‹ La société française pendant le ConsulatChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'ARMÉE

Sommaire. — § 1. — L'armée, avant le coup d'État de Brumaire. — Ce qu'a écrit Stendhal sur l'armée. — L'enthousiasme de l'armée, à l'annonce du retour de Bonaparte revenant d'Egypte. — Manière d'être de Bonaparte, en Egypte. — Ses travaux de réorganisation de l'armée. — Comment il recrute des chevaux

- pour la cavalerie. — Adulations de Bonaparte envers l'armée. — Translation aux Invalides, des restes de Turenne. — Le discours de Carnot. — Sévérité envers les réfractaires et les déserteurs.

Sommaire. — § 2. — Bonaparte s'aperçoit que ses adulations ont été poussées trop loin ; il réagit. — Il fait prononcer par Fontanes l'éloge de Washington, qui vient de mourir. — Sa victoire de Marengo. — Résurrection, dans le peuple, de l'esprit militaire, provoqué par cette victoire. — Mort de Desaix. — Bonaparte accepte, comme aides de camp, ceux de Desaix : Rapp et Savary. — Inspection de Savary dans les places fortes des provinces, italiennes, nouvellement conquises sur les Autrichiens. — Généraux qui deviennent ambassadeurs ; vieux militaires placés dans les administrations civiles. — Prestige que donne à Bonaparte la victoire de Marengo. — Distribution d'armes d'honneur ; lettre du Premier Consul au sergent Léon Aune. — Création d'une garde consulaire : conditions pour y être admis ; quatre officiers généraux la commandent. — Ce qu'est un grenadier de cette garde, d'après le capitaine Coignet. — Visite aux casernes; les corps de garde ; salaire d'un grenadier. — Inscriptions aux drapeaux, afin d'enflammer davantage le courage des soldats. — Les costumes éclatants donnés aux brigades. — Type d'un grognard, d'après d'Houdetot.

Sommaire. — § 3. — Les mots de république et de liberté disparaissent, peu à peu, des proclamations de Bonaparte à l'armée. — Différence entre les officiers de l'armée d'Italie, qui fut la sienne, et les officiers de l'armée du Rhin, qui fut celle de Moreau. — Pour se débarrasser des officiers et des soldats de l'armée de Moreau, il les envoie combattre les révoltés de Saint-Domingue. — Honneurs réservés aux officiers, dans les fêtes officielles. — Révision des comptes des fournisseurs d'armée. — Réformes dans l'administration de l'armée ; notamment celles préconisées par Marmont, touchant l'artillerie; celles de Junot, touchant la coiffure et la chevelure. — Recrutement de l'armée par la « conscription ». — « Camps d'instruction » établis, en face des côtes de l'Angleterre. — Le camp n° 1, commandé par Bernadotte, en Hanovre; le camp n° 2, par Marmont, à Utrecht ; le camp n° 3, par Davout, à Ostende ; le camp n°4, par Soult, à Boulogne ; le camp n° 5, par Ney, à Étaples et Montreuil; dédoublement de ce dernier par un camp n° 6, pour La une s. — Les travaux exécutés à Boulogne par les soldats ; creusement des ports de Vimereux et Ambleteuse ; assainissement des terrains submergés par les eaux. — Contentement des soldats. — Activité de Bonaparte. — Ses visites inopinées à Boulogne. — Son pied-à- terre à Pont-de-Brique. — Les adulations de Soult envers Bonaparto. — Le franc-parler de Lannes ; son héroïque courage. — Ney ; son mariage avec M 110 Auguié, amie d'Hortense de Beauharnais.

Sommaire. — § 4. — Bonaparte avait-il l'intention d'envahir l'Angleterre ? — L'opinion de Pelet de la Lozère ; l'opinion de Marmont. — Bonaparte n'oublie pas l'Egypte ; il s'occupe de la ravitailler. — Les vents contraires, seuls, empêchent ce ravitaillement, préparé par Savary. — Privilèges et honneurs, accordés à l'armée, par le Premier Consul. — Ce qu'est, au total, un soldat. — Création de la Légion d'honneur. — Exaltation de l'esprit du soldat, en vue de mériter la croix de chevalier. — Décoration du grenadier Coignet. — Avec le temps, l'amour de la liberté, et de la gloire est remplacé, dans l'âme des officiers, par le culte de l'intérêt. — Bonaparte a contribué lui-même à cette substitution. — Comment il s'y est pris. — Les suites néfastes qui en résultèrent.

C'était au lendemain du coup d'Etat de Brumaire : Bonaparte, premier Consul, n'avait encore qu'un pouvoir nominal. Il se sentait assurément plus fort que ses deux collègues ; mais, derrière lui,

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♦s'agitaient des hommes importants, d'une renommée bien établie, et des généraux populaires, tels Morcau, Bernadotte, Masséna, Augereau, contre lesquels il était sans défense. L'armée commandée jadis en Italie, l'armée qui lavait fait ce qu'il •était, l'armée qu'il avait illustrée de victoires inoubliables, l'armée enfin, avec laquelle il avait pu <dicter le traité de Campo-Formio, n'existait plus ; et, chef de gouvernement, son autorité, pour s'affirmer et grandir, ne disposait d'aucune force mobile. S'il avait des lieutenants dévoués, il n'avait plus de soldats. Sans troupes disciplinées dont il «serait le maître, ses actes à l'intérieur, sa parole, envoyée au delà des frontières, ne produiraient aucun effet. Pour gouverner le pays, comme le désirait son ambition ardente et inassouvie, il lui fallait donc une nouvelle armée dont il se servirait contre ses ennemis personnels et contre les ennemis •delà France.

Comment la faire surgir du chaos où se débattait la nation ?

Depuis son retour d'Egypte, il était témoin du •désarroi régnant au ministère de la guerre. Barras «était trop occupé de ses plaisirs, pour veiller aux affaires publiques ; Moulin était d'une incapacité notoire ; et les autres membres du Directoire, avo- <cats beaux phraseurs, jaloux et défiants contre tout homme, qui portait l'épée, laissaient aller à la dérive les intérêts militaires. L'intrigue, alors, était plus puissante que le talent, plus féconde que la gloire. D'ailleurs, la concussion et le vol existaient partout, «établissant la misère en permanence dans les rangs, — une misère effroyable *. Les recrues, découragées

1. Les fournisseurs qui offraient les plus fortes commissions étaient •choyés et préférés aux moins généreux. Carnot seul fit exception. Il m-

tout de suite par les privations, désertaient ou bien regimbaient contre les commandements de leurs supérieurs un peu sévères. Elles les dénonçaient comme antipatriotes et finissaient, le plus souvent, par obtenir leur changement ou leur destitution. C'était l'anarchie. Et le pillage des fermes et la maraude dans les champs constituaient, pour ces troupes faméliques, le seul moyen d'exister.

Il en avait été de même aux premiers temps de la République £ ; mais on était alors aux jours

conte en ses Mémoires »T. II, p. 217) le fait suivant : « Il s'agissait d'une fourniture de chevaux.La riche compagnie Lanchère se présenta pour soumissionner avec des conditions qui devaient lui valoir la préférence. Or, sous le dernier gouvernement, imitateur en ceci, dit-on, de ceux qui avaient précédé 89, il était d'usage qu'aucun marché ne fût passé, sans que l'on offrît au ministre un bouquet. Plus l'affaire était considérable, plus le bouquet devait être gros. Celui-ci fut estimé par les adjudicataires à la somme de 50.000 francs. Le représentant de la compagnie se présenta donc au ministre avec un portefeuille qu'il lui offrit tout simplement... Carnot prit dans le portefeuille la somme qui s'y trouvait et versa les 50.000 francs en acompte dont il se fit donner un reçu. »

1. « Ce qu'il y a de sûr, disait Stendhal, en son Histoire de Napoléon (p. 127) c'est qu'on aurait peine aujourd'hui à se faire une idée du dénûment et de la misère de cette ancienne armée d'Italie. Les caricatures les plus grotesques, fruit du génie inventif de nos jeunes dessinateurs, restent bien au-dessous de la réalité. Une réflexion peut suffire : les riches de cette armée avaient des assignats et les assignats n'avaient aucune valeur eu Italie.. .Me permettra-t-on des détails encore plus vulgaires? Mais, en vérité, je ne saurais comment rendre ma pensée par des équivalents. Deux officiers, l'un chef de bataillon et l'autre lieutenant, tous deux tués à la bataille du Mincio en 1800, n'avaient entre eux deux, lors de l'entrée à Milan,' en mai 1796, qu'un pantalon de Casimir noisette et trois chemises. Celui qui ne portait pas le pantalon prenait une redingote d'uniforme, croisée sur la poitrine, qui, avec un habit, formait toute leur garde-robe, et encore ces deux vêtements étaient raccommodés en dix endroits et de la façon la plus misérable. Ces deux officiers ne reçurent pour la première fois de la monnaie métallique qu'à Plaisance. Ils eurent quelques pièces de sept sols et demie de Piémont avec lesquelles ils se procurèrent un pantalon noisette. Ils jetèrent dans l'Adda, la culotte précédente qui était de satin. Celui qui ne la portait pas était en caleçon et en redingote... Rien n'égalait la misère de l'armée que son extrême bravoure et sa gaieté. »

Lisons encore, du sergent Fricasse, ses souvenirs de 1795 : « La misère augmentait tous les jours pour les défenseurs de la patrie. Nous avons été réduits à 12 onces de pain par jour, et bien des fois on ne pouvait en avoir. Il fallait cependant faire son service, bivouaquer et monter la garde très souvent. Mais le printemps nous produisait des plantes pour un peu nous

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héroïques du patriotisme. Les soldats, sans souliers, sans habits, sans équipages, sans ambulances, marchaient enthousiasmés par leur amour de la patrie et l'idée qu'ils étaient les défenseurs de la liberté. Ils méprisaient les troupes qu'on leur opposait, les traitant d'esclaves ou à! imbéciles pitoyables, qui se battaient pour conserver leurs chaînes. « En 1794, écrit Stendhal, nous n'avions aucune sorte de religion. Notre sentiment intérieur et sérieux était tout rassemblé dans cette idée : « être utile à la patrie. » Tout le reste, l'habit, la nourriture, l'avancement, n'étaient à nos yeux qu'un misérable détail éphémère. » Sur leur lit de douleur, les blessés envisageaient la mort avec sérénité, ayant sacrifié leur vie à l'afiranchissement des peuples, soumis au joug des rois. C'était avec ces soldats que le vieux Kellermann avait vaincu à Valmy ; Dumouriez, à Jemmapes ; et Bonaparte à Lodi. Mais, depuis lors, les généraux, qui leur avaient succédé, n'avaient subi que des défaites, et les troupes, livrées à la désespérance, aussi mal nourries, aussi mal habillées, plus mal peut-être qu'autrefois, ne désiraient plus la guerre, mais la paix. Les armées, dépourvues de leur ancien idéal, n'étaient plus invincibles. Leurs chefs, devenus ambitieux et avides, — ainsi Augereau et Masséna, — remplissaient leurs fourgons avant de songer aux hommes qu'ils commandaient ;

soutenir, qui étaient des feuilles de pois sortant à peine de terre, des coquelicots au feu d'enfer, du sarrasin, du pissenlit. Avec tous ces herbages, nous en faisions une farce que nous mangions en guise de pain, et lorsque le seigle est venu en grains, on allait lui couper la tête, et on le faisait griller sur le feu. Les pommes à peine défleuries nous servaient aussi de nourriture... C'était vraiment une grande misère. On voyait plusieurs soldats cachés derrière les haies, attendant que le laboureur qui plantait des pommes de terre fendues en quatre, pour en récolter pour l'hiver prochain fût parti de son champ. Aussitôt les soldats affamés parcouraient le champ, cherchant dans la terre les petits morceaux de pommes de terre et revenaient au camp avec leur petite proie et les faisaient cuire. »

et ces exemples, funestes à la discipline, avaient détruit la valeur des combattants *.

Telle était l'armée que Bonaparte trouvait au 18 brumaire, avec les caisses vides, les frontièresdégarnies devant l'étranger menaçant. Quand il voulut connaître l'état de situation de toutes les forces disponibles, le ministre de la guerre ne put lui fournir aucune indication. On ne savait en quel lieu> les brigades étaient casernées, celles qui formaient l'armée du Rhin et celles qui formaient l'armée d'Italie. Il dut envoyer ses aides de camp à la recherche des divisions, avec la recommandation de rapporter, autant qu'il serait possible, la composition dfr

1. Dans la VIII* division militaire, d'après Rocquain (De l'État de la France au t8 brumaire), le service des fourrages va on ne peut plus mal.. Les magasins ne sont approvisionnés qu'au jour le jour. Dans la plupart des postes, on ne trouve pas d'avoine ; dans d'autres, il n'y a ni foin, ni avoine. Il y a cependant, dans la VIII* division, 500 chevaux à nourrir. Le service des bois et lumière est à la charge du corps, depuis le 1 er pluviôse an IX, moyennant fr. 80 par mois et par homme. Cette somme est de beaucoupinsuffisante dans le Midi. Il est arrivé que les troupes ont brûlé jusqu'aux lits de camp et aux portes des corps de garde, ou qu'elles ont été laisséessans lumière la nuit, ce qui est susceptible des plus grands inconvénients. Lés généraux et les administrations militaires m'ont invité à prier le gouvernement de revenir sur cette mesure. Beaucoup d'oliviers ont été coupéset les planchers du palais du vice-légat à Avignon ont été brûlés. »

De Barbé Marbois, dans la Xllh division militaire. « L'état-major de l'armée de l'ouest suffirait à une armée de 100.000 hommes, et celle-ci n'est que de 25.000 hommes ou environ. Les officiers sans troupes sont, en général, payés exactement de leurs appointements, et l'arriéré du soldat s'augmente de cette préférence. Les soldats mal vêtus, mal logés, quelquefoismal nourris, s'irritent du faste de quelques-uns de leurs chefs. Les autres citoyens, encore plus misérables, en témoignent de l'indignation, et quelques malintentionnés alimentent ces germes, entretiennent un mécontentement sourd, que des causes imprévues peuvent faire éclater subitement. Si le soldat était quelque temps sans solde, les factieux le porteraient avec une grande facilité à des désordres extrêmes. Une insurrection récente, un officier assassiné en plein jour par ses soldats, prouvent suffisamment la grandeur du danger. La plupart des caisses publiques étaient violées par les généraux. On m'a dit : « Ces dépenses ne sont pas toutes fort régulières,, mais c'est un moyen d'attacher au gouvernement. » Pitoyable défense ! De» hommes qui n'ont point d'autre cause d'attachement, retirent leur affection dès qu'on ne les paye plus ! C'est à ne jamais finir... si j'en crois les rapports qui m'ont été faits, les propos de quelques officiers seraient propre» à alarmer les vrais amis de l'ordre : « Les richesses et la fortune sont pourles braves... prenons. On trouvera nos comptes à la bouche des canons. »

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chaque corps. Mais il avait confiance en l'avenir. Il ne doutait pas qu'il ne surmontât toutes les difficultés. Il se rappelait ses débuts en Italie, ses marches forcées avec des soldats à peine vêtus, n'ayant pour abri durant les nuits froides que des broussailles clairsemées *. Il savait comment parler à ces hommes, toujours braves parce qu'ils étaient français, toujours gais, toujours audacieux, toujours intrépides malgré leur misère et leur abandon 2 . Déjà, en

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