‹ La société française pendant le ConsulatChapitre 25 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sommaire. — Les intentions de Bonaparte à l'égard du clergé. — L'esprit religieux, en France, au moment du Consulat. — Troubles apportés, parmi les ecclésiastiques, par la constitution civile du clergé. — Zizanie entre les prêtres constitutionnels et les non constitutionnels. — Les mesures prises par Bonaparte pour la faire cesser.— Sectes et corps constitués que le Premier Consul trouva en opposition à ses projets. — L'état du clergé à cette époque. '— Comment avaient été traités les prêtres « réfractaires».— En quelle détresse se trouvaient les prêtres constitutionnels ? — La personnalité de l'abbé Grégoire. — Son portrait. — Une conversation de Bonaparte avec Thibaudeau. — Ses intentions, en sollicitant du Pape un concordat.

Les hommes qu'il emploie pour cette négociation. — L'abbé Bernier ; son portrait. — Le Pape se fait représenter par Mgr Spina. — Cacault à Rome. — Cacault pousse Consalvi à Paris, afin de s'entendre directement avec le Premier Consul . — Portrait de Consalvi. — Difficultés d'arriver à une solution, issues tant du caractère de Consalvi que de celui de Bonaparte. — Cependant, des deux côtés, on finit par s'entendre. — Texte du concordat.

Il est approuvé par le sacré-Collège à Rome. — Bonaparte mande de Paris, L'envoi d'un légat pour instituer canoniquement les futurs évoques. — Le cardinal Caprara arrive à Paris, comme légat a latere. — Cajoleries de Bonaparte à son égard. — Portalis, conseiller d'État, est délégué aux cultes par Bonaparte. — Il est chargé de la négociation de toutes les affaires ecclésiastiques. — Son discours au Corps législatif ; celui de Lucien Bo-

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naparte ; celui de Siméon, au Tribunat. — Le concordat est ratifié par ces deux grandes assemblées. — Le texte est publié en un volume qui contient également les articles organiques, non soumis au Pape. — Douleur du Pape en apprenant le subterfuge du Premier Consul.— Les nouveaux archevêques et évoques; les douze curés de Paris.

Bonaparte dirige d'une main ferme la conduite des nouveaux prélats institués. — Il veut l'union et la concorde, entre les prêtres « ré frac taire s » et les prêtes « jureurs ». — La résistance des « réfractaires ». — Le journal d'une Visitandine.— Gomment la France accueillit ce nouveau clergé reconstitué . — La renaissance des idées catholiques.

Portraits des prélats distingués de l'époque: MM.de Belloy,de Boisgelin, Champion de Cicé, de Fontanges, de la Tour du Pin-Montauban, d'Osmont, de Roquelaure, de Barrai, d'Aviau, Charrier de la Roche, Du voisin.

Quelques autres prêtres : l'abbé de Boulogne, Dubois, Fournier, de Quélen, Frayssinous, de Rauzan.

De Beausset, de Pradt, Emery.

Doléances des évêques, installés dans leur diocèse. — Les prêtres manquent pour le service du culte. —L'esprit des évêques tourne à la flagornerie. — Quelques mandements.

Bonaparte prépare son élévation au trône . — Il envoie à Rome à la place de Cacault, son oncle Fesch, archevêque de Lyon et créé récemment cardinal. — Bonaparte, empereur, réclame la venue du Pape à Paris, pour se faire oindre comme les anciens rois, — Négociations à cet égard, avec la Cour romaine. — Voyage du Pape. — Son séjour à Paris avec ses cardinaux et une nonbreuse suite. — Portrait du cardinal di Pietro. — Le cardinal Fesch reconduit le Pape à Rome .

Dans une allocution au clergé de Milan, quelques jours avant Marengo, Bonaparte dévoila toute sa pensée à l'égard de la religion. Il dit aux curés, assemblés autour de lui, qu'il avait déploré la persécution poursuivie contre les prêtres et la profanation des églises, mais qu'aujourd'hui, chef d'Etat, ce qu'il n'avait pu exécuter, lors de ses premières campagnes d'Italie, il l'accomplirait, et que la religion trouverait, en lui, un protecteur résolu *. Il

i. Voici les paroles de Bonaparte :

« J'ai désiré vous voir, tous rassemblés ici, afin d'avoir la satisfaction de

annonçait ainsi que ses efforts tendraient au rétablissement des cul tes, afin de raffermir Tordre moral, troublé par dix ans de dévergondage philosophique «t d'insanités révolutionnaires. L'esprit religieux, seul, — toujours, il en avait été convaincu, — pouvait favoriser la pureté des mœurs, la paix dans Jes familles, et inspirer aux malheureux, aux déshérités de la fortune, une résignation qui leur rendrait la vie supportable ; ce qui était presque le bonheur. Au 18 brumaire, cet esprit religieux n'était point anéanti, dans les campagnes éloignées de Paris. Naguère, le paysan souffrait du silence de son clo-

vous faire connaître par moi-môme, les sentiments qui m'animent, au sujet *de la religion catholique, apostolique et romaine. Persuadé que cette religion est la seule, qui puisse procurer un bonheur véritable à une société bien ordonnée, et affermir les bases d'un gouvernement, je vous assure que je m'appliquerai à la protéger et à la défendre, dans tous les temps, et par tous les moyens. Je vous déclare, que j'envisagerai, comme perturbateur du repos public, et ennemi du bien commun, que je saurai punir comme tel, de la manière la plus rigoureuse et la plus éclatante, et même s'il le faut, de la peine de mort, quiconque fera la moindre insulte à nôtre commune religion, •ou qui osera se permettre le plus léger outrage envers vos personnes sacrées. Mon intention est que la religion chrétienne, catholique et romaine soit conservée, dans son entier; qu'elle soit publiquement exercée, et qu'elle jouisse <le cet exercice public avec une liberté, aussi pleine, aussi étendue, aussi inviolable, qu'à l'époque où j'entrais pour la première fois, dans ces heureuses contrées. Tous les changements, qui arrivèrent alors, principalement contre la discipline, se firent contre mon inclination et ma façon de penser. Simple agent d'un gouvernement, qui ne se souciait, en aucune sorte, de la 'religion catholique, je ne pus alors empêcher tous les désordres, qu'il voulait exciter, à tout prix, à dessein de la renverser. Actuellement que je suis muni d'un plein pouvoir, je suis décidé à mettre en œuvre tous les moyens, que je croirai les plus convenables, pour assurer et garantir cette religion... La France, instruite par ses malheurs, a ouvert enfin les yeux. Elle a reconnu •que la religion catholique était, comme une ancre, qui pouvait, seule, la fixer dans ses agitations, et la sauver des efforts de la tempête. Elle l'a, en •conséquence, rappelée dans son sein. Je ne puis disconvenir que j'ai beaucoup contribué à cette belle œuvre. Je vous certifie qu'on a rouvert les églises en France ; que la religion catholique y reprend son ancien éclat ; et que le peuple voit, avec respect, ses sacrés pasteurs, qui reviennent pleins de zèle, au milieu de leurs troupeaux abandonnés... Quand je pourrai m'aboucher avec le nouveau Pape, j'espère que j'aurai le bonheur de .lever tous les obstacles, qui pourraient s'opposer encore à l'entière réconciliation de la France avec le chef de l'Église... J'approuverai qu'on fasse part au public, par la voie de l'impression, des sentiments qui m'animent, .afin que mes dispositions soient connues, non seulement en Italie et en .France, mais encore dans toute l'Europe. » (Corresp. T. VI, p, 219 etseq.).

cher ; de l'absence du prêtre au baptême de se» enfants, au mariage de sa fille, à l'enterrement de ses aïeux. Il regardait, avec tristesse, les tombes de ses proches, dépourvues de croix ; à sa maison, la niche de la Madone que de furieux sectaires avaient brisée ; au croisement des chemins, les calvaires renversés et gisant dans l'herbe, tous ces symboles détruits, et jadis élevés pour attester sa foi catholique. Le décadi, pour lui, n'avait toujours été qu'une fête détestable* Il avait respecté le dimanche, malgré les amendes encourues devant un magistrat avili. Ce jour-là, ses bêtes de trait s'étaient reposées dans ses étables ; et sur la place du village, le marchand avait fermé sa boutique. Les femmes surtout avaient gardé, au fond d'elles-mêmes, le souvenir attendri des grandes solennités de la religion catholique 1 . L'hostilité, contre le desservant de ces petites paroisses, n'avait duré que quelques années. Le bon sens avait repris ses droits dans les consciences villageoises. Le vieillard, au seuil du tombeau, se désolait de n'avoir plus, près de sa couche, un consolateur, comme autrefois, pour apaiser l'angoisse de ses derniers moments. Ce que les Jacobins, ce que les beaux parleurs, venus de la ville, lui voulaient faire accroire, ne le touchait plus. Il lui manquait, malgré tout, quelque chose. Sa pensée demeurait inquiète. Les promesses dont on

1. De Chateaubriand (Mémoires^ T. II, p. 337). o II m'est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais, dans une auberge de village, de voir entrer un père et une mère, avec leur fils. Ils m'amenaient, disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce de l'amour-propre qui me donnait alors le plaisir dont je parle ? Qu'importait à ma vanité, que d'obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction, sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait ? Ce qui me touchait, du moins, j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, consolé quelque affligé, fait renaire, au fond des entrailles d'une mère, l'espérance d'élever un fils chrétien, . c'est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. »

avait bercé ses oreilles ne se réalisaient point, et il regrettait le temps passé. Il ne possédait pas un écu de plus, depuis que l'église paroissiale avait été fermée, ou réduite en salle de danse, et que le presbytère avait été vendu à l'un de ses voisins. Dès -son enfance, on lui avait démontré qu'il y avait un Dieu, maître de l'Univers. Son père et sa mère l'avaient prié et honoré; et croire au Dieu de ses pères ne lui semblait pas un acte malhonnête ; au •contraire. Alors, le paysan, par besoin de croire, ■s'était adressé aux sorciers qui abusaient de sa crédulité. A aucune époque, leurs mensonges ne furent plus respectés.

Dans les villes, dans les grandes villes même, où l'esprit philosophique avait été plus puissant que dans les villages, où, renier Voltaire semblait une apostasie, s'il y avait beaucoup d'indifférents, il n'y avait que très peu d'athées. On avait lu l'œuvre de Chateaubriand, le Génie du Christianisme, et la bourgeoisie instruite, celle qui, plus que toute autre classe de la société, depuis la Révolution, avait cédé au courant anti-religieux, celle-là restait sous le charme du style du jeune écrivain, sous l'impression que lui avait laissée, en l'esprit, la superbe image de la civilisation, issue des doctrines chrétiennes prêchées dans le monde païen. Les abus étaient venus ensuite ; c'est le défaut de tout ce qui •est humain. Il n'en est pas moins vrai que le catholicisme avait été un admirable instrument de progrès pour l'adoucissement des mœurs ; il pouvait l'être encore, et il valait mieux que « l'illuminisme » de saint Martin, qui recrutait un grand nombre d'adeptes, depuis que la religion était proscrite.

La force des vieilles croyances se manifestait, lors- <que, dans la ville, il existait, à côté du prêtre asser-

mente, élu par les fidèles, un autre prêtre qui avait refusé son serment à la Constitution, un prêtreréfractaire comme on les appelait, et qui y vivait en cachette *. C'était à lui que Ton allait de pré-

1. Voici l'analyse du décret du 11 juillet 1790, proclamé le 24 août suivant, sur la Constitution civile du clergé et la fixation de son traitement. Ledécret comportait quatre titres. Le premier concernait les offices ecclésiastiques : le deuxième, la nomination aux bénéfices ; le troisième, le traitement des ministres de la religion ; le quatrième, la loi de résidence;

Titre premier: — Chaque département devait former un diocèse, et chaque diocèse devait avoir- les mêmes limites que le département avec un évêque pour chef.

L'église cathédrale de chaque diocèse devait être ramenée à son état primitif, d'être en même temps église paroissiale et église épiscopale, par la suppression des paroisses et par le démembrement des habitants qu'il serait jugé convenable d'y réunir, avec, pour pasteur immédiat, l'Évèque.

Il devait être conservé, ou établi, dans chaque diocèse, un seul séminaire, pour la préparation aux Ordres.

Les vicaires des églises cathédrales, les vicaires supérieurs et les vicairesdirecteurs des séminaires, devaient former ensemble le conseil habituel et permanent de l'Évèque. Dans les villes de 6.000 âmes, il ne devait y avoir qu'une seule paroisse.

Titre deuxième. — Il n'y aurait, à l'avenir, qu'une seule manière de pourvoir aux Évêchés et aux cures, la forme de l'élection, par la voie du scrutin, et à la pluralité absolue des suffrages.

Le corps électoral serait celui indiqué dans le décret du 22 décembre 1789, pour la nomination des membres de l'assemblée du département, un. jour de dimanche, dans l'église principale du chef-lieu du département.

Pour être éligible à un Évêché, il fallait avoir exercé, pendant quinze ans, les fonctions du ministère ecclésiastique, dans le département, en qualité de curé, de desservant ou de vicaire.

La proclamation de l'élu serait faite par le président de l'assemblée électorale, dans l'église où. l'élection aurait été faite, en présence du peuple, ou du clergé ; et le procès-verbal devait être envoyé au Roi.

Dans le mois, l'Évèque serait tenu de se présenter à un évêque métropolitain. Celui-ci aurait la faculté d'examiner l'élu, en présence de son Conseil, sur ses doctrines et ses moeurs. S'il le jugeait capable, il lui donnerait l'institution canonique.

Le nouvel évêque devait écrire au Pape, comme au chef visible de l'église universelle, en témoignage de l'unité de foi et de la communion qu'il doit entretenir avec lui. La consécration devait avoir lieu ensuite, dans l'église cathédrale.

On devait procéder, de la même manière, pour l'élection, des curés. Pourêtre éligible à une cure, il était nécessaire d'avoir rempli les fonctions de vicaire dans une paroisse, hôpital, ou maison de charité, pendant cinq ans ; et le curé élu devait se présenter à l'Évoqué avec le procès^verbal de son élection, à reflet d'obtenir l'institution canonique.

L'Évèque, comme le curé, élus, ne prêteraient point d'autre serment que celui de faire professioa de la religion catholique, apostolique et romaine.

Titre troisième.— 11 devait être fourni à chaque Évêque et à chaque curé, un logement convenable. A Paris, le traitement de l'Évèque serait de cin-

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férence ; à la messe célébrée par lui, que Ton assistait, avec cette pensée que les prières dites par le prêtre constitutionnel, n'étaient pas aussi agréables à Dieu que celles du prêtre insoumis, qui avait préféré la misère, les détresses de l'exil, et encouru la mort, pour ne point se séparer du Pape. Les Conseillers d'Etat, envoyés dans les départements par Bonaparte, dans le but de lui faire connaître l'esprit de la société à l'égard de la religion, lui écrivaient que les personnes pieuses se rangeaint autour des prêtres revenus d'exil ; que, dans les églises où officiait le curé constitutionnel, il n'entrait que quelques mendiants, et de petites gens en nombre très restreint, tandis que la foule accourait, même par les plus mauvais chemins, vers les chapelles où le prêtre, resté fidèle à sa foi, exerçait son ministère. Les gens de bonne compagnie protégeaient ces prêtres non assermentés, qui ne se cachèrent plus, après la Révolution de Brumaire; ils les recevaient dans leur demeure ; ils leur faisaient rebaptiser leurs enfants. Ils ne croyaient qu'en eux. Et cependant, — on le vit, — lorsqu'au même

quante mille francs ; pour les villes de 50.000 âmes et au-dessus, de vingt mille francs ; pour les autres, de douze mille francs. A Paris, le traitement des curés serait de six mille francs ; dans les villes de 50.000 âmes, de quatre mille francs ; de plus de 10:000 âmes, trois mille francs.

Titre quatrième. +— Aucun Évêque ne devait s'absenter de son diocèse, pendant plus de quinze jours consécutifs.

Le serment exigé était celui-ci : En présence des officiers municipaux, du peuple et du clergé, l'élu devait faire le serment solennel de veiller, avec soin, sur les fidèles du diocèse, qui lui étaient confiés ; d'être fidèle à la nation, à la loi et au Roi, et de maintenir, de tout son pouvoir, la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée parle Roi.

La plupart des ecclésiastiques refusèrent le serment ordonné, et ils furent remplacés par d'autres ministres. Ils se divisèrent ainsi, en deux classes, les assermentés et les non assermentés. Les non assermentés disaient : les nouvelles circonscriptions des diocèses ne peuvent être faites, sans le concours et l'assentiment du Pape, qui est le chef visible de l'église universelle. C'est là un des plus grands torts de l'Assemblée nationale. Aucun catholique no pouvait se soumettre à la constitution civile du clergé qu'elle avait décrétée car c'était décréter le schisme.

foyer, les uns soutenaient le nouveau clergé, le prêtre qui s'était donné à la République, et les autres, le prêtre qui avait refusé de reconnaître l'autorité civile, en matière de foi, il en résultait une source de disputes qui s'éternisaient. Ce qui touche à l'Ame et aux convictions religieuses domine toute la vie. On ne transige point avec ce qui est d'essence divine. Il fallait donc, à tout prix, rétablir l'unité du culte catholique, abolir les deux clergés qui préparaient un schisme durable, une sorte de nouvelle Réforme, d'où surgiraient autant de maux qu'en avaient engendrés la première. Bonaparte s'y était résolu ; il voulait rendre à la religion la force qu'elle avait autrefois, afin de faire renaître la paix dans les familles, et, dans les consciences, cette quiétude où l'homme trouve son bonheur. Le moment était propice. € La masse du peuple, dit Lacretelle ', était disposée à faire des concessions à la, politique, et Bonaparte en était le génie. La paix publique était devenue le grand cri de ralliement ; et l'on appelait, on attendait l'initiative du Premier Consul. On se souvenait qu'il avait fait bénir ses drapeaux, en Italie, et assisté, dans les cathédrales, au Te Deum qui avait suivi chacune de ses victoires ; on racontait qu'il avait fait baptiser à Milan, le fils de sa sœur Pauline, M" a Leclerc, dans l'église des Capucins non assermentés. On connaissait le respect qu'il avait montré, pour le nouveau Pape, Pie VII : les promesses faites à la Vendée de ne plus molester les prêtres ; et dans sa proclamation à la France, en présentant la nouvelle Constitution du Consulat, n'avait-il pas écrit que la « Révolution était finie * » ?

i. Lacretelle : Histoire du Consulat, t. II, p. 57. 2. Chancelier Pasquier : Mémoires.

Elevé dans la religion catholique, rien n'indiquait qu'il voulût s'en séparer.

A Paris, quelques cerveaux détraqués s'étaient affiliés à la secte des Théophilanthropes» Mais cette secte n'était plus redoutable. Depuis le Directoire, protégés par le vieux La Reveillère-Lépeaux, on les laissait officier dans les églises où ils avaient coutume de se réunir, et la plupart de ceux, qui assistaient à leurs cérémonies, étaient des curieux plutôt que des adhérents. Leur doctrine était pure, irréprochable, fondée sur l'immortalité de l'âme, la punition et les récompenses dans une vie future ; mais peu à peu, leurs réunions avaient dégénéré en assemblées politiques. Bonaparte affirmait qu'elles n'étaient que l'image d'un club ', et il se disposait à les interdire.

Les seuls opposants redoutables étaient ses gêné* raux, surtout les officiers des armées du Rhin, plus dévoués que d'autres à la République, et pour qui le mot de liberté gardait une signification jalouse

1. Au sujet des Théophilanthropes, Bonaparte disait au Conseil d'État : Thibaudeau ; Mémoires sur le Consulat, p. 161) ; « Ils se plaignent de ce -que le Pape va gouverner en France, et de ce que nous retournons au iv e siècle. Ils ont pris prétexte de l'oraison funèbre d'un brave militaire. Je l'avais prédit. J'avais dit que ces gens-là n'avaient pas la marche d'une secte religieuse, mais celle d'un club. Ils commencent par flatter les militaires pour les attacher à eux. Je ne veux tourmenter personne pour des opinions religieuses, mais je ne veux pas que, sous ce prétexte, ils se mêlent «des affaires publiques. Ils ont six ou sept églises à Paris, et ils ne sont que deux cents ; qu'on leur donne une chapelle. Si l'on avait mandé les chefs, et qu'on leur eût bien lavé la tête, tout cela ne serait pas arrivé. Ils crient : Vive la Reveillère l Certainement, je n'ai rien à dire contre lui. Ce peut ê tre u n hon ête homme. C'est lui et Chénier qui font ces discours. Ils sont bien faits. Les autres ne save t pas écrire. Nous entendons le français. Et puis voilà les prêtres constitutionnels, qu'on me jette aussi dans les jambes. »

On rapporte que celui qui officiait dans ces assemblées revêtait une robe blanche et une ceinture bleue. Dans la chaire de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux bouquiniste, à laide figure, prononçait un dis- •cours, aussi plat que sa physionomie. Un autre, marchand de vieux livres» -était un des grands prêtres de cette religion, et en avait composé presque tous les hymnes.

qui leur semblait incompatible avec la religion l . Et puis encore, les vieux soldats, — jadis engagés volontaires, accourus au secours de la Patrie en dan* ger, témoins inconscients des actes furieux des Jacobins contre les prêtres et les édifices religieux, — ceux-là tourneraient, sans doute, leurs quolibets contre les fidèles qui, de nouveau, iraient à la messe.

On entendrait, dans les corps de garde, traiter de « capucins » ceux qui parleraient de religion. Bonaparte se sentait assez fort pour braver ces résistances et ces railleries, même celles de l'Institut, où dominait toujours une fronde philosophique et voltairienne : où se trouvaient des athées, comme Cabanis et Lalande. Parmi les fonctionnaires, enfin, il y avait un grand nombre de prêtres mariés ; et ces gens-là ne sont pas les moins ardents à renier ce qu'ils ont adoré jadis, à critiquer ce qu'ils ont loué. Comme ils étaient fonctionnaires, ils avaient besoin de leur place pour vivre, et, à n'en pas douter, ils courberaient la tête devant la volonté, nettement exprimée, du Premier Consul.

Ce revirement vers la religion datait de loin, du temps de Robespierre, quoique les persécutions contre les prêtres n'eussent point cessé sous Je Directoire... D'AUonville, en ses Mémoires (t. II, p. 452), fait observer que Robespierre eut le courage, malgré le débordement d'athéisme, qui envahissait alors toutes les consciences, de proclamer l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme; (8 juin 1794). En Europe, on remarquait son ascension inin-

1. Roseberry : La dernière phase, p. 217 : « Cette hostilité de l'armée contre la religion semble avoir continué, en dépit du Concordat, jusqu'à la fin du règne de Napoléon. En effet, si nous en croyons La Valette, lorsque la messe fut célébré© en présence de l'empereur, à la grande cérémonie du Champ de Mai, pendant les Cent-Jours, tous les assistants tourné» rent le dos à l'autel. »

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terrompue, au-dessus de toutes les factions ; et à Vienne, comme à Londres, comme à Madrid, on se disposait à soutenir son autorité et à traiter avec lui, car lui seul offrait une garantie de stabilité à Tordre public.

Quel était l'état du clergé à cette époque ?

Sur soixante mille prêtres, au moment de la Révolution, la moitié avait franchi les frontières, craignant la mort. Tous les moines, de gré ou de force, étaient sortis de leurs couvents et avaient suivi l'exemple des prêtres séculiers, ainsi que les religieuses ; et par la pureté de leurs mœurs, par l'amour gardé à leur patrie, parleur travail persévérant, ils avaient acquis le respect de leur entourage. Pour vivre, ils avaient exercé les métiers les plus pénibles, supporté le froid et la faim, porté les plussordides vêtements, et malgré ces souffrances, ils n'avaient point déshonoré leur caractère sacré, faisant aimer, dans les maisons où ils étaient reçus, la douce langue, la littérature et les arts de la France.

Ceux qui étaient restés, et n'avaient point voulu consentir au serment exigé par la Constitution ', avaient subi les traitements les plus affreux. Les mémoires du temps rapportent les tortures exer-

1. De Pradt : Les Quatre Concordats (t. II, p. 02). Depuis le serment exigé par l'Assemblée constituante, les mêmes exigences se multiplièrent. Chacun, dès qu'il était le maître, décrétait des serments, en inventait pour tous ses besoins. C'est ainsi qu'on vit demander un serment de haine à la royauté, que l'on ne voulut jamais définir. Ces malheureux serments produisaient beaucoup de mal, car ils produisaient beaucoup de divisions. Le Pape, les évoques, les docteurs, tous étaient consultés à chaque instant... Mais ce qui se faisait le plus remarquer dans ces serments, c'était la lâcheté de ceux qui les imposaient.

cées contre ces malheureux, emprisonnés et outragés jusqu'au moment de leur supplice 1 . Ils étaient, ceuxlà, de pauvres prêtres de campagne, vertueux, dévoués à leurs paroissiens, et tout à fait dignes de respect, qu'il ne fallait pas confondre avec les grands

1. Danican, les Brigands démasqués, p. 209 : « La manière dont on a traité les prêtres passe les bornes de toutes les cruautés connues. Partout, ils ont été incarcérés, et mis à mort. Les révolutionnaires les précipitaient dans des cachots infects ; et sur les ports de mer ils étaient entassés, dans des vaisseaux où ils mouraient journellement, de misère et de scorbut : c'est ainsi que, chez une nation, soi-disant philosophe, on persécutait les hommes fidèles à la voix de leur conscience. Contre qui les voleurs de biens ecclésiastiques ont-ils exercé tant de barbarie ? Contre des hommes -qui, dans leur exil, donnaient partout l'exemple d'une résignation vertueuse et d'une patience à toute épreuve. Tout le monde, en France, sait très bien, que la majorité des curés de campagne était composée de pasteurs vertueux et de bonnes mœurs. Ceux qui ont fui une terre de crime -et de sang ont agi comme ils le devaient. Quel prêtre, ou quel noble, devaient rester en France, après la Septembrisa.de ? et quelle effronterie -de traiter comme émigrés, ceux qui ont obéi aux proscriptions ? Toutes les fois que je rencontre quelques-uns de ces prêtres sexagénaires, il me semble que je les vois s'échapper du bateau de l'infernal Carrier et j'éprouve le plaisir que ressent celui qui sauve un homme, qui se noie. »

Extrait d'un ouvrage de Vial : Lettre du Comité révolutionnaire d'An- .gers, relative à 61 prêtres du département de la Nièvre. « Les enverronsuous à Nantes ; les enverrons-nous à la Commission militaire? Les feronsnous fusiller, au coin d'un bois, ou leur ferons-nous faire la pêche au ■corail, devant la bannette ? Parle ! Le représentant se décida pour la pêche au corail, c'est-à-dire, pour la noyade. »

Le Clergé de France, p. 87 : « Tandis que, pour obéir au décret de la déportation, M. Pinerot, curé de Chalange, diocèse de Séez, son neveu, vicaire dans le même diocèse, M. Loiseau, vicaire de Saint-Paterne, diocèse du Mans, et M. Lelièvre, prêtre de Saint-Pierre, de Montfort d'Alençon, se rendaient tranquillement au Havre, la sentinelle leur demanda leur passeport. On y lut qu'ils étaient prêtres, on leur proposa le serment et des bénéfices. Ils répondirent : « C'est pour avoir refusé ce serment que nous obéissons à la loi de déportation. » La populace abusée cria : « Ce sont des prêtres réfractaires », et commença par assommer les deux premiers ; MM. Loiseau et Lelièvre sont traînés sur les bords de la Rille. Là, on les somme encore de prêter serment. Ils continuent à répondre : « Notre conscience nous le défend. » On les jette dans la rivière. Ils reviennent sur l'eau. On leur crie : « Jurez ; jurez donc, malheureux ; on va vous retirer ! » Du milieu des flots et à demi noyés : « Nous ne pouvons pas, nous ne jurerons pas ». On les replonge, on les retire encore ; « Jurez donc, malheureux ! » Mourants et expirants : « Nous ne jurerons pas !» A la vue de cette constance invincible, un dépit furieux s'empare du cœur des assassins. Ils s'arment de fourches, les appliquent sur le cou des confesseurs, les replon- .gent et les retiennent sous l'eau, jusqu'à ce qu'ils aient expiré. »

Du même auteur. « De tous les prêtres fidèles, qui furent déportés sous le régime de la Terreur, ceux qui ont eu le plus à souffrir pour la religion,

personnages de l'église : archevêques, évêques, abbés commandataires, dont le luxe avait causé tant de scandales et tourné contre la religion l'esprit public Beaucoup possédaient plus de cent mille francs de- I rente, une valetaille nombreuse pour leur service,

I des carrosses, des chevaux,des maisons de plaisance.

I sont les six à sept cents qu'on envoya dans la rade de l'île d'Aix près de

Rochefort, pour y être entassés dans deux vaisseaux, qui devaient leur servirde prison. Les trois quarts périrent. En arrivant on leur enleva leur bréviaire, tous les effets qu'ils avaient apportés. On ne leur laissa que les habits et le linge qu'ils avaient sur le corps. Mais, après un certain temps, ces habits et ce linge, qu'ils ne quittaient ni jour, ni nuit, devinrent si usés si malpropres, si infectés de vermine, et la plupart si déguenillés, que les plus pauvres, d'entre les pauvres, eussent dédaigné de les ramasser... Ce fut, cependant, avec de tels vêtements qu'il leur fallut essuyer les régimes d'un des plus cruels hivers qu'il y eût jamais eu, et cela, sans jamais voir le feu, ni même la lumière. C'est avec de pareils vêtements qu'on les obligeait de prendre leur repas sur le pont, exposés au grand air et aux frimas et de passer les nuits dans un emplacement, ouvert à tous les vents, sans matelas, sans paille même, pour leur servir de lit, et la plupart sans autre couverture qu'une voile de navire. Aussi, tous les prêtres âgés, rhumatistes, cacochymes, furent moissonnés par l'hiver de 1795...

« La nuit, on les enfermait comme un troupeau de moutons, dans un ténébreux cachot de cinq pieds et trois ou quatre pouces de haut. Dès qu'une fois ils étaient entrés et enfermés dans cet affreux cachot, sous la foi des clefs et des verrous, c'en était fait jusqu'au lendemain à pareille heure, même dans les plus grands jours. Ils eussent été incommodés jusqu'à perdre connaissance, ils eussent crié à l'aide, au secours, ils eussent rendu le dernier soupir, — et cela est arrivé quelquefois, — qu'on ne leur eût donné ni secours, ni aide, qu'on n'eût pas même su qu'ils en réclamaient tant leurs geôliers étaient peu inquiets sur leur compte. Aussi, bientôt, le scorbut, des plaies horribles à voir, des fièvres malignes et inflammatoires, des fièvres chaudes et des accès de frénésie, toutes les maladies les plus violentes, commencèrent à se répandre dans le vaisseau. Ce qui est surprenant, c'est qu'il y ait eu des hommes, assez robustes, pour résister à tant de souffrances. »

Thibaudeau, jadis jacobin (t. I, p. 62), trouve une excuse à ces persécutions. « On savait à quoi s'en tenir sur les reproches qu'alléguait le clergé ; mais en le supposant dégagé de tout intérêt temporel, quelle proportion y avait-il entre le mal que pouvait faire aux prêtres leur condescendance, et celui que devait causer au peuple leur obstination ? N'est-ce pas leur refus du serment, exigé à tort ou à raison, qui alluma la guerre civile dans la Vendée, et fournit un motif, ou un prétexte, aux persécutions dont ils furent, avec tant d'autres Français, les déplorables victimes ?... Si le clergé se fût soumis, si comme le lui prescrivait sa religion, il se fût résigné aux sacrifices qu'on lui imposait, qui sait les malheurs et les crimes qu'il eût épargnés... Tout ce qu'on peut dire de plus favorable au clergé, pour excuser sa conduite, c'est qu'il était imprégné des mœurs du temps, et qu'il pouvait être injuste d'exiger des prêtres, des vertus qu'on ne trouve pas chez les autres citoyens. »

-et ne faisaient que de rares apparitions dans leur diocèse, vivant presque toujours à Paris, abandonnant à leur vicaire, leur autorité sur les fidèles. Privés de leurs énormes revenus, de leurs bénéfices, -de leurs abbayes, stupéfaits du bouleversement révolutionnaire, qui les atteignait dans leurs intérêts les plus chers, ils avaient cru bon de marquer leur réprobation contre toutes ces nouveautés, en fuyant loin de la France, à la suite de l'aristocratie dont ils •étaient les alliés et les parents l .

1. Un auteur de l'époque consulaire faisant un tableau de l'ancien clergé écrit : « Grand et superbe corps, qui avait, à sa tête, 118 évêques et 17 archevêques ; 800 abbés Commandataires ; qui comptait 45.000 pasteurs •de second ordre, plus de 10.000 chanoines et environ 60.000 réguliers, et qui jouissait de plus de 80 millions de revenus, qui en formeraient aujourd'hui (sous le Consulat) plus de cent... S'imagine-t-on, qu'avec 600.000 francs de revenus ecclésiastiques, le cardinal de la Roche-Aymon ait laissé des dettes considérables, et que la vente de tout ce qui lui appartenait n'ait point suffi, pour satisfaire ses créanciers ?»

Voici comment Legrand d'Aussy (Vie publique et privée des Français), parle du clergé, — clergé du second ordre, — avant la Révolution. :

« Ils prêchaient la morale évangélique dans la chaire sacrée ; ils la démontraient par leurs actions. Modestes devant les grands et les riches, • on ne les voyait point insolents à l'égard des petits et des pauvres, qui trouvaient souvent en eux d'utiles amis et de zélés défenseurs. Un grand seigneur qui aurait refusé une grâce à un prélat, l'accordait volontiers à un pasteur qui la lui demandait en faveur de ses paroissiens. Les ministres eux-mêmes prêtaient souvent une oreille plus favorable aux demandes de M. le curé qu'à celles de l'évêque. Les autres ecclésiastiques qui n'étaient pas employés dans le ministère sacré, s'ils manquaient d'occasion pour exercer les vertus des pasteurs, ne laissaient pas de se faire remarquer par leur régularité, et plusieurs, par de grands talents et de vastes connaissances.

« Dans la science religieuse se distinguaient les abbés Bergier, Guénée et Bullet ; l'abbé Mey, dans la jurisprudence canonique ; les abbés de L'Épée et Sicard, dans la science des signes et par l'instruction des sourdsmuets ; l'abbé de Condillac, par ses ouvrages philosophiques et historiques ; l'abbé Haûy, dans les sciences physiques, et avant lui, l'abbé Nollet, par l'importance et le nombre de ses expériences ; les abbés Baudeau et de Mably, par leurs connaissances dans l'économie politique ; les abbés de la Caille et de Rastignac par leur habileté, en astronomie ; les abbés Bossut, Saury et La Chapelle, par leur enseignement mathématique ; l'abbé Millot par ses abrégés des histoires générales de France et d'Angleterre ; l'abbé Thuilhé par ses excellents abrégés des histoires ancienne et romaine: l'abbé Barthélémy par son voyage d'Anacharsis.

« Plusieurs ordres du clergé régulier rendaient aussi d'importants services aux sciences et aux arts. Les religieux de la Charité cultivaient, avec succès, quelques branches de la chirurgie, et le frère Côme s'attirait une

Cependant, même avant le Consulat, beaucoup de prêtres constitutionnels exerçaient leur ministère dans leur paroisse, mais avec quelle difficulté, et au milieu de quelle misère ! Ils étaient fort pauvres, presque point payés, puisque l'armée elle-même ne Tétait pas ; et sans le secours de quelques personnes compatissantes, ils seraient morts de faim. Les églises, qui leur avaient été rendues, ne possédaient plus les objets nécessaires au culte, puisqu'elles avaient été saccagées parles Jacobins. Les fabriques de chaque paroisse n'existaient plus ; et eussent-elles existé, qu'auraient-elles pu faire, puisqu'elles étaient privées de leurs anciens revenus ? Faber, dans ses notes sur l'intérieur de la France, écrivait : « L'état des diocèses fait pitié. Il y a des paroisses qui se trouvent sans églises ; il yen a d'autres où les églises, dévastées sous la Révolution, menacent la vie

juste célébrité par de surprenantes guérisons ; les Capucins de la rue Saint- Honoré se plaçaient par leurs principes discutés, au nombre des plus savants orientalistes et des plus habiles critiques. Les Bénédictins de Saint- Maur couvraient leur ordre d'une gloire impérissable, parleur grand ouvrage de l'art de vérifier les dates des faits historiques ; le P. Mougès, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, établissait sa réputation sur sa parfaite connaissance de l'antiquité et de la numismatique ; les enfants de Saint-Benoit, de l'ordre de Gluny, et ceux du cardinal de Bérulle versaient un trésor de connaissances utiles, dans l'esprit des nombreux élèves confiés à leur science. »

Ajoutons ici le portrait qu'a laissé de l'abbé de cour, le même auteur. T. I, p. 26 (Vie publique et privée des Français):

« Nous avons connu un de ces abbés de cour, qui, en sa qualité de grand vicaire d'un archevêque, ne portait la soutane que pendant les six mois qu'il résidait dans le diocèse. C'était déjà beaucoup. Mais ne pensez pas que le costume offrit le caractère d'une vénérable simplicité. Bien loin de là ! ses cheveux, frisés et saupoudrés d'une poudre grise et parfumée, se courbaient au-dessus du front, en fer à cheval, et se roulaient depuis le derrière de la tête jusque sur les tempes, en triples ou doubles boucles ou boudins. Un ample manteau de soie tombait de ses épaules, et sa longue queue qui égalait celle de la soutane, balayait, au loin, le pavé de l'égfise, ou le parquet de la maison qu'il visitait ; de larges boucles de vermeil couvraient ses souliers de peau de chèvre, qui, conformément à la mode, laissaient la moitié du pied, presque à découvert. Croit-on, aujourd'hui, que sous ce costume de mondanité, il assistait aux exercices des séminaristes et leur prêchait la modestie cléricale ? »

de ceux qui s'y assemblent. Dans une infinité de paroisses, les curés se trouvent sans habitation et sont à charge aux paroissiens. Dans presque toutes, on manque de prêtres. Dans beaucoup d'endroits, les prêtres sont dans un état de dénûmentqui n'est adouci que par la charité des âmes sensibles '• >► Qu'importe ! ces prêtres constitutionnels, si pauvres qu'ils fussent, si délabrée que fût la maison de Dieu, remplissaient les devoirs de leur ministère, avec zèle. Ils avaient été choisis par les fidèles parce qu'ils avaient l'esprit large, le cœur haut, un amour ardent de leur prochain, des mœurs pures. Leur vie s'était passée à faire le bien, et la Constitution, à laquelle ils s'étaient liés par serment, ne leur avait pas semblé incompatible avec leurs devoir* de chrétiens. De même, les diocèses avaient changé de chef. Les prélats indignes avaient cédé leur place à des prêtres irréprochables. A Rennes, Monseigneur de Girac s'était vu substituer M. Lecoz, le savant directeur du collège de Quimper. A Reims, le curé de Vanderesse, M. Diot,un vénérable ecclésiastique, imbu de l'esprit évangélique, avait été choisi par les électeurs, qui n'avaient plus voulu de M. de Talleyrand-Périgord, compromis dans des histoires scandaleuses. A Chartres, on avait expulsé del'évêché, M. de Lubersac, et on y avait appelé l'humble curé de la paroisse de Saint-Michel, M. Ronnet, prêtre vénéré, parce qu'il était l'ami des pauvres. M. de Machault était parti d'Amiens, et le diocèse avait été confié à M. Desbois, curé de Saint-Andrédes-Arts de Paris. Les diocèses, les uns après les

1. On peut ajouter que beaucoup d'églises, au commencement du Consulat, se trouvaient toujours profanées par des dédicaces païennes. Elles étaient vouées, à la Jeunesse, à la Vérité, à la Vieillesse, à V Amitié, au Commerce, à la Bienfaisance, au lieu de l'être au vrai Dieu qui en avait été expulsé !

autres, s'étaient purifiés, et les nouveaux Evoques se trouvaient satisfaits de vivre en leur modeste maison, ne regrettant point les palais de leurs prédécesseurs, superbes demeures vendues comme biens nationaux.

L'abbé Grégoire, un curé de Lorraine, député aux Etats-Généraux, puis membre de la Constituante et de la Convention, avait, le premier, donné l'exemple de l'obéissance à cette Constitution. Son talent oratoire, ses vertus, sa science, en avaient fait le champion de l'Eglise régénérée ; et les prêtres assermentés le considéraient comme leur Primat dont ils devaient recevoir la loi. Curé d'Embermesnil, après avoir été professeur au collège de Pont-à-Mousson *, il avait quarante ans, au moment de la Révolution. Il arrivait à Versailles, désigné aux électeurs par deux lettres restées fameuses, Tune aux curés lorrains, l'autre aux curés députés aux États Généraux. Ses premières relations dans le monde politique furent avec Lanjuinais. Tous les deux haïssaient le despotisme des grands et des princes, et ils se promirent de combattre pour l'affranchissement des opprimés. Homme de passions ardentes, de convictions énergiques, les violences de langage de l'abbé Grégoire étaient terribles, mais il savait dominer ses emportements contre ses adversaires personnels. Il avait pris, pour devise, la pensée de saint Augustin : « Immoler l'erreur et aimer les

1. L'abbé Grégoire, né à Who, près de Lunéville (1751-1831). Son père avait été échevin.

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hommes », et Ton disait qu'il possédait le fanatisme de la tolérance. C'est de lui que les Juifs reçurent, en France, leur qualité de citoyens, et les noirs leur libération de l'esclavage (février 1794). Ce dévouement aux nègres fut, jusqu'à la fin de ses jours, sa passion dominante. Il écrivait, sans cesse, en leur faveur ; il leur envoyait des livres ; il soutenait leur cause et leur relèvement par tous les moyens.

Il fut élu, dans deux départements, comme évêque, la Sarthe et le Loir-et-Cher, auquel il se consacra; et jamais prélat ne se montra de mœurs plus pures. Prêtre, il voulut le rester toute sa vie ; prêtre, toujours et surtout, lorsque Gobel, archevêque de Paris, vint, avec ses vicaires, devant la Convention, renier sa foi et immoler Dieu aux Jacobins. Grégoire ne put contenir son indignation et lui jeta ces mots outrageants : « Infâme 1 tu renies ton Dieu ! » Les partisans de la Commune de Paris, les athées de l'époque, qui voulaient substituer, aux cultes établis, le culte de la raison, sommèrent Grégoire d'apostasier comme Gobel. Mais Grégoire ne céda point, et au milieu des vociférations et des injures dont l'accablaient les sectaires, il professa énergiquement ses convictions catholiques, et il finit par obtenir le respect de ses adversaires. « Catholique par conviction et par sentiment, leur dit-il, prêtre par choix, j'ai été délégué par le peuple pour être évêque ; mais, ce n'est ni de lui, ni de vous, que je tiens ma mission. J'ai consenti à porter le fardeau de l'épiscopat, dans les temps où il était entouré d'épines. On m'a tourmenté pour l'accepter. On me tourmente, aujourd'hui, pour me forcer à une abdication, qu'on ne m'arrachera jamais. Agissant d'après des principes sacrés, qui me

«ont chers, et que je vous défie de me ravir, j'ai tâché de faire le bien dans mon diocèse ; je resté évêque pour en faire encore ; j'invoque la liberté des Cultes. » Alors, les églises furent fermées, les prêtres chassés de leur paroisse, et l'abbé Grégoire éleva une chapelle dans sa chambre où il célébra la messe, tous les matins, pour lui seul.

Afin de le mieux connaître encore, il faut lire ce qu'il écrivait, un jour, sur sa vie :

< Vicaire et curé par goût, je formai le projet de porter, aussi loin qu'il est possible, la piété éclairée, la pureté des mœurs et la culture de l'intelligence, chez les campagnards, non seulement sans les éloigner des travaux agricoles, mais fortifiant leur attachement à ce genre d'occupations. Tel est le problème dont je tentais la solution, dans les •deux paroisses soumises à ma direction. J'avais une bibliothèque uniquement destinée aux habitants des campagnes. Elle se composait de livres ascétiques bien choisis, et d'ouvrages relatifs à l'agriculture, à l'hygiène, aux arts mécaniques Telle

était, en général, la confiance de mes paroissiens, que si je n'avais posé des bornes nécessaires à leurs révélations spontanées, souvent ils les auraient franchies. L'époque la plus heureuse de ma vie est

celle où j'ai été curé Un curé digne de ce nom

est un ange de paix. Il n'est pas un jour, un seul jour où il ne puisse, en le finissant, s'applaudir d'avoir fait une foule de bonnes actions l . »

1. Lady Morgan : (Mémoires, t. II, p. 275). En 1817, elle fut rendre visite à l'abbé Grégoire, et voici ce qu'elle écrit : « En parcourant des yeux le cabinet de M. Grégoire, il me parut parfaitement analogue à son •caractère, à ses vues, et à ses habitudes. De tous côtés, on voyait des livres de théologie et de philosophie morale ; un crucifix était suspendu au pied de son lit; sur une table, près de lui, était un modèle de ces vaisseaux -construits, pour la traite des nègres, ouvrage admirable, produit par la amain de Mirabeau ; tout annonçait, partout, l'homme du monde et le pré-

Cet amour de l'humanité devait forcément conduire le prêtre à l'amour de la liberté, qu'il ne jugeait possible qu'avec la République. C'est pourquoi, à la Convention, il proposa l'abolition de la royauté. Il en développa les motifs, et il affirme qu'il fit une profonde impression sur cette assemblée, par cette phrase, toujours citée : U histoire des rois est le martyrologe des nations. La République, sur cette motion, fut proclamée. Grégoire en fut si heureux, que, pendant plusieurs jours, il perdit l'appétit et le sommeil. Ce fut lui, qui, le premier aussi, demanda la réouverture des églises.

Au commencement du Consulat, il y avait plusde trente-deux mille paroisses où officiaient les prêtres constitutionnels, et d'autres paroisses réclamaient la même faveur. C'était la liberté des cultes rétablie en fait; la liberté vers laquelle tendaient les catholiques ; la liberté suffisante à M m# de Staël, qui aurait voulu, par horreur du concordat, ne rien changer à ce régime.

lat, le ministre de la Divinité, et le profond législateur. Nous le trouvâmes occupé à examiner des papiers, qu'il brûlait. « Je viens, nous dit-il, de brûler un paquet de lettres de Mirabeau, qui m'ont fait sourire, plus d'une fois, en les relisant ; une surtout, dans laquelle, après avoir discuté quelques grandes questions politiques de ce temps, il m'invite à l'aller voir sur-le-champ, pour l'entendre jouer de la flûte et du tambourin, dont il venait de prendre des leçons, ajoutant que nous passerions une soirée agréable. La Rochefoucauld, et quelques autres, devaient se trouver chez lui... » L'abbé Grégoire nous montra, avec satisfaction, dans sa bibliothèque, un rayon sous verre, et qui était garni des œuvres littéraires d'auteurs nègres dont il avait, lui-même, racheté plusieurs, et qu'il avait fait connaître. « Je regarde ce petit espace, nous dit-il, comme la réfutation de tout ce qui a été dit contre l'intelligence des nègres. Cette race infortunée, semblable aux plantes sauvages, qui languissent dans un coin abandonné, n'a besoin que de soins et de culture, pour produire, avec le temps, des fleurs et des fruits... » Il parle avec volubilité, comme si ses paroles ne pouvaient suivre ses pensées ; et tout ce qu'il dit a une fraîcheur, une simplicité, qui annoncent la réunion des recherches attentives d'une solitude, aux profondes réflexions d'un philosophe... Ses manières, vives et animées, son esprit actif et vigoureux, son extérieur intéressant et portant un grand caractère, tout, en lui, semble défier les ravages du temps,, et être inébranlable au choc de l'adversité. »

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Mais cette liberté ressemblait à l'anarchie. Des prêtres, associés par leurs convictions jansénistes, répandaient leurs doctrines dans le monde religieux, au moyen d'un journal; des évêques constitutionnels discutaient, en Synode, des questions de dogmes ; et dans les paroisses privées de desservants, les fidèles, réunis à l'église, chantaient à leur manière les prières de la messe. Peu à peu le culte catholique calquait le presbytérianisme '. Pour un esprit aussi amoureux de Tordre que celui de Bonaparte, ces divergences ne se pouvaient tolérer. D'ailleurs, les deux clergés en présence dans les paroisses, le clergé « assermenté » et le clergé « réfractaire » lui causaient des appréhensions très justifiées. Les assermentés, soutenus par les chefs de la Révolution, par les philosophes, disciples de Voltaire, ces assermentés jaloux de la préférence que les âmes pieuses manifestaient aux prêtres réfractaires, pouvaient, en rappelant au peuple la perception de la dîme, et en menaçant les possesseurs des biens ecclésiastiques d'une restitution, si les règles du temps passé étaient rétablies, troubler encore la paix publique, si difficilement assurée. Les réfractaires, au contraire, s'appuyant sur les royalistes prêchaient, en sourdine, la fidélité aux Bourbons, et ils retardaient ainsi le consentement unanime du peuple à la Ré-

i. L'abbé de Pradt (Les quatre Concordats^ t. II, p. 62) témoigne de ce fait :

« Pendant la durée de la Tourmente, écrit-il, les voies ordinaires de l'administration ecclésiastique avaient été détournées. Les communications avec Rome ne pouvaient plus avoir lieu, comme par le passé. Il n'y avait plus de sûreté dans les rapports avec les supérieurs, habitant d'autres contrées. L'administration se faisait, pour ainsi dire, de la seconde main, par des délégués, mode qui a préparé les voies à ce qu'on a appelé depuis Petite Eglise... Aussi, à la restauration religieuse, se trouva-t-il un esprit de presbytérianisme, qui n'avait jamais paru dans l'Eglise de France. On compte ainsi un petit nombre de troupeaux, voués à des directeurs particuliers. »

publique. Ces deux sources de zizanie, il fallait absolument les détruire ; Bonaparte ne voyait qu'uni moyen d'arriver à ce but désiré : un accord avec le pape. En restaurant l'union dans le clergé désuni et parmi les fidèles ; en réservant, au pouvoir civil, une part de l'influence qui serait acquise au chef de l'Eglise catholique, après cet accord, Bonaparte y trouverait un accroissement d'autorité pour luimême, ainsi que pour ses visées ambitieuses. Des membres du clergé, désormais conciliés entre eux et rattachés au pape, il en userait pour agir sur l'opinion publique ; il ferait prêcher la soumission à son pouvoir, le paiement exact des impôts et l'acceptation, sans résistance, de la conscription, afin d'avoir des soldats.

Que de raisons le sollicitaient, on le voit, pour obtenir un concordat !

Une conversation qu'il eut à la Malmaison, avec Thibaudeau, conseiller d'Etat, pendant qu'il négociait à Rome sur les affaires religieuses, indique bien l'état d'esprit du premier Consul et celui des opposants à ses projets. Thibaudeau était l'un de ceuxlà,et il rapporte cette conversation en ses Mémoires .-

B. -*- Il faut une religion au peuple ; il faut que cette religion soit dans la main du gouvernement. Cinquante évoques, émigrés et soldés par l'Angleterre, conduisent aujourd'hui le clergé français. Il faut détruire leur influence. L'autorité du pape est nécessaire pour cela. Il les destitue ; on leur fait donner leur démission. On déclare que la religion catholique, étant celle de la majorité des Français,, on doit en organiser l'exercice. Le premier Consul nomme cinquante évêques; le pape les institue. Il nomme les curés; l'État les salarie. Ils prêtent serment. On déporte les prêtres qui ne se soumettent pas. On défère aux supé-

rieurs, pour les punir, ceux qui prêchent contre le gouvernement. Le pape confirme la vente des biens du clergé; il sacre la République. On chantera : Salvam fac rempublicam. La bulle est arrivée. Il n'y a que quelques expressions à changer. On dira que je suis papiste. Je ne suis rien. J'étais mahomôtan en Egypte; je serai catholique pour le bien du peuple. Je ne crois pas aux religions, mais à l'idée d'un Dieu... et levant les mains au ciel: «qui est-ce qui a fait tout cela ? »

Thibaudeau parla à son tour, car il avait écouté sans mot dire:

N. — Discuter la nécessité d'une religion, c'est déplacer la question. J'accorde même l'utilité d'un culte. Mais, un culte peut exister sans clergé, car des prêtres, ou un clergé, sont deux choses bien différentes. Il y a, dans un clergé, une hiérarchie, un même esprit, un même but. C'est un corps, un pouvoir, un colosse. Si ce corps avait, pour chef, le chef de l'État, il n'y aurait que demi-mal, mais il reconnaît, pour chef, un prince étranger; alors c'est un pouvoir rival. Jamais la situation de la France n'a été plus favorable, pour faire une grande révolution religieuse. Vous avez maintenant les constitutionnels, les vicaires apostoliques du pape, les émigrés en Angleterre, et bien des nuances dans ces trois divisions. Citoyens et prêtres, tout est désuni ; et la plus grande partie de la nation est dans l'indiffère nce.

B . — Jamais on ne les y attachera sincèrement (les prêtres à un nouvel ordre de choses). La Révolution les a dépouillés de leurs honneurs et de leurs biens. Ils ne lui pardonneront pas. Ils lui feront toujours la guerre.

N. — Elle sera moins dangereuse, lorsqu'ils seront éparpillés que lorsqu'ils seront organisés et réunis. Il ne s'agit pas de déporter, ni de persécuter personne. Mais on peut laisser chaque prêtre dire la messe, comme il l'entend, et chaque Français aller à l'église ou au temple ; et, enfin, si l'incompatibilité entre les prêtres et la Repu-

blique était poussée à un tel point qu'elle en fut troublée, je n'hésiterais pas à les sacrifier à la paix publique.

B. — Vous les proscririez donc ?

N. — Faudrait-il proscrire la Révolution ?

B. — C'est jouer sur les mots.

N. — Non. G'e3t préciser les choses. D'ailleurs, avec une bonne discipline et une police éclairée, je ne crois pas qu'on fût jamais obligé d'en venir là.

B. — Et moi, je vous dis que des prêtres, qui accepteront des fonctions, feront, par cela seul, scission avec les anciens titulaires, et seront alors intéressés à empêcher, leur retour, et à favoriser le nouvel ordre de choses.

N. — Je le désire, mais je n'y compte pas. Ceci n'est, d'ailleurs, qu'un très petit point dans la grande question. La religion catholique est devenue intolérante, et ses prêtres sont contre-révolutionnaires. L'esprit du temps actuel et le leur sont entièrement opposés. Nous sommes plus près qu'eux de l'Évangile.

B. — Ce que nous faisons porte un coup mortel au Papisme.

N. — Au contraire, on le ressuscite ; on lui donne de nouvelles forces.

B. — Ne faudrait-il point que je fisse tout le contraire de Henri IV ?

N. — D'autres temps, d'autres mœurs ! Pour mon. compte, s'il faut un culte dominant, je l'aimerais mieux.

B. — Mon cher, vous n'y entendez rien.

N. — Tout est préparé pour oela. Nous sommes bien autrement placés que ne l'étaient l'Angleterre et l'Allemagne, et les temps de la Réforme n'avaient point un Bonaparte. Dans la situation actuelle des esprits, vous n'avez qu'un mot à dire, et le Papisme est ruiné et la France se fait protestante.

B. — Oui, une moitié, et l'autre restera catholique et nous aurons des querelles et des déchirements interminables.

N. — Si nous avions raisonné ainsi pendant la Révolution, l'Assemblée constituante aurait reculé devant la

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féodalité et la Convention nationale devant la royauté et la dynastie. Toute révolution politique, ou religieuse, amène des résistances.

B. — Pourquoi en provoquer, de la part du peuple et des prêtres ? Les gens éclairés ne se soulèvent pas contre le catholicisme. Ils sont indifférents. Je m'épargne donc de grandes contrariétés dans Pintérieur,et je pense, par le moyen du Pape, au dehors...

Il s'arrêta.

N. — Moyennant des sacrifices qui vous mettront aussi dans sa dépendance. Vous avez affaire là à un ennemi rusé et plus fort contre ceux qui le ménagent que contre ceux qui ont une fois rompu avec lui. La chose ne se présente, aujourd'hui, que du beau côté. Mais, quand vous croirez en avoir fini avec le Pape, vous verrez ce qui vous arrivera. L'occasion est unique. Si vous la laissez échapper

Après avoir, un moment, réfléchi, Bonaparte :

B. — Mon cher, il n'y a plus ni bonne foi ni croyance. Il n'y a plus rien à prendre au clergé. C'est une affaire purement politique. Les choses sont trop avancées, et le parti que j'ai pris me paraît le plus sûr '.

l.Au chapitre III, du Mémorial de Las Cases, on lit ceci : « En proclamant le protestantisme, disait Bonaparte, qu'eussé-je obtenu ? J'aurais créé, en France, deux grands partis, à peu près égaux, lorsque je voulais qu'il n'y en eût plus du tout ; j'aurais ramené la fureur des querelles religieuses, lorsque les lumières du siècle et ma volonté avaient pour but de „ les faire disparaître, tout à fait. Ces deux partis, en se déchirant, eussent annihilé la France, et l'eussent rendue l'esclave de l'Europe, lorsque j'avais l'ambition de la rendre la maîtresse. Avec le catholicisme, j'arrivais bien plus sûrement, à tous mes grands résultats. Dans l'intérieur, chez nous, le grand nombre absorbait le petit, et je me promettais de traiter celui-ci, avec une telle égalité, qu'il n'y aurait bientôt plus lieu à connaître la différence. Au dehors, le catholicisme me conservait le Pape, et avec mon influence et mes forces en Italie, je ne désespérais pas, tôt ou tard, par un moyen, ou par un autre, de finir par avoir à moi la direction de ce Pape ; et dès lors, quelle inûuence, quel levier d'opinion sur le reste du monde ! »

Ce colloque marque bien la distance séparant l'homme passionné, presque un sectaire, comme Thibaudeau, de l'homme d'Etat qui gouverne un grand empire ; qui veut souder, Tune à l'autre,

|: toutes les fractions divergentes de la société ; quï

veut réunir et non diviser. Thibaudeau, — et beau-

f, coup d'autres jacobins dans les grands corps de

l'Etat, — Thibaudeau ne discernait que l'intérêt de son parti. Voltairien, philosophe, incroyant, ne sentant point, pour lui-même, le besoin d'un culte officiel, il s'imaginait que la société pouvait longtemps vivre, sans péril, dans l'indifférence, et que cette absence de dogmes, soutenus par un clergé homogène,

f ; ne nuisait point à la morale de la foule. Bonaparte

I voyait plus loin et plus haut, et dans son passé il

ï: avait puisé une expérience que Thibaudeau n'avait

l pas. Il connaissait mieux la nature humaine que

t; son interlocuteur. Il avait combattu en Egypte des

h peuples redoutables, et gouverné des provinces mu-

sulmanes, en chef religieux autant qu'en chef militaire.

ï II avait été chef d'État enfin, et il avait pu ap-

précier l'influence d'une foi orthodoxe sur des foules subjuguées. C'est pourquoi il voulait protéger et \ favoriser le culte catholique, en lui affectant un

l clergé réorganisé ; le culte, que des siècles de durée

i.' rendaient si respectable ; le culte, qui avait façonné

l'âme même de la nation. Sans religion florissante, la force d'un peuple est de beaucoup diminuée. Les vices y causent des ravages irrémédiables. Le peuf pie français a besoin d'une direction. Il est toujours

y prêt à obéir, et si enclin à la soumission, qu'il s'est

t courbé sous les plus scélérats et les plus abjects de

| sesmaîtres. Sans direction, ilest incapable de grandes

I actions. Conduit et commandé, il prend, au contraire>

toutes les allures des héros. Bonaparte le savait et il avait hâte de remettre en honneur la religion et les prêtres, qui, en donnant l'exemple des vertus, ramèneraient le peuple au travail, à l'ordre et à l'obéissance.

Au surplus, rendre à la religion la place qu'elle occupait jadis, c'était rassurer l'Europe. L'athéisme des Jacobins l'avait épouvantée,et avait ameuté, contre la France, tous les Etats monarchiques. La propagande révolutionnaire avait ébranlé les trônes. Si Robespierre, en proclamant l'existence d'un Être suprême et l'immortalité de l'âme, s'était concilié la bienveillance des chancelleries, que n'obtiendrait pas Bonaparte, contre les Bourbons, ses ennemis, en favorisant une éclosion de ferveur religieuse, par le rappel de tous les prêtres insoumis ; en abolissant l'intolérance, en réunissant, sous sa main puissante, un clergé n'ayant que la même origine et professant la même foi ? il voulait des prêtres dévoués, car il les aimait, et lorsqu'il les rencontrait, il causait avec eux, cherchant à exciter leur verve, par quelques plaisanteries inofiensives. Ses courtisans disaient de lui qu'il avait l'aspect du prêtre, plus qu'on ne pensait. Et, certes, il les connaissait bien aussi, et disait d'eux : « Le prêtre est la pire des choses, ou la,meilleure.» Il voulait dire qu'un mauvais prêtre cause un grand mal ;un bon prêtre un grand bien.

Si Bonaparte avait le grand désir de refaire un clergé nouveau, il voulait également que le Pape cédât à ses propositions, parce que le clergé catholique devait être, pour lui, un moyen de domination»

Il avait connu Pie VII, le nouveau pape élu depuis un an, lorsqu'il était évêque d'Imola. C'était un moine, du nom de Chiaramonte, et il avait été élevé à la Papauté par l'influence du cardinal Maury, qui avait su rallier à son opinion le cardinal Consalvi, secrétaire du conclave. Si le cardinal Maury l avait

1. Du Bien Informé, 5 nivôse an VIII : « L'abbé Maury arrive chez moi à mon quatrième étage, à six heures du matin, tout vergetté, tout poudré. Il avait déjà fait deux visites. Il voyait d'Alembert à huit heures (ce sont ses souvenirs qu'écrit le rédacteur du journal) ; et Christophe de Baumont à midi. 11 menait, de front, les curés et les encyclopédistes, dînant avec les grands vicaires, et soupant avec les athées. L'ambition la plus dévorante était le mobile de toutes ses actions... Sa tête est grosse ; tête de bœuf ; le mufle est épais, l'œil est ardent ; il le cafardise, ainsi que sa voix, et son geste qui lui est particulier. Quand on le prend, à la dérobée, il marche en rêvassant, mais comme un grenadier qui va montera l'assaut. Il mange goulûment. Auprès de toutes les femmes, il abrégeait les soupirs. On a retenu de lui un apophtegme, qui circule encore chez les lettrés : « Tous ces madrigaux de galanterie ont été imaginés par les impuissants. »

« Dulaure, dans une brochure, écrite pendant la Révolution, a donné, sur l'abbé Maury, ces détails. « Jean-Sifrein Maury est né à Vauréas, Comtat Venaissin, le 26 juin 1746, d'un savetier. Tête forte, grande facilité, et cette audace qui, dans un siècle corrompu, mène à tout et fait triompher de tout. Il vint à Paris avec son ami Duportail. Il s'engagea en qualité de gâcheur, de pousse-cul de la particule on, dans une pension de l'Université. On le voyait, alors, bas percés, sans souliers, son chef couvert d'un gros chapeau, aller quêter quelques pièces de vingt-quatre sols, à ses compatriotes du Comtat, qu'il ne rendait jamais. Il entra ensuite dans la maison d'un particulier pour faire l'éducation des enfants. Il séduisit la fille, aventure que Marmontel a mise en opéra, dans l'Ami de la Maison. Il disait avec son accent provençal : « Je veux que mon bidet mé mène jusqu'à Rome. » Chez Lejay, le libraire, où il allait alors, il rencontra l'abbé de Salignac- Fénelon, le flagorna, concourut pour le prix à l'Académie : — éloge du célèbre archevêque de Cambrai, Fénelon, eut l'accessit, La Harpe, le prix, mais gagna ainsi les bonnes grâces du neveu de l'archevêque, qui l'emmena avec lui comme vicaire général, lorsque l'abbé fut nommé évêque de Lombez. En 1775, il prononça, devant le haut clergé le panégyrique de saint Augustin, dont les maximes philosophiques plurent surtout aux philosophes de l'Académie.

Les Mémoires secrets, à la date de 1781, contiennent ce qui suit: « L'abbé Maury, ecclésiastique, hardi, intrigant, avide de parvenir à quelque prix que ce soit, profite de l'honneur qu'il a de prêcher devant le roi pour se signaler. Il n'est point rebuté des dégoûts qu'il a reçus, en plusieurs occasions, pour avoir voulu faire parler de lui ; et l'on cite déjà plusieurs de ses sermons qui font du bruit à Versailles. Il a pris la méthode, pour se distinguer, de les semer de traits historiques, ' analogues à ce qui se passe aujourd'hui, ou même de les enrichir tout simplement, des anecdotes du jour. Cette méthode, peu évangélique, d'autant qu'elle est le plus souvent satirique, est très propre à rendre ses discours piquants, mais aussi à lui

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habité la France, s'il avait été encore prêtre français, Bonaparte, peut-être, eût eu recours à son entregent, et à ses relations dans le monde ecclésiastique romain, pour négocier avec le Saint-Siège. Maury, depuis longtemps, avait fui les persécutions de la Terreur, en se réfugiant à Rome, et, devenu favori du pape précédent, Pie VI, il avait obtenu Tévêché de Montefiascone et le chapeau de cardinal. En outre, il représentait Louis XVIII près du nouveau Pontife. Ce n'était donc point l'homme qu'il lui fallait en ce moment, quoiqu'il eût pu facilement le détacher du prince Bourbon.

Il crut le trouver en l'abbé Grégoire et il eut, avec lui, plusieurs entrevues. Mais, dans leurs conférences, Bonaparte conversait en homme politique ; l'abbé Grégoire répondait en théologien. Il adressa au premier Consul, de Blois, cinq mémoires documentés et savants, inspirés par la lecture qu'il avait faite de la correspondance du cardinal de Bernis, le dernier ambassadeur de la Monarchie à Rome, et il lui indiquait la manière de négocier avec les prêtres italiens intransigeants et fins casuistes. Plus tard, l'évêque de Blois critiquant le Concordat signé, et non celui qu'il eût voulu, disait que c'était une « infernale machination » de Bonaparte pour dominer le clergé ; qu'il prenait ainsi la « religion à gages » et que mieux eût valu l'ancien état, la liberté telle qu'elle

procurer des ennemis, et lui faire des affaires. On assure que le roi est peu content de cet orateur, pour cette raison. »

A force de courbettes et d'intrigues, il fut reçu à l'Académie en 1785. En ce temps, on publia un petit pamphlet : Fredaines lubriques de l'abbé Maury ', où l'on raconte, fort en détails, comment il fut chassé des sérails de la Montigny, de la Héquet ; comment on lui vola sa montre chez Henriette Poissy ; comment il fut fouetté chez la Tabouret; comment il essaya de séduire la femme d'un fermier de Lions, nommée Jeanne Perrier, et comment il fut la dupe de la ruse qu'il employa pour réussir dans cette paillarde entreprise.

«existait auparavant. Il n'avait pas compris, l'abbé Grégoire, que c'étaient les propres idées de Bonaparte •qu'il eût fallu lui soumettre à lui-même, après les avoir assouplies et un peu modifiées, pour les lui faire accepter. Il ne le connaissait pas encore assez pour savoir qu'en toutes choses Bonaparte ne poursuivait que sa volonté et non celle de ses conseillers, interpellés seulement pour être mieux éclairé. Le premier Consul se servit donc d'un autre homme et laissa le prêtre intègre, le prêtre qui n'était pas ambitieux, à ses rêves de liberté, et il manda l'abbé Bernier, le grand machinateur de la guerre de Vendée et l'inspirateur du traité de Montfaucon.

Bernier était le contraire de l'abbé Grégoire ; prêtre réfractaire,mais ambitieux, sur qui les jugements étaient divers. Les uns le considéraient comme un traître à son parti, les autres comme un saint homme. Ce qui est sûr, c'est qu'il était habile, intelligent et désireux de se créer une haute situation dans la hiérarchie ecclésiastique. Ses mœurs étaient irréprochables ; sa piété ardente ; et ses relations avec le parti catholique, resté irréductible, le rendaient tout de suite acceptable par les envoyés du Pape. Le chef de cette mission, venue de Rome, -était alors Mgr Spina, évêque de Corneto-Tarquinio, ancien confesseur du Pape défunt, Pie VI, qu'il avait accompagné à Valence, durant son exil, et qu'il avait soigné durant sa dernière maladie. U lui avait fermé les yeux. Spina connaissait donc les Français, même les plus bruyants et les plus hostiles à la religion. Le Pape l'avait choisi, sur les désirs de Bonaparte, manifestés au cardinal Martiniani, •qu'il avait rencontré à Turin, après Marengo. Mgr Spina et l'abbé Bernier commencèrent, entre

eux, les premières négociations relatives au Concordat prochain. Le prêtre français * était dans la force de l'âge, n'avait pas quarante ans. Issu d'une famille d'ouvriers, sa physionomie était vulgaire, son langage trivial. Mais il possédait l'éloquence que donnent les fortes convictions. Sa voix était d'une belle sonorité, ses gestes pleins de grâce, ses manières simples, son élocution facile, abondante, émaillée de saillies, de souvenirs, et faite pour impressionner les foules. Il possédait, enfin, le prestige que lui avaient donné la fréquentation des camps, les hasards des batailles et l'importance acquise, comme aumônier général des Vendéens. Mais ce passé de luttes, en faveur de la religion, ne le recommandait point à Mgr Spina, qui ne visait qu'aux intérêts matériels de la Papauté, négociateur insinuant et averti, toujours en défiance contre les intentions et les paroles auxquelles on l'arrêtait. Le

1. Etienne- Alexandre Bernier, née à Daon (Mayenne) (1704-1806), curé de Saint-Laud, à Angers, vers 1789.

Général Thiébault Mémoires (t. III, p. 345) : « Il avait demandé (l'abbé Bernier) l'évêché d'Orléans. On y savait sa conduite sanguinaire et l'affreuse anecdote du seau de sang. Un matin, il avait trouvé, à sa porte, un seau rempli de sang, avec cette inscription : Bois. On n'oubliait pas le bataillon des volontaires d'Orléans, massacré par ses ordres, en partie par ses mains. Aussi, n'y eut-il qu'un cri parmi le peuple, qui l'appela l'évéque poignard, et se forma-Ml immédiatement un complot pour le tuer à sa première entrée dans la cathédrale... Vous le verrez court, trapu, l'œil louche, le visage rouge et plein de poils épais et crépus. Eh bien ! malgré son aspect, aussi repoussant que sa réputation, malgré tout ce qui le justifie, malgré sa tête qui, s'il était, quelques jours, sans la raser, serait un modèle parfait pour une tête de brigand, vous n'aurez pas causé un quart d'heure avec lui, que son histoire se sera effacée de votre mémoire, que sa figure ne vous occupera plus, et que vous serez sous l'empire du charme que subissent tous ceux à qui il entreprend de plaire ; vous le subirez, quelque volonté que vous ayez de vous y soustraire... Après quelques heures d'entretien, on le quittait, enchanté, ravi. Il n'y avait pas de semaine que, avec son grand -vicaire, il ne vint passer avec nous une soirée entière. Prenant peu à peu la parole, pour ne plus la quitter ; traitant avec un charme et une onction indicibles, les sujets les plus variés, parfois même les plus gracieux ; changeant, dès lors, jusqu'à l'expression de sa figure, dissimulant son regard, parvenant à faire sourire ses lèvres, il nous ravissait par une éloquence aussi suave qu'entraînante. »

Monsignor écoutait, les yeux fermés, tout à ses réflexions, souvent ne disait mot, se retranchant derrière ses instructions, demandant sans cesse un délai pour recevoir de Rome une réponse. L'éloquence triviale de l'abbé Bernier, son langage vif, pressé, copieux, étourdissait plutôt qu'il n'impressionnait l'Italien. Celui-ci, sans doute, avait ordre de résister à toutes les séductions. Il acceptait, des mains de l'abbé Bernier, les projets du gouvernement consulaire, les expédiait à Rome, et dès qu'il les avait reçus en retour, amendés, élagués ou augmentés, il les remettait à son adversaire, sans que la solution du traité futur en parût plus prochaine. Le négociateur français eût voulu réussir ; il comprenait que, de son succès, dépendait l'avenir de sa carrière. Il ambitionnait Farchevêché de Paris, et sans l'avouer, il le faisait comprendre. Ce fut en vain qu'il lutta contre les atermoiements italiens. II perdit contre Spina toute la force de sa dialectique et ses efforts d'éloquence. Et, cependant, il était homme à ne se point décourager, ainsi qu'il l'avait montré à la guerre, trouvant toujours une nouvelle raison d'avoir confiance contre le mauvais destin. S'il échoua, ce fut à son corps défendant, non par défaut de franchise. Son intérêt s'accordait avec celui du premier Consul. Il avait été jusqu'à menacer la chancellerie romaine des foudres du général. Que faire de plus ? D'Haussonville se trompe* en l'accusant de duplicité. Il agissait en homme avisé ; voilà tout.

Bonaparte se lassait. Il fit partir, pour Rome, un diplomate qui l'avait secondé à Tolentino, Cacault, révolutionnaire, aux beaux jours delà Révolution, et qui, depuis, s'était assagi, car il se nommait luimême un révolutionnaire corrigé. Cacault, demi-bre-

ton, demi- vendéen, originaire de Clisson, était un ancien employé au ministère des Affaires étrangères '.En quittant Paris, il vint prendre les instructions du Premier Consul. — « Traitez le Pape, lui répondit Bonaparte, comme s'il avait une armée de deux cent mille hommes. »

Le diplomate échoua, comme le prêtre, comme le négociateur, tout enflammé d'ardeur à Paris,Pabbé Bernier. Il avait pourtant le langage rude, la voix autoritaire ; il parlait à une Cour déjà craintive, sans appui et sans aide des catholiques de France, eux que, depuis dix ans, on laissait abandonnés à euxmêmes. Mais, éloignée de Bonaparte, n'entendant point la parole impatiente et brève du général, ses menaces froides et calculées, la Cour romaine tergiversait, hésitait, louvoyait, traînant en longueur sa décision, espérant toujours meilleure aubaine, le lendemain.

Tout à coup, arrive, menaçante, une lettre de Paris. Le gouvernement consulaire demande, avant trois jours, la fin des négociations, autrement Cacault devra quitter Rome. La suite se devinait : l'envahissement des États Pontificaux, et, sans doute, un nouvel internement du Pape, en France. Murât se trouvait à Florence avec une armée prête à s'ébranler au premier signal.

Le chef de la légation avait amené de Paris, avec lui, un jeune secrétaire du nom d'Artaud de Montort *, dont il appréciait la perspicacité et la discré-

i. François Cacault (1743-1805) remplit les fonctions de ministre plénipotentiaire, à Rome, de 1801 à 1803.

2. Edmond Biré, dans ses notes sur les mémoires de Chateaubriand, a donné, sur Artaud, les renseignements suivants : « Le chevalier Artaud de Montort (1772-1840) ancien émigré, ayant servi dans l'armée des princes ; il était entré, en 1798, dans la diplomatie. Il a compdsé de nombreux ouvrages dont le plus important est l'histoire du pape Pie VU. »

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tion. Tenant en main la lettre du Premier Consul, Cacault dit à Artaud :

« La France, avec ses défauts, a besoin d'être en fonds de grandeur. Le général compromet tout, avec ce coup de pislolet, tiré pendant la paix, pour plaire à ses généraux qu'il aime et dont il redoute les plaisanteries de camp, parce qu'il a fait longtemps ces plaisanteries-là lui-même. Il rompt l'opération qu'il désire ; il sème du grain gâté... Vous savez que, tout en l'aimant beaucoup, depuis les scènes de Tolentino et Livourne et les effrois de Manfredini et de Mattei, couché en joue, et tant d'autres vivacités, je l'appelle tout bas le petit tigre, pour bien caractériser sa taille, sa ténacité, son agilité, son courage, a rapid ité de ses mouvements, ses élans, et tout ce qu'il y a, en lui, qu'on peut prendre en bonne part, dans ce genre-là. Ecoutez-moi ; je ne veux pas demander un concordat signé en trois jours. J'obéis au reste de la dépêche. Je pars; je vais à Florence ; j'envoie Consalvi à Paris et je vous ordonne de rester à Rome, pour conserver un fil de relation avec le Saint-Siège 4 . >

Le diplomate agit habilement, ce jour-là et, quoique brutal en son langage, il savait être modéré en ses actes, usant de biais et de détours, pour arriver à son but. Il s'adresse à Consalvi, le secrétaire d'Etat du Saint-Siège, lui communique la dépêche tonitruante du Premier Consul, ne lui cache rien des expressions violentes dont elle est remplie,

1. Cacault, écrit Consalvi en ses Mémoires, ne put jamais se résoudre au rôle de courtisan. Un jour, que, dans une réunion, Bonaparte disait : « Tacite ! Tacite ! ne me parlez pas de ce pamphlétaire. Il a calomnié les empereurs Tibère et Néron ! » Cacault, à ces mots, s'approcha de l'empereur, et lui dit à mi-voix : « Sire ! esprit de corps, esprit de corps ! » et Napoléon sourit.

LE CLEUGÉ 243

jusqu'aux prêtres « turbulents » qu'il fallait corriger, et jette la terreur dans l'âme douce du cardinal. Il doit obéir, ajoute-t-il, et annonce qu'il quittera Rome. Toutefois, il propose une démarche dont il espère un bon résultat. Consalvi, l'ami de Pie VII, l'homme en qui le souverain Pontife a toute confiance, pourrait se rendre à Paris et discuter avec le Premier Consul, lui-même, les conditions du concordat. Consalvi est homme du monde ; ses manières onctueuses séduiront Bonaparte. La coquetterie du cardinal peut triompher de la rudesse du soldat.

Consalvi écoutait. Une émotion terrible le dominait. Faire le voyage de Paris, seul ; lutter avec celui que Gacault appelait quelquefois l'homme terrible, cette pensée produisait en lui des spasmes douloureux. — « Et quand faudrait-il partir? interrogea-t-il. — Tout de suite, demain ; répondit Cacault. Vous viendrez avec moi, jusqu'à Florence dans ma voiture. Je m'arrêterai chez Murât ; vous continuerez seul le voyage. » Et il ajoutait, pour briser les hésitations du prélat : — « Il y a, là-bas, des hommes qui ont conseillé au Directoire de déporter Pie VI à la Guyane ; il y a des conseillers d'Etat qui raisonnent contre vous ; il y a des généraux railleurs, qui haussent les épaules. Si je romps avec vous, Murât, autre Berthier, marchera sur Rome. Une fois qu'il sera ici, vous traiterez moins avantageusement qu'aujourd'hui. Son arrivée réveillera vos républicains.... La sœur du Premier Consul, l'épouse de Murât, est avec lui. Elle est curieuse et dit qu'on ne voit jamais assez Rome et ses merveilles.... Je vous le répète, vous ferez le concordat avec le Premier Consul lui-même, vous lui en dicterez une partie, et vous obtiendrez plus de lui

que de moi, qui suis lié par tant d'obstacles (Artaud : Vie de Pie VII).

Ce fut entendu.

Consalvi n'avait pas reçu les ordres, mais il était entré dans la prélature, ce qui avait lieu, en beaucoup de grandes familles romaines. Celle du prélat, originaire de Pise, se nommait Brunacci. Son grand-père ayant hérité d'une fortune considérable, d'un de ses parents du nom de Consalvi, le nom lui était resté. À ce moment-là, il avait quarante-quatre ans, et il se distinguait par un caractère empreint de mélancolie, par une grande tendresse de cœur, qui lui faisait rechercher la société des femmes et les jouissances délicates que l'ànie trouve dans les Beaux-Arts. Il adorait la musique et le talent de Cimarosa dont il goûtait les œuvres attachantes. On le trouvait dans le monde. Il en recherchait les agréments, les relations aimables, les fines causeries dans les salons des grandes dames, telles que la princesse Ruspoli et les nobles étrangères, attirées l'hiver par le climat de l'Italie. On le rencontrait, enfin, chez les deux princesses de Bourbon, filles de Louis XV, Mesdames Adélaïde et Victoire, qui l'avaient surnommé la petite poste, parce qu'elles recevaient de lui les nouvelles intéressantes qu'elles n'auraient pu connaître, vivant retirées, et en émigrées, privées de toutes ressources. Tel était l'homme qui allait à Paris affronter les emportements du Premier Consul. Ses qualités, d'ailleurs, étaient suffisamment désignées par le surnom que les Romains ont coutume de s'appliquer, pour caractériser un personnage. Ses amis disaient qu'il était insinuant comme un parfum et

ils l'appelaient la sirène de Rome. Dans son beau livre sur le concordat, d'Haussonville le nomme, moitié cygne et moitié renard.

Ce départ, ostensiblement effectué aux yeux de la ville, dans la chaise de poste, qui emportait Cacault à Florence, ne surprit point les Romains. C'était un détour imaginé par le représentant du gouvernement consulaire ; et aucun bruit fâcheux ne s'éleva dans la société mondaine. Avant de partir, néanmoins, Consalvi, pour se ménager une protection, avait eu l'imprudence de révéler cette aventure au ministre, tout-puissant en ces Etats, Acton, qui en avertit Alquier, le chef, à Naples, de la légation française. Alquier, jaloux de son collègue que Bonaparte lui avait préféré, s'empressa d'avertir Murât. Celui-ci, heureusement, fit part de cette lettre à Cacault qui s'arrêtait à Florence, et le diplomate riposta par une lettre adressée à Bonaparte, dans laquelle il expliquait sa résolution, en y ajoutant des conseils pour les négociations futures avec Consalvi.

« Souvenez-vous bien, lui disait-il, que le Saint- Siège n'aura plus de communications avec Acton, ce principal explorateur, en Italie, de tous les grands cabinets de l'Europe. Voilà les deux voisins brouillés à mort. Après cela, je vous en conjure, tenezvous-en à un commencement de froideur. Lorsqu'on traite avec les Italiens, il faut soutenir leur sensibilité, c'est-à-dire les empêcher de se laisser accabler sous le poids des impressions, qu'ils reçoivent si facilement. N'humiliez pas trop Consalvi. Prenez garde au parti qu'un homme aussi habile que lui, saurait tirer de sa propre faute. Ne le mettez pas sur le chemin de la ruse. Abordez ses vertus avec les vôtres. Vous êtes grands tous les deux; chacun

de vous a sa manière, et vous consommerez, vousmême, la pieuse entreprise. »

Dès son arrivée à Paris,dans la matinée, Consalvi reçut la visite de l'abbé Bernier. Bonaparte, comme toujours, agissait par surprise. Il ne laissait pas le temps à son adversaire de se reconnaître. Il voulait, tout à la fois, l'entourer de cajoleries et lui inspirer de la crainte. Il lui faisait dire qu'il l'attendait aux Tuileries, à deux heures, après-midi. — En quel costume me présenter ? interrogea Consalvi. — En votre costume le plus cardinal^ lui répondit l'abbé. C'était, pour cette raison, que Cacault avait fait partir Consalvi, sachant bien que les Parisiens railleurs se laisseraient impressionner par ce costume que, depuis quinze ans, ils n'avaient pas eu sous leurs yeux. Cependant Consalvi ne revêtit que les bas, la barrette et le collet rouge, costume des cardinaux, hors de fonctions. Arrivé aux Tuileries, on le fit entrer dans un salon du rez-de-chaussée ; on lui ouvrit ensuite une petite porte sur un vestibule, et par une autre porte très grande, il fut introduit dans un autre salon où le vint accoster un personnage, qu'il sut ensuite être Talleyrand. Celuici l'accompagna dans une immense pièce où se tenaient des personnages très décorés, en habits magnifiques, fonctionnaires éminents de la République, entourant les trois chefs du Consulat. Des généraux, des soldats, se trouvaient partout; et dans les escaliers sonores retentissait le roulement des tambours pour la parade. Tels étaient le lieu et l'entourage où arrivait l'infortuné cardinal, descendu de sa voiture, le matin même, peu habitué à tant de fracas à tant de mouvement, et devant un homme qu'il savait difficile à émouvoir, surtout à convaincre.

Du groupe des fonctionnaires se détacha Bonaparte. En l'apercevant, le Premier Consul avança de quelques pas, au-devant de Consalvi, que Talleyrand lui présentait, et sans lui laisser le temps d'exprimer aucune parole, il l'apostropha d'un ton bref. — « Je sais le motif de votre voyage, en France ; je veux que Ton ouvre immédiatement les conférences. Je vous laisse cinq jours de temps, et je vous préviens que si, à l'expiration du cinquième jour, les négociations ne sont pas terminées, vous devrez retourner à Rome, attendu que, quant à moi, j'ai déjà pris mon parti pour une telle hypothèse. »

Alors, d'après Consalvi, en ses mémoires, Bonaparte entre subitement en matière, et pendant plus d'une demi-heure, dans la même attitude, et devant tout le monde, il parla sur le concordat, sur le Saint-Siège, sur la religion, sur l'état actuel des choses, et même sur les articles rejetés, avec une véhémence et une abondance inexprimables, sans colère néanmoins, ni dureté dans le langage... Il finit, en répétant que l'on commencerait immédiatement les négociations, n'ayant pas de temps à perdre, vu les grandes affaires, qu'il avait entre les mains.

Là-dessus, il congédia le cardinal.

Les conférences furent ouvertes tout de suite. Consalvi était assisté de Mgr Spina et du théologion Caselli, moins intransigeants que lui-même, car lui-même était opposé à toute concession. Les «xigences du Premier Consul augmentaient chaque jour. Talleyrand lui avait dit que le projet nouveau, rapporté de Rome, était moins libéral que l'ancien. On ne pouvait se mettre d'accord sur le clergé constitutionnel, sur les évêques émigrés, sur

la publicité de l'exercice du culte catholique. Le rôle de Bernier consistait à rapporter l'expression de la volonté du Premier Consul, laquelle était aussi absolue que celle de Consalvi, si bien que chaque jour de conférence, qui devait être le dernier, était suivi d'un lendemain. Les négociations s'allongeaient, sans que Ton pût en prévoir la fin. Elles durèrent vingt-cinq jours. Bonaparte avait cédé sur le mariage des prêtres qu'il demandait ; Consalvi, sur l'aliénation des biens du clergé, regardée comme définitive. Bonaparte, enfin, avait promis d'abandonner le clergé constitutionnel et sur la publicité de l'exercice du culte, il admettait qu'elle ne serait soumise qu'aux règlements de police, afin d'assurer l'ordre public.

Il parut aux négociateurs que tous les obstacles, étaient aplanis, et Ton décida que les signatures seraient échangées, le lendemain, chez Joseph Bonaparte. Joseph voulut bien s'effacer devant le cardinal, et le laisser signer le premier. L'abbé Bernier avait apporté deux copies du traité, reçues du cabinet du Premier Consul. Consalvi les prit, les parcourut des yeux ; et aussitôt il déclara qu'il ne signerait rien, la rédaction n'étant point conforme aux conventions de la veille. Les assistants décontenancés interrogeaient Bernier du regard, qui dut avouer que le Premier Consul avait exigé les modifications qu'on y lisait. Joseph Bonaparte et ses conseillers paraissaient confus de cette surprise. Ils ne savaient rien, disaient-ils, et Joseph offrait de se rendre près de son frère et de rapporter une solution. Le vrai, c'est que Bonaparte, après avoir cédé à la fermeté résolue de l'envoyé du Pape, s'en était repenti, et avait voulu revenir sur ses promesses, pensant que le cardinal, pris de court, et parce que le Moniteur

avait annoncé, le matin, que sa mission en France avait réussi, Consalvi n'oserait pas refuser une concession nouvelle. Afin de lui faire comprendre, d'ailleurs, que l'Eglise de France pourrait se passer de Rome, Bonaparte avait autorisé, pendant les négociations, la tenue d'un concile par les évoques constitutionnels, qui y discutaient des questions de dogme *. Mais rien de tout cela n'émut Gonsalvi, qui ne voulut signer que ce qui avait été décidé. Un dîner avait lieu le soir, aux Tuileries. Il annonça qu'il y assisterait quand même, et qu'il reprendrait, le lendemain, le chemin de la ville éternelle. La ruse et la supercherie de Bonaparte tenaient en suspens un traité que les deux parties, intérieurement, désiraient *.

S'il était si difficile de s'accorder, c'est que, dans l'entourage du Premier Consul, il existait une sorte de conjuration contre le cardinal. Les grands fonctionnaires du gouvernement ne voulaient point de

1. Menneval : Mémoires. « Un concile national fut convoqué; 45 archevêques et évoques, et 80 députés ecclésiastiques, du second ordre, s'assemblèrent à Notre-Dame. Ils proclamèrent que l'Église de France avait le Pape pour son chef, mais ne reconnaissaient aucun droit sur le temporel de l'État. »

2. L'infortuné cardinal allait repartir, sans avoir pris un seul jour de repos, ni une seule distraction. « Pendant toute la durée de cette affaire, écrit-il en ses Mémoires, j'ai pu seulement rendre visite aux deux autres consuls, au ministre des Affaires étrangères chez lequel je dînai une fois* et aux ambassadeurs d'Espagne et d'Autriche, sans voir les autres, sans presque visiter Paris. »

« Dans les conférences, ajoute Consalvi, il fut toujours assisté du prélat Spina, et du théologien Caselli. Je travaillais en commun avec eux, dit-il. Ils assistaient à tous les entretiens, minutaient, en commun avec moi, chaque jour, les réponses aux propositions de l'abbé Bernier, et déterminaient, avec moi, les objections à lui opposer. Ce n'est pas le lieu de dire quels efforts, quelles angoisses, coûtèrent ces conférences ; quels obstacles incroyables s'y rencontrèrent ; quelles furent les prétentions du gouvernement français ; dans quelles entraves fut mis celui qui agissait pour le Saint- Siège. Bonaparte ne voulut jamais céder, au sujet des évêques émigrés ; il céda, au sujet de ceux qui avaient donné spontanément leur démission. Le Pape disait : « Nous voulons bien aller jusqu'aux portes de l'enfer, mais nous prétendons nous arrêter là. »

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Concordat ; la faction irréligieuse de Paris, les disciples de Voltaire, encore influents l , cherchaient, par tous les moyens, à rendre odieuse la Cour romaine, et, impossible, une entente avec elle. Bonaparte, tout-puissant dans les affaires administratives ou militaires, Tétait moins dans les affaires religieuses. Il prenait encore souci des quolibets du peuple des faubourgs ou des salons ; et puis, il redoutait une Eglise trop forte, qui aurait pu le braver. S'il voulait un clergé florissant, il le voulait, toutefois, humble et obéissant à ses projets. Le théologien Caselli, Mgr Spina très fin, spirituel et conciliant, auraient cédé peut-être. Consalvi, soutenu par sa foi et par les promesses faites au Pape, son ami, résistait toujours \

i. De Barante : Mémoires (t. I, p. 100). « Le déchaînement de toutes les opinions révolutionnaires, philosophiques et littéraires iut général. C'était un feu roulant des malédictions de Diderot, et des plaisanteries de Voltaire. Les hommes sensés, qui approuvaient le Concordat, ceux-là, par habitude ■du xvni« siècle, ou par vanité d'esprit fort, conservaient un langage de moquerie. L'armée des fonctionnaires, si mélangée, et où l'on comptait d'assez nombreux prêtres mariés, manifestait son opposition, quoique disposée :à obéir. La colère était plus vive encore, parmi les militaires, soit qu'une vie libre de dissipation, soit que l'influence des principaux généraux, adversaires du Concordat, leur imposât cette révolte. »

2. Malgré sa puissance, et malgré sa gloire, Bonaparte ne se croyait pas encore assez fort, pour négliger l'opposition des grands corps de l'État. Ce fut, presque honteux, qu'il fit part de son projet de Concordat, au Consei •d'Etat. Voici ce qu'écrit Lacretelle, t. II e , p. 71 (Histoire du ConsulaQA « Le Concordat fut conclu, sans la moindre participation, ni du Sénat, ni du Corps législatif, ni du Tribunat ; et voici, en quels termes succincts, le Premier Consul en donna la nouvelle au Conseil d'État, au moment où il levait une séance, occupée de tout autre objet : « J'ai besoin de vous parler du Concordat. Tout est fini. Il y aura 50 évêques ; on leur donnera 5.000 ou 6.000 francs ; et environ 6.000 curés, un par canton. On payera les évêques sur les dépenses secrètes et les curés sur des centimes additionnels. J'ai réglé ce qui concerne les protestants. Les calvinistes ont leur métropole à Genève ; il n'y a pas de difficultés. Les Luthériens recevaient leurs ministres, des princes d'Allemagne. On leur envoyait les plus mauvais sujets. A l'avenir, ils nommeront, eux-mêmes, leurs ministres. Les Luthériens de Strasbourg l'ont demandé. Quant aux Juifs, c'est une nation à part. Elle ne se mêle avec aucune autre secte. Elle est, d'ailleurs, en trop petit nombre, pour s'en occuper. »

Le soir, avant le dîner, Bonaparte l'apostropha durement.

— Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre ? Soit ! je n'ai pas besoin de Rome (Consalvi, Mémoires) ; j'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape. Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a su changer la religion de son pays, et réussir dans ce projet bien plus le saurai-je faire, et le pourrai-je, moi- En changeant la religion, en France, je la changerai dans presque toute l'Europe, partout où s'étend l'influence de mon pouvoir ; Rome s'apercevra des pertes qu'elle aura faites. Elle les pleurera, mais il n'y aura plus de remèdes. Vous pouvez partir. C'est ce qui vous reste de mieux à faire. Vous avez voulu rompre. Eh bien ! soit, puisque vous l'avez voulu. Quand partez-vous donc ?

— Après dîner, général, répliqua le cardinal, d'un ton calme.

« Ce peu de mots, ajoute Consalvi, fit faire un soubresaut au Premier Consul. Il me regarda très fixement, et à la véhémence de ses paroles, je répondis, en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outrepasser mes pouvoirs, ni transiger sur des points contraires aux maximes que professe le Saint-Siège. Dans les choses ecclésiastiques, continuai-je, on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles, en certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semblait pas possible de prétendre que j'eusse cherché à rompre, du côté du Pape, dès qu'on s'était mis d'accord sur tous les articles à la réserve d un seul, pour lequel j'avais prié qu'on consultât le Saint-Père, lui-même, car «es propres commissaires (il désignait ainsi Caselli

et Spina) n'avaient pas rejeté cette proposition. » Sur ces paroles, dites d'un ton très modéré, mais très ferme, Bonaparte se radoucit, et de part et d'autre, il fut convenu que Ton reprendrait les conférences. Elles furent, de nouveau, si laborieuses, qu'elles durèrent sans interruption toute la nuit et la moitié d'un jour, dix-neuf heures consécutives. Les voitures attelées dans la cour de l'hôtel de Joseph Bonaparte attendaient, comme il arrive, lorsqu'on s'imagine terminer, tout de suite, une affaire, et elles stationnèrent, à la même place, également dix-neuf heures, parce que les échanges de raisons, toujours sur le point de finir, reprenaient toujours avec plus d'opiniâtreté.

Cependant, les termes de la convention mûrement pesés, examinés et consentis, le traité fut signé, et à l'annonce de cette heureuse conclusion, il se produisit dans les ambassades et dans le public, un sentiment de satisfaction qui se manifesta très ouvertement: soulagement des consciences, paix dans les familles, rentrée de tous les prêtres insoumis, c'étaient autant d'espérances que Ton attachait à la réconciliation avec Rome.

Voici le texte de ce Concordat :

Convention entre Sa Sainteté Pie VII et le gouvernement français :

Le gouvernement de la République reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de la grande majorité des citoyens français.

Sa Sainteté reconnaît également que cette même religion a retiré et attend encore, en ce moment, le plus grand bien et le plus grand éclat de l'établissement du culte catholique en France, et de la profession particulière qu'en font les Consuls de la République.

En conséquence, d'après cette reconnaissance mutuelle, tant pour le bien de la religion, que pour le maintien de la tranquillité intérieure, ils sont convenus de ce qui suit :

Article premier. — La religion catholique, apostolique et romaine, sera librement exercée en France. Son culte sera public, en se conformant aux règlements de police, que le gouvernement jugera nécessaires, pour la tranquillité publique.

Art. 2. — Il sera fait par le Saint-Siège, de concert avec le gouvernement, une nouvelle circonscription des i.

diocèses français.

Art. 3. — Sa Sainteté déclare aux titulaires des évêchés français qu'elle attend d'eux, avec une ferme croyance, pour le bien de la paix et de l'unité, toute espèce de sacrifice, même celui de leurs sièges. D'après cette exhortation, s'ils se refusaient à ce sacrifice, commandé par le bien de l'Église (refus néanmoins auquel Sa Sainteté ne *;

s'attend pas), il sera pourvu, par de nouveaux titulaires, au gouvernement des évêchés de la circonscription nou- v '-\

velle, de la manière suivante : V:

Art. 4. — Le Premier Consul delà République nom- <

mera, dans les trois mois qui suivront la publication de la ;

bulle de Sa Sainteté, aux archevêchés et évêchés delacir- ;

conscription nouvelle. Sa Sainteté conférera l'institution ,*

canonique, suivant les formes établies par rapport à la t

France, avant le changement de gouvernement. f

Art. 5. »— Les nominations aux évêchés, qui vaqueront <

dans la suite, seront également faites par le PremierCon- '%

sul, et l'institution canonique sera donnée par Sa Sainteté, .VÇ

en conformité de l'article précédent. \\

Art. 6. — Les évêques, avant d'entrer en fonctions, *|;

prêteront directement entre les mains du Premier Consul, J]

le serment de fidélité qui était en usage, avant le change- is

ment de gouvernement, exprimé dans les termes suivants: |>

« Je jure et promets à Dieu, sur les Saints Évangiles, de M

garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par J|

la constitution de la République française. Je promets M

"pr'V'A- .""^Ç

aussi n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique ; et si, dans mon diocèse, ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'État, je le ferai savoir au gouvernement.

Art. 7. — Les ecclésiastiques du second ordre prêteront le même serment, entre les mains des autorités civiles, déléguées par le gouvernement.

Art. 8. : — La formule de prière suivante sera récitée à la fin de l'office divin, dans toutes les églises catholiques de France,

Domine salvam fac rempublicam !

Domine salvos fac consules!

Art. 9. — Les évêques feront une nouvelle circonscription des paroisses de leurs diocèses, qui n'aura d'effet que d'après le consentement du gouvernement.

Art. 10. — Les évêques nommeront aux cures. Leur choix ne pourra tomber que sur des personnes agréées par le gouvernement.

Art. 11. — Les évêques pourront avoir un chapitre, dans leur cathédrale et un séminaire pour leur diocèse, sans que le gouvernement s'oblige à les doter.

Art. 12. — Toutes les églises métropolitaines, cathédrales paroissiales et autres, non aliénées, nécessaires au culte, seront mises a la disposition des évêques.

Art. 13. — Sa Sainteté pour le bien de la paix et l'heureux rétablissement de la religion catholique, déclare que, ni elle, ni ses successeurs, ne troubleront, en aucune manière, les acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés, et, qu'en conséquence, la propriété de ces mêmes biens, les droits et revenus y attachés, demeureront incommutables entre leurs mains, ou celles de leurs ayants cause. Art. 14. — Le gouvernement assurera un traitement convenable aux évêques et aux curés, dont les diocèses et les cures seront compris dans la circonscription nouvelle. Art. 15. — Le gouvernement prendra également des

mesures, pour que les catholiques français puissent, s'ils le veulent, faire en faveur des églises, des fondations.

Art. 16. — Sa Sainteté reconnaît, dans le Premier Consul de la République française, les mêmes droits et prérogatives dont jouissait près d'elle l'ancien gouvernement.

Art. 17. — Il est convenu, entre les parties contractantes, que, dans le cas où quelqu'un des successeurs du premier Consul actuel, ne serait pas catholique, les droits et prérogatives, mentionnés dans l'article ci-dessus, et la nomination aux évêchés, seraient réglés, par rapport à lui, par une nouvelle convention.

Les ratifications seront échangées à Paris, dans l'espace de quarante jours.

Fait à Paris, le 26 messidor de l'an IX de la République française.

Consalvi s'apprêtait donc à partir. Bonaparte lui fit savoir qu'il désirait s'entretenir encore une fois, avec lui.

« J'ai Tembarras, lui dit-il (ho difficolta), après la nouvelle circonscription des ' diocèses, et dans la nomination des nouveaux évêques, d'avoir à les choisir dans les deux partis: des constitutionnels et des non constitutionnels. » (Mémoires de Consalvi^ par Crétineau-Joly.)

Or, Consalvi partait avec cette conviction que les évêques constitutionnels seraient sacrifiés; qu'aucun d'eux ne serait maintenu dans sa situation; et voici que le Premier Consul soulevait une nouvelle difficulté !

Les conférences recommencèrent. Bonaparte écrivit, à son frère Joseph, deux lettres :

Paris, le 1" thermidor an IX (20 juillet 1801). Je désire, citoyen,que vous continuiez vos conférences avec le cardinal Consalvi et vos autres collègues: (Bernier, Crétet, Bigot de Préameneu).

1° Pour arranger ce qui est relatif aux constitutionnels, et faire en sorte que les évêques constitutionnels soient éligibles comme les autres ;

2° Arrêter la rédaction de la bulle. Je désirerais que cette bulle fût publiée, en France, le plus tôt possible, afin que je puisse, sur-le-champ, nommer aux archevêchés et évêchés. Je désirerais que la bulle pût être publiée à Paris le 15 août. Pour cette époque, toutes mes nominations seront faites, de manière que les nouveaux évêques pourront entrer en fonction dans les premiers jours de fructidor.

Faites sentir que j'attache quelque importance à ce que cette affaire marche avec célérité, parce que le mois de frimaire étant l'époque de la réunion du corps législatif et des discussions, je désirerais qu'elle fût déjà alors sanctionnée.

Il serait bon de tenir un protocole de tous ces objets.

Bonaparte.

Paris, 1 er thermidor an IX (20 juillet 1801).

Il me paraît nécessaire que vous vous entendiez bien avec le cardinal Gonsalvi, pour tout ce qui est relatif aux évêques constitutionnels, puisqu'il me semble que le cardinal Consalvi croit que le Pape n'est pas tenu par le Concordat d'adresser un bref aux évêques constitutionnels, pour qu'ils se démettent de leur siège, et, qu'au contraire, ce cardinal croit indispensable, qu'avant même que ces évêques puissent être nommés à des évéchés, ils se rétractent, chose qu'on ne peut pas exiger d'eux, sans les déshonorer, et sans compromettre l'autorité temporelle, qui les a toujours appuyés, surtout lors de l'assemblée constituante. Cet objet me paraît très essentiel à régler.

Bonaparte.

Comme dans toutes les affaires qu'il entreprenait, Bonaparte voulait aller vite et obtenir un résultat

qui lui fût favorable. Il avait cédé à certaines considérations présentées par Consalvi ; maintenant, il se rejetait en arrière, afin de reprendre ce qu'il avait délibérément abandonné. Les évêques émigrés entretenaient, dans leurs anciens diocèses, par des correspondances clandestines, une sourde agitation qui troublait Tordre public, rappelant aux paysans la race des Bourbons, leurs princes légitimes. Bonaparte ne pouvait que condamner j sans appel, ces mauvais citoyens. Il se montrait, au contraire, bien disposé pour les prêtres, restés en France, évêques ou desservants, qui avaient adhéré à la constitution civile du clergé, et qui s'étaient toujours conduits en citoyens pieux et honnêtes. Il comptait sur leur dévouement au gouvernement établi, sur leur respect de l'autorité, sur l'exemple qu'ils donneraient aux autres, rentrés d'exil. « Vous verrez, disait-il à ses familiers, quel parti je tirerai du Concordat et du nouveau clergé *• »

Consalvi avait une opinion bien différente. Ilpre-

i. Voici, en effet, comment fut rédigé le catéchisme, enseigné dans les écoles, sous l'Empire. (Suite du 4« commandement : Tes père et mère honoreras...)

Demande. — Quels sont les devoirs des chrétiens, à l'égard des princes qui les gouvernent ; et quels sont, en particulier, nos devoirs envers Napoléon I er , notre empereur ?

Réponse. — Les chrétiens doivent aux princes, qui les gouvernent, et nous devons, en particulier, à Napoléon I er , notre empereur, l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de son empire et de son trône ; nous lui devons aussi des prières ferventes, pour son salut, et la prospérité spirituelle et temporelle de l'État.

Demande. — Pourquoi sommes-nous tenus à tous ces devoirs, envers notre empereur ?

Réponse. — C'est premièrement, parce que Dieu, qui crée les empires et les distribue, selon sa volonté, en comblant notre empereur de dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l'a établi notre souverain, l'a rendu le ministre de sa puissance et son image sur la terre. Secondement, parce que notre Seigneur Jésus-Christ tant par sa doctrine, que par ses exemples, nous a enseigné, lui-même, ce que nous devons à notre souverain. Il est né en obéissant à l'édit de César Auguste ; il a payé l'impôt prescrit ; et

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riait les constitutionnels pour des réprouvés. Il refusait de les admettre comme éligibles aux évêchés, s'ils n'avaient pas auparavant fait une rétractation de leur passé. Durant huit heures, se poursuivirent ces nouveaux débats. Et l'abbé Bernier était venu le chercher, au moment où il allait monter en voiture pour rentrer à Rome. Que de soucis, que de déboires ! Consalvi ne résista pas davantage. Il céda aux objurgations des commissaires du Premier Consul, réservant l'assentiment du Pape et de ses conseillers \

de même qu'il a ordonné de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, il a au ssi ordonné de rendre à César ce qui appartient à César.

Demande. — Que doit-on penser de ceux qui manqueront à leurs devoirs, envers notre empereur ?

Réponse. — Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle. (Cathéchisme à l'usage de toutes les églises de l'empire français, p. 55 et 56. Paris, 1811.)

Faber écrivait aussi sur le clergé : « Les archevêques et évêques sont bien plus les instruments des volontés de Bonaparte, que des pasteurs du peuple. S'il leur a donné leur existence, il leur fait aussi sentir qu'ils dépendent de lui, et ici, comme partout, il prend bien plus qu'il ne donne. Là où ils sont pasteurs, ils ne le sont que pour les intérêts, qui touchent directement le maître. Ils doivent le soutenir, dans les opérations qu'il entreprend, par leurs mandements, leurs lettres pastorales, leurs exhortations en chaire, et leurs fêtes religieuses. Ils doivent puissamment seconder les opérations, relatives à la réquisition, et toute l'écriture sacrée est mise à contribution, pour en prouver la légitimité. »

1. Le chevalier Artaud de Montort, qui a écrit la vie de Pie VII, a tracé, en quelques lignes, le tableau des relations de Bonaparte avec le cardinal Consalvi... « Quelque temps après l'arrivée du cardinal, Bonaparte le traita avec des commencements d'amitié, puis avec confiance, lui demandant finement, pourquoi il répond pour un autre à ce qu'on dit à un autre, en riant, s'enquérant si, en Italie, on ne regardait pas le Premier Consul comme un ogre qui mange les prêtres. Il l'écrasait bientôt d'une de ces improvisations primesautières, dans lesquelles il a toujours excellé, quand il suivait une bonne voie, lui signifiant des projets de Concordat hardis, presque protestants, au moins jansénistes, les modifiant, tombant, à la fin lui-même, ainsi qu'il le dit plusieurs fois, sous le charme des grâces de la Sirène de Rome. »

« Barante, en ses Mémoires, a laissé des témoignages de toutes les difficultés, vaincues par Bonaparte, au sujet du Concordat (t. I, p. 10 et suiv.) « La négociation d'où sortit le Concordat fut difficile. Bien des intérêts, qui avaient pris racine en France, depuis dix ans, demandaient à être ménagés. La vente des biens du clergé, l'abolition des ordres religieux et la confiscation de leurs propriétés ne pouvaient être, ni attaqués, ni

Pie VII avait des amis sûrs, devant lesquels il ouvrait son âme tout entière. C'était Bertalozzi, administrateur de l'évêché d'Imola, dont le Pape Testait titulaire. Cet ami lui avait prêté l'argent nécessaire à son voyage à Venise, pour le conclave. C'était Marconi, qui avait également prêté de l'argent à Pie VII et en fut récompensé par un emploi fort avantageux. C'était Pacca 1 , cardinal depuis quel-

menacées. La Constitution civile du clergé n'était pas présentable au Pape, mais il importait de ne pas regarder comme exclus les évêques et les jprêtres qui avaient prêté serment à cet acte, nonobstant la défense du Saint-Siège. On exigea une rétractation, que Rome aurait pu trouver insuffisante, et le clergé révolutionnaire offensante. L'assemblée constituante avait changé la distribution des évêchés, et supprimé un grand nombre d'entre eux. Il ne fallait pas revenir aux anciennes circonscriptions. »

1. De Montholon : La captivité de Napoléon, t. I... Sur l'éblouissement que produisait, malgré ses persécutions, la politique de Napoléon. « Le •cardinal Pacca, premier ministre de Pie VII, écrivait, en 1809, ses mémoires au fond delà prison d'Etat de Fenestrelle, et il disait : ... « Je voyais que les secousses et les bouleversements politiques commençaient une grande révolution. La providence me semblait préparer les voies pour l'établissement d'une immense monarchie, qui, par sa puissance et son étendue, égalerait ou surpasserait même l'ancien empire romain, sous lequel les souverains pontifes gouvernèrent l'Eglise pendant huit siècles. Je voyais un seul homme dicter des lois à toute l'Europe... L'Empire français contenait alors, non seulement la France, mais les provinces belges •conquises sur la maison d'Autriche, et une grande étendue de pays, depuis le Rhin jusqu'au rivage de la mer d'Allemagne... Diverses provinces italiennes, et le royaume d'Italie lui-même faisaient partie de cet empire. On pouvait également compter, au nombre de ses provinces, les royaumes -d'Espagne, de Naples, de Hollande, de Westphalie. Car Napoléon avait nommé les rois, qui en occupaient les trônes, grands dignitaires de l'Empire français et lieutenants généraux de ses armées. A cette vaste étendue •de territoire, il fallait ajouter les Etats de la confédération du Rhin, dont les princes à l'instar de Déjotarus, d' Agrippa, d'Ariabarzane, avaient reçu leur titre royal du nouveau César, et qu'un simple décret pouvait faire •descendre du trône. Tout annonçait donc l'établissement d'une grande monarchie. Déjà elle avait fait disparaître une partie et devait bientôt engloutir le reste de cette multitude de royaumes et de principautés, qui, •au dire de Bossuet, rendaient la sujétion des Papes incompatible avec le .gouvernement de l'église universelle. Et cette considération me faisait

ques mois, que la culture des lettres avait placé en évidence. C'était enfin, le cardinal Maury, à qui Pie VII devait son élévation à la Papauté. Ceux-ci et d'autres cardinaux, ses conseillers intimes, se réunirent pour discuter le texte du concordat, apporté par Consalvi. Presque tous pensèrent qu'il le fallait accepter tel qu'il était. Trente-cinq jours après, la conclusion, le projet était de retour à Paris, apporté par un courrier extraordinaire.

On s'attendait à la promulgation immédiate. IL n'en fut rien. Bonaparte machinait une nouvelle surprise. Il demanda, en premier lieu, l'envoi d'un légat, pour l'institution canonique à conférer aux évoques ; ensuite, un délai, afin d'achever la réorganisation du clergé, commencée avec Consalvi. Le cardinal Caprara partit de Rome, comme légat a\ lalere. Bonaparte nomma directeur des cultes, Portalis, conseiller d'Etat, et lui confia, pour l'avenir, le fardeau de toutes les difficultés de cette transformation religieuse l .

Avant l'arrivée du légat, le concile national avait

appréhender que Dieu, dans ses impénétrables jugements, n'eut préparé tous ces changements d'États et de gouvernements, pour donner une seconde fois au Pape, dépouillé de sa puissance temporelle et soumis à un seul prince, les moyens de gouverner avec moins de distraction et d'obstacles le troupeau entier des fidèles. »

1. Picot, t. II, dans ses Mémoires, pour servir à l'histoire ecclésiastique fait une remarque intéressante : « Presque tous les gouvernements, dit-il, favorisèrent les idées religieuses. Et le même siècle, qui avait vu commencer l'erreur, propagée par la philosophie, voyait en finissant, se dissiper le charme, qui avait séduit plusieurs gouvernements. En Autriche, François II rappela les religieux, expulsés par Joseph. Il fortifia l'influence du clergé, et restitua aux évoques l'exercice des droits, attachés à leur caractère. Il rendit au clergé le soin exclusif de l'éducation, et prit des mesures pour que la jeunesse ne reçut que des leçons de religion et de vertu. . La Suisse, travaillée auparavant par le Directoire, rapportait les lois révolutionnaires, qu'on lui avait dictées, rappelait les religieux, recevait, avechonneur, un nonce du Souverain Pontife. La Suède et la Russie proscrivaient les ouvrages philosophiques, et le Danemark allait même jusqu'à condamner au bannissement les écrivains qui attaquaient la religion. »

été dissous. Le gouvernement consulaire n'avait plus besoin, désormais, de la menace, que faisaient peser sur Rome, les délibérations des prêtres constitutionnels. C'était maintenant le silence qu'il lui fallait. Les journaux, qui avaient coutume de parler des choses religieuses, durent se taire, par ordre. Le public n'apprit plus rien des négociations qui se poursuivaient encore, entre Rome et Paris. Le Premier Consul voulait endormir la vigilance du Saint- Siège, et ne point éveiller ensuite l'attention des hommes, qui restaient, malgré tout, hostiles à la religion, et ne lui épargnaient aucun quolibet. Bonaparte n'était pas arrivé à ses fins. Le Concordat était insuffisant et trop discutable. Il voulait autre chose, un pouvoir plus étendu sur les prêtres ; et Ton préparait, en secret, de nouveaux articles, pour les ajouter aux premiers, de nouvelles prescriptions, qui, sous le titre à 9 articles organiques, formeraient un appendice se liant au Concordat. Le tout serait publié à la fois. Subterfuge nouveau qui devait soulever, dans le Sacré Collège, une émotion allant jusqu'à l'indignation, mais qui n'en resterait pas moins la loi du gouvernement consulaire.

En attendant, Bonaparte s'efforçait de gagner l'esprit du légat que le Pape lui envoyait. Sur sa route, jusqu'à Paris, il le fit entourer d'hommages et d'honneurs. Le canonétait tiré à son arrivée et à son départ; une escorte de cavaliers précédait et accompagnait sa voiture. Dans les grandes villes, les plus hauts fonctionnaires venaient faire acte de respect à son égard. Les conseils municipaux même, comme à Fontainebleau, demandaient à lui être présentés. Ce fut un enchantement jusqu'à Paris. Le cardinal Caprara arrivait donc très reconnaissant pour tant de déférence. Mais, par ordre aussi, son entrée dans Paris

se fit incognito, à la tombée de la nuit, afin d'évi*ter la causticité facile des Parisiens. Caprata demeura,, quelque temps, ignoré.

En ses mémoires, la duchesse d'Abrantès le revêt d'une tournure grotesque, possédant un filet de voix aiguë, coupée d'une petite toux cassée, des yeux couverts d'immenses verres de lunette, qui cachaient la moitié de son visage et un crâne hérissé « d'un vieux gazon » à l'abri de la calotte rouge. Homme rusé,ajoute-t-elle,le plus rusé de tous les personnages qui peuplaient le palais des Papes. L'homme ne lui était pas sympathique. Elle retrouvait, sans, doute, en écrivant ses mémoires, les souvenirs de sa jeunesse étourdie, passée au milieu de généraux peu religieux, qui, devant elle, avaient dû tourner en ridicule le saint homme. Mais les mémoires de la duchesse ne sont pas les seuls qui nous aient laissé le portrait du légat de Pie VII. L'abbé de Pradt *■ est plus bienveillant que la spirituelle grande dame. Il s'étend sur l'aménité, l'urbanité, le grand air de l'illustre ecclésiastique ; un grand seigneur, dit-it, très habitué au monde, de la famille des Montecuculli, portant le nom de sa mère, une Caprara,dont

i. Journal de Oourgaud : T. I, p. 400. — Note sur de Pradt. « (Par le paquet de la poste) disait Napoléon, je savais tout. J'appris, de la sorte,, la sottise des intrigues de l'abbé de Pradt ; au lever du lendemain, je lé lui fis connaître ; puis je lui pardonnai, j'eus tort ; mais Dieu le protégeait. D'ailleurs, il me servait d'espion auprès du clergé. Néanmoins, j'aurais du le chasser, il était trop intrigant. »

— Et plus loin, p. 409. « La religion chrétienne offre aux yeux beaucoup de pompes, de spectacles ; elle occupe tout le temps l'esprit. J'aime assez les couvents. Je voudrais qu'on n'y pût faire de vœux qu'à cinquante ans* A présent, je vivrais fort bien retiré dans un couvent. Lorsque je rétablis et dotai de 40,000 livres de rentes le couvent du Grand Saint-Bernard, cela fit grand plaisir au clergé. Le cardinal Caselli qui/ était le grand théologien du cardinal Consalvi, lors du Concordat, était en extase lorsque jqlui parlais de l'Egypte ou de la Judée. Il ne pouvait concevoir que le Jourdain n'eût qu'une soixantaine de pieds de large. Le résultat de toutes mes conversations fut qu'il assura au saint Père qu'il fallait m'accorder ceque je demandais, que j'étais le seul homme qui pût rétablir la religion. »

il était le dernier descendant. Fastueux, enfin, jouissant d'une fortune considérable qu'il dépensait noblement, en œuvres pieuses et en secours aux pauvres et aux malheureux. Presque septuagénaire, né en 1733 à Bologne, depuis longtemps, il remplissait de hautes fonctions dans la diplomatie. A vingtcinq ans, il avait été envoyé comme vice-légat à Ravenne, ensuite comme nonce à Lucerne, et à Vienne, à la cour impériale où il avait trouvé un monarque, imbu dos idées philosophiques du siècle. Cette longue fréquentation des cours et des chancelleries avait rendu tout d'abord son esprit, libéral. Mais, depuis qu'il avait assisté, à Rome, aux excès des révolutionnaires imitant ceux de France, il en avait gardé une terreur qu'il ne pouvait maîtriser, et il admirait, à cause de cela, plus qu'un autre, la force résistante du général contre les factions, sa glbire militaire, sa puissance écrasante contre les idées destructives de Tordre social. En cette disposition d'esprit, il se trouvait facilement accessible aux cajoleries de Bonaparte, et ensuite à ses exigences.

Le jour de son audience initiale, le Premier Consul lui fit connaître ses intentions à l'égard du nouveau clergé à nommer, s'étendant avec complaisance sur les prêtres constitutionnels, louant leur bon esprit, leur modération, leur soumission à l'autorité civile, la rigidité de leurs mœurs, insistant sur l'appui que leur offraient les hommes intelligents de la bourgeoisie, encore inféodés aux doctrines des encyclopédistes. Ces prêtres tenaient une place trop considérable dans l'Etat, pour qu'il les négligât et il était résolu à maintenir le quart d'entre eux, dans les rangs du nouveau clergé. Il comptait que l'institution canonique de ceux qu'il choisirait, parmi les

moins compromis et les plus éminents, ne souffrirait aucun délai. Comme chef de gouvernement, i\ jugeait cette mesure nécessaire.

Caprara, malgré son désir de plaire à l'homme qu'il admirait, lui répondit avec beaucoup d'onction et d'aménité, que ses pouvoirs ne s'étendaient pas aussi loin, qu'il céderait cependant si les évoques nommés rétractaient publiquement leur serment à la constitution républicaine du clergé. Ce à quoi Bonaparte répliqua que ce serait beaucoup d'orgueil à la demander et une plus grande lâcheté à la souscrire. Ils s'en tinrent là, l'un et l'autre, sans s'expliquer davantage. Et Bonaparte continuait à entourer de prévenances le légat, ne doutant point qu'il ne triomphât de sa résistance. Il rendit à Rome le corps de Pie VI, enterré depuis deux ans à Valence ; il promit la restitution future d'Ancône au Saint-Siège, et tout de suite celle de Pesaro; sa sœur Caroline fit bénir par le cardinal son mariage, contracté civilement avec le général Murât; Joseph de Beauharnais et Hortense, sa fille, qui venait d'épouser Louis Bonaparte, invitèrent l'Eminence à leurs réceptions intimes. Le comble pour Caprara fut l'espérance d'être promu au siège archiépiscopal de Milan, qui dépendait de la nouvelle république italienne, constituée au pied des Alpes, sous l'égide de la grande République française. Tant de politesses donnaient à Bonaparte une prise très grande sur le cardinal. Avant de l'admettre à une audience solennelle, on lui fit lire les paroles exigées des légats a latere, sous la- monarchie. Ces paroles, il devait les prononcer et il les prononça. Puis, le jour des Rameaux, à Notre-Dame, nouvellement nettoyée et embellie, Caprara procéda, comme légat, à l'institution canonique de Mgr de Belloy, nommé

à l'archevêché de Paris, à celle de Mgr Cambacérès, nommé à l'archevêché de Rouen, à celle de Fabbé Bernier, nommé à l'évêché d'Orléans, à celle de Mgr de Pancemont, nommé à Tévêché de Vannes.

La cérémonie eut lieu avec une grande solennité. Les prêtres consacrés paraissaient dignes de respect et d'estime et le lendemain, le saint homme écrivit à Rome qu'il désirait n'avoir jamais à conférer l'institution canonique, qu'à des prêtres pareils à ces quatre premiers.

Depuis son installation à Paris, à l'hôtel de Montmorency, restauré à son intention, Caprara négociait toutes les affaires religieuses avec le conseiller d'Etat, Portalis, chargé spécialement des cultes. Talleyrand, quoique ancien prêtre, n'était pas admis fe S à ces conférences. Le gouvernement se défiait de la

profession première de ce personnage et de son âpreté au gain. Portalis avait un caractère plus élevé, plus noble, plus conciliant; il était, en outre, très versé dans le droit canon, dont il avait reçu les premiers principes de son père, qui le professait à l'Université d'Aix, avant la Révolution. Agé de cinquante -cinq ans, son passé était presque illustre, depuis ses travaux d'érudition, depuis sa consultation sur la validité des mariages protestants, une œuvre de jeunesse, que Voltaire avait louée, comme un traité de philosophie, de législation et de morale politique. Il parlait, d'ailleurs, avec abondance, allant droit au fait, et dans un style élégant et imagé. Jamais homme ne fut plus apte que lui à soutenir la cause de la religion.

Il le montra le jour que, portant au Corps législatif le texte du Concordat et des articles organiques alors achevés (5 avril 1802), il débuta par un discours d'une admirable ampleur, plein des plus sai-

nés raisons, des plus éloquentes revendications, qui produisit, sur ses auditeurs,une impression décisive. Maintes fois, ce discours fut analysé, et il est nécessaire d'en placer, ici, la substance *.

1. Portalis était né à Beausset (Var),le 1" avril 1746. De famille de bonne- Bourgeoisie, établie en Provence, depuis le commencement du xvi 6 siècle, son père était professeur de droit canonique à l'Université d'Aix, et le jeune Portalis fut confié aux Oratoriens de Toulon, qui lui firent faire de brillantes études. A dix-sept ans, il publia une brochure sur les Préjugés, qui fut très remarquée. A vingt ans, il débuta comme avocat au Parlement d'Aix. ir plaida, pour la femme de Mirabeau, contre Mirabeau lui-même. En 1877, ses concitoyens l'appelèrent à l'administration du pays. Sa mission terminée, il revint au barreau. Il échoua, néanmoins, aux élections pour la Constituante, et s'il accepta la Révolution, ce fut avec une grande réserve. Il se retira dans une campagne isolée, avec sa famille, jusqu'en 1792, etlorsqu'il en sortit, il vint habiter Lyon, puis Paris, où considéré comme suspect, il fut arrêté. Le 9 thermidor le délivra. Cependant, député de- Paris, il entra au Conseil des Anciens, mais il y devint une des victimes de Fructidor. II s'enfuit de France, pour éviter une transportation, d'abord jusqu'en Suisse, puis dans le Holstein, où l'appelait un de ses amis, Mathieu. Dumas, chez le comte de Reventlau, qui, trois ans après, unit sa nièce, la jeune comtesse de Holeck, au fils aîné de Portalis. Au 18 Brumaire, il revint en France ; et, remarqué par Bonaparte, il fut appelé au Conseil d'Etat. Ce fut dans le Holstein qu'il écrivit son plus bel ouvrage: De l'usage et de Vabus de l'esprit philosophique. Durant tout son séjour, il y entretint une correspondance très active avec Mallet-Dupan. Michaud, dans sa Biographie universelle, ajoute : « Il sacrifia à la manie de l'adulation. Dans une lettre à l'empereur, le 4 janvier 1806, il proposait de décréter que l'épée, que Napoléon portait à Austerlitz, fut déposée dans un de nos temples, sous la garde d'un chapitre spécial, auquel on attacherait un hospice pour les vétérans ecclésiastiques, dont les places seraient données par le Ministre de la guerre, sur la présentation d'un maréchal de France ou d'un général de division. Il demandait aussi qu'on obligeât le clergé à prononcer, le jour anniversaire de cette grande bataille, un discours sur la gloire des armées françaises et le devoir imposé à chaque citoyen, de consacrer sa vie à son prince et à sa patrie. » Il mourut aveugle, on le sait, en 1807..

En ses Mémoires (T. II, p. 3), Thibaudeau écrit à ce sujet : « Portalis presque aveugle, débitant à la tribune ses beaux discours, ressemblait à Homère déclamant des vers immortels. On croyait, en général, qu'il improvisait. C'était une erreur. Ce n'est pas que, dans l'occasion, il ne fût capable de très bien rendre les inspirations qu'elle pouvait lui faire naître Mais, toutes les fois qu'il n'était pas trop pressé, il écrivait, ou dictait, son discours, le retenant par cœur et le débitant, à l'aide d'une mémoire presque infaillible, et avec l'assurance d'un orateur qui avait de quoi en réparer le défaut, dans les ressources inépuisables de son esprit et de son âme. »

A son tour, Menneval écrit {Mémoires, T. I, p. 82) : « La première mesure après le Concordat, fut la création d'un ministère des cultes. La direction en fut confiée à Portalis, qui prit le titre de conseiller d'État, chargé des affaires concernant les cultes, et peu après celui de ministre. C'était un savant jurisconsulte et un orateur fleuri, d'un caractère doux et conciliante On lui a reproché trop de flexibilité, peut-être avec raison. Mais, dans les

Devant une assemblée d'incroyants ou de philosophes, il eut le courage de proclamer la nécessité d'une religion, affirmant que l'esprit irréligieux, transformé en système politique, est plus près de labarbarie qu'on ne pense. On ne conduit pas les hommes avec des abstractions ou des maximes froidement calculées, ajoutait-il. Si la conscience intervient dans toutes les affaires de la vie, cette conscience doit s'appuyer sur la morale, qui les purifie et lesjustifie ; et pour la morale il n'y a point d'autre fondement que la religion, c'est-à-dire le culte rendu à Dieu et la croyance à une vie future où se

fonctions qu'il avait à remplir, cette flexibilité était un avantage, plus qu'un inconvénient. C'était l'homme de bien que Cicéron définit : vir bonus et dicendi périt us. Sa philanthropie égalait son savoir et son éloquence. »

Son fils l'avait remplacé au Conseil d'État. Voici le récit que fait Montholon d'une confidence de Bonaparte, à » Sainte-Hélène (T. I, p. 289). On était alors sous l'Empire, et pendant les difficultés survenues avec le Pape^ des prêtres fanatiques, disait Bonaparte, colportaient, en secret, des bulles et des lettres du Pape. Ils me représentaient comme l'excommunié du vicaire de Jésus-Christ. Un sieur Tronchet, directeur des Postes dans un département de la frontière de Savoie, était l'intermédiaire de toutes ce» menées clandestines, et le fils d'un ancien ministre des cultes, qui, luimême était conseiller d'État, chargé par intérim de l'administration des cultes, savait tout, sans me prévenir. C'est le préfet de Lyon qui, le premier, m'en donna avis. Il fallait un exemple qui arrêtât ces insensés. Je voulais le donner paternellement. Je ne pouvais me décider à punir, comme il le méritait, le fils d'un homme vertueux, que j'avais compté au nombre de mes amis. Mais à la prochaine séance du Conseil d'État, quand je vis M. Portalis venant y siéger, comme s'il n'avait rien à se reprocher, je ne pus contenir mon indignation. « Monsieur Portalis, m'écriai-je, sont-ce vos principes religieux qui vous ont porté à trahir vos devoirs envers votre souverain ? Mais, dans ce cas, pourquoi venir vous asseoir à mon Conseil d'État ? N'est-ce donc pas une faveur insigne que vous avez sollicitée ? Vous êtes, ici, le plus jeune et le seul peut-être qui s'y trouve sans titre personnel. Je n'ai vu, en vous, que l'héritier des services de votre père. Vous m'avez prêté serment. Comment votre foi religieuse peut-elle s'accorder avec la violation flagrante d'un serment ?... Je me suis entouré de tous les partis. J'ai placé, près de ma personne, jusqu'à des émigrés, des hommes de l'armée de Condé, parce que j'ai confiance dans l'honneur français, et qu'en me servant, ils me prêtaient serment. Depuis que je suis au gouvernement, vous êtes le premier qui m'ait trahi, »

Chateaubriand, lui aussi, a accablé Portalis en ses Mémoires : « M. Portalis, dit-il, le plus misérable caractère qui fut oncques, fédéré pendant les CentrJours, rampant aux pieds de la légitimité, dont il parlait, comme aurait rougi de parler le plus ardent royaliste, aujourd'hui prodiguant sa banale adulation à Philippe. » (C'était écrit en 1839.)

fait la récompense du bien et la punition du mal. La France, disait-il ensuite, a été bien désolée ; mais que serait-elle devenue si, à notre propre insu, les habitudes religieuses n'avaient pu servir de contrepoids aux passions? S'adressant enfin à ceux qui auraient voulu d'une religion nouvelle, il leur démontrait qu'on ne crée point une religion comme ou promulgue des lois. Il y eut des abus dans la religion catholique, il ne le contestait pas. Cependant, quelle n'est pas l'institution dont on n'ait jamais abusé ; quel est le bien qui ait existé, sans mélange du mal ; quelle est la nation, quel est le gouvernement, quel est le corps, quel est le particulier, qui pourraient soutenir, en rigueur, la discussion du compte redoutable que Ton exige du prêtre chrétien? Et, devançant Chateaubriand et son Génie du christianisme, il exposait les immenses bienfaits que l'humanité avait tirés de la religion chrétienne « qui se montre, non comme la religion d'un peuple, mais comme celle des hommes, non comme la religion d'un pays, mais comme celle d'un monde. » Il évoquait les grandes figures de Descartes, de Pascal, de Bossuet, de Fénelon, qui avaient cru au Dieu des chrétiens ; il évoquait les chefs-d'œuvre dus à l'inspiration religieuse, en littérature et dans les Beaux- Arts. Les condamnerait-on à l'oubli? Fallaitil, de plus, réprouver le dévouement des saintes filles, prodiguant leur vie afin de soulager les malheureux ? S'élevant enfin aux considérations de l'homme d'Etat, il demandait si, en présence du schisme qui divisait les consciences, du trouble permanent au milieu des familles, depuis la constitution civile du clergé, il fallait blâmer les efforts du gouvernement cherchant à étouffer les causes de ce désordre moral? Et puisque c'était un devoir de l'Etat de rendre la

paix sociale au peuple qui l'avait perdue, on devait oublier les fautes du clergé catholique, récompenser ce grand corps si utile, et lui fournir les subsides nécessaires à son existence et à l'exercice de ses fonctions sacerdotales.

L'assemblée écoutait silencieusement, respectueusement, cette argumentation si élevée. L'orateur sentait son but atteint. Il discuta les objections de détail, soulevées par ceux qui auraient voulu simplifier la pratique du culte, en supprimant la multiplicité des rites. Portalis leur répondit que ces rites attachaient invinciblement les catholiques à leur foi, en rappelant les premières émotions de leur jeunesse. Quant aux dogmes, il s'étonnait de l'attaque qui leur était prodiguée, puisqu'ils formaient le fondement même de la religion ; qu'ils avaient été reconnus nécessaires par les Conciles, et que l'État n'avait point à les combattre, lorsqu'ils n'ébranlaient pas la solidité de sa constitution. Au moment de terminer, prenant à partie ce sophisme de Montesquieu, que la religion catholique convient seulement aux monarchies et non aux républiques, il en démontrait l'inanité, que confirmaient les raisons, tirées de l'histoire. Montesquieu s'était trompé.

Par la nature des choses, disait-il, les institutions religieuses sont celles qui unissent, qui rapprochent davantage les hommes ; celles qui nous sont le plus habituellement présentes dans toutes les situations de la vie, celles qui portent le plus au cœur, celles qui nous consolent le plus efficacement de toutes les inégalités de la fortune et qui, seules, peuvent nous rendre supportables les dangers et les injustices irréparables de l'état de société ; enfin celles qui offrent des douceurs aux malheureux, et, en laissant une issue au repentir du criminel, méritent le

-mieux d'être regardées, comme les compagnes secourables de notre faiblesse.

Le jour de cette discussion, présidée par le citoyen Marcorelle *, une foule immense remplissait les tribunes et les places qui n'étaient pas occupées par les législateurs. On remarquait le prince d'Orange •et les ambassadeurs d'Angleterre et de Russie. Lucien Bonaparte, orateur du gouvernement, prononça également un discours remarquable, donné en analyse parle Mercure de l'époque. Après un assez long préambule, écrit cet important journal, Lucien continua en ces termes :

« Après dix ans de révolution, pendant lesquels •on a renversé tous les établissements, il est temps de revenir aux principes religieux, sans lesquels point de tranquillité dans la société, point de stabilité dans les Etats. Dans le délire de la guerre et •de la victoire, on a pu s'étourdir sur ces vérités ; mais, dans la paix, le législateur, rendu au calme de la réflexion, est obligé de relever les bases éternelles de la religion, de consolider, par elle, le grand ouvrage de la pacification générale, en renouant ces liens sacrés qui unissent le ciel à la terre, les hommes entre eux ; qui sont le fondement des sociétés ; qui fortifient les puissances, maintiennent le bon ordre dans les familles, mettent un

1. De Montgaillard, t. VI, p. 93. « Marcorelle, président du Corps législatif, à l'époque de l'acceptation du Concordat, le protégé de Cambacérès, était de la plus complète nullité, mais aussi du plus entier dévouement à Bonaparte. Il exerça pendant nombre d'années les fonctions de questeur. Ce législateur, accablé, et décoré du titre de baron par Napoléon, attachait le plus grand prix à sa noblesse, à sa qualité (quoique excellent roturier .avant 1789), qu'il faisait remonter jusqu'à l'empereur Marc-Aurèle ; il avait pris très sérieusement l'aigle romain pour armoiries, et l'on voyait dans son salon, le portrait de son père, bourgeois d'une petite ville de la Haute^ Garonne en regard du portrait de l'empereur Marc-Aurèle, dont il disait, ■avec la plus naïve assurance, que sa famille était issue. »

frein aux passions de la jeunesse, et gardent la vieillesse contre les outrages du temps. — Opposera-t-on à ces vérités les abus que Ton a faits de la religion? Mais, de quoi l'homme n'abuse-t-il pas ? L'honneur a enfanté les duels, comme le bien de l'humanité a produit les guerres. Que l'homme attentif jette ses regards sceptiques sur les déserts les plus loin-r tains ; les tribus les plus sauvages ont des dieux qui marchent devant elles. L'observation des rites religieux est le plus sain de leurs devoirs et Dieu leur premier bien.

« Nécessaire au lien social, la religion ne l'est pas moins au bonheur des individus. Il est des crimes qui échappent au glaive des lois ; la religion seule peut les atteindre. Elle console le malheureux ; elle met l'opprimé au-dessus des oppresseurs ; elle donne à celui-ci le tourment du remords ; et le sage, les yeux fixés sur le breuvage mortel, s'écrie : « Il existe là-haut un Dieu vengeur. » Malheur à ces doctrines désolantes, à cette métaphysique meurtrière, qui flétrit tout ce qu'elle touche! En vain, sophistes, vous accumulez les objections ; la religion lève toujours une tête triomphante ; son influence bénigne est toujours à l'abri de vos attaques.

« Si la religion est nécessaire, le culte ne l'est pas moins. Il est à la religion,ce que les signes sont aux pensées. Existe-t-il un peuple, à qui une religion abstraite suffise ? Il lui faut un culte, des rites, des cérémonies, du merveilleux même ; ses opinions fussent-elles des erreurs, ces erreurs deviennent sacrées, puisqu'elles sont nécessaires au bonheur des hommes.

« La nécessité d'un culte étant établie, le gouvernement doit l'organiser. Ici, les politiques révolutionnaires se font entendre. Le gouvernement,

disent-ils, doit tolérer tous les cultes ; il ne doit être d'aucun ; il doit être indifférent à tous. Doctrine fausse, dangereuse, qui n'a engendré que des maux, et dont l'application est impossible. Une triste expérience nous l'a appris. L'indifférence a produit les inquiétudes. Pour calmer celles-ci, il a fallu recourir à des voies répressives, à la persécution. Si le Christianisme existe, dans un État, comme il existe, de fait, en France, il lui faut un contrepoids, sans quoi il deviendrait dangereux ; le gouvernement doit lui en servir. Quarante mille réunions ne pourraient se former, sans surveillance. Car là où il existe une puissance morale, indépendante du gouvernement, là, le pouvoir du gouvernement n'est point affermi. Ce n'est point la minorité que le gouvernement a dû consulter. Il en est d'elle, comme de celui dont l'Ecriture dit : « Je n'ai fait que passer ; il n'était déjà plus .» C'est la grande majorité que vous devez consulter. Elle existe dans les campagnes. C'est là que la religion et le culte seront observés, dans toute leur étendue ; c'est à leur vœu que le gouvernement a dû se rendre.

« Rome donnait le droit de cité, dans le Capitole, à tous les Dieux des peuples vaincus. J.-J. Rousseau, Montesquieu, ont regardé la religion et le culte comme la base des empires, et Mirabeau, lui-même, disait, à la tribune de l'Assemblée constituante, ces paroles mémorables : « Avouons, à la face de la nation, que la religion et le culte sont aussi nécessaires au peuple français que la liberté. Plantons la croix sur la cime de tous les départements, et qu'on ne nous reproche pas d'avoir voulu tarir, dans les cœurs, le dernier espoir de la vertu malheureuse. » L'Angleterre, jalouse de sa liberté, n'en est pas moins religieuse.Le gouvernement soutient le clergé anglais,

sans en être dépendant, et celui-ci soutient le gouvernement à son tour. La liberté et la propriété sont sacrées, mais l'inviolabilité des consciences ne Test pas moins. Laisser la patrie sans culte, sans autels, ce serait donner au monde un spectacle inouï dans les annales des siècles .»

Ici, l'orateur répond à ceux qui disent, qu'il aurait fallu établir une religion nouvelle, moins sujette aux abus que la religion catholique. II fait sentir les difficultés qu'ont éprouvées toutes les religions dans leur établissement ; les déchirements qui en ont été la suite ; les persécutions dont elles ont été le prétexte.

« Aussi, dit-il, le gouvernement devait renoncer à toute idée d'une religion nouvelle. Il devait rétablir le christianisme, dont une longue accoutumance a fait un besoin au peuple : il devait le lui rendre dépouillé de tous les abus qui avaient altéré sa pureté. Votre devoir, ajoute-t-il, en terminant, est de céder à l'opinion nationale ; et l'opinion nationale demande le rétablissement des institutions religieuses l . »

Le triomphe des orateurs fut complet ; et le Concordat voté au Corps législatif *.

1. Faber cite ce mot de Lucien, après ce discours. On le félicitait sur son éloquence, Lucien répliqua : « Mon discours eût été bien plus beau, s'il eût été contre la religion. »

2. Rœderer, dans le tableau de la première et de la deuxième année du Consulat, a écrit une belle page (p. 71), qu'il faut citer : « Les lois civiles, écrivait Rœderer, en fixant l'organisation de la famille, sont les fondements des bonnes mœurs. Les lois criminelles, en réprimant le crime, sont Incontestablement leurs gardiennes. Mais il faut une autorité plus durable que l'autorité paternelle, et moins terrible que la loi pénale, pour rappeler les préceptes de la morale à la mémoire et au cœur des hommes. Et c'est à cette fonction que peut éminemment servir une religion. C'est par la religion, que l'autorité paternelle, est remplacée quand elle finit ; c'est, en elle, que l'autorité civile trouve constamment un auxiliaire, doux et fort, puissant et mesuré. Depuis dix ans, le peuple français n'avait entendu ni instruction ni exhortation de morale. L'homme aime naturellement les prédications solennelles, qui réchauffent, relèvent, l'ennoblissent. Il les aime

vi 18

Il restait le Tribunat, où dominait le parti desphilosophes, disciples des Encyclopédistes. Il fallait pourtant lui soumettre le traité, conclu avec la Cour romaine, et le lui faire voter. Tâche ardue ! Elle fut dévolue à Siméon, beau-frère de Portalis, qui triompha, lui aussi, de la résistance de ses auditeurs. Son discours est considéré comme un chef-d'œuvre. Ceux qui, à cette époque, Font jugé, y reconnaissent la science du jurisconsulte, jointe à la prudence du philosophe ; en outre, Fhabileté d'un homme d'état assez disert, qui sut affirmer les maximes de la révolution, sans heurter celles des lois canoniques. Il y eut, assurément, des opposants, qui se retranchèrent dans leurs préjugés, d'autres, dans leur promesse à M" de Staël, irréconciliable sur les projots du Premier Consul. Et l'on sait que, par Benjamin Constant, et Chénier, elle avait une grande influence sur les Tribuns. N'importe ! le projet du Concordat, fortifié des articles organiques, fut admis par le

surtout pour les autres, pour sa famille, pour ses voisins, à qui elles recommandent ce qu'il leur demande, à qui elles imposent les devoirs qui répondent à ses droits. Le peuple français en était affamé. En vain, avait-on fait entendre, dans la chaire, les citoyens les plus vertueux ; en vain, quelquesuns ont-ils ajouté, au poids de leurs paroles, l'autorité du bon exemple : un orateur vénérable ne suffit pas pour frapper l'imagination du peuple, il lui faut un orateur sacré. Le vieux agriculteur aux cheveux blancs, le sage du canton, l'honneur de la paroisse, est moins imposant que son fils, revenu du séminaire, après dix ans d'absence, affectant im maintien doux, grave, recueilli, parlant une langue et un langage qui ne sont pas ceux de ses concitoyens ; revêtu d'un habit qui n'est point le leur ; instruit de mille choses qu'ils ignorent ; annoncé d'avance, comme initié aux plus augustes mystères, et presque en relation avec la divinité ; enfin engagé solennellement au mépris des plaisirs les plus naturels à l'homme, et présumé capable d'enchaîner dans son cœur, la plus générale, la plus douce et la plus ardente des passions. Le peuple voulait de la morale et la voulait prêchée par des ministres de la religion. C'était un devoir de le satisfaire. La paix publique y était intéressée, puisqu'une partie de la France n'avait été entraînée dans la guerre civile, que pour l'intérêt de la morale prêchée par ses prêtres. La paix extérieure n'en dépendait peut-être pas moins. Encore, une fois, la puissance de Rome ne se mesure, ni sur son territoire, ni sur le nombre de ses sujets. »

Tribunat, comme il l'avait été par le Corps législatif *.

Quoi qu'on ait voulu écrire, c'était une victoire éclatante sur l'intransigeance de la Cour romaine. Bonaparte et ses conseillers avaient obtenu l'indépendance gallicane, sans blesser l'unité catholique, solidement rétablie ; la sanction civile nécessaire à la validité des bulles des Papes, des pouvoirsdes Nonces, des décrets des Conciles; l'appel comme d'abus, pour réprimer les écarts, ou les empiétements ecclésiastiques ; l'acceptation d'un salaire de l'Etat pour le clergé, qui lui prêterait serment de fidélité : l'organisation de ses séminaires, sous l'autorité publique ; renseignement de leurs professeurs, conforme à la déclaration de 1682 ; l'existence civile, réglée par le magistrat, avant d'être consacrée par le prêtre;. enfin la liberté des cultes dans laneutralité religieuse de la loi, les protégeant tous, et n'en lais-

i. S'il y eut des opposants pour le Concordat, il y eut aussi des admirateurs enthousiastes. On en trouve la preuve dans le Mercure de floréal an X. Ce journal, après la fête tenue à Notre-Dame, s'exprime ainsi :

« La multitude, elle-même, a vu beaucoup plus qu'un beau spectacle dans la pompe militaire et religieuse, avec laquelle a été célébrée la solennité du 28 germinal. Quelque attachante qu'elle fût pour les regards, elle l'était encore plus pour la pensée, et surtout pour le sentiment. Ces troupes superbes, si justement fières du souvenir de leurs exploits, reconnaissant dans le Dieu des chrétiens, le Dieu des armées ; ces drapeaux qui les conduisirent si souvent à la victoire, baissés devant l'étendard de la religion ; cette musique guerrière, qui les anima, tant de fois, dans les batailles, se mêlant maintenant aux cantiques de l'Église ; les premières autorités de l'État rendant hommage à l'Être, de qui vient toute sagesse ; des pontifes, vénérables par leurs années et leurs vertus, renouvelant leurs engagements envers la patrie, et priant pour sa prospérité ; cette idée de la religion renaissante, le jour même destiné à célébrer la résurrection de son fondateur ; un peuple immense se pressant pour voir, pour contempler, pour bénir l'homme à qui est due cette grande restauration, enfin l'auteur de ce bienfait courbant la tête, chargée de palmes, devant l'auteur de tous les biens, et tant de partis rapprochés, réunis, confondus, pour remercier le père des hommes, de la paix dont jouissaient l'Église et l'État : tous les touchants détails de ce magnifique spectacle parlaient, moins aux yeux, qu'à l'esprit et au cœur. »

sant dominer aucun. (Conclusions de Mignet, dans une étude sur Siméon l .)

Assurément ces prescriptions, contenues dans les lois organiques, étaient le triomphe de l'esprit civil, de l'autorité laïque, sur la puissance cléricale ; mais elles n'avaient jamais reçu l'agrément de la Cour romaine ; elles étaient l'œuvre du gouvernement consulaire, seul. Le retard à la promulgation, en France, venait de l'élaboration de ces lois organiques, plus importantes que le Concordat lui-même ; et, lorsqu'à la veille de Pâques, jour fixé pour cette promulgation, parut, en un volume, le texte du Concordat, suivi de ces lois, jusque-là mystérieuses, ce fut une révélation pour le Sacré-Collège qui se trouva surpris et démoralisé par ce subterfuge irréductible. Les cérémonies étaient accomplies, la fête de Pâques célébrée à Notre-Dame avec une pompe magnifique, en l'honneur de la paix religieuse, les évêques nouvellement nommés, consacrés par le légat, et Pie VII était resté dans l'ignorance de ces faits considérables. Les lettres de Caprara, contenant sa narration et ses explications, ne lui étaient pas parvenues. Consalvi écrivait que le Pape était

1. Siméon (Joseph-Jérôme), était le fils d'un jurisconsulte d'Aix, où il naquit en 1749. Il fut élevé à Paris, chez les Jésuites, et à vingt ans débuta au barreau, à côté de Portalis, qui allait devenir son beau-frère. Il accepta la Révolution, mais il ne fut jamais un de ses zélateurs. Député aux Cinq- Cents, il se fit remarquer, dans le parti modéré, à côté de Muraire, de Portalis, de Pastoret, de Boissy-d'Anglas, de Barbé- Marbois, ses amis. Son discours contre le divorce obtint un triomphe retentissant, et fut loué par Chénier et Joseph de Maistre. Il était président des Cinq-Cents, au 18 fructidor. Les soldats d'Augereau qui avaient envahi l'enceinte de l'assemblée ne l'intimidèrent point. Il les somma de se retirer, puis il protesta, par d'énergiques paroles, contre cet odieux abus de la force. Proscrit, il se cacha, mais il se constitua, néanmoins, prisonnier, sous le Directoire, à Oléron, une loi édictant la confiscation des biens, et même la mort, contre ceux qui ne se rendraient pas à merci. Au 18 brumaire il fut rappelé en France, et nommé au Tribunat, où il défendit, avec zèle, les projets consulaires. Il suivit le roi Jérôme, en Westphalie.

accablé par ce silence. On ne connaissait à Rome, que le contenu des journaux allemands, très sobres de renseignements, qu'ils avaient puisés dans les journaux français, forcés par la police à la discrétion.

Quand la vérité fut connue, ainsi que ce volume complet, sous le titre de Concordat, ainsi que le serment imposé au légat, et l'institution canonique imposée aux évêques jureurs, Pie VII en éprouva une désolation, qui atteignit sa santé. La Cour romaine protesta aussitôt, de toute son énergie, mais en vain. Ce qui avait été accompli demeurait acquis. Le gouvernement consulaire, cependant, afin d'apporter quelque adoucissement au chagrin de Pie VII, lui fit adresser un procès-verbal, rédigé par les deux premiers évêques consacrés, Mgr Bernier, et Mgr de Pancemont, déclarant qu'ils avaient reçu la rétractation des évêques constitutionnels ; qu'ils s'étaient présentés chezles prêtres désignés, leur avaient lu la formule de rétractation et d'expresse obéissance aux jugements du Saint-Siège contre la constitution civile du clergé, et que ces prêtres y avaient adhéré. Malheureusement, sans tarder, le plus grand nombre des jureurs protesta, démentant le procès-verbal de leurs collègues, se vantant d'avoir déchiré, en mille pièces, le papier présenté. Ils recommenceraient, ajoutaient-ils, si on revenait à eux une deuxième fois. Quelques-uns gardèrent le silence, humblement soumis à l'autorité du Pape.

Bonaparte, d'après les mémoires de l'époque, n'était pas étranger à cette révolte des nouveaux évêques. Il avait dit, un jour, à Caprara, que ce serait une insigne lâcheté de leur part, que de consentir à se déjuger. Ils étaient donc audacieux et résistants, avec son assentiment. Quant aux deux évê-

ques, publiquement convaincus de mensonge, et qui avaient consenti à se prêter à cette machination, d'HaussonvilIe en a trouvé la raison, en deux lettres insérées à la correspondance de Napoléon. « L'une, dit-il, est une invitation à M. de Tafleyrand, de donner à l'abbé Bernier, pour l'aider à traiter convenablement le légat, une somme de trente mille francs, sur les fonds secrets ; l'autre est un ordre au citoyen Portalis, de tenir, à la disposition de Mgr dePancemont, évêque de Vannes, mais sans aucune publicité, la somme de cinquante mille francs. (Correspondance de Napoléon. — T. VII, p. 369 ; et t. VIII, p. 99).

Caprara s'excusait de sa condescendance coupable, en écrivant au Pape, que Bonaparte était toujours bien disposé pour la religion, mais qu'il était entouré de personnages malveillants contre le clergé, tout puissants sur l'opinion, avec lesquels il fallait se montrer conciliants. Dans sa douleur, Pie VII se plaignait au terrible général.

Nous vous avons ouvert notre cœur, tout entier. Vous voyez l'envie que nous avons de vous satisfaire, et toute la peine que nous prenons pour y réussir. Ce n'est pas la volonté, c'est la possibilité qui nous manque. Comment voulez -vous, cher fils, que nous luttions contre l'impossible ? Les obligations, auxquelles nous sommes assujettis, ne vous sont point connues, ou vous sont mal expliquées, . Paris. Nous comprenons, qu'au milieu de vos grandes flaires, le temps vous manque pour lire nos lettres. Il faudrait que nous puissions nous voir, et nous parler. Si vous venez à Milan, comme vous l'avez annoncé, ne pourriez-vous pas saisir cette occasion, pour venir nous trouver et nous entendre ainsi, parfaitement ? Nous ne saurions éprouver une plus grande joie.

Cacault, enfin, de retour à Rome, envoyait à Talleyrand, son appréciation, sur toute cette aventure {29 juillet 1802). « Il ne faut pas, avec cette Cour, •en être esclave, ni faire le savant dans les matières théologiques parce qu'alors, tout dégénérerait en -discussions interminables. Il ne faut pas, non plus, attaquer le système, et renverser les règles, au point qu'on ne se reconnaîtrait plus. C'est par un mélange de respect pour les principes de la religion, et de fermeté dans ceux de la raison, que l'on parvient, ici, jusqu'à un certain point, à obtenir du Pape les changements nécessaires. Mais, si Ton veut tailler, à bras raccourcis, dans la vigne du Seigneur, au nom de Bonaparte, devant qui l'Europe demeure interdite «et obéissante, on ne gagne autre chose, ici, que de jeter la terreur et de faire perdre la tête à des vieillards, qui, avec beaucoup d'esprit, ne sont que sensibles et nullement courageux. Il n'y a nul mérite à prendre le ton haut, avec de telles gens, quand on a derrière soi la puissance de la France. •Ce serait le moyen de tout gâter ; et s'il arrivait «qu'on en fût à ce point, il faudrait le dire, tout bonnement, simplement, et froidement, pour que «cela eût son effet. Un ton plus haut produirait trop d'épouvante, et la confusion des esprits. » (D'Haussonville : L'Église romaine, t. I, p. 244 à 265.)

Voici quels furent, à ce moment-là, les archevêques et évêques de l'église réorganisée :

PARIS : Archevêque, M. de Belloy, né à Ghambly <Oise) en 1709, sacré en 1752.

Sous son autorité, comme évêques :

Troyes, M. de La Tour du Pin-Mautauban, né à Paris, en 1774, sacré en 1778.

Amiens, M. Villaret, né en 1739, sacré 3 prairial, an X.

Soissons, M. Leblanc-Beaulieu, né à Paris, en 1753, sacré en nivôse, an VIII.

Arras, M. La Tour-d'Auvergne-Lauraguais, né à Aureville (Lot-et-Garonne), en 1768, sacré en floréal, an X*

Cambrai, M. Delmas, né à Montreuil (Aude), en 1757, sacré le 4 brumaire, an IX.

Versailles, M. Charrier-Laroche, né à Lyon, en 1738, sacré en avril 1791.

Meaux, M. de Barrai, né à Grenoble (Isère), en avril 1746, sacré en octobre 1788.

Orléans, M. Bernier, né à Daon (Mayenne), en octobre 1764, sacré en germinal, an X.

MALI NE S : Archevêque, M. de Roquelaure, né à Roquelaure (Aveyron) en 1721, sacré en 1754.

Sous son autorité, comme évêques ;

Namur, M. Bexon, né à Saralbe (Moselle), en juin 1736,. sacré en prairial, an X.

Tournay, M. Hiru, sacré en messidor, an X.

Aix-la-Chapelle, M. Berdolet, né à Rougemont (Haut- Rhin), en 1740, sacré, an IV.

Trêves, M. Mannay, né à Champeix (Puy-de-Dôme)^ en octobre 1745, sacré en messidor, an X.

Gand, M. Fallot-Beaumont, né à Avignon (Vaucluse) r en avril 1750, sacré en 1782.

Liège, M. Zcepffel, né à Dombach (Bas-Rhin), en décembre 1736, sacré en prairial, an X.

Mayence, M. Colmar, né à Strasbourg (Bas-Rhin), en» juin 1760, sacré en fructidor, an X.

BESANÇON: Archevêque, M. Le Goz, né à Plomvez- Porzay (Finistère), en décembre 1740, sacré en avril 1791.

Sous son autorité, comme évêques :

Autun, M. de Fontanges, né en 1744, sacré en août

Metz, M. Bienaimé, né à Montbar (Gôte-d'Or), en octobre 1737, sacré en floréal, an X.

Strasbourg, M. Saurine, né à Saint-Pierre d'Eysey (Basses-Pyrénées), en 1753, sacré en avril 1791..

Nancy, M. d'Osmond, né à Saint-Domingue, en février 1754, sacré en mai 1785.

Dijon, M. Reymond, né à Vienne (Isère), en novembre 1737, sacré en janvier 1793.

LYON : Archevêque, M. Fesch, né à Ajaccio (Liamone), en janvier 1763, sacré en thermidor, an X.

Sous son autorité, comme évêques :

Mende,M. Chabot, né en Poitou en 1746, sacré en juillet 1785.

Grenoble, M. Simon, né à Semur (Côte-d'Or), en novembre 1744, sacré en thermidor, an X.

Valence, M. Bécherel, né à Saint-Hilaire du Harcouët (Manche), en 1731, sacré en mars 1791.

Chamhéry, M. Demoustiers-Mérinville, né dans la Haute-Vienne, sacré en mai 1787.

AIX : Archevêque, M. Champion de Cicé, né à Rennes, (Ile-et-Vilaine), en 1735, sacré en 1770.

Sous son autorité, comme évêques :

Nice, M. Colonna, né à Barbisiano (Liamone), en 1758, sacré en messidor, an X.

Avignon, M. Périer, né à Grenoble (Isère), en 1740 > sacré en mars 1791.

Ajaccio, M. Sébastiani-Porta, né à Porta d'Ampagnani (Golo), en mars 1745, sacré en messidor, an X.

Digne, M. Dassoles, né à Auch (Gers), en mai 1744, sacré en messidor, an X.

TOULOUSE : Archevêque, M. Primat, né à Lyon, en 1746, sacré en avril 1791.

Sous son autorité, comme évêques :

Cahors, M. Cousin-Grainville, né au Havre (Seine- Inférieure), en mai 1745, sacré en thermidor, an X.

Montpellier, M. Rollet.

Garcassonne, M. Laporte, né à Versailles (Seine-et- Oise), en septembre 1756, sacré en fructidor, an X.

Agen, M. Jacoupy, né à Saint- Martin-de-Ribérac (Dordogne), en avril 1761, sacré en messidor an X.

Bayonne, M. Loison.

BORDEAUX: Archevêque, M. d'Aviaux-Dubois, de Sauzay, né au Bois de Sauzay (Vienne), sacré en 1790.

Sous son autorité, comme évêques :

Poitiers, M. Boilly, né à Paris, en octobre 1753.

La Rochelle,M. Demandolla, né à Marseille (Bouches- KÎu-Rhône), en octobre 1744.

Angoulême, M. Lacombe, né à Montrejeau (Haute-Ga- Tonne), en juillet 1749, sacré en février 1798*

BOURGES : Archevêque, M. Mercy, né à Monbec *(lsère), en 1736, sacré en 1776.

Sous son autorité, comme évêques :

C 1er mont-Fer rand, M. Duvalk-Dampierre, né à Aus ♦(Marne), en 1746, sacré en floréal, an X.

Saint-Flour, M. Montanier-Belmont, né à Sessac (Ain), •en 1756, sacré en messidor, an X.

Limoges, M. Dubourg, né à Toulouse (Haute- Garonne), en 1751.

TOURS : Archevêque, M. de Boisgelin, né à Rennes <{Ileet-Vilaine), en 1732, sacré en 1765.

Sous son autorité, comme évêques :

Le Mans, M. Pidoll, né à Trêves (Saare), en 1734, rsacré en 1794.

Angers, M. Moritault, né à Loudun (Vienne), en 1755, sacré en 1791.

Nantes, M. Duvoisin, né à Langres (Haute -Marne), en 1744, sacré en thermidor, an X.

Rennes, M. de Maillé, né à Entrâmes (Sarthe), en 1743, sacré en 1778.

Vannes, M. de Pancemont, sacré en germinal, an X.

Saint-Brieuc, M. de Caffarelli, né au Falgo (Haute- •Garonne), en 1763, sacré en floréal, an X.

Quimper, M. André, né à Monluel (Ain), en 1743, sacré en floréal, an X.

ROUEN : Archevêque, M. de Cambacérès, né à Monpellier (Hérault), en 1746, sacré en germinal, an X.

Sous son autorité, comme évêques :

Coutances, M. Rousseau, né à Paris en 1736, sacré en floréal, an X.

Bayeux, M, Brault, né à Poitiers (Vienne), en 1752, sacré en floréal, an X.

Séez, M. do Chevigné-Boischollet, né à l'Herbergemont (Vendée), en 1746, sacré en floréal, an X.

Evreux, M. Bourlier, né à Dijon (Côte-d'Or), en février 1731, sacré en messidor, an X.

Enfin, Paris fut divisé en douzes cures ;

1 er arrondissement : M. Costaz, à la Madeleine.

2« — M. Marduel, à Saint-Roch.

3« — M. Bossu, à Saint-Eustache.

4 e — M. Jerphanion, à Saint- Germain-

l'Auxerrois .

5 e — M. Favre, à Saint-Laurent.

6 e — M. Bruand, à Saint-Nicolas des

Ghamps.

7« — M. Viennet, à Saint-Merry.

S* — M. Dubois, à Sainte-Marguerite.

9* — M. de la Roue, à Notre-Dame.

10* — M. Ramond de la Lande, à Saint-

Thomas-d'Aquin.

11 e — M. Depierre, à Saint-Sulpice.

12° — M. Devoisin, à Saint-Etienne-du-

Mont l .

i. Taine. Le régime moderne, t. III, p. 89.

Sous le régime moderne, ce suzerain d'apparat, négligent, intermittent, a pour successeur un souverain actif dont le règne est personnel et continu : dans le diocèse la monarchie limitée et tempérée s'est convertie en monarchie universelle et absolue. Une fois institué et sacré, quand révoque dans le chœur de sa cathédrale, au chant des orgues, sous l'illumination des cierges, à travers les fumées de l'encens, vient, en pompe solennelle, s'asseoir sur son trône, c'est un prince qui prend possession de ses États ; et cette possession n'est point nominale, ou partielle, mais réelle -et totale. Il tient en main la superbe crosse que les prêtres de son diocèse lui ont offerte, en témoignage et symbole de leur obéissance volontaire, empressée, plénière ; et ce bâton pastoral est bien plus long que l'ancien. Dans le troupeau ecclésiastique, il n'y a plus de tète qui paisse à distance ou à couvert ; hautes ou basses, toutes sont à portée, toutes regardent du côté de la houlette épiscopale ; la houlette fait un signe, et selon le signe, chaque tête incontinent s'arrête, avance ou recule ; elle «ait trop bien que le berger a les mains libres, et qu'elle est à sa discrétion. Dans sa reconstruction du diocèse, Napoléon n'a relevé qu'un des pouvoirs diocésains, celui de l'évoque ; il a laissé les autres à bas, par terre. Il répugnait aux lenteurs, aux complications, aux frottements du

Pour cette reconstitution du clergé de France, il avait fallu que le Pape notifiât le texte du Concordat aux évoques, et demandât leur démission. Presque tous y consentirent, sauf les réfugiés à Londres, ceux de Narbonne, d'Arras, de Montpellier, de Noyon, de Saint-Pol de Léon, de Périgueux, d'Avranches, de Vannes, d'Uzès, de Rodez, de Nantes, d'Angoulême, de Lombez, de Moulins. Consalvi avoua qu'il s'attendait à ce refus, pas aussitôt cependant, ni d'une façon si f théâtrale. Pie VII, avec sa douceur habituelle, ne dit que ces mots : « Nous, entrons dans une mer d'affliction ! >

Plusieurs réponses le réconfortèrent. L'évêque de Marseille, M. de Belloy, écrivait à Consalvi : « Je reçois, avec respect et soumission filiale, le bref que vous m'adressez de la part de notre Saint-Père, le Pape. Plein de vénération et d'obéissance pour ses décrets, et voulant toujours lui être uni de cœur et d'esprit, je n'hésite pas à remettre, entre les mains de Sa Sainteté, ma démission de l'évêché de Marseille, et il suffit qu'elle l'estime nécessaire à la conservation de la religion, en France, pour que je m'y résigne. »

gouvernement divisé. Il ne goûtait et ne comprenait que le gouvernement concentré ; il trouvait commode de n'avoir affaire qu'à un seul homme, à un préfet de l'ordre spirituel, aussi maniable que son collègue de l'ordre temporel, à un grand fonctionnaire mitre ; à ses yeux, tel était l'évêque. C'est pourquoi il ne l'obligeait pas à s'entourer d'autorités constitutionnelles et modératrices ; il ne restaurait pas l'ancienne officialité et l'ancien chapitre ; il permettait à ses prélats d'écrire eux-mêmes le nouveau statut diocésain. Naturellement, dans le partage des pouvoirs, l'évoque s'est réservé la meilleure part, toute la substance, et pour borner son omnipotence locale, il n'est resté que l'autorité laïque.

Le même jour, l'évêque de Senlis, ancien premier aumônier de Louis XVI, s'exprimait aussi respectueusement: «Par attachement pour la religion, pour conserver l'unité catholique, pour procurer l'avantage et le bien des fidèles, et seconder les paternelles invitations de Sa Sainteté, j'abandonne volontairement, et de plein gré, le siège épiscopal de Senlis, et j'en fais la libre démission entre les mains de Sa Sainteté.»

D'autres lettres suivirent, animées du même esprit d'obéissance, celles de l'évêque de Saint-Claude, de l'évêque de Saint-Papoul, de Pévêque d'Alais, et d'autres encore \

Quelques prêtres, néanmoins, accoutumés à se diriger seuls, pendant l'interrègne religieux, poussèrent l'insubordination plus loin que les réfugiés de Londres et prétendirent garder leur indépendance. Mais leur exemple n'eut point de répercussion, et ils se trouvèrent isolés, surtout lorsqu'on vit des grands seigneurs, occupant jadis des sièges épiscopaux considérables, en accepter de moindres, et mener une vie très humble et très soumise. M. de Fontanges et M. de La Tour du Pin ne crurent point déroger, le premier, ancien archevêque de Toulouse, en devenant évêque d'Autun, le second, ancien archevêque d'Auch, en se confinant à Troyes.

Qu'il y eut des dissidences, une sorte de Petite

1. L'agent, que le gouvernement consulaire avait envoyé à Londres, inséra cette note dans son rapport : « Les évoques insoumis de Londres ont été conduits par l'archevêque de Narbonne, et par l'évêque de Saint- Pol. Le premier, ayant laissé 1.800.000 francs de dettes, en France, et s'étant fait une existence supportable, en Angleterre, a une répugnance invincible pour tout arrangement qui ne rend pas au clergé de France ses richesses. Le second trouve son compte dans l'administration des secours, donnés aux prêtres français déportés. Les motifs qui dirigent ces prélats ôtent toute considération à ceux qui se laissent diriger, dans l'esprit même des hommes, qui ne peuvent, ou ne veulent pas, connaître la question.

Eglise, après plus de dix ans d'anarchie, c'était inévitable. En outre, ce serait ignorer l'esprit clérical de croire, qu'après le Concordat, les querelles intestines cesseraient dans le clergé, et que les jalousies disparaîtraient. La forte pression de Bonaparte sur ce grand corps, remis en équilibre, ne put réduire au silence les mécontents, et ceux qui se croyaient lésés, et ceux qui cherchaient des lacunes, ou des fautes, dans le nouveau traité conclu avec le Pape f . L'abbé de Pradfc (Les quatre concordats) prétend qu'il reçut alors du Premier Consul l'aveu d'un regret ; que si c'eût été à refaire, lui avait-il dit, il aurait donné, à tous les cultes, la liberté pure et simple, en les protégeant tous également, après, avoir restitué au clergé ses édifices et ses temples. C'était facile, alors, ajoute l'abbé de Pradt, avec un clergé d autant plus souple, que, depuis longtemps, il vivait d'une façon misérable et traqué par une persécution incessante. Bonaparte, à Sainte-Hélène,

1. Une brochure publiée à cette époque : (Le père Jacques, entretien sur la constitution civile) contenant l'opinion d'un prêtre, qui n'avait pas voulu se ranger aux règles du Concordat, nous offre un jour fort édifiant sur l'état d'âme de quelques prêtres.

« Bonaparte a voulu, disait la brochure, et Pie VII a consenti, à ce que, outre les évêques constitutionnels, tous les prêtres constitutionnels fussent reçus avec honneur ; qu'ils eussent des places ; que ces loups devinssent des pasteurs. La France était alors remplie de ces constitutionnels, prêtres et laïques... et c'était cette sorte de gens, qu'on mettait dans chaque paroisse, à la place des curés catholiques, qu'on avait fait mourir, ou qu'on avait envoyés en exil... Le Pape, Pie VI, et toute l'Eglise, avaient défendu de recevoir ces impies, avant qu'ils se fussent rétractés, c'est-àdire avant qu'ils eussent publiquement abjuré leurs erreurs, et qu'ils eussent reçu l'absolution. Cette église concordataire n'a point fait attention à cette décision du vénérable Pie VI, et de toute l'Eglise. Pie VII et Bonaparte ont voulu que cette masse d'impies fût réunie avec les catholiques r c'est-à-dire avec ceux qui, avant cet arrangement, auraient souffert la mort plutôt que de se mêler, en la moindre chose, avec ces impies, selon que Pie VI et toute l'Eglise l'avaient ordonné. C'est, là, l'effet du Concordat, et c'est à ce moment qu'un évêque, M. de Coucy, disait : « Les constitutionnels et ceux qui ne sont pas constitutionnels, en se réunissant ainsi, seront deux cadavres qui se confondront dans la même dissolution, c'est-à-dire dans le même monceau de pourriture. » C'est ainsi que cet évêque, en deux mots, a jugé cette église nouvelle. »

connut cette assertion de l'écrivain, et Montholon a consigné, dans ses Mémoires, la réponse que fit le grand exilé. (Montholon, t.I, p. 115.)

« Le Concordat, disait-il, était nécessaire à la religion, à la République, au gouvernement. Les temples étaient fermés, les prêtres étaient persécutés. Ils étaient divisés en trois sectes : les constitutionnels, les évêques apostoliques, les évêques émigrés à la solde de l'Angleterre. Le Concordat mit fin à ces divisions, et fit sortir, de ses ruines, l'église catholique, apostolique et romaine. Bonaparte releva les autels, fit cesser les désordres, prescrivit aux fidèles de prier pour la République, dissipa tous les scrupules des acquéreurs de domaines nationaux, et rompit le dernier fil par lequel Fancienne dynastie communiquait encore avec le pays, en destituant les évêques qui lui étaient restés fidèles, les signalant comme des rebelles, qui avaient préféré les affaires du monde, et les intérêts terrestres aux affaires du ciel, et à la cause de Dieu.... On a dit : Bonaparte eût dû ne pas se mêler des* affaires religieuses, mais tolérer la religion, en pratiquant le culte, en lui restituant ses temples. Pratiquer le culte ! Mais lequel ? Restituer les temples ! Mais à qui ? Aux constitutionnels, au clergé, aux vicaires papistes à la solde de l'Angleterre ?.... Il fut question, dans les conférences pour les négociations du Concordat, d'assigner un délai à l'exercice du droit, conféré au Pape, d'instituer les évêques. Mais, il avait déjà fait de grandes concessions. Il consentait à la suppression de soixante diocèses, dont les sièges dataient de la naissance du christianisme : il destituait, de sa propre autorité, un grand nombre d'évêques anciens et consommait la vente, sans aucune indemnité, de quatre cents millions

des biens du clergé ; il fut jugé que, même dans l'intérêt de la république, il ne fallait pas exiger de stipulations nouvelles, qui auraient favorisé les ultramontains.Ce fut, en ces circonstances, que Bonaparte dit : € Si le Pape n'avait pas existé, il eût fallu le créer, pour cette occasion, comme les consuls romains faisaient un dictateur dans les circonstances difficiles *. »

Ces questions obsédaient l'esprit du Premier Consul, et ses paroles, ou ses confidences, invitent à croire qu'il redoutait une influence trop grande du clergé dans l'État. Pelet de la Lozère (Mémoires, p. 201) rapporte qu'il l'avait entendu dire, au sujet de quelques contestations : « Voyez l'insolence des prêtres, qui, dans le partage de l'autorité, avec ce qu'ils appellent le pouvoir temporel, se réservent l'action sur l'intelligence, sur la partie noble de l'homme, et prétendent me réduire à n'avoir d'action que sur les corps. Ils gardent Vâme et me jettent le cadavre. » Sans doute, la paix religieuse existait ; mais elle dépendait toujours du fanatisme des prêtres, et Bonaparte se préoccupait de diriger l'esprit des jeunes gens, entrés dans les séminaires, pour se consacrer au service de Dieu. L'éducation cléricale ne le laissait point indifférent. Dans une des séances du Conseil d'Etat, en février 1804, il disait : « Les chefe du clergé catholique, c'est-à-dire les évêques

1. En ses Souvenirs contemporains (T. I, p. 117), Villemain rapporte que Fontanes lui disait un jour : « Voyez-vous, mon cher enfant, de tout temps, même dans notre siècle de fer, les questions religieuses sont les plus graves, les plus mortelles à qui se trompe. Savez-vous bien une chose ? Le meilleur papier de l'Empereur, son meilleur titre impérial et royal, c'était son Concordat. C'est par là qu'il s'était mis hors de pair, qu'il était devenu mieux qu'un conquérant ; qu'il était un restaurateur de la société moderne, et un fondateur d'empire pour lui-même. »

et les grands vicaires, sont éclairés et attachés au gouvernement. Mais nous avons trois ou quatre mille curés, ou vicaires, enfants de l'ignorance, et dangereux par leur fanatisme et leurs passions. Il faut leur préparer des successeurs plus éclairés, en instituant, sous le nom de séminaires, des écoles spéciales, qui seront dans la main de l'autorité. On placera à leur tête des professeurs instruits, dévoués au gouvernement, et amis de la tolérance. Ils ne se borneront pas à professer la théologie ; mais ils y joindront une sorte de philosophie et une honnête mondanité. »

C'est pourquoi, il entretenait souvent son Conseil de ces questions très spéciales, de toutes les difficultés inhérentes aux rapports de notre état civil avec l'autorité ecclésiastique ; il insistait sur la nécessité de réduire le nombre des curés inamovibles, et de multiplier les desservants, qu'on peut changer à volonté ; il voulait empêcher, ensuite, la reconstitution des ordres réguliers, celui des Jésuites, par exemple, que l'on trouvait, dans quelques villes du nord, sous le nom de Pères de la Foi ; il avisait tous ses fonctionnaires, particulièrement ses Préfets, qu'ils eussent à s'abstenir de toute ingérence dans les questions religieuses ; le mieux, disait-il, était de soumettre les affaires du clergé aux tribunaux, d'opposer robe à robe. Les juges étaient, à ses yeux, des espèces de théologiens,qui avaient leurs maximes et leurs règles. Sans les Parlements, il le croyait, les rois n'auraient pu réprimer les abus et les empiétements du clergé. Cependant, il préconisait le rétablissement de la Congrégation des Missions Étrangères, qui porterait au loin le nom de la France,sa civilisation, le culte de ses arts et le besoin d'échanges commerciaux avec notre patrie ; de même des

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sœurs de charité, dans le service des hôpitaux; des Frères Jgnorantins, pour l'éducation des enfants du peuple 4 .

Sa vigilance restait constamment éveillée sur la composition du clergé diocésain. Il avait conservé un assez grand nombre d'évêques constitutionnels ; et là où il y avait, à la tête du diocèse, un prêtre jadis réfractaire, il exigeait que le grand vicaire fût un prêtre jureur. Il défendait aux évêques de se séparer d'humbles pasteurs remplissant consciencieusement leurs devoirs de loyaux serviteurs de Dieu, à qui on ne pouvait reprocher que leur serment à la constitution civile du clergé. Une lettre à Portalis, directeur des cultes, est significative, à cet égard.

« Je vous envoie, citoyen conseiller d'Etat, une note que me fait passer l'inspecteur de la gendarmerie sur l'évêque de Rennes (M. de Maillé). Mon intention est que vous lui écriviez qu'il est temps que cela finisse ; qu'il est coupable d'avoir ôté sa place à un constitutionnel, et de l'avoir remplacé par un prêtre, nouvellement rentré sans ma permission...., Si la morale de l'Evangile n'est pas suffisante pour

i. Montholon (T. II, p. 173). Bonaparte disait à Sainte-Hélène : « J'aimais les controverses, en matière de religion. Je ne crois pas que personne ait étudié, plus que moi, toutes ces matières. Quand j'étais officier d'artillerie, je passais mes nuits à méditer, à lire l'histoire de la Sorbonne, et tout ce qui a été écrit sur les querelles de l'Eglise gallicane et de Rome. J'aurais pu me faire recevoir docteur en théologie. Les questions religieuses ont toujours eu beaucoup d'attraits pour moi. Elles sympathisent avec mon âme, comme avec ma pensée. J'ai fait pour chaque religion la part de l'œuvre de l'homme et des circonstances et je suis arrivé à reconnaître que toutes témoignent" de l'existence de Dieu. J'aime la religion catholique parce qu'elle parle à mon âme ; parce que, quand je prie, elle met en action tout mon être ; tandis que la religion protestante ne parle qu'à ma raison. Sans doute, les protestants ont pour eux le raisonnement, lorsqu'ils disent que la communion n'est que la représentation, Mais, pourquoi comprimer l'élan de ma pensée, qui me porte à m'élever jusqu'à Dieu et à croire la réalité ? »

«1 LE CLERGÉ '291 i

Tetenir ses passions, il doit agir par politique et par crainte des poursuites que le gouvernement pourrait faire contre lui, comme perturbateur de la paix publique... Ecrivez à l'évêque de Clermont (M. de Dampierre) dans un style moins dur... Son diocèse est rempli de prêtres constitutionnels, amis de Tordre, et qui jouissent de la confiance du peuple. Il est, à la fois, impolitique et immoral, d'éloigner de l'Etat et de l'Eglise des hommes si utiles... C'est une conduite insensée. Ecrivez à l'évêque de Bayeux, qu'il a déplacé, dans la commune de Balle- >roy, le curé qui y était ; qu'il n'avait pas ce droit, *et que cela est contraire à mon intention.... Mettez «bien en tête à tous les évêques que, dans l'arrangement définitif, je veux des constitutionnels, tant parmi les curés que parmi les grands vicaires et chanoines. »

Assurément, cette lettre est absolue. Elle ne pouvait être différente envers les prêtres qui méconnaissaient l'esprit du Concordat et s'efforçaient de reconstituer, en sourdine, l'ancien état de l'Eglise. Les mémoires du temps avouent que l'autorité si forte de Bonaparte était à peine suffisante contre l'opposition sournoise et très active du clergé, remis en exercice. Il est facile aujourd'hui de critiquer les actes du Premier Consul, de les taxer de despotisme, de plaindre les prêtres qu'il détenait en prison, ceux qu'il faisait arrêter, parce qu'ils recevaient dans leur demeure des intrigants ou des espions politiques; ceux, enfin, qui correspondaient avec les évêques, restés en Angleterre.N'étaient-ils pas justifiés,ces actes, même arbitraires, par l'incohérence et Tinstabilité persistantes de l'opinion à l'égard du Concordat. Oeux qui parlent au nom de la liberté, oublient que cette liberté eût été encore moindre si l'ordre public

n'avait pas été maintenu, de quelque manière que ce fût. La paix entre les deux clergés n'était qu'apparente. Une hostilité sourde régnait entre eux, dans chaque diocèse. Certaines préfaces, en tête de brochures, publiées à cette époque, débordent d'acrimonie, lorsqu'elles émanent d'un prêtre réfractaire, parlant d'un prêtre constitutionnel. Ni les uns, ni les autres ne se pardonnaient leur passé. A Langrès, il n'existait plus d'évêque. Le diocèse avait été supprimé. M. de la Luzerne, l'ancien titulaire, refusait de rentrer en France, et Langres avait été rattaché à Dijon, siège épiscopal nouvellement créé. Le gouvernement consulaire y avait envoyé un évêque constitutionnel, qui venait de Grenoble, M. Henri Reymond, et dans la préface d'une « plaquette » signée de l'abbé Godard (Journal d'une Visitandine), l'évêque constitutionnel est traité « d'exalté >, de « schismatique », aveugle sur le mérite d'un confesseur de Fancienne foi, lui refusant une place dans son diocèse, parce qu'il était l'auteur d'un ouvrage, contraire à l'esprit nouveau et trop agressif. Or, ce même abbé Godard s'indignait contre Portalis s'opposant aux sollicitations de ceux qui tentaient de violenter la conscience d'un prêtre constitutionnel pour le décider à une rétractation ; contre Portalis, qui qualifiait de « scandaleuse », la rétractation d'un prêtre marié, pour rentrer dans le giron de l'église. La rétractation avant tout, quel qu'en fût le mobile 1 Portalis n'en voulait pas. L'abbé Godard et ses pareils la jugeaient excellente pour l'effet, pour l'exemple. Tel était l'esprit du* clergé, dont Bonaparte devait combattre les tendances. A l'heure présente, à cent ans de distance,* estce que l'opinion publique ne se rangerait pas du» côté de Portalis, contre tous les abbés Godard ? et

les actes de Bonaparte, considérés comme arbitraires envers le clergé, sont certainement très excusables, défendant l'ordre public et la paix sociale 1 .

1. Oh! M m '. de Staël n'est point tendre sur Bonaparte, à ce sujet. Voici «ce qu'elle écrivait, t. II, p. 271, Considérations sur la révolution fran- •çaise :

« Il lui fallait un clergé, comme des chambellans, comme des titres, «comme des décorations, enfin comme toutes les anciennes cariatides du pouvoir, et lui seul était en mesure de les relever. L'on s'est plaint du retour des vieilles institutions, et l'on ne devrait pas oublier que Bonaparte en est la véritable cause... Il a souvent exprimé le regret de ne pas régner dans un pays où le monarque fût, en même temps, le chef de l'église, comme en Angleterre et en Russie. Mais trouvant encore le clergé de France dévoué à la cour de Rome, il voulut négocier avec elle . Un jour il assurait aux prélats que, dans son opinion, il n'y avait que la religion catholique de vraiment fondée sur les traditions anciennes, et d'ordinaire, il leur montrait, sur ce sujet, quelque érudition acquise de la veille ; puis, se trouvant avec des philosophes, il disait à Cabanis : « Savez-vous ce que c'est que le Concordat que je viens de signer ? C'est la vaccine de la religion. Dans cinquante ans, il n'y en aura plus en France. » Ce n'étaient ni la religion, ni la philosophie qui lui importaient, dans l'existence d'un clergé tout à fait soumis à ses volontés. Mais ayant entendu parler de l'alliance entre l'autel et le trône, il commença par relever l'autel. Aussi, en célébrant le concordat, fit-il la répétition habile de son couronnement. »

Poussant encore plus loin ses vitupérations contre tous les actes de Bonaparte, M"" de Staël écrivait, dans le môme ouvrage (t. H, p. 274) sur le jour de la célébration du concordat : « Je m'étais renfermée dans ma maison, pour ne pas voir cet odieux spectacle ; mais j'y entendais les coups de canon, qui célébraient la servitude du peuple français, car y avait-il quelque chose de plus honteux que d'avoir renversé les antiques institutions royales, entourées au moins de nobles souvenirs, pour reprendre ces mêmes institutions sous des formes de parvenu et avec les fers du despotisme ? C'était ce jour-là, qu'on pouvait adresser aux Français ces belles paroles de Milton à ses compatriotes : « Nous allons devenir la honte des nations libres, et le jouet de celles qui ne le sont pas. Est-ce là, diront les étrangers, cet édifice de liberté que les Anglais se glorifiaient de bâtir ? Ils nont fait tout juste que ce qu'il fallait pour se rendre à jamais ridicules aux yeux de l'Europe entière ! » Les Anglais du moins ont appelé de cette prédiction. »

=r Au rebours, il est bon de placer, ici, un extrait des Mémoires de Menneval (t. I, p. 81). « Quelques-uns ont pensé que les croyances religieuses n'étaient aux yeux de Bonaparte que des superstitions, consacrées par le temps, et qu'en rétablissant le culte catholique, il ne s'en servait que comme d'un instrument de son ambition, sans tenir autrement compte •de l'influence sociale de la religion. Ceux qui ont parlé ainsi ignoraient que Bonaparte était sincèrement religieux, et j'ajouterai catholique. Il détestait également le cynisme philosophique, qui inspire le dédain de la religion, considérée par lui, au contraire, comme l'appui de la morale et des bonnes mœurs, et la bigoterie, qui restreint l'intelligence humaine. Si> dans des conversations familières, ou dans des discussions où l'en-

Les évêques nommés et consacrés ne furent point installés aussitôt dans leur diocèse. Le gouvernement redoutait les manifestations hostiles de certaines villes où la foi religieuse avait été le plus atteinte. Il craignait l'intolérance de quelques généraux commandant les départements. Portalis agit avec sa prudence ordinaire. L'installation de chaque évêque se fit, sans hâte, au moment le plus opportun ; et néanmoins il se produisit, en quelques villes, des échauffourées menaçantes sur lesquelles la police eut ordre de fermer les yeux. On comptait sur le temps pour apaiser les passions ; sur les événements futurs pour détourner l'esprit public de ces questions irritantes. A Carcassonne, écrit de Barante, en ses Mémoires (T. I, p. 104), les perturbateurs envahirent l'église et lancèrent des pierres qui atteignirent le prêtre. Ailleurs, où la musique militaire était commandée, elle fit entendre des airs bouffons, ou des airs de danse, pendant l'office divin. La jeunesse, toujours la plus nombreuse en ces petites émeutes, était celle qui avait grandi, depuis la révolution, dans les écoles sans Dieu. En d'autres villes, au contraire, à Rouen, par exemple, où Cambacérès, le frère du second Consul, était envoyé comme archevêque, les cérémonies de son installation furent très imposantes. La garde nationale et

traînait l'abondance de ses idées, envisageant l'histoire du catholicisme, dans ses vicissitudes diverses, il a porté des jugements applicables à certains lieux, et à certains temps, on serait dans une grande erreur, si Ton en concluait qu'en flétrissant les abus et les excès commis au nom de la religion par ses ministres, il méconnaissait l'influence civilisatrice du christianisme, et qu'il fut un philosophe sceptique, ou incrédule. Son respect pour la doctrine de l'Evangile était le résultat de sa conviction et des impressions de son enfance, qui étaient toujours vivantes dans son âme. Témoin les idées religieuses que réveillait, en lui, la cloche de l'église de Rueil, qu'il entendait du jardin de Malmaison, et son recours aux consolations et au secours de la religion dans son heure suprême k Sainte-Hélène. »

la troupe de ligne formaient la haie du palais archiépiscopal jusqu'à la cathédrale ; le prélat marchait précédé de la croix et de deux assistants ecclésiastiques ; les cloches sonnaient à toute volée et les salves du canon augmentaient la solennité de cette fête religieuse.

Dans les campagnes, on le sait, la satisfaction était générale, et les préfets écrivaient que, depuis la publication du Concordat, une grande paix régnait dans les petites villes, dans les villages, dans les familles, jadis désunies et troublées. Le préfet des Landes envoyait cette note, que, « quelque désiré que fût ce grand événement, il n'eût jamais cru qu'il pût faire une impression si profonde ». Le préfet de Saône-et-Loire mandait, que, « douze ecclésiastiques insoumis de l'ancien diocèse de Châlon, dont Tévêque n'avait pas donné sa soumission, s'étaient présentés à l'autorité civile, ayant à leur tête ceux qui les dirigeaient, sous le titre de vicaires généraux, et qu'ils avaient prêté le serment prescrit par l'article VII du Concordat. Cette conversion, ajoutait le préfet, était due à l'influence du nouvel évêque dont la conduite, vraiment évangélique, commandait autant de confiance que de respect ». Le préfet de la Marne annonçait « que la publication de la loi du 18 germinal avait fait cesser, dans son département, les séparations scandaleuses, la célébration clandestine des cérémonies religieuses, dans les maisons particulières, et qu'enfin tous les citoyens étaient réunis au culte public, sous les mêmes ministres ».

Les journaux, à cette date, sont remplis de détails sur les manifestations religieuses, qui avaient lieu presque partout. A Paris, l'archevêque célébrait une messe basse, tous les dimanches, dans la chapelle

des Tuileries, pour les trois consuls. L'église de Saiut-Germain-des-Prés, destinée sous la Révolution à la fabrique du salpêtre, reprenait son caractère sacré. Les tableaux de peinture, enlevés aux paroisses, étaient remis à leur place : à Saint-Roch, celui de Vien, Saint Denis préchant l'Évangile aux Parisiens ; à Saint-Eustache, les six tableaux transportés jadis à FEcole militaire ; à Notre-Dame, tous ceux qui avaient été dispersés, après le saccage de l'église métropolitaine. A Vienne, l'ambassadeur rétablissait la chapelle catholique, au palais de l'ambassade. Dans le département de la Roër, sous la surveillance du préfet, on procédait à l'inventaire des ossements contenus dans les châsses, adorés par les fidèles. Près de Bruxelles, à Hull, le pèlerinage, consacré par le temps, était repris, avec la plus grande ferveur, au milieu d'une foule recueillie.

A Orléans, le conseil municipal demandait la réédification du monument, élevé à la mémoire de Jeanne d'Arc, détruit pendant la révolution. Enfin, le gouvernement s'occupait de la réorganisatinn des fabriques, dans chaque paroisse ; faisait déclarer insaisissable le traitement des ecclésiastiques l ;

1. Le Publiciste du 25 frimaire an XI écrivait : « Le préfet de la Nièvre vient de rappeler les sœurs grises dans leur ancienne maison. Les hôpitaux tenus par elles, réunissaient la propreté, la salubrité, les attentions délicates et l'économie. La journée du malade s'y élevait de 0,75 à 0,90 ; les sœurs ne coûtaient pas plus de 200 francs pour leur nourriture et leur habillement ; les médicaments, qui coûtent tant aujourd hui, dans les hospices ne coûtaient rien, parce que le bénéfice de ceux que l'on vendait à l'extérieur couvrait la valeur de ceux qu'on fournissait aux malades de 'hôpital. »

=z Le Mercure de l'an XI écrivait : « A Chartres, les hospitaliers de la ville voués au soulagement des pauvres et à l'éducation des enfants sont rétablis dans l'ancien couvent des Capucins. A Rouen, les sœurs de la charité sont également rétablies. Dix mille francs leur sont alloués pour la réparation de leur maison. Enfin, l'hospice du Mont-Cenis rentre définitivement dans la possession de ses bâtiments et des biens en dépendant. »

= Le gouvernement, ensuite, sur une question des Préfets, répondit que les curés et desservants pouvaient porter le viatique aux malades.

mettre en liberté tous les prêtres détenus pour faits délictueux se rapportant au culte, et prescrire aux officiers de l'état civil de n'accepter, à la déclaration des naissances, que des prénoms inscrits au calendrier grégorien. Alors, poussés par une sorte de fanatisme à rebours, des défroqués abjuraient publiquement leurs erreurs, maudissaient leur mariage, appelant l'anathème sur leur tête; ainsi Claude Delacour, à Amiens ; et les acquéreurs de presbytères, comme biens nationaux, les rendaient à la commune, dès que le desservant était revenu. D'autres faisaient, en mourant, des dons aux hôpitaux, pour l'entretien des malades : maisons, fermes, métairies, tandis que les préfets invitaient les maires à placer, dans l'intérieur des églises, des troncs destinés à recevoir les offrandes des fidèles. Des villageois replantaient les croix aux lieux où elles avaient été renversées, même devant leur maison. Bientôt, il fut de mode d'aller à la messe, et, depuis la publication du Génie du Christianisme, tout un petit monde de zélés chrétiens se montrait dans les salons *. .

revêtus d'habits sacerdotaux et avec les cérémonies usitées ; qu'ils pouvaient avec les mêmes habits, faire des processions, que ce qui était décidé, pour le port du viatique, s'appliquait aux obsèques ; que les curés et desservants pouvaient bien dire la messe, les dimanches, dans les chapelles particulières, mais sans préjudice de celle qui doit être célébrée dans l'église paroissiale, ou succursale. Le gouvernement prescrivait aux Préfets de ne point refuser l'encens qui leur serait offert dans les églises, ni les autres honneurs afférents aux fonctions qu'ils exerçaient.

Par contre, le gouvernement organisait définitivement l'église protestante réformée à Paris. Une église consistoriale y était établie, et pour la célébration du culte, on accordait aux protestants des édifices nationaux, dans trois quartiers, au Louvre, au faubourg Saint-Germain et au faubourg Saint-Antoine.

1. Faber dans sa notice sur l'intérieur de la France, au début du Consulat, voyait les choses sous un aspect plus pessimiste. Il écrit, p. 138 : « L'autel a été rétabli, mais la base lui manque, la religion. On peut élever un trône par la force, mais la religion ne peut s'établir que par la persuasion... Il reste un intervalle immense, entre le nouvel autel et l'esprit du siècle. Et quels sont les moyens qu'on emploie, pour dissimuler cet in ter-

Parmi les ecclésiastiques que le concordat avait rendus au clergé, quelques-uns doivent être mentionnés spécialement.

Et d'abord, M. de Belloy, évêque de Marseille,

valle, afin qu'il ne paraisse pas aux regards des contemporains ? Des journaux et des gazettes déclament contre la philosophie ; ils traînent périodiquement dans la boue tout ce que des écrivains illustres des temps antérieurs ont produit de grand et d'admirable ; on farcit le Moniteur de lettres pastorales et de mandements ; on fait rétablir les crucifix sur les grands chemins, les statues et les images des saints à tous les murs des villes. On rétablit les processions, les miracles, les reliques. La sainte couronne d'épines est rendue avec pompe, le 6 août 1806, à la vénération des fidèles à Paris, et un précis historique est imprimé pour transmettre l'événement à la postérité, Quelque temps avant, on avait réintégré, à Aix-la- Chapelle, les langes de l'Enfant Jésus, la vraie croix et la chemise de la Vierge Marie. A Cologne, on avait ramené le corps des trois rois mages... Danstoutes les villes, on fait le plus de cérémonies religieuses que l'on peut pour imiter les cités, en possession de saints trésors. Paris veut rétablir son calvaire, avec les stations. Les images miraculeuses sont réinstallées partout où il y en avait autrefois. Les grands chemins sont couverts de milliers de pèlerins, qui suivent, chantant, les croix et les banderolles ondoyantes.

Et de même, des protestants... « Des chefs laïques, nommés présidents, sont institués, à la tête des consistoires, choisis parmi les plus passionnés. Ils sont au rang des fonctionnaires publics, prêtent serment entre les mains du chef du gouvernement, et reçoivent des traitements de l'État. Comme les évêques, Bonaparte les décore de la croix d'honneur ; comme eux, ils doivent donner à leurs communautés l'impulsion dont le gouvernement a besoin, soit pour des contributions, soit pour des réquisitions, ou pour la conscription. Leurs circulaires ressemblent aux mandements des archevêques et évêques, et si, quelquefois, le style en est outré, le fond des idées et la tendance sont les mêmes ; on pourrait donner des circulaires consistoriales pour des mandements et des mandements pour des circulaires... (p. 146). Bonaparte veut faire croire qu'il a ressuscité l'ancien temps. Bonaparte croit pouvoir tout faire ; mais le présent ne rendra jamais le passé. Bonaparte entend la messe dans la même chapelle et à la même heure où les rois de France l'entendaient, et Bonaparte, avait, il n'y a pas longtemps, abjuré le christianisme, en proclamant solennellement : Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète ; en disant ; Égyptiens je révère, plus que les Mamelucks, le prophète et le Coran. Bonaparte fit placer dans le calendrier, à la place du nom des rois de France, son nom de baptême Napoléon, nom inconnu à la France et au calendrier. On connaissait Saint-Louis, mais on n'avait jamais entendu nommer Napoléon. Bientôt, on en fit un saint. Le cardinal Caprara le prouva, dans une ins-

l'un des premiers à envoyer sa démission au Pape. Il avait succédé à M. de Belzunce,et il avait laissé, en son diocèse, une renommée de douceur et demodération, qui se perpétua à Paris. Né dans le diocèse de Beauvais, à Morangles, en 1709 ; vieillard circonspect sous la Révolution ; connaissant un peu tous les mondes, — car il avait été archidiacrede Beauvais, sous le cardinal deGesvres, puis députéà l'assemblée du clergé, — il pensa que sa vie publique était achevée, et durant les jours de la Terreur, il se retira en un village de son pays, à Chambly, où il tâcha de se faire oublier. Après le coup d'État de Brumaire, il ne craignit plus de Sfr montrer ; et à la réorganisation du clergé, Bonaparte, attiré par l'empressement de cet ecclésiasti-* que à se dépouiller de son titre épiscopal, lui confia l'archevêché de Paris. Dès que le digne prélat en eut pris possession, on vit refleurir partout les pratiques religieuses sans excès, sans fanatisme, telles que la sagesse et la piété, bien ordonnées, les pouvaient désirer. D'une santé robuste, il remplissait, avec scrupules, ses devoirs de pasteur, sans négliger^ la société où il avait déjà vécu, ni les salons des grands fonctionnaires du Consulat, qui l'accueillaient avec respect. Bonaparte l'estimait pour toutesces qualités d'esprit et de cœur, et il le préféra à l'abbé Bernier, qui avait espéré que l'archevêché de Paris récompenserait ses services. Il ne manquait que quatre mois à cet illustre vieillard, pour achever son siècle, au moment de sa mort, en 1808. Sa

traction pastorale, et l'abbé Maury prêcha à Notre-Dame, sur les vertus du saint. Le jour de la fête de Bonaparte, un concert est donné sur la terrasse des Tuileries. C'était l'usage des rois de France, à leur jour de fête. Ils avaient coutume de se montrer au balcon, avec la reine et la famille, L'amour des Français les attendait. Napoléon Bonaparte se montra au balcon, avec son épouse, M"« Joséphine, auparavant Beauharnais. »

fin fut très édifiante : il bénit ses parents, ses amis, qui assistaient à sa dernière heure, refusant une potion calmante afin de ne point « entraver la mort », dit-il, de sa voix éteinte. Bonaparte voulut honorer la mémoire de ce saint prélat, et lui fit élever un monument. Il avait été compris parmi les dignitaires ecclésiastiques à qui le pape Pie VII conféra le chapeau de cardinal après le concordat.

M. Raymond de Boisgelin, que le Premier Consul nomma archevêque de Tours, était, avant la Révolution, archevêque d'Aix, après avoir été évêque de Lavaur. En Provence, il devint populaire, lorsqu'on le vit soulager les maux du peuple et favoriser l'agriculture. Un canal, dû à son initiative, portait son nom ; et, dans une disette, qui poussa les gens pauvres à piller les magasins de blé, il offrit une somme de cent mille francs, afin de subvenir aux besoins des malheureux, demandant seulement que chacun voulût bien rapporter ce qu'il avait pris ; ce qui eut lieu. On l'accusait de mœurs licencieuses durant sa jeunesse. Peut-être !... on le disait auteur de petits vers, dans le goût de ceux du cardinal de Bernis. Sans doute..., car il avait traduit les Héroïdes d'Ovide, précédés d'une imitation du Temple de Guide. Mais ces travaux le portèrent à l'Académie, au fauteuil de l'abbé de Voisenon. Il fut député à l'assemblée des Notables, puis à la Constituante. Devenu suspect, après la publication d'une brochure intitulée : Exposé des principes des Evéques de l'Assemblée, il émigra en Angleterre, et ne revint en France qu'au moment du Concordat. Ce fut lui qui, le premier, monta dans la chaire de Notre-Dame, pour y prononcer le discours sur le rétablissement du culte. Orateur disert, quoique compassé et trop aca-

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démique, il aimait à se faire entendre en public, et au sacre de Louis XVI, à Reims, il avait prononcé, devant la Cour, le discours d'usage. Il survécut peu de temps à ces honneurs, et mourut, en 1804, à Tours, après avoir obtenu le chapeau de cardinal. Il avait soixante-douze ans *.

Jérôme-Marie-Champion de Cicé, ancien archevêque de Bordeaux, devint également l'un des éminents prélats du Consulat. Il était né à Rennes, en 1735, d'une famille nombreuse, noble et peu riche. Il fut créé évêque de Rodez en 1770, et durant cet épiscopat, qui dura douze ans, son administration fut traversée de contestations difficiles avec son clergé. En 1782, il devint archevêque de Bordeaux ; et là, encore, il ne sut point s'attirer Tafiection de ses subordonnés, ni de la population. Le jour d'un incendie à son palais, le peuple y colla une affiche où on lisait : Palais à brûler ; terrain à vendre ; évéque à pendre! Louis XVI en avait fait un garde des sceaux, et comme tel, M. de Cicé prêta, ainsi que le roi, serment à la constitution civile du clergé. Cependant, désespéré de perdre ses quatre cent mille francs de rente, que lui assuraient ses bénéfices, ses abbayes et les autres privilèges dont il était pourvu, pensant à l'avenir dont il espérait la ruine de la Révolution, il émigra et ne rentra en France qu'après le 18 Brumaire. Il avait l'esprit large, enclin aux réformes. Il fut député à la Constituante et ne craignit point de s'avouer partisan des doctrines de Turgot et l'ami de Malesherbes. Le gouvernement consulaire le destina à l'archevêché d'Aix où il s'occupa surtout de la création de nombreux séminaires. Les misères supportées durant son exil

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