‹ La société française pendant le ConsulatChapitre 26 sur 37 · Il était né à Rennes en · texte numérisé non relu

Il était né à Rennes en

avaient détruit sa santé ; il mourut en 1810, au retour d'une de ses tournées pastorales.

Bonaparte avait accueilli d'autres grands seigneurs appartenant à l'ancien clergé : M. de Fontanges, archevêque de Toulouse, devint évêque d'Autun et y resta malgré sa propension à favoriser les prêtres jadis insoumis ; M. de la Tour du Pin-Montauban devint évêque de Troyes et ses ferventes vertus chrétiennes le conduisirent souvent près des nombreux prisonniers de guerre, internés dans son diocèse. Né à Paris en 1746, il avait été le premier évêque français de Nancy, et ne pouvant obtenir la place de précepteur du dauphin qu'il convoitait, il eut, en compensation, l'archevêché d'Auch. De caractère faible, dit-on, les prêtres, ses familiers, avaient sur lui une grande influence.

Puis, ce furent encore MM. d'Osmont et de Roquelaure que le monde recevait avec distinction, parce -qu'ils y avaient laissé d'agréables souvenirs. M. Armand de Roquelaure était né à Roquelaure, diocèse de Rodez, en 1821. Allié aux plus grandes familles de France, il s'attira facilement les bonnes grâces de M m# de Pompadour, qui lui fit donner Tévêché de Senlis, en 1754. Il fut nommé, en 1764, premier aumônier du roi, et membre de l'Académie française, en 1770, où il succéda à Moncrif. Son diocèse supprimé par l'assemblée de 1791, on le dispensa du serment à la constitution du clergé et il n'émigra point. Néanmoins, il fut incarcéré pendant la Terreur, et il resta le seul de sa chambrée, sur dix-sept, qui échappa aux massacres de septembre. Une histoire, scandaleuse pour lui, avec une grande dame de l'aristocratie, avait été ébruitée dans le monde. Des vers licencieux, obscènes plutôt, furent

composés sur cette aventure. Il avait alors quatre cent mille francs de rentes, et avec cent mille francs, dit-on, il étouffa le scandale. Il n'hésita point, au Concordat, à donner sa démission, et Bonaparte l'envoya administrer le diocèse de Malines.

M. de Barrai, frère puîné du marquis de Montferrat, fut également un ecclésiastique en faveur près de Bonaparte, Le vicomte Mathias de Barrai était né à Grenoble, en 1746. Il fit ses études de théologie au séminaire dé Saint-Sulpice, et ce fut là que le vint chercher l'archevêque de Sens, cardinal de Luynes, pour l'emmener, comme secrétaire, au conclave, où fut nommé le pape Clément XIII.

Ensuite, coadjuteur de son oncle, évêque de Troyes il ne tarda pas à lui succéder. A la Révolution, il émigra en Allemagne, d'où il ne revint qu'en 1802, après avoir envoyé sa démission au pape, Pie VII. Bonaparte le nomma à l'évêché de Meaux, puis à l'archevêché de Tours, lorsque M. de Boisgelin fut mort en 1805. Napoléon, empereur, usa de ses services et de sa science, durant ses démêlés avec le Pape, alors qu'il tenait le Saint-Père prisonnier à Savone, ensuite à Fontainebleau. Après la chute de l'Empereur, à la mort de Joséphine, il prononça l'éloge funèbre de l'ex-impératrice, dans l'église de Rueil. La Restauration le mit à l'écart et il mourut d'apoplexie, en 1816.

Le diocèse de Bordeaux, sous le Consulat, reçut comme archevêque un saint homme, un prêtre selon l'esprit de l'Évangile, simple, rude comme les paysans, au milieu desquels il vécut dans les montagnes du Vivarais, pendant les années de la Terreur. C'était Charles-François Daviau du Bois de Sauzay, né en 1736, au château du Bois de Sauzay, dans le Poitou. Sa famille possédait dans le pays

une importance considérable ; et de nombreux domaines rayonnaient autour du château de ses ancêtres. Aîné de ses frères, il voulut, malgré cela, entrer dans les ordres où le poussaient son zèle religieux et son mépris des grandeurs. D'abord vicaire général à Angers, il fut désigné bientôt pour occuper le siège archiépiscopal de Poitiers, à la mort de M. Lefranc de Pompignan. En sa modestie, il s'y refusa. Le roi le manda à Paris où il se rendit à pied, et sur Tordre du monarque, il accepta. On était en Tannée 1789. Hostile à la constitution civile du clergé, il s'exila en Savoie. Les armées françaises envahissantes le chassèrent d'Annecy, et il se réfugia au couvent de Notre-Dame des Ermites, puis à Rome, où le pape Pie VI le traita avec honneur et comme un saint. En 1797, il revint clandestinement en France, déguisé en paysan, un bâton à la main; et sous cet accoutrement il parcourut les montagnes du Dauphiné et du Forez, entrant dans les chaumières où il se faisait connaître, et administrait les sacrements aux pauvres gens qui en étaient avides. Souvent, les dimanches, il célébrait la messe, en pleine nature, dans les lieux les plus reculés, quelquefois prenant, pour autel, le tombeau de saint François Régis, au milieu des montagnes. Il n'avait point d'autre ambition que de faire le bien; point d'autre désir que d'obéir et de rendre facile l'expansion du catholicisme. Au Concordat, il n'hésita donc pas à donner sa démission, et Bonaparte, qui recherchait partout les hommes éminents de toute opinion, pourvu qu'ils fassent honnêtes, s'empressa de s'emparer d'un homme aussi pieux, l'honneur du clergé. Il le plaça au siège archiépiscopal de Bordeaux.

Le saint archevêque ne voulut point de repos, avant qu'il n'eût réparé, en son diocèse, les ruines

qui déshonoraient les monuments religieux, et relevé les établissements destinés à l'enseignement des séminaristes et à l'éducation de la jeunesse. Il réorganisal'ecole ecclésiastique, dans l'ancien séminaire de Bazas ; appela près de lui les Frères de la doctrine •chrétienne, les sœurs Ursulines, même les Jésuites, même les Trappistes, afin de faire refleurir, en sa province, l'antique foi éteinte. Les violences de l'empereur Napoléon, contre Pie VII, refroidirent l'enthousiasme qu'il avait ressenti d'abord pour le restaurateur de la religion. Il accueillit donc, avec une joie non dissimulée, le retour des Bourbons. Et sa vie se poursuivit, continuant ses bonnes œuvres et l'intérêt porté à ses séminaires et à ses écoles. Il mourut à la suite de brûlures causées par l'incendie de ses rideaux de lit, en 1826.11 avait quatre-vingt-dix ans.

À l'évêché de Versailles, le Premier Consul envoya M. Charrier de la Roche, un Lyonnais, né en 1738, d'une famille qui comptait quatre cents ans d'échevinage, ce qui constituait une sorte de noblesse. Le jeune Charrier, destiné à la prêtrise, étudia la théologie au séminaire de Saint-Sulpice, et, ses études achevées, l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, l'appela près de lui, comme grand vicaire, et lui donna la présidence de l'official métropolitain. Curé d'Ainai, ensuite, où sa famille avait fondé un prieuré, il gagna promptement l'affection des fidèles par son zèle charitable. Mais, en un voyage qu'il fit à Paris, il s'affilia à une association de prêtres, que l'on appelait la petite église, imbus des doctrines jansénistes. M. de Marbeuf l , qui avait succédé à

1. « M. de Marbeuf, dit un opuscule, publié à cette époque, refusa le serment, sa conscience ne le lui permettant pas. On disait de lui, alors :

Sa conscience lui a permis de passer sa vie dans le commerce le plus libre avec des femmes ; sa conscience lui a permis d'intriguer, durant vingt

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M, de Montazet, l'apprenant, infligea un blâme air curé Charrier, et, dès ce moment, le tint en suspicion. Le jeune prêtre subit, avec peine, ces remontrances, et, par dépit, sollicita les ^ suffrages desélecteurs, pour être député aux Etats-Généraux. Nommé, il se fit remarquer par ses tendances libérales, et approuva la constitution civile du clergé à laquelle il prêta serment. Il espérait remplacer M. de Marbeuf comme archevêque de Lyon. Mirabeau protégeait l'abbé Lamourette qui l'emporta ► Déçu, Charrier rentra obscurément dans sa famille à Lyon, et ne sortit de sa retraite qu'au moment du Concordat, sollicitant son admission dans la réorganisation des diocèses. Il était riche, avec trente mille francs de rente, et de famille connue. Bonaparte en fit un évêque, et plus tard le nomma son premier aumônier. Dès lors au comble de ses vœux, M. Charrier de la Roche rétracta son serment à la Constitution civile du clergé, et voulut que tous les prêtres j ureurs de son diocèse imitassent son exemple. Les faveurs de Bonaparte ne lui avaient pasmanqué ; et cependant il ne fut pas de ceux qui lui gardèrent leur foi. Il aimait, les honneurs et, pour les conserver, il encensa d'hommages les Bourbons, après la chute de l'empereur. Un mot, employé de nos jours, déterminerait bien son caractère. C'était un arriviste. Il mourut en 1827.

J.-B. Duvoisin devint évêque de Nantes pendant le Consulat. Il était né à Langres, en 1744, d'une famille obscure et peu riche. Orphelin de bonne heure, il ne put achever ses études ecclésiastiques*

ans, à la Cour ; sa conscience lui a permis d'accaparer les bénéfices et de se composer, aux dépens de l'Église, quatre à cinq cent mille francs derente, et sa conscience lui défend aujourd'hui d'obéir aux lois ! Quelle conscience I »

qu'avec l'aide de Mgr de Montmorin, évêque de cette ville. Admis alors chez les Jésuites, il se distingua par son application studieuse et ses succès d'école. A quatorze ans, il avait subi les examens que ses condisciples ne pouvaient affronter que plus tard, et on le vit, quelque temps après, professer la philosophie là où d'abord il avait été écolier. Le chapitre d'Auxerre le compta bientôt parmi ses chanoines ; puis celui de Laon, où l'évêque se l'adjoignit comme grand vicaire. Pendant la Révolution, devenu suspect, il n'échappa aux geôles des Jacobins qu'en se réfugiant en Angleterre, puis en Belgique où il alla retrouver l'évêque de Laon. Les victoires de la République française le forcèrent à remonter jusqu'au Brunswick, et il y vécut en donnant des leçons de littérature et de mathématiques. Au Concordat, il revint en France. Il avait dans le clergé une réputation d'homme laborieux et instruit. Ce fut, tout de suite, une raison, pour que Bonaparte se rattachât, en le nommant évêque de Nantes. Au milieu des populations bretonnes, toujours frémissantes au souvenir des persécutions républicaines, Duvoisin,par sa sagesse, sa modération, sa douceur, sut apaiser les esprits les plus surexcités et les plus hostiles au nouveau régime. Bonaparte se déclara satisfait. Lorsqu'il fallut choisir des prêtres, pour constituer à Pie VII prisonnier une sorte de cour, il désigna l 'évêque de Nantes, qui accompagna le Pape à Savone et à Fontainebleau. Non pourtant qu'il approuvât Napoléon dans ces violences exercées contre le souverain Pontife ; il obéissait, en sujet du monarque. Mais, en mourant, en 1813, il dicta ces lignes dans son testament: « Je supplie l'Empereur de rendre la liberté au Saint-Père, le Pape; sa captivité trouble encore les derniers instants de ma vie.

J'ai eu l'honneur de lui dire, plusieurs fois, combien cette captivité affligeait toute la chrétienté, et combien il y avait d'inconvénients à la prolonger. Il serait nécessaire, je crois, au bonheur de Sa Majesté que Sa Sainteté retournât à Rome. » Bonaparte disait un jour à ses familiers que Tévêque de Nantes aurait pu lui faire faire tout ce qu'il aurait voulu, tant il avait confiance en sa sagesse. Manière de parler, puisqu'il n'obéit pas au vœu de Pévêque mourant.

Un prêtre que Bonaparte tint longtemps en estime, auquel il attribua un évêché, sous l'Empire, à Troyes, Etienne -Antoine de Boulogne, fut d'abord vicaire général du diocèse de Versailles. Il était né à Avignon, en 1747, d'une famille très pauvre, apprit le latin, seul, sans le secours d'aucun professeur, et parvint à se faire ordonner prêtre à vingttrois ans. Ses succès académiques à Besançon, ses prônes dans les églises de Paris, son panégyrique de saint Louis, prononcé devant l'Académie, le signalèrent à l'attention des évêques, et M. de Clermont-Tonnerre l , à Châlons, l'appela près de lui, comme grand vicaire. Sa réputation toujours grandissant, il fut mandé à Versailles et prêcha devant la Cour, en 1783 2 . Rebelle à la constitution civile du clergé, il fut arrêté trois fois, pendant la Terreur, puis, en fructidor, condamné à la déportation

i. Celui dont s'est moqué Chateaubriand, en ses Mémoires, à cause de Ses « rodomontades gentilhommières ».

2. De Chateaubriand, Mémoires. T. II, p. 278. « L'abbé de Boulogne ayant entre les mains quelques parties de mon travail {Génie du Christianisme) avant la mise sous presse, répondit à un libraire qui le consultait : Si vous voulez vous ruiner, imprimez cela ; et l'abbé de Boulogne a fait, depuis, un trop magnifique éloge de mon livre. » Edmond Biré ajoute en note aux Mémoires de Chateaubriand : » L'abbé de Boulogne avait collaboré à un grand nombre de revues et de journaux religieux et politiques, son éloge du « Génie du Christianisme » a paru en l'an XI (1803) dans les Annaies littéraires et morales. »

qu'il évita, en se cachant. Bonaparte le prit à Versailles, en 1807, pour en faire un évêque de Troyes. Mais le prélat avait un caractère fort indépendant. Au Concile de 1811, il résista aux vues de l'Empereur, qui le fit enfermer à Vincennes. Sous les Bourbons, il devint pair de France, et il mourut d'apoplexie en 1825.

D'autres prêtres eurent aussi leur célébrité, pendant le Consulat ; professeurs, prédicateurs, conférenciers, qui ont laissé un nom. Tel, l'abbé Dubois (1752-1824), professeur de mathématiques au séminaire d'Orléans, dont les brochures contre renseignement mutuel, pratiqué dans les écoles des Frères de la doctrine chrétienne, attirèrent sur lui l'attention de ceux qui s'intéressaient à l'éducation de la jeunesse. Tel, l'abbé de Bonne vie *, connu surtout par ses prédications, avant d'être secrétaire, à Rome, du canal Fesch, mais prédicateur de mauvais goût, aux locutions bizarres et ampoulées. On cite, de lui, des phrases comme celles-ci : « Imprimeurs de mauvais livres, brisez vos planches, et sauvez-vous sur la planche du repentir. » — Ou bien encore : « La pénitence est un pont que Dieu jette, sur le fleuve de la vie, pour nous conduire à l'éternité ». M mo de Chateaubriand écrivant à Joubert et parlant des sermons de l'abbé, disait : « Il préchaille ». Ce fut lui, enfin, qui reçut la confession de M" de Beaumont, à sa dernière heure.

L'illustre René s'exprime ainsi, en ses Mémoires :

1. Chateaubriand dit qu'il avait été aumônier à l'armée des princes, et qu'il s'était trouvé à la retraite de Verdun.

« L'abbé de Bonnevie s'étant fait donner des pouvoirs, se rendit chez M m# de Beau mont. Elle lui déclara qu'elle avait toujours eu, dans le cœur, un profond sentiment de religion, mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée, pendant la Révolution, l'avaient fait douter, quelque temps, de la justice de la Providence ; qu'elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle ; qu'elle espérait toutefois que les maux, qu'elle avait soufferts, dans ce monde-ci, abrégeraient son expiation dans l'autre. Elle me fit signe de me retirer, et resta seul avec son confesseur. Je le vis revenir une heure après, essuyant ses yeux, et disant, qu'il n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme ». Tel, l'abbé d'Astros (1772-1851) compatriote et parent de Portalis, dont il fut le secrétaire; administrateur du diocèse de Paris, après la mort du cardinal de Belloy, jusqu'à l'arrivée du cardinal Maury, appelé par l'Empereur, à la place du défunt. Mais, ayant accepté du Pape la mission de remettre au cardinal élu, un bref ordonnant au nouvel archevêque institué seulement par le pouvoir civil, de rentrer en son diocèse de Montefiascone, Napoléon fit arrêter et enfermer à Vincennes l'abbé d'Astros, qui ne sortit de sa geôle qu'à la restauration des Bourbons. Il reçut, du gouvernement royal, l'archevêché de Toulouse et le chapeau de cardinal. Tel encore, l'abbé Fournier ', baron de la Contamine, orateur

1. Une brochure anonyme, publiée en 180i t contient des détails intéressants sur l'abbé Fournier. En voici un extrait ;

« On lit, dans le Journal des Débats du 13 prairial, an IX, que le Préfet de police a fait arrêter et conduire à l'hospice des fous, à Bicêtre, Marie- Nicolas Fournier, ministre du culte catholique, se disant vicaire général d'Auch et d'Orléans, et ancien docteur de Sorbonne, inscrit sur la liste des émigrés, mis en surveillance à Orléans, d'où il est venu sans permission à Paris, accusé d'avoir débité depuis quelques jours des sermons, plutôt remplis d'outrages aux principes du gouvernement et à la tranquillité

•distingué et d'une violence extrême dans la chaire. Bonaparte, irrité de son audace, le fît enfermer à Bicêtre, comme fou, puis l'en fit sortir, et l'appela aux Tuileries, comme aumônier. Il en fit même un

intérieure, que de principes évangéliques ». Le défenseur de l'abbé Fournier fait de lui ce portrait : « L'abbé Fournier porte l'énergie de son âme dans ses discours. Il est fort, nerveux, quelquefois fier, plein de ces traits, •qui pénètrent et qui percent ; se laissant aller souvent à cette indignation sublime, qui distingua Démosthènes, d'une manière si entraînante, à ces mouvements vigoureux, qui étonnent, à ces gestes animés, qui commandent l'attention. Il joint, à ce rare don de la nature accompagné d'une prononciation nette et frappante, une connaissance approfondie de l'écriture sainte des Pères, des Conciles, de l'histoire ecclésiastique. Il y joint une •connaissance, non moins approfondie, de la morale, de la philosophie, de toutes les sciences. Il y joint une logique sûre, beaucoup d'ordre, beau -coup de goût, un style tantôt relevé, tantôt plus rapproché d'une conver- -sation facile, mais toujours convenable au grand ministère qu'il exerce. ■Souvent, il rompt une démonstration, qui ne serait pas facilement comprise par la plus grande partie de son auditoire, et la termine en dialogue, -en prosopopée, en hypotypose. Toujours maître de son sujet, et planant au-dessus, il est, tour à tour, et selon les circonstances, et serré et poignant, abondant et majestueux, naturel et presque familier, sans jamais- -cesser d'être noble. Mais rarement, il s'assujettira aux règles de l'art oratoire. Il ne suit que son génie, comme jadis, Démosthènes et Cicéron,qui n'en eurent que plus d'admirateurs ; et l'affluence du monde, qui se portait à ses sermons, prouve qu'il a eu raison de s'abandonner à sa nature. Son style a un caractère particulier, comme sa pensée. Il passe, avec la plus heureuse aisance, d'un ton à un autre, sans jamais ressembler à personne qu'à lui ; ce qui lui attire un intérêt si soutenu. Il imite, cependant, un peu. Mais, quoiqu'il ait parfaitement étudié tous les Pères, ceux donil fait le principal usage sont Saint-Jérôme, Saint-Cyprien, Saint-Augustin, Tertullien. Et il ne se contente pas de les citer. Il enflamme son génie au leur, et il en forme, par des rapprochements, ménagés avec art, des tableaux, qui produisent toujours un grand effet... J'avoue que l'abbé Fournier parle souvent des horreurs du régime de la Terreur, et qu'il les peint <Ies couleurs les plus énergiques. Mais quel est donc l'homme qui n'en parle aujourd'hui de même, et quel est celui qui oserait les défendre ? Il faut même observer que ce prédicateur ne les rappelait souvent, que par incident, comme dans son discours sur le scandale où il disait : « Vous avet gémi de la profanation de nos temples, de nos autels, de nos vases sacrés; mais ces temples, après tout, n'étaient que des pierres muettes et ces vases qu'un métal insensible, ce n'était pas une âme comme celle que vous perdez par un scandale. » Un respectable curé de Paris, lui ayant offert dernièrement, la juste rétribution de ses travaux évangéliques, après une station édifiante : « Non, lui dit l'abbé Fournier, qui manquait de tout, donnez plutôt quelque chose à telle personne qui est dans un grand besoin, et dans un grand âge » ; et il lui nomma la personne. Et comment a-t-il été traité, en arrivant à ce honteux hospice d'aliénés? On le dépouilla sans pitié* de ses vêtements, on le couvrit de la bure ordinaire des insensés, on lui coupa les cheveux, on le mit en sabots, on le jeta dans une loge infecte et humide. Une botte de paille fut le seul lit qu'on voulut bien lui donner. »

évêque de Montpellier, en 1806. Au concile de 1811, où il figura, il s'opposa aux vues de l'Empereur contre le Pape et, de nouveau, il tomba en disgrâce. Tel, Frayssinous (1765-1838), né d un paysan du Rouergue. Devenu prêtre sulpicien, il commença, en 1801, dans une maison de la rue des Fossés- Saint-Jacques, des conférences familières, sur les vérités chrétiennes, où accourut en foule la jeunesse studieuse, celle que la nouveauté de la religion restaurée charmait, celle qui était lasse de philosophie et des stériles critiques, des sèches déductions des voltairiens enclins à l'athéisme, toute la jeunesse ardente, militante, enthousiaste des idées nouvelles, qu'avaient éveillées, dans toutes les âmes, les belles pages de Chateaubriand. Au moment des démêlés de l'empereur avec le Pape, la police, inquiète du succès de ces conférences, les suspendit, et par crainte de l'opposition frondeuse des disciples de l'abbé Frayssinous, pour donner une cause plausible à leur cessation, le jeune conférencier fut nommé inspecteur de l'Académie de Paris. Il refusa, rentra dans son pays et ne revint à Paris, qu'à la Restauration. Tel, l'abbé Guillon, condisciple, à Louis-le-Grand, de Maximilien de Robespierre et de M. de Cheverus, plus tard cardinal. Mgr de Juigné, archevêque de Paris, avait placé le jeune abbé, comme premier élève dans un établissement fondé pour former à la prédication de jeunes ecclésiastiques. L'abbé Guillon (1760- 1847) devint, en efiet, un prédicateur de mérite, « menteur » toutefois, s'il faut se fier aux mémoires de Chateaubriand, qui l'avait connu à Rome, attaché à l'ambassade du cardinal Fesch. Au début de la Révolution, il était lecteur et bibliothécaire de la princesse de Lamballe. C'est pourquoi Chateaubriand écrit : « L'abbé Guillon, profitant d'une ressem-

blance de noms, qui sonnaient à l'oreille de la même manière, prétendait, après s'être échappé miraculeusement du massacre des Carmes, avoir donné l'absolution à M me de Lamballe,à la Force. Il se vantait d'être l'auteur du discours de Robespierre à l'Etre suprême. Je pariai, un jour, lui faire dire qu'il était allé en Russie ; il n'en convint pas tout à fait. Mais, il avoua, avec modestie, qu'il avait passé quelques mois à Saint-Pétersbourg. » Il fut nommé évoque de Reauvais, en 1831, par le gouvernement de Louis-Philippe. Le Pape lui refusa la bulle qui le consacrait, parce qu'il avait administré l'abbé Grégoire, évêque constitutionnel de Rlois, sans en avoir obtenu le pouvoir de Mgr de Quélen, archevêque de Paris, dont il dépendait. Il donna sa démission et échangea son titre contre celui d'évêque de Maroc, in partibus. Il se retira dans une maison qu'il possédait à Montfermeil, où il mourut en 1847. Tel, aussi, l'abbé Feutrier (1785-1830), bien jeune sous le Consulat, et protégé cependant du cardinal Fesch, qui le nomma secrétaire-général de la Grande Aumônerie. L'empereur le fit entrer en 1811 au Concile, réuni pour trancher les difficultés surgies entre la Papauté et le pouvoir civil. Il s'en tira, sans doute, habilement, puisqu'il devint curé de la Madeleine, ensuite évêque de Reauvais. Les Bourbons ne lui ménagèrent point leurs faveurs. Il fut pair de France pendant la Restauration.

Deux autres jeunes prêtres étaient connus, sous le Consulat: le comte de Quelen, un Rreton, allié aux grandes familles de France, désigné par l'abbé Emery, pour faire partie de la maison du cardinal Fesch; et M. David de Rauzan, un Rordelais, chapelain des Tuileries, ayant plu à Ronaparte, qui l'avait entendu prêcher. Il garda cette place pendant

la Restauration. A cette époque, avec l'abbé de Forbin-Janson,il organisa à travers la France des « missions >, qui se terminaient par un feu de joie, au milieu duquel on lançait les bustes de Voltaire et •de Rousseau.

Il est trois autres ministres du culte catholique, •qui marquèrent, dans le même temps, par leur grande supériorité d'intelligence.

M. de Beausset, un créole de Pondichéry, né en 1748. Il étudia la théologie à Saint-Sulpice, fut •député, en 1770, à l'assemblée du clergé, ensuite grand vicaire de l'archevêque de Boisgelin à Aix, ^t lui-même évêque d'Alais, en 1784. Mais, protestataire contre la constitution civile du clergé, il dut émigrer. Rentré en France, il tomba dans les mains des Jacobins, fut incarcéré, et ne sortit de prison, qu'après la révolution de Thermidor. Lassé des injustices, des machinations et des fureurs jacobines, il se retira à Villemoison, où il se donna, tout entier, à l'histoire de Fénelon, dont il possédait les papiers; histoire qui parut en trois volumes en 1808. •Cet ouvrage obtint les suffrages de tous les lettrés, et attira, sur lui, l'attention du monde religieux et du gouvernement impérial, qui le nomma membre du grand conseil de l'Université. A la suite de la vie de Fénelon, il entreprit celle de Bossuet, qui parut en quatre volumes, mais ne suscita point les mêmes éloges que la première. Quoique resté en dehors des dignitaires du clergé, son talent d'écrit vain, ses manières aimables, onctueuses, son langage empreint de la plus charmante aménité, le fai-

saient rechercher dans le monde. Il semblait refléter, en sa personne, par son maintien et sa physionomie avenante, les grandes vertus du chrétien éminent, dont il avait mis en relief la bienveillance et toute l'élévation de l'esprit et du cœur. La Restauration, par ordre, en 1816, le fit entrer à l'Académie, et en 1817, réclama, pour l'académicien, le chapeau de cardinal.

Après lui, je citerai M. Dufour de Pradt (1759- 1837), un Auvergnat d'Allanches, né d'un roturier et d'une dame de l'aristocratie, qui se disait parente des Larochefoucauld. Sa famille le fit entrer dans les ordres, et réussit à le faire nommer grand vicaire de l'archevêque de Rouen, qui était alors le cardinal de Larochefoucauld. La Normandie le députa aux Etats-Généraux ; la Terreur le poussa en Belgique, puis à Hambourg, où, de concert avec Rivarol, il publia plusieurs brochures politiques. Une, l'Antidote du Congrès de Rastadt, qu'il composa seul, obtint un succès éclatant en Europe, et fut longtemps attribuée au grand pamphlétaire de Maistre. Cependant, ces travaux littéraires le laissaient dans la gêne, et à la solde des princes, frères de Louis XVI. Il revint à Paris, en 1802, se fit présenter à Bonaparte par Duroc, son parent. Sans doute, il plut, car le Premier Consul lui réserva les fonctions d'aumônier des Tuileries, puis l'emmena avec lui à Milan, où il allait se faire couronner roi d'Italie. Les conversations de l'abbé enjôlèrent l'empereur, qui le prit bientôt comme confident, au moment où il machinaitla conquête de l'Espagne sur les Bourbons. Enfin, il lui donna la succession de M. de Roquelaure, à Malines. En 1811, il le fit partir avec trois autres prélats, pour Savone, dans l'intention de négocier une réconciliation avec Pie VII. Cette mis-

sion échoua, et l'archevêque de Malines reprit le chemin de son diocèse. En 1812, l'empereur le manda à Dresde, et l'envoya en Pologne, comme ambassadeur. Ses négociations, son rôle, près des Polonais, Fabbé de Pradt les a racontés, en un long pamphlet, qui est son meilleur titre de survivance pour la postérité. 11 avait l'esprit délié, d'une perspicacité très fine. Trop ambitieux, cependant, et trop orgueilleux de son intelligence, il ne se maintint point en faveur, près de son maître, qui le révoqua et le contraignit à résider en son diocèse. L'Empire s'écroula ; la Restauration s'établit à sa place. De Pradt n'obtint rien des Bourbons, contre lesquels, tout de suite, il dirigea sa verve frondeuse. Pour la mieux exercer, il sollicita un mandat des électeurs de l'Auvergne, qui l'envoyèrent siéger à Paris, à côté du général Foy et de Benjamin Constant. Peu satisfait, néanmoins, de sa nouvelle position, il donna sa démission en 1829, et se réfugia en sa terre du Breuil où il passa les dernières années de sa vie. Dans un voyage qu'il fit à Paris, en 1837, il mourut d'une attaque de paralysie, assisté de l'archevêque de Quélen, à ses derniers moments.

Le plus illustre de tous ces prêtres, — eux-mêmes si distingués, — le plus influent peut-être, fut Fabbé Emery (1732-1811) que la Révolution trouva dirigeant le séminaire de Saint- Sulpice. Il approchait de soixante-dix ans et il possédait toute la maturité de son intelligence, toute l'autorité de sa force morale 1 . Elevé par les jésuites de Mâcon, il termina ses études religieuses à Saint-Sulpice. A vingt-quatre ans, il devint prêtre. D'une intelligence supérieure, d'es-

1. Il était né à Gex (Ain), en août 1732, deuxième fils du lieutenant général criminel au bailliage de cette ville.

prit lucide, raisonnant avec précision, avec ordre, avec pénétration, il commença par enseigner le dogme au séminaire d'Orléans, puis la morale à celui de Lyon. Laborieux, profond en ses recherches, il prépara sa thèse de doctorat qu'il soutint à Valence, sur une question qui décèle le penseur : Uesprit de Leibnitz et l'esprit de sainte Thérèse, étude d'opposition, entre l'homme formé par les plus hautes spéculations, et la sainte que l'imagination exaltait jusqu'au délire. Il reçut, alors, la mission de diriger le diocèse d'Angers, privé de son évêque, M. de Grasse, par une maladie, qui le devait emporter. Enfin, il devint supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, puis de l'Ordre général des sulpiciens.

La Révolution ne l'intimida nullement. Il avait fait le sacrifice de sa vie, et il bravait la tyrannie des Jacobins, sans l'exciter toutefois, ne cherchant point le péril, et ne reculant jamais devant le danger. Pendant seize mois, il fut enfermé à la Conciergerie, et s'il échappa aux fureurs de Fouquier-Tinville, qui n'épargnait guère les prêtres, c'est que ce pourvoyeur du bourreau voyait, en ce petit homme, comme il le disait, un heureux dérivatif aux plaintes angoissantes des autres prisonniers. « Il les empêche de crier » disait l'horrible, l'infâme magistrat. En prison, l'abbé Emery rencontra deux prêtres, presque célèbres dans les premières assemblées de la Révolution, l'abbé Fauchet et l'abbé Lamourette, qu'il réconcilia avec Dieu ; et lorsque, enfin les portes de sa prison lui furent ouvertes, il revint à son séminaire, non pour se souvenir du temps passé, des maux soufferts, et des misères qui avaient accablé le clergé, mais pour mettre un frein à la réaction, qui s'annonçait contre les tyranneaux renversés. Sa

31 8 LA SOCnSrf FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT

prudence, sa sagesse, sa science, lui servirent à préparer le bien, sans causer d'autres maux. De toutes parts, on avait recours à ses conseils, en ces temps si difficiles qu'avaient à traverser les prêtres. Les négociations qui précédèrent le Concordat, fait avec Rome, les conséquences de la réorganisation d'une puissante hiérarchie cléricale, lui inspirèrent les avis les plus clairvoyants. Il sut se faire écouter de ceux qui entouraient Bonaparte, de Bonaparte même qui respectait la grande autorité de ce prêtre modeste, sans autre ambition que celle de servir la cause sacrée du Christ. Que de prêtres dévoyés à remettre dans le droit chemin ; que d'autres, fanatiques, à éclairer, à persuader ! Dès qu'il fut certain de la protection raisonnée du maître du jour sur la religion et sur le clergé, il employa son zèle à former une génération de jeunes pasteurs, qui ne seraient ni fanatiques, ni mondains, seulement pieux et honnêtes. Du fond de sa petite cellule au séminaire, par sa parole, par ses lettres, qu'il prodiguait sans jamais se lasser, il régentait le clergé de Paris, sans y prétendre, s'effaçant toujours, se retranchant derrière le chef apparent du diocèse ; et il était le seul écouté. Et cette influence rejaillissait sur tout le clergé de France.

Non, certes, d'ambition, ce prêtre vénérable n'en avait aucune. Il refusa tous les évêchés qui lui furent offerts. Il voulait rester à Paris, à la tête de la jeunesse, qui se pressait autour de lui. Il discernait le besoin que Ton avait de son influence, dans les si graves conjonctures du moment. En sa longue vie, au milieu des orages qu'il avait traversés, son expérience s'était accrue, surtout son discernement des hommes qu'il jugeait, sans faillir. Le Pape, en son voyage à Paris, l'honora de son

accueil le plus bienveillant ; le cardinal de Belloy, alors archevêque, avait, pour sa personne, la plus haute vénération.

Comme preuve de cette puissance effective de l'abbé Emery, dans une affaire, voici ce que raconte Chateaubriand sur lui-même, en ses Mémoires.

«L'abbé Emery, supérieurdu séminaire de Saint- Sulpice, vint me conjurer, au nom du clergé, d'accepter pour le bien de la religion, la place de premier secrétaire de l'ambassade que Bonaparte destinait à son oncle, le cardinal Fesch. Il me faisait entendre que l'intelligence du cardinal n'étant pas très remarquable, je me trouverais bientôt le maître des affaires. Un hasard singulier m'avait mis en rapport avec l'abbé Emery. J'avais passé aux Etats-Unis, avec l'abbé Nagot et divers séminaristes... Ce souvenir, de mon obscurité, de ma jeunesse,, de ma vie de voyageur, qui se réfléchissait dans ma vie publique méprenait par l'imagination et le cœur. L'abbé Emery, estimé de Bonaparte, était fin par sa nature, par sa robe, par la Révolution; mais cette triple finesse ne lui servait qu'au profit de son vrai mérite ; ambitieux seulement de faire le bien, il n'agissait que dans le cercle de la plus grande prospérité d'un séminaire. Circonspect dans ses actions et dans ses paroles, il eût été superflu de violenter l'abbé Emery, car il tenait toujours sa vie à votre disposition, en échange de sa volonté qu'il ne cédait jamais. Sa force était de vous attendre assis sur sa tombe... Il échoua dans sa première tentative ; il revint à la charge et sa patience me détermina . » Il mourut, en 1811, et il fut enterré dans sa maison d'Issy. Les séminaristes, ses élèves, y voulurent porter, eux-mêmes, son corps â .

i. A Sainte-Hélène, alors que Napoléon avait pu juger le clergé, sous

Lorsque tous les évêques furent installés dans leurs diocèses, souvent en de pauvres demeures, si les anciens palais avaient été vendus, ils eurent grand'peine à donner satisfaction aux fidèles, qui réclamaient la célébration du culte dans leur paroisse . Les prêtres manquaient, soit qu'ils eussent péri sur Téchafaud, ou de misère à l'étranger ; soit que les exilés ne voulussent point sacrifier leur indépendance à un serment et à la rétractation que le Concordat prescrivait. Et puis, les séminaires, en grande partie, avaient été supprimés, et les évêques constitutionnels, pauvres et sacrifiés à la politique du gouvernement, n'avaient pu recruter des jeunes gens, qui eussent voulu subir, comme eux, la pauvreté, dès qu'ils seraient prêtres.

Les évêques, après le Concordat, firent entendre leurs doléances. Ils réclamèrent l'établissement de

l'Empire, voici ce qu'il disait à Las Cases (chap. VII du Mémorial) : Ma pensée est que les moines seraient de beaucoup les meilleurs corps enseignants, s'il était possible de les maîtriser, de les soustraire à un chef étranger. J'ai du penchant pour eux. J'aurais peut-être eu la puissance de les rétablir, mais ils me l'ont rendue impossible. Je faisais rien pour le clergéi qu'il ne m'en donnât aussitôt lieu de m'en repentir. Ce n'est pas que je me plaigne précisément du vieux clergé, j'en suis même assez content, mais on élève les nouveaux prêtres dans une doctrine sombre, fanatique. Il n'y a rien de gallican dans le jeune clergé... Je n'ai rien à dire contre les anciens, les vieux évêques. Ils se sont montrés reconnaissants de ce que j'avais fait pour la religion ; ils ont répondu à mes espérances... Le cardinal de Boisgelin était un homme d'esprit, un homme de bien qui m'avait loyalement adopté... L'archevêque de Tours, Barrai, homme de beaucoup d'instruction et qui nous a fort servis, dans nos différends avec le Pape, m'est demeuré toujours fort attaché... Le digne cardinal de Belloy, le bon archevêque Roquelaure, m'affectionnaient sincèrement. Je n'avais fait nulle difficulté de mettre l'évêque Beausset, au nombre des dignitaires de l'université, et je ne doute pas qu'il ne fut un de ceux qui s'y conduisirent le plus sincèrement, dans mes intentions. »

séminaires dans leur diocèse ; ils sollicitèrent plus de générosité du gouvernement, qui, obsédé, de tous côtés, pour d'autres besoins aussi urgents, ne savaient à qui entendre 4 . Même, en 1805, dans le diocèse de Paris, cette déplorable situation empêchait une renaissance féconde de la religion. En son mandement pour un carême, le cardinal de Belloy demandait aux fidèles, « de jeunes serviteurs pour la maison du Seigneur». L'évêque de Saint-Brieuc constatait que l'administration de son diocèse de cinq cent mille âmes ne se faisait que par cinquante prêtres, quand il en aurait fallu sept cents. Le cardinal Cambacérès, à Rouen, exhalait les mêmes plaintes et il annonçait que, dans peu d'années, si un nouvel enthousiasme ne déterminait pas la jeunesse à se dévouer au service du culte, il n'y aurait bientôt plus de prêtres dans aucune paroisse. Peut-être eûton pu recruter des jeunes gens et diriger leur volonté vers les ordres sacrés ; mais, pour des séminaires, il fallait de l'argent, et aucun évêque n'en possédait.

L'entraînement religieux fut d'abord très grand aux premiers mois du Concordat. Les églises étaient pleines les jours dominicaux ; toutefois, lorsqu'on s'aperçut de la nullité des nouveaux pasteurs, et même de leur ignorance, l'indifférence succéda à cette grande ferveur. Les séminaristes, pendant la Révolution et sous le Directoire, n'avaient reçu leur instruction que de professeurs vulgaires, eux-mêmes ignorants. Sortis, d'ailleurs, des rangs du peuple, l'éducation manquait à ces jeunes prêtres, comme

1. De Pradt : Les quatre Concordats. Bonaparte savait fort bien que la dotation du clergé était insuffisante : « Je ne puis pas tout faire à la fois, disait-il souvent. Dieu a mis sept jours à faire le monde. Je n'ai pas deux récoltes par an. Il faut qu'il y en ait pour tout le monde. »

elle manquait aux généraux qui avaient, eux aussi, la même origine. Il fallut du temps pour refaire un nouveau clergé, digne de l'ancien, par la science et l'usage du monde donnant, sur la société, une influence que ses seules vertus ne lui pouvaient assurer. Si bien que, près des frontières, même après le Concordat, c'était vers les prêtres, toujours insoumis et toujours considérés, que les populations venaient chercher, en terre étrangère, les secours de la religion. Il y aura toujours de la curiosité et un désir d'inconnu, dans la foule qui se presse au pied d'une chaire. Si le prédicateur est éloquent, on accourt, même de loin, pour Fentendre ; et après son sermon, beaucoup de ses auditeurs reviennent aux pratiques de la religion. Lorsque l'abbé de Boulogne, ou l'abbé Guillon, ou l'abbé Frayssinous devaient prêcher, l'enceinte de l'église ne pouvait contenir la foule des fidèles, avides de leurs paroles. Et cette influence de l'éducation et de la science se faisait sentir même sur le paysan. Il se détachait du prêtre, qui ne savait pas réveiller, en lui, le besoin de croire, par des exhortations empreintes de l'onction évangélique.Il faut à l'âme humaine, pour être transportée vers le surnaturel, quelque chose de plus que la sécheresse d'une parole incolore ou d'un sermon trivial.

Cette infériorité du clergé, ce dénûmentdes églises, cette rareté déjeunes séminaristes pour le service de Dieu, retardaient donc l'élan de la ferveur religieuse. Sans doute, les catholiques étaient revenus aux pratiques d'autrefois, à la présence aux offices, à une démonstration pieuse dans les processions rétablies, à l'embellissement des cimetières et des chapelles ; seulement la confession et la

'Communion ne retrouvèrent plus l'accoutumance des années écoulées. La foi s'était attiédie. Les croyances profondes et agissantes sommeillaient inertes, et, dans les classes éclairées, on s'en tenait au respect des choses saintes, sans aller jusqu'à l'hypocrisie. A quoi eût servi la tartuferie, sous un maître comme Bonaparte, qui n'était point dévot, et avait traversé, comme tous ses généraux, les années les plus irrévérencieuses envers la religion, en y laissant oin peu de sa foi catholique?

Il n'en fut pas de même des évêques. Ils imitèrent la bassesse des grands corps de l'Etat; et telle fut l'exagération de leurs paroles, qu'il devait y avoir de l'hypocrisie dans leur obséquiosité servile. Leur reconnaissance s'exhala en dithyrambes pompeux ; leurs mandements ne furent qu'un hymne en l'honneur de celui qui leur avait ouvert le chemin d'une nouvelle grandeur. Ils écrivirent tout ce que le pouvoir leur demanda, au sujet des impôts et de la conscription, s'abaissant au rang de courtisans très plats. C'était à qui, d'entre eux, parlerait avec le plus d'ampleur de la magnanimité du maître du jour. Bonaparte fut comparé aux plus grands princes, aux plus héroïques potentats.

Faber, en son état de la France, au moment du ^Consulat, a dénoncé ces platitudes d'ecclésiastiques. L'évêque de Mende, après s'être récrié sur le délabrement des églises, sur le défaut de maisons pour les prêtres, ajoutait : « Le second désordre qui nous touche extrêmement, parce que nous partageons vos peines, et qu'il est devenu, pour vous, une source de malheurs, c'est votre opposition à la

conscription militaire Tandis que les premiers

succès, disait-il aux jeunes fidèles, promettent l'is- •sue la plus brillante à la campagne que le Premier

Consul entreprend, vous voudriez vous montrer insensibles à la gloire, à l'intérêt national, au nom français !... Quoi, vous aimez mieux fuir votre patrie, réduire vos parents à la misère, vos concitoyens à la désolation, que d'obéir à une loi, que le besoin de l'État sollicite, et dont la religion vous fait un devoir. » — « Peut-il y avoir une loi plus juste que la conscription militaire, disait l'évêque de Séez, dans un de ses mandements, cette conscription qui appelle, sans exception et sans aucune distinction, tous les citoyens à porter les armes, pendant quelques années seulement, dans la fleur et la vigueur de leur âge, pour ensuite se rendre dans leur» foyers?» — Lors des prières, ordonnées pour le succès delà campagne de 1805, l'évêque de Liège disait de Bonaparte: «C'est un nouveau Cyrus que Dieu a choisi pour l'accomplissement de ses desseins impénétrables sur les nations. » Et ailleurs :

« C'est au secours du ciel que notre auguste monarque rapporte ses merveilleux succès ; sa confiance au Dieu des armées est sa récompense. Heureux l'homme, qui met sa confiance au Seigneur, et dont le Seigneur est l'espérance ! » — L'évêque de Metz : « Semblable à un autre Judas Machabée r Napoléon se revêt de sa cuirasse, comme un géant ; il se couvre de ses armes pour le combat. Faisons au ciel une sainte violence, par le concert de nosprières, pour obtenir le succès des armées de l'empereur, et la conservation de sa personne sacrée. » — L'archevêque de Bourges apostrophait ainsi sesdiocésains, en parlant des exploits de Bonaparte :

« Mes frères, il n'est pas l'ouvrage de l'homme, ce prodige que nous admirons. C'est l'œuvre da Dieu fort qui protège, d'une manière si particulière, l'homme de sa droite, par qui, déjà, il avait opéré

de si grandes choses, en notre faveur. Domino factura est istud et est mirabile oculis nostris. » — L'évêque de Quimper faisait interpeller Bonaparte par une voix du ciel qui lui prédisait tous les succès possibles. — Un autre chef ecclésiastique disait : € que les parents des conscrits se pénètrent de leur obligation sacrée, de rendre à Dieu ce qu'ils doivent à Dieu, une soumission filiale à ses voies impénétrables, et de rendre à César, et par lui, à la patrie, ce qu'on lui doit, c'est-à-dire des enfants bien élevés, propres à servir la patrie, » — Un autre écrivait sur Bonaparte : « Il se repose du soin de sa destinée, sur la main puissante qui Fa ramené de l'Egypte 4 . »

A ces paroles, si brûlantes d'amour et de reconnaissance, on se rappelle que le général, en ses heures d'expansion, disait à Bourrienne, son secrétaire : « Vous verrez tout le parti que je tirerai du clergé. » Quelques prélats de la monarchie ont pu être débauchés, mais aucun n'eut écrit sur le roi ce que ceux-ci écrivaient du Premier Consul,ou de l'empereur. Les premiers étaient de grands seigneurs,

1. De Pradt : Les quatre Concordats (T. II, page 272 et suiv.). « Il n'y a jamais eu, dit-il, parmi le clergé, une opposition, soit directe, soit générale. Mais il n'y a jamais eu ni amour, ni confiance. Bonaparte était philosophe, et jamais le clergé n'a aimé un philosophe. D'un côté, étaient des prêtres ; de l'autre, des soldats et des philosophes. D'un côté, on ne croyait pas ; de l'autre, on n'entendait pas. Où pouvait se trouver l'accord ? On a reproché les éloges donnés par le clergé à Bonaparte !... L*a-t-il loué plus que le reste de l'Europe, que le Pape et la Cour de Rome ne l'ont fait ? A-tr-il tenu un autre langage que celui, qu'en tout temps, l'Eglise a parlé aux princes ? J'en appelle à tout homme de bonne foi. Pendant seize années, hors le duc de Bassano, Napoléon n'a pas eu de flatteur particulier ; il n'en a eu qu'un, le monde. Pendant seize ans, il n'a pas eu d'admirateur particulier, il n'en a eu qu'un, le monde. Pendant seize ans, quel est le potentat, le corps, le particulier, qui l'ont abordé autrement qu'avec le langage de l'admiration et dans une autre attitude que celle de Ja soumission ?... Ce n'est point à un ecclésiastique, mais à un préfet gentilhomme qu'appartient ce mot qui est, sûrement, le nec plus ultra du sot bel esprit flatteur : Dieu fit Bonaparte et se reposa.

pénétrés de leur importance, du haut rang qu'il* occupaient dans l'Etat, tandis que les êvêques du Consulat, tenant leur pouvoir de l'autorité civile, plus que du chef de la chrétienté, flattaient avant tout la main qui les nourrissait. De ce côté-là, Bonaparte n'avait plus rien à redouter, contre ses secrets desseins de ceindre la couronne d'un monarque. Il allait diriger maintenant ses efforts nouveaux et ses séductions et ses menaces, sur le Pape, afin de Tamener à Paris, et de se faire oindre comme lesanciens rois, pour rendre son avenir intangible.

En ce temps-là, Cacault, l'ancien chef de légation,» représentait encore la France à Rome, et il répugnait à Bonaparte d'avouer, à un étranger, son orgueil et ses faiblesses. Il lui fallait près du Pape, un autre homme, plus dévoué, prêt à lui obéir, sansmurmure, prêt à tendre toutes ses forces, vers le but désigné. Cet homme, d'abord archevêque de- Lyon, puis cardinal, ce fut Fesch l son oncle, frère, utérin de sa mère, dont il n'aurait à craindre, ni les indiscrétions, ni les remontrances, et d'une intel-

1. « Joseph Fesch naquit à Ajaccio, le 3 janvier 1763. Son père, François Fesch, était Suisse, d'une famille de Baie, aisée et considérée ; capitaine au service de la République de Gênes, il fut envoyé en Corse où il connut la veuve de Ramolino, Angèle-Marie Pietro-Santo, Fesch, protestant, pour épouser la veuve se fit catholique, et Joseph. Fesch fut l'unique fruit de ce mariage. Il fut encouragé par sa mère, à adopter l'état ecclésiastique. Il vint à Aix, pour ses études cléricales ; et il se lia, au séminaire, avec un condisciple qui devait être le cardinal d'Isoard. Rentré en Corse, Fesch fut ordonné prêtre par l'évêque de cette île, Mgr Doria ; et grâce au crédit de l'archidiacre, Lucien Bonaparte, il obtint promptement un bénéfice au chapitre d'Ajaccio. En 1789, il protesta avec ses» collègues contre la constitution civile du clergé, et le chapitre ayant étésupprimé, il rentra dans le sein de sa famille. » Michaud : Biographie univenelle.

ligence assez médiocre, pour n'avoir point d'autre idéal, point d'autre volonté, point d'autre ambition que ceux de son puissant neveu. Le cardinal Fesch remplaça donc Gacault, à la légation de Rome, en avril 1803.

Agé de quarante ans, sa vie avait été fort accidentée. Les troubles, qui avaient agité la Corse, sous Paoli, l'avaient chassé de cette patrie, avec toute la famille des Bonapartes, et, pour vivre, il avait accepté, à l'armée du général Montesquiou, alors en Savoie, la place de garde-magasin, qu'il occupa très honnêtement, La nomination de Bonaparte à l'armée d'Italie, lui permit de remplir des fonctions plus élevées et de négocier des affaires plus considérables. Commissaire des guerres et suivant l'armée, il put s'enrichir, achetant les tableaux des grands maîtres italiens, que lui offraient les généraux, plus soucieux d'argent que de belles œuvres ; il les collectionnait avec un soin éclairé, un goût délicat et sûr. Cette collection, plus tard, devint l'une des plus belles de l'Europe. Sans doute, au milieu des camps, avec des généraux, soudards et mécréants en grand nombre, il ne menait point une vie d'ecclésiastique, et il avait quitté les vêtements du prêtre. Sa conduite, néanmoins, était régulière, point scandaleuse.D'ailleurs,elle changea au 18 Brumaire, lorsque son neveu devint Premier Consul. Il rompit avec le monde, et s'établit, près de l'abbé Emery, au séminaire de Saint-Sulpice, dans une retraite profonde, avec l'habit du prêtre, reprenant les idées, les habitudes, le maintien d'un saint homme. Il se renferma dans une solitude édifiante, se disposant à revenir vers ceux dont les nécessités de la vie l'avaient séparé.

Le cardinal Fesch était bien l'homme désirable

à l'ambition dissimulée de Bonaparte ; l'homme inexpérimenté en diplomatie, ignorant en politique, inconnu du monde qu'il allait fréquenter à Rome ; dès lors facile à inspirer, à diriger, à exciter, suivant les besoins du moment. Puis, Fesch ne doutait de rien ; se croyait au niveau des plus rusés Italiens, vieux cardinaux, passés maîtres dans l'art d'allonger ou de précipiter une affaire ; diplomates ne répondant jamais qu'évasivement, sans découvrir le fond de leur pensée. Il lui fallait, certes, une grande présomption ; et s'il n'eût été à la merci de son neveu, dressé à ses injonctions et à ses colères, il est douteux qu'il eût réussi à faire partir le Pape, pour venir à Paris oindre le nouvel empereur. Ses avantages, — car il en avait, — il les tirait d'une figure agréable, d'une physionomie vivante, de gestes pétulants, d'une loquacité abondante, comme celle des méridionaux, et il y joignait un fonds de sagesse, qu'il tenait de son père, un Suisse. Cette sagesse lui inspirait des actes raisonnes, point extravagants, appuyés sur un jugement solide, avec lequel il discernait excellemment le côté pratique d'une affaire. Bonaparte était certain que son oncle céderait à ses ordres, ne les outrepasserait pas, n'ayant pas l'esprit imaginatif. Il n'était pas brillant; il était sûr. Enfin, d'après Bégin, l'historiographe de Napoléon, sa conscience était, en lui, toute-puissante, et, secondé par elle, il sut résister aux revendications des cardinaux, et plus tard se raidir contre les désirs intempestifs de son neveu.

Cet esprit d'ordre, terre à terre, le portait à une économie sévère, touchant à l'avarice. Les gros émoluments de sa place lui tenaient tellement à cœur, qu'il les réclama, du jour de sa nomination, et non du jour de son arrivée à Rome, comme le

voulait le gouvernement consulaire. Toutefois, si «nivré qu'il fût de cette haute situation, il subissait, non sans gêne, le secrétaire qu'on lui avait imposé, le chevalier François de Chateaubriand, dont il jalousait la gloire littéraire, le grand nom aristocratique. Devant lui, il se sentait diminué. Il avait le sentiment de la supériorité intellectuelle de ce subordonné, par qui il serait jugé tout de suite ; et leurs relations en furent aigries, dès le commencement. Le jeune secrétaire, au surplus, glorieux du succès de son ouvrage le Génie du Christianisme, considérait, avec une sorte de dédain, l'homme à qui il devait céder. Il savait que ce chef avait dit, en parlant de lui : « M. de Chateaubriand en sait toujours assez, pour mettre sa signature, au bas d'un passeport. » Le secrétaire ne l'oublia plus ; et dans ses lettres à Fontanes et à Elisa Bacciochi, il ne manquait jamais de prendre sa revanche faisant ressortir l'incapacité de son cardinal. Et puis, à Rome, Chateaubriand était agréé dans les sociétés les plus fermées, les plus aristocratiques ; Fesch n'y allait point, n'y étant pas invité. Chateaubriand, enfin, n'avait que des relations aimables avec les cardinaux, qui l'accueillaient tendrement ; avec le Pape même, qui le recevait familièrement, lui montrant, sur sa table, son beau livre, qu'il lisait avec admiration '. Les relations de Fesch, avec les cardi-

1. Voici la narration de Chateaubriand sur son arrivée à Rome (Mémoires, 2 e partie ; livre 2). « J'arrivai à ma destination, le 27 juin 1803, au soir, avant-veille de la Saint^Pierre. Je m'empressai d'aller rendre visite à M. Cacault, auquel le cardinal Fesch succédait, tandis que je remplaçais M. Artaud. Le 28 juin, je courus tout le jour ; je jetai un premier regard sur le Colisée, le Panthéon, la Colonne Trajane et le Château Saint- Ange. Le soir, M. Artaud me mena à un bal, dans une maison, aux environs de la place Saint-Pierre. On apercevait la girandole de feu de la Coupole de Michel-Ange, entre les tourbillons des valses, qui roulaient devant les fenêtres ouvertes ; les fusées du feu d'artifice du môle d'Adrien s'épanouissaient à Saint-Onuphre, sur le tombeau du Tasse ; le silence, l'aban-

naux romains, étaient, au contraire, fort tendues, guindées, bornées aux mots, seuls nécessaires, parce que Fesch suivait, en cela, les recommandations de son neveu, qui voulait, par la terreur, dominer cesvieillards, peu disposés à favoriser ses projets.

don et la nuit étaient dans la campagne romaine... Le lendemain, j'assistai à l'office de Saint-Pierre. Pie VII, pâle, triste et religieux, était le vrai pontife des tribulations. Deux jours après, je fus présenté à Sa Sainteté. Elle me fit asseoir auprès d'elle. Un volume du Génie du Christianisme était obligeamment ouvert, sur sa table. Le cardinal Consalvi, souple et ferme, d'une résistance douce et polie, était l'ancienne politique romaine, vivante» moins la foi des temps, et plus la tolérance du siècle.

« En parcourant le Vatican je m'arrêtai à contempler ces escaliers où l'on peut monter à dos de mulet ; ces galeries ascendantes, repliées lesunes sur les autres, ornées de chefs-d'œuvre, le long desquelles les Papes d'autrefois passaient avec toute leur pompe ; ces loges, que tant d'artistes immortels ont décorées, tant d'hommes illustres admirées, Pétrarque r- Tasse, Arioste, Montaigne, Milton, Montesquieu, et puis des reines et des rois, ou puissants, ou tombés, enfin un peuple de pèlerins, venus des quatre parties de la terre : tout cela, maintenant, immobile et silencieux ; théâtre dont les gradins abandonnés, ouverts devant la solitude, sont à peine visités par un rayon de soleil... On m'avait recommandé de me promener au clair de la lune : du haut de la Trinité-du-Mont, les édifices lointains paraissaient comme les ébauches d'un peintre, ou comme descôtes eflumées, vues de la mer, du bord d'un vaisseau. L'astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un monde fini, promenait ses pôles déserts, audessus des déserts de Rome ; il éclairait des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins, où ne passait personne ; des monastère 5. où l'on n'entend plus la voix des Cénobites, des cloîtres aussi muets et aussi dépeuplés que les portiques du Colisée.

« Qu'arriva-t-il, il y a dix-huit siècles, à pareille heure et aux mômes lieux ? Quels hommes, ont, ici, traversé l'ombre de ces obélisques, après que cette ombre eut cessé de tomber sur les sables d'Egypte ? Non seulement l'ancienne Italie n'est plus, mais l'Italie du moyen âge a disparu. Toutefois, la trace de ces deux Italies est encore marquée, dans la Ville Éternelle. Si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et ses chefs-d'œuvre, la Rome ancienne lui oppose son Panthéon et ses débris ; si l'une fait descendre du Capitole ses Consuls, l'autre amène du Vatican ses Pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires. Assises dans la même poussière, Rome païenne s'enfonce, de plus en plus, dans ses tombeaux ; et Rome chrétienne redescend, peu après, dans ses Catacombes.

« Le cardinal Fesch avait loué, assez près du Tibre, le palais Lancelotti. On me donna le plus haut étage du palais. En y entrant, une si grande quantité de puces me sautèrent aux jambes, que mon pantalon blanc était tout noir... Etabli dans ce cabinet diplomatique, je commençai à délivrer des passeports et à m'occuper de fonctions aussi importantes. Mon écriture était un obstacle à mes talents, et le cardinal Fesch haussait les épaules, quand il apercevait ma signature. N'ayant presque rien à fairedans ma chambre aérienne, je regardai, par-dessus les toits, dans unemaison voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes ; une can-

LE CLERGÉ 33 t

Cacault, averti de son remplacement, n'accepta point allègrement cette déchéance. — On m'a rappelé, disait-il, de peur que je ne contrariasse les vues, du gouvernement, qui, un an d'avance, méditait ce

sacre, et voulait le Pape à Paris Tenez, il se dit

Charlemagne ! Un fils, né de lui, pourrait être Char-

lemagne ; mais lui, il est Pépin, le bref Il n'y a

pas de Charlemagne, en Europe, avec une Grande- Bretagne, si près de Paris. Mais, on lui a tourné la tête. Caprara lui a dit, dans une note, su grùgno .nous vous proposons de vous sacrer le jour de Noël, anniversaire du couronnement du fils de Pépin* de ce Charles le Grand, qui avait réduit l'Occident au silence, et qui tenait l'Orient immobile. Comme oa m'a gâté mon général, et mon Premier Consul ! Il ne m'écoute plus 111 m'a fait sénateur et muet. (Vieet Pontificat de Pie VII; Artaud, t. I, p. 483.)

Pendant que Fesch agissait à Rome, Bonaparte, à Paris, entamait, près de Caprara, les cajoleries dont il savait admirablement se servir, pour que le cardinal s'unît à ses désirs, et persuadât le Pape de venir procéder au sacre du nouvel empereur. Quelques jours après la publication du sénatus-consulte, qui lui décernait le titre impérial, le légat se trouvant à Saint-Cloud, Napoléon le prit à part, l'emmena se promener, avec lui, dans les allées du parc, et tout aimable, tout mielleux, il lui fit connaître ce que l'opinion publique, disait-il, attendait du Saint- Père, à qui on avait rendu une France chrétienne-

tatrice future, instruisant sa voix, me poursuivait de son solfège éternel ; heureux quand il passait quelque enterrement pour me désennuyer ! Du haut de ma fenêtre, je vis, dans l'abîme de la rue, le convoi d'une jeune mère. On la portait le visage découvert, entre deux rangs de pèlerinsblancs ; son nouveau-né, mort aussi, et couronné de fleurs, était couchôà ses pieds. »

Il fallait que Pie VII vint à Paris, et que, dans l'église métropolitaine, il le revêtit, lui, Napoléon, r par une onction sainte, d'un caractère aussi auguste, \ aussi élevé que Tétait celui des anciens rois. Ca- ] prara savait combien la cour de Rome était mécon- ! tente des articles organiques, publiés avec le texte du Concordat ; quelle suspicion ce subterfuge avait laissé dans l'esprit du Sacré Collège, et avec quelle appréhension le Pape se déplacerait, redoutant une nouvelle surprise, qui porterait atteinte aux droits du Saint-Siège et aux prérogatives de sa souveraineté spirituelle. De Rome, Consalvi, instruit des instructions de l'empereur, répondit :

« Quant à la venue du Saint-Père à Paris, le

Pape est fortement frappé de la gravité de la demande qui lui est adressée Il n'y a pas, en dixhuit siècles, exemple d'un si long voyage, entrepris pour un motif humain. Il y faut absolument un motif religieux, très sérieux, pour justifier l'abandon de sa résidence, et la stagnation des importantes affaires ecclésiastiques de presque toutes les parties de l'Europe, qui se traitent, en ce moment,

à Rome Il est indispensable de trouver le moyen

de colorer ce voyage auprès des cours étrangères. »

Réponse habile de diplomate, certes, ne promettant rien, ne refusant rien ; dilatoire quoique accueillante, mais où se discernait une velléité de refus,plus que d'acquiescement. Ce n'était pas ce que voulait l'empereur, qui, plus puissant, exigeait davantage. A mesure que la négociation se poursuivait, il supprimait toute ambiguïté à la manifestation de sa volonté. Il déclarait,ouvertement,catégoriquement, que Pie Vil devait s'apprêter à passer les monts avec une suite nombreuse, qui rehausserait son prestige. Et Consalvi répondait toujours évasivement,

posant des conditions, traitant le voyage comme très discutable. Caprar a était alors harcelé des messages de la chancellerie impériale ; Fesch Tétait bien davantage, et se montrait, à Rome, tranchant, ejnporté, se plaignant, avec arrogance, qu'on lui fît attendre la copie du cérémonial, suivi pour le sacre récent de l'empereur d'Autriche, à Vienne, lorsque Pie VI s'y était rendu. On le voulait identique à Paris. Fesch ne demandait plus si le Pape quitterait Rome, c'était à ses yeux acquiescement résolu. Un refus entraînerait, à coup sûr, l'occupation de la Ville Eternelle, par l'armée impériale, qui vengerait, ainsi, l'injure faite au nouveau monarque.

Consalvi résistait encore. Quoique effrayé par les vives paroles de Fesch, parlant au nom de son maître, il voulait régler, avant le départ, les termes du serment que l'empereur consacré devait prêter au Pape, et il n'admettait pas que, dans ce serment, on pût faire mention des articles organiques du Concordat. La Cour de Rome n'en avait point reconnu la légitimité, et ne la reconnaîtrait jamais. Il attendait la réponse de Napoléon. L'empereur céda vaguement, en termes illusoires, dont le Pape dut se contenter, et l'infortuné Pontife se décida, enfin, à prendre la route de Paris, accompagné du cardinal Fesch 4 . Pie Vil, en outre, se composa une suite de six cardinaux, de deux princes romains,

1. D'Haussonville, en son beau livre sur Y Eglise romaine (t. I, p. 340), écrit : « Bonaparte, quoique depuis son élévation au Consulat à vie, puis à l'Empire, modifiant successivement la suscription qui accompagnait sa signature, il en fut, enfin, venu, dans les lettres qu'il adressait au Pape, à se qualifier de son dévot fils, il s'était abstenu soigneusement de prendre avec lui, aucun engagement précis, et par conséquent de le tromper de sa propre bouche. Ce fut à Rome, qu'involontairement, ou de parti pris, il se laissa induire en erreur. Il arriva, cette fois, au vieux Pontife, et à son judicieux conseiller, le cardinal Consalvi, ce qu'ils avaient tous deux reproché, naguère, au cardinal Caprara, leur représentant à Paris. »

chefs de sa garde noble, de quatre évêques et de -quelques prélats \

Durant le cours de ce voyage, Fesch tâcha., par son empressement, par des paroles empreintes de la plus grande douceur, par des encouragements, sans cesse renouvelés, à donner confiance à Pie VII. Et puis, tout le long du chemin, les manifestations respectueuses se succédaient. Dans les villes où il fallait s'arrêter aux relais, le peuple se mettait à genoux attendant la bénédiction du Souverain Pontife. A Lyon, au chef- lieu de son diocèse, le cardinal-archevêque s'efforça de rendre imposant le passage du Saint-Père. Tout le clergé était réuni pour le recevoir, et le conduisit au sommet de la colline de Fourvières, d'où il bénit la grande ville, si éprouvée par la Révolution, mais déjà à demi relevée de ses ruines ; ville croyante toujours où la foi se révélait, plus vivace, plus ardente, plus démonstrative que jamais. Le cardinal s'était fait restituer, parle gouvernement consulaire, les églises fermées par les Jacobins, même celles qui avaient été vendues et livrées à l'industrie. Les processions se déroulaient magnifiques, suivies d'un nombre immense de fidèles, et accompagnées des chants graves des cantiques. Lyon acclama donc Pie VII,

1. De Maistre s'indigna de tant de condescendance de la part du Pape, à Tégard de Bonaparte. En sa correspondance (t. I, p. 133) on trouve le passage suivant : « On se moque, ici, joliment, écrivait-il de Saint-Pétersbourg, du bonhomme qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire. Mais, ce n'est pas moins une calamité, qu'un bonhomme, dans une place -et à une époque, qui exigeraient un grand homme. Les forfaits d'un Alexandre Borgia sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur... Je n'ai point de termes pour vous peindre le chagrin •de la démarche que va faire le Pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite tout simplement la mort... Je voudrais de tout mon cœur que le malheur eux Pontife s'en allât à Saint-Domingue, pour sacrer Dessalines. Quand, une fois, un homme de son rang et de son caractère, oublie à ce point l'un et l'autre, ce qu'on doit souhaiter ensuite, c'est qu'il achève de se •dégrader, jusqu'à n'être plus qu'un polichinelle sans conséquence. »

avec un enthousiasme aussi grand que pour Bonaparte consul, les années précédentes.

D'ailleurs, la personne même de Pie VII prédisposait le peuple à ces actes de vénération et d'amour. Sur ce visage, émacié par les méditations du cloître, se réfléchissait la beauté des vertus chrétiennes. Il avait le cœur magnanime, l'esprit ingénu, incapable de croire au mal. Quels que fussent ceux qui rapprochassent, il les accueillait avec la même bienveillance, les attirant par son ineffable sourire, par un regard tendre, où il mettait toute l'effusion de son âme. A le voir, avec son œil aimant, sa bouche fine, d'où ne s'échappaient que des paroles consolantes, il semblait détaché des tableaux des grands peintres italiens, qui ont transfiguré la physionomie des saints, d'une expression de céleste béatitude. En lui, on ne pouvait méconnaître le caractère sacré, dont il était revêtu, et dont il était pénétré. Tout en étant le plus humble des hommes, il paraissait presque divin, le plus modeste par le maintien, le plus grand par le reflet tout extérieur de ses vertus. Entre lui et Pie VI, qui l'avait précédé sur le Saint-Siège, il y avait cette différence, que Pie VI représentait la puissance spirituelle, avec toute la majesté, avec toute la dignité d'un personnage infaillible, élevé au-dessus des rois, et Pie VII, avec sa douce figure d'apôtre et son langage, inspiré par la lecture de la vie des saints, et de l'Evangile, représentait le père des chrétiens l .

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