CHAPITRE III
UN LIVRE DE RAISON PROVENÇAL DU XV' SIÈCLE ET UNE MONOGRAPHIE DE FAMILLE DEPUIS 1250
Sommaire. — Le Livre de raison de Jaume Dej^dier commencé en 1477. — Chef-d'œuvre d'ordre, de clarté et de précision. — Son auteur à la fois juriste et agriculteur. — Sa cléricature presque héréditaire chez ses descendants. -^ Un de ses arrière* petits-fils, François Deydier, missionnaire au Tonkin et son premier évoque (1666-1693). — Généalogie de la famille depuis 1250. — Les Deydier d'abord vaillants notaires à Ollioules. — A partir de 139â, devenant citoyens toulonnais en suite d'un mariage. — Les émancipations et les affiliations à cette époque. — Cadeaux nuptiaux et parmi eux la couronne. — Le citadinage. — Pitoyable état auquel Toulon est réduit en 1471. — Les Deydier redevenant des ruraux à Ollioules.
La Provence, qui est si riche en Livres de raison pour les trois derniers siècles, n'en a gardé que très peu pour les siècles antérieurs. Des testaments de la fin du moyen âge, qui s'y réfèrent, constatent leur existence même dans des classes très modestes, mais ils ont péri ou il n'en subsiste que des débris *.
1 Citons, entre autres, quelques feuillets d'un Livre de raison de Peyrede Serras, épicier à Avignon et propriétaire à Maillane, feuillets datés de 1354 à 1356. « Formé en France, conservé en France jusque vers le milieu de ce siècle, dit M. Paul Meyer qui a publié sur lui une notice (1886), ce manuscrit serait encore à Tours, sans la fraude de M. Libri. » Aujourd'hui, il fait partie de la collection Libri à Florence.
HISTOIRE D*UNE FAMILLE DEPUIS 1250 i5
Or, en voici un qui, parvenu jusqu*à nous dans un état remarquable de conservation, est d'une valeur hors ligne. Tous les genres d'intérêt y sont réunis, sinon quant à la forme, du moins, et c'est l'essentiel, quant au fond des choses. Là, comme dans une épreuve photographique, sont venus se lixer à la fois l'histoire d'une famille remontant au milieu du xm** siècle, puis le saisissant tableau d'une vie active de quarante-cinq années, par 1er quel nous sommes initiés à ce que peut nous offrir de plus intime et de plus curieux la Provence du XV' siècle.
Le monde provençal du moyen âge n'est généralement connu que sous l'aspect guerrier, dont nous avons donné un aperçu dans le précédent chapitre. Celui de la fin de ce moyen âge reste à découvrir, au point de vue bien autrement important de son état social et de la renaissance qui s'y produisit, renaissance très différente de celle des lettres et des arts.
Ce précieux manuscrit, d'un format petit inquarto, est composé de 209 feuillets d'un fort papier, dont le premier porte le millésime de 1477, et le dernier la date de 1521. Sauf une trentaine, tous sont à peu près remplis. En tête est une généalogie s'ouvrant à l'année 1250, et qui nous conduit d'elle-même à l'état présent de la famille, aux détails des naissances, baptêmes, mariages, décès, aux principaux événements du foyer. Viennent ensuite 1 état des propriétés, ce qui concerne l'œuvre rurale accomplie, des comptes de ménage, des statistiques et une chronique s'étendant à la commune ellemême. Aux derniers feuillets est un inventaire des titres et parchemins domestiques, qui, semble-t-il,
avaient souffert des temps de calamité par lesquels avait passé la famille. Maintenant que de meilleurs jours se sont levés pour elle et pour le pays, elle se reprend à la vie. Jaume^ Deydier, Tauteur du Livre de raison, est d'autant plus entraîné à les mettre en ordre qu'il vient de succéder, comme chef de maison, à son père.
Inventari dels inslnimens que y eu Jaume Deydier <iy irobat en nostre ostal^ et que son en ma cayssa. — Instrumens dels bens que teni à Olioll^ et que antiquamen e ronde mon.payre.
Testaments, constitutions de dot, actes d'achat ou d'échange, donations, hommages au roi pour les biens sis à Toulon, reconnaissances faites aux Vintimilleet auxSimiane pour ceux d'OUioules, etc., sont dénombrés et classés à la fin du manuscrit. Une table des matières, où chaque article est marqué avec le chiffre de la pagination en regard, achève de nous faire admirer en lui un chef-d'œuvre de méthode, de clarté et de précision.
L'écriture est à l'avenant, d'un beau jet, d'un plein vigoureux qui prête aux caractères la netteté du trait de burin. A la voir, on croit avoir sous les yeux celui qui tenait si vaillamment la plume. Au moral comme au physique, il était des mieux trempés; c'était un maître homme, ayant des volontés fortes et persévérantes, marchant droit au but qu'il se proposait avec autant de sûreté que sa main allait d'un bouta Tautre de la page, sans hésitation ni rature. Le livre est écrit dans un provençal auquel sont entremêlés des mots latins, et que parsèment des locutions et terminai-
i Jaume, forme provençale du prénom de Jacques. En Languedoc, on disait : Jaime,
sons françaises. Depuis le xiii" siècle, dès Timplantation de la maison d'Anjou en Provence, s'est produit et développé un travail d'infiltration qui a considérablement altéré Toriginalité de sa langue. Lorsque, en 1477, s'ouvre notre manuscrit, le pays provençal n est-il pas à la veille d'être absorbé par la France ? En môme temps qu'il est un maître homme, l'auteur du Livre de raison se peint de suite à nous comme étant d'un tempérament pacifique. L'an de la guerre, raconte-t-il, sans nous dire quel il fut, Simon Blancart, armurier d'Aix, lui vendit une arbalète d'acier toute neuve au prix de deux écus d'or : una albaresta cTasier Iota nova que comprei/^ l'an de laguerra^ as Ays [àAix)^ de Simon Blancart^ îniquostel dos escus d'or; mais, bientôt après, le 6 avril 148(),la jugeant inutile entre ses mains, il en gratifie (iuiran de Simiane, à qui elle a donné dans l'œil. Lo dich senhor en fon enamorat : cela lui a suffi pour en faire le sacrifice, quoiqu'elle fut fort bonne, car era fort bona. Ses ambitions se placent ailleurs. Des terres à défricher, des champs à remettre en valeur, toute une œuvre de réforme et de transformations agricoles à accomplir par son travail et son industrie, tel est le programme que, dès 'le début, il s'est tracé, sans vouloir s'en laisser distraire. Rural, il l'est par vocation, et il le sera jusqu'au bout, rompant avec des précédents qui, nous le verrons, l'eussent ramené et attaché à la ville ; et ce sera dans une parfaite quiétude qu'il gouvernera les valets employés à ses défrichements et cultures. L'un d'eux, qui veut ne pas se laisser rouiller la main, lui demandera de quoi payer un uiailre du juoc de i escrima^ et il lui facilitera les moyens de l'apprendre ; mais le terrible Alphonse
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d'Aragon ayant disparu de la scène, plus besoin ne sera qu'il mène son personnel rustique aux « monstres », naguère si fréquentes.
Regrettons qu'il ne nous ait pas quelque peu donné de son autobiographie. Combien ne nous eût-il pas intéressé, par quelques détails sur sa première éducation ! Le seul trait mentionné à cet égard, et il avait pour lui, semble-t-il, une grande importance, puisqu'il Ta inscrit au frontispice de son Livre, est son admission à la cléricature par M«' Huet, évèque de Toulon * :
Veu Jaume fozi fach clergue^ die 7 de juing 1462, 2)er motisenhor Huet,
Au moyen âge, cléricature et science étaient synonymes. Guibert de Nogentiîous dit au prix de quels efforts il y parvint, sous la conduite d'un maître de grammaire dont il était traité sévèrement au point que sa mère dut intervenir. « Je ne veux plus désormais, lui dit-elle, que tu deviennes clerc ni que, pour apprendre les lettres, tu supportes un tel traitement. » — Mais moi, à ces paroles, la regardant avec toute la colère dont j'étais capable : «Quand il m 'arriverait de mourir, je ne cesserais de vouloir être clerc 2. » Dans les dernières années du XV' siècle, un Lorrain contemporain de notre Deydier, Philippe de VigneuUes, auquel nous devons
< Voir sur Jean Huet la notice que lui a consacrée le savant et le si regretté abbé Albanès. 11 s'était attaché dès sa jeunesse à la personne du roi René, et le servit avec une constante fidélité au milieu du malheur et des orages. Nommé, en 1454, évèque de Toulon, mais sacré seulement en 1460, il fut successivement surintendant de ses finances, puis, en 1466, premier président de la Cour des maîtres rationaux, charge qu'il remplit jusqu'en 1470.
* Vie de Guibert de Nogent, liv. 1, chap. 11. — Collection des Mémoires relatifs à Vhistoire de France^ t. IX.
un journal des plus originaux sur sa famille et son pays, dit de même, au sujet des sévérités d'un de ses maîtres, « Jennat de Hainnonville », chez lequel il avait été placé comme écolier « pour apprendre le stille », chose à laquelle il réussit fort bien : « C'estoit ung tant terrible homme qu'il n'y avait clerc qui le puist servir. » Plus tard, parlant d'un enfant de dix ans qu'en janvier 1507 la peste lui a enlevé, il écrira : « Il savoit autant de la lettre et de la élargie que Ton en troweroit entre un millier de son âge K »
Comment est-on reçu et fait clerc? Une simple tonsure après examen y suffit. Par cela seul, on est incorporé à la milice sacrée, à l'Eglise, et, en cette qualité, on est rendu apte à jouir de ses droits et privilèges, notamment à être investi des bénéfices ecclésiastiques. Dans la France d'alors, comme dans l'Angleterre d'aujourd'hui '^j ceux, qui avaient fondé et doté une église, une cure, un prieuré, une chapellenie, en avaient le patronat pour ainsi dire domestique, et en présentaient à Té vêque les titulaires. De là leur intérêt de faire admettre à la cléricature tous leurs fils indistinctement, dans la pensée qu'elle profiterait sous ce rapport à l'un d'eux.
Chez les Deydier, la pratique en était héréditaire, surtout à cause d'un prieuré dont ils étaient les patrons, non loin de Toulon, à La Garde, et que, de génération en génération, ne manqua presque jamais d'occuper soit un des descendants, soit un
' Gedenkbuch des melzerBurgers Philippe von Vigneulles, aus den Jahren 1471 6Û1522, nach der Handschrift des Ver [assers^ heraus' gegeben von D, Heinrich Michelanl {Stuttgart, 1832), pp. 12, 157.
^ Voy., sur ce sujet, La Constitution d'Angleterre, par E. Fischel (1864), 1. 1, pp. 331 et suiv,
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membre de la parenté. Fait remarquable à. signaler, et en qui se traduit bien la puissance de Tespritde tradition*! Dans ce prieuré, quatre siècles durant, fut en quelque sorte le lieu de formation d'une série presque indéfinie, non de clercs à simple tonsure, comme il devait y en avoir beaucoup trop malgré TEglise jusqu'à la fin de l'ancien régime, vivant de la vie du monde*, mais de prêtres des plus pieux et des plus saints. C'est môme un des traits qui caractériseront la famille ; et par lui on s'explique comment, jusqu'au bout, jusqu'à la Révolution, elle demeura une haute école de vertu. Elle produira des soldats, des marins qui lui feront honneur; mais ses plus formes soutiens seront des oncles prôtres, surtout lorsque le père, mourant avant l'âge, leur confiera la mission d'assister sa femme dans son veuvage et dans l'éducation d'enfants mineurs. Au milieu du xvii" siècle, le prieuré de La Garde aura son rayon de gloire, car de lui sortira un héros de la foi, François Deydier, missionnaire au Tonkin et qui en sera le premier évoque-. Or, si loin qu'il soit de
1 L'Eglise exigeait bien que, pour prétendre à l'honneur de la couronne cléricale, les postulants dussent offrir des garanties de persévérance dans Tétat ecclésiastique. Elle ne put triompher de la résistance des intérêts contraires ; et, encore à la veille de la Révolution, il en était comme au moyen âge. Chateaubriand raconte dans ses Mémoires d'oulre-tombe (t. H) comment sa mère, pour le rendre apte à posséder un bénéfice ecclésiastique, pressa l'évoque de Saint-Malo, Courtois de Pressigny, de lui conférer la cléricature : « 11 s'en faisait scrupule ; la marque ecclésiastique, donnée à un laïque, lui paraissait une profanation qui tenait de la simonie... Je me mis à genoux en uniforme, Tépée au côté, aux pieds du prélat. 11 me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tète. Cela s'appelle la tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes. Avec ces lettres, 200.000 livres de rente pouvaient m'échoir. >
* François Deydier, né à Toulon le 29 septembre 1634, fait clerc le 13 mars 4652, est de suite i^ommé au prieuré de La Garde. Puis.
ses jeunes neveux, rendus orphelins par la mort de leur père, l'aîné de la famille, il ne se fera pas moins leur conseiller, leur directeur spirituel, et quelques-unes de ses lettres nous le montrent remplissant auprès d'eux cet office avec un zèle admirable.
Les Deydier devaient être un bel exemple de la longue perpétuité d'une tradition gardée dans toute sa pureté. Mais, quant à la masse des clercs mondains restant simplement tonsurés, l'histoire ne nous découvre que trop le revers de la médaille ; et la Provence nous donne à leur égard un spectacle analogue à celui que M. Siméon Luce retrace pour la Normandie :
« C'est au XIV* siècle que le titre de clerc, auquel une certaine instruction était attachée, commence
reçu docteur à TUniversité d*Aix et ordonné prêtre en cette ville le 23 arril 1657, il entre à Paris dans la con^rf^gation naissante des Missions étrangères. En 1660, il est du nombre des missionnaires qne le Saint-Siège, avec l'appui de Louis XIV, envoie au Tonkin, alors à peine connu, pour Tévangéliser. Sa correspondance de famille, qui serait à publier, nous le fait suivre de station en station, dans un voyage des plus accidentés, à travers la Syrie, la Mésopotamie, la Perse, Tlndoustan. En juillet 1666, monté sur un navire de commerce chinois, il aborde le Tonkin sous un déguisement de matelot; et, pendant vingt-sept ansjusqu^à aamort arrivée en 1693, il y exercera son apostolat, d'abord comme vicaire de l'évoque d'Héliopolis, puis comme évêque d'Ascalon (21 déc. 1682). Aatant le Livre de raison de l'ancôtre du xv siècle est dépourvu de tout intérêt dramatique, autant le journal épistolaire de son arrièrepetit-fils en est rempli dans bien des passages En 1670, il est fait prisonnier, chargé de fers, frappé de verges, exposé pendant deux mois et demi, sur un chemin public, dans une hutte de paille... 11 ne survivra à son supplice que pour accuser « ses infidélités » de ravoir rendu indigne des palmes du martyre. Puis il se remettra H Tœuvre, formant et pénétrant de son esprit un clergé indigène, organisant une à une les chrétientés de plus en plus nombreuses <'(i il a réussi à plnnter le drapeau de la croix.
à devenir très fréquent en dehors du clergé proprement dit, c est-à-dire des prêtres et des moines. Assez rares aux époques antérieures, frappés de mesures répressives par les papes de la fin du xiii* siècle, les clercs mariés se multiplient alors, à la faveur du relâchement de la discipline ecclésiastique, et deviennent si nombreux, à tous les degrés do la société, qu'ils forment presque une classe nouvelle. Cette classe, en effet, ne comprend plus seulement des tabellions, des avocats, des commerçants qui portent la tonsure, quoique mariés, et relèvent à ce titre de la justice épiscopale. En Normandie, un certain nombre de paysans sont h la fois clercs et vavasseurs ; à Louviers, à Tournai, on trouve des clercs jusque parmi les teinturiers et les apprentis teinturiers ; cette qualité s'étend, à vrai dire, à toutes les professions manuelles*. La noblesse elle-même apporte son contingent... Ce mouvement, ou, si Ton veut, cet abus ne parait pas avoir attiré jusqu'à ce jour l'attention des historiens, et cependant c'est un des faits notables du xiv* siècle dans Tordre social. Aux Etats généraux de 1357, Colard de Colligis, Tun des chefs des novateurs, est un clerc marié. Il tend ainsi à se former une sorte de classe neutre, composée de nobles aussi bien que
* Un vieux parchemin nous a conservé l'exposé d'un pittoresque procès, engagé le :i avril 1380, à Marseille, par Antoine Bariac, coutelier, contre Jolian Pellenc, boucher, tous deux clercs, le premier célibataire et le second marié, au sujet d'une chanson. — Revue de Marseille et de Provence, 1863, p. 161.
M. (iermain, dans son Histoire de la commune de Montpellier (t. II, p. 53), cite le canon suivant d'un concile assemblé dans cette ville, en 1258 : « Les clercs qui tiennent boutique, qui se livrent au commerce, qui exercent les arts mécaniques ou ne portent pas l'habit clérical, ne jouissent ni de l'exemption des tailles, ni des autres privilèges de cléricature. »
de gens du peuple de toutes les professions, et embrassant en quelque sorte Télite de la société que nous appellerions aujourd'hui laïque. Or, on ne peut entrer dans cette classe que si Ton possède au moins les premiers éléments deTinstruction^ »
Où notre clerc d'OUioules étudia-t-il assez le droit civil pour être autorisé à prendre plus tard la qualité de y wm/a, juriste? 11 ne le dit pas, mais tout porte à croire que ce fut à Aix où une Université existait depuis les premières années du siècle*. Les nombreuses et fidèles amitiés qu'il comptait dans la capitale de la Provence chez des notaires, parmi les membres de la Cour des maîtres rationaux, laissent à supposer des relations de camaraderie ayant cette origine. Rentré dans son pays, en attendant mieux, il y patrocina, et la cour des seigneurs le vit plus d'une fois plaider, jusqu'au jour où, devenu bailli, il y remplit le principal rôle. En lui est une personnification distinguée de toute une classe d'hommes de loi, présidant aux justices villageoises, et qui, sous des dehors rustiques, étaient des gens fort intelligents.
Et maintenant, abordons son Livre qu'il écrit presque en homme de gouvernement, minutant des actes officiels. Pas une réflexion, rien que de petits faits consignés dans un style tout formulaire au sujet d'intérêts positifs.
C'est le Livre de raison dans son essence. Liber rationum^ livre de comptes, en tête duquel s'ins-
^ Suéoîf Luge, Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époque (1876), pp. 16-17.
* Histoire de l'ancienne Université de Provence, ou histoire de la fameuse Université d* Aix, depuis sa fondation. — 1" période (1409i67»), par Ferdinand Belin, recteur de l'Académie d'Aix (1896).
HISTOIHF. D UNE FAMILLE
crivaient souvent les mots de F Evangile : Reddes rationem villicationis tuée *.
Jaume Deydier entre religieusement en matière :
Jhbsls-Chkist 1477 *
En nom de Nostre Senhor Dieu Jhesus-Christ, et de la siena gloriosa Mayre, et de la sancta Cort celestial de Paradis^ invocant loqual en tota bona et perfiecha obra si deu invocar, car del processif tout ben^ nobilitat et profiech^ Estament de mi Jaume Deydier^ natiff de Tholon, aras abitant en aguest présent luoc (VOliolL
Ay acomensat aquest présent libre ^ tant per instrucion ?7iiena coma de mos successors, losquals recomandi al Senhor sobredich Jhestis-Christ et à sa gloriosa Mayre^ non oblidant Monsenhor sant Glaudo^ delqual fozi romieu^ Van 1472 et del mes de septeynbre lo très.
1 Charles de Ribbr, Les Familles et la Société en France avant la Révolution, d'après des documents originaux (4* édit., 1879), t. l, chap. II : « Les Livres de raison en Provence et dans Tancienne France. »
Traduction.: « Au nom de Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ, de sa glorieuse Mère et de la Cour céleste du paradis, lesquels j'invoque comme on doit les invoquer en toute œuvre bonne et parfaite (car de Lui procèdent tout bien, toute noblesse et tout profit dans les affaires temporelles), Etat de famille et de fortune de moi Jaume Deydier, natif de Toulon, aujourd'hui habitant le présent lieu d'Ollioules.
« J'ai commencé ce livre tant pour mon instruction personnelle que pour celle de mes successeurs, lesquels je recommande à Notre-Seigneur Jésus- Christ et à sa glorieuse Mère, sans oublier monseigneur saint Claude dont j'ai été pèlerin en Tannée 1472, le 3 du mois de septembre. »
L'observation de la loi de Dieu est la condition du bonheur temporel des individus, de la prospérité des familles et des nations. C'est la grande philosophie qui se dégage de toute l'histoire et que, de nos jours, a mise en lumière F. Le Play, comme la première des vérités sur lesquelles est assise la science sociale. C'est l'idée fondamentale dont s'inspirèrent tous ces pères modèles, dont les instructions, laissées par eux à leurs enfants, ont reconstitué à nos yeux la science de la vie, telle que dans les siècles chrétiens elle s'enseignait au foyer domestique. Sous la plume de l'auteur de notre Livre de raison, selon les procédés en quelque sorte épigraphiques du moyen âge, elle se traduit en une formule sacrée, ayant cela de frappant que, sauf des variantes, elle se retrouve partout la môme jusque dans des actes de la vie publique. Les Etats de Provence en font précéder les procès-verbaux de leurs
&6 illSTOlKE d'lNK FAMll.Li:
délibérations*. Des historiens du temps la placent au préambule de leurs chroniques. Ainsi, Jehan de Troyes commence de la manière suivante la sienne, au sujet de « très chrestien et victorieux Loys de Valois, onziesme de ce nom » : A f honneur el louange de Nostre doulx Sauveur et rédempteur et de la benoiste glorieuse Vierge Marie ^ sans le moyen desquels nulles bonnes œuvres et opérations ne peuvent estre conduites. Dans des siècles plus reculés, les citoyens d'Arles, mettant par écrit leurs statuts (1162-1202), débutaient par une invocation à Dieu tout-puissant; ils appelaient dans leurs conseils et dans leurs actes le Christ rédempteur, par qui seul pouvaient ôtre assurés la prospérité et le bon gouvernementdeleurrépublique,etne voulaient rien faire qu'à l'honneur de la Vierge Marie, de saint Etienne le premier des martyrs, de saint Trophime le patron de leur ville et le premier qui y porta la foi 2.
Quant à l'auteur de notre Livre de raison, le saint qu'il invoque dans son préambule, saint Claude, a des titres tout particuliers pour lui être un patron domestique ; mais ce n'est pas en quelques lignes que nous pourrions marquer l'importance du pèle-
ï En nom de nostre Senhor Dieu J.-C. e de la siena gloriosa Mayre, e de tota la santa Cort celesfialf invocanl, loqual en tota bona e perfecta obrasi deu invocar^ car del procesil tôt ben e pacif fie entament, — Délibération des Etats de Provence du 9 octobre 1473 (Registre Potentiaet).
^ « Magnum Deum et Sal valorem nostrum Jhesum Christum, et ejusauxiiium invocantes, in cujus nomine ad omnia consilla omnesque actus progredimur, ut nostrae civitatisrespublica utiliter et fideliter gubernetur, ad honorera sanotm et gloriosœ Del geiiitricis Mariœ, et saueti protomartyris Stephani, et gloriosi patroni nostii sancti Trophimi..., statuta et leges municipales Ârelatis in scriptis redigi volumus... »
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rinage dont, de sa part, il fut l'objet. Il y a là tout un aspect de la vie chrétienne du temps qui aura sa place dans nos esquisses.
Les successeurs auxquels, tout jeune qu'il fût, Jaume Deydier pensait au lendemain d'une mort qui l'investissait comme chef de famille, ces futurs héritiers de son nom et de sa race ne devaient pas tromper son attente. Dans des situations fort diverses, notaires, soldats, marins, etc., tous furent fidèles à ses instructions ; tous jusqu'à nos jours, tenant religieusement leurs Livres de raison, marchèrent sur ses traces. Chez eux tous, le fond de la coutume se maintiendra toujours le même; seule, la forme changera. Or, quels ne seront pas ces changements! Curieux est-il de les saisir, par exemple, chez un de ses arrière-petits-tils. Vers 1620, Pierre Deydier, qui s'est fait ingénieur de la marine à Toulon, et auquel un certain renom est venu d'une machine de son invention pour le dragage des ports maritimes en France et à l'étranger, inscrira les vers latins suivants en tftte de son Livre de raison:
Sex horas somno, totidem da rébus agendis, Oualuor orabis, des epulisque duas ; Poslea, quod superest jucundis concède cameuis. Sic brevis hic hominum vita peracta licet.
Six heures de sommeil, autant aux affaires, quatre à la prière, deux aux repas. C'était le règlement d'un sage, et l'aïeul ne l'eût pas désavoué. Mais le trait final sur un commerce journalier à se ménager avec les chastes Muses, voilà ce dont le bon patriarche Jaume n'avait nulle cure dans son xV siècle, et ce dont le xvi* seul avait pu faire naître et répandre le goût.
Majores ci posteras cogitate^ disaient les anciens à leurs enfants. Notre Deydier fait de môme à l'égard des siens :
La generacion de mi noble Jaiime Deydier et de mos jjredecessors .
Ay volgut saber la generacion de mos predecessors^ delsquals ay pogut aver noticia tant per scripturas coma per ancians.
Au milieu des longues calamités qui ont pesé sur elles, bien des familles, sans doute, avaient quelque peu perdu la notion de leur passé. En Provence, comme ailleurs, nous le verrons plus loin, la fin du xv" siècle fut presque le recommencement d'un monde. Nombreux sont les titres que Jaume trouve dans son coffre; mais combien ne s*en est-il pas perdu ! Force lui est de s'adresser à la tradition orale, au témoignage des anciens du pays.
Loin, bien loin dans le passé, à Ollioules, il découvre son grand aïeul :
Donc^ ay trobat que, corrent lo mileyme de Fan mil dos cent sincanta, en Olioll^ renhava ung mien reyre-grant que si apcllava Guilhem Deydier Batalha^ natiff de Marselha^ et ac per molher huna de Berra.,,
Le provençal est bien autrement coloré et expressif que le serait ici le français. Pour dire que le grand aïeul, du nom de Guilhem Deydier, vivait à Ollioules vers 1250, il est dit qu'il « régnait* », ren--
1 € Une des plus petites communautés du Briançonnais, celle de Servières, qui n'avait peut-être pas de véritables nobles, appelait prétentieusement * chevaliers et rois >, reges et milites^ ses principaux habitants qui étaient tenanciers en parerie d'un fief delphinal. » Faucué-Prunblle, Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes Briançonnaises (1856), t. I
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hava. Si M. Le Play avait conuu ce vieux texte, comme il s'en serait délecté, lui pour qui les vraies autorités sociales d'un pays, les vraies forces de gouvernement chez les peuples prospères, étaient dans les hommes qu'ont élevés la vertu, le travail et la richesse noblement acquise ! I/idée se développe d'elle-même sous la plume de notre généalogiste : Losqttals mari/ et mo/her visqueron (vécurent) richament^ noblanient^ fin à lur ancienetat (jusque dans un âge avancé), en bon renom et bona fama^ sens negun reproche. Son entarras en Olioll en la gleysa de Sont- Laurent,
Le premier auteur de la dynastie des Deydier, tout eu étant Marseillais, fut, non pas un homme' de négoce, mais un soldat. Le sobriquet de Batalha dont on le décorait l'indique. Marseille rayonnait alors sur tout ce littoral, qui en était comme ,une banlieue. N'est-ce pas de la famille de ses vicomtes qu'étaient issues toutes celles qui, après l'expulsion des Sarrasins, s'étaient essaimées à Signe, Evenos, Ollioules, Toulon, et y avaient fondé autant de seigneuries ? Très probablement, Guilhem Deydier fut amené à Ollioules par un semblable courant. Quels y furent son mode d'existence et son rôle ? Le souvenir s'en est perdu ; mais il est une chose qui a survécu, et elle demeure attachée à sa mémoire, comme à celle de sa femme : c'est une réputation sans tache. La formule est toute biblique, et, dans la suite de la généalogie, de père en fils, elle se reproduira toujours la môme, toujours procédant du même esprit et s'inspirant de la Bible : « Aie soin d'une bonne renommée. Ce bien te sera plus durable que mille trésors parmi les plus précieux et les plus grands. La bonne vie n'a qu'un nombre de
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jours; mais la bonne réputationnes^efracejamais^ » Kt, d<^ux siècles après, cet esprit toujours vivant éclatera avec une véritable éloquence, chez un arrière-petit-fils d'autant plus pénétré de la tradition de la famille qu'il y a en lui Tâme d'un héros. Le 5 décembre 1677, au lendemain de la mort de son frère aîné, lequel vient de laisser orphelins à Toulon des fils encore en bas âge, François Deydier, dans une lettre écrite du Tonkin qu'il évangélise, leur représentera à quoi un tel passé les engage, et il en fera près d'eux lobjet de tout un enseignement domestique :
Ce n'est pas sans ttne grande joie que fay reçu vos chères lettres ; mais fat/ été encore plus consolé d'apprendre^ par celle que madame votre très chère et très honorée mère mUa fait l'honneur de m'escrire^ que vous avez tous beaucoup d'inclination pour la piété. J'en bénis le bon Dieu de tout mon cœur. Vous êtes nés d'une famille qui^ si elle n'est pas illustre^ est noble pourtant de piété et d'intégrité. Faites des efforts y non seulement pour ne pas dégénérer de la grande religion de vos ancestres^ fnais mesme pour les surpasser eh cela^ et montrez-vous les dignes enfansdeparens qui ont toujours esté de fidèles serviteurs de Dieu,
Les vérités sociales n'étaient pas enseignées au moyen âge comme science; maisellesyavaientpratiquementaufoyerdes interprètes, qui trouvaient dans la Bible les éternels principes par lesquels est régi l'ordre fondamental. En regard de la formule dont s'est servi notre Deydier du xv" siècle, sur le noble usage qu'au xiii* Guilheni, son grand ancêtre, lit
» Eccl., XLi, 15-16.
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de la richesse, est à placer, pour celte dernière époque, celle presque exactement semblable que nous a conservée le Ménagier de Paris *. On y voit mis en scène une femme nommée Prudence, personnifiant la sagesse, et Mellibée son mari, homme riche, lesquels commentent ensemble les belles maximes des Livres saints. « Vous savez bien, dit celui-ci, que par argent se gouvernent et sont les choses et le fait de ce monde, et Salomon dit que toutes choses obéissent à pécune. » — « Je vous octroie, répond Prudence, que vous êtes riche et puissant, et que les richesses sont bonnes ùceux qui les ont bien acquises et bien en usent... Par les richesses. Ton peut acquerre les grans lignages et les amis... Si la fille d'un bouvier est riche, elle peut eslire de mil hommes lequel qu'elle veult pour son mary ; car nul ne la refusera pas. » Prudence rappelle à Mellibée la vraie conduite à tenir : « Premièrement tu dois les acquerre (les richesses) non mie ardeitiment, mais à loisir et attrempéement etparmesure; l'homme quiesttrop ardent d'acquerre richesses se abandonne légièrement à tous vices... « Et, pour ce, dit Salomon, que trop se hâte de soy enrichir, il ne sera pas innocent, wet dit aussi autre part que « la richesse hastivement venue haslivement s'en va », mais celle qui est venue petit à petit se croist toujours et se multiplie... »
Suit cette conclusion : «En acquérant richesses et usant d'elles, tu dois totijours avoir trois choses en ton cuer, c'est à savoir : Dieu, conscience et bone famé et renommée 2. »
* Fin du Tsy* siècle.
* MémgieT de Paria, t. I, p. 221-225.
62 HISTOIRE d'une FAMILLE
Bo7i renom^ bona fama^ sens negun reprocht^ (lisaient de mùme nos Provençaux du moyen âge, marquant et résumant en ces quelques mots le plus bel éloge qu'ils pussent faire de leurs devanciei-s.
Une réputation sans tache ! Comme nos pères y mettaient Thonneur de leurs familles ! Et ceci nous fait penser à ce qu'un Provençal du xvui* siècle, homme éminent, d'abord avocat général au Parlement d*Aix, puis à Paris un des quatre intendants du commerce sous Louis XVI, Pierre-Joseph de Colonia, écrivait pour ses enfants au sujet de sa généalogie : Oui^ mes enfcints^ en remontant à pins de quatre siècles, vous trouverez une suite d'aïeux estimés, considérés, honorés dans leur pays et de tous leurs concitoyens. Le nom que nous portons n'a été illustré par aucune dignité, par aucune charge brillante. Une existence honnête, une fortune médiocre^ mais une réputation sans nuage, un nom que na jamais obscurci la tache la plus légère, voilà le capital que se sont transmis, dans le cours de quatre cents ans, onze bons pères de famille qui nont jamais quitté ni le nom qu'ils avaient reçu, ni la patrie où ils étaient nés.
ni
DeUlich Guilhem et de sa molher fon engendrât ung altre, apellat Guilhem Deydier, ung vallent notari, et renhava en Olioll, corrent lo mileyme mil très-cens...
Encore ici, un mot provençal qui a sa saveur. Pour exprimer que Guilhem II fut un notaire
accompli, Jaume l'appelle un vrillent, un vaillant notaire. En ces temps héroïques du notariat, on était vaillant en semblable oflice, surtout lorsqu'on avait reçu la chevalerie es lois des docteurs. Et puis, quelles belles légendes nos vieux chroniqueurs ne nous donnent-ils pas h plaisir sur les notaires d'alors, lesquels « acquéroient amples héritages et se marioient finalement avec les damoiselles et filles des plus eslevées maisons et familles du pays* » ! Peyre de Serras, dans son Livre de raison (1354-56), emploie un qualificatif plus tempéré à l'égard de son notaire à lui, maître Huguo d'Avignon, quand il l'appelle savi en dreg, un sage en droit.
Guilhem II, à la fois vaillant et sage, justifia le dire de Nostradamus, dans ses deux mariages : le premier avec Catherine F'abre, fille d'André Fabre, comte palatin - et coseigneur de Guers, le second avec Hugua Peyressa, laquelle lui porta une grosse dot, tant en biens-fonds qu'on argent, una grossa docta tant en bens coma en argent. Ici, ce n'est plus de la légende, Jaume en est garant.
A ce Guilhem en succédera un troisième du même nom, et toujours notaire.
Montaigne, dont la verve s'exerçait volontiers sur
' César Nostradamus, Histoire et Chronique de Provence, p. 516.
- Calarina Fabresm, filha del noble monsenhor AndrieUy comte paUalin, cosenhor de Cuers.
Sous les empereurs romains, les avocats devenaient comtes du premier rang, après avoir plaidé vingt ans : et conaequuntur Claritsimatûs dignitatem. L. 1, C. de advoc divers, judiciorum. Or, la Provence était si bien restée romaine que cela s'y retrouve encore, non seulement au xiv" siècle, mais jusque dans les dernières années du xv. Johan de Matheron, dont le nom a été illustré en Provence par les hautes fonctions de magistrature qu'il y exerça de H6d à 1495, prenait le titre et la qualité de comte palatin.
64 HISTOIRE d'cNE FAMILLE
le côté plaisant des choses, conte Tanecdote suivante au sujet de la popularité extraordinaire dont ce nom avait joui au moyen âge. « C'est une chose légière, mais toutefois digne de mémoire pour son estrangeté, et oscripte par un tesmoing oculaire, que Henry second, roy d'Angleterre, faisant un festin en France, l'assemblée de la noblesse y feut si grande que, pour passe-temps, s'estant divisée en bandes pour la ressemblance des noms, en la première troupe qui feut des Guillaumes, il se trouva cent-dix chevaliers à table portant ce nom, sans mettre en compte les simples gentilshommes et serviteurs K »
Mais si pénétrant que fût Tesprit de Montaigne, il ne lui faisait pas saisir ce qu'il y avait de sérieux dans cette adoption si générale d'un nom, comme coutume presque nationale. Autant la tradition avait été toute-puissante au moyen âge, autant elle était en discrédit du temps de l'auteur des Essais, Depuis que Guillaume I" avait délivré la Provence des Sarrasins, son nom était devenu l'expression de l'idée de patrie. De môme en Languedoc et en Aquitaine, pour un autre Guilhem qui, après en avoir été le libérateur sous Charlemagne, aban-
* EssaiSy liv. I, chap. xi.vi.
Dans la Provence du xv* siècle, plus répandu encore que le prénom de Guilhem était celui de Johan. Souvent on l'y trouve porté par le père, le fils et le petit-fils. Au xvi* siècle, tous deux seront si couiplètement délaissés et même traités de ridicules que Montaigne écrira au sujet de ces caprices de la mode : « Chaque nation a ses prénoms qui se prennent, je ne sçais comment, en mauvaise part, et à nous Jehan, Guillaume. »
A ce propos, disons qu'en maintenant aux personnages de nos récits la vieille foruïe provençale de leurs prénoms, nous avons voulu conserver à chacun d'eux ce qui leur prête le cachet du temps.
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donnant son comté de Toulouse, avait fait du monastère de Saint-Guilhem du désert, près de Lodève, un foyer de sainteté.
Guilhem III, non moins vaillant que son père, eut toute la confiance de Johan Le Fèvre, chancelier des comtes de Provence; le 11 juin 1385, il fut nommé bailli royal de la cour de Colmars, par Marie de Blois, mère et tutrice de Louis II. Trois années après, il avait Thonneur, comme notable du pays, de figurer, en compagnie des Bertrand de Marseille, des Baux, des Villeneuve, des Pontevès, des Glande vès, des Castellane, etc., dans la transaction intervenue entre cette princesse et la ville de Toulon, rentrant dans Tobéissance après les guerres civiles dont avait été suivi l'attentat contre la reine Jeanne ^ .
La Révolution a malheureusement détruit, à Ollioules, avec le trésor de ^es minutes notariales du moyen âge, tous les protocoles de ces deux Deydier. De quel prix n'eussent-ils pas été pour nous ! Combien de traits n'auraient-ils pas ajoutés à ceux dont notre Livre de raison de 1477 se borne à donner une indication sommaire !
A la génération suivante, la famille monte d'un nouveau degré par le mariage de Geoffroy Deydier, fils du précédent, avec Madeleine de la Mer, de Toulon, riche héritière. Senhor Jauffret Deydier ac per molher dona Magdalena de La Mar^ hereteira en Tholon^ et per ella aven noslre heretagi en Tholon.
Jaume avait dans son coffre et il nous a conservé
^ OcTAVi TBissifiKf Histoire de Toulon au moyen âye^ p. 208.
Tacte solennel des fiançailles passé à Toulon, le 15 septembre 1392, dans la maison de Jacques de La Mer, prèlre bénéficier de l'église Sainte-Marie, et par devant maître Guilhem Marin, notaire impérial et apostolique [auctoritate apostolica et imperiali).
Là, du moins, nous trouvons plus que des notes brèves, el, au lieu d'un laconique enregistrement, nous voyons se dérouler en entier la scène, dans laquelle les deux futurs, la main droite posée sur le Livre des Evangiles jurent de se prendre pour vrais et légitimes époux, en face de sainte mère l'Eglise, les y autorisant s'il n'y a pas d'empêchement canonique : in facie sancla? matrU Ecclesùe volente et permittente^ à la première réquisition de l'un d'eux.
Il y aurait beaucoup à dire sur les rites religieux et domestiques, pratiqués soit dans les fiançailles, soit dans les épousailles (sponsalia), tels que les montrent en action, dans leur symbolisme si pittoresque, les textes provençaux de l'époque. Mais ils seraient à eux seuls la matière de toute une étude *. La chose importante que nous ne saurions nous dispenser de relever est l'objet propre du contrat, dans lequel, après l'échange de promesses dûment constatées, intervient, du côté des parents de la femme, la constitution de dot faite en sa faveur, dot accompagnée de dons de survie réciproques de la part des fiancés, et des cadeaux offerts par les amis.
Pour Madeleine de La Mer, le spectacle présente cela de particulier qu'étant orpheline de père et de
> Nous leur en avons déjà consacré une toute spéciale sous ce litre : Les fianictiUes el les mariages en Provence^ à la fin du moyen ilge Paris, Alph Picard, 1896^.
mère, elle se la constitue elle-même, avec Tautorisation de Jacques de la Mer, son oncle, lequel déclare en faire son héritière, le tout ayant pour couronnement une émancipation du futur époux suivie d'une affiliation.
Il y a plus ici qu'un traité de mariage ; nous assistons à un pacte familial, dans lequel les rôles sont intervertis, et où c'est le mari qui s'engage à entrer dans la maison du père adoptif de sa femme, presque à titre d'époux dotal.
Incontinent après les fiançailles, et en présence de noble Imbert Mutonis, licencié es lois, qui remplit l'office de juge, Geoffroy Deydier, aux genoux de Guilhem, joignant sa main droite à la sienne, le prie de le relaxer de la puissance paternelle ; ce à quoi Guilhem, disjoignant sa main de celle de son fils, répond par la formule de l'émancipation, qui le déclare capable désormais d'acquérir, de vendre, d'ester en justice... Jusque-là, en vertu de cette puissance paternelle dont il vient de se démettre, il a joui de tout ce qui revenait à Geoffroy des biens de sa mère et de sa grand'mère. Sur les Evangiles, il prend l'engagement de le lui désemparer, sitôt que le mariage aura été célébré.
A cette scène en succède une troisième, celle de l'affiliation contractée par Geoffroy envers Jacques de La Mer. Encore la main sur les Evangiles, il promet de faire une demeure continue dans la maison de son futur oncle, de ne jamais le quitter sans son consentement, de concourir pour sa part à la gestion des affaires, en un mot d'accomplir près de lui tout ce qui est du devoir d'un vrai fils. Entre eux, il y aura ménage commun et communs seront les profits. Au cas où Tun et l'autre reconnaîtraient
68 HISTOIRE d'une FAMILLE
ne pouvoir s^aimer de façon à continuer à vivre ensemble, Jacques promet de délivrer de suite à Geoffroy la moitié des biens provenant de la liquidation de la communauté.
Rien de plus fréquent alors que les affiliations, surtout entre gens de travail, chez lesquels elles étaient à la fois une adoption et une association. Le futur gendre jurait par serment, à celui qui serait son beau-père, de lui obéir comme à un vrai père, et, de son côté, le futur beau- père s'engageait à traiter comme un vrai fils celui dont il devait faire son gendre. Ils habiteront ensemble, disent les actes, ils se serviront mutuellement sains ou malades, n'auront qu'une bourse. Mais au beaupère sera le gouvernement, l'autorité de la maison. En prévision du cas d'insupporl, un terme de dix ans est toujours l'objet d'une clause expresse. S'il vient à se produire, ces dix années expirées, bénéfices et acquêts, effectués avec les produits du travail commun, seront partagés également.
Le contrat de Madeleine de la Mer se termine par la mention des cadeaux qui lui sont faits.
Jacobé Garanda de Toulon lui donne une nappe de France, longue de deux cannes (4 mètres), unam mappam operis Franciœ^ longifiidwis duarum cannarum^ une de ces nappes qui sont pour les grands jours où se célèbrent les noces, les relevailles, les anniversaires domestiques, les banquets de confréries et les fêtes données aux amis. Il est peu de contrats dans lesquels elle ne figure parmi les principaux apports mobiliers de la femme. La Provence ne produisant que des toiles communes, à la France le privilège d'enrichir les ménages d'un beau linge.
Encore un cadeau essentiel : Jeanne Garian, seconde femme de Guilhem Deydier, gratifie Madeleine d'une couronne nuptiale. Rien n'estdit sur ce qu'elle sera, et l'objet est si intéressant que la curiosité nous a pris de le rechercher. En un temps où le symbolisme avait une si grande place dans les rites domestiques, comme dans les rites religieux, le pays de Foranger, lui surtout, pouvait-il donner à Fépousée un autre insigne que la fleur ayant le privilège d'être, par excellence, le symbole de la pureté virginale? Nous n'en doutions pas ; eh bien ! grande était notre erreur, et il nous était réservé de trouver là un vestige de traditions qui remontent presque aux origines du monde. Divers passages de la Bible nous ont conservé le détail de la parure de la jeune (ille israélite, lorsque, Tannée des fiançailles étant révolue, elle revêtait le costume nuptial.
Elle nous y est représentée « avec ses cheveux flottants, portant une couronne d'or, attribut auquel la fiancée devait son nom de Callah, « la couronnée* ».
Nos textes toulonnais du xiv* siècle nous peignent de même les fiancées provençales, au beau jour de leurs épousailles. Le 29 mars 1339, au contrat d'une bourgeoise, Huguette Aguillon, avec Bertrand Raymondin, il est stipulé qu'elle aura pour diadème une garlanda^ sorte de couronne en argent. Le 16 décembre 1341, noble Cécile, fille de feu Âmilhau chevalier, porte en dot à noble Raymond de Trets, parmi ses objets de toilette, une fronteria (en vieux français, frontel ou fronteati)
^ G. BàDBR, La femme biblique \i^^^), p. 111.
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de la valeur de vingt florins ^ Des reconnaissances de dot et des inventaires nous ofiFrent de vraies richesses en ce genre, pour la même époque, dans de très grandes familles féodales^; mais on est surpris de rencontrer des artisans et des paysans d'alors, déployant, eux aussi, sous ce rapport, un luxe inouï, eu égard à leur condition. En 1337 (15 septembre), à Avignon, Raymond Scoffier, laboureur, mariant sa fille Rixende, lui constitue une couronne en argent, avec sept nœuds ou boutons de perles sur chaque branche. Puis, en 1341, ce sera un chaussetier, nommé Raymond Pousilhac, toujours à Avignon, qui promettra à Bertrande une couronne encore, celle-ci en vermeil, avec des perles blanches fines de la valeur de dix florins d'or ; plus deux chapeaux français on argent doré et un autre également garni de perles blanches, auquel était donné le nom vulgaire de Ghaena ^.
Un tel luxe, dans toutes les classes avignonaises, tenait certainement, pour beaucoup, aux éléments exceptionnels de richesse que leur avait valus la translation de la papauté dans leur ville. Les populations d'alentour n'y avaient pas cependant
ï Gustave LAMRERr. Histoire de Toulon, t. H, pp. 426-427.
2 18 mai 1340. Bertrand des Baux, chevalier, reçoit en dot de Catherine des Baux une couronne et un chapelet d'or, contenant des perles fines et des pierres précieuses, avec d'autres joyaux et objets, le tout estimé 2.000 florins. — 17 mai 1346. Le niëme déclare avoir reçu, en outre, de sa femme, avec la couronne, un petit chapeau en or, capellatum ouri, également enrichi de perles, etc.. — Inventaire des Chartes de la maison des Baiix^ publié par M. L. Barthélémy.
3 « Chaéne, » en vieux français, du latin ca/<*na, couronne formée d'anneaux entrelacés. — Gustavk Bayle, Habitudes somptuaires des Avignonaisau moyen d^e (1883).
échappé, et, à en juger par les lois somptuaires du xin* siècle, de petites villes provençales en avaient déjà leur part, qui provoquait de sévères interdictions*. On les renouvelait souvent, et c'était en pure perte ; leur destinée était d'être aussitôt violées qu'édictées. Alors on jouissait d'une prospérité qui semblait ne devoir jamais finir. Mais éclate la terrible peste noire, que suivront d'autres non moins cruelles, accompagnées de guerres incessantes et d'affreux brigandages. Ce que n'ont pu obtenir les lois somptuaires, la dure contrainte des malheurs privés et publics l'imposera. Au xv* siècle, on verra des familles obérées contracter des emprunts sur des couronnes de mariage gardées par elles comme capital -.
Mais ne perdons pas de vue Madeleine de la Mer et son mariage contracté en 1392. Des plus mauvais étaient les temps à cette date, et il fut stipulé simplement que sa couronne serait bonne et suffisante, bona et sufficiens. Le moment eût été mal choisi
^ GihrariOf dons son Economie politique au moyen âge^ t. Il, p. 153, cite les statuts de Pise (1286) comme ayant défendu aux femmes de porter des couronnes d'argent, de perles, etc.. Sont à en rapprocher ceux de la petite ville provençale de Salon (1293) où il est dit: « Qu^aucune femme noble ou plébéienne ne se permette désormais de porter sur la tète ou sur les habillements ni or, ni argent, ni perles, ni rosettes, ni attaches dorées ou argentées, mais seulement une guirlande d'une valeur tout au plus de trente sous couronnés; et que, si cette femme est contrevenante, l'or, l'argent et autres objets qu'elle aura portés, lui soient confisqués... ; et qu'en outre les maris, ou les parents sous la puissance desquels elle &ara été, soient condamnés h. cinquante sous d'amende. » (Art. 84.)
- Le 21 mars et le 6 avril 1430, en l'étude de Johan Lantelmi, notaire d'Aix, deux couronnes en vermeil, dont une, mimie de pierres précieuses pour une épousée, pro sponsa^ est du prix de ▼ingt florins (environ 900 francs), sont mises en gages par leurs propriétaires ayant besoin d'argent.
pour se laisser entraîner au luxe et à des dépenses exagérées.
Le mariage de Geoffroy ne lui procura pas seulement à Toulon un établissement à demeure, avec des propriétés qui. dans la suite, devaient être jusqu'à la Révolution et presque jusqu'à nos jours la base d'existence de la famille. Il lui valut un droit de citadinage qui, à cette époque, ne s'octroyait pas à la légère.
N'était pas qui le voulait citoyen toulonnais. L'impétrant présentait sa demande au bailli royal ; et, lorsqu'elle avait été agréée, en présence de deux conseillers de la commune, à genoux, cum summa instancia flexis genibus^ et touchant les saints Evangiles de Dieu, il jurait « d'être fidèle au roi, à la reine et à leurs héritiers, de garder tous leurs secrets, d'éviter tout ce qui serait pour eux mal et dommage, de contribuer en véritable et fidèle citoyen de la ville aux tailles, questes, prestations, dons et autres charges, comme les autres citoyens étaient tenus de le faire, de transporter ou faire transporter à Toulon le tiers de ses biens meubles dans l'espace d'un an et un jour*. » Tel était le cérémonial généralement usité à cette époque; quelque peu semblable à l'hommage féodal, par lui on s'était attaché à relever l'importance d'un des actes les plus solennels de la vie municipale. Au
1 Octave Teissier, Notice sur les archives communales de la ville de Toulon, p. 120.
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xYiii* siècle, il n'en restera qu'un souvenir, ce qui fera dire à un historien d'alors : « L'administration municipale (de la vieille Provence) était composée de membres de tous les états, nobles, bourgeois, marchands, laboureurs; tous devaient être natifs de la ville et posséder des biens-fonds dans son terroir. En cela elle était plus sage que l'administration moderne des grandes villes, où le droit de citadinage et les honneurs de conseiller municipal sont souvent accordés à tout homme qui y a à peine établi son feu et sa profession, sans y apporter aucun bien *. »
Le droit de cité, dans les pays régis par la loi romaine, avait d'étroites analogies avec le droit de cité antique. « Le nom de citoyen [civitim) appartenait, dans le sens élroit, aux originaires de la cité; mais on l'étendait aux incolie^ soit à ceux qui, ayant habité dix ans au moins une ville, s'y étaient établis avec la majeure partie de leur fortune et dans l'intention de s'y fixer ^. » 11 n'en fallait pas tant, semble-t-il, à Toulon, où la somme des privilèges résultant de Yincolat était souvent basée sur les services que pouvait rendre le nouvel habitant ou sa famille. « En 1451, Chrétien Galand de Riez, médecin, « qui avait une pratique très afu gré des habitants », fut prié par les syndics de se faire recevoir citoyen de Toulon, la ville consentant à lui octroyer « de bonnes et grandes franchises ^ ». Il y a plus, le seul fait d'épouser une fille de Toulon, et y ayant du bien, conférait à son mari l'incolat ou
* Ch.-F. Bouche, Essai sur l'histoire de Provence (1785), 1. 1, p. 65. ' Fbrdikard Béchard, Droit municipal au moyen âge (1861), t. I, pp. 96 et suiT.
' GusTA^'E Lambert, Histoire de Toulon, t. II, p. 407.
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droit de cité. C'est ce qui advint à Geoffroy Deydier, lequel fut dès lors assimilé aux citoyens d'origine, pouvant prétendre aux honneurs municipaux, en même temps qu'il devait en partager les charges. Dans ses observations d'histoire sociale sur l'ancien régime, M. de Tocqueville signale plus d'une fois, comme chose datant de loin, le mouvement d'émigration qui portait la bourgeoisie des campagnes à les quitter, pour chercher asile dans les villes : « Il n'y a pas un point sur lequel tous les documents soient mieux d'accord *. » C'est que « les villes se distinguaient des villages non seulement par leurs monuments, leur industrie, leur population, dit là-dessus M. Albert Babeau, mais par leurs institutions. D'ordinaire, elles ont une personnalité civile et politique, elles ont leurs magistrats, et leurs milices gardent leurs remparts ; elles ont leurs droits reconnus par les seigneurs et les rois ; elles ont leur sceau, elles ont leur étendard, et leurs armes sont sculptées au fronton de leurs édifices 2. » La classification cependant ne reste pas moins, en plus d'un cas, assez malaisée à faire. (( Qu'appellerons-nous villes et villages de 1200 à 1600, se demande M. d'Avenel? Comment distinguerons-nous les premières des seconds ? Ni les uns, ni les autres ne sont demeurés immobiles dans leurs rapports respectifs : leur importance, leur population, ont beaucoup varié depuis sept siècles... Le nombre d'àmes ne peut servir de base à des désignations immuables. Trois ou quatre mille âmes étaient, au xiv* siècle, un effectif très convenable
ï A. DB TocQUBViLLE, Vancien régime et la dévolution, p. 189. -' Albbrt Baheaii, La ville soiuf Vancien régime (4884), t. I, p. 10.
pour le siège d'une sénéchaussée ou d*un évôché *. » Ce ne furent certainement ni les agréments du séjour de Toulon, ni Timportance de sa population, on en jugera bientôt, qui entraînèrent à s'y fixer notre villageois d'Ollioules. Rien de moins engageant que la description, dont un de ses modernes historiens nous donne quelques traits en ces termes : « La plupart des rues manquaient d'air et de lumière ; un grand nombre de maisons, soutenues par des piliers, avec leurç ponts, leurs voûtes prolongées, formaient de ces passages couverts que Ton voit encore à Alger, et qui inspirent toujours une certaine appréhension à quiconque s'y aventure pour la première fois. A ces détails d'architecture joignons des rues étroites, tortueuses et sans issues, carrieretas perdudas^ le tout parsemé de cloaques, sueillas^ et nous aurons la physionomie exacte de Toulon en 1442 -. »
Mais Toulon, sans compter tous les avantages qui lui venaient de son port, exerçait l'antique primauté d'une cité romaine, siège d'un évôché, chef-lieu d'un bailliage, et, appartenant au Roi, jouissant des privilèges d'une ville royale. Etre les hommes du Roi, ne dépendre que du Roi, fut toujours la suprême ambition des populations. Dans les communes de son domaine, une des premières faveurs qu'elles avaient coutume de solliciter était de lui rester incorporées à perpétuité, de ne jamais en être démembrées •^. Obtenir leur réunion à ce
' V** G. d'Avbnbl, La fortune privée à travers sept siècles (i893), p. 360.
* Octave Teissier, Histoire de Toulon au moyen âge^ p. XI.
' Aonot, dans les Basses-Alpes, par exemple, fut du nombre des vilks toujours qualifiées de royales, paire (pie jauiais les
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domaineétaitI'objetd*ardentsdésirspourles autres*; et, quand les circonstances les avaient servies à cet égard, être surprises par une inféodation qui les en séparait, leur semblait tout ce qu'il y a de plus malheureux 2. Si bons que pussent ôtre leurs rapports avec leurs seigneurs, le meilleur entre tous à leurs yeux était toujours le Roi. En sa personne, le maître était loin; le plus puissant, il était aussi le plus débonnaire. Puis encore, le vieil esprit monarchique ne les faisait-il pas, en toute occasion, recourir à lui, père commun de la famille locale et nationale, comme à un justicier impeccable?
Les de la Mer comptaient parmi les notables de Toulon, et les annales toulonnaises font souvent mention de leur rôle très actif dans les affaires de la ville. Geoffroy Deydier y participa avec eux, au point que, à peu d'années de distance, il fut porté et reporté aux charges municipales. Syndic en 1425, au lendemain de Tincendie de Marseille par Alphonse d'Aragon, il le fut à nouveau en i4Si, lorsque les Toulonnais demeuraient encore sur le qui-vive dans la terreur que continuaient à leur causer les passages incessants des flottes aragonaises.
Les fonctions de syndic n'étaient pas exercées sans risques dans Tancienne organisation communale.
comtes de Provence ne l'inféodèrent et ne la dénierabrërent de leur domaine, tenant en cela rengagement pris en 1352 par le roi Louis et la reine Jeanne « de la retenir à pei^jétuité, sans pouvoir en disposer par donation, permutation ou autre voie >.
1 Quod ferventi desiderio lotis corum temporibus peroptaranl^ est-il dit dans une charte du 3 octobre li3i, où fut stipulée la réunion du bourg de Solliés, prés Toulon, au domaine royal.
^ Le fief de Solliès ayant été de nouveau aliéné (1437), plainte des habitants au Conseil royal , — La famille de Forhin et les bourgeois de Solliès t par M. Octave Teissisr (1868}.
Le non-paiement des impôts royaux, que les intéressés levaient et acquittaient en corps de communauté, créait une responsabilité redoutable. N'avait-on pas vu, en 1410, un des syndics de Drag:uignan, député à Aix, y être emprisonné par ordre du grand sénéchal, puis retenu jusqu'à ce qu'eût été soldée par le conseil de ville Timposition de 18 gros établie pour la défense des lieux maritimes *. Rien de pareil ne survint à Geoffroy Deydier, et il eut Thonneur d'avoir rempli une charge difficile, sans encourir les périls à elle attachés. Honneur, disons-nous, et non des moindres; car ce que les bourgeois recherchaient ainsi dans le citadinage d'une ville comme Toulon, * de grands seigneurs l'ambitionnaient, à Marseille par exemple.
Depuis le xui* siècle, les Porcellet, les d'Agoult, les Villeneuve, les Grasse, les Sabran, les Grimaldi, les Castellane, les Simianc, les Glandevès... ne s'étaient-ils pas fait gloire d'être, chacun à leur tour, une année durant, viguiers de Marseille - ! Dans Tancienne constitution de la république marseillaise, le viguier était le représentant du podestat. Lorsque les comtes de Provence y furent devenus les maîtres, le viguier remplit en leur nom le même oflice. Jusqu'à la réunion de la Pro-
^ Délib. municip. — Communication de M. Mireur, archiviste du département du Var.
^ 11 en était dans les villes de la France méridionale comme dans les républiques italiennes, où les seigneurs tenaient à honneur d'acquérir droit de bourgeoisie. C'est ce que l'on voit notamment à Montauban, au xiv* siècle. Les Livres de comptes des frères Bonis, publiés par M. Edouard Forestié, y qualifient de hourgeois bien des représentants de familles nobles du voisinage (t. 1, p. 182 i.
1^ HISTOIRE d'une FAMILLE
venceàla France, les Vintimille, issus desi vicomtes de Marseille, et en ayant pris le nom, avaient été exclus de cette charge, en vertu du serment, prêté par ces derniers en 1223, que ni eux, ni leurs descendants, ne s'immisceraient à l'avenir dans aucune des fonctions publiques de la cité^ Mais, à la fin du xv° siècle, on était loin de ces temps. Bertrand VI de Marseille fut le premier de sa race qui put satisfaire son ambition d'être viguier, et mal lui en advint. 11 le devint en 149:^, grâce à François de Luxembourg, gouverneur de la Provence ; mais il faillit perdre la vie, le 20 avril 1493, dans une crise municipale qui provoqua une émeute. Le seigneur d'OUioules dut regretter, ce jour-là, d'avoir quitté son paisible manoir pour tomber aux mains d'une populace qui, après l'avoir trainé dans les rues, avec les principaux de la ville, Jacques de Candolle, Montolieu de Montolieu et autres, le tint captif au fort Saint-Jean jusqu'au moment où la bagarre finit par s'apaiser -.
Mais ne perdons pas de vue les Deydier.
Quelles conséquences ne devait pas avoir, pour eux, le mariage de Geoffroy avec l'héritière de Toulon ! Dès lors, OUioules est déserté, la famille semble s'être rendue tout à fait et à jamais toulonnaise. Cela n'aura qu'un temps, et heureuse la verrons-nous bientôt, à la génération suivante, d'aller chercher un refuge aux lieux où fut son berceau.
Les circonstances qui l'y ramenèrent tiennent trop au fond de notre étude pour que nous ne nous y arrêtions pas.
Lorsque, sur la fin de la guerre de Cent Ans,
1 statuts de Marseille ^ liv. 1, chap. xvi.
- Augustin Fabrb, Histoire de Marseille, t. Il, p. '^\).
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Paris s'étant rendu au connétable de Richemont, Charles VII put, en 1437, y faire sa rentrée en roi de France, dans quel état de détresse n'y trouva-t-il pas sa population, en proie depuis vingt ans aux horreurs des guerres civiles engagées entre les Orléans-Armagnac et les Bourguignons-Cabochiens ! On n'y évaluait pas à moins de 24.000 le nombre des maisons abandonnées. Les propriétaires, ne pouvant ni les louer ni les vendre, en avaient fait enlever les fenêtres et les portes, avec tout ce qui courait le risque d'être volé *.
A Toulon, non seulement les guerres maritimes, mais des pestes sans cesse renaissantes, avaient amené un pareil dépeuplement, accompagné de ruines sans nombre. Dans un recensement de 1442, les divers établissements religieux mis à part, on n y avait compté que 435 maisons appartenant à 302 propriétaires ^. En 1471, on n'en trouvera plus que 237 habitées, toutes les autres étaient vacantes"* ; et les choses y arriveront au point que les commissaires des Etats de Provence, chargés de la revision des feux, soit d'établir une nouvelle assiette des impositions foncières, lui accorderont encore pour cette année-là une exonération entière des tailles, comme l'avait fait déjà le roi René en 1461 ^. Au
' Pbrrb Cléhbict, Jacques Cœur et Charles VII ou la Fmnce au XV siècle^ t. I, p. 82 — G. d'âvbnel, La fortune privée à travers sept siècles^ pp. 354-355
* Gustave Lambert, Histoire de Toulon, t. II, p. 359.
' Inventaire des Archives communales de Toulon, t. II, p. 413.
^ € La peste ravageait alors (1461) la Provence. Ce cruel fléau moissonnait la population de Toulon et des villes voisines ; et il n'y avait pas une famille qui n'eût à pleurer plusieurs des siens. Prorondément ému de ces calamités, René exempta de toute espèce de tailles les habitants de cette ville et quelques autres villages. » C^ DB QuATRBBARBBS, CEuvres compUtes du roi René (1844), 1. 1, p. cii.
dire des syndics de cette malheureuse cité, telles y sont les conditions de la vie que, dans la crainte de quelque attaque soudaine, les habitants osent à peine en dépasser les portes. Périls incessants à conjurer par des vigies, de peur que les ennemis du roi ne la surprennent, dépenses considérables pour la fabrication annuelle de palissades, pour la réparation des remparts. Quant au territoire, rien que des rochers où Ton ne recueillait pas du blé pour deux mois. — Point de bestiaux d'aucune espèce *.
Dans une semblable situation, si grand que soit Thonneur d'être citoyen de Toulon, on en émigré.
Des trois lils de Geoffroy, Johan, Olivier et Guignes, Olivier fut le premier à le quitter, en 1457, en se faisant soldat. Johan de Galabre allait reprendre en Italie une cause qui n'avait été que trop fatale à René son père. Longtemps, Gênes avait inquiété les Toulonnais, au point que ceux-ci, le 10 avril 1443, avaient dû envoyer des députés à ce prince, « pour lui exposer les prétentions des Génois à posséder Toulon ». Depuis lors s'étaient manifestées des dispositions toutes contraires, et, dans l'affaiblissement où l'avaient jetée des discordes intestines, Gênes la Superbe offrait de reconnaître la souveraineté de la France. Olivier Deydier s'engagea, comme volontaire, au service de Monsenhor de Calabria lo duc Johan, partant pour cette expédition.
Le 18 mars, avant de s'embarquer, il fit son testament ; et, un peu plus d'une année après, le
^ Inventaire, etc., II, p. 414.
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18 juillet 1458, il trouvait la mort là où il était venu chercher la gloire *.
Guigues, le troisième des fils de Geoffroy, fut, nous dit son neveu, un vallent capellan, un vaillant prêtre, comme deux de ses aïeux avaient été de vaillants notaires. Il était vicaire perpétuel (curé) de Toulon, lorsque le chapitre cathédral de cette ville le députa à Rome, auprès du Pape. Il devait y avoir le sort qui avait frappé, à Gènes, Olivier. Sans doute, y mourut-il d'une de ces invasions de la peste qui se renouvelaient si souvent et si subitement à cette époque.
Seul, survivant à tous les siens, Johan Deydier était resté au milieu des ruines de Toulon et de ses propres ruines domestiques. Au centre de la ville, à côté de sa maison paternelle, de celle qu'occupa brillamment Geoffroy, une autre, lui ayant jadis servi d annexe, présentait en petit Tirnage d*une désolation commune à un très grand nombre, avec se:^ quatre murs se tenant à peine debout et ayant perdu leur toiture. Elle criait misère, ou du moins ne disait que trop la pauvreté de la famille. Lu Provence d'alors vit des nobles d'ancienne race s'industrier à se relever par le travail, en embrassant jusqu'à des professions manuelles. Certains d'entre eux se firent fermiers, quelques-uns môme barbiers. Des contrats d'apprentissage nous montrent des fils de notables personnages engagés par leurs parents au
1 L'entreprise tourna si mal que, les Génois s*étant encore une fois révoltés contre la domination française, malgré les renforts eDToyés par Charles VII et la présence de René accouru avec mille hommes d'armes, une seule journée, en 1461, mit un terme définitif à l'occupation de Gènes. — Lecot db la Marche, Le roi René^ sa vie, son administra lion ^ f/c, 1. 1, p, 328,
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service de merciers, de marchands drapiers. Les divers actes intéressant Johan Deydier n'attachent généralement à son nom aucun titre professionnel; mais il en est un où le notaire le qualifie de magister fnsteriua Tholoni, Donc, à un moment de sa vie si éprouvée, le descendant appauvri de cette vieille famille, naguère une des plus fortunées de la contrée toulonnaise, aurait exercé la maîtrise de « travailleur sur bois ». Dans la hiérarchie sociale du temps, les corporations de métiers avaient un classement qui éloignait d'une semblable condition toute idée de déchéance.
Plus tard, lorsque la première des maîtrises, celle d'agriculteur, put être reprise, quand, les campagnes ayant retrouvé paix et sécurité, leur renaissance commença à donner le signal de la renaissance universelle, Johan Deydier n'y tint plus. Prenant le parti de quitter Toulon, avec sa femme et les quatre enfants qui lui étaient restés d'une nombreuse famille, il rentra à Ollioules.
Parmi ceux-ci, le deuxième pour la naissance, mais bientôt porté au premier rang par la mort de son aîné, était Jaume, l'auteur de notre Livre de raison.