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CHAPITRE IV

LES TESTAMENTS EN PROVENCE AU XV* SIÈCLE, LEURS COUTUMES RELIGIEUSES ET PATRIARCALES, ET LEUR CARACTÈRE SOCIAL

SomiAiRB. — Johan Deydier testant à Ollioules le 18 mai 1477. — Caractères des testaments de Tépoque. — Celui de Johan de Forbin à Marseille (9 février 1453). — Les vieilles mœurs patriarcales d après les testaments. — Beaux préambules religieux. — Sous rimpression des malheurs publics, esprit de pénitence chez les chrétiens de ce temps. — Ce qu*est un testament spirituel. — Les seigneurs d'Ollioules dormant leur dernier sommeil côte à côte avec leurs tenanciers. — Le culte domestique des morts. — La charité envers les pauvres et le mode selon lequel elle s'exerçait dans les testaments. — Comment elle se manifestait, particulièrement chez les paysans. — Les dona ou distributions générales en pains de froment, en vin et en viande. — La solennité du cantar au point de vue domestique. — Les banquets funéraires. — Les testaments et l'assistance publique, au w siècle. — La Provence d'alors couverte d'hôpitaux et de confréries hospitalières du Saint-Esprit. — Les Charités au village. -- Eglises à reconstruire et culte à y restaurer. — Mouvement tout populaire donl elles sont l'objet. — Legs qui leur sont faits, caractérisant une époque de renaissance.

Le 19 mars 1477, il y avait un grand deuil dans une des demeures de la rue droite, carrer ia recta ^ que nous visitions naguère à Ollioules en curieux des choses du moyen âge. Dans la chambre principale où, la veille, malade, se tenant assis près du

foyer, œgrotans propè focaturam^ il venait de tester, Johan Deydier reposait inanimé sur le lit funèbre, lechis mortnorumy où il était alors d*usage d'exposer les morts. Autour de lui, étaient réunis en prière Delphine Fournier, sa femme, Jaume, devenu Taînéde ses fils, un cadet encore adolescent, auquel était donné le nom familier de Johannel pour le distinguer de son père, et sa fille Marguerite.

Sur ses recommandations expresses, la cloche de Téglise paroissiale de Saint-Laurent faisait entendre au loin les tintements de ses clars (glas), appelant les vivants à intercéder Dieu pour le trépassé. Toute la parenté formant le lignage des Deydier, les amis 4e la maison, les prieurs de la confrérie du Saint- Esprit, s'apprêtaient à lui faire cortège dans la cérémonie des funérailles.

Si ce ne fut pas ce jour-là, ce fut peu après que Jaume Deydier commença son Livre de raison par les lignes suivantes :

Die iQ de mar.'i,

Lo trespassament de mon senhor payre.

Van de Nostre-SenhoVy mil quatre cens sep tan ta sepl^ et lo jort des et non del 7nes de mars, circa très oras de nuech, rende t înon payre Johan Deydier son arma à Dieti^ alqual plassa la aver trobada en estament de gracia,

A fach obra de bon crestian^ s' es confessât^ communiât^ et a agut Voli sant, et es enterrât en lo vénérable cementeri de Sant-Lanrens, de aquest présent luoc d'Olliolas^ hount son sebclis de 7iostres predecessors.

Et a fach son testament^ près par la man del honorable home M. Aycart de Morteriis, en loqiial a atitollat mossen Johan^ et assignat docta a Margarida, et de mi Jaume Det/dier a fach son hères universal^ coma quosta aldich testament^ delqual ay r es ir liment en ma cayssa^ sobra son dos senhat de aquesta letra,,,.

Traduction : « L'an de Notre-Seigneur mil quatre cent soixante-dix-sept, et le dix-neuf du mois de mars, monseigneur mon père Johan Deydier rendit son âme à Dieu. Plaise à Dieu qu'il Tait trouvée en état de grâce !

« Il a fait œuvre de bon chrétien, il s'est confessé, a communié et reçu les saintes huiles, et a été enseveli dans le vénérable cimetière de ce lieu d'Oliioules où reposent pour la plupart nos prédécesseurs.

« Dans son testament, pris par la main d'honorable homme maître Aycart de Morteriis, il a doté pour la prêtrise messire Johan, pour le mariage Marguerite, et de moi Jaume il a fait son héritier universel, ainsi qu'il en conste par l'expédition que j'en ai dans mon coffre, signée sur son dos de la lettre... »

Ces lignes ne sont qu'un mémento^ sans détails ni développements. Une quarantaine d'années après, Philippe de Vigneulles, un Lorrain qui, à la différence de notre Provençal, au lieu d'un simple Livre de raison ou de comptes, écrit de véritables Mémoires, nous retrace un des rites traditionnels pratiqués par les mourants dans le moment suprême. Un cierge allumé leur est mis en main, comme symbole d'immortalité.

(c En ce temps, dit-il, seréempiroitlamallaidiede Jehan Girard, père à Philippe, et tellement qu'il fut aministré deux ou trois fois ; mais, à ceste heure, fut mis sy à bas et fut sy débillité de tantcouchier sur son dos, que force fut de luy donner la sainte onction. Et la demandoit ledict Jehan pour Dieu, et, après qu'il eust receu tous les saincts sacremens et qu'il ne powoit comme plus parler, il dist à grant peine: Jhésiis^ Maria, Puis, quand il Teust dit, il fit signe au dict Philippe, son fils, qu'il luy donnast le cierge en main ; et, ce faict, le tint grant pièce, toujours tirant à la mort, et rendit sonespérit à Dieu, le dimanche bien matin, un peu aprez minuit, qui fut le 5* du mois d'awoust 1509. Dieu ait son âme par sa graice! Amen ^ »

L'héritier de Johan Deydier ne se bornera pas à la note sommaire de son Livre, au sujet du testament de son père. Comme il lui est une pièce maîtresse entre toutes, il s'en fera délivrer une expédition en règle; et la solennité des formes dans lesquelles il est libellé, comme l'immensité du parchemin où il a été transcrit, concourt à en faire aujourd'hui pour nous un vrai monument.

Dans la Provence d'alors, personne ne veut mourir//^^<?,y /a/. Quiconque y a un foyer lient à en être le législateur, le moindre possesseur de quelques parcelles de terre prétend en disposer librement. Au xv** siècle, de simples bourgs ont des écoles -,

^ Gedenkbuch der metze?' liurgers Philippe von VigneuUeè^ aus den Jahren i471 bis 1322 (Stuttgart, 18:i2).

^ Le 11 mars 1486, à Barjols, contrat portant que le jeune Guilhcm de Bona sera mis aux écoles, pendant quatre ans, pour qu'il ne demeure pas idiot, ne remaneal idiota. Dans la même localité, le 2 avril 1494, Simon Te;nple de Brignoles s'engage à servir comme clerc le Chapitre, pendant quatre ans, à charge pour celui-ci de

de modestes artisans tiennent une comptabilité des mieux établies dans leur Livre de raison ^ ; mais on ne fait pas son testament soi-même. Cette pratique ne s*établira que dans les siècles suivants, où de simples paysans-ménagers s'en acquitteront fort bien. En cette fin du moyen âge, point de testament qui ne sorte des mains d'un officier public. Ce qu'est le prêtre dans Tordre spirituel, le notaire l'est dans l'ordre temporel. Si éclairé que l'on puisse être, qui pourrait se flatter de posséder à son égal la science des belles formules? Greffiers ordinaires des cours de justice, des corporations civiles et ecclésiastiques, des évêchés, des abbayes, des seigneuries, des universités, des communautés d'habitants, rédacteurs journaliers des genres les plus variés de contrats, ils s'imposent aux familles, de telle façon qu'elles se croiraient en péril, si elles ne recouraient pas presque en toutes choses au savoir-faire pratique de tels personnages.

Mieux que qui que ce soit à OUioules, l'auteur de noire Livre de raison connaît le droit et les lois. Et cependant, il n'est presque pas une circonstance intéressant son ménage domestique, où le notaire du pays n'intervienne. Que Jaume Deydier achète une paire de mulets ou de bœufs, qu'il prenne un valet à son service, toujours il apparaît escorté de

rinstruire ou de le faire instruire aux écoles. A Manosque, en 1424, Geoffroy Gossi cumule la profession d'instituteur avec celle de tuilier. — Sur Tandenneté de renseignement primaire en Provence, avant 1789, voy. un travail de M. Mireur {Revue des Sociétés savantes, 1880).

1 Le 7 mai 1492, à Rognes, au nombre des meubles de Michel Foamier, cordonnier, figure una capsea in qua est unus Liber rationis. Le 22 février 1497, encore à Rognes, le notaire inventorie, dans la maison de Barthélémy Pon cier, duos Libros rationis cum certis scripturis infra unam massapam.

HS LES ïEStAMEiNtS AU XV' SIÈCLE

Tinévitable Aycart de Morteriis. Lesprimvm sumptum, dans lesquels, sur des registres portatifs, les notaires du temps traçaient d'un jet le nécessaire pour la rédaction de leurs contrats, nous les représentent en action, vaquant à leur office. On croit les y voir, un écritoirc pendu à la courroie de leur ceinture, courant un peu partout là où on les appelle, ici dans la maison d'un client, ailleurs installés en plein air sur la place publique et à l'ombre d*un arbre, in platea ubni, soit dans une rue, in carreria publica^ dans le cimetière, m cimeterio^ ou dans une étable, m stabido^ et y dressant à la minute l'acte qui leur est demandé.

Si le notaire vous facilite ainsi les choses dans le train ordinaire de la vie, comment vous dispenseriez-vous de recourir à lui, pour le grand acte qui doit la terminer ? Donc, au jour solennel du testament, on lui dit par le menu ses intentions. A lui de les revêtir de l'appareil formulaire requis, d'en polir et orner les belles périodes latines et d'en %ire un monument inattaquable.

Mais, par cela môme, des textes qui nous seraient de vivantes peintures des mœurs, perdent souvent sous ces plumes notariales beaucoup de leur cachet. Dans ces périodes latines et ce polissage s'émoussent les traits d'où leur venait leur originalité. Si fruste qu'elle pût être, la langue populaire aurait pour nous une toute autre saveur.

Le 9 février 1453, à Marseille, Johan de Forbin, le père de Palamède, dicte ses dernières volontés à Johan Jolian, notaire ; mais celui-ci n'y met du sien que le préambule. Tout le reste, tout le corps du testament *, dans la forme provençale qu'il a

> Nous en devons la communication à M. le marquis de Forbin d'Oppéde.

et LEDAS COUTUMES 89

gardée, est bien la vivante expression de la pensée de son auteur, et nous donne vraiment Tirnage de la simplicité des mœurs qui rapprochait du peuple les classes les plus riches.

Au nombredes legs de Johan de Forbin, l'armateur marseillais, citons par exemple un de ceux qu'il fait à Isnarde de Marin, sa femme.

Terni quant vioura^ que aia sa bella vita sus nos bensy e que sia dona [domina). Se non podia ben se portar ambe sos filAs e noreSy voli que li sia dat ung liech aquel en que dorrnen aras, ambe tôt son garniment^ ambe sieys lincols^ e una coltra^ aquella que niay amara^ e qxie mos très hères li dona florins des^ que faran florins xxx, tant quant vioura. »

Traduction : « Tant qu'elle vivra, qu'elle ait sa belle vie sur nos biens et qu'elle soit maîtresse. S'il y avait insupport entre elle et mes fils et bellesfilles, je veux qu'il lui soit donné le lit où nous dormons présentement, avec six draps de lit et un couvre-pieds, celui qu'elle aimera le mieux, et que, sa vie durant, chacun de ses trois fils, mes héritiers, lui paie annuellement dix florins, lesquels feront en tout trente florins. »

Le 44 août 1495, Bertrand VI de Marseille dira à peu près de même dans le legs qu'il fera à Jeanne de Castellane, sa femme, des meubles destinés à son usage, lits, literie, courtines, etc., pour le cas où la vie commune avec son fils héritier lui deviendrait impossible ; mais le relief que Johan de Forbin mettait dans le sien n'y sera plus.

En fait de simplicité de mœurs, combien de traits analogues la plupart des testaments ne fourniraientils pas, uniformément, dans toutes les classes ! Quelques grandes personnalités mises à part, tous, aux

points extrêmes de la société, se ressemblent d'une manière étonnante quant à la manière d'être et de vivre. Ainsi, par le même testament de 1495, le seigneur d'Ollioules, que son notaire qualifie de magnifique, magnificus nobilisque et generosus^ a pour sa femme, Jeanne de Gastellane, les vulgaires prévoyances dont les paysans étaient coutumiers à l'égard des leurs, voulant notamment que son fils lui délivre chaque année quatre boutes de vin pur, au sortir de la cuve.

Les mœurs provençales du xv* siècle étaient exactement celles dont M. Louis Guibert a donné, pour le Limousin, aux deux siècles précédents, un vivant tableau d'après les textes.

« Nous ne relevons, pour ainsi dire, aucune différence entre les testaments de nos bourgeois de Limoges, auxxui' et XIV* siècles, etceux, par exemple, des chevaliers qui, à cette époque, possèdent l'importante forteresse de Chalucet, à trois lieues environ de la ville. Ce sont les mêmes idées, les mêmes préoccupations, les mêmes sollicitudes. C'est à des milieux identiques que s'appliquent les dispositions des uns et des autres; et les jours qui nous sont ouverts sur ces foyers, qu'on se plaît à représenter si dissemblables, nous les montrent au contraire très peu différents. Non seulement les hommes sont les mêmes, mais les règles de la vie, les habitudes, la fortune, l'alimentation, le mobilier. Encore, la maison du bourgeois, si Ton y regarde bien, offre-t-elle souvent plus de confortable que celle du gentilhomme. Au surplus, celui-ci et celuilà se trouvent sans cesse en contact. Les mariages entre le petit seigneur et la riche bourgeoise, entre la fille médiocrement dotée du hobereau et l'héritier

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du marchand aisé du bonrgvoisin, ne sont pas rares dans la seconde partie du moyen âge* ».

La simplicité des mœurs est à Tinstar de la simplicité de la vie. Les intelligences peuvent n'être pas davantage raffinées ; mais il suffit que les âmes soient pénétrées de Tidée chrétienne, de l'idéal chrétien, pour que les testaments prennent un grand caractère.

Nous en avons lu un grand nombre, et nous avons été frappé de la haute inspiration, parfois même du talent, avec lesquels des notaires de village savaient traduire les élans de foi et do piété dont ils étaient les interprètes chez leurs clients.

Ici, sous leur plume, le latin prend sa revanche pour le fond, sinon quant à la forme; et, malgré les fréquentes licences qu'ils se permettent avec la grammaire, la noblesse inhérente à la langue concourt à rendre imposante la manifestation des dernières volontés des mourants.

Cette foi et cette piété trouvent d'abord leur expression « dans le vénérable signe de la sainte croix», renerabilis sanctœ a*ucis signo (lequel est plus d'une fois figuré graphiquement), que le testateur commence par faire cum propria manu dexlra muniendo^ dicendo : In noynine Patris et Filii et Spiritus sancti. Suit la recommandation de Tâme à Dieu,

' Loris GuiBBRTt Im famille limousine (Vaulrefois, d'après les lestamenU et la coutume (i883).

créateur du ciel et de la terre, au Christ rédempteur, à la Vierge Marie, à la cour des Esprits célestes. Mais, à l'époque où nous sommes, elle emprunte aux malheurs des temps une teinte toute particulière de mélancolie.

« N'est-ce pas à ce terme de la mort, est-il dit dans le testament de Johan Deydier, que nos jours n'ont cessé de se précipiter? La vie et la mort sont entre les mains de Dieu. De là, pourTliomme, pèlerin sur la terre. Tobligation d'avoir toujours sous ses yeux ses fins dernières. Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, n'a-t-il pas fait descendre sa divinité dans un corps mortel, afin de nous être un modèle* ?»

Les pensées religieuses de Johan sont à Tunisson de celles de ses contemporains. Avant lui, le 26 mars 14'*i6, Guilhem Barlaticr, qui représentait dans le pays de Rognes ce qu'était Deydier le père à OUioules, les produit avec des accents vraiment sublimes.

Moi, Guilhem Barlatier, par la miséricorde de bieu^ sain d'esprit, bien que souffrant cruellement dans mon corps... Lorsque je vois Job assis sur son fumier, Pierre suspendu à un gibet, Johan succombant dans le désert au glaive d'Hérode, au fond de mon dme je tremble à la pensée de ce que Dieu fera dam favenir pour les réprouvés, puisqu'il afflige à ce point dans le présent ceux qu'il aime. Mais, sachant

^ « Ad r.ujus mortis terminum lege naturie festinat quilibet ignoranter ; et in manu Dei mors et vita hominis consistiint, ac ejus beneplacito omnia disponuntur...: qui, in assumptione formse serviiis, moricndo se noluit servare privilégie Deitatis, ut nuUus crederet scu speraret quod iiomo, deveniatus ab hunio, non revertatur in imuio. »

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que V amour de Dieu pour T homme l'a fait descendre du ciel sur la terre ^ afin de le relever r^ers le ciel^ et que celui qui, pour nous pécheurs, s'est fait médiateur et victime, peut rendre sans tache la créature née de la corruption, moi pauvre être faible, malgré mon ingratitude et mon indignité, J'ai le courage de Jeter ce cri avec confiance :

« Miséricordieux Jésus, considère que, si à tes yeux les deux ne sont pas purs eux-mêmes, à plus forte raison ne le suis-Je pas moi, ver de terre. Que peuxtu attendre de moi, si tu ne daignes me pénétrer de ta grâce pour F accomplir! f implore mon salut de toi, le dispensateur de cette grâce, en sorte que, ayant nml rempli en ce monde les devoirs qui m'incombaient en ma chair^ ma faute ne tourne pas à ma condamnation^ et qu'au contraire, par le secours du pain et du vin célestes dont J'ai été encore une fois muni. Je trouve maguérison dans le divin remède sorti de tes plaies. »

Dans cette espérance. Je fais mon testament ainsi qu'il suit ^..

I « Guilhelmus Barlaterii, habitator castri de Rognis, sanus mente el iiitelIectu,Christi niisericordià. licet niembrorum langore durissime cruciatus... Dum video Job sedentein in sterculinis, Petrum pendentem in patibulo, Johannem in heremo gladio Ilerodis auccnmbentem , considero mente profundâ quid faciet Dcus hiis quos reprobat, in futuro, eu m sic affligat in presenti quos amat. Sed, quia vero scio, et id ipsius bonitatidivinie conflteor, quod caritas, quae de coelo ad terrain Deunri deposuit, illa de terra in cœlum hominem relevât, et quod qui pro nobis peccatoribus factus est sacerdos et sacrificium, potest facere rnundnm de inimundo semine conceptum, ego ingratus, infirmus et indignus homo (Iduciam reclamationis assumo, heu ! damans :

« Pie Jhesus, respice quod, si in tuo conspectu cœli non sunt mundi, quanto magis ego qui sutu vermis. Quid a me potes inquirere. nisi tu ipse digneris infundere intra ? Liberamen Iugr pietatis imploro, ut ministrandi opus, quod in came - constitutus indigné

Dans cette même année 1426, au lendemain d'une peste qui a décimé sa famille, un riche bourgeois de Limoges, Etienne Benoist, donne le préambule suivant à des conseils par lesquels il veut instruire ses neveux sur le bon emploi qu'ils auront à faire de leur vie.

Au nom du Seigneur^ nous commençons à écrire ce livre de parchemin le vendredi qui fut le sixième du mois de septembre 1426.

Au début de toutes choses, prie Dieu qu'il soit avec toi. Prie-le qu'il te garde de malheur et qu'il dirige tes actions à bonite fin. Ainsi soit-il.

Considère y tnon corps,, que tu mourras. Ce que tu as aujourd'hui,, après la mort tu ne l'auras plus. Selon ce que tu feras^ tu seras récompensé. Si tu as tin mauvais lotj ce sera par ta faute, tu précipiterai ton âme au fond des enfers. Lors, chétif, qu'ai-je fait ? diras- tu.

Donc, agis bien, et tu viendras à bien ^

En tête des testaments des premières années de ce siècle, il n'est pas rare de voir le néant de la vie traduit dans une formule faisant image, et qui répondait à un état général de désolation et presque de désespérance. Postquam viam universie carnis gressus fuero; « lorsque j'aurai quitté la voie par laquelle toute chair va à la corruption », disaient des

assumpsi. non adscribatur niihi reato ad poenam, sed panis, vini et benedictionis plenioris, quos resuuipsi gratia, cunctorum Tulnerorum tuorum mihi conferatur medecina.

« Sub hàc spe, facio, do et ordino meum ultimum testainentum... » [Minutes de Johan Yi*mi, notaire à Rognes.)

^ Louis Guibert, Le Livre de raison d'Estienne Benoist (1886).

chrétiens au spectacle de l'abîme de maux où semblait précipitée Thumanité tout entière ^

Dans les siècles de foi, le testament était, au foyer domestique, la plus haute manifestation de l'idée religieuse, et celle-ci s'y montre d'autant plus prédominante qu*il y était l'accomplissement d'un grand devoir, religieux lui aussi 2. Tel est môme ce devoir qu'au cas où le père surpris par la mort y a manqué, son fils se croit tenu en conscience d'y suppléer par un acte équivalent. Le 14 octobre 1432, à Rognes, comparait devant Johan Yrmi, notaire, Pierre Bonet fils de Monet : « Mon père étant mort ab intestai, dit-il, je viens à son lieu et place faire son testament spirituel ^ » ; et le notaire de l'écrire sous sa dictée, séance tenante.

En pratique, qu'était un « testament spirituel », dans le sens qu'on lui donnait alors?

C'est toute une étude à faire, et non des moins importantes. — Commençons par en demander à Johan Deydier les principales clauses, celles qui constituaient son essence ; et, ce qui ne se trouvera pas formulé dans ses dispositions, nous sera mis dans

^ Telles étaient alors les impressions laissées par une longue sDccession de calamités qu'on croyait toucher à la fin même du monde. Lorsque saint Vincent Ferrier, ce grand apôtre de la Pro- TencCf comme il devait Têtre pour la France entière, fut venu à diverses reprises (1400, 1401, 1408) évangéliser la ville d*Aix, les habitants lui érigèrent une statue où il était représenté tenant de la main droite du feu. et, de Tautre, un rouleau sur lequel était gravée cette inscription : Finis venit universœ camis, texte ordinaire de ses prédications.

> L'histoire de la famille de Villeneuve offre même l'exemple d'an de ses membres, nommé Héiion, faisant son testament, le 20 mai 1426, par>devant notaire, dans une église de village, celle de La Motte.

> Ego Feirus Boneti^ filius Moneti^ cum dictus Monetus meus genitordecesêil inleêtaltu, ideofaciosuum leslamentum npirituale...

tout son jour par une multitude de textes similaires, où les diverses classes, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, les classes rurales principalement, se sont en quelque sorte photographiées ellesmêmes K

On Ta souvent dit : les sociétés du moyen âge étaient loin de ressembler à nos sociétés modernes où rindividu est de plus en plus déprimé dans ses énergies, diminué dans son pouvoir, par la force chaque jour croissante et devenue presque irrésistible de la collectivité. Tout en reliant leurs membres par un esprit d'association, par des mœurs et des institutions corporatives, qui les unissaient étroitement les uns aux autres, elles laissaient libre carrière à leur initiative, en ce qui était leur domaine propre, dans le gouvernement de la famille d'abord, puis dans celui de la cité et de la commune. Or, voici quelque chose de tout à fait caractéristique, comme manifestation de cette initiative individuelle. Ce n'est pas seulement dans la conduite de la vie qu'elle se produisait ; elle s'exerçait de même en vue de la mort, pour ce qui devait immédiatement la suivre. La pratique du testament n'avait pas pour unique objet le règlement d'intérêts temporels; il en était

^ Ollioules ayant perdu ses vieilles minutes notariales, un de nos regrets est de ne pouvoir que très incomplètement, sous ce rapport, en faire ligurer les familles dans nos esquisses. l\ s*agit du reste ici de coutumes qui changeaient peu de localité à localité.

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de spirituels, tenant aux derniers devoirs à remplir envers le corps et l'âme du décédé, que les testateurs mettaient avant tous autres, et sur lesquels ils statuaient, jusque dans les moindres détails.

De là, tout un ensemble de dispositions réglant l'élection du lieu de sépulture, les funérailles, les messes à faire célébrer, la fixation de certaines prières à dire ou à faire dire pendant un temps plus ou moins prolongé, les charités à accomplir envers les prêtres et envers les pauvres, les fondations à établir et les subventions, ou secours, à donner dans l'avenir pour le soutien d'œuvres d'assistance locale, et aussi en faveur de l'église... En cela consistait le testament spirituel proprement dit. Quelquefois même, l'esprit chrétien faisait étendre cette dénomination à l'acte testamentaire en entier*.

Les premiers lieux de sépulture furent les églises, et Ton a vu par la généalogie des Deydier qu'il en fut d'abord ainsi pour celle de Saint-Laurent d'Ollioules. Bien avant que Guilhem, le grand aïeul, y eût été enseveli, elle existait, et même, d'après les archéologues, elle remonterait au xi° siècle, soit à l'époque qui suivit l'expulsion des Sarrasins. De nombreux restes de très anciennes tombes ont été découverts à proximité; près d'elles on a trouvé des vases en poterie, du genre de ceux que les païens plaçaient près des morts. Le christianisme y aurait approprié à son. usage une cella romaine.

' A MontauboD, au xiv* siècle, les testateurs déclarent ne vouloir ychir (Taquest presen segle^ seno far tesiamen spiritual, afin que negun débat ni deguna discordia no puesca naycher metz los seos. Edouard FoRBSTié, Introduction aux Livres de comptes des frères Bonis, marchands montalhanais du xiv* siècle, p. 165.

Là, côte à côte avec leurs tenanciers, vinrent dormir leur dernier sommeil les Bertrand de Marseille, et, au XV* siècle, ils continuaient à y avoir leur tombe. Johan Deydier qualifie Téglise Saint-Laurent de « vénérable »; ce n'est pas cependant dans son sein qu'il fait élection de sépulture. Depuis longtemps, elle n'y suffit plus, et, devant elle, s'est ouvert un cimetière, lo vénérable cementeri de Sani-lMurent^ nous a dit Jaunie, employant à son égard aussi la plus haute expression du respect. D'ordinaire, les testateurs désignent nommément leur tombe de famille. Le 2 mars 1395, Johan Salvator, laboureur du lieu de Bouc, déclare vouloir, avec la grâce de Dieu, aller rejoindre ses pères, à la manière des pèlerins ; Deo juvante^ volens ire ad patres ^morepelegrinorum. Pour Johan Deydier, la tombe de famille est devenue trop étroite ; si nombreux sont les enfants dont il pleure la perte, qu'il a dû en faire ouvrir une nouvelle; et c'est prèsde ces chers petits qu'avec eux il veut aller reposer dans le Seigneur, tumba in qua pueri niei in Domino requiescunt. Une pierre tumulaire lui manque encore : elle sera faite par un ouvrier du pays, nommé Johan Garini.

Et maintenant, en regard de ces belles formules, qui ne sont pas de l'invention des testateurs, ni des notaires, mais leur viennent directement de la Bible, de l'esprit biblique, plaçons quelques lignes du testament en provençal que nous citions plus haut.

« Je laisse mon corps à la terre, laysse mon cors à la terra^ dit Johan de Forbin, résumant en un mot énergique la formule employée par l'Eglise le mercredi des cendres. Je veux être enseveli dans la tombe de mon frère Dragon et aller à Dieu sous l'habit d'un pauvre frère mineur que je porte d'or-

dinaire, léguant six florins pour Tachât d'un autre habit en échange ! » — Voli anar en guisa de frayre menors; que se prengua Vabit de ung paure frayre que yeuportiy e que H sia dat florins sieys per ung altre abit,

Johan de Forbin est un des principaux et des plus zélés citoyens de Marseille. Puissant armateur, après Tincendie de cette ville en 1423, on l'avait vu lancer une flotte contre Alphonse d'Aragon, et aller le surprendre à Barcelone. Avec Johan de Village, neveu et représentant de Jacques Cœur, il fut un des Marseillais de l'époque auxquels la France dut le plus pour l'extension de son commerce dans le Levant. Honoré de l'amitié du roi René qui volontiers descendait chez lui dans sa maison du vieux port, on sait quelle illustration valut à sa famille le grand rôle qu'après lui joua Palamède, un de ses iils.

Son testament nous reporte aux premières années du xui* siècle, lorsque François d'Assise, agissant en réformateur, non seulement religieux mais social, avec son Tiers-Ordre, lui communiqua un si prodigieux esprit de prosélytisme pour l'amendement des mœurs. ^

Est-il besoin de dire qu'en ce temps-là il n'existait point de tarif des pompes funèbres ? Les testateurs y pourvoyaient eux-mêmes et donnaient plus ou moins selon leurs ressources.- A en juger par les legs que Johan Deydier fait pour cet objet, les siennes devaient être des plus modestes ; car il ne laisse au prêtre célébrant à ses funérailles que la modique somme de huit deniers, lorsque, dans un bon nombre de testaments, à cette date, pour tous prêtres assistants, le taux s'élève du double jusqu'à

iOO LES TESTAMENTS AU XV* SIÈCLE

un gros d'argenté Les honoraires du clergé ont alors un nom consacré, celui d^elemosina; ils constituent une aumône^. On fait par là envers lui acte de charité.

« Sitôt après ma mort, incontinenti me defuncto, continue Johan, sera dite une neuvaine de messes, pour lesquelles je nomme expressément Nicolas Marin. » C'était un parent de sa belle-fille. De telles désignations étaient chose habituelle. Au terme de la neuvaine, selon la coutume, eût dû être célébré le Cantar, cette messe chantée ^ dont les mœurs domestiques d'alors, nous le verrons bientôt, faisaient une si grande solennité domestique. Le testateur lui-même la remet à plus tard. On est encore loin des moissons, le père veut qu'il y soit sursis

> Pour rendre compréhensible ù nos lecteurs ce qui est dit ici de ces monnaies divisionnaires, et pourra en être dit dans la suite, notons en substance ce qu'elles étaient et ce qu'elles valaient.

Le gros était une petite pièce d argent, représentant la douzième partie du florin d'or provençal, et qui, après avoir eu d'abord une valeur intrinsèque de un franc, avait fini, à l'époque de la mort de Johan Deydier, par tomber à environ 0,33. Quant à sa valeur extrinsèque, elle est fixée par le pouvoir d'achat de la monnaie, six fois supérieur pour le xv* siècle à celui d'aujourd'hui, c'est-à-dire qu'elle était approximativement de 2 francs en monnaie actuelle.

Après le gros venait le denier, qui en était la seizième partie. Le legs de huit deniers ou d'un demi-gros, fait par Johan Deydier au prêtre célébrant, équivalait donc à un franc. Mentionnons deux autres de ces legs funéraires. Le porteur de la sainte croix recevait quatre deniers, soit 0,50 ; le porteur d'eau bénite, deux deniers, soit 0,25.

Au sujet de cette valeur donnée au gros et au denier, nous prions nos lecteurs de se reporter à la magistrale étude que M. Louis Blancard a publiée sur le Florin provençal {Revue numismatique franiaise^ 1886), étude à laquelle nous consacrons plus loin, chap. VII, une note quelque peu étendue.

'^ Le 18 mars 1427, à Lambesc, la veuve Guérin dispose que cent messes seront dites pour le repos de son âme, et que chaque prêtre en célébrant une recevra pro elemosina denarios oclo,

s Dans le vieux français « le chantel ».

ET LEl'RS COUTUMES iOl

jusqu'au jour où une vente de blé permettra au fils héritier de subvenir aux frais qu'elle entraînera. Le Cantar n'aura donc lieu qu'après la récolte, recollecds bladis hujus sazionis. Les paysans faisaient habituellement de la sorte ; c'est en juillet, à la fête de sainte Madeleine, ou au 15 août, qu'ils réglaient leurs petites dettes et acquittaient leurs redevances ; mais, pour qu'un Deydier en fût réduit à de pareils calculs, il fallait que la famille fût dans une grande gène. Mêmes combinaisons, mêmes conditions au sujet d'autres messes échelonnées par Irenteniers dans le cours de l'année suivante, et qu'est chargé de dire, avec Nicolas Marin, Honorât Fournier, beau-frère du testateur.

Cette pratique était également générale : en un temps où il n'était presque personne qui ne comptât un prêtre de sa parenté, le culte, les prières pour les morts, s'organisaient ainsi dans la famille, non seulement à l'intention de celui qui les ordonnait, mais encore à celle des ancêtres, des parents, bienfaiteurs et amis, pro anima mea majorum^ parentmn^ henefaciorurn et amiconim meorimi.

Chacun y mettait plus ou moins de libéralités, répétons-le, selon ses ressources. Bertrand VI de xMarseille, quand il teste le 14 août 1495, n'est pas seul à faire de nombreux legs de messes, les répartissant dans une série de quatre années, en demandant au curé et à son chapelain d'Ollioules, aux Frères-Prêcheurs de Saint-Maximin et de la bienheureuse Marie-Madeleine, à la Sainte -Baume, aux Frères-Mineurs d'Aix, aux Chartreux de Montrieux dont, de père en fils, tous les siens ont été les patrons. De simples village Dis, de pauvres paysans intéressent de même au salut de leur âme et de celles de leurs

devanciers, les quatre Ordres mendiants des villes voisines. Toujours ou presque toujours dans les campagnes, les legs de messes ou pour fondations de messes se font en mesures de blé, et, afin d'en assurer la délivrance, il n'est pas rare qu'on hypothèque une terre, en sorte que l'héritier soit strictement tenu de remplir la charge qui lui incombe. Les exécuteurs testamentaires sont requis d'y veillcjr et reçoivent à cet effet les pouvoirs nécessaires. Les femmes surtout les arment de toutes pièces à cet égard. Le 25 octobre 1430, la veuve Aymin lègue à Bertrande, femme d'Anthoni Aycart, une terre et une vigne, pour faire dire à Rognes des trenteniers de messes. Au cas où elle y manquerait, la terre et la vigne seront vendues *.

Parmi les magistratures communales de l'époque, il en est une qui répond à tout cet ordre d'intérêts et de traditions. Elle nous est signalée par le procèsverbal d'un parlement public de chefs de famille, tenu en ce pays de Rognes pour l'élection de ce qu'on appelait « le nouvel Etat ». Y sont nommés les syndics, les estimateurs, les auditeurs des comptes, les visiteurs des chemins, les fabriciens de la paroisse [operarii)^ et, entre autres prieurs de confréries, les prieurs du purgatoire {priore.s purgatorii).

Ces prieurs ont la charge de recueillir les legs de charité, faits sans désignation de personnes aux âmes du purgatoire 2. Ils sont les collecteurs des

1 « Et casu quo Bertranda facere celebrari noluerit, volo et jubeo quod dicta vinea et terra vendantur per gadiatores meos, meliori pretio quo poterunt. »

^ Apt, 19 déccQibre 1420 : « Lego animabus purgatorii floreniim unuiu. » {Testament de Raybaud Pinhat^ boucher.) — Rognes,

(ÎT LEURS COUTDMËS «03

pains dits du purgatoire, querentes panes purgatorii^ ou, il s'agit de sommes d'argent, collectores pecteniartim animarum purgatorii.

Des testateurs prescrivent un redoublement de prières pour le jour des âmes, dies anitnarum, et certaines fondations sont destinées à accroître la solennité de ses fêtes religieuses. Le 2 août 1432, Tun d'eux dispose que, la veille au soir, sitôt que la cloche de l'église de Rognes aura sonné VAve Maria, le clerc la fera tinter pour les défunts, pulsare teneatur clericus pro defunctis^ et que le lendemain un grand canlar de Requiem commencera un trentenier de messes.

L'auteur de ce testament était un des nombreux émigrants de la Savoie, qui descendaient jusque dans la Basse-Provence et finissaient par s'y fixer. Les pays alpestres semblent avoir été ceux où le culte des morts était le plus profondément ancré dans les mœurs, et il devait s'y maintenir des plus vivaces. Une petite ville des Hautes-Alpes, Saint-Bonnet, en conserve un témoignage dans les lignes suivantes, gravées sur un bloc portant les traces d'un tronc en fer, près du pont du Drac : Tronc pour les âmes abandonnées et pour les esclaves y 1746, — A Chauvet, village situé non loin de Gap où, dès 1224, existait ime maison de refuge pour les voyageurs y traversant un col très dangereux pendant l'hiver, une semblable inscription fut placée, en 1737, sur la route parles Frères de la Merci : Je vous prie, au

Il juin U95 : « Lego animabus purgatorii unum panem, quolibet dieân annum obitus mei. » (Testament cT Antoine Bonet.) — Rognes, H mars 1502 : « Lego animabus purgatorii unum cartale olei. » (Tatament de Bartholomée Pagesse.)

nom de Dieu^ de faire la charité pour les âmes abandonnées et pour racheter les esclaves^.

Dans la primitive Eglise, les fidèles pourvoyaient par des oblations à ce qui devait être la matière du sacrifice. Au xv* siècle, elles n'ont plus que le caractère d'un don de charité, et elles aussi sont Tobjet de la sollicitude des testateurs. Alaète Corruel, femme de Johan Arnaud, bourgeois de Saint-Michel (Basses-Alpes), charge ses deux fils de faire àTéglise du lieu une offrande en pains et en cierges (20 décembre 1448). Après elle,safille aînée (27 mars 1488) imposera également à son héritier robligation d'offrir, chaque jour, une année durant, du pain, du vin et un cierge, selon la coutume, ut moris est.

Si les prêtres ont leurs offrandes, comment les pauvres n'auraient-ils pas les leurs?

Johan Martin, seigneur de Puyloubier, fut un des premiers jurisconsultes de son temps. Chancelier du roi René pendant une trentaine d'années, à lui revient, presque en entier, la gloire de l'œuvre législative de ce prince, et la Provence lui dut la plupart des réformes qui inaugurèrent un régime meilleur, pour la conservation des patrimoines domestiques. En attendant que nous arrivions à elles, donnons la parole au grand chrétien qui les inspira.

Tai eu beaucoup d*enfautSy dit Johan Martin, tcs-

* J. Roman, Béperloire archéologique des Hautes- Alpes,

tant le 10 janvier 1475, et leur éducation^ se joignant aux soucis de mes charges^ a été pour moi un bien lourd fardeau. Que Dieu soit loué de tout ^ ! Je m'humilie devant lui^ et veux que treize pauvres de Jésus-Christ m'accompagnent à ma tombe ^ revêtus d'habits et de souliers blancs, comme d'usage^ et qu'il soit donné à chacun un diner avec un gros d'argent 2.., Tant que f ai vécu, tous les dimanches et jours de fête^ j'ai eu chez moi un pauvre à dîner. Mon héritier continuera de même, et, de plus, chaque année à Noël, il vêti?*a des pieds à la tête ce pauvre qu'il aura choisi et adopté^.

Ce que Johan Martin faisait les dimanches et les jours de fête, le roi René le pratiquait tous les jours du carême, à Tégard de treize pauvres. « Après leur réfection, que ledit s*" roy les avoit servis à table, écrit son intendant, il leur donnoit à chascun Taumosne en argent* ». « Treize » est alors le nombre

' < Magna et varia onera quœ me incumbunt ex multo liberorum numéro... Deo laudes I »

' « Intersint tresdeciin paupcres Ghristi, qui induantur veste, capucio et calcis albis solitis, et cuilibet detur prandium cuiii une grosso. »

* « Item, volo et ordino, prout fieri consuevi in donio mea per tempera longa, quod, singulis diebus douiinicis et fcstivis, perpetuo pauper unus eligendus per heredem meum cibetur in domo meà, et induetur in die Nativitatis de grosso panno, veste, capucio et caligis, cum uno pari sotuiarium. »

M. Edouard Forestié, d&uis Tétude préliminaire dont il a fait précéder la publication des Livres de comptes des frères Bonis, marchands monlalbanais du xiv* siècle, mentionne cette touchante pratique de charité chrétienne comme étant en usage p, Montauban. — « Pons Seguy, bourgeois, nourrissait dans sa maison un pauvre homme, et il pourvut aux frais de sa sépulture. Chaque maison avait ainsi ses pauvres attitrés. »

* Lbcoy de la Marche, Le roi Renéy etc.. Comptes pour 1418. Cette année-là, il fut dépensé, dans ces distributions, la somme de 300 Qorins et quelques gros.

symbolique par excellence, comme rappelant le souvenir de Jésus-Christ et des douze apôtres, et on le retrouve dans les testaments de simples laboureurs, avec de semblables dons et legs. Longtemps après, ce symbolisme se perpétuera dans les rites religieux des familles * . Au commencement du xvii** siècle, Jérôme des Laurens, une des illustrations de TUniversité d'Avignon, relatera, dans son Livre de raison, écrit en latin, un trait où se peint bien une tradition restée vivante : Le premier-né de mon fils François^ nommé comme moi Jérôme^ était à Cdge de quatre ans^ lorsqu'il fut saisi d'une fièvre qui dégénéra en petite vérole. Tout espoir de le sauver était perdu. Je le recommandai à Dieu et à la très sainte Vierge Marie *< des dons », de Doms^pour qu'elle lui obtint la grâce du salut. Avec treize jeunes filles^ conduites par leur maîtresse 2, je me rendis à réglise majeure de la ville. Là, nous entendîmes la messe, fhnes notre oblation, et^ au retour, quelle ne fut pas 7iotre allégresse en trouvant notre petit malade sans fièvre ^ !

Dans les campagnes surtout, ce n'est pas seulement à treize pauvres, mais à tous pauvres du Christ, omnibus pauperibus Christi, soit du pays, soit venus du dehors, que, le jour de la messe de

^ Le nombre symbolique de treize se rencontre aussi dans le treizain^ c'est-à-dire dans les treize pièces de monnaie qu'alors (et ce rite est, encore aujourd'hui, usité en certains pays) le marié remettait dans un cérémonial des épousailles («z/6urra/to), rappelant Tachât primitif qui était fait de la femme. Voy. sur ce sujet notre étude sur Les fiançailles et les mariages en Provence à la fin du moyen âge.

^ « Et habitis mecum tresdecim virginibus, cum earum duci. » * Livre de raison de Jérôme des Laurens, auditeur de Rote à Avignon, professeur et primicier de son Université (1517-1606).

ET LFXftS COUTUMES <07

neuvaine, comme aussi en certains jours consacrés et déterminés par les testateurs, sont faites de larges et générales distributions d'aliments. Elles portent le nom populaire de dojia. La coutume en est si bien établie que les moindres laboureurs croiraient manquer à un de leurs premiers devoirs de chrétiens, s'ils ne laissaient un plus ou moins grand nombre de mesures de froment, annona^ à convertir en painspourcetobjet.il en est même qui prescrivent de faire ces distributions devant leur demeure, à la porte même de leur foyer*.

M. Albert Babeau, au cours de ses savantes études sur Tancienne France dans les trois derniers siècles, a relevé bien des faits qui changent, du tout au tout, le point de vue sous lequel on présente habituellement la vie des classes rurales à ces lointaines époques. Mais il est loin d'avoir épuisé le sujet, et même, à certains égards, ne pouvant que tracer un tableau d*ensemble, il a été au-dessous de la vérité en ce qui touche des populations pour lesquelles il manquait de documents. « Tandis que le pain du citadin, fait avec du froment, dit-il, était blanc et de qualité supérieure, celui du paysan était grossier: d'ordinaire, la couleur en était bise et noire.

* Bouc, H oct. 1346 : « Dari volo, amore Dei et intuitu pietatis, unam eminam annoniB solvendam in messibus proximè venturia. » {Testament de Bertrand Mtchiel.) -— Cabriès, 6 janvier 1390 : t Lego duodecim eminas annonœ^ in pane... » {Testament d^ Huga Segreste.) — Gardanne, 14 avril 1414 ; € Volo et ordino quod heredes mei debeant facere do&am sive elemosinam universalem, usque ad quantitatem octo eminarum annonœ^ incontinenti post obitum meum, et quod detur ad januam meam. » {Testament de Hugo Fabri.) — Rognes, 1438 : « Lego ad honorem Domini nostri Jesus-Gbristi et beatœ Marice ejus Matris, unam elemosimam panis de tribus saumatis annona; distribuendam. » {Testament d'un laboureur.)

L'orge, le seigle, l'avoine, la châtaigne, les pois, entraient, selon les pays, dans sa composition *. » Si M. Babeau eût connu la Provence de la fin du moyen âge, il eût pu affirmer (les régions alpestres mises à part et encore pas toutes) que le pain blanc y était chose commune aux classes les plus diverses, aux plus modestes comme aux plus riches. Sans doute, les paysans y associaient d'ordinaire le seigle au froment, ce qui ressort d'une multitude d'actes de vente où les deux céréales sont inséparables, sans mélange d'avoine toutefois ^. Mais, pour peu qu'ils fussent aisés, le pain blanc paraissait sur leur table les jours de fête, et ils mettaient leur charité à ne donner que de celui-là aux pauvres, dans les largesses qui devaient suivre leur mort.

Au surplus, disons que, seul, le pain de froment, pur de toute addition d'autre blé, était vendu dans les boulangeries communales, même en de petites localités. Les contrats passés entre les municipalités et les fermiers le stipulent en termes exprès^.

1 Albert Babeau, La vie rurale dans Vancienne France (1885), p. 102.

'^ « Quant au pain d'avoine, voire en la plus grande cherté des blés, on n'en laisse pas seulement à manger aux chiens », écrivait en 1551, dans son livre : La Provence louée, Quiqueran de Beaujeu, gentilhomme d'Arles, évoque de Senès.

» A Rognes, le 22 janvier 1435, le parlement public des chefs de famille étant assemblé dans l'église Saint-Martin, Antoine Aycard et Pierre Sartoris promettent de tenir une boulangerie pour le service de la commune, Jiabere unam manganeriam nniversilali servienlem, boulangerie où ils ne feront que du pain de froment, sans adjonction d'autre blé, pr'o faciendum panern de annona, sine adjunctione allerius bladi, lequel sera débité à tous ceux qui en manqueraient, occasione vendendi omnibus indigenlibus.

Autre contrat de la môme époque. Un sieur Andréas s'oblige fieri facere panem album de annona (du pain blanc de froment), lam extraneis quam intranets castri de Rognis^ pane indigentibus tt emere volentibus.

Ajoutons encore que les legs en nature, faits aux femmes par leurs maris, sous forme de pensions annuelles imposées à Théritier, portent presque invariablement du blé, annona; très rarement du seigle y figure.

Les dana ne consistaient pas uniquement en une plus ou moins grande quantité de pains, on y joignait également do la viande. Tout ménage de paysan salait un ou plusieurs porcs pour sa consommation domestique. Un porc salé était Taccessoire accoutumé des distributions faites aux pauvres, et le vin, non plus, n'était pas oublié*. Les testateurs semblaient prendre plaisir à gratifier les indigents du pays et des environs des productions essentielles de leurs héritages fonciers, dont ils avaient vécu et dont après eux vivraient les leurs. Et ce n'est pas en Provence seulement qu*il en était ainsi. Dans une charmante esquisse que M. Tabbé Galabert publiait naguère sur VEtat social dana Tam-et-daronne ^ an début de la gufrrede Cent Aiis^ nous sont dépeintes, en quelque sorte, trait pour trait, des coutumes exactement semblables. On y voit des testateurs ordonner qu'il soit distribué à leur porte des mesures de froment converties en pains, avec du vin tiré du baril entamé pour l'usage de la famille; d'autres adjoindre à ces largesses un porc entier, lequel fera les frais du

• Citons entre autre», là-dessus, le testament de Pierre Lange, laboureur à Roquevaire (18 janvier 1440). Il veut € qu'après sa mort soient distribués douze émines de blé, six millerolles de vin, et un porc entier de la valeur de deux florins ».

Des familles allaient jusqu'à contracter des emprunts pour suffire aux dépenses de ces distributions.

Le 19 février 1449, à Rognes, Jacques Arnaud souscrit une obligation, pour la somme de quatre florins et demi, causa expensarum pro pane, vino et came salsata.

dîner servi aux pauvres dans la maison mortuaire. Dans un pays particulièrement cité, celui de Moissac, ces charités, en vertu de testaments qui les stipulent de la sorte, s'étendent à des albercs (grand repas) de trente, cinquante, cent et même parfois cent cinquante pauvres ^

11 existait même dos fondations établies pour célébrer de la sorte, avec éclat, certaines fêtes, certains anniversaires ; et nous en trouvons à Ollioules une de ce genre, dont Tauteur avait été un Bertrand de Marseille. Le 25 novembre de chaque année, fête de sainte Catherine, patronne de la famille seigneuriale, celle-ci faisait distribuer à tous les gens du pays, du pain, du vin et de la viande. Ces dons n*6taient pas seulement, au moyen âge, une des formes les plus anciennes de la charité - ; ils y caractérisaient aussi les manifestations d*une vie locale et sociale, où les familles se confondaient, en quelque sorte, les unes avec les autres, dans des agapes fraternelles. Nous ne pouvons ici qu'indiquer, en passant, ce côté des mœurs. Sur la fin de nos études, lorsque nous arriverons à la commune, mieux encore en jugerons-nous par les distributions générales et par les banquets du jour de la Pentecôte.

D'ordinaire, c'est le jour où se termine la neuvaine de messes que se font les distributions générales, avec recommandations aux pauvres de joindre leurs prières à celles de la parenté. Nous avons sous

1 F. Galabp.rt, La Réforme sociale^ 10 août et 1*' septembre 1896.

- Voyez la très intéressante et curieuse étude de M. A. de Charmasse : Uinslitulion charitable de Vcmmône de Saint-Léger à Autun (637-1668), Autun, 1890; — et celle de M. A. Germain : Maguelone^ 9es évêques et se^ chanoines^ Montpellier, 1869,

ET LEURS COUTUMES iH

les yeux toute une série de testaments d'une modeste, mais vieille famille, nommée Sias, du lieu de Noyers (Basses- Alpes). « Requérant les pauvres^ y disent de père en fils leurs auteurs, de prier Dieu de faire mtsérieorde audict testateur et à ses prédécesseurs. » Au Caniar^ à la grand'messe chantée ce jourlà, assistent les lignagers, les proches, les amis ; et les testateurs, dans les clauses qu'ils lui consacrent, manifestent l'importance qui lui est attachée.

Devant Dieu et devant les hommes, un beau Cantar est la plus haute marque d'honneur qu'on puisse donner à une mémoire chérie.

Barthélémy Silvestre, laboureur du lieu de Cabriès, est un père profondément malheureux. Guilhemet, son fils unique, lui a été enlevé, et dans ses vieux jours il le pleure encore. Ses bètes de labour consistent en deux mules. Par son testament du 28 octobre 1421, il en hypothèque une {ypotheco qnamdam mulam meam), avec laquelle, s'il en est besoin, seront payées 170 messes à dire dans l'église de Cabriès, pour le repos de l'âme de lui testateur. L'autre est léguée à Pierre Ruffi, un petit-neveu, habitant Marseille, sous la condition que ce dernier fera célébrer, dans l'église des Carmes de cette ville, un beau Cantar^ pour la somme de deux florins ^ pro anima Gtiilhemeti, filii mei çuondam.

1 Quel serait, en monnaie actuelle, l'équivalent de ces deux florins de 1421? Rien moins que la somme de 90 freines.

Disons ictf^auf à y revenir moins sommairement quand il sera parié des dots des femmes (ci-dessous, chap. vu), que le florin provençal en or, lequel avait valu d'abord 12 francs, était descendu à 7 fr. 50 dans les premières années du xv« siècle. Or ce chiffre, multiplié par celui de si.^^, représentant le pouvoir supérieur de la monnaie d'alors, donne 45 francs comme valeur du florin provençal d'alors, d'après l'étude de M. Louis Blancard, déjà citée.

Mieux que des faits plus éclatants, de semblables anecdotes nous découvrent, jusque dans son fond, Tàme populaire ^

Les moindres familles d'alors fondant pour la plupart' des séries presque indéfinies de services d'anniversaire, toute une administration, jusque dans des paroisses de village, était préposée à la perception des fonds pour ce légués 2.

Le chiffre de J;reize reparaît dans le nombre dos prêtres que les testateurs appellent à prier pour eux et à honorer le Cantar de leur présence ; mais il en est un autre non moins symbolique, celui de douze, plus souvent fixé. Volo quod intervint duodecim presbyteri,,,^ dit Johan Deydier. De petites villes, de simples villages, en comptaient assez pour suffire à ces exigences, et, quand il s'y joignait des prêtres des pays voisins, ce nombre était parfois ' dépassé ; d'ordinaire, il leur était légué à chacun, pour aumône, />ro elemosina, au moins un gros d'argent, plus un dîner convenable, cum decentiprandio. L'auteur de notre Livre de raison, qui pour le reste est d'une extrême brièveté, se montre au contraire des plus explicatifs à cet égard.

Par lo cantar, al bot de la noveiia^ ay donat à

* Ce culte domestique des morts se manifeste bien encore dans le testament de llostang Jordan (Bouc, 22 mars 1426), par lequel il lègue quatre-vingts messes à dire, pour l'àme de Bertrand Jordan, son Ois, depuis plus ou moins longtemps décédé : Lego pro anima Bertrandi Jordanie filii mei quondam^ quatuor viginti missas dicendas...

2 Dans des comptes de tutelle, tenus en 1534 pour un jeune Deydier, figure l'article suivant : — « Aver baylat à rnossen Anlony ïsnarl, procurador dels anîiiversaris de la gleysa iVOlUolas, la part atocant Honorât per Vanniversari fondât per son payre {que Dieu ayaï) ... grosses dos.it

ET LBDRS COUTUMES 113

cascun capellan ung gros, et à di?iar houssi à vint

personas que vengiieron à Postal, et ay paguat

florins 4, grosses 8.

Plus ay fach ung bel cantar, al bot de Fan de la mort, en que ay douât à cascun capellan ung gros, et Jioussi à diîiar à ben vint et cinc ornes. Tout contât, ay despendut florins 5. »

Traduction : « Pour le Cantar du" bout de neuvaine, outre le gros qu'ont eu chacun des prêtres, je leur ai donné à dîner ainsi qu'à vingt personnes, lesquelles vinrent à la maison ; ce pour quoi j'ai payé quatre florins, huit gros.

« Plus, j'ai fait célébrer, pour le bout de l'an de la mort, un beau Cantar, où chaque prêtre a reçu encore un gros, et où j'ai eu à dîner aussi bien vingt-cinq personnes. La dépense a été de cinq florins *. »

Des rites domestiques d'une haute antiquité présidaient à l'accomplissement des devoirs d'hospitaUté et de charité qu'entraînaient de semblables événements de famille ; et la plus importante des formes, sous lesquelles ils se manifestaient, était le banquet funéraire. Telles étaient alors les mœurs d une société, encore à certains égards toute patriar-

^ Soit, en tout, neuf florins, huit gros; mais leur évaluation doit être établie bien au-dessous de celle des florins de 1421, notés cidessus. La baisse s'est depuis lors d'autant plus accélérée que le florin d'or primitif est devenu une simple monnaie de compte, représentée par douze gros d'argent, eux-mêmes, nous l'avons vu, des plus dépréciés. En 1477, le florin de compte ne valait guère plus de 4 fr. 40, leâifqeis, multipliés par six, représentant le pouvoir de l'argent, donnent 26 fr. 40. Les neuf florins, huit gros, déboursés par Jaume Deydier en frais funéraires, auraient donc pour équiva-' lentS; en monnaie actuelle, environ 255 francs.

cale, que la coutume lui prêtait des proportions dont nous n'avons plus même une idée de nos jours. 11 n'était pas rare que les testateurs, dans leurs dispositions dernières, étendissent leur prévoyance jusqu'à le régler, et c'est ce que, le 21 décembre 1545, à la Giotat, fait noble Pierre de Maurel. En môme temps qu'il « ordonne estre célébré un Chanter^ pour le salut de son âme et la rémission de ses péchés », il veut que « pour les prestres du lieu, et ceulx de Cassis et de Ceyreste, et aultres qui casuellement se trouveront à ses funérailles, il soit donné à disner..., et à ses proches parens, amis et lignagers, un disner... » Dans les campagnes, l'assistance d'ordinaire est très nombreuse ; et, quand y meurt un chef de famille, énormes parfois sont les charges qu'elle crée à des ménages de paysans. En 1575, à Rognes, chez l'un d'eux, un compte de tutelle porte comme articles de dépense toute une charge de blé (160 litres), consommée dans la circonstance, plus neuf florins de poisson, attendu que ce jour-là était un jour maigre ; y compris^ est-il ajouté, le pain que ont donné pour r honneur de Dieu et due aux pauvres.

Ces lignes, d'une inspiration si élevée, terminant les comptes d'une simple famille du peuple, ne sont-elles pas louchantes ? Et ce n'est pas seulement en Provence qu'il en est de la sorte. L'esprit chrétien, l'idée de charité qui, dans ces tristes solennités du foyer domestique, associaient les pauvres aux riches en les faisant participer au même repas commun, n'éclatent pas moins, par exemple, dans le testament suivant d'une noble dame de Toulouse. Le 1 6 septembre 1535, en cette ville, Antonia de Saint-

Siriac dispose qu'après ses obsèques il sera servi aux parents et amis une réfection, dans un dîner convenable selon leur qualité, ainsi que c'est lusage, aoujoun réfection al dinar hounestamen^ ainsi qu'es accoustuniat^ et ce^ segon sa çualitat. Puis, sur la table commune, il sera pris du pain, du vin et de la viande, pour distribuer aux pauvres, talmoyna de pa^ vin et car, que se relebara de la iaula del dinar. Enfin, pour Tamour de Dieu, après la messe du bout de Tan, il sera encore donné aux pauvres, devant la porte de la maison, une pipe de vin et trois setiers de blé K

Des traits de ce genre, si petits qu'ils soient, méritent d'être recueillis, comme indication sur l'état des mœurs. L'époque même d'où ils nous viennent les rend particulièrement intéressants, et curieux est-il d'en rapprocher d'autres, dans lesquels, selon les milieux, à mesure que changèrent les mœurs, on peut voir comment se perdirent les vieilles et religieuses coutumes du banquet domestique des funérailles.

Hounestamen,A\^^\i sur ce sujet Antonîa de Saint- Siriac, en 1535; honnête et simplement convenable devait être la réfection^ que les pauvres auraient à partager avec les parents et amis. La recommanda-

' M. du Mëge, en publiant ce testament dans son Histoire des institutions de la ville de Toulouse {t. 1, p. 41 1), le fait suivre des observations suivantes : € Le repas dont il est ici parlé, et qui est indiqué dans Tépitaphe de Clémence Isaure. avait lieu dans les maisons des nobles, des bourgeois et dans celles du peuple. On faisait Yazempre ou les convocations de tous les parents, de tous les amis, de tous les compagnons du mort... Après avoir prié sur la tombe, le convoi, Vazempre, se rendait en corps à la maison du défunt, où un repas frugal était préparé, et Ton se séparait ensuite en répétant ensemble des prières. »

tion n'était pas alors inutile. Le temps n'était plus aux repas frugaux des anciens, et la mort ellemême n'avait plus le pouvoir de contenir dans de justes bornes ceux dont elle était Toccasion. Des testateurs s'en indignent, au point de les supprimer : ce seront les pauvres qui y gagneront. « Je prohibe tous banquets qu'en cette ville on a coutume de faire, soit au jour des funérailles, soit à ceux de fin de neuvaine et du bout de l'an, déclare Jacques de Puget, seigneur de Fuveau, testant à Aix le 13 mai 1532. En leur lieu et place, il sera fait aux pauvres une distribution générale de pains, de vin et d'argent ^ » Au siècle suivant, le mot même de festhis se rencontre dans le testament de J.-B. Duranti, doyen de la Cour des Comptes de Provence, testament par lequel il interdit à son héritier « d'user d'aucune superfluité, de faire aucuns festins le jour de l'enterrement, lui enjoignant de se tenir dans les bornes de sa disposition testamentaire, dans celles de la piété et religion chrétienne (12 février 1622) ».

On a peine aujourd'hui à se représenter un fol esprit de luxe finissant par transformer des repas funéraires en banquets mondains. Et cependant, c'est ce qui devait se prolonger jusqu'au milieu du xvu' siècle, époque où à Aix, au sein de la Cour des Comptes, surgit un de ces hommes de bien -,

1 « Prohibeo et veto quod, in die quo corpus meum tradetur ecclesiaticœ sepultur»*, nec in diebus cantarlum fiendorum, in fine novense et annl obitus mei, fiant sdiqua convivia, ut assuetuni est fieri in dicta civitate Aquensi, et ordino quod, loco ipsoruni conviviorum, fiât una dona panis, vini et argenti pauperibus ibi afQuentibus. »

2 Antoine de Séguiran, qui fut premier président de la Cour des Comptes de Provence (21 janvier 1679).

ET LEURS COUTUMES iH

comme les bonnes mœurs domestiques en produisaient dans nos anciennes communes, et qui y remplissaient Toffice de redresseurs des abus. Il s'attaqua, dit une chronique d'alors, « à ces sortes de cérémonies où, pour contenter la vanité des vivants, on enterroit des héritages. Il bannit les mangeailles qui esloient des repas somptueux pour les parens et amis, et qu'on appeloit des festins de renouvelle^ ment de parentés et amitiés^ ».

Tout cela a été mis en scène par Walter Scott dans sa Fiancée de Lammeimoor^ où, retraçant les antiques mœurs écossaises, il raconte comment Théritier des Ravenswood fut prodigue en ce genre de somptuosités, au point d'y dépenser deux années de son revenu et presque de s'y ruiner -. « Cette coutume, ajoute-t-il, n'a été abolie que récemment. Alors, ne pas s'y conformer eût été montrer aussi peu de respect pour le défunt que peu d'attention pour les amis qui lui survivaient •^. »

Dans les testaments qui nous viennent de ce vieux monde, quelle matière n'y a-t-il pas à obser-

> Ds Haitze, Hisloii^e de la ville (VAir, liv. XX. g 49.

* Chap. Il et vil.

' Dans la France méridionale on la trouvait se perpétuant, encore peu avant la Révolution, comme au temps jadis, chez des populations de lancienne Cerdagne. « Un paysan donne à manger copieusement â quatre-vingts et cent personnes à la fois, lorsqu'il marie sa fille ou perd sa femme; c'est Tusage... », écrivait le dernier intendant du Roussillon, Raymond de Saint-Sauveur, dons un mémoire sur les mœurs des populations rurales de ce pays. — Brutails, Notes sur l'économie du Houssillon à la fin de Vancien régime (1889).

us LES TESTAMENTS AU XV* SINGLE

valions ! Celui de Johan Deydier nous a déjà donné l'occasion d'en noter un bon nombre. Voici encore un détail à son sujet, et non des moins intéressants. 11 s'agit des trois gros d'argent, légués par lui à la confrérie du Saint-Esprit d'Oilioules, à la charge pour les prieurs de lui faire cortège, dans la cérémonie des funérailles, avec leurs luminaires nommés « cierges du Saint-Esprit », cerei Sancti Spiritus. En soi, cela ne semble pas valoir la peine d'être relevé ; mais, pour peu qu'on ait pénétré dans la Provence du moyen âge, et qu'on sache la grande popularité dont ces confréries y jouirent, ce simple fait donne sujet à bien des évocations.

Bientôt, à Marseille d'abord, puis tout au long du littoral méditerranéen, nous les verrons devenir des centres vivants de formation pour des organismes communaux, pour les libertés communales. Considérons-les ici, un instant, en elles-mêmes. Jusqu'à nos jours, l'histoire ne les avait signalées et ne s'était occupé d'elles qu'assez superficiellement ; elle n'en avait recherché ni les vrais caractères, ni les origines sur lesquelles nous sommes aujourd'hui pleinement fixés. Dans le livre qu'il vient de consacrer à l'Ordre hospitalier des Frères du Saint-Esprit, M. l'abbé Brune nous a montré en elles les auxiliaires de ce célèbre institut, qui, dès la fin du xii" siècle, fut le grand initiateur et promoteur de toute une croisade, entreprise au nom de la charité en France et en Europe*. Nées avec

* p. Brunb, Histoire de l'Ordre hospitalier du Saint-Esprit (Paris, Alph. Picard, 1892). Au xiv siècle, l'Ordre comptait en France 400 hôpitaux, plus 500 autres répandus en Italie, en Espagne et en Portugal, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Pologne, en Danemark et jusqu'en Suède-Norwëge.

lui, elles en furent une sorte de Tiers-Ordre. M. Tabbé Brune en donne un état détaillé, et innombrables V trouvons-nous les anciennes fondatiens de confréries. La Provence y tient une place sans doute très honorable ; elle est loin pourtant d'y figurer au degré qu'elle eût mérité.

Une multitude de textes en font foi ; et ils ont cela d*attachant qu'ils sont autant de témoignages émanés de simples paysans. Ce sont des testaments, où se déroule un spectacle bien fait pour inspirer Tadmiration. Toute une organisation de la charité y reparaît au grand jour, s'étendant des villes aux bourgs, des bourgs aux moindres villages. Le milieu du xiv"* siècle semble avoir marqué son apogée. « C'est surtout dans le domaine de l'assistance publique, écrit sur ce sujet M. Tabbé Galabert, décrivant l'état social de la France du sud-ouest, que le moyen âge a accompli des merveilles, et nous doutons que nos gouvernements, qui remuent à la pelle les millions des contribuables, aient plus fait, avec de lourds impôts, que nos aïeux par les dons de chaque jour *. La charité publique avait couvert le sol de maisons pour les infirmes,

Parmi eux, est-il besoin de nommer celui de Sainte-Marie in Saxia, qui. fondé à Rome par Innocent III, le 19 juin 1204, devint plus tard célèbre dans le monde entier, comme le plus vaste et le mieux ordonné de tous les établissements d'assistance publique !

I « La conviction qu'on acquiert en étudiant cette vieille histoire, c'est qu'en dépit de toutes nos prétentions ù produire du nouveau, nous n'avons guère fait de nos jours, à part les crèches et les salles d'asile, qu'organiser et centraliser des choses déjà existcmtes, et appartenant, qui plus est, à ce moyen &ge que l'on qualifie si gratuitement d'arriéré. Nous avons substitué dans certaines institutions >a phUanthropie à la charité, mais nous n'avons pas imaginé les institutions elles-mêmes. » A. Germain, De la Charité publique et hospitalière à Montpellier (1859),

les pauvres et les lépreux, et cela jusque dans les villages où la bonne volonté de nos législateurs peut à peine faire pénétrer le bienfait Je l'assistance médicale, et n'est point parvenue à créer de simples bureaux de bienfaisance. Nous pourrions, si cette nomenclature n'était fastidieuse, citer nombre de villages, qui eurent des hôpitaux florissants, dont il faut dire : etiam perinre ruinsR. Si nous venons aux bourgs et chelWieux de canton, nous y en trouvons deux, quelquefois trois ^ » On pourrait en dire autant de la Provence à la même époque 2. De cette organisation, qui illustra le moyen âge, les malheurs dont sera rempli la fin du xiv* siècle no laisseront subsister que des débris. Il en restera cependant encore^ assez pour que les campagnes continuent à avoir, concurremment avec les bienfaits de Tassistance privée, un régime bien établi d'assistance publique.

Ce serait sortir de notre cadre d'études que d'étendre nos aperçus aux villes, dont les plus ou moins nombreux établissements de charité, qu'elles comptaient autrefois, s'étaient considérablement réduits par les mômes causes ^. Ne quittons pas le village, et voyons un peu de près ce qui s'y passe,

' Galabert, Etat social de Tam-et-Garonne, au début de la guerre de Cent Ans.

s En Provence, encore au xvi* siècle, dans une commune du département actuel du Var, à Saint-Zacharie, nous trouvons la fondation faite en 1512, par un modeste paysan, d*un hospice pour les pauvres passants et malades, et aussi d'une léproserie dont le fondateur déclare avoir édifié de ses propres mains les premières constructions. — Mirbur, Rapport sur les Archives communaels du Var (1880).

3 Sisteron, notamment, avait eu onze hôpitaux, qui sur la fln du moyen âge s'étaient réunis en un seul. — Kd. de Laplanb, Histoire de Sisteron tirée de seif archives, t. II, pp. 87-88.

sur quoi s'exerçait la charité, en quoi consistait Fœuvre par excellence de l'assistance publique dans les campagnes. Pour cela, un exemple à souhait vient de lui-même s'offrir à nous. Point ne nous faut-il aller le chercher au loin ; car il s'agit d'un bourg, situé entre Aix et Marseille, celui de Bouc, dont les vieilles minutes notariales, heureusement conservées, permettent de ressaisir bien des traits de la vie locale d'alors.

Comme les pays du voisinage, celui-ci, au xiv*" siècle, avait eu sa Maison-Dieu, sa maison des pauvres, hospitale pauperum Christi ; mais, si délabrée se trouvait-elle, dans les premières années du XV*, qu'elle en était devenue inhabitable. Or, voilà qu'une bonne chrétienne de l'endroit, nommée Dulcia, dans l'émotion que cet état de ruine lui cause, en fait l'objet d'une clause de son testament. La piété des mourants, à cette époque, surtout chez les femmes, s'employait à doter la maison des pauvres, autant que possible, en articles de lingerie, de literie ou de vêtements, devant lui être le plus utiles. Elle allait même jusqu'à se préoccuper des besoins que pouvait avoir, sous ce rapport, l'hospice du Saint-Esprit ouvert dans la ville voisine à de plus grandes misères. Dulcia ne renonce pas à l'espoir que son pays de Bouc recouvrera bientôt le sien, par le généreux concours de la population ; et, dans cette pensée, le 10 janvier 1422, elle lui lègue une paire de draps, une couverture et un coussin, en y mettant la condition expresse que, dans les douze années qui suivront sa mort, il sera réparé en entier, in completum ^

^ « Lego hospitaU pauperum Christi dicti castri, casu quo iufra duodecim annos sit rcparntus in completum, duo linteamina, unam flassiatam et unum coyssinum... »

En attendant, les pauvres ne seront pas déshérités de tout secours. Le pays ne possède-t-il pas à la fois une confrérie du Saint-Esprit, confratria Sancti Spiritus^ et une charité, Caritas elemosinœ^ établies précisément pour subvenir à leurs besoins?

Ces deux institutions, quoique distinctes et recevant chacune des legs séparément, avaient une commune origine, étaient unies Tune à l'autre par des liens étroits, et cela au nom du Saint-Esprits La distinction venait de ce que la confrérie proprement dite représentait le gouvernement religieux, et que, dans la Charité, était Tœuvre économique d'assistance. « L'institution des Charités, dit M. Léopold Delisle pour la Normandie du moyen âge, remonte au xiv** siècle et peut-être même au xiii" siècle. Ce sont des espèces de confréries, dont les membres se soumettent à des règlements particuliers et s'obligent à rendre les derniers devoirs aux habitants de leurs paroisses. Le commun des paroisses avait aussi la préoccupation des nécessités des pauvres, et il est à observer que, non seulement dans les villes, mais dans les campagnes, les Maisons-Dieu et les léproseries étaient souvent sous la surveillance des paroissiens » '. C'est ce que la Provence de la fin du moyen âge nous offre presque à la base de son organisation communale. Dans les Charités comme dans les hospices, fut le point de départ d'un self-government local, qui alla sans cesse en grandissant sous leur égide. Avant d'ad-

1 « Lego Garitati Sancti Spiritus... », est-il dit (11 octobre 1340) dans le testament de Bertrand Michiel, laboureur à Bouc.

•- Léopold Df.i.isle, Etudes sur la condition de la classe agricole et Vétat de V agriculture en Normandie^ au moyen âge (1851), p. 1S4.

ET LEDRS COUTUMES 423

ministrer en pleine liberté les affaires de la commune, on géra les intérêts des pauvres en toute indépendance.

Les membres de la Charité d'un village sont nommés Cariterti, Ce sont des quôteurs-aumôniers, dont un des principaux offices consiste à faire annuellement la tournée des maisons pour la collecte du blé. La Charité de Bouc semble avoir été à cet effet des plus actives, et, afin de Tobliger à ne pas se départir de cette activité, le 22 mai 1417, un testateur, Laurent Motet, en lui léguant une mesure de blé, unam quarteriam bladi, pour toutes quêtes à venir, y met comme condition impérative que ces quêtes auront lieu régulièrement chaque année ^ A la Charité vont plus spécialement les dons et legs en nature ; à la confrérie sont destinés ceux en terres qui lui constituent un patrimoine foncier, comme étant rinstitution mère et nourricière. Quels sentiments les gens de Bouc n'ont-ils pas pour la leur! et quels témoignages ne lui prodiguent-ils pas ! Par exemple, c'est GuilhemBonetqui, dans l'attachement dont son cœur est pénétré à son égard '*, le 2 octobre 1420, déclare lui donner un petit vignoble, avec mission pour les prieurs de faire célébrer chaque année dix messes pour le repos de son âme. Peu après, le 21 janvier 1422, ce sera une femme, Garsende Bermond, qui lui léguera sa propre maison. « Les prieurs, dit-elle, pourront désormais y réunir les confrères pour la célébration

' « Lego, amore Dei, elemosinfi^ Caritalis dicti castri de Buco, tantum quantum fiet quolibet anno, et non aliter^ unam quarteriam bladi. »

* € Considerans amorem et dilectionem quem et quam habet erga confratriam Sancti Spiritus castri de Buco... »

de la fAte patronale ; et le troisième jour, in tertia die confratriœ^ les prêtres qui seront du nombre des confrères diront un absoute pour elle donatrice. La charitable association, bien qu'étant surtout composée de laïques, comptait donc dans son sein des membres du clergé qui participaient à ses œuvres. Ajoutons qu'il en existait de semblables pour les femmes. Marguerite Deydier, sœur de celui qui sera le principal héros de nos récits, fut prioressa de Sant-Esperit à Hyères où elle s'était mariée, et son frère marqua la chose dans son Livre de raison, où elle lui serait un titre d'honneur pour sa famille autant que pour elle-même.

Rien, dans les sociétés du moyen âge, ne frappe davantage, comme faisant contraste avec nos mœurs actuelles, que la puissance et la fécondité qu'y manifestait en tout et pour tout un esprit général d'initiative. Les corps et corporations n'en étaient pas seuls pénétrés. 11 ne se manifestait pas moins chez les individus, et des testaments, antérieurs à la guerre de Cent Ans, nous permettent de juger à quel point il s'exerçait, jusqu'où il s'é.tendait, au nom d'intérêts publics qui, sans lui, eussent été en souffrance. « C'était par des dons en nature, comme briques, chaux, bois, que l'on construisait à Moissac, en 13i6, une digue ; par des legs de 5 et 10 sols caorsins que, dans la même ville, on contribuait à Vobra del pont de Tarn^ et que, à défaut de lignée légitime, on cédait à cette œuvre tout son avoir. C'étaient des dons testamentaires qui pourvoyaient à l'entretien des grandes routes... Les fonds manquant pour mener rapidement à bonne fin l'œuvre importante du pont de Montauban, les créanciers cédaient les créances véreuses aux ingé-

nieurs Mathieu de Verdun et Etienne de Ferrières, operariis seu procuratoribus operis Monlis-Albani de super fluminis Tarni, en 1317; ceux-ci, grâce à leur privilège, après une procédure sommaire, entraient aussitôt en possession des sommes dues. » Le beau pont de Montauban fut achevé de la sorte sans augmentation d'impôts ^

Ainsi s'étaient construits les innombrables hôpitaux dont le moyen âge avait couvert le pays dans ses villes et ses campagnes. Il en avait été de même pour ses grandes cathédrales comme pour ses moindres chapelles; et c'est le spectacle auquel, dans TAllemagne du xv* siècle, nous fait assister Janssen, rappelant par quelles contributions et corvées volontaires, grâce à quelles ressources, y furent alors édifiés, avec des centaines d'églises, tant dadmirables monuments, où Tarchitecture religieuse du moyen âge eut son plus magnifique épanouissement. On lit dans une chronique manuscrite relative à la construction de la cathédrale d'Ulm: « A l'endroit où le conseil de fabrique a coutume de s'acquitter des devoirs de sa charge, on a construit une bicoque où chacun peut apporter la petite offrande volontaire de son bon cœur. Ni tablier, ni cotillon, ni ceinture, ni collier n'est méprisé ; on les vend ensuite chez les fripiers, près du logis des cloutiers, le plus avantageusement possible au profit de l'édifice. Quelques bourgeois se sont engagés à faire corvées d'hommes et de chevaux pendant une année entière ; d'autres, pendant six mois, un, deux ou trois mois; ([uelquesuns achètent des chevaux à cet effet. Aussi, grâce

* p. Galabbrt, loc. ciL

à leurs efforts, Tœuvre a grandi sous leurs mains de telle manière que, en 1488, non seulement la grande et splendide église, avec son clocher, a été élevée, voûtée, couverte, mais encore ornée à l'intérieur de cinquante-deux autels. On n'a accepté pour cette construction Taide d'aucun étranger*. »

« C'est à ces efforts réunis qu'inspirait une foi commune, dit Janssen, c'est à l'ardente piété des pauvres et des riches, des bourgeois et des paysans, des prOitres et des nobles, des individus comme des corporations et des monastères, que la plupart des églises doivent leur origine. Les nations etles villes, jalouses de se surpasser les unes les autres dans le témoignage de leur piété, de leur prospérité, de leur culture artistique, s'imposaient mille sacrifices généreux, et cela à une époque où la libéralité chrétienne s'exprimait en môme temps, de la manière la plus large, dans, les legs pieux et dans d'innombrables fondations de bienfaisance. Cela est si vrai que le pape lui-même, dans un bref adressé au conseil de Francfort-sur-le-Mein , lui recommande de veiller à ce que la ville ne vienne à s'appauvrir par de trop larges legs faits aux églises -. »

Dès que des jours plus sereins lui seront revenus, la Provence, elle aussi, aura sa belle époque artistique, vivifiée par le môme soufHe, et aux inspirations de laquelle le peuple non plus ne restera pas étranger. Alors y afflueront les dons et legs, grâce auxquels Aix achèvera sa cathédrale; les Frères- Prôcheurs pourront faire de leur église de Saint- Maximin, lieu de pèlerinage rendu célèbre par le

* Janssen, V Allemagne à la fin du moyen âge, p. 142. 2 Ibid.,p. 143.

culte de sainte Madeleine, un des plus beaux monuments d'architecture religieuse*, qu'on admire toujours entre tous ceux du Midi de la France. On sait quelle émulation rois, princes, grands seigneurs, bourgeois, confréries, mirent à le décorer, à 1 orner intérieurement avec magnificence '-. Aix, la capitale du pays, sera le centre de cette renaissance des arts. Le roi René, artiste lui-môme, y avait préludé en appelant près de lui des artistes étrangers. Par eux, de simples particuliers « feront construire des chapelles, des maisons et des clochers, sculpter des rétables en pierre ou en bois, peindredesbannièresou des tableaux pour la chapelle oulautel du patron de leur corporation. L'autorité religieuse, de son côté, déploiera une activité considérable pour achever ou reconstruire les églises et agrandir les antiques chapelles romanes^ ». Dès le milieu du xv* siècle, Johan de Forbin, à Marseille, dans son testament du 9 février 1453, témoigne de cette impulsion générale, en léguant une somme pour peindre la voûte de l'église des Frères-Mineurs, per peiiher lo cel délia gleysa dels Frat/res Menors, où était sa tombe de famille.

Mais là n'est pas l'objet propre de nos études. Il

< « Par denx bulles, Tune de 1435 et Tautre de 1442, le pape Eugène iV avait accordé de grandes indulgences à toutes personnes des provinces d'Aix, d'Arles et d'Embrun, qui travailler/lient ou feraient travailler à son achèvement l'espace de 30 jours, si elles étaient riches, de 20 jours, si elles étaient d'une fortune médiocre, et de 10 jours, si elles étaient pauvres. » Louis Rostan, Notice sur t église de Saint-Maximin (1859).

* J.-H. Albakés, Le couvent royal de Saint-Maximin (1879), pp. 232-233. — F. Cortez, Quelques artistes^ peintres^ vetriers^ sculpteurs du commencement du wi* siècle^ à iSaint-Maximin (1889).

^ NtjMA GosTB, Documents inédits sur le mouvement artistique^ au XV* siècle^ à Aix-en-Provence (1894).

est dans le mouvement qui se produit au sein du monde rural, surtout lorsqu'on Ty prend à ses origines, dès la fin du xi\^ siècle. »

Effroyables avaient été, en Provence, les brigandages et les dévastations, par lesquels Tavait mise à feu et à sang un grand ravageur du temps, Raymond de Beaufort, se faisant Tennemi implacable de la seconde maison d'Anjou. « Ribaud, dit de lui une vieille chronique, qui à lui seul commit plus de cruautés que Juifs et Barbaresques, brûlant les monastères, abattant les autels, saccageant les villages, au point d'en être surnommé le fléau de la Provence K » Beaucoup d'églises avaient été ruinées. Dès lors, Tœuvre de leur reconstruction ou réparation deviendra la première de celles dans lesquelles éclateront l'initiative et la foi des populations; et c'est par des legs de quelques gros d'argent 2 chez les plus pauvres, ou de 1 à 5 florins d'or^ chez les plus aisés, que, jusque dans les villages, les testateurs viendront y contribuer.

A cette œuvre, s'en ajoute une autre non moins importante et urgente. Ce serait peu que de recons-

1 Ribau fasen de cruaulas plus que Judious e Barbarescos, brûlant I0U8 mounesliers^ inetlen autals per teiTo, saccageant tous vilagU, en tala façon que li disien lou fleou de la Provenço. — Extrait d'un vieux manuscrit provençal cité par Pitton dans son Histoire de la ville d'Aù' (1666), p. i:09.'

- Cahries, 5 août 1395 : « Casu quo ecclesia Sancti-Raffeli dicU castri coperiretur, iego eidem ecclesia» duos grosses. » {Testament de Guilhem Silveslre,) — Même commune, 26 juin 1404 : « Volo quod quinque solidi dentur in reparatione ecclesise Seuicti-Raffeli. » [Testament de Raymond Guigou.) — Même commune^ 9 décembre 1424. « Lego operi Sancti-Ratfelli, casu quo reparetur, quinque solidos. » (Testament dWlaète Beileguesse.) Etc..

y Gardanne, 28 février 1429. « Lego florenos auri quinque quos volo distribu i in tegulis et copertura ecclesiœ Sancû-Valentini. » (Testament de Monet Toche,)

ET LFXRS COUTUMES 120

truire ou restaurer des églises, si elles n'ont pas le nécessaire au culte. Or, combien, parmi celles restées debout, n'en ont-elles pas été dépouillées !

Au xui* siècle, une des réformes, entreprises en Italie par François d'Assise, avait été d'y relever le culte, et toutes choses tenant au culte, d'un état déplorable d'incurie où trop souvent ils étaient laissés, if Je prie tous ceux qui sont préposés aux très saints mystères, écrivait-il un jour dans une sorte de manifeste à tous les clercs de TEglise catholique, je les prie de considérer dans leurscœurs en combien d'endroits les mystères sont indignement reçus, indiscrètement administrés, misérablement portés, en combien d'endroits aussi vils et par trop indignes «ont les calices, les corporaux et les linges qui servent à la consécration du corps et du sang de Notre-Seigneur. » « L'amour particulier qu'il eut de tout temps pour la France, dit un de ses derniers et éloquents historiens, s'était encore fortifié dans cet ordre d'idées. Il se plaisait à dire que nos pères aimaient bien le corps de Notre-Seigneur. 11 répétait volontiers qu'il voulait mourir en France, parce qu'on y traitait les choses sacrées avec respect*. »

Ce respect pour les choses saintes éclate bien, chez les Provençaux de la fm du moyen âge, dans le caractère des legs que nous voyons la plupart faire à leur église. D'ordinaire c'est par de l'huile, produit de leurs champs, que les laboureurs concourent à l'entretien de la lampe qui brûle devant le corps du

' « Dîligebat Francos et Galliatu ut amicam corporis Domini, atque in eâ mori, propter sacrorum reverentiam, cupiebat. v — Témoignage d'un des compagnons du saint. — Le Monnibk, Histoire deaaint François d'Assise^ pp. 229-230.

Christ*, et aussi à celui d'autres luminaires, selon les inclinations de leur piété. A côté de ces legs là, il en est d'autres plus importants, qui demandent à être particulièrement relevés.

La Provence de la fin du moyen âge n'a pas, pour ses grandes églises, des documents semblables à ceux que cite Janssen pour les cathédrales d'Allemagne du xv'' siècle, et dans lesquels figurent des milliers de petites offrandes volontaires, portées à l'œuvre par d'innombrables familles du peuple. Mais les minutes des notaires en contiennent d'analogues, également précieux, oùmême, dans les temps les moins fortunés, tels que ceux des premières années de ce xv" siècle, on peut suivre les efforts déployés par les populations de chaque village, pour venir en aide au dénuement de leurs humbles églises.

Le 9 novembre 1413, dans le pays de Cabriès, Guilhem Vaque lègue à l'église de Notre-Dame de Beauvoir, sancta Maria de Pidchro Visu^ la somme de deux florins (environ 90 francs d'aujourd'hui*^), pour l'achat d'un calice en argent avec sa patène. Aloi's, si les calices d'étain n'étaient plus qu'une exception dans les églises riches 3, il en était autrement dans les églises pauvres. Un calice d'argent donné par Guilhem Vaque était donc une vraie libéralité, et ce bon villageois en jugeait bien de la sorte, puisqu'il prescrivait à son héritier de faire graver au pied ses nom et

1 « Lampadem ardentem ante rorporem ChrisU. »

• Pour la valeur du florin d'or provençal, dans les premières

années du quinzième siècle, se reporter à la note de la page 113

ci-dessus.

' ViCTon G A Y, Glossaire nrchéolotpQue dit moyen âge et de la

Renaissance {i^S^)., p, 254.

ET LEURS CODTDSCES 431

prénom ^ Pourtant, ce n'était rien auprès de ce que, le 22 décembre 1422, nous trouvons non loin de là, à Bouc, en la personne de André Engalvin, léguant à l'église du lieu un calice encore en argent, mais du prix de 18 florins (800 francs environ). Dans le même testament, figurait encore le don d'un ornement sacei*dotal complet, unum indumentuni sacerdotale munilum et completiim/jwsqw'k concurrence d'une somme de 15 florins (675 francs) 2. Le 28 août 1426, Béatrix Natalis, à Eguilles, prenant ses dispositions dernières, déclare avoir dans sa maison quatre charges de blé et des amandes. Avec le prix que son héritier en retirera, sera acheté pour l'église un beau calice, bonum et pulchrum calicem, de20 florins (900 francs), et au cas où n'y suffiraient le blé et les amandes, il y sera ajouté leprixde l'huile faite avec sa récolte d'olives. Elle exige que ledit calice soit porté sur l'inventaire de Téglise, en sorte qu'il ne puisse se perdre, et stipule expressément qu'il ne sera jamais aliéné, ne possit perdivelalienari^. Dans ces simples faits se manifeste bien la noble et pieuse ambition qu'alors, dans la ferveur de leur foi, les populations rurales, en subvenant aux besoins du culte, avaient de lui donner le plus de splendeur possible. Par là aussi, nous pouvons nous faire une idée

' < Qaod hères meus faciat scribere in pede ejusdem calicis noDien et cognomen meum. »

' Eq janvier de cette môme année 1422, autre legs fait à Téglise de Bouc, pour son service exclusivement, aliter non, d'une chasuble, coêulm, du prix de 12 florins (540 francs).

' Il n'est presque pas de village, à cette époque, où Ton ne rencontre de semblables dons. Le 21 février 1424, à Vitrolles, Paéte, veuve de feu maître Bertrand, notaire, dispose que, dans les sept années qui suivront son décès, son fils sera tenu d^acheter, pour le service de l'église, un calice de la valeur de 8 florins (360 francs}.

du degré de civilisation auquel elles s'étaientélevées. Les calamités, dont avaient été accablées beaucoup d'entre elles, ne devaient pas les laisser longtemps encore en dehors du mouvement. A mesure qu'elles retrouveront la prospérité, il se développera dans la masse, pour avoir son plein épanouissement dès les premières années du siècle suivante

Nous en avons un exemple à Ollioules, le 22 juillet 1517, jour où, à Toccasion delà fête de sainte Madeleine, leur patronne, que célébraient les jardiniers du pays, y fut faite à nouveau avec grande pompe, ambe granda solennitat^ la consécration de Téglise Saint-Laurent complètement restaurée ; et si heureux en fut Fauteur de notre Livre de raison qu'il en employa tout un feuillet à y consigner par écrit le souvenir de Tévénemenl. Là, comme ailleurs, la religion avait sa large part dans la renaissance universelle. A Tau tre bout de la France, un contemporain de Jaume Deydier, Philippe de Vigneulles, dans son Gedenkbuch^ parle avec enthousiasme de « moult noviaux édifices, nobles et riches, qui se sont faicts tant en Metz comme en Lorraine ». — « Car, à peine y est guères nulle église en Metz, là où n'aye veu owrer. J'ay veu faire faire toute neweréglisedeSainct-Siphorien, S. Livier, S. Maircel, S. Ferray. Pareillement, ay veu, en Fenviron 1480, que la ville de Nomini fut pawée pour la première fois. Peu de temps après, fut faicte la maison du prince à Pont, et ay veu faire les murs de Nancy tout neufs. Environ Tan 1500 fut faicte Téglise

1 Dans son Histoire civile et religieuse de la cité de Nice et du département des Alpes-Mantimes (t. I, pp. 303 et suiv.), M. Tabbé Tisserand a tracé, pour la partie de la Provence avoisinant llt&lie, un brillant tableau de ce mouvement de renaissance.

ET LEUB8 COUTUlfES 133

S. Nicolay à Warengeville, laquelle par avant estoit moult laide et vieille église* ».

La première moitié du siècle avait été des plus sombres en Provence, et profondément meurtries y avons-nous trouvé les âmes, sous l'impression des malheurs publics. Vers la fin, au contraire, avec la joie de s'y sentir revivre, y éclate tout un réveil, ou, pour mieux dire, toute une résurrection.

Sur ce réveil, sur la renaissance dont les campagnes y furent le théâtre, le Livre de raison, commencé en 1477 par Jaume Deydier à la mort de son père, et poursuivi par lui jusqu'en 1521, nous sera un document d'un intérêt d'autant plus grand qu'en la personne de son auteur se montrera un praticien des choses agricoles doublé d'un véritable économiste. Mais, avant d'arriver à cette partie de nos études, achevons de faire connaissance avec la famille, de savoir ce que fut en lui-môme celui qui doit être le héros de nos récits, et, en interrogeant bien d'autres témoins, ses contemporains, de nous initier à l'état moral de la société de son temps.

* Gedenkbuch des meizer But'tfers Philippe von Vigneulles, etc. Stuttgart, 1852, p. 278.

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