès qu'il se sentit dans les bonnes grâces du premier Consul. Il devint même à ce point querelleur et cassant que Bonaparte, pour se séparer de lui, dut l'envoyer à Florence, comme ministre, à la cour du roi d'Étrurie. Séjour agréable, mais c'était une disgrâce.
Le premier Consul le rappela de son exil pour lui confier l'administration de Lunéville, pendant les -conférences préliminaires de la paix avec l'Autriche. Plus tard, durant les guerres d'Allemagne, il en fit un gouverneur de Vienne, puis un gouverneur de Berlin, où il acquit une réputation détestable par des mesures de cruauté que rien ne justifiait. Et, malgré tout, il avait si bien capté l'esprit de Napoléon que l'Empereur le plaça ensuite au ministère de la Guerre et lui conféra d'abord le titre de comte de Hunebourg en 1808, et après Walcheren, celui de duc de Feltre.
« Deux traits principaux caractérisent Clarke, dit un de ses biographes. Le premier est sa haine pour les fripons. Il sortit pauvre du ministère ; jamais le luxe de Clarke ne fut cité. Le second fut sa manie des parchemins. Tout entiché de sa noblesse, il se faisait faire des généalogies et crut un jour avoir découvert qu'il descendait des Plantagenets. Cette imagination égaya beaucoup Bonaparte qui lui dit, en nombreuse compagnie : « Vous ne m'aviez pas « parlé de vos droits au trône d'Angleterre. Il faut « les revendiquer. » On lui demandait, à Sainte- Hélène, s'il croyait que Clarke lui eût été fidèle : « Oui, dit-il, tant que j'ai été le plus fort. Tout le «c crime du duc de Feltre se réduit à ceci : il ne se
« piquait pas d'être plus constant que la fortune. » Clarke mourut en 1818.
Caulaincourt, plus jeune que Bonaparte de trois» ans, fils du marquis de Caulaincourt, lieutenant général sous Louis XVI, fut également un des familiers des Tuileries. Mais plutôt diplomate que militaire, quoique promu au grade de général de division en 1805, il devint ambassadeur en Russie, où il dut sejustifier de toute complicité dans l'exécution du duc d'Enghien au château de Vincennes, pour obtenir les bonnes grâces de l'aristocratie russe. L'Empereur en avait fait un grand écuyer et lui avait conféré le titre de duc de Vicence. Ce fut en compagnie de Caulaincourt que Napoléon revint de Russie, après l'incendie de Moscou.
Sébastiani était né en Corse, au petit village de Porta, en 1775. Allié, disait-il, à la famille de Bonaparte, il servit le général au 18 Brumaire avec son régiment de dragons à Saint-Cloud. Bien fait et d'agréable figure, l'abbé de Pradt l'avait surnommé leCupidon de /'2?m/n><?. Connaissant son intelligence, Bonaparte l'investit d'une mission en Orient aprèsla perte de l'Lgypte, voulant savoir par quel moyen cette province pourrait être reconquise ; puis, il en fit un ambassadeur à Constantinople, chargé d'ameuter les Turcs contre les Anglais. En Espagne, établi à Grenade comme administrateur de la province, il y apporta un tel esprit d'ordre qu'avec les ressources ordinaires du pays, il pourvut à la solde et à l'entretien de ses troupes. L'entourage du roi Joseph, jaloux de ses succès, le força par ses tracasseries à rentrer en France. A Leipsick, il fut blessé d'un coup de lance, et, à la bataille de la Moskowa,
l'Empereur lui donna le commandement de la cavalerie polonaise. Le Gouvernement de Louis-Philippeen fit un maréchal de France en 1840. Il mourut subitement en 1851, attristé par le drame sanglant qui avait plongé sa famille dans le deuil, l'assassinat de la duchesse de Praslin *.
On peut citer encore Lassalle, un Lorrain, né en 1775, arrière-petit-fils du maréchal Faber, héroïque sabreur,qui mourut à Wagram d'une balle au front 2 . Puis Gardanne, un Provençal, engagé volontaire, devenu général, qui mourut à Breslau, en 1807, des suites de ses fatigues à la guerre. Et aussi Vandamme, d'une bravoure éclatante, mais cruel et pillard, à qui on peut reprocher trop de concussions, passiblesde la Cour martiale. « Dans l'ardeur de ses convoitises, dit un de ses biographes, Vandamme n'épar-
1. II avait épousé M ,,e de Coigny en premières noces, M l,e de Grammont en secondes noces; fut duc de Murcie.
2. Thiébault, en ses Mémoires, rapporte sur lui cette anecdote (t. II, p. 47): « A une revue passée à Vérone, arrive Lassalle, qui, toujours le plus brillant comme le plus brave des officiers de l'armée, se montre en vieille pelisse t en pantalon à bottes sales et monté sur un cheval de hussard autrichien, auquel il avait eu grand soin de laisser sa selle, sa bride et jusqu'à son licol de corde. La surprise fut générale. <* Quel cheval avez-vous ? » fut la première question que lui fit le générai en chef. La réponse était facile : « Un cheval que je viens de prendre à l'ennemi. » (Il revenait de Vienne voir sa maîtresse, la marquise de Sal, qui y habitait.) « Où cela ? —A Vienne, mon général. — Ètes-vous fou ? — J'en arrive, « et même j'ai rapporté des nouvelles que vous ne jugerez peut-être pas sans importance. » A l'instant, Bonaparte prend Lassalle à part, cause avec lui un quart d'heure et rejoint le groupe formé par les généraux Berthier, Masséna, Augereau et par les officiers d'état-major présents, en annonçant qu'il vient de faire Lassalle chef d'escadron. Lassalle joignait à une instruction variée beaucoup d'imagination, à une égale facilité d'écrire en vers et en prose, à toutes les qualités de l'esprit et du cœur, une amabilité charmante, une gaieté imperturbable, et autant d'originalité que de grâce. De plus, avec la figure la plus heureuse, une force remarquable, une indicible adresse, il avait une activité et une ardeur infatigables, une vaillance chevaleresque, l'enthousiasme de ses devoirs et de son état, une capacité rare, un attachement invincible pour ses amis et la tendresse la plus exaltée pour sa mère. Organisé de cette manière, la gloire, l'amitié, le devoir, quelque sacrifice qu'il leur fit, lui laissaient des moments disponibles pour l'amour. Il suivit donc la carrière de la galanterie d'une manière aussi bizarre que variée. »
lit pas plus la demeure des rois que la propriété des particuliers. Lors de la campagne de Prusse, ce général voulait déménager, à son profit, les meubles i lui garnissaient le palais de Potsdam, et il ne fallut rien moins que l'intervention de Clarke, gouverneur de Berlin, pour mettre obstacle à cette odieuse spoliation. » Il était le fils d'un chirurgien de Cassel (Nord) et y mourut en 1830, à l'âge de soixante ans.
Que d'autres on pourrait citer encore ! Les héros, en ce temps-là, étaient nombreux.