‹ La société provençale à la fin du Moyen Age d'après des documents inéditsChapitre 16 sur 65 · DE LA MÉDITERRANÉE · texte numérisé non relu

DE LA MÉDITERRANÉE

Sommaire. — La famille vicomtale de Marseille en Tan 1000. — Les fiertraod de Marseille, des comtes de Vintimille, seigneurs d'Ollioules et d'Evenos. — Types des vieilles races guerrières. — Leur devise : Prœ millibus unus. — Leur rôle de gendarmes à demeure, d*abord au Col de Tende, puis au déiilé d'OUioules. — Ce qu'était au moyen âge, sur ce littoral, le service de guet et garde. — Les vigies, les phares et les farots. — La piraterie. — Levées en masse contre les invasions. — Les Provençaux et Alphonse V d'Aragon. — Les Bertrand, capitaines généraux pour la défense du pays. — Comment Toulon reconnaisscdt leurs services. — Genre de présents que Toulon faisait au roi René.

Des ruines dominant Ollioules émerge, avonsnous dit, une tour quadrangulaire.

Toute mutilée et découronnée qu'elle soit, en elle est un important témoin d'un passé sept ou huit fois séculaire, auquel prêtent un intérêt exceptionnel r illustration de la famille qui la fit construire et les souvenirs d'une histoire guerrière qui fut en raccourci celle de ce littoral. Histoire qui, pendant une longue suite de temps où la sécurité manquait aux personnes et aux biens, nous donne le spectacle toujours émouvant, parfois môme tragique,

UNE FAltflLLE SDR LE LITTORAL DE LA MÉDITERRANÉE 19

d une lutte pour la vie, comme en ont eu à soutenir de pareilles peu de contrées maritimes. Avant d'aborder les tableaux de paix domestique et sociale qu'elle nous réserve, essayons d'en recueillir quelques traits.

Si nous avions à la retracer dès son point de départ, il nous faudrait remonter au-delà de Tan mille, jusqu'à l'époque où Guillaume 1*', comte de Provence, délivra le pays des Sarrasins, en les expulsant de leur camp retranché de Fraxinet (972). Agriculture, industrie, arts, monuments, civilisation, avaient péri avec la plus grande partie de la population. Proclamé Seigneur Père de la PalrieySe décorant du titre romain de consul, Guillaume n'eut pas seulement à refaire la Provence dans son organisation politique et administrative ; il dut présider à la délimitation de territoires, que de nouveaux occupants disputaient aux survivants de leurs anciens possesseurs. Une charte souvent citée de labbaye de Saint-Victor de Marseille le représente vaquant à cet office dans la région toulonnaise. « Le comte monte à cheval, et, arrivé au territoire de La Cadière, il recherche les noms des montagnes et des vallées, des eaux et des fontaines ; puis, toutes informations prises, il pose des termes. »

Partout où il trouva des terres abandonnées, les érigeant en fiefs, il les distribua entre ses compagnons d'armes, qui ensuite les morcelèrent. Telles furent les origines, auxquelles plus tard devaient se montrer jalouses de se rattacher les plus grandes maisons de Provence.

Au premier rang des libérateurs du territoire, étaient les vicomtes de Marseille, appartenant à la maison comtale. Ils eurent en partage tout le litto-

rai depuis Fos jusqu'à l'embouchure de FArgens, près de Fréjus, toute la vallée de TRuveaune, et tous les pays qui bordent la rive orientale de l'étang de Berre^ Ils s'y essaimèrent; ils s'y subdivisèrent en plusieurs branches, dont les principales devaient survivre à la souche commune, restée implantée à Marseille, mais qu'avaient bientôt ruinée les excès des partages entre fils et filles. Au sein de la région toulonnaise surtout, dans des pays que la configuration d un sol montagneux rendait solidaires les uns des autres, l'organisation du régime des fiefs aboutit à une sorte de fédération de familles, préposées à leur défense. Parmi ces familles, prima celle qui, maîtresse des châteaux d'Evenos et d'Ollioules, avait le plus grand rôle militaire à remplir. Au xii" siècle, brillèrent là les Bertrand de Marseille, dans tout l'éclat d'une situation qu'ils tenaient à la fois de leurs origines et des services rendus. Comment, en suite de l'exlinction des mâles dans cette branche, un mariage fit-il passer Evenos et Ollioules à une autre établie dans le voisinage à Signe? Puis, aux débuts du xiv siècle, comment une alliance encore finit-elle par donner pour héritiers aux Signe, de la maison vicomtale, les Vintimille qui lui tenaient également de très près? Autant de points d'histoire, d'une histoire féodale des plus malaisées à débrouiller, sur laquelle cependant sont parvenus à faire la lumière d'intrépides généalogistes *'. Pour nous, Dieu nous garde de nous y aventurer ! Le seul fait à en retenir est celui de la perpétuité d'une famille que l'on trouve, sur ces

' Augustin Fabre, Histoire de Marseille, i. I, p. 260. 2 Notauiment le R. P. Robert, dans son Histoire Généalogique de la Maison de Vintimille (1691).

lieux de défense, fournissant toujours, du haut moyen âge jusqu'à sa Rn et au delà, de nouveaux rejetons pour le service du fief auquel rattachent de glorieux souvenirs.

C'est dans les premières années du xiv" siècle que les Vintimille entrent donc en scène, comme seigneurs d'Ollioules-Evenos. Dès lors aussi, prenant le nom de Bertrand de Marseille et relevant les armes de la maison vicom taie elle-même *, les voilà qui à leur tour vont jouer le premier rôle.

Puisqu'ils nous sont les types d'une des grandes familles féodales du temps, faisons avec, eux connaissance, et sachons d'abord qui ils sont.

Un généalogiste du xvii' siècle 2, prétendant dégager leurs vraies origines des fables et des légendes publiées sur leur compte, n'hésitait pas à les faire descendre des anciens marquis d'ivrée, rois d'Italie. Passons là-dessus, sans trop lui demander ses preuves, et arrivons au moment où, devenus les souverains indépendants du petit comté de Vintimiglia^ entre Nice et Gènes, ils appartiennent réellement à l'histoire. Maîtres du Col de Tende, ils y tiennent la principale clé du passage des Alpes piémontaises. Au dire d'un historien, à une époque décisive, lorsqu'un mariage porta le comté d'Arles à Raymond Bérenger IV de Barcelone (H12), s'ils eussent franchi le Var, ils eussent pu changer les destinées de la Provence, « en l'empêchant de s'éloi-

*•• * Les Vintimille, seigneurs d'Ollioules, portaient écartelé au premier et quatrième de gueules au chef d'or^ pour les Vintimille, au deuxième et au troisième de gueules au Lyon couronné de mémey pour Marseille. Ces armoiries étaient ainsi représentées en pierre aux portes d'OUioules.

' Le R, P. Robert nommé plus haut.

gner de l'Italie et du Saint-Empire pour entrer dans les liens et les intérêts des feudataires de la France méridionale* ». Mais, s'ils avaient pu alors avoir des velléités d'ambition, elles s'étaient depuis bien dissipées. En butte à des agressions incessantes de la rt de leurs entreprenants voisins, les Génois, ils ne s'étaient plus sentis môme en sûreté dans leur comté. Aussi, lorsque Charles P'' d'Anjou commença la série de ses annexions en Provence, l'un d'eux estima-t-il à profit de conclure avec lui (1262) réchange de droits de suzeraineté, si combattus, contre la tranquille possession du château de la Verdière, commandant la route d'Arles à Castellane.

Les Vintimille, tout réduits qu'ils fussent à l'état de simples seigneurs, relevant des comtes de Provence, n'étaient pas moins restés de grands personnages. Une cinquantaine d'années après, un nouveau champ d'action s'étant ouvert pour eux par l'héritage qui les investit d'OUioules-Evenos (1322), ils se trouvèrent avoir regagné, de ce côté du Var, ce qu'ils avaient perdu dans l'autre. S'ils n'avaient plus à défendre le col de Tende, ils se voyaient, comme gardiens des redoutables défilés d'OIlioules, appelés à un semblable poste de combat qui répondait à leurs instincts guerriers ; et ils y portèrent la fière devise dont s'était illustrée leur race : « Un en vaut plusieurs mille », Prîe millibus unus.

De cette race de preux, plus tard, au xv* siècle, le roi René disait : la constance des Vintimille, dépei-^ gnant d'un mot, comme il se plaisait à le faire pour

* RoucHON, Résumé de l'histoire de VÈtat et Comté souverain de Provence; nouvelle édil., 1, p. 02.

les principales familles de Provence, la qualité maîtresse qui distinguait celle-ci.

L'éloge n'était pas seulement mérité au moral. Sous d'autres rapports, il a pour nous, historien, une signification qui est à noter comme caractérisant Tépoque. Car, pendant que beaucoup des fiefs de Provence, par des causes qui nous seront un sujet d'étude, perdaient toute consistance dans des partages successoraux où, subdivisés à l'infini, ils se dispersaient de main en main, celui d'Ollioules-Evenos trouva dans l'inviolable attachement de ses possesseurs la meilleure des sauvegardes. Vers la fin du treizième siècle, il est vrai, un mariage en avait porté une part à la famille de Simiane. Mais les liens très étroits, qui unissaient les Vintimille aux Simiane, avaient rendu la chose sans conséquence. Ollioules pouvait avoir deux coseigneurs pour la jouissance des droits utiles inhérents à la propriété. En réalité,- quant au service militaire du fief, il n'en avait qu'un seul. Les Bertrand de Marseille, des comtesde Vintimille, comme ils s'appelaient, mirent une constance sans égale, en y plantant leur bannière, à y faire œuvre de soldats, en fidèles serviteurs de leur souverain; et c'est cette œuvre que nous voudrions brièvement retracer, en embrassant dans son ensemble l'époque vraiment tragique où elle se déroula.

Taine nous a laissé, dans une de ses plus belles pages, une peinture saisissante de la noblesse du

moyen âge, la déFinissant comme une gendarmerie à demeure, dans laquelle de père en fils on naissait gendarme.

« Chacun y naît avec son grade héréditaire, son poste local, sa solde en biens-fonds, avec la certitude de n'être jamais abandonné par son chef. En ce temps de guerre permanente, un seul régime est bon, celui d'une compagnie devant Tennemi, et tel est le régime féodal. Par ce seul, trait, jugez des périls auxquels il pare et du service auquel il est astreint. « En ce temps-là, dit la chronique générale d'Espagne, les rois, comtes, nobles et tous les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes. » Le vicomte dans la tour qui défend l'entrée ou le passage du gué, le marquis jeté en enfant perdu sur la frontière brûlée, sommeille la main sur son arme, comme le lieutenant américain dans un blockhaus du Far- H^e.s7, aumilieu desSioux. Sa maison n'est qu'un camp et un refuge; ona mis de la paille et des tas de feuilles sur le pavé de la grande salle. C'est là qu'il couche avec ses chevaliers, ôtant un éperon quand il a chance de dormir; les meurtrières laissent à peine entrer le jour: c'est qu'il s'agit avant tout de ne pas recevoir de flèches. Tous les goûts, tous les sentiments, sont subordonnés au service *. »

Nous imaginons qu'ainsi les Villeneuve devaient dormir en leur château des Arcs, les Vintimille à la Verdière et à Ollioules, en certaines nuits critiques. La grande salle, magna arda, attenante au

1 Taine, les Origines de la France contemporaine (rancien régime), p. 10-11.

donjonpriiuitif de la Verdière, d'après l'esquisse que nous en donne le noble possesseur et restaurateur da château actuel ^, pouvait contenir de deux à trois cents personnes ; en dessous d'elle, il y en avait une seconde creusée dans la profondeur de la roche, sans compter l'église servant d'asile aux vieillards, aux malades, aux femmes et aux enfants. Le 9 juillet 1379, à La Fare, que les comtes de Provence ont acquis de la maison des Baux, le bailli Jacques Gerenna, et le syndic de la commune, Raymond Mazenqui, déclarent ce qui suit: « Item, ont dit que, dans le château, sur un rocher, il existe, avec une citerne, une forteresse dans laquelle les habitants se retirent avec leurs meubles en temps de guerre, parce que le lieu n'est point ceint ni enclos de murailles, quoiqu'il puisse être fortifié et gardé, s'il y avait des gens *. »

Tout au long du littoral, il y a plus que le service féodal requis, en temps de guerre ; c'est tout un service journalier de protection et de défense, auquel doit pourvoir dans son fief le seigneur qui y remplit le rôle de gendarme à demeure.

Près de son donjon, si ce n'est pas sur le donjon même, au haut d'une tour portant une eychat/guetta,

* Marquis de Forbin d'Oppédb, Monographie de la terre et da château de la Verdière et des familles qui Vont successivement possédé sans interruption du x* au xi* siècle (Marseille, 18S0).

' Pièce en notre possession. — Le fort servait également d'abri en temps de peste. On en trouve des exemples jusqu'au dernier siècle. Le 1*' juillet 1713, dans une transaction passée à Châteaudouble entre ie seigneur du lieu et la commune, il est stipulé € qu'en cas d'accident, peste ou guerre, les habitants pourront se retirer dans Tenceinte du fort et tour neuve, et y faire guet ou garde sous le commandement du seigneur » ; puis aussi, c que lesdlts fort, tour neuve et terres adjacentes, ne pourront être aliénés qu*avec l'ensemble de la terre ».

jour et nuit, un guetteur se tenait en permanence.

Aujourd'hui, sur les sommets et aux flancs du massif montagneux faisant partie du camp retranché de Toulon, se sont construites souterrainement des fortifications qui le rendront imprenable. Au moyen âge, il était couvert de postes et vigies. Dès le xni* siècle, Toulon a, dans son bailliage, une sorte de fédération militaire, analogue à celle que nous avons signalée pour la vallée de Sault dans le Comtat S fédération comprenant les châteaux et bourgs d'Ollioules, Evenos, Le Beausset, Six-Fours, le Revest, Turris, La Valette, La Garde; et, aux points culminants des montagnes, fonctionne un service de guet et garde que régissent des lois féodales, des règlements communaux et des accords conclus entre les populations intéressées '-. Ainsi, le 14 octobre 1419, les gens de la Valette s'engagent, avec ceux de Toulon, « à faire farots et gardia nuyt et jort en la montagne appelée Bada^, terroir de Tholon, par l'espace de cinq ans, à raison de quatorze florins, chascun an, avec condition que iceluy gardien ne bogera d'icelle garde ny nuyt ny jort. Et, après soleil caché, chascun jort pour seureté fera un farot, et, pour chaque fuste (vaisseau) armée passant par mer, tant qu'il la pourra voyr, ung aultre farot ; et, passant fuste de jort, faire fumée et nombre de l'armée que passera'*. »

Le farot, farotium^ est un feu dont la clarté, vi-

1 Voir notre livre : la Vie domestique, ses modèles, ses règles, d*après les documents originaux (1876), t. I, p. 47.

* Gustave Lambert, Histoire de Toulon (1887), t. H, p. 3i.

3 Ce nom primitif a fait place à celui de Faron^ lequel lui est venu du phare placé au sommet des plus hauts rochers.

* Henry, Notice sur l'origine du nom de la montagne de Faron.

sible au loin pendant la nuit, est remplacée le jour par une épaisse fumée que dégagent des morts-bois et des brindilles.

Toulon est entouré de nombreuses vigies de ce genre. OUioules en a une au plus haut de ses escarpements, laquelle communique avec Saint-Nazaire, Six-Fours, le cap Sicié, dans la direction de la mer, et La Cadière, Le Beausset, vers le nord. A Orves, sur un rocher appelé de Signts, subsiste, n'ayant ni portes, ni fenêtres, un donjon dont la terrasse portait jadis une eychauguelte, terrasse à laquelle on ne poavait monter qu'avec une échelle ^ De là, les signaux étaient transmis jusqu'aux lointains sommets, où des créneaux et pont-levis protégeaient, avec le couvent de la Sainte-Baume, la grotte célèbre qui fut le lieu de pénitence de sainte Madeleine.

Dans l'Europe du moyen âge, il n'est pas de côtes maritimes, pour la défense desquelles l'entretien de semblables vigies ne soit une des charges essentielles incombant aux pouvoirs locaux. En Angleterre, des poteaux élevés sont munis de barils remplis de résine. « Autour d'eux, des sentinelles montent la garde en cas de danger, et, quelques heures après l'apparition d'un vaisseau espagnol dans le détroit ou la traversée du Ttved par les bandes de maraudeurs écossais, des feux de signaux lançaient leur lumière à cinquante milles à la ronde, et des comtés entiers prenaient les armes -. »

En Provence, les maraudeurs, et, plus que cela,

' Communication de M. le comte d*Estienne d'Orves. • Macaulay, Histoire d'Angleterre depuis Vavènemenl de Jacques IL — Etal de l'Angleterre en 1685, t. 1, p. 318.

les ennemis journaliers, sont les pirates barbaresques, qui jamais n'interrompirent leurs courses le long du littoral. « Montés sur des bâtiments légers et rapides, la plus petite crique du rivage leur servait de mouillage et d'abri. De là, les équipages s*élancent tantôt isolément dans la campagne, pillant les fermes et les villages, tantôt, en se réunissant, sur les centres les plus populeux où ils font de nombreux esclaves qu'ils expédient en Afrique... Dans la nuit du 26 au 27 juillet H78, une flotte de Maures Mayorquains mouilla au port des Gangiiis (le port marchand actuel). Les pirates, protégés par l'obscurité, assaillirent les faibles palissades de Toulon, et, ayant surpris les habitants endormis, les massacrèrent en grande partie et pillèrent les maisons... La ville commençait à peine à sortir de ses ruines, lorsque, le 4 avril H97, elle fut de nouveau saccagée par les pirates *. »

Encore en 1829, à la veille de la conquête d'Alger qui allait leur porter le dernier coup dans leur nid, toute une famille, surprise dans une des fermes du golfe de Bandol, était menée par eux en captivité. Qu'était-ce donc, lorsqu'ils étaient presque maîtres dans la Méditerranée?

Une des curiosités du territoire d'Ollioules est, sur les confins des bois, une succession de très anciennes bergeries, construites sur un type uniforme, avec deux tours flanquant leur porte d'entrée, et quelques-unes avec une troisième par derrière. Elles étaient autant de petits blockhaus, à l'abri desquels les propriétaires de troupeaux les défendaient contre des rapines toujours à craindre.

* Gustave Lambght, VCEuvre de la Rédemption des captifs à Tou^ Ion (1882), p. 10-13.

Le xiii* siècle a été une époque de grande prospérité pour la Provence, comme pour la France. Non contents du beau pays que Dieu leur a donné, les Provençaux, à Tappel et sous la conduite de leurs seigneurs, vont fonder des colonies dans le royaume deNaples que Charles I" vient d'ouvrir à leurs entreprises. Succès qui trop tôt se changeront en un deuil national et que suivront bien des vicissitudes. Dès lors en effet, entre les comtes de la maison d'Anjou, employant leurs derniers hommes et leurs dernières ressources en argent à se maintenir en Italie, et les rois d'Aragon acharnés à les enchâsser, s'engage un duel implacable, dont, exposées qu'elles seront à d'incessantes attaques, les contrées de notre littoral souffriront cruellement.

Maintenant, ce ne sera plus seulement contre des corsaires qu'elles devront se tenir en garde. Un ennemi héréditaire les mettra toujours en alarme, et, depuis la Turbie au-dessus de Nice, jusqu'à la pointe d'Éspinguette, près Aigues-Mortes, le service du guet ne chômera plus.

En 1327, Louis de Bavière, couronné empereur à Rome, marche sur Naples. Les Gibelins brûlent de reprendre les positions qu'ils ont perdues depuis Frédéric II, et la rumeur se répand que, maîtres du sud de la péninsule, ils feront payer cher aux Provençaux les succès de leurs princes. Le 17 avril, depuis Vintimille jusqu'à Marseille, mandement du

sénéchal prescrivant « que tous les bourgs et châteaux royaux, ceux des prélats, barons et villes, situés sur les côtes ou près d'elles, soient pourvus pour trois mois de froment et de farine, de légumes, de vinaigre, de fromage, de viandes salées et de bois; qu'on les approvisionne de traits, casques, cottes de mailles et boucliers ; qu'ils soient mis en bon état de défense ; qu'on y établisse des citernes ; que tous les hommes de vingt à soixante ans se munissent de lances, boucliers, pics, casques ; que ceux sachant manier l'arbalète aient cent crocs ou traits, et que, sur les montagnes et lieux élevés, il soit établi des phares, pharonos ».

En 1355, nouvelles menaces d'invasion. Le 9 juin, les membres du conseil communal de Toulon, assemblés dans le palais royal sur un banc de pierre, et à l'ombre d'un mûrier, reçoivent la dépêche suivante du lieutenant du sénéchal :

« Il est parvenu à notre connaissance que quelques étrangers font de grands préparatifs pour envahir le pays et détruire la nation. Le salut public dépend de la valeur et du courage de ses défenseurs. Nous savons que votre prudence ne l'ignore pas, et nous vous requérons en conséquence, au nom du roi et de la reine, de lever une troupe de cavaliers et de fantassins, aussi nombreuse que vous le pourrez. »

Bientôt, c'est une levée en masse :

« Vu l'urgente nécessité, et pour de nouveaux motifs, les présentes reçues^ il ne faut plus tarder de venir au secours de la nation; car nous voulons combattre pour la défense do la patrie et mourir plutôt que de la laisser envahir et réduire en servitude. Ordonnez donc de faire armer ceux qui ne le sont pas, depuis quatorze ans et au dessus, afin

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qu'en premier ordre ils puissent venir défendre le pays comme cela est dû ^ »

En 1348, Ja Provence avait été la première dépeuplée par la peste noire. En 1356, le désastre de Poitiers a pour elle les plus funestes conséquences, en jetant sur ses villes et ses campagnes, avec les débris des grandes compagnies, des hordes de brigands, Brabançons, Linfarts, Malandrins, Tuchins, Cotterets, Bretons, Tard-venus, qui la rançonnent, la pillent tour à tour et achèvent sa ruine. Tels sont leurs ravages qu'en 1367 les Etats en sont réduits à ordonner l'abandon des villages non fortifiés, et obligent leurs habitants à se retirer dans les lieux munis de remparts. Le 10 juillet 1368, les habitants

1 OcTAVB Teissibr, SoUcc sur le» archives communales de la ville de Toulon, pp. 103-104, 115-116.

Sur ce liUoral, de semblables réquisitions obligeant les enfants même au service militaire étaient fort anciennes. Une charte de Tabbaye de Saint- Victor de Marseille, à la date du 27 février 1197 [Çartulaire, t. 11, p. 484), exonère ceux de Geoffroy de Tourves de la garde du terroir de Six-Fours, à moins qu'il ne s'agisse des Sarrasins; € ad excubiavero infantes liberos essecognoverunt, nisi imminente Sarracenorum timoré. »

Ces levées en masse étaient partout pratiquées dans les temps de crise. Presque à la même date où avait lieu celle des Provençaux da littoral, le 17 mai 1355, le roi Jecm venait de convoquer à Amiens le ban et Tarriëre-ban, c'est-à-dire tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Vingt années auparavant, le l*'août 1335, Edouard 111, roi d'Angleterre, avait ordonné que tous les sujets de seize à soixante ans prissent les armes. Mais, tandis que chez nous le service militaire obligatoire était employé seulement comme expédient provisoire, les Anglais d'alors en avaient fait une institution permanente, soumettant petits et grands, riches et pauvres, à de fréquents exercices et à une sorte d'éducation guerrière, lie là leur grande supériorité, et de là notre désastre à Poitiers, où nos milices communales ne figurèrent qu'à l'état de cohue informe. M. Siméon Luce a mis tout cela en pleine lumière dans son histoire de Bertrand du Guesclin^ p. 149-160.

de La Valette sont requis, pour la troisième fois, de raser leur château qui n'est pas suffisamment défendable, et la commune est rendue responsable du retard qu'elle y mettrait, à cause du préjudice qui pourrait en résulter pour Toulon.

Le 14 août 1375, OUioules élève ou relève ses remparts qui s'ajoutent à ceux de sa forteresse. La dépense en est réglée par un prix fait avec le constructeur ; et, si solidement bâtis seront-ils que, malgré leur état de ruine datant de plusieurs siècles, de belles parties en sont encore debout, faisant corps avec le rocher où se dresse la haute tour.

Dans ces graves circonslances, se distingue Bertrand m, dont de brillants talents militaires ont fait un personnage considérable. Nommé par la reine Jeanne maréchal, lorsqu'il avait vingt-cinq ans (1" septembre 1869), puis grand-amiral de ses flottes (10 avril 1377), grand-chambellan du royaume de Sicile (1378), à tous ces titres il joignait celui de citoyen de Marseille, toujours en souvenir de ses anciens vicomtes. Le 22 mai 1382, survient à Naples la fin tragique de sa souveraine dont il a été le serviteur intrépide. La Provence se partage en deux camps ; une guerre civile y éclate, dans laquelle ses villes principales, et parmi elles Toulon, malgré le crime de Charles de Duras, prennent son parti par hostilité contre Tinfluence française que devait faire prédominer T-avènement d'une seconde maison d'Anjou * ; de Tautre parti, sont généralement les campagnes. Si scandaleux qu'eussent

ï En la personne de Louis d'Anjou, second fils du roi Jean et fils adoptif de la reine Jeanne.

été les débordements de sa vie, Jeanne avait eu leur affection ; jusque dans sa mort, elle eut encore leur fidélité. Or, tel avait été le mystère dont avait été enveloppé Tattentat où elle venait de périr, que longtemps, dans les campagnes et même ailleurs, on se refusa d'y croire. Aussi, pendant bien des années ^ sa cause y fut-elle soutenue comme si, dans sa captivité, elle était toujours vivante.

La famille d'OUioules, qui va être un des principaux sujets de nos études, a conservé là-dessus, dans ses papiers domestiques, un acte curieux entre tous, lequel fut passé, le 20 juillet 1383, par devant Raymond Marin, notaire du pays. Jaume Deydier, dont le Livre de raison nous offrira un si remarquable spécimen de ce que fut la renaissance provençale de la fin duxv" siècle, avait épousé une descendante de ce Marin ; et il voulut transmettre à sa postérité, par une copie que lui délivra le successeur du notaire qui Tavait rédigé, un document dont tiraient grand honneur les gens d'Ollioules, en union avec la famille de leurs seigneurs.

Les Toulonnais, embrassant la cause de Charles de Duras, étaient entrés passionnément dans la lutte. Non contents d'avoir gagné à eux le pays de Méounes, ils étaient même en train d'assiéger, dans son château de Cuers, Isnard de Glandevès, tenant

^ Cette incertitude des Provençaux sur la mort de Jeanne persiita si longtemps qu'encore en 138r>, au témoignage de Thistorien Bouche^ les Etats, faisant leur soumission à Louis 1" d'Anjou, y mirent la condition € qu'au cas où Jeanne ne fût pas encore ODorte, les hommages et serments prêtés seraient tenus pour non faits ». Une ville des Alpes, celle de Moustiers, poussa les choses au point de ne vouloir reconnaître ni Charles de Duras ni Louis,

pour le parti de la reine ; et celui-ci était à la veille de succomberdevantdes forces supérieures, lorsque, sous rimpulsion de Bertrand 111, à OUioules et dans les contrées voisines se produisit un mouvement pour voler à son secours.

Dans le régime féodal, on le sait, tout citoyen était soldat sous la conduite de son seigneur; mais l'organisation locale de ces forces militaires est moins connue.

Dans les armées du temps, on nommait connestablies des compagnies d'infanterie et de cavalerie, composées de vingt-cinq à trente hommes, et ayant chacune à leur lôte un officier qualifié de connestable. En 1351, le roi Jean avait réglé de la sorte la sienne. « Les Hennuyers, dit Froissart, vinrent devant la ville d'Aubeton, en trois connestablies, leurs bannières devant bien ordonnées. » Sur le littoral provençal, elles semblent avoir été établies en permanence, ainsi que les mopistres ou revues, tant qu'on eut à y craindre quelque surprise des flottes aragonaises. A Toulon, en cas de danger, les enfants de quatorze ans eux-mêmes sont requis de s'y trouver le dimanche, marchant sous les ordres de Comtabuli préposés à la garde des divers quartiers de la ville. Les connestablies sont commandées par un capitaine de guerre, qui est tantôt à la nomination du souverain, tantôt à celle des barons, seigneurs et communes.

En juillet 1383, dans tout le rayon d'OUioules, des connestablies s'arment pour la cause « d'illustre dame leur souveraine, reine de Jérusalem et de Sicile, comtesse des comtés de Provence et de Forcalquier, en Tétat de captivité où Ta mise Tenlèvement dont elle a été victime de la part de Charles

de Duras ^ » ; et elles s'apprêtent à marcher d^abord pour délivrer Isnard de Glandevès, puis pour faire rentrer Méounes dans l'obéissance. Les connestables défilent sous nos yeux : Pons Isnard et Johan ReboUi, pour OUioules; Guilhem Isnard, pour Six- Fours ; Bertrand Giraud, pour La Cadière ; Gantelmi, pour Ceyreste; Johan Viguier, pour Evenos; Pierre Gavoty, pour Le Beausset ; Jacques Barri, pour Signe. Leur capitaine général est illustre et puissant Bertrand de Marseille, egregius et potens Bertrandtis de Massilia. Nous les suivons dans leur expédition, ils Tout commencée parCuers; puis, de là, remontant à Méounes où ils se sont emparés des bètes de labour et troupeaux, prenant leur campement dans les jardins du village, ils ont reçu la soumission des gens du lieu. Ceux-ci représentés par leurs mandataires, lesquels s'étaient assemblés dans le donjon du château royal, paient incontinent, comme première contribution de guerre, vingtsix florins, sur les cent auxquels ils ont été taxés, s'engageant à solder les autres, dans OUioules, à la fête de Saint-Laurent prochaine, avec dix charges d'avoine et cinq charges de vin et autant de pain. Arrivons à des faits d'une bien autre importance. Bientôt le petit-fils de ce Vintimille, Bertrand V de Marseille, commandera à toute la région toulonnaise. Plusieurs fois déjà, l'histoire de ce littoral nous a produit Teifet d'un drame ; on n'a pas oublié le triste sort de Toulon au xii'' siècle. Nous sommes au

1 « .u^ quod, propter captivationem personnee illustris et serenissiiDse Dominai nostr» Johannce, Hierusalem et Ceciiiœ regin», comitatuuin Provinciœ et Forcalquerii Goniitissœ, et ablationem per Dominum C&rolum de Durassio factas, in presentiregione Provinciœ guerra extitivit exorta... »

XV', et ces temps-là semblent sur le point de revenir.

La seconde maison d'Anjou a momentanément évincé la maison d'Aragon àNaples. Naguère adopté par Jeanne II, fille de Charles de Duras, et finalement éconduit au profit du comte de Provence, son compétiteur, Alphonse retournait la rage au cœur, dans ses Etats. Le 24 novembre 1423, passant devant Marseille, sa flotte force la chaîne du port, surprend ies habitants sans défense, jette à terre une soldatesque avide de pillage qui se rend maîtresse de la ville et y met le feu. Poussé par le vent, Tincendie s'étend jusque aux pieds de la colline où s'élève aujourd'hui Notre-Dame-de-la-Gar3e, et ne s'arrête qu'anrès avoir réduit en cendres quatre mille maisons.

Forfait exécrable ! le 13 mai 1483, HoHoré de Valbelle, commençant son Journal, le rappellera dans ses premières lignes, comme s'il n'était que d'hier:

E primo, l'an 1423, e le jort 24 novembre, vigilo de S ta Catharina, fon destmcha la cieutat de Marselha per lo rey Alphonso d'Aragon,,.^ e, en aquesto destruction fon raubat lou cap de sant Loys e portât en Valency la grande *. En lo même temps fotiget tuât, en deffendent aquelo cieutat de Marselha, lo noble senhor Geoffroy de Valbella, ung de mos antecessors 2.

Dans le môme temps où Marseille tombe au pouvoir de l'ennemi, les pirates aragonais remontant le Rhône y font des prises importantes. Grand émoi à Arles, où l'on se prépare à les combattre. En 1431,

* Le chef de saint Louis^ évêque de Toulouse, fut porté par Alphonse V à Valence, avec la chaîne du port et les archives de lliôtel de ville.

'^ Journal d'Honoré de Valbelle commencé le 13 mai 1483. — Manuscrit de la Méjanes à Àix.

ils se remettent à piller la Camargue et à en brûler les métairies ^ Repoussés avec perte dans une nouvelle attaque dirigée contre les Marseillais, les envahisseurs menacent de se porter sur Toulon. Des circonstances si critiques nécessitent et font réclamer l'intervention d'un commandant militaire, muni de pouvoirs exceptionnels. Il est tout indiqué; c'est encore un Bertrand de Marseille, et le voilà qui, le 12 août 1432, en vertu de lettres patentes, données à Aix, le commissionnant à cet effet ^, se met au service des Toulonnais pour organiser la défense de la ville et de sa viguerie de concert avec le bailli royal. Les éléments de cette organisation existent, il s'agit de les coordonner et de les mettre en mouvement : — des compagnies de quartier qui, à tour de rôle, fournissent les hommes du guet, chargés des rondes de nuit, de la surveillance des remparts et de la garde des portes; — dans les compagnies, des connestablies qui en forment des subdivisions préposées à la défense et à l'entretien du mur d'enceinte, de ses fossés et barbacanes... A leur tôteest un connestable, sorte d'inspecteur d'armes, qui tient le rôle de ses hommes, passe des monstres ou revues annoncées par criées publiques, et veille au bon état de l'armement, lances, boucliers, épées, casques, cuirasses 3. Chaque soir, un des syndics de la ville et quatre conseillers réunis au capitaine ordinaire devront aller à la grille [gerram) du seigneur d'OUioules et du bailli, pour recevoir ses ordres; et, chaque nuit, ils auront à relever les hommes du

I Emile Fassin, Les années calamiieuses d'Arles {\%92), p. Il 4-. ^ R.-P. Robert, Histoire généalogique de la maison de Vinlimille p. 57.

3 G. Lambert, Histoire de Toulon^ t. Il, pp. 373 et suiv.

guet. Ordre a été donné, depuis longtemps, de faire los stouts (gardes de mer) aux endroits les plus propices. Un arrêté vient d'être pris, d'urgence, qui met en demeure de quitter Toulon, dans les vingt-quatre heures, sous peine de la flagellation, tout étranger n'ayant pas un maître qui réponde de luii.

Dès les premiers jours, on s'est approvisionné de quatre cents setiers de blé. En pareille occurrence, on pratique l'emprunt forcé, les riches délient les cordons de leur bourse, et c'est ce que fait Bertrand de Marseille. Il fournit des sommes importantes, pour achats de viande, de vin et autres denrées de consommation. Plus tard, le danger étant momentanément conjuré, lorsque se régleront les comptes, le conseil communal, en lui remboursant ses avances, tiendra à honneur de reconnaître des services si désintéressés. Et que lui offrira-t-il ? Dix florins -, pas davantage, c'est tout ce dont il peut disposer (1434, 2 février). Quelques jours après, 24 février, autre petit cadeau, consistant en poissons du prix de deux florins, neuf gros, lesquels sont destinés à Johan de Marseille, frère de Bertrand, que la population associe à ce dernier dans l'expression de sa reconnaissance 3. Puis, quand un autre seigneur des environs, un bon voisin lui aussi, noble Elie de Glandevès-Faucon, succédera au seigneur d'OIlioules comme capitaine de la ville, l'argent étant de plus en plus rare, ce seront à son endroit de semblables dons

1 Inventaire des Archives communales de Toulon, t. I, pp. 33-34.

s Environ 450 francs en monnaie actuelle. — Voyez, plus loin, chap. IV, une note relative à la valeur qu'avait alors le florin provençal.

5 Inventaire, etc., p. 38.

en nature, accompagnés des marques d'attention les plus délicates : — « 6 janvier 1440. A cause de la grande amitié qui règne entre les gens de la ville elle seigneur de La Garde, Eliede Falcon, le conseil délibère de faire célébrer un service funèbre en l'honneur de son fils, évêque de Vence, dont Tâme repose en paix. » — « 12 juin 144U. A l'occasion des ^ noces de Pierre de Falcon, fils du seigneur de La Garde, la ville lui fait présent de deux metretes (millerolles) de vin, une du rouge, Tautre du blanc, si toutefois on en trouve, et deux mannes {canisira) pleines de fruits ^ » Dans les périls publics qui les désignent ccmme chefs militaires, telle est la solde de ces hauts personnages féodaux. Mieux que tous les commentaires, ces menus faits ne traduisent-ils pas la cordialité des rapports qu'à cette époque ils entretenaient avec les populations, et aussi la simplicité de mœurs qu'ils partageaient avec elles ? Ils sont à l'unisson d'une multitude d'autres où Ton voit le souverain traité de môme. En 1434, Toulon sapprête & fêter le passage dans ses murs de Marguerite de Savoie, fille d'Amédée Vlll, laquelle se rend à Tarascon pour « la solennisution » de son mariage avec Louis lll d'Anjou, qui doit s'y célébrer en présence des représentants du pays. Le 23 mai, le conseil, après avoir voté l'achat d'un manteau de soie, pour lui être offert lorsqu'elle descendra de sa galér ^, délibère de lui donner en présent « un bon veau, plus un muid de vin rouge, et un muid de vin blanc ». Mais, réflexion faite, ce veau unique ne sera pas jugé suffisant, et le don sera porté à deux.

1 Inventaire, etc., p. 41.

s Vaisseau long.

— En mars 1449, visite royale encore, celle-ci de René, lequel a été appelé en Provence, entre autres graves affaires, par la nécessité de prendre des mesures défensives contre les menaces incessantes des Catalans. Encore « un beau, honnête et honorable présent )) dont il sera gratifié : « Un veau, six moutons, quatre douzaines de chapons, deux boutes de vin, una de blanc, Valtra de claret^ six saumées d'avoine, six flambeaux de quatre livres et six livres de chandelles de cire de quatre deniers ^ » Comme nous sommes loin des temps où les villes "^ se grèveront de lourdes dépenses « pour bijoux offerts aux princes, présents faits aux grands personnages, sommes d'argent distribuées aux tambours, aux grands et petits cochers du roi, aux muletiers de la reine, aux gardes et valets de leur suite * » !

Si actives qu'eussent pu être les mesures prises par René, pour défendre le littoral contre les Catalans, elles ne devaient pas arrêter leurs incursions, et, longtemps encore, Alphonse d'Aragon sera j)ôur les Toulonnais un sujet de terreur. Il n'y aura presque pas d'année qui ne leur crée, de sa part, quelque crainte d'invasion. Ses vaisseaux sont toujours là, sillonnant leurs parages. Sont-ils un peu plus nombreux que de coutume, et vite le capitaine de guerre de mettre tout en branle. Qu'on répare les fortifications dans un mois; que le livre des connestablies soit revisé; et que chaque connestable soit requis de venir reconnaître les armes de

ses gens Ce sera un qui-vive perpétuel, ce

seront des préparatifs sans fin de défense, jusqu'au

' Inventaire, etc., p. 45.

î Albert Uabeau, La ville sous Vancien régime (1880), p. 501. — Les rois de France à Troyes au xvi* siècle^ (1880) p. 62.

jour (1458) OÙ la mort Taura fait disparaître de la scène * .

Et ce ne sont pas les seuls ennemis auxquels les Toulonnais aient à faire. Les ambitions et entreprises des Génois deviennent par moment menaçantes.

Le 10 avril 1443, Pons et Bertrand Senhier sont députés auprès du duc de Galabre, « pour lui exposer la prétention qu'ont les Génois de posséder Toulon ».

Et les pirates barbaresques ! Ils ne chôment pas non plus. Le30 juilletl447, des bâtiments « maures » sont signalés. Incontinent, des hommes sont chargés de faire Testout, c'est-à-dire de veiller à ce qu'il n'y ait point de surprise.

En 1479, afin de soulager les populations dans cette lutte incessante pour l'existence, le roi René ébaucha à Marseille l'organisation d'un petit corps spécial de gardes-côtiers, comprenant trois cents soldats et marins. Le sire de Cotignac en Ht la

* « 6 février 1450. — Ordre de faire des préparatifs pour pouvoir résister à Tennemi, en cas d'attaque ; car, d'après un avis qu*a donné le châtelain d*Hyères, quatorze navires catalans sont dans les enTiroQs.

< 19 mar8 1452. — Préparatifs de défense contre des navires ennemis qui ont été signalés.

t 20 avril 1453. — Préparatifs pour se défendre contre Tarmée du roi d*Aragon.

« 1 juillet. — Le roi René donne avis de la navigation de quinze galères catalanes qui pourraient bien être dirigées sur Toulon.

< Tl décembre 1455. — Ambassade auprès du sénéchal, pour lui faire savoir que les Catalans sont aux environs de la ville, et qu'à cause de la peste celle-ci manque d'hommes

« 21 avril 1455. — Lettre annonçant que vingt navires catalans sont dans les mers de Vintimille. > — Inventaire des Archives communales de Toulon^ t. l, pp. 46 et suiv.

levée, et il les munit de « basions à feu » (sans doute de fusils très rudimentaires *). Mais les connestablies ne disparurent pas pour cela, et, sous le nom de capitaineries de la garde- côte ^ plus tard on les retrouvera, on les verra mises en mouvement chaque fois que le pays sera envahi. C'est ce qui se produisit notamment en 1707. A la suite d'une désastreuse campagne en Italie, terminée par un échec devant Turin et dans laquelle la France avait perdu d'un coup Naples, le Milanais et le Piémont, le duc de Savoie, soutenu par la flotte anglaise, venait de pénétrer en Provence. Il prétendait détruire à Toulon notre puissance maritime, et il en entreprit le siège. Les milices locales accoururent en grand nombre, sous la conduite des capitaines généraux de leurs départements respectifs, et, postées par le maréchal de Tessé dans les gorges d'OUioules, leur concours fut des plus utiles pour la délivrance de la place 2.

Parmi les organisateurs delà défense, se distingua le marquis de Trans. De concert avec les consuls de son département de Fréjus, il avait en personne présidé à la levée, à l'armement et à Tinstruclion des compagnies formées dans chaque commune.

ï A. Lehoy DR LA Marche, Le roi René, sa vie^ son administration, etc. (1878), t. 1, p. 528.

- A propos de ces faits militaires, notons qu'en 1793 OlUoulesfiit un moment occupé par les Anglais que commandait le capitaine Elpbinstone. Après avoir d'abord repoussé l'avant-garde du général Carteaux (30 aofit), ils finirent par céder, le 6 septembre, à des forces supérieures.

Saccagé par les soldats républicains, ce petit pays fut, jusqu'à la prise de Toulon, le quartier général de Bonaparte, alors commandant d'artillerie de l'armée du Midi.

Les archives de laCiotat possèdent douze lettres écrites par Bonaparte du quartier général d'OUioules (25 sept. — !0 déc. 1793).

Il est un pays modèle, la Bretagne, où ce patronage militaire était encore exercé à la veille de la Révolution, avec Tesprit qui en avait fait jadis une grande force sociale. Le bailli de Mirabeau, la visitant en 1760, écrivait au lendemain du jour h jamais glorieux pour ses compagnies de gardescôtes où, commandées par des preux gentilshommes, elles venaient d'en déloger les Anglais, qui, déjà maîtres de Saint-Quentin, menaçaient d'aller incendier le port de Brest : « Près de Tréguier et de Lannion, tout Tétat-major de la garde-côte est composé de gens de qualité et de races de mille ans. Je n'en ai pas vu un s'échauffaut contre un soldat paysan, et j'ai vu en même temps un air de respect filial de la part de ces derniers. C'est le paradis terrestre pour les mœurs, la simplicité, la vraie grandeur patriarcale. Des paysans dont l'attitude devant les seigneurs est celle d'un fils tendre devant son père, des seigneurs qui ne parlent à ces paysans, dans leur langage dur et grossier, que d'un air bon et riant. On voit un amour réciproque entre les maîtres et les serviteurs*. »

Dans une situation semblable, nous nous représentons sous les mêmes couleurs, quoique avec des nuances tenant à la nature provençale, les Bertrand de Marseille, des comtes de Vintimille, commandant au XV* siècle les connestablies des contrées toulonnaises.

' Locis DE LovÉNiB, Les Mirabeau^ t. I, pp 268-269.

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