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LES CONTRATS DE MARIAGE ET LES DOTS DES FEMMES

SoMHAniB. — Les Marin d^Ollioules. — Les agrimensores romains et les procToms estimadors provençaux. — Fiançailles de Jaume Deydier et de Catherine Marin (13 décembre 1472). — Intervention et consentement des amis. — Les contrats de mariage. — Dots des femmes établies « sur la faculté des biens * et constituées par Tépargne; — dans toutes les classes, payables par annuités.

— Leur modicité au xv* siècle. — Ce qu'elles étaient dans la noblesse foncière et dans la noblesse de robe, chez les marchands, etc.. — Les^ diverses classes sociales fusionnées entre elles par des alliances. — Les dots suivant plus tard une progression croissante avec les besoins nouveaux créés par le luxe.

— Observations sur ce sujet de Jacques de L*Estang et de Charles de Grimaldi de Regusse. — Les Lahoraiores du moyen âge et les paysans-mesnaget^ du xvi* siècle. — Leur alliance avec des familles de bourgeoisie. — Ce qu'il en est pour les artisans des villes. — Epousailles de Jaume Deydier et de Catherine Marin (5 février 1475). — Comment fut payée la dot de cette dernière.

Moins que jamais, en 1472, Toulon eût pu offrir à Jaume Deydier ce qu'il avait donné à Geoffroy, son aïeul, dans la personne de Madeleine de La Mer, une riche héritière. Bien qu'ayant moins souffert, Ollioules n'était pas non plus très fortuné ; ses meilleures familles y étaient dans la gêne, et parmi elles, celle des Marin, une des principales, avait partagé le sort général.

Gomme les Deydier, les Marin y avaient marqué dans le notariat, et, dans leur nombre, s'y était distingué ce Raymond Marin, que nous avons vu dresser, en 1383, l'acte de la capitulation de Méounes. Famille qui, héréditairement aussi, était une pépinière de prêtres. Trois s'y étaient succédé de très près : Nicolas, un des exécuteurs testamentaires de Johan Deydier, Louis qui fut vicaire (soit curé) d'Ollioules et un autre ayant le prénom inévitable de Johan, lequel, s'étant fait Frère Prêcheur au couvent de Saint-Maximin, mourut, le 22 avril 1515, à Tourves, lorsqu'il se rendait en pèlerinage à Saint- Eutrope d'Orange, Sant-Stropy (TAurenga^ pour la guérison d'une hydropisie *.

Guilhem Marin remplissait dans le pays une de ses plus importantes charges. Il était un des trois prud'hommes estimateurs, prod^oms estimadors^ lesquels continuant les fonctions et les pratiques des agrimensores - romains, réglaient sur le terrain, sommairement et sans frais, les affaires de bornage, les différends soulevés au sujet des rufes, des chemins publics, des murs mitoyens, des fossés, constataient les dommages faits aux champs, prononçaient sur les indemnités dues à Toccasion des contraventions rurales, et avaient, de plus, la délicate mission

« L'apôtre de la Saintonge a été Tobjet d'un livre très curieux de M. Louis Audiat : Saint-Eutrope dans Vhistoire^ la légende et Carchéologie. Ce savant érudit y cite bien des vieux textes, y compris la prière de Louis XI et le mot de Rabelais, où Ton voit comment rhydropisie fut appelée le mal de Saint-Eutrope^ par suite d'une association d'idées reposant sur un mauvais calembour, Eutrope, strope, idrope, hydropique.

' Jusqu'à la fin du xvu* siècle, le nom à'agrinietiseur, avec la signification de géomètre, fut en usage dans les communes du Qonitat,

de répartir les tailles. A Rome, les douze jurés arvales, de la loi des Xll Tables, étaient juges des questions de limites. Ces prêtres de Gérés, qui portaient dans leurs couronnes Temblôme et Tattribut de leur ministère, furent, a-t-on dit, les précurseur des esiimatores des communes italiennes ^ Dans la Provence du moyen âge, certains actes solennels donnent aux estimadors un titre qui témoigne bien de la persistance des traditions romaines et du respect dont ces magistrats populaires étaient entourés ; ils y sont parfois qualifiés de senatores juratos eleclos. Cette dénomination, ils la portaient d'autant mieux qu'avant l'organisation définitive d'un régime communal tout à fait constitué, ils furent au Midi, comme les échevins l'étaient au Nord, les premiers représentants élus du peuple des campagnes ^ .

Après la Somme du droit, écrite en langue romane aux xii*' et xnf siècles, et qui est le plus ancien des livres du vieux droit provençal, est à citer le Liber terminum^ « Livre des termes », sorte de manuel sur l'art de planter les termes, à l'usage des prud'hommes estimateurs et arpenteurs, que composa, dans la première moitié du xiv% Arnaud de Villeneuve, à la demande du roi Robert ^.

^ BouTHOBS, Les sources du droit rwM, p. 536 .

' Il est triste d'avoir à constater que, dés la fin du xvi* siècle, la fiscalité s'attaqua particulièrement à cette admirable institution, par des créations d'offices d'experts-jurés, sans cesse renouvelée^ dans le courant du xvii*, comme moyen de battre monnaie. O que la Provence eut à payer pour les racheter est incalculable. A eux seuls, ceux créés en dernier lieu (1690 et 1696) grevèrent les finances provençales d'une somme de 200.000 livres.

' Très précieux manuscrit au point de vue de la langue et des conventions agraires, dont il existe trois exemplaires. Le premier en beauté, en ancienneté et conservation, est à !a bibliothèque

Gomme les Deydier, les Marin y avaient marqué dans le notariat, et, dans leur nombre, s'y était distingué ce Raymond Marin, que nous avons vu dresser, en 1383, Tacte de la capitulation de Méounes. Famille qui, héréditairement aussi, était une pépinière de prêtres. Trois s'y étaient succédé de très près : Nicolas, un des exécuteurs testamentaires de Johan Deydier, Louis qui fut vicaire (soit curé) d'Ollioules et un autre ayant le prénom inévitable de Johan, lequel, s'étantfait Frère Prêcheur au couvent de Saint-Maximin, mourut, le 22 avril 1515, à Tourves, lorsqu'il se rendait en pèlerinage à Saint- Eutrope d'Orange, Sant-Stropy (TAurenga^ pour la guérison d'une hydropisie *.

Guilhem Marin remplissait dans le pays une de ses plus importantes charges. Il était un des trois prud'hommes estimateurs, procToms estimadors^ lesquels continuant les fonctions et les pratiques des agrimensores * romains, réglaient sur le terrain, sommairement et sans frais, les affaires de bornage, les différends soulevésau sujet des rues, des chemins publics, des murs mitoyens, des fossés, constataient les dommages faits aux champs, prononçaient sur les indemnités dues à l'occasion des contraventions rurales, et avaient, de plus, la délicate mission

> L'apôtre de la Saintonge a été Tobjet d'un livre très curieux de M. Louis Audiat : Saint-Eutrope dans Vhistoire, la légende et Farchéologie. Ce savant érudit y cite bien des vieux textes, y compris la prière de Louis XI et le mot de Rabelais, où Ton voit comment rtiydropisie fut appelée le mal de Saint-Eutrope^ par suite d'une association d'idées reposant sur un mauvais calembour, Eulrope, strope^ idrope^ hydropique.

- Jusqu'à la fin du xvii* siècle, le nom d'agrimeîiseur, avec la signification de géomètre, fut en usage dans les communes du Conitat.

de répartir les tailles. A Rome, les douze jurés arvales, de la loi des XII Tables, étaient juges des questions de limites. Ces prêtres de Cérès, qui portaient dans leurs couronnes Temblême et l'attribut de leur ministère, furent, a-t-on dit, les précurseurs des estimatores des communes italiennes ^ Dans la Provence du moyen âge, certains actes solennels donnent aux estimadors un titre qui témoigne bien de la persistance des traditions romaines et du respect dont ces magistrats populaires étaient entourés ; ils y sont parfois qualifiés de senatores juratos electos. Cette dénomination, ils la portaient d'autant mieux qu'avant l'organisation définitive d'un régime communal tout à fait constitué, ils furent au Midi, comme les échevins Tétaient au Nord, les premiers représentants élus du peuple des campagnes ^ .

Après la Somme du droit, écrite en langue romane aux xii* et xni° siècles, et qui est le plus ancien des livres du vieux droit provençal, est à citer le Liber temiinums « Livre des termes », sorte de manuel sur l'art de planter les termes, à l'usage des prud'hommes estimateurs et arpenteurs, que composa, dans la première moitié du xiv% Arnaud de Villeneuve, à la demande du roi Robert ^.

1 BouTHORS, Les sources du droit rwM, p. 536.

' II est triste d'avoir à constater que, dés la fin du xvi* siècle, la fiscalité s'attaqua particulièrement à cette admirable institution, par des créations d'offices d'experts-jurés, sans cesse renouvelée^ dans le courant du xvii*, comme moyen de battre monnaie. (]e que la Provence eut k payer pour les racheter est incalculable. A eux seuls, ceux créés en dernier lieu (1690 et 1696) grevèrent les finances provençales d'une somme de 200.000 livres.

' Très précieux manuscrit au point de vue de la langue et des conventions agraires, dont il existe trois exemplaires. Le premier en beauté, en ancienneté et conservation, est à !a bibliothèque

0 arpenteur et délimitateur^ y est-il dit, sache comme chose certaine, que Dieu est le grand arpenteur et délimitateur^ qu'il regarde et garde bien ce que tu feras et comme tu le feras. Car Dieu rotV, il sait en tout point et mesure si ce que tu fais est bien ou mal. Pense à cela^ pour que tu don?ies droit à celui qui doit l'avoir, et que tu ne fasses tort à personne, soit par menaces, soit pour de l'argent.

Ne fais que ton devoir ; car Dieu voit tout, et il fera bon compte à toi et à chacun, selon les actes par lesquels il aura été servi.

Remplis bien et justement ton office^ sans aucune défaillance, et bien t'en adviendra *.

C'est ainsi qu'en des siècles où trop souvent la force régnait en maîtresse, la religion fut la sauvegarde du droit de propricHé, qu'elle en assura le respect.

Mais que ces évocations des agrimensores provençaux, à propos de Guilhem Marin, ne nous attardent pas plus longtemps, et arrivons vite à Catherine sa fille.

En elle, est la choisie, la préférée do Jaume. Trois mois après le retour de Saint-Claude, se conclut la grande affaire de leur union.

de Carpcntras. Le deuxième, mutilé, qui se trouve k celle d'Aix, porte des figiirefl grossièrement dessinées et coloriées facilitant rintelligence du texte. < Le troisième est une magnifique copie du XVII* siècle, avec traduction française juxta-linéaire et figures coloriées de même que dans Poriginal, mais un peu plus soignées ». dit de lui M. F. Vidal dans sa notice sur les Manuscrits protyençaux de la Méjanes (4885).

* Cette traduction est empruntée au texte en langue romane, que M. Ch. Giraud a donné dans ses Recherches sur le droit de propriété chez les Romains^ sous la République et sous V Empire (1838). p. 153.

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1472. die 13 de desembre,

Lo mariage de mi Jaunie noble Deydier et Catharina Marina^ filha de monsen Giiilhem Marin (TOlliolas.

Van de Notre Senhor mil quatre cens septanta et dos^et lo jor trezer del mes de desembre ^ en Olliolas^ de bon plaser et consentiment de mos payre^ mayreef detots nos très amies ^ ay yen Jaume Deydier fermât en nom de mariage Catharina Marina^ filha de senh. Guilhem Marin lo vielh, del luoc d'Olliolas^ loqnal a assignat de docta à ladicta Catharina florin cent et vint et sinc^ pagadors lo jort de fesposalisse florins vint et sine, et après ung an florin des, et que ïuna pagua non dova snbremontar Vantra,

Et, aqiiij la honesta dona Anthoneta Guarniera, mayre de la dicta Cathai*ina, de lisentia et consenliment del dich senh. Guilhem, son marit, a assignat à Catharina florins vint et sine, pagadors al iort de Pesposalisse.

Et, d'antre part, florins des à Catharina, léguas per dona Dousseta Spinassa, dona mage pat ernal de la dicta Catharina, en son redier testament.

Et, ansins, son en soma florins cent saysanta, coma de la dicta assignacion quosta nota presa per man de mestre Aycart de Morteriis notari, Aquel instrument ay en ma cayssa senhat en son dos de la lettra F.

Traduction : « L*an de Notre-Seigneur 1472, et le treizième jour du mois de décembre, à Ollioules,

avec le bon plaisir et consentement de mon père, de ma mère et de tous nos amis^ moi, noble Jaume Deydier, je me suis fiancé, et ai donné promesse de mariage, à Catherine Marin, fille de Guilhem Marin dit le vieux, de ce lieu d'Ollioules, lequel a assigné en dot à Catherine 125 florins, payables ainsi qu'il suit: au jour des épousailles 25 florins, un an après 10, et, d'année en année même somme, sous la condition qu'une paye ne chevauchera jamais sur Tautre.

(( Et, là présente, honnête dame Antoinette Garnier, mère de Catherine, du consentement de seigneur Guilhem, son mari, a fait de son côté une assignation de 25 florins payables au jour des épousailles.

« D'autre part, ont été constitués en dot à Catherine les 10 florins à elle légués par dame Doucette Espinasse, sa grand'mère paternelle, dans son dernier testament.

« Le tout forme la somme de 160 florins, ainsi qu'il en conste par l'acte qu'en a dressé maître Aycartde Morteriis, notaire, acte que j'ai dans mon cofl're, signé de la lettre F. »

Dans ces lignes, l'auteur de notre Livre de raison nous fait assister, non au mariage lui-même, mais à ses préliminaires; ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait là matière à bien des observations.

Et d'abord, quel trait singulier que celui-ci, mis en tête de sa formule ! Del bon plaser et consentiment de mos payre, niayreet de tots nostres amies, nous, dit-il, faisant intervenir les amis, les familiers de la maison, presque à l'égal de ses père et mère. Nous eussions pu croire de sa part à un

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entratnement de plume, à une amplification de style ; mais nous sommes vite détrompé par les actes des notaires, pleins, eux aussi, de semblables formules non moins expressives, où sont marqués le bon plaisir, le consentement, l'autorisation des proches et des amis assemblés pour la circonstance ^ Et ce n'est pas là chose spéciale à la Provence. En Dauphiné, elle se produit de môme. Le 23 novembre 1395, dans l'église de Saint-Marcellin, paroles de futur que se donnent mutuellement nobles André de Leusse et Blandine de Buxi, toujours « de l'expresse volonté et du consentement formel de nombreux amis présents 2 ». A lire ces textes, les familles qu'ils mettent en scène apparaissent comme faisant chacune partie d'un clan, dont elles doivent avoir les suffrages dans le plus grand des événements intéressant leur avenir.

Il n'est pas rare de trouver, au moyen âge, les amis appelés à consacrer par leur approbation d'autres genres de contrats '^ ; et, à l'époque où nous sommes, il subsiste beaucoup de ces mœurs. Aux amis, le règlement d'intérêts domestiques particulièrement délicats à traiter; ils sont des négociateurs attitrés de transactions et surtout de ma-

* AuctoritalCy beneplacito^ consilio amicorum et affinorum ; — coaseiuu, cissensu et favore amicorum ibidem congregatorum^ lit-on dans ane multitude de contrats.

* De volunlate et consensu expresso plurimorum amicorum pre^ 9enUum. — Histoire généalogique de la Maison de Leusse (1885), p. 218.

' En 1056, Guilhem de Vitroles donne à Saint- Victor un manse sis en cette localité ; son fils Gausseran fait de même, et tous deux font confirmer ladite donation par leurs parents et amis. Hanc autem donationis cartulam... parenlibus meis et amicis firmatn oplavimiis. — Cartulaire de V abbaye de Saint-Victor de Marseille^ 1. 1, p. 230.

riages ^ A côté de la parenté que créent les liens du sang, il y a la parenté par le cœur qui n'est pas moins étroite, et ils lui empruntent Tautorité à eux dévolue, que traduisent les formules mêmes des contrats. Parmi ses proches, par exemple, Jaume Deydier place au premier rang son notaire, Aycart de Morteriis, en présence duquel il vient dans Tordre civil de se fiancer, et, quand plus tard la mort le ravira à son affection, il écrira dans son Livre de raison : Que Dieu H perdon ! car ay perdut ung bon amie.

L'amitié semble alors érigée à Tétat d'institution. On a, on peut avoir des amis tout personnels ; au-dessus d'eux ont un rang incontesté ceux de la maison. Cette amitié-là, en quelque sorte de fondation, passant des parents aux enfants, a pour effet de relier certaines familles en un faisceau et d'en faire presque des alliées. Dans les divers événements et accidents de la vie, elles se conseillent, s'assistent, se soutiennent les unes les autres. Dans les campagnes, elles s'associent aux joies d'un mariage par de menus présents, portés ou plutôt promis à la future lors des fiançailles : une brebis avec son- agneau ou une brebis pleine, ovem garnitam^ une chèvre, qui lui seront un augment de dot, quelques mesures de blé ou autres grains, des

1 Parfois les amis y interviennent comme cautions. C'est ainsi que, le 25 janvier 1342, dans le mariage contracté entre Raymond des Baux II, seigneur de Puyricard, et Blonde d'Adhémar, le père de celle-ci, Giraud d'Adhémar, seigneur de Grignan, s'oblige, avec plusieurs nobles ses amis, à constituer à sa fille une dot de 6.000 florins d'or; dont 1.000 le jour du mariage et 300 d'année en année jusqu'à complet paiement. — Inventaire des Chartes de la maison des Baux- y par L. Barthélémy, p. 346.

journées de travail *, qui aideront à Tinstallation du jeune ménage. Les contrats abondent, sous ce rapport, en traits où éclate la simplicité des mœurs et qui sont des plus pittoresques 2.

On n'attendait pas les épousailles pour régler la question de la dot, et la constitution de cette dot se confondait avec l'acte par lequel, la main droite posée sur le livre des Evangiles, les deux futurs juraient par serment de se prendre pour mari et femme « en face de sainte mère l'Eglise », in facie sanctœ matris Ecclesiw, lorsque l'un par l'autre en serait requis. Acte dont ailleurs, dans une étude sur les rites du mariage, nous avons dit la haute inspiration religieuse. Les notaires en rehaussaient -la solennité par de belles formules à leur usage, où, au nom de Dieu et des Livres saints qu'ils se plaisaient à citer, comme le prêtre le faisait à l'église, ils posaient à la base du contrat Tindissolubilité de

I C'est ce que pratiquent entre elles des familles ouvrières appartenant à une même profession. Le 19 novembre 1554, à Rognes, mariage entre Jannet Carrudre, fils de Jehan, et Antoinette Robin, fille d'Antoine, maçon. Présents nuptiaux : Jehan Bremood, oncle de la future, un anoge femel (une brebis d'un an) ; Antoine Boyde, maçon dudit Rognes, quatre jowmées à massonery quuTtd de ce en sera requis ; Jehan Pierre, fils de Denis, maçon, deux autres journées à massoner... Jannet Carrudre n'est pas oublié dans ces libéralités. Pierre Francou lui promet une camise de toUle de maison bonne et suffisante^ expédiable le Jour des noces.

' Le 26 décembre 1426, à Manosque, fiançailles de Monet Montanier, du lieu de Dauphin, avec Catherine Bonefoy. Monet promet, en augment de dot, à sa future, dix brebis ; Pons et Jacques Bonefoy, oncles de celle-ci, chacun 5 florins; Johan Arnaud, 5 autres florins: Jacques Faucher, un setier de blé; Aysselène Garnier, un drap de lit. Reste Tarticle important de la robe nuptiale, pour lequel ce n'est pas trop, parait-il, du concours de tous. Parents, frères, oncles, amis, se cotisent de façon à parfaire son prix d'achat qui est de 7 florins (environ 300 francs).

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Tunion conjugale, et dans lesquelles le crescite et muUiplicamini de la Bible servait de texte à leurs commentaires sur le but essentiel de cette union ^ Les stipulations d'intérêt ne venaient qu'après.

Dans les familles d'alors, où les enfants étaient généralement nombreux, comment s'y prenait-on pour faire des dots aux filles ? Nous en avons touché un mot au sujet de la sœur de notre Deydier, de Marguerite. C'est ici Je lieu d'y revenir avec quelques développements.

Chez la plupart de ces familles, point de capitaux mobiliers, très peu de numéraire en dehors de celui qui était amassé par l'épargne, rien que les terres dont elles vivaient et où était la base de leur existence. Or, ces terres, comment les donner en dot sans dommage pour la communauté, sans sacrifier la famille elle-même ? Longtemps, au moyen âge, telles étaient les conditions économiques qu'on n'y avait pas regardé de si près, et qu'on avait taillé dans la propriété comme en plein drap. Il n'en sera plus ainsi sur sa fin. Taht de ruines s'en sont suivies que, sur toute la ligne, on verra se produire un mouvement en sens contraire, et voici les conditions dans lesquelles il se manifestera.

En Provence, comme dans l'ancienne Rome, il est

* Est à citer entre autres la formule suivante, une des plus souvent employées au xv* siècle : « Ab ipsa Altissimi Creatoris Domini nostri Jesus-Ghristi clementia, conjugalis copula, qus matrimonium dicitur, à primo mundi exordio fuit instituta, ut indé, productione liberorum, proie perveniente, respublica augeatur et divinus cultus catholicae fidei diutius celebretur. » — Pai- la clémence du Créateur lout-puissanly de Noire-Seigneur Jésus-Christ^ le mariage fut établi des le commencement du monde^ pour que la société des hommes s'accrût de nombreuses lignées d'enfants légilimes^el que la foi catholique^ avec son divin culte^ trouvât de fidèles serviteurs jusqu'à la consommation des siècles.

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bien de principe que la dot est le patrimoine des femmes, afin de les aider à supporter les charges du mariage ' ; et il est de droit que les filles soient dotées en conséquence. Mais le droit ne veut pas que, nécessairement, pour leur constituer leur patrimoine à elles, patrimoine qu'elles porteront dans les familles de leurs maris, il faille livrer à la destruction celui dont vit la souche-mère dont elles sont issues. Les filles doivent être dotées, non sur les biens fonciers, mais « sur les facultés des biens », terme juridique alors consacré en ce qui touche la propriété terrienne, et qu'on rencontre dans tous les contrats. Les biens sont productifs de revenus, en cela sont leurs facultés, et de ces revenus naît Tépargne. A répargne donc la charge de faire les dots, ce qui deviendra l'œuvre non seulement du père, mais de la communauté entière travaillant sous ses ordres. Auxiliaires de leurs parents, et devant plus tard recueillir ces biens nourriciers de la famille, les frères y concourent activement, dans l'intérêt de leurs sœurs, lequel se confond avec le leur propre ; et, si le père vient à disparaître, sans avoir eu les moyens d'achever sa tâche, ils hériteront de lui l'obligation stricte de la mener à terme.

En y mettant du temps, grâce aux énergies d'un travail collectif et continu, fraction par fraction, annuités par annuités, ainsi s'amassaient et s'acquittaient les dots, selon un système que nous pourrions appeler de tire-lire.

Bientôt, notre jeune fiancé d'Ollioulos nous dira

^ « Et quia dos patrimonium est mulierum, propter onera qutp quotidiè in matrimoniis occurrunt, tam in procreatione liberorum quam aliis diversis modis, prout Deus disponit et ordinat... » Formule ordinaire des contrats.

ce qui lui advint de la situation gênée des Marin^ quant au paiement de la dot de Catherine. Aussi, n'est-ce pas sur son cas à lui que serait à juger le système. Mieux y a-t-il à faire en un tel sujet, qui tient au fond môme du régime économique sur lequel étaient établies les familles. Ce sera de voir de près comment il fonctionnait chez les diverses classes, depuis les plus hautes jusqu'aux plus modestes. On ne saurait dire assurément que la pratique en fût nouvelle, elle était même fort ancienne. 11 est à observer toutefois qu'elle semble, au XV* siècle, de plus en plus affermie dans les mœurs, puis aussi qu'on a les moyens de mieux l'y voir en action.

Le 9 février 1266, dans la chapelle du château d'OlIioules, fiançailles religieuses deSibille d'Evenos et d'Emmanuel de Vintimille. L'échange des promesses sitôt effectuée, la cérémonie se continue aux pieds des autels, dans la scène du contrat civil, en présence de maître Martin Thomas, notaire deTillustrissime prince et seigneur Charles, roi de Sicile, prince de Capoue,ducd'Apulie, d'Anjou, de Provence et de Forcalquier.

(iuilhem de Signe, père de Sibille, prononce à l'adresse de son futur gendre la formule de la constitution de dot, telle qu'elle était d'usage de son temps :

« En contemplation de ce mariage, par lequel tu

seras uni à Sibille, moi, Guilhem de Signe, je lui constitue en dot 10.000 sous tournois *, lesquels je m'engage à te payer à toi ou à ton mandataire, aux termes suivants: savoir, 100 livres de ladite monnaie le jour des épousailles et 50 livres d'année en année, jusqu'à libération complète, te promettant de t'indemniser de tous dommages que tu pourrais recevoir à ce sujet. Sur les Evangiles et au péril de mon âme, je jure de remplir mes promesses, et de même jurent avec moi, comme fidéjusseurs, Hugues Guilhem et Pierre Raynaud frères, chevaliers, lesquels obligent solidairement, ainsi que moi, tous leurs biens 2. »

Prospère est l'époque où est passé ce contrat, et cependant il faudra neuf longues années pour que le gendre soit pleinement désintéressé. Un peu plus de deux siècles après, le 14 août 1495, un descendant de cet Emmanuel, Bertrand VI de Marseille, des comtes de Vintimille, dans la constitution de 2.600 florins qu'il fera pour la dot de sa fille Juliette, fixera à 100 florins le montant des annuités dont son héritier sera comptable envers le mari de celle-ci, en dehors des 80 florins versés le jour du mariage. Ici, c'est un quart de siècle que dureront les paiements partiels.

Les princes eux-^mômes sont dans la condition commune. Dès 1461, Louis XI, poursuivant son grand

I M. Louis Blancard, dont tout le monde savant connaît le si remarquable Essai sur les monnaies de Charles /*% porte à 5 fr. 26 la valeur du sou tournoi provençal, à celte date. La dot de Sibille d'Evenos n'aurait donc guère dépassé une cinquantaine de mille francs d'aujourd'hui.

- Le texte latin de ce contrat a été publié, par le P. Robert, dans son Histoire généalogique de la maison de Vintimille (1691), pp. 44-45.

but politique, prépare les fiançailles de sa fille^ la future Anne de Beaujeu alors au berceau, avec le petit-fils du roi René, Nicolas, à peine âgé de treize ans, et, le 1" avril 1466, il est même procédé à la cérémonie religieuse. La dot promise est de 100.000 écus d'or. René étant d'ordinaire à court d'argent et s'y trouvant alors plus que jamais, il est convenu qu'il en touchera 60.000 ; et, bien que la conclusion du mariage soit encore très éloignée, ils lui sont payés les années suivantes en divers à-comptes. Niais voilà qu'en 1472 il y a rupture, et que, le 27 juillet 1473, Nicolas, auquel Anne avait été destinée, meurt emportant avec lui l'avenir de sa race*. Il n'est pas d'infortunes que René n'ait connues pendant sa vie; elles devaient le poursuivre au delà. Ne l'a-t-on pas accusé d'avoir touché deux fois la dot ? Celui qui là-dessus a si gravement offensé sa mémoire ^ ignorait qu'alors toute dot se payait par fractions.

Peu avant la terrible crise de la fin duxiv* siècle, le 31 mai 1388, contrat de mariage entre Bertrand d'Agoult, seigneur de Cabriès, et Béatrixde Sabran, que Johan de Sabran, son père, ^vant de mourir, a dotée de 3.500 florins payables en annuités de 100. Trente-cinq années de patience pour Bertrand ; mais de combien ne vont pas les allonger les guerres, les pestes, les fléaux de tout genre dont sera désolée la Provence ! Telle sera la misère de tous, des grands comme des petits, qu'Elzéar de Sabran, héritier de Johan et frère de Béalrix, sera dans l'impuissance de tenir les engagements pater-

1 Lecoy de la Marche, Le roi René^ t. I, pp. 334, 363 et 387. ^ DucLOs, U, 6; édition Commines, publiée pour la Société de VHialoire de France,

nels. Heureusement, Bertrand d'Agoult se comportera en homme de cœur; et, en excellent beaufrère qu'il est, ne voulant pas, dit-il, lui causer un surcroît d'affliction dans la multitude de celles qui Toppressent^ par un accord passé à Gabriès le 4 mars 1404, il abaissera de moitié le montant annuel des paies, lequel de 100 florins descendra à 7iO.

Si de grands seigneurs en sont réduits à de semblables extrémités, quel ne doit pas être le sort de petit:) propriétaires fonciers ! Combien de paysans, ayant à désintéresser des gendres, étaient obligés de le faire en terres ^ !

Johan Arnaud de Saint-Michel, près Forcalquier, que nous connaissons déjà pour son legs d'une bastide à Jacques, un de ses deux iils, sous la condition de réciter une année durant les sept psaumes, n'a pas moins de sept tilles. Comment les marier, môme avec de petites dots, sans entamer le domaine qui est la meilleure partie de son patrimoine? 11 n'y épargne pas son industrie et sa peine. Le 8 septembre 1439, dans les fiançailles de l'aînée, Ayssalène, il lui assigne 40 florins, payables en annuités de 4, mais avec cette clause que, s'il survenait un autre mariage, le paiement de cette anuée-Ià sel'a

^ c Attentis vexationibus et inconvenientibus nonnuUis, occurentibus incessanter pretextu guerrarum, et gtadiuiii mortalitium rétro lapsarum, necnon infinitorum litigiorum qui euui non deseriint, , nolens eum ultra posse afOigere, cum afflictis non sunt accumulandœ afflictiones... » Ant. Ferrogi, notaire à Bouc.

' En cette même année 1404, le 26 janvier, Raymond Guigou, paysan du lieu de Bouc, déclare ne pouvoir payer à Jacques Sylvestre, son gendre, le solde de la dot de Jeanne, sa fille, solde qui n'est pourtant que de 4 Qorins. — Et quia ego lestator non habeam pecunias, de quitus possim êatisfacere dicto Jacobo de dictis floreniê.., — Ce solde, il le fournit en une terre léguée à Jeanne.

remis à Tannée suivante. Le premier gendre, en prenant patience, sera d'un bon exemple pour les autres. Ceux-ci seront-ils découragés ? non certes ; car toutes ou à peu près toutes, Catherine, Marguerite, Huguette, Aynésie... trouveront des maris, avec des dots soldées selon ces prudentes et savantes combinaisons.

Johan Arnaud n'était pas un mince personnage dans son village de Saint-Michel ; il on fut le syndic, c'est-à-dire le premier magistrat communal. De son côté, Elzéar d'Albanhan, le mari d'Ayssalène, appartenait à une vieille et même noble famille, dont un des membres, qualifié de chevalier, avait figuré comme témoin dans la charte constitutive de la commune de Manosque, en février 1206. Une dot de 40 florins (environ 1 .800 francs d'aujourd'hui), fractionnée dans les conditions que Ton sait, était assurément pou de chose. Le moindre paysan en donnait autant à ses filles. Mais, si dans les mariages on considérait beaucoup l'état des personnes quant à l'honorabilité de l'alliance, pour les dots, répétons-le, tout était subordonné à la faculté des biens, jiixta facultatem bonorum. Or, un père qui, ne voulant pas morceler sa bastide, avait cependant à marier sept filles, ne pouvait faire pour chacune d'elles ce qu'il eût fait pour une seule.

C'est par de semblables mœurs, transmises de père en fils et devenant des vertus de race, qu'une élite de familles ont pu avoir une durée plusieurs fois séculaire. Celle des Arnaud devait y trouver de si solides assises qu'encore aujourd'hui elle subsiste dans son pays d'origine, et que naguère un de ses membres, magistrat érudit, donnait pour

couronnement à sa vie toute une œuvre de reconstitution historique où Ton suit les diverses phases de son existence, depuis le xiv* siècle jusqu'à nos jours K Quant à la bastide, objet des sollicitudes de Johan Arnaud, tel fut Tesprit de tradition el de conservation, implanté par lui chez les siens, que sa postérité réussit à la garder saine et sauve, à travers bien des époques critiques. Elle ne devait sortir plus tard de la descendance masculine que pour entrer dans une des branches de la descendance féminine, où elle s'est maintenue et se maintient encore, avec de nouveaux agrandissements, sous le nom de Plan de Porchères •.

Les filles sont dotées du mieux que peuvent le faire des parents jaloux de leur assurer un sort digne d'elles. De cela, nous ne sommes pas seulement instruits par les combinaisons économiques auxquelles, dans les contrats de mariage, a souvent recours le père, pour se mettre en mesure de remplir plus tard ses engagements ; les intéressées, elles aussi, en témoignent. Rares sont les héritières ; en dehors d'un très petit nombre de privilégiées, aucune fille n'ignore qu'elle aura uniquement en partage ce dont sa famille pourra disposer par l'épargne. Or, toutes ont si bien le sentiment que cette famille est allée jusqu'aux dernières limites du possible à leur égard, qu'en renonçant à rien réclamer en plus, dans la suite, sur les biens paternels, maternels et fraternels, comme part d'héritage, elles reconnaissent avoir été très honorable-

1 Histoire (Tune famille provençale depuis le milieu du xiv* siècle jusgu^en 1883, par M. Camille Arnaud, juge au tribunal civil de Marseille (1884), 2 vol. in-8.

' Communication de M. L. de Berluc-Pérussis.

ment dotées, toujours « selon les facultés de ces biens * ».

En matière de dots, qu'entendait-on par le mot « honorablement », ainsi employé par des filles se déclarant satisfaites de leur part ? Dans chaque classe, depuis la plus élevée jusqu'à la plus modeste, il y avait à cet égard une moyenne généralement et presque uniformément établie. Sans prétendre ici, là-dessus, faire œuvre de statisticien, donnons tout au moins de cette quotité ordinaire des dots une idée sommaire, en commençant par le haut de l'échelle. Bientôt nous verrons ce qu'il en était au bas.

Quelques très grandes maisons seigneuriales mises à part, et à ne considérer que les familles de simple noblesse foncière, rarement en rencontre-t-on qui soient au-dessus de 1 .000 à 1 .500 florins - ; et encore est-il àobserver qu'il s'agitde florins, dont la valeur d'achat n'a cessé de décroître dans le cours du

1 Le 7 avril 1431, à Aix, contrat de Philippine Vezian, fille d'Antoine, laboureur, et d'Antoine Erue5'8, laboureur. Dot: 80 florins (3.600 francs), dont payables au jour des noces, en robes et joyaux, 28 florins (1.260 francs), et les 52 autres florins en annuités de dix.

Aussitôt après la constitution de dot, renonciation de Philippine pour tous biens paternels et maternels, avec cette formule qui est à citer comme typique ; Considerans qiiod supra diclus Anlhonius Veziani^ pater suus, eamdem honorificb dolavil juxta facuUatem bonorum...^ ibidem omnia bona patema^ materna et fratema^ qusBCumque presentia et futura^ acquitavit in forma ac nihilominus renuntiavit...

' 144..., Thomas de Jarente, seigneur de Sénas, et Louise de Glandevès, 1.000 florins. — 1447 (14 juin), Johan de Forbin et Martine de Passis, 1.400 florins. — 1473 (27 janvier), Johan Duranti et Guillelme de Gastellane, 1.200 florins — 1478 (29 mars) Andréa de Michaelis et Marguerite de Tributiis, 1.5Ù0 florins. — 1494 (24 février), Antoine Prohane, coseigneur de Varages, et Madeleine de Villeneuve, 2.000 florins. — 1499 (29 mai), à Montpellier, Guilhem d*Autric desBaumettes et Françoise de Saporta, 1.500 florins, etc..

ET LES DOTS DBS FEMMES 20f

XV* siècle, et, sur sa fin, s'est réduite de moitié par rapport à ce qu'elle était cent années auparavant ^ . Tout riche armateur qu'il soit, et ayant à Marseille une importance sociale sur laquelle nous aurons à revenir, Johan de Forbin, testant le 9 février 1453, ne constituera à ses filles Catherinette et Doucette, non encore mariées, que des dots de 1.200 florins (35.000 francs environ). Sa femme Isnarde de Marin ne lui en avait apporté que 630, et, après lui, il faudra la haute situation que se créera et que créera à tous les siens Paiamède de Forbin son fils, l'habile négociateur de l'union de la Provence à la France, pour que ses petites-filles en reçoivent plus tard 3.000. Dans les familles pourvues des charges publiques les plus élevées, les dots sont aussi relativement modiques. Johan de Matheron, qui fut successivement maître des requêtes près du roi René dont il devint l'ami, puis juge et conservateur des monnaies, enfin premier président

^ Nous ne saurions mieux faire, à ce sujet, que de noter ici les valeurs successives du florin proyenç€L], tant effectif que de compte, telles que, avec sa haute compétence, M. L. Blancard les a déterminées {Revue numismatique de 1886) dans une étude intitulée : Le florin provençal.

« Le florin d*or provençal, émis pour la première fois vers 1360, fut fabriqué sous divers types, et à divers titres et poids, pendant cent vingt et un ans. Sa valeur intrinsèque, d'abord égale à 12 francs, descendit successivement à 11, 10, 9, 8 francs, et même moins sous le règne de Jeanne, à 71/2 à partir de 1414, et sous René, depuis U42, et après lui sous Charles III, à 4 fr. 75.

« Le florin de compte, après sa séparation de l'effectif, commença par ne valoir guère moins que ce dernier. En 1476, il valait encore 4 fr. 40 ; en 1489, il était descendu à 4 francs ; en 1498, à 3 fr. 30; en 1525, à 3 fr. 28... »

D'après ces données, on peut très approximativement évaluer ce que représentaient, en monnaie actuelle, les dots de cette époque, lorsqu'on sait que le pMivoir de la monnaie, au xv* siècle, était six fois supérieur au pouvoir de celle d'aujourd'hui.

de la Cour royale des Comtés de Provence et de Forcalquier, cet illustre personnage que René et Charles VIII ont employé dans de nombreuses ambassades, ne lègue (12 avril 1492) que 1.500 florins (une trentaine de mille francs) à ses plus jeunes filles pour leur mariage. On ne s'enrichissait pas alors, paraît-il, au service de l'Etat. Ajoutons que chez les avocats, notaires, gens de loi, les plus fortes dots étaient de 5 à 600 florins tout au plus *.

Où était et d'oii venait donc la fortune? sinon de rindustrie et surtout du négoce. Des marchands un peu huppés, jusque dans les gros bourgs de l'époque, donnaient presque autant à leurs filles que de nobles seigneurs en assuraient aux leurs *' ; et dans cette société où des familles nouvelles viennent prendre la place des anciennes dont beaucoup se sont éteintes, un des traits dans lesquels elle achève de se dépeindre est celui de l'emploi fait par toutes de leurs gains et profits. Les possesseurs de ces capitaux ne tardent pas à les immobiliser, en acquérant des fiefs ou portions de fiefs qui bientôt les incorporeront à l'aristocratie foncière.

I Dans son testament du 3 mars 1432, Laurent Duranti, un des principaux notaires d'Aix, et dont les descendants subsistent encore dans cette ville, fait mention des 531 florins de dot (environ 24.000 francs), constitués par lui à sa fille, nommée Lombarde. — E^e 9 avril 1435, à Brignoles, contrat de noble Bertrone Drogoul et de noble Johan de Pigone, archivaire : dot, 500 florins (22.500 francs). — Le 30 avril 1443, à A ix, reconnaissance faite par Antoine Aygosi, homme de loi, de la dot de Jauuiette Atanulphe, sa femme, dot consistant en 400 florins, et en joyaux estimés à 102 florins.

"^ Le 6 novembre 1494, à Barjols, petite ville qui était alors un des centres industriels de la Provence, contrat de Douce Leydet et d'André Fulconis, marchand, 1.000 florins de dot. Le 25 juin 1495, même localité, autre contrat d'Honorade Arbaud, fille d'un marchand drapier, et de Foulque Leydet, 800 florjns,

« Voulez-vous savoir, disait M. de Tocqueville, si la caste, les idées, les habitudes, les barrières qu'elle avait créées chez un peuple, y sont définitivement anéanties? Considérez les mariages. Là surtout vous trouverez le trait décisif qui vous manque. Même de nos jours en France, après soixante ans de démocratie, vous Vy chercheriez en vain. Les familles anciennes et les nouvelles, qui semblent confondues en toutes choses, y évitent le plus qu'elles peuvent de se mêler par le mariage '. »

Rien, au contraire, de plus commun dans la société du moyen âge, où une multitude de textes nous montrent des filles de condition épousant des bourgeois, des marchands.

Lesde Sade, connus à Avignon depuis le xni* siècle, appartenaient à la bourgeoisie de cette ville; ils ne contractèrent pas moins des alliances avec des familles de la plus grande noblesse, tout en étant marchands eux-mêmes et apparentés avec de simples artisans. Ils comptent dans leur nombre jusqu'à des charpentiers, des brasseurs, des laboureurs. Hugues, le premier du nom d'après les généalogies, est chanvipier, vendant en gros et en détail du chanvre, du lin, du fil, de la filasse, en même temps qu'il abrique de la toile. Marié à Raymonde Garnier, fille d'un notaire d'Avignon, il en a huit enfants dont quatre fils, au nombre desquels figurera un

* A. DE TocquBviLLE, L'i^ncten régime et la Révolution 1836 , p. 129

jurisconsulte. Paul, Taîné des survivants, sera chanvrier à son tour. Sa première femme, Jeanne Lartissuti, fille d'un cordier, ne lui donnera qu'une fille, mais de la seconde, Augière Blanchi, issue d'une famille de jurisconsultes d'Arles, il aura sept garçons. « Ses richesses, son intelligence, son expérience des affaires, nous dit srfn biographe, le désignent au choix de ses compatriotes pour occuper les charges municipales; il entre de bonne heure dans le conseil de ville, et revôt plusieurs fois la toge consulaire. Lorsque le pape Jean XXII, en 1316, fixe le siège pontifical à Avignon, il fait partie de la commission mixte, chargée de concilier les différendsqui s'élevaient chaque jour entre lesAvignonais et les curiaux. Des jurisconsultes, des patriciens, recherchent son alliance. Son fils Hugues épouse Laure, fille d'Audibert de Noves, chevalier, petit fils d'un autre Audibert, chancelier du comte de Toulouse et grand juge du comté de Venise, Le mari de Laure de Noves blanchit et vend de la toile comme son père Paul, et, après lui, son fils Hugonin prend encore dans les actes la qualité de chenevassier, ou chanvrier. Il nolise en même temps des barques sur le Rhône pour le transport des marchandises, et, comme par son mariage avec Giraude de Lédenon, fille de Jean, seigneur d'Aramon, il a une part dans la seigneurie du fief de Saint-Georges, il donne ce nom à un de ses navires. »

Et l'historien avignonnais, auquel nous devons ces curieux détails de généalogie puisés aux sources, d'ajouter :

« Je dois signaler ici l'esprit éminemment libéral et démocratique de l'aristocratie comtadine au moyen âge. Cet esprit n'est, au fond, qu'un rayon-

nement de la pensée chrétienne, qui pénètre si profondément à cette époque les mœurs et les .institutionset fait mouvoir tous les ressorts de la vie politique, civile et domestique. 11 y a bien ici, comme ailleurs, des patriciens et des bourgeois; mais la classe supérieure n'est pas un sommet inaccessible aux ambitions légitimes des couches sociales inférieures. Elle a des portes toujours ouvertes pour appeler dans ses rangs les notabilités de la bourgeoisie, et la plus largement ouverte de ces portes est celle du mariage. D'autre part, en mariant leurs fils et leurs filles à des filles et des fils de gentilshommes, ces marchands, ces changeurs, ces armateurs, ces hommes de loi, qui achètent des domaines et des titres féodaux, ne renient pas leur origine plébéienne; ils continuent à exercer les industries et les professions qui les ont enrichis*. »

Au nombre des grandes familles de Provence, y en a-t-il une dont l'importance ait été supérieure à celle des Baux? Eh bien ! Alix des Baux, fille de François et d'Urbaine d'Agoult (1422-1455), ne dédaignera pas d'épouser Jacques de Passis, marchand de Marseille. En 1471, autre mariage de Marguerite des Baux de l'isle, avec Louis Saure, fils de Pierre Saure, encore marchand ^.

Mêmes observations faites à Limoges par M. L. Guibert: « Les mariages entre le petit marchand et la riche bourgeoise, entre la fille médiocrement dotée du hobereau et Théritier du marchand aisé du bourg voisin, ne sont pas rares dans laseconde

> Gustave Bayle, Etude sur Laure {Bulletin historique et archéologique de Vaucluse (1881), pp. 299-305.

* Inventaire des chartes de la maison des Baux, par M. L. Barthélémy, p. 517.

pat'tiodu moyen âge. » Suivent denombrciix exemples où l'on voit les habitants des villes industrieuses avoisinant Limoges, contractant, dès le xiii' siècle, des alliances avec les nobles du canton. « Phénomène remarquable que cette fusion, dans la bourgeoisie de Limoges, de nombre de familles de petite noblesse, qui, après avoir perdu peu à peu ou aliéné leurs droits féodaux, s'être laissé absorber par les fortes races bourgeoises qui les entourent, se sont assimiléesà elles d'une façon si intime qu'auboutde quelque temps il est devenu impossible de les distinguer ! C'est un des côtés les plus intéressants de l'état social du moyen âge, qui, regardé à travers les souvenirs et les idées de la période immédiatement antérieure à la Révolution, apparaît au public sous un jour si faux *. »

En des temps où les mômes croyances et les mômes mœurs constituaient chez tous une semblable culture morale, presque un même fonds d'éducation, cette fusion des classes se produisait tout naturellement.

Au cours de nos précédentes études, cherchant à déterminer le moment où les mariages perdirent leur ancienne économie, nous disions : « Rien de plus instructif, sur ce point, que la comparaison du chiffre des dots aux diverses époques. Tant que la famille est incorporée au sol, qu^elle y est implantée, les dots sont contenues dans des limites qui lui permettent de ne pas s'épuiser. Lorsque la famille se détache du sol, le môme intérêt n existe plus à un égal degré. Knlin, lorsqu'elle se livre au luxe

• LoL'is GuiBERT, La Famille limousine d'autrefois, diaprés les testaments et la coutume (.1883), pp. 15-17.

dans les grandes villes, et quand on arrive au temps où ce luxe est un besoin impérieux à satisfaire, alors on voit les dots grossir démesurément. On jouit, on consomme, mais on n'épargne et no conserve plus*. »

C^est une grande imprudence aux genlilshommes de constituer des dots considérables à leurs filles ; nos pères esfoient plus sages que nous^ écrivait en 1630, dans son Livre de raison, un noble citoyen d'Arles, Jacques de TEstang; et il appuyait ses observations à ce sujet sur l'expérience d\B sa propre famille, laquelle cependant, mieux que d*autres, s'était gardée de tout excès. Nostre héritage nesioit pas beaucoup chargé de dettes^ mais la quantité denfans tavoit extrêmement affaibli. Honoré de FEstang et CatheHne de Renoard, mes ayeul et ageule^ en avoient eu vingt-sept ; ils eurent à marier trois filles. Les dots qu'ils leur donnèrent^ tout en étant telles que les filles de condition les avoient en ce temps-là^ estoient néanmoins fort audessous de celles quon leur fait aujounthug. Elles sont si extraordinaires que les maisons de gentilshommes en sont incommodées^ ce qui est une imprudence et une vanité à la fois blasmable et ridicule.

Vers la même époque, nous avons là-dessus ies confidences d'un président au Parlement d'Aix, Charles de Grimaldi, marquis de Regusse, lequel n avait pas eu moins de dix-huit enfants. Comment marier bon nombre de filles, sans démembrer sa terre? Vanité des vanités^ et toute chose vanité! On se tue, on se morfond, on s'incommode pour bien loger une fille et faire ^u fie belle alliance; cepen-

I Les Familles et la Société en France, etc., t. II, p. 111-172.

danl on n*y réussit pas toujours. Telle maison paroist puissante, qui est bien incommodée. Tel homme et telle fille paroissent bien sages qui sont des estourdis^ des deshauchés^ des folles. Il est donc à propos^ après avoir recommandé la chose à Dieu par nos prières et celles des âmes pieuses, de s'informer de la personne, de la vertu et des moyeris de ceux avec qui Pou s'allie : filiam homini sensato DA, dit VEcclésiaste, Ces alliances ont emporté plus de 60.000 escus, mes tantes ayant eu chacune 70.000 livres, et ma sœur 75.000 livres. La qualité et le nombre des parens sert dans une famille ; mais, outre que ton n'en faict pas tous les jours une heureuse rencontre, il est de la prudence de rCincommoder pas les maisons pour la dot des filles^.

Ici comme ailleurs, les belles années du xvi" siècle 2, avant les déchaînements des guerres de religion, semblent avoir marqué la ligne de partage entre deux sociétés, entre deux mondes. Alors M°" du Plessis-Mornay se plaisait à raconter comment son mari s'était expliqué au sujet de sa dot : « 11 fit response que, quand il voudroit estre éclairé, il ne s'en adresseroit qu'à moy-mesme, et que le bien estoit la dernière des choses à quoy on devoit penser en mariage, le principal estant les mœurs de ceux avec qui l'on avoit à passer la vie et surtout la crainte de Dieu ^. » André Lefèvre d'Or-

' Mémoires de Cha ries de Grimaldi, marquis de Regusse (16i 2-1 665) , publiés par la Société historique de Provence (1870), p. 4.

> Claude de Seyssel, rhistorien de Louis XII, a un mot pittoresque à leur sujet, quand il dit : « Et pareillement, l'on voit les mariages des femmes trop plus gras. »

3 Mémoires de Af"' de Mornay, pp. 83-90.

messon, parlant du mariage de sa mère en 1559 avec 10.000 livres de dot, louait de même son père d'avoir recherché « le support et Talliance plus que les richesses ^ ».

Lorsque commença la débâcle où devaient se perdre les vieilles mœurs, non pour tous, mais pour un trop grand nombre, une ordonnance de justice et de police fut rendue (2 janvier 1563), par laquelle défense était faite à tout père et mère, aïeul et aïeule, d'excéder la somme de 10.000 livres tournois, « à laquelle avons modéré, y était-il dit, la plus haute dot ou constitution de mariage^ ». Les contrevenants étaient frappés d'une amende de 4.000 écus ; mais ce devait être en pure perte. Gomment des réglementations administratives eussent-elles pu refaire des mœurs? Aussi l'ordonnance ne fut-elle jamais appliquée.

Un spectacle plus attachant encore est celui que nous offrent les paysans, et particulièrement ceux qui, fort au-dessus des simples manouvriers {affanatores\ portaient le nom de laboratores « laboureurs », comme cultivant en personne leurs petits

i Journal d'Olivier Lefèvre et Extraits des Mémoires d'André Lefèvre WOrmesson, publiés par M. Chéruel dans la collection des Documents inédits sur l'histoire de France^ 2 vol. in-4'.

' Cette ordonnance était additionnelle à celle d'Orléans et fut appelée Edit de Roussillon. Lç Paflçq^çnt d'Aix Tenregistra le 20 avril de la même année.

domaines. Ce nom leur était donné comme l'expression d'une véritable dignité professionnelle; et les notaires prenaient plaisir à la relever encore par bien des épitliètes décoratives, celles de probi^ providi, prudentes^ discreti^ parfois même de sapientes^ marquant par là des nuances aujourd'hui pour nous difficiles à saisir, dans le degré de considération qui les distinguait les uns des autres. Un de nos textes va jusqu'à décerner à l'un d'eux celle de nobilis, ce qui n'était pas une attribution de noblesse, mais l'indication d'une notabilité acquise. L'état d'agriculteur, lors môme qu'on mettait la main à la charrue, pouvait donc être exercé noblement.

Plus tard, quand les mœurs commencèrent à changer dans la noblesse et dans la bourgeoisie, les paysans qui, par excellence, pratiquaient l'épargne, semblèrent vouloir en faire le symbole de leur monde à eux, le monde rural. De là, la qualité de mesnagers qu'on leur vit prendre, et que désormais ils gardèrent, formant entre eux une hiérarchie où, à côté des grands mesnagers^ il y avait les petits mesnagers^ mais tous constituant une classe non moins remarquable par ses fortes mu»urs que par son esprit de travail. C'est chez elle que, jusqu'à la fin de l'ancienne Provence, les communes rurales devaient trouver, avec les plus honnêtes de ses magistrats élus, les plus sûrs gardiens de sa paix intérieure; en elle, que les campagnes continuèrent à posséder et à respecter leurs vraies autorités sociales ^ De ce milieu, au moral comme au physique éminemment sain, combien de

* Nous los rpÎK -.r^i'ons pî;n loin sur 1? fcrnln de la propriîté.

familles ne* sont-elles pas sorties, qui, grandissant en situation et aussi en considération par les services publics rendus à leurs localités, devinrent les meilleures des recrues pour la noblesse, dans l'épuisement des anciennes races !

Donc, au xv* siècle, la Provence avait dans ses paysans laboureurs une représentation honorée de la petite propriété, honorée même comme elle ne le fut peut-ôtre jamais à aucune époque, parce que sur elle reposait la constitution sociale et communale du pays. Avec leurs terres en partie franches, et, pour le reste, à la veille d>tre libérées de beaucoup des entraves créées par les servitudes féodales, ils n'avaient plus, ainsi que nous le verrons, qu'un progrès à réaliser, en affranchissant leurs patrimoines fonciers d'un extrême morcellement parcellaire.

Et, quand on sait ce qui se produisait de même ailleurs, il n'y a rien là qui doive nous surprendre. Dans l'Europe d'alors, 'partout où la civilisation était un peu avancée, un fonds commun de mœurs ne pouvait qu'aider puissamment à relever la condition des cultivateurs du sol. Loin, bien loin de la France du Midi, l'Allemagne n'avait-elle pas, elle aussi, ses paysans libres ? D'après Janssen, dans beaucoup de ses provinces, là principalement où la noblesse ne jouissait pas d'une grande autorité, il y en avait un nombre plus ou moins considérable qui prospéraient sur des terres leur appartenant en propret Et l'Angleterre également n'avait-elle pas sa classe de moyens et petits propriétaires dans les ypomen^ lesquels formaient le noyau do ses armées, et

^ jAHSSUf, L Allemagne à la fin du moyen àge^ p. 265.

en même temps celui du corps électoral et du jury* ? Macaulay en fait le plus bel éloge, lorsqu'il les dépeint sous les traits suivants : « Le pouvoir qu'exerçaient dans les districts ruraux le gentilhomme campagnard et le ministre de village était, jusqu'à un certain point, contre-balancé par le pouvoir de la yeomanry^ race éminemment virile et sincère. Les petits propriétaires, qui cultivaient leurs propres champs, et jouissaient d'une modeste aisance sans affecter d'avoir des écussons et des cimiers, sans aspirer à s'asseoir sur le fauteuil du juge, formaient une classe plus importante que de nos jours *-. » On sait quelles furent les perturbations jetées en Allemagne et en Angleterre par la Réforme, et combien elles y furent fatales aux populations des campagnes, en les évinçant presque totalement de la propriété foncière. Par contraire, la catholique Provence nous donne l'exemple d'un pays où les guerres de religion entraînèrent sans doute avec elles bien des ruines, mais dont les vieilles el bonnes races de paysans propriétaires n'eurent à souffrir aucune spoliation dans la possession de leurs biens, et môme gardèrent assez de vitalité pour y consolider la base de leur existence, lorsque les temps leur furent redevenus favorables.

1 Claudio Jannkt, J^s grandes époques de Vhistoire économique (1896), p. 303.

Les paysans-ménagers de Provence, qui, pour Claudio Jannet, avaient été Tobjet d'études spéciales au début de sa carrière d'économiste, ne furent jamais oubliés par lui. Le 18 janvier 18S3, il m'écrivait : « L'Angleterre m'occupe cet hiver. Je suis sur la trace d'un très curieux recueil des testaments faits par les yeomen (ménagers anglais) du xv« siècle. D'après les extrçiits que j'en ai vus, ils sont, comme esprit, semblables à ceux de leurs pareils de Provence que vous avez si heureusement retrouvés. ^

- Macaulay, Histoire d'Angleterre depuis l* avènement de Jacques!!, t. 1, p. 367.

11 y a un instant, au sujet du principe établi que les filles, lors de leur mariage, devaient renoncer à rien demander en plus de ce qui venait de leur être assuré, nous citions la formule par laquelle, le 7 avril 1431, la fille d'un laboureur, Philippine Vezian, reconnaissait avoir été honorablement, honorificèy dotée avec ses 80 florins.

Beaucoup d'autres contrats du même temps, et appartenant au mèmemilieu, permettent de suivre, dans une sorte d'échelle graduée d'après le montant des dots, les divers degrés d'importance des personnages rustiques qui les constituaient. Chez les pareils du père de Philippine, ses contemporains, cette importance se traduit dans des chiffres qui varient entre 100 et 125 florins (de 4.500 francs à 5.600). Telles sont les conditions dans lesquelles les familles de gros laboureurs s'allient d'ordinaire les unes aux autres ^ Quelques-imes parviennent plus haut, par l'effet de circonstances qui les favorisent ; et Ton voit leurs filles ou leurs fils entrer de plein-pied dans les maisons les mieux posées de la bourgeoisie des villes. Les notaires particulièrement, gens qui recherchaient des garanties dans le choix de leurs femmes ou de leursgendres, semblent s'être plus d'une fois adressés pour cela à cette

i Aix^ .30 mars 1423 : Martin Sabatier, laboureur de ceUe ville, et Garsende, fille de Pierre Guibert également laboureur, 110 florins (-1.950 francs). — Ibid.^2{ janvier 1431 : Antoine Barrasi, laboureur d'Aix, et Béatrix, fille de Guilheui Bonet de Ventabren, 125 florins (5.600 francs). — Ibid., 24 septembre 1431 : Antoine Bergon, laboureur d'Aix, et Audiarde, fille de Bertrand Calvet de Ventabren, 108 florins (4.860 francs).— i^tef., 27 mai 1437 : Guilhem Castelle, laboureur d'Aix, et Honorade, fille de Monet Aymin d'EguiUes, 100 florins (4.500 francs), etc..

classe, si sûre par ses mœurs et si probe ^ Mais voici quelque chose de plus significatif encore. Janssen cite ce passage d'une très vieille chronique allemande : » Il arrive fréquemment qu'un noble tombé dans la pauvreté donne sa fille à un riche paysan dont les enfants plus tard se considèrent des demi-nobles -, » Dans la Provence du xv" siècle, nous trouvons un fait du même genre, mais qui nous est un bien autre sujet de surprise. Bertrand de Rossetto, secrétaire-archivaire à la Cour des maîtres rationaux, ne parait pas avoir été du nombre des nobles ruinés, comme il y en avait beaucoup alors. Naguère possesseur de la seigneurie de Gardanne, il ne s'en était dessaisi qu'en suite d'un rachat demandé par le roi René. Or, quel n'est pas l'écart entre les conditions dans lesquelles se sont mariées ses deux filles ! L'une d'elles, Marguerite, a épousé noble Isnard d'Agoult, fils de Jacques seigneur d'OUières, et la seconde, Antoinette, un sieur Veteris, lequel, tout simple laboureur qu'il soit 3, est, sans doute à cause de sa richesse, par-

1 Le 15 août 1417, à Aix, contrat de mariage entre Maître Etienne Biarinulla, notaire, et Garsende, fille providi et discreli viri Joliannis At/cardiy laboratorns. — Treize années après, toujours à Aix, le 1" août 1430, autre contrat par lequel Madeleine Borrilli, fille de François Borrilli, notaire, promet mariage à Bertrand André, apo- Ihecarius^ filius Anthonii Andreœ, lahoratoris.

Les Borrilli, dont il est ici question, sont un exemple à citer d'une tradition professionnelle, demeurée vivante dans certaines familles à travers plusieurs siècles. De 1385 à 1648, quatorze membres de celle-ci, pères, frères, oncles, neveux ou cousins, exercèrent à Aix le notariat.

- Janssen, L' Allemagne à la fin du moyen {1(/e, p. 269.

^ La réalité de ce mariage nous est attestée par le testament même de cette fille de l'archivaire à la Cour des maîtres rationaux : Testament um Anthonetœ de Rosselo^ filise Berlrandi, secretorii et archivarii.,,^ relictœ Anthonii Veteris, laboratoris. (Aix, 19 mai 1481.)

ET LES DOTS DES FEMMES 2i5

fois qualifié de noble dans des actes le concernant.

Ce classement social des laboureurs s'applique, cela va sans dire, à ceux-là seuls qui étaient au sommet de l'échelle ; car, au-dessous d'eux, on en compte un grand nombre, chez lesquels les filles n'avaient guère plus que celles de ce Johan Arnaud, de Saint-Michel, dont nos lecteurs n'ont pas oublié les combinaisons économiques pour réussir à les marier avec leurs 40 florins de dot. Mais tous se ressemblent dans leurs mœurs, par bien des traits que nos esquisses achèveront de mettre en lumière. Au surplus, tous ne nous en ont-ils pas donné déjà des preuves, par la dignité, la distinction même, avec lesquelles, parmi eux, étaient solennisés les mariages ?

Si ce n'était la crainte d'aller trop loin dans ces détails de statistique, nous pourrions présenter de semblables aperçus sur la classe des artisans et des petits commerçants. Bornons-nous à dire que, là encore, se manifeste le même travail d'épargne, employé à rétablissement des filles. Des cordonniers vont jusqu'à donner aux leurs 160 florins (7.200 francs) * ; des tisserands, 190 florins -. Le classement social de certains maîtres artisans leur permet même de contracter mariage avec des personnes de condition. Lel" décembre 1430, àAix, maître Honorât Ferrier, bombardier de son état 3, épouse noble

1 AûCy {Q Janvier 1435 : Nicolas Alphant, curatier (cordonnier), et Jannone, fille de maître Eysseman, curatier lui aussi, 160 florins de dot.

* Ibid.^ 31 juin 1453 : Léonard Nassi, mercier, et Marguerite Silvesse, fille de René Silvi, tisserand, 190 florins avec joyaux.

> On appelait ainsi les fabricants des longs tubes en métal ou en bois, dont on se servait alors pour lancer des boulets de pierre ou de fer.

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Bellone, fille de noble Alibert, du lieu de Mezel (Basses-Alpes), laquelle lui porte 400 florins de dot (iS.OOO francs), dont i25 seront fournis le jour des noces, et les 275 restants par annuités de 25. D'autre part, des alliances unissent entre elles les classes industrielles et industrieuses des villes à celles des petits propriétaires constituant le monde rural', en sorte que, du sommet à la base, en cette fin du moyen âge, les divers éléments sociaux apparaissent dans un état de pénétration mutuelle.

Quel charme ne goûte-t-on pas, mais aussi à quels risques ne faut-il pas s'exposer, en des esquisses comme celles-ci, où, prenant pour cadre une monographie de famille, il s'agit de faire revivre avec elle Tétat social de toute une époque !

Dans les développements du sujet, le risque est par moments de paraître en oublier le point de départ ; et c'est ce qui vient de se produire particulièrement, au cours de ce chapitre, à propos de la question des dots. Nous l'avions commencé par la mention du contrat dotal, passé le 13 décembre 1472, à OUioules, en vue du mariage de Jaume Deydier et de Catherine Marin, et cela seul

1 Aiœ, n juin 1437 ; Jacques Vezian, laboureur, et Béatrix, fille de maître Cornilhe, tisserand de cette ville, 97 florins de dot.

Ibib., 8 avril 1453 : Hugues Sauvelle, laboureur, et Honorate, fille de maître Antoine Inquini, barbier : dot, 125 florins avec joyaux.

fer Les dots des femmes 2il

a suffi pournous engager dans une étude d'ensemble sur Téconomie du régime auquel, sous ce rapport, obéissait alors la généralité des familles. Or, nous voici maintenant ramené au point initial, ayant à renouer le fil de nos récits, en ce qui concerne celui qui doit en être le héros, et à marquer sa situation dans le moment où il va entrer dans la carrière.

D'après ce que nous en avons déjà dit, on sait en quel état de détresse des fléaux accumulés avaient laissé la ville de Toulon et ses alentours. Ailleurs, dans des territoires privilégiés, et surtout à Aix, la capitale du pays, des familles avaient pu garder une aisance relative^ aisance qui s'est attestée sous nos yeux dans les dots données par de simples laboureurs... Il en était autrement dans la région toulonnaise. A quelle impuissance n'y avons-nous pas vu réduit Johan Deydier, pour assurer par lui-même le sort de sa fille unique ! Le sort de Jaume, le fils héritier, n'est pas meilleur. En épousant Catherine Marin, quelle dot en reçoit-il ? Que représentent les 160 florins à elle constitués ? Dans la dépréciation où est tombé le florin, fort peu de chose *. Sa femme doit lui porter moins que sa propre sœur, Marguerite, n'aura en partage ; et encore, le contrat le soumet-il à un délai de dix ans, pour qu'ils lui soient fournis en entier, fraction par fraction.

Eh bien ! c'est précisément dans le contraste entre la pauvreté de ses débuts et la prospérité à laquelle, degré par degré, relèveront ses énergies de travailleur,

1 Guère plus de 4.000 francs d*aujourd'hui, d'après Févaluation du florin de compte que M. L. Blancard fixe, pour cette date, à 4 fr. 40, chiffre qu'il faut multiplier par 6, représentant le pouvoir alore six fois supérieur de la monnaie.

qu'est pour nous le graad intérêt de Toeuvre à laquelle il se voua et dont son Livre de raison relate les diverses phases.

Pour le quart d'heure, puisque nous en sommes à la dot de Catherine, un des signes du temps à noter est dans la façon dont à grand'peine il la toucha.

Par des causes qu'il ne nous dit pas, les épousailles n'eurent lieu que deux ans et deux mois après, le 5 février 1475.

Vesposalisse de mi Jaume Deydier 1475, die 5 de feb.

Van de Nostre Senhor mil quatre cens septanta et sine, et lojort sine del mes de febrier, lo dimenge de Carejnantran, en Olliolas, fozi yeu sposat de la dicta Catharina, Hount feze honesta festa.,.

Le mariage se fit le dimanche gras, dans un de ces moments de Tannée où, comme pour la célébration des fêtes du Mai, tous travaux étaient suspendus, et qui étaient marqués par des réjouissances extraordinaires. Les populations y étaient alors d'autant plus en liesse que l'abstinence du carême était observée rigoureusement. La fête des noces fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire des plus honnêtes, mais il n'y eut aucun « extra » valant la peine d'être mentionné.

Ce jour-là, Catherine fut dans tous ses atours. Jaume ne nous en donne pas le détail ; il ne nous apprend qu'une chose: c'est que, dès le 25 janvier, son beau-père, le trouvant à court d'argent, l'avait

crédité près de Johan Motet, marchand drapier de Toulon, pour l'achat de la robe nuptiale dont le prix ligure, comme article de compte, dans la première paie de 41 florins, 4 gros. Quant aux robes de tous les jours, à la toile de maison et aux chemises, venant s'ajouter à la dot de Catherine, leur estimation faite par des amis communs ne dépassa pas la somme de 7 à 8 florins (de 180 à 210 francs).

Pauvre trousseau ! et non moins pauvre début dans rentrée en ménage. Heureusement Guilhem Marin s'est montré homme de parole, et, grâce à lui, son gendre peut faire honeslamenl^ c'est-à-dire très convenablement, toutes choses.

Dès ce jour, il a ouvert avec lui un compte qui, plus tard, transporté sur son Livre de raison, se continuera pour les annuités ultérieures.

Le 28 mars 1477, il y écrira: « Mon seigneur beau-père, mon senh, suegre Guilhem^ m'a payé 20 florins, 6 gros. » C'est un peu plus de deux annuité qui se sont accumulées, et elles arrivent fort à propos, lorsque Jaume, venant de perdre son père, est mis par cette mort en de grands frais.

Mais, en septembre 1484, Guilhem Marin meurt à son tour; et dès lors commencent des embarras qui, traduits sous la plume de l'auteur du Livre de raison, nous font toucher du doigt une de ces situations difficiles qui étaient alors très communes. La famille, déjà peu fortunée, se trouve en pleine crise, au point que les fils Marin, ayant pris la place du père pour le paiement de la dot de leur sœur, en sont réduits à vendre quelque peu de leurs biens. C'est la dernière des extrémités auxquelles de petits propriétaires, attachés à la terre, puissenlse résoudre. Les années suivantes, les arrérages s'accumulent à

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