‹ La société française pendant le ConsulatChapitre 27 sur 37 · De Pradt : Les Quatre Concordats (T. II, p · texte numérisé non relu

De Pradt : Les Quatre Concordats (T. II, p

c Je craindrais d'être accusé de plaisanter, si je m'amusais à louer un Pape sur sa piété. Je ne parlerai donc de celle de Pie VII, que pour faire remarquer, que la sienne, quelque grande qu'elle soit, n'a rien d'affecté, de dur, d'exclusif, et qu'il enseigne, par elle, ce que la piété personnelle, doit être pour chacun, sans en incommoder les autres. Pie VII, nourri dans les cloîtres, a conservé la simplicité et la modération des goûts, qui conviennent à un état d'abnégation du monde et de retraite. Professeur de

Tel était celui que Ton avait annoncé aux Parisiens et que les Parisiens attendaient, avec une curiosité prête à la satire, si la personne du Pape et son entourage ne répondaient pas à l'idée qu'ils s'en étaient formée.

Il était parti de Rome, le 2 novembre 1804, et Napoléon averti l'attendait à Fontainebleau. La première rencontre eut lieu en pleine forêt, au carrefour de Saint-Hérem,commesile hasard seul avait arrangé l'entrevue de cette manière. L'empereur était en habit de chasse, le fouet à la main, botté, éperonné et entouré de chiens. Ce fut ainsi que les deux souve-

théologie, dans un couvent de Bénédictines, dont il est membre, — et cet ordre a généralement fait porter ses travaux, sur des recherches savantes, plus que sur la théologie proprement dite, — sa science scholastique a dû prendre la teinture de l'enseignement qu'il avait reçu, et qu'il a donné. Sur le siège d'Imola, il préluda aux vertus douces et bienfaisantes, qu'il a développées sur le trône pontifical. C'est une de ces âmes dont le changement de condition n'altère point la sérénité, et que les grandeurs environnent» sans les troubler. »

— De M B « de Genlis, en ses Mémoires (T. V, p. 180) : « Rien ne peut donner une idée de la figure paternelle de Pie VII, du calme et de la majesté de son maintien, de sa belle représentation, dans la grande et magnifique galerie de Diane, remplie de personnes des deux sexes, les plus distinguées par le talent, le mérite, le rang et la réputation. Toutes ces figures, sans exception, exprimaient la vénération la plus profonde. M. de la Lande, l'astronome, était venu quelques jours auparavant à son audience publique. La laideur de ce fameux athée ayant frappé le Saint- Père, il avait demandé son nom : et aussitôt il s'était approché de La Lande, et lui avait dit : Je suis charmé que, par votre seule présence ici, vous démentiez d'une manière si authentique, l'horrible calomnie qui vous attribue un livre si indigne, à tous égards, d'un personnage tel que vous. A ces mots, M. de La Lande tomba aux pieds du Souverain Pontife, qui lui donna sa bénédiction. »

M mt de Genlis passe ensuite à la salle à manger de Pie VII : « Je

m'arrêtai un instant, dit-elle, et en voyant un somptueux service, je dis, en souriant, que le Pape aimait sûrement la bonne chère. — Non, madame reprit le cardinal (c'était le cardinal de Bayane) car il vit toujours en Minime' Ce repas est pour nous. On ne servira au Saint-Père que quelque légumes à l'huile, dans de petites assiettes ; et tels sont constamment tous ses repas. — Il ajouta que le Pape avait la bonté de rester à table, tout le temps du dîner, quoique le sien ne durât que le quart du temps de celui des cardinaux ; qu'il ne se levait jamais de table, et qu'il y restait pour causer, avec autant d'affabilité, que d'agrément. »

rains, qu'un hasard simulé rapprochait, se donnèrent l'accolade. Toujours enivré d'orgueil, de l'idée que sa puissance était supérieure à celle des autres monarques, Napoléon ne voulait point s'humilier devant Pie VII ; et par cette combinaison dont il était l'inspirateur, sans aucune offense à son hôte auguste, il put faire prévaloir sa puissance militaire, sur la majesté de la vertu.

Rovigo, en ses Mémoires, a narré cette rencontre : « La voiture du Pape s'arrêta, dit-il, sitôt qu'il aperçut l'empereur. Il sortit par la portière de gauche, en costume blanc. Il y avait de la boue. Il n'osait mettre à terre son pied chaussé de soie blanche. Cependant, il fallut bien qu'il en vînt là. Quand le Pape fut à une distance convenable, Napoléon s'approcha, et tous deux s'embrassèrent. Il avait été réglé que l'empereur ramènerait le Saint-Père à Fontainebleau, dans sa propre voiture. Mais qui monterait le premier? Les conducteurs de cette voiture la firent avancer, comme par une sorte d'inadvertance, de manière qu'elle séparait, l'un de l'autre, Pie VII, de Napoléon. Des hommes, apostés aux portières, qui avaient le mot d'ordre, les ouvrirent en même temps. L'empereur prit celle de droite. Un officier de la Cour indiqua au Pape celle de gauche. Ils montèrent tous deux ensemble. L'empereur se mit naturellement à droite, et ce premier pas décida, pour tout le temps, de l'étiquette qui fut observée dans la suite.

« A Fontainebleau, le Pape fut reçu avec une grande -solennité par Joséphine, par la famille impériale, par la Cour entière, réunie à l'entrée du bel escalier, <jui occupe le milieu de la façade du vieux château. Au ministre Fouché qui lui demaifift comment il avait trouvé la France, le Saint-Père répondit, avec un

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visible attendrissement : Béni soit le ciel. Je Vax traversée, au milieu d'un peuple à genoux l »

Afin de ne point attirer sur le passage du Pape et de sa suite la population de Paris, dont on n'était pas sûr encore, l'empereur ne voulut pas entrer, en plein jour, dans la ville. Les voitures n'arrivèrent qu'à la nuit, aux Tuileries, sans qu'elles fussent attendues. Le Pape fut conduit aussitôt à son appartement, installé au pavillon de Flore. Mais, le lendemain, tout Paris sut que le Souverain Pontife était l'hôte de l'empereur, et sous l'instigation de Fouché, qui veillait à la belle ordonnance de la réception,, des groupes nombreux de gens du peuple vinrent acclamer le Saint- Père, sous ses fenêtres. Les jours suivants, à la même heure, comme à un commandement, les acclamations et les battements de mains se renouvelèrent. L'immixtion de la police était trop visible et trop indiscrète. Les enthousiastes batteurs de mains furentlicenciés. On laissa le Pape au repos. Mais le saint homme savait aussi qu'il n'avait rien à craindre de ce peuple qu'on lui avait dépeint si farouche. Cette première foule, si respectueuse, bruyante de bravos, servit d'exemple. Quand il sortit dans Paris, les marques de respect, à son adresse^ furent spontanées, parmi les passants. Son aimable visage, sa modestie recueillie, gagnèrent tout de suite l'affection des Parisiens qui accoururent dans les églises où ils savaient que le Souverain Pontife était présent. On composa des reparties heureuses^ des mots charmants, qu'on attribua à cet homme, resté moine et renfermé en ses exercices religieux, bien éloigné, certes, de chercher une popularité dans quelques saillies spirituelles. N'importe ! ces anecdotes, ces remarques délicates et fines, à lui attribuées et répétées par la presse, plaisaient aux

Parisiens. Le Pape, à ce moment, était, pour eux, une curiosité attrayante, trop rare pour leur plaisir, car il vivait à Paris, comme à Rome, reclus en son appartement. Quand on est Pape, dit l'abbé de Pradt, le voile tombe ; la retraite est absolue; le sanctuaire vous garde et ne vous lâche plus. On n'apparaît qu'en des circonstances solennelles. Durant son séjour à Paris, il ne dîna que quelquefois en intimité, avec la famille de l'empereur, et une seule fois il consentit à assister à un concert spirituel.

Plus curieuse pour le peuple était la suite de Pie VII, mais peu goûtée. Les prélats inférieurs, vêtus d'habits surannés et mal ajustés, comme si cette mise négligée suffisait pour une ville livrée à l'incrédulité et à l'irrespect, se montraient, en outre, en un état de propreté insuffisante. Ils sentaient la crasse, pour tout dire, bien différents du clergé français, presque toujours élégamment vêtu et très propre ; ce qui éloignait d'eux la société mondaine, alors si coquette et si luxueusement parée. Quant aux cardinaux renfrognés et maussades, ils ne recherchaient point les réunions de bonne compagnie, et la bonne compagnie se passait d'eux. Ils n'avaient, en tête, que la revendication des pertes temporelles subies par le Saint-Siège, ou encore des questions de théologie à discuter, qu'ils coupaient de leurs doléances d'être privés de leur beau ciel d'Italie. Et puis, un cardinal n'était plus un personnage inconnu, depuis Consalvi et Caprara, dont l'entregent avait suscité toutes les sympathies du monde. Ceux qui avaient suivi Pie VII étant tout autres, discuteurs, intransigeants et trop vieux : on les abandonna. L'un même, le cardinal Borgia, très malade, mourut à Lyon, au retour.

Le cardinal di Pietro était le chef de cette cohorte

de princes de l'Église, que Ton avait logés à l'hôtel du légat. Caprara aurait dû ê # tre le principal artisan des négociations, alors poursuivies. DiPietro,au contraire, ne lui communiquait rien de ce qui était fait. On le tenait à l'écart. On l'accusait de trop de condescendance envers Napoléon, contre qui étaient tendues toutes les habiletés cléricales. « Comme on va trouver ce directeur, dit l'abbé de Pradt, dans toutes les crises qui suivront, dans toutes les aberrations, compagnes et mères des violences... il est bon de le peindre. M. le cardinal di Pietro ne peut manquer d'être compté parmi les personnages pieux et érudits, mais un attachement exclusif aux règles de la chancellerie romaine, à des formules surannées, aux prétentions ultramontaines, en fait un agent dangereux, en affaires, qui exigent plus de liant et de magnanimité, qu'il n'en entre dans les habitudes de ce prélat. Lorsque les affaires portent déjà beaucoup d'épines avec elles, les négociateurs doivent mettre leurs soins à les arracher doucement, et bien se garder d'en apporter de leur crû... Il était évident qu'une Cour de cette espèce ne pouvait aller loin avec Napoléon. Les classes inférieures étaient bien basses ; les supérieures bien loin ; et toutes les cérémonies se passaient en protestations, en révérences, aux rares occasions dans lesquelles elles se laissaient apercevoir. Leurs personnes étaient sans dignité ; leurs paroles, sans éclat et leur factura, sans les qualités propres à faire impression sur un esprit tel que celui de Napoléon. Il y a plus, car il faut tout dire. Le Pape, incité sûrement par ses conseillers, avait beaucoup insisté sur les lois organiques, sur l'enseignement des quatre propositions; il avait insisté, la lettre de Louis XIV à la main ; plusieurs fois, il avait présenté à Napoléon les gros

volumes de Bellarmin, sur les droits et l'infaillibilité du Pape. Napoléon toujours railleur, lui répondit, un jour : « Très Saint-Père, me prenez-vous donc pour Charles IV, roi d'Espagne ? »

Lorsque le Pape et sa suite de cardinaux quittèrent les Tuileries, on ne s'aperçut point de leur absence :1a population de Paris, restait sous le charme de la magnificence des fêtes du sacre.

Quant au monde officiel et à Bonaparte, ils ne se firent point illusion. Rien n'était fini avec le Sacré Collège. Les difficultés, qui semblaient surmontées, renaîtraient bientôt. Fesch partit avec le Pape, avec tout le cortège des cardinaux, reconduisant à Rome celui qu'il avait amené à Paris. Cet événement avait été, pour lui, une sorte de triomphe, dont il était fier ; et sa piété, déjà grande, y trouva un motif d'accroissement et de recrudescence. En son diocèse de Lyon, il s'efforça, plus que jamais, de seconder toutes les œuvres pieuses et la reconstitution des anciennes congrégations, chassées durant la Révolution. Il appela, pour élever chrétiennement la jeunesse ouvrière, les Frères Ignorantins et même les Jésuites, qui sous le nom de Pères de la Foi dirigèrent son grand séminaire de Largentière. Il multiplia les petits séminaires ; il embellit toutes les églises, et rétablit, dans leur châsse, les reliques des saints, enlevées naguère parles incroyants. Enfin, il se donna tout entier à ses pratiques religieuses, sortant peu de son palais, n'y recevant que des ecclésiastiques, entouré de jeunes prêtres zélés et fervents catholiques, qui devaient être plus tard des prélats ou des prédicateurs éminents, les abbés de Gallard, Guillon, Feutrier, Frayssinous, de Que-

len, et ensuite l'abbé de Bonald, qui fut, un jour, archevêque de Lyon *•

Comme tous ceux qui tenaient à l'empereur par quelque lien do parenté, le cardinal Fesch, près de Bonaparte, jouissait d'un crédit que sa piété corroborait. Mais, parce qu'il était son oncle, frère de sa mère, il se croyait permis des observations, des conseils, et même des remontrances qui fatiguèrent son impérial neveu, etle mettaient presque toujours en grande colère. Lorsque la tempête était apaisée, on entendait ces mots : « Il me fait dire ce que je ne devrais jamais dire, et ce que je ne pense pas * ».

Tel fut ce clergé que le Concordat établit comme une nouvelle puissance dans l'Etat. Pour quelles raisons, ce Concordat fut tel qu'on le connaît, l'abbé de Pradt l'explique.

« Napoléon, né dans une époque d'irrévérence religieuse, nourri au milieu du déchaînement dont

1. De Pradt, Les Quatre Concordats (t. XI, p. 251). « Le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, d'un homme sur lequel les affections de famille avaient beaucoup d'empire, ne pouvait manquer d'être très influent dans la cause de la religion.... Il vivait dans une retraite absolue, étranger au monde et borné à sa famille. Jamais il ne fut accessible qu'aux ecclésiastiques. Auprès de lui se sont formés plusieurs membres de l'épiscopat ancien et nouveau. Les évêques de Gand, de Troyes, eurent la plus grande part à sa faveur. Les évêques de Nantes, de Trêves et M. Emery, à sa confiance. Il se montra inébranlable dans son attachement, pour le Pape, et pour le défendre, il ne craignit pas de se compromettre avec son neveu, que son opposition irritait. »

2. Chateaubriand qui eut, avec Fesch, à Rome, des démêlés pendant qu'il était secrétaire de la légation, décrit ainsi, d'après un auteur anglais, la résidence du cardinal, tandis qu'il n'était qu'abbé à Ajaccicr. « En allant le long du rivage de la mer d'Ajaccio, vers l'île Sanguinaire, à environ un mille de la ville, on rencontre deux piliers de pierre, fragments d'une porte qui s'ouvrait sur le chemin ; elle conduisait à une villa en ruine, autrefois résidence du demi-frère utérin de M"" Bonaparte, que Napoléon créa cardinal Fesch. Les restes d'un petit pavillon sont visibles audessous d'un rocher ; l'entrée en est quasi obstruée par un figuier touffu : c'était la retraite accoutumée de Bonaparte, quand les vacances de l'école dans laquelle il étudiait, lui permettaient de revenir chez lui. »

le clergé était l'objet depuis cinquante ans, élevé dans l'étude de la guerre, la tête remplie des soins •de la restauration de la France, de celui de son propre établissement, les épaules chargées du fardeau «lu monde, Napoléon pouvait-il avoir donné aux choses religieuses cette application, qui les fait connaître et qui conduit à les aimer ? Rendons à chaque chose ce qui lui appartient. Napoléon n'était, en religion, ni plus, ni moins que ne doivent l'être des militaires, et les jeunes gens, tous à peu près, également lestes sur cet article, soit pour s'exempter de ses contraintes, soit recherche de bon ton. Mais de plus que le vulgaire, il était politique et observateur. Il savait qu'un grand corps de clergé n'est pas une chose indifférente dans un grand Etat, •et que lorsqu'il n'aide point au mouvement, il l'entrave beaucoup... En France, comme en Italie, Napoléon a donné au clergé plus qu'il n'avait promis. Il ne s'est refusé à aucune des demandes qui lui ont été faites en sa faveur. Il Fa admis au partage de ious les honneurs de l'Etat. »

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