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L ESPRIT DE FAMILLE, LES FÊTES DOMESTIQUES ET LES RAPPORTS SOCIAUX

SownAiRE. — Ollioules, type d'une petite ville du xv* siècle, au point de vue social. — Les maisons de toute catégorie y sont entremêlées. — Huit naissances au foyer des Deydier. — Parrainages et marrainages concourant à unir étroitement les familles. — L'esprit communal d'alors essentiellement lié à Tesprit familial, et tous deux constituant la démocratie villageoise. — Le nourrissage des enfants. — Nombreuses naissances aussi chez les Vintimille et les Simiane. — Parrainages s'exerçant au château d'Ollioules comme dans les moindres foyers. — Les châtelaines faisant acte de courtoisie envers les gens du pays. — La bona chiera qu'en sa qualité de parrain Jaume Deydier trouve au château de La Garde. — Caractère qu'ont de semblables fêtes domestiques. — Les jotfas de filholtge. — Place que les filleuls et filleules ont dans les testaments de l'époque. — Nouvelle et grande fête, lors de la première messe chantée par Johannet Deydier.

Au début de ses Mémoires d'Outre -Tombe ^ où il s'est plu à retracer ses souvenirs d'enfance, Chateaubriand nous a laissé, sur le Saint-Malo de son temps, un charmant tableau de mœurs qui nous est comme une évocation du vieux monde.

c< Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, dit-il, les Malouins ne composaient qu'une seule famille. »

Pendant qu'ailleurs les villes, comme leurs habitants, se modernisaient de plus en plus dans leurs nouvelles conditions d'existence, Saint-Malo, «cette cité insulaire qui ressemble à une citadelle de granit », devait à sa situation d'avoir gardé intacte sa vieille et pittoresque physionomie. Il continuait à représenter ce que, dans des siècles de fer, quand partout au dehors la guerre était en permanence, l'esprit de solidarité mutuelle, c'est-à-dire l'esprit de famille, avait fait, au dedans de leurs lieux d'habitation et de défense, chez des hommes que sans lui eussent rendus ennemis leurs intérêts particuliers.

Grâce à notre Livre de raison du xv* siècle, 01lioules, lui aussi, va nous donner une idée de ce qu'était une petite ville féodale de la fin du moyen âge, envisagée, non plus seulement dans sa structure physique et son aspect guerrier, mais dans sa vie domestique et sociale.

Et d'abord, nous sommes fixés de suite sur un point où est la caractéristique de son organisation intime. A Ollioules, comme dans tous les milieux analogues, point de bourgeoisie proprement dite. Elle n'y existe pas encore, elle n'a pris corps que dans les villes. Le bourgeois, tel qu'il apparaîtra plus tard, « vivant noblement » soit en oisif, est encore introuvable au sein de la communauté villageoise toute formée de travailleurs. Les seigneurs du pays, les Bertrand de Marseille et les Simiane mis à part, Ollioules ne paraît compter qu'une famille de gentilshommes, en la personne d'Etienne de Clapiers et de sa femme. Hors d'eux, il n'y a que de petits propriétaires fonciers, jardiniers ou laboureurs plus ou moins aisés, exploitant eux-mêmes

des terres éparpillées aux quatre coins du territoire. Entremêlées sont les maisons des diverses catégories d'habitants, comme s'enchevêtrent les unes dans les autres les parcelles composant leurs biens patrimoniaux. Elles semblent disposées de façon à établir entre eux des rapports de voisinage qui les unissent. Emprisonnés qu'ils sont dans leur enceinte de remparts, et ne pouvant s'y mouvoir que dans un espace très circonscrit, ce contact journalier crée à tous, sans distinction, la nécessité de s'aider et de s'assister mutuellement.

Gomme Toulon et les autres villes provençales d'alors, OUioulcs s'est embelli d'une rue droite, carreria recta, dans laquelle, à la différence de ce qui se produisait pour les vieilles rues tortueuses, non plus seulement les bêtes de somme, mais les carri ou chariots peuvent circuler. Tout au long se sont élevées des demeures mieux aérées, plus spacieuses que les anciennes. Les Deydier y ont leur habitation, ne valant pas moins de 200 florins. Non loin d'elle, les Bertrand de Marseille, eux aussi, en ont une qui les rend voisins d'Honorat Gilly et de Palamède Vina, ce dernier un des compères de Jaume, tous deux du nombre de ces petits propriétaires paysans dont nous parlions plus haut. Sans doute, elle ne leur est pas uniquement un pied-àterre; car nous voyons Bertrand VI (14 août 1495) en léguer la jouissance à Jeanne de Gastellane, sa femme, pour le cas où elle en préférerait le séjour à celui du château. Déjà, semble-t-il, en Provence, les classes féodales s'affranchissaient d'une demeure trop prolongée dans des donjons, d'un accè^ difficile, et dont l'habitation était aussi incommode que sévère.

224 l'esprit de famille

On imaginera sans peine que, dans de telles conditions d'existence, la manière d'être et de vivre se ressemblât beaucoup chez les grands et les petits. Les testaments et les inventaires en font foi ; ils concourent à témoigner combien^ jusque parmi les plus haut placés, la vie était généralement simple et rustique. Assez souvent, les apports mobiliers des femmes, faits par contrat de mariage, consistent eu ustensiles de ménage et en instruments aratoires. L'intérieur des maisons est à l'avenant. La façade seule se distingue quelquefois par son architecture ou par des inscriptions. OUioules garde des traces de Toriginalité primitive qu'eurent ses habitations. Quant aux inscriptions, moins bien partagé semblet-il avoir été que certains pays de montagne, où Ton en trouve encore qui font les délices des archéologues *.

Transportons-nous dans ce milieu ; c'est un vrai voyage de découvertes à faire, et là est le charme de semblables études. Elles nous promènent dans

1 A Luceram (Alpes-Maritimes), inscription gravée au fronton d'une porte : Exenple a tota gent : plus val honor g, aur ni argent; et cette autre : 1570. Chris to aperiatur^ diabolo claudatur.

M. Joseph Roman en a relevé et recueilli plusieurs, pour les Hautes- Alpes, dans son Répertoire archéologique. A Risoul, notamment (arrondissement d'Embrun), sur un bloc de grès encastré dans le mur d'une maison, on lit sculptées en creux ces lignes :

Uan (fe jHii xri nostre Senhor, corenl MCCCCL^ que you Peyre Pinatel e mon filh Saudron nos feson aquest ostal. Jhs. Ma, ■

« Sur la place du village de (losans, dit M. Joseph Roman, encastré dans la maison de Ravoux, un charmant écusson aux armes de la famille de Forbin, brisées d'une bordure engrelée, porte la devise suivante en caractères gothiques minuscules : Uives qui in Domino confidit. Ces armes sont celles de Palamède de Forbin, qui fut gouverneur du Dauphiné en 1481-1482. »

notre propre pays comme en un pays inconnu ; nous y apprenons à scruter nos origines et, avec elles, les mœurs qui nous ont fait ce que nous sommes ; par là, nous nous initions aux éléments primordiaux et aux bonnes pratiques de la paix sociale.

Neuf mois et demi après son mariage, Jaume Deydier, remplissant à son foyer les fonctions d*of- (icier de l'état civil, ouvrait dans son Livre le chapitre des enfants par ces lignes :

La nativitat dels enfans provengus de mi Jaume Deydier et de Catharina Marina^ molher miena.

Du 30 novembre 1475 au 28 avril 1493, huit naissances s'y inscriront successivement pour quatre garçons et quatre filles, avec les mêmes formules que celle employée au sujet de la première. Nous donnons celle-ci comme spécimen :

Van de Nostre Senhor mil quatre cens septanta et sinc^ et lo jort redier del mes de novembre^ lo jort de Sant Andrieu^ circa très oras de niiech, si anet à jasser Catharina de mon filh Peyre,

Et Peyre fon batejat^ et foron sos payrins mos compayres Pallamède Vina^ Jorgie Fadon, Raynaud Picart et Guilhem Breida. Fon sa mayrina Cordelha Imberta^ et lo bateguet mossen Loys Marin^ vicari fTOlliolas.

Ety lo dimengue venent^ fon lodich Peyre conffer-

226 l'espkit de famille

rnat^ en la gleysa (TOlliolas per monsenhor de Tho- Ion Huet^ et fon son payrin mon compayre niossen P. Ferrici, et sa mayriîta Hugueta Marina^ molher de J orgie Fadon,

Tbaduction : « L'an de Noire-Seigneur mil quatre

cent soixante-quinze, et le dernier jour du mois de

novembre, fête de Saint André, vers trois heures

,de la nuit, Catherine a accouché de mon fils Pierre.

« Pierre fut baptisé par messire Louis Marin, vicaired'OUioules. Furent ses parrains mes compères Palamède Vina, Georges Fadon, Raynaud Picart, Guilhem Breula ; sa marraine fut Gordelhe Imbert.

« Le dimanche suivant, Pierre fut confirmé dans l'église d*011ioules par M»"" Huet, évoque de Toulon*, et il eut pour parrain mon compère P. Ferricî, pour marraine Huguctte Marin, femme de Georges Fadon. »

Quatre parrains ! et ils sont tous qualifiés de compères! Ne soyons pas surpris de les trouver en si grand nombre^. Dans les villages, c'est la coutume de les multiplier à plaisir, excellente occasion que celle d'un baptême pour contracter avec des amis des liens, qui créent à la fois une parenté au spirituel

1 Sans doute, cette confirmation fut-elle donnée sitôt après la naissance, à cause d'une visite pastorale que Pévèque faisait alors à Ollioules. Pour les autres enfants, nous trouvons des âges très divers, dix mois, cinq, six et sept ans. Aucune règle canonique n'avait encore rien fixé à cet égard. Un siècle après, un concile provincial, tenu à Aix en 1585, décréta que les enfants ne pourraient être confirmés avant l'Âge de sept ans, si ce n'est pour juste cause, nisi jusla aliqua causa aliter videalur.

» Une réforme fut également établie sur ce point par le m^me concile. Les baptisés ne durent avoir désormais qu'un parrain et une marraine. Unus lanium siiit yir sipç muliery vel ad summum unus et una.

et une sorte d'alliance de famille à famille dans les rapports d'intimité. En janvier 1412, à Domrémy, Jeanne d'Arc avait eu quatre parrains et quatre marraines. D'ordinaire, notre Deydier n'en prend qu'une ; exceptionnellement, une fois, il ira jusqu'à deux.

Quant à la qualité de ces parrains si nombreux, quel mélange ! A la suite de petits villageois, tels que Palamède Vina et autres du môme acabit, viendront un marchand de fer et un maréchal-ferrant, puis un constructeur de caravelles *. Le 28 juillet 1485, maitre Honorât Silvy, notaire d'Aix, tiendra sur les fonts un autre petit Deydier, au nom de compère monseigneur de Castelar empêché : lo tene à las fons per mon compayre monsenhor de Quastelar. Noble Etienne de Clapiers aura son tour en 1490. Nous n'épuiserons pas la liste, nous laissant le temps d'arriver, avec les transitions nécessaires, à un des seigneurs d'OUioules qui y marquera sa place comme un honneur suprême.

Pour les marraines aussi, même association de noms appartenant à des mondes séparés socialement par les plus grandes distances. On y voit figurer une demi-paysanne, ma comayre Margarida Berbegiiier^ à côté d'une noble dame, ma comayre dorut '^ Milhona de Julhans.

Ce mélange des classes, tel qu'il se produit dans les rapports sociaux, caractérise la société de l'époque. Bertrand Boisset, notable citoyen d'Arles, père de onze enfants, huit (ils et trois filles, inscrit dans son journal (1376-1414) leurs naissances et baptêmes,

I Meslre Jacques lo feralhiery mestre Miquel lo fahre^ meatre Terible, meslre de Cobra de las caravellas. ' Dona dérivé du latin dotnini, « Madame ».

avec leurs parrainages. Le parrain de Tun d'eux est un laboureur, Guilhelmus de Manso^ laborator de Arelate, lequel n'est pas déplacé auprès d'un chanoine de Saint-Trophime, Johan Damian^ et d'un docteur en droit canonique, Hugues de Gênas ^ doue tour en décrets.

Au pays Messin, il en est comme en Provence. En 1471, Philippe de VigneuUes, fils de paysan, a pour parrain un cordonnier nommé Jehan, et pour marraine « une notable de Metz, nommée Laurette Chalpel, laquelle dame voulut que je portasse le nom d'un sien fils ». Ses propres enfants ne sont pas moins bien partagés, malgré son état de marchand. André est tenu sur les fonts (H juin 1500) « par le fils du président de Lorraine et par la femme de MathildeBay, « lemairchand »; Pauline(31 mail513), a par damoisiaulx Jehan d^Amance, seigneur de Vaudoncourt, et Audilliate, la femme de Philippe Torfewre* ».

M. Siméon Luce a signalé les relations affectueuses et presque de camaraderie qui, dans les campagnes normandes du xiv* siècle, existaient entre les deux classes supérieures, la noblesse et le clergé, et le menu peuple. « Nobles, prêtres, religieux, clercs, gens du peuple exerçant les diverses professions manuelles, vivaient alors, pour ainsi dire, en commun, et on les trouve perpétuellement mêlés ensemble dans toutes leurs habitudes journalières... Du reste, cette communauté dans les habitudes, cette

> Gedenkbuch des melzer Burgers Philippe von Vigneulles (1411- 1522}. Au sujet des fôtes deson mariage, que ne nous dit-il pas aussi sur les honneurs qu'il y a reçus ! « Auxquelles nopces furent presque tous les seigneurs de Metz et d'aultres gens, bien 500, qui tous furent bien servis. »

familiarité dans les mœurs, loin de ne se concilier avec Tinégalité profonde des condi en était au contraire le résultat. C'est là seul où une ligne de démarcation bien nette ne { pas les diverses classes, qu'elles affectent d ' naire de se tenir à distance les unes des autres

11 y a quelque chose de plus que cela da Provence du xv* siècle. En droit, rinégalit< conditions peut y être profonde ; mais, en fait y apparaît singulièrement effacée. Un pays, n'était pas rare que des marchands enrichis ^ Missent, presque en un clin d'œil, par Tach . u^. seigneuries, offrait parfois d'étranges contrastes de situation entre les membres souvent très nombreux d'une môme famille. Le 13 septembre 1486, à Salon, Guilhem Rici règle des affaires d'intérêt avecHugon, son frère. Le premier, qualifié de magnifique, magnificiiset egregius^ est seigneur de Menerbeset, de plus, professeur en droit ; le second n'est qu'un vulgaire éleveur de bestiaux, un nourriguier (m/yriguerius^.

Dans de telles conditions, que ne sont pas les compérages ! Il semble presque puéril de s'y arrêter comme à une chose sérieuse ; et cependant n'est-ce pas dans des traits de ce genre que se manifestent et s'accusent les mœurs ?

Partout alors, rien de plus usité que les petits noms familiers de compère et de commère. Entre gens de même éducation, sinon de même rang, on se les donne, on les échange à tout propos dans les relations de la vie journalière. Agnès Sorel, dans

t SiMÊoN Lues, Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époque t p. 19.

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sa correspondance avec Pierre de Brézé, sieur de la Varenne, ne l'appelle que son très chier amy et bon compère ^^^i ses lettres portent pour suscription : à rnon très honore sire et compère Mons, de La Varenne, chambellant du Roij^, Le roi René écrit non moins familièrement à Johan Alardeau, évèque de Marseille: Moss, de Marselha et mon compère-. Au xvu* siècle encore, sous la plume de saint François de Sales, ce terme d'amitié gardera sa saveur d'autrefois, et en prendra presque une nouvelle par le sens spirituel qu'il y attache. « Madame ma très chère commère^ dira-t-il à une noble dame de ses clientes, vostre cœur est à Dieu^ vivez heureuse destre si bien logée ^. »

La démocratie est le régime naturel de la commune, enseignent les publicistes ; c'est même un axiome de la science politique, et il a été vrai do tous les temps. Mais Tancien esprit communal était essentiellement un esprit familial, par Teifet du principe qui organisait la commune, la communauté des habitants, sur le type de la famille. La religion y ajoutait les liens qui unissent, qui fusionnent les âmes. On conçoit donc comment, sous cette double action, bien avant l'avènement politique de la démocratie, les mœurs pussent être démocratiques. Nulle part, elles ne se montrent plus anciennement, et avec une plus grande liberté d'allure, que chez les populations du Midi. Notre Deydier nous en estun (vxomple, à OUioules. Il y tient certes un rang assez distingué, il y compte de belles relations, les plus

• Pierre Clément, Jucques Cœur, etc., t. Il, p, 128. - Slafistique des Bouches-du-Rhône. — Lettre du 6 juillet 1468 (t. m, p. 178).

3 Œuvres choisies de saint François de Sales (1843j, t. 1, p. 350.

ET LES ftAP{»OllTS SOCIAUX iZi

belles de toutes et les mieux faites pour flatter son amour-propre, puisque les seigneurs l'honorent de leur amitié ; et cela ne l'empêche pas de traiter en compètres et compagnons des gens qui sont au dernier degré de Téchelle. Une des parties qui n'est pas des moins pittoresques de son Livre est celle où, à propos de ses innombrables parrainages, il dresse un relevé de ses compères, associant, accolant ensemble de nobles personnages, des gens de loi, des artisans et de simples paysans. 11 ne lui répugne en rien de décorer de ce titre son fermier, pour les biens qu'il possède près Toulon, àLaGarde:Me^/r^(maitre) Guilhem Martel ; et il n'est pas jusqu'au père nourricier de sa fille Marguerite,iMe*/re Bertrand Catron^ qu'il ne nomme volontiers son compayre^ reportant sur lui les sentiments de gratitude dont est l'objet de sa part la comayre Francesca.

Sentiments d'autant plus vifs envers la commère Françoise qu'ily achezlui la mémoire du cœur, pour la façon dont elle s'est comportée dans des circons" tances critiques. Ceci touche à un incident de ménage, à une question de nourrice. Si prosaïque qu'elle soit, notons-la au passage, non pour son intérêt qui est très mince en lui-même, mais pour ce qui vient s'y lier.

Dans les comptes de notre père de famille, il en est un qu'il ouvrit spécialement au sujet du nourrissage d'une fille, la santé de sa mère l'ayant empêchée de l'allaiter. Se que nos quosta de far noyrir Margarida à bayle^per la maladia de sa mayre^ écritil en gémissant sur les exigences des nourrices qu'il a eu la mauvaise chance de rencontrer, et sur leur humeur changeante. Marguerite avait été d'abord confiée à la femme de Johan Valenqua; mais celle-

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ci ne Ta gardée que quinze jours, et à quel prixl 1 florin, 6 gros. Puis, est venue Maria^ molher de Aycart Enfftnlran, avec laquelle cette question de prix n'a pas même été touchée, non aven fach preze, et il n'a pas été plus heureux. Aussi, n'oubliera-t-il jamais le service signalé à lui rendu par le ménage Catron, quand, enfin sortie de ces mains mercenaires, le 15 décembre 1493, Marguerite fut recueillie par des mains dévouées. Et voilà comment, depuis lors, Françoise Catron et son mari sont classés chez les Deydier au nombre des amis ^ Il nous est resté de ce siècle un témoignage éclatant d'amitié reconnaissante, donné à une simple femme du peuple par son royal nourrisson. L'histoire en effet a conservé le nom de Tiphaine la Magine, qui avait successivement allaité Marie d'Anjou, reine de France, et René son frère. Celuici, non content des libéralités dont il l'avait comblée pendant sa vie, lui fit ériger après sa mort, dans l'église de Notre-Dame-de-Nanlilly, à Saumur, un tombeau d'une composition charmante, où elle était représentée tenant sur chacun de ses bras un petit enfant enveloppé d'un maillot fleurdelisé-,. et il y fit graver une épigraphe qui subsiste encore,

1 Cent soixante-quatre ans après, le 25 août 1659,un arriére-petitiiis de notre Deydier du xv* siècle, François Deydier, à la veille de partir pour le Tonkin qu'il va conquérir à la foi, dans une lettre d'adieu à son frère aîné, \i\i recommandera spécialement la famille de sa mère nourrice, lui laissant comme souvenir 50 florins pour constituer une dota sa troisième fille. Le 29 décembre 1688. autre lettre écrite de la Rivière du Tonkin, dans laquelle, devenu évèque apostolique de la mission sous le nom d'évAque dWscalon et demandant les prières de tous les siens, il n'oubliera pas sa sœur de lait, Monique Déze.

' A.Lecoydk la Marche, Le roi Aené, etc., t. 1, p. 6; t. H, p. 32.

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après la ruine du monument détruit pendant la Révolution.

Entre autres détails de mœurs, observés par M. Siméon Luce sur la Normandie du temps de du Guesclin, il en est un qui n'est pas sans causer quelque surprise. « A cette époque, dit-il, les dames nobles et même les riches bourgeoises, et aussi les femmes des artisans ou commerçants des grandes villes, n*allaitaient pas d'ordinaire leurs enfants*. »

Qu'en était-il dans la Provence du xv" siècle ? A en juger par les minutes des notaires où les moindres engagements intervenus entre maîtres et serviteurs venaient s'enregistrer, les femmes y remplissaient mieux, sous ce rapport, les devoirs de la maternité ; car il s'y rencontre très peu d'actes concernant le nourrissage des enfants. En tout cas, s'il s'en trouvait de réfractaires, les maris, semblet-il, y mettaient bon ordre.

Guilbem Sénequier, notaire à Aix, en 1420, a épousé depuis peu Antoinette, fille de Aymeric Deydier, notaire aux Arcs, lequel est d'une tout autre famille que celle d'OUioules. Or, à peine le fils désiré, le petit Barthélémy, a-t-il vu le jour, que des bruits de peste se répandent. Les deux époux font alors ce qui était habituel en de telles circonstances ; ensemble, mais par des testaments séparés, ils prennent leurs dispositions dernières. Parmi celles du mari, il en est une particulièrement curieuse. Guilbem .lègue à sa femme Antoinette une robe de sanguine qu'il lui a fait faire au temps de leur mariage, une ceinture en argent doré, une tunique en futaine toute neuve, plus une cotardie

^ Sméok Lucfs, Histoire de Bertrand du GuescliUy p. 11.

verte avec ses boutons, sous la condition qu'elle nourrira de son lait Barthélémy, jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge de deux ans, et qu'elle priera pour r&me du testateur*.

Le 28 août 1428, à Lambesc, même obligation imposée par Louis Kaynard à sa femme, dans une clause testamentaire où il lui lègue des robes avec 10 florins d'or. Elle devra alimenter de son lait le petit Fulcon jusqu'à son sevrage, et, si elle y manque, le legs sera nul et caduc-.

Jusqu'ici, nous ne savons des Vintimille que ce que nous en a dit l'histoire. Nous ne connaissons en eux que des hommes de guerre,. gardant à 01lioules un poste important de défense, et, après y avoir relevé le nom des vicomtes de Marseille, y perpétuant leur illustration; et c'est à ce titre que, les premiers, ils ont figuré dans nos esquisses.

Or, maintenant, voilà qu'un simple Livre de raison, bien étranger à leur monde à eux, va nous les faire connaître mieux encore, et cette fois-ci d'une façon tout intime. Il s'agit de leur état de famille,

1 « Gum conditione qaod ipsa AnthoneU teneatar de lacté Barthoiomeum, filium nostrum commune, usque ad setatem duorum annorum, et quod Deum rogetpro anima mea. » — 27 janvier 1420 (Jacques Martini, notaire à Aix).

^ « Quod dicta mea uxor teueatur alimentare Fulconem Raynardi. filium nostrum, donec sit demasmatum ; et, si hoc facere recusaret, quod legatum per me eidem factum sit cassum et nullum. »

de leur vie de famille dans ses rapports avec la vie villageoise, et non seulement de la leur, mais de celle de non moins illustres représentants de Taristocratie provençale, les Simiane, avec lesquels ils partageaient la seigneurie du pays.

Il y a longtemps déjà que le fief d'Ollioules, subissant le sort de la plupart de ses pareils, s*est divisé entre les seigneurs primitifs et les Simiane ^ longtemps aussi que leurs intérêts y sont distincts, chacune des parties y ayant séparément ses droits, ses tenanciers, sa justice, ses justiciables. Jusqu*à quel point le morcellement de la propriété féodale fut poussé dans la Provence du moyen âge, nous aurons bientôt l'occasion de le dire. A OUioules, du moins, il s'est aiTêté dès le xiv' siècle, se limitant à ces deux grandes maisons, et tel est Tesprit de famille, créé et entretenu chez elles par plusieurs alliances, qu'en fait elles ont fini par n'en former qu*une seule.

Le 18 février 1449, un mariage est venu encore resserrer leurs liens. Jacques Rambaud de Simiane, baron de Gordes et de Caseneuve*, a épousé Honorade, fille de Pertrand V de Marseille, et de ce mariage est né Guiran. Trente-trois années après, en 1482, nous voyons ce dernier marié à son tour (10 février), puis muni des pleins pouvoirs de son père, lequel réside en son château de Gargas dans le Comtat, s'installant à OUioules avec sa jeune femme, Marguerite de Forbin, la huitième enfant

* Noos Tavons dit, c'est en suite d'un mariage.

' Ce titre de baron de Caseneuve, que l'auteur de notre Livre de raison donne toujours aux Simiane, était porté par eux depuis le xr siècle, époque où leurs premiers auteurs, lesd'Âgoult, seigneurs d'Apt, fondèrent la maison de Simiane.

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de Johan II de Forbin-la-Barben et une des innombrables petites-iilles de Johan I", Tarmaleur marseillais. Et que vient-il faire dans cette petite ville, qui n'est en réalité qu'un gros village? sinon œuvre d'agriculteur. C'est renlraînement du moment, et, plus nous avancerons dans nos études, plus nous le verrons se développer chez la jeune génération entrant dans la vie.

Les généalogies de ces personnages de marque sont dans tous les nobiliaires. Un des côtés intéressants de notre Livre de raison est en ce qu'il permet de les voir encore plus détaillées pour Tépoque. Tel est l'attachement de Deydier pour les seigneurs d'OUioules et les dames du château, qu'il enregistre tout ce qui a traita leurs personnes. Cet attachement, après eux, il le reportera à leurs successeurs.

Des rapports qu'il a eus avec eux, il va nous donner un aperçu par ce qu'il nous dira de leurs parrainages à l'égard de ses enfants, et des siens propres pour les leurs. Telle est la fécondité de ces familles que les fonts baptismaux ne cessent de s'ouvrir, à l'occasion des naissances qui s'y succèdent.

Commençons par les Simiane, les premiers dans Tordre des dates.

Le 30 juillet 1489, dans le ménage de notre Deydier, naissance de la petite Honorade. Quels en seront les parrain et marraine? Il n'y a pas à les chercher au loin. Magnifie Giiiran de Gorda et madame y sella Uonorada.filha de Monsenhord'Olioll^lui font l'honneur de remplir cet office, et c'est le 1" août, fête de Saint-Pierre-ès-lieus, lojort de sant Peyre intrant a/iosi, qu'est célébrée la cérémonie.

Trois mois et demi se passent, et, le 12 novembre, il inscrira ad perpetuani rei mcmoriam le choix que

Magnifie Guiran a fait de sa personne pour le parrainage de son fils Bertrand.

Cant mon filhol Bertrand de Casanova f on hatejat.

1489, et lo jort 12 de novembrCy de sera, en rostal de Gombatid^ si anet à jasser Madama de Gorda de nostre filhol Bertrand; et lasepta venent^ à respres, fon batejatj et foron sos payrins mon frayre mossen Johan et y eu ^ et Honoradou tene loti ciergi. Fon sa mayrina ma comayre Margarida Chautarda, rnolher de Peyre Marin, Et lo bategitet mossen Berthomieu firavet^ en la gleysa d'Ollio/as,

1490, et lo jort très de juin^ en la gleysa d'Olliolas.fon con/ermaf lo dich Bertrand par Monsenhor de Tholon, Lo Breton.

Traduction : « 1489 et le douzième jour de novembre, sur le soir, en la maison de Gombaud, Madame de Gorde mit au monde notre filleul Bertrand, et, le septième jour, il fut baptisé dans Taprèsmidi. Furent ses parrains mon frère, messire Johan, et moi; mon fils Honorât tenait le cierge. Fut sa marraine, ma commère Marguerite Chautard, femme de Pierre Marin. Le baptême fut fait par messire Barthélémy Bravet, en l'église d'Ollioules.

149(), et le 3 juin, ledit Bertrand fut confirmé par Monseigneur Le Breton, évèque de Toulon. »

Quelle journée pour les Deydier, grands et petits, et aussi pour la commère Marguerite Chautard !

« Notre filleul Bertrand » fera honneur à son parrain. La Provence lui étant un trop étroit théâtre, il ira à Paris et il s*y élèvera à de hautes situations politiques,successivement maître des requôtos(l 5 i8), président au Grand Conseil (1551), ambassadeur à

Rome (ir)56). Marié par coutral le 27 novembre 1509 avec Pierrette de Pontevès-Cabanes, il en aura onze fils, dont deux seront évoques, l'un d'Apt, Tautrcde Vence, et cinq entreront à Malte, plus sept filles.

Les naissances chez les Vintimille ne chôment pas non plus, et elles s'y multiplient de façon à rendre Jaume le plus fier des parrains.

Nativital de mon filhol Melchior, filh del magnifie Senhor d'OliolL

Van 1511, 13 de mars, àhtiech or as après miechjort^ si anet à jasser la magnifica dama d'OliolL Yolanda, sorre de Monsenhor de Ries, et lo dimenge venent, fon batejat, Yeu, bayle dOlioll, Vay tengui sus los fons, et la cosina Loysa Chautarda es estada sa meyrina.

Traduction : « Naissance de mon filleul Melchior, fils du magnifique seigneur d'OUioules.

« L'an 1511, treizième jour de mars, à huit heures de raprès-midi, accoucha magnifique dame Yolande sœur de Monseigneur de Riez^, et, le dimanche suivant, fut baptisé son fils Melchior. Moi, Jaume Deydier, bailli d'OUioules, je l'ai tenu sur les fonts, et la cousine Louise Chautard a été sa marraine. »

Ici, Jaume, en sa qualité de bailli, remplit la

1 Par contrat du 25 août 149'j, Bertrand VII de Marseille avait épousé Yolande de Tende, appartenant à la branche des Vintimille restée Niçoise, et fille de Thoiuas de Lascaris, des conntes de Tende et de Vintimillef et de Simonette d'Adorne, des Adornes de Gènes. Le mariage avait été fait à Riez (Basses-Alpes),en présence d'Antoine de Tende, frère d'Yolande, et évèque de cette ville, lequel passa de ce siège à celui de Limoges, puis à celui de Beauvais, et fut pair de France.

charge qui était le p^ivil^ge du grand chancelier de France, lorsqu'un héritier de la couronne venait au monde. Pour lui, quel surcroît de satisfaction! Mais les Chautard en auront leur grande part, eux aussi. Chacun des membres de la famille, hommes et femmes, vont avoir, à leur tour, leur jour de compérage et de commérage. C'est que Johan Chautard n'est rien moins que le fermier général des Simiane et des Yintimille; on tient à lui faire honneur. Un an et demi après la naissance de Melchior, naissance de Balthasar, troisième fils de Bertrand VII. Cette fois, le parrain est Johan Chautard en personne, et la marraine nobla damoysella Ysabeau^ filka de Monsenhor de SollièSy dama del senhor de La Garda. Fréquentes sont les occasions où les nobles châtelaines d'Ollioules se plaisent à faire acte de courtoisie envers les bonnes gens du pays. Le 7 février 1510, par exemple, Juliette de Vintimille, sœur de Bertrand VU de Marseille, damoysella Jolietta sorre de Monsenhor, est marraine du petit Laurent, fils du maréchal-ferrant de l'endroit, Mestre Loys Gart fabre^ et, en compagnie de qui? avec notre Deydier pris comme parrain et dont maître Louis est d'ailleurs déjà le compère. Le ménage de compayre Berthomieu (Barthélémy) s'enrichit en 1514 d'un nouveau rejeton. Jaume concourra à faire de lui un chrétien, et avec qui? avec damoysella Margarida Forbijij jilha de Madama de BuelfiK Le 17 avril 1520, Laurent Chautard, sans

I Encore une Marguerite, celle-ci née de Pierre de Forbin, aîné des fils de Johan 11 de Forbin-la-Barben, et de Marie de Simiane, fiUe de Jacques Rambaud de Simiane et d'Honorade de Vintimille. La dame de BeuU, dont il est ici parlé, est cette Marie de Simiane, laquelle, veuve de Pierre de Forbin, avait épousé en secondes noces Georges de Grimaldi, baron de Beuil.

240 l'esprit de famille

doute le fils de Johan nommé plus haut, s'adressera à Jaume, toujours pour un parrainage, et la commère sera Anne d'Arcussia, fermada (fiancée) de Monsenlior Fesciiyer Gaspard d'OliolL

Est-ce que cette échappée de vue, sur un village provençal du xv* siècle, ne nous traduit pas au vrai et au vif tout un état de société ? Des hommes de conditions très inégales nous y apparaissent étroitement reliés les uns aux autres par cet esprit de solidarité, d'oii naissent les bons rapports sociaux ^

S'il ne fallait nous borner, combien de contrats de mariage ne seraient pas à citer, qui témoigneraient de ces mœurs avec un égal cachet de couleur locale. Des seigneurs campagnards figurent plus d'une fois dans certains d'entre eux, intéressant les familles de leurs tenanciers ; ils viennent y joindre leurs présents dont proches et amis gratifient la future". Dans les testaments aussi, il n'est pas rare de trouver ces mêmes seigneurs au nombre des témoins de Tacte.

De la courtoisie, pleine de bonne grâce, dont les

1 C'est rhonneur de l'ancienne France de n'avoir pas laissé se perdre de si lionnes traditions. M. Albert Babeau en a pour les siècles suivants recueilli des vestiges dans son livre : Le Village sous Vancien régime (iSl^), p. 159.

- A Rognes, le 18 décembre 1534, noble Galéas d'Agoult donne à Jeannette Bonet une éniine de blé. — Le 27 avril 144b, noble P.-V. d'Agoult à Jeanne Vincent, une petite terre, plus une charge de blé à prendre aux moissons prochaines. —Le 29 janvier 1491, le niAme à Marguerite Vincent, dix florins. — Le 3 novembre 1534, noble (iaspard de Forbin, seigneur de Villelaure, présent au contrat de Louis Baille de Rognes et de Marguerite Judicade de Villelaure, concède c aux dicl s mariés une terre d'une éminée, plus une bergerie, à charge par eux de payer tous les ans, à chacun jour de No('>l, au dict seigneur ou aux siens, une galline (poule)' bonne et surûsante, promettant que, durant la vie de Marguerite, iceulx mariés ne payeront aucune galline ».

ET USB RAPPORTS SOCIAUX Ul

nobles daines de Vinlimille, de Simiane, de Forbin, d'Arcussia, faisaient preuve dans le petit monde d*011ioules, peut être rapprochée celle de leurs pareilles de la Lorraine française, qui patronnèrent et charmèrent l'enfance de Jeanne d'Arc.

a Tous les ans, le dimanche de Lœtare ou de la mi-carême, appelé par les habitants de Bassigny dimanche des Fontaines^ fête extrêmement populaire dans toutes les parties du Barrois, aussi bien dans la vallée de la Marne que dans celle de la Meuse, Béatrix, femme de Pierre de Bourlemont, originaire du royaume de France, accompagnée parfois de son mari et de sa belle-mère, Catherine de Bauffremont-Ruppe, allait sous un hêtre magnifique, dit Varbre des fées ou des darnes^ faire des repas champêtres, des dînettes en plein air. Chacun apportait ses provisions, du vin, des petits pains, et les jeunes filles de la seigneurie, mêlées aux demoiselles de la bonne châtelaine, lui composaient une gracieuse escorte. Au retour de la belle saison, Béatrix ne laissait échapper aucune occasion de renouveler ces parties de plaisir où la jeunesse des deux sexes prenait ses ébats, chantait, dansait, cueillait des fleurs et tressait des guirlandes que Ton suspendait ensuite aux rameaux toufTus de Tarbre hanté par les fées. Ce tableau rustique, et vraitnent digne d'une idylle de Théocrite, ce n'est pas à un poète que nous le devons, mais à des témoins oculaires qui en ont déposé dans le procès de Jeanne d'Arc *. »

Au surplus, les mœurs toutes patriarcales des

' SiNéoM l^tCE, Jeanne d\h'c a Domvémy, — l\eiue des Deux Mondes^ 1*' mai 1885.

242 l'espkit de famille

nobles familles de Provence mises ici en scène, se manifestent bien dans le nombre des enfants qu'on y compte de génération en génération. Gaspard de Vintimille, Taîné des fils de Bertrand VII, que nous venons de voir fiancé à Anne d'Arcussia, devait en avoir dix fils et huit filles *. Le neuvième des fils, François, fit la branche des Vintimille du Luc, lesquels ajoutèrent encore à Tillustration de la famille. C*est à un de ses petits-fils, Jean, évêque de Toulon, que fut dédiée la généalogie où nous avons puisé les documents intéressant cette grande maison. Parmi ses autres descendants, nommons son arrière-petit-fils, Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille, successivement évoque de Marseille, archevêque d'Aix, puis de Paris, et dont les querelles du jansénisme troublèrent la vie, sans Tempêcher de la prolonger jusqu'à quatre-vingt-onze ans (13 mars 1746) ; enfin un frère de ce dernier, lequel, après avoir perdu un bras à la bataille de Cassel, fut ambassadeur près les Cantons Suisses et plus tard, à Vienne, s'honora beaucoup aux yeux de la France en donnant asile à J.-B. Rousseau, banni par le Parlement de Paris. En reconnaissance des services qu'il en avait reçus, le poète lui dédia une de ses plus belles odes.

^ Chez les d'Arcussia, même fécondité. Un cousin d'Anne, ici nommé, Charles d'Arcussia, seigneur d'Esparron, et auteur d'un curicuK ouvrage sur la Fauconnerie, naguère réédité par la librairie Jouaust (Paris, 1883), eut de son mariage avec Margue* rile de Forbin, fille de Gaspard, seigneur de Janson, vingt-deux enTants, dont quinze garçons et sept filles. — Sur cette famille, voir la monographie d'Esparron-de-Pallières, par Al. Fernand Cortez (ISS").

D'autres relations ont également place dans la chronique domestique de notre Livre de raison : ce sont celles qui unissent entre elles de nobles familles d'un même voisinage.

Depuis 1453, année où nous avons vu Johan de Forbin testant à Marseille, quel n'a pas été l'essaimage, à travers la Provence, de sa nombreuse postérité, surtout de ses petites-filles et arrièrepetites-filles. Dans les premières années du siècle suivant, à La Garde, près de Toulon, nous trouvons régnant en châtelaine, Isabeau, fille de Louis de Forbin-Solliès, et petite-fille du grand Palamède. Noble dame Isabeau qui, le 14 novembre 1512, était à OUioules la commère de Johan Chautard au baptême de Balthasar de Vintimille, bientôt de son côté donnera à son mari, Louis de Glandevès- Faucon, Toccasion d'un baptême à célébrer. Le 14 mars 1514, dans le chftteau de La Garde, encore une naissance, et, pour notre Deydier, encore un parrainage. Nostra filhola nomada Yoland, filha de Monsenhor de La Garda et de nobla damoysella Ysabeaiiy écrira-t-il, sans déguiser son contentement d'amour- propre. Et puis, quels agréables souvenirs les fêtes de ce baptême ne lui ont-elles pas laissés ! C'est dans la compagnie de Bertrand de Marseille et de Yolande de Tende, sans doute la marraine, qu'il s'est rendu à l'invitation, et c'est dans leur société qu'il a été admirablement traité.

Lo senhor de La Garda nos fes bona chiera, dit-il Il y a un écho des vivats dont a retenti le manoir des Glande vès, dans Texclamation finale : Dieu per sa gracia donc a tots bona vida ! « Que Dieu, par sa grâce, leur donne à tous bonne et longue vie! ».

Recueillons au passage le mot de bona cAieî'a, C'est un terme usuel dont on se sert à cette époque, pour exprimer le « bon accueil », la large hospitalité qu'on a reçue.

Combien de fois Philippe de Vigneulles ne Temploie-t-il pas dans ce sens, quand il parle de a la bonne chière qu'on lui a faicte » ! Jehan Bourré, un des conseillers de Louis XI, lorsque son service auprès du roi Tempèche d'aller vivre de la vie rurale au milieu des siens, dans son château de Plessis en Anjou, a un correspondant des plus attentifs, en la personne d'un intendant, ne manquant jamais de lui donner de leurs nouvelles. Madame et tout le beau mesnaige^ lui écrit ce dernier, font bonne chère et sont^ Dieu mercy, en bon poinct ^ Cela veut dire simplement que la famille est en santé, que chacun y jouit du meilleur appétit ; une bombance de tous les instants ne se concevrait guère. Môme observation au sujet de cet endroit des Mémoires de Robert de la Mark (1500-1521), où il est raconté « comment le roy Louis douziesme fi t bonne chère avecque sa nouvelle femme, Marie d'Angleterre 2 ».

Mais, quand il s'agit des circonstances solennelles de la vie, qui mettent en liesse le foyer dômes-

^ André Joubbrt, Etude sur la vie privée au xv* siècle en Anjou, p. 222.

3 Histoire des choses mémorables advenues du règne de Louis XII ^t François /•' (Édit. Buchon), p. 257.

tique, le mot doil ôtre pris à la lettre. Il semble qu'au sortir des plus dures privations il y eut chez les petits, non moins que chez les grands, un besoin irrésistible de se réunir pour se réjouir, en manifestant par de copieux et plantureux banquets Tuniverselle allégresse. Un géographe du temps disait des Normands : « Ils sont grands buveurs en leurs festijnens, et grandes chières se font par boire* ». Et tel est le caractère public de ces banquets que le premier venu, un passant, peut s'y inviter *. Au Midi, il en est de même, avec des nuances. Le paysan provençal a toujours été remarquablement sobre, pour la boisson surtout ; c'est chez lui une des qualités de la race. Venaient cependant à son foyer des jours solennels, où il se faisait comme un point d'honneur de rompre un moment avec cette sobriété dans des festins qui prenaient des proportions homériques. Des baux de ferme, concernant des boucheries communales, nous donnent une idée de la chère pratiquée ces jours-là, dans des clauses portant lé cachet de la vieille langue populaire. Sous peine d'une forte amende, le boucher était tenu de fournir, en quantités illimitées, les victuailles requises à l'occasion des banquets funéraires, des dîners de noces, de relevailles de couches, et de tous autres ^, Le four communal, lui aussi, était mis à contribution.

^ H. Baudrillart, Les populations agricoles de la France {Normandie et Bretagne), p. 24.

* SiMKON LucE, Histoire de Bertrand du Guesclin, p. 65.

3 Lo bochier sara tengut seinsir de cart en aquelos que faran festins, tant cantars, esposados, jacados ^relevailies de couches), et autres festins, de ce que H demandaran, senso contradiction à la penode ung escuf. — Maoloire Giraijd, Les Capitouls de La Cadière, p. 31.

Servant à une double fin, il n'était pas seulement employé à cuire, avec le pain du paysan, la cueyssa de mouton dont il lui arrivait parfois de régaler parents et amis ; comme dans les noces de Gamache, au prix de huit deniers on y faisait rôtir l'animal en entier ^

Il y a plus. Telles étaient les dépenses des fêles du mariage que, en prévision de l'avenir, des testateurs allaient jusqu'à, établir une sorte de communauté entre leurs enfants, pour qu'ils s'y aidassent mutuellement. Le 6 avril 1449, à Lançon, Jacques Courtes réglant sa succession lègue à Rostaing, son fils aine, la moitié d'une terre, sous la condition expresse qu'il contribuera aux fêtes du mariage de Geoffroy, son cadet. Au cas oti il y manquerait, toute la terre reviendra à Geoffroy ^. Ce trait n'a-t-il pas son prix comme expression des sollicitudes paternelles et de l'esprit de solidarité par lequel se soutenaient les familles ?

Le Livre de raison de Psalmet Péconnet, notaire de Limoges (1485-1510), met en action sous nos

> Nous empruntons ces détails à des baux de Fépoque, passés par les municipalités pour la fenne des boulangeries communales.

A Bauduen (canton d'Aups, Var), pays où se sont conservés bien des restes du passé, on peut voir encore, dans une ancienne cuisine de la maison curiale, un énorme gril placé tout près du fuyer, et sur lequel, aux jours de grandes fêtes, les principales familles de la localité venaient faire rôtir des agneaux tout entiers. Devant ce gril, était un appareil pour le garantir de la dent des chiens.

< « Casu quo Rostagnus, filius meus, eidem Gaufrido, fîlio meo. non voleret adjuvare aCTariis. e/, dummodo celehrahit matrimonium^ ad ipsinn feslum malrimonii adjuvare pro medielaletn, ut fraler leneliir alien m talibus festis^ lego Gaufrido quamdam terram... : et, casu quo voleret adjuvare pro medietatem, volo quod de dicta terra ipse Rostagnus habeat partem et Gaufridus aliam (Minutes des notaires de Rognes).

ETT LES UAPPORTR SOCIAUX 247

yeux le concours que prêtait en ces circonstances la parenté. Il nous le montre, d'abord la veille de son mariage, faisant la tournée d'usage chez les parents et recevant de chacun d'eux un petit don en argent. Les plus riches le gratifient d'un florin « au chat »; les moins favorisés de la fortune, d'une piécette. Nous avons le détail et le prix des cadeaux que Péconnet offre à sa fiancée, Mathilde Benoist. Plus tard, lorsqu'elle l'a rendu père d'un fils, nous assistons au défilé des parentes et amies qui, selon la coutume, viennent « commérer». — « Chacune arrive, portant son cadeau à la main. Ce ne sont ni mièvreries, ni friandises délicates, mais plats de résistance, mets solides, des pièces de bœuf, des pâtés de lièvre, des pâtés de poulets, le tout accompagné de u tercières » de vin et de fromages blancs. Les compères escortent parfois les commères, et la gaieté sans doute n'y perd rien^ »

L'auteur de notre Livre de raison d'Ollioules n'était pas homme à accompagner de pareils relevés Tenregistrement des noms de ses nombreux compères et commères, non plus qu'à s'étendre sur la botia chiera du château de La Garde. Mais il nous a conservé la dénomination charmante que les Provençaux donnaient aux cadeaux de baptême. Un jour, le 28 octobre 1477, Louis Roman, ouvrier journalier qu'il employait dans ses cultures, le prie de lui avancer 4 gros d'argent per mias joyas de filholage^ et il les lui remet de bon cœur.

Les joyas de filAo/age, ou joyeux cadeaux de baptême, que lui renouvellent souvent l'occasion de faire

* Louis GuiBERT, Livre* de raison, registres de famille et journaux individuels Limousins et Marchois M 888), p. 38.

ses parrainages, ne le ruinent pas comme il en est pour d'autres, lis consistent simplement dans Tachât de la pièce de drap, dont doit être enveloppé le nouveau-né lorsqu'il est porté à Téglise.

Le don le plus ordinaire du parrain était la chemise du baptême ; mais le luxe Tavait embellie de telles broderies que, dès le xiu' siècle, elle était devenue Tobjetde règlements somptuaires, à l'instar des principaux articles de la toilette des femmes. Les dépenses de table elles-mêmes avaient été rigoureusement limitées. Les statuts de Salon (1293) avaient interdit de donner à sa commère ou à son filleul, à moins qu'ils ne fussent pauvres, plus que la simple chemise servant aux baptêmes, et défense avait été faite d'inviter, au repas des relevailles, d'autres personnes que le compère, la commère et leurs familles ^ Sur la fin du moyen âge, le luxe des temps prospères s'était bien amoindri. Des statuts de cette époque en témoignent, tout en constatant combien il renaîtrait vite, si l'on n'y prenait garde.

Ceux de Montréal-de-Rivière, pays de Comminges, (aujourd'hui Montrejeau), donnent pour mission aux consuls d'y veiller; ils prêchent le retour à une simplicité toute primitive. « Empescheront les dicts consuls, y est-il dit, les banquets et despenses superflues qui se faisoyent aux baptesmes, remetant à ces fins la coutume ancienne de bailler une collation avecq du fruict de la saison *. »

Mais il est un point que ne pouvaient atteindre les lois somptuaires, et sur lequel parrains et mar-

ï statuts de Salon, art. 82.

2 Les statuts et coutumes de la ville de Montrejeau — Montréal-de^ Rivière (1272, 1435, 1619), déjà cités, p. 68.

raines prenaient largement leur revanche : c'étaient les libéralités faites par testament. Il ne saurait à cet égard y avoir d'excès, et là s'offre pour nous un trait des plus expressifs sur les liens créés par les parrainages.

Les petits legs d*amitié tiennent une grande place dans les testaments du xv"* siècle. On en est même prodigue. En réglant sa succession, on pense à tel ou tel compère, à telle ou telle commère de prédilection, compatri méo^ commatri meœ^ surtout à ses filleuls et filleules; et tel est le nombre de ceux-ci qu'après en avoir nommé quelques-uns, on prend le parti de former des autres une masse dans des legs collectifs. Ainsi, la coutume est de leur laisser au moins 1 florin, sinon davantage, pour le jour de leur mariage.

Johan Broquier, chandelier d'Aix, candelarius, testant le 6 janvier 1441, échelonne ses legs de la manière suivante : à Delphine , fille de feu Jacques Boniface, en son vivant laboureur d'Aix, pro suo maritaffioy 50 florins ; à Jacobé, fille de Denis, pro suo maritagio^ 5 florins ; puis à tout filleul et filleule, cuilibet filiolo meo et cuilibet filiolœ mesSj qui ne sera pas encore marié lors du décès de lui testateur, 1 florin à payer le jour où « les paroles de présent », verba de presenti^ auront été échangées.

A Aix encore, un nourriguier ou maître berger éleveur de bestiaux, nommé Guilhem Bompar, fait un testament curieux entre tous. Ayant une vraie légion de filleuls et filleules, tous peu fortunés, quelques-uns même dans Tindigence, il veut qu'au jour de son décès on vêtisse de serge blanche treize d'entre eux ou d'entre elles (toujours le même

nombre symbolique), s'il en subsiste assez pour parfaire ce chiffre K

Les mœurs que ces textes nous rendent si vivantes pour la fm du moyen âge ne devaient pas disparaître avec lui. Plus tard, à mesure que la société changea, elles devaient perdre plus ou moins, selon les milieux, de leur ancien caractère ; mais elles étaient trop profondément entrées dans la tradition des familles pour ne pas longtemps y persister dans une certaine mesure, surtout au sein des campagnes.

Au xvu" siècle, on les retrouve admirablement conservées chez des propriétaires fonciers, continuant à mener une existence toute patriarcale au milieu de leurs paysans. En 1622, un gentilhomme savoisien, père de dix-huit enfants, douze garçons etsix filles, Jehan de Piochet, seigneur de Sallin, rédigeant son Livre de raison à Tâge de quatre-vingtdix ans, prenait plaisir à y dénombrer les soixantedouze parrainages qu'il comptait dans sa vie-. Vers la même époque, en Provence, ces mœurs n'avaient pas de gardien plus fidèle qu'en la personne de Henri des Laurens, petit-fils du jurisconsulte de ce nom que nous connaissons déjà, Jérôme des Laurens, et comme lui docteur-régent à TUniversité d'Avignon. Il n'est jamais plus heureux que les jours où, dans ses propriétés de Menerbos, il peut se faire le conseiller et l'arbitre des gens du pays, réglant amiablement les questions d'intérêt qui les

» « Volo' quod, in die obitns niei, induantur tresdecim pauperes de sargia alba et quod ipsi pauperes sint et esse debeant de paiiperibus filiolis etfiliolabusmeis, si inveniantur, et sint ipsi pauperes ad eicctionem heredum et gadiatorum meorum. »

^ L. Morand, La Savoie et les Savoyaf*d8 au xvr siècle (1883).

ET LES RAPPORTS SOCIAUX 35i

divisent. Son journal agricole est émaillé de traits sur ses parrainages, sur les filleuls qu'il a parmi eux et dont il se constitue le patron. Parfois il les engage à son service. Le il septembre 1641, jour et f este de S. Lambert, j'ay faict le baptesme de Venfaut d'Elzéqr Barralier et d'Anne Carbonnelle,,. Il s'appelle Henry comme moy. Ma comtnère a esté la femme de Af. André de Ferre... Seize ans après, il reprend la plume : fay maintenant pour laquais mon filleul Henry Barralier, Ma femme lui a faict un habit de drap gris garni de passemens verts. Barralier ne peut s'accoutumer à la domesticité, Avignon lui est à charge ; bientôt, rentré à Menerbes, il s'y marie en 1644 : Henry Barralier j mon filleul, a espousé la fille de Pierre Christine qui a cent cinquante escus de dot^ à ce quil m'a die t. J'en suis fort aise ; ce seront des gens de bien.

Avec Tinscription des naissances, notre Livre do raison contient celle des morts. Quel immense bienfait n'a pas été pour l'humanité la découverte do la vaccine! Grande était alors la fécondité des mariages; mais la petite vérole n'était pas moins en permanence que la peste, au point que les familles en étaient décimées.

De ses huit enfants, Jaume Deydier ne devait on conserver que quatre, dont trois garçons et une fille. Une perte surtout semble lui avoir été des plus

sensibles; ce fut celle d'Honorade, la filleule de Guiran de Simiane. Anet à Dieu après Fauba, à Vora de VAve Maria^ nous dit-il. Elle n'avait que cinq ans, et déjà elle promettait beaucoup; c'était une discrète et sage fille, a viscut sine aîis, era una discreta et sagia filha. Ces pères d'autrefois, qu'on a si souvent et si injustement représentés comme plus jaloux de se faire craindre que de se faire aimer par leurs enfants, nous ont laissé au contraire, dans leurs Livres domestiques, les preuves les plus touchantes de leur tendresse de cœur. Philippe de Vigneulles consacre une page de son Gedenkbuch à sa chère Jacquemette qu'il pleure de toutes les larmes de ses yeux : Le viu jour de mars 1507, print une maladie de peste Jaicquemette et trespassoit le xv* jour du dict fnoix. Elle estoit eagée environ de xu rtn.v, et nu moix^ et crois quil n'y en avait point à Metz de son eaige qui sut mietdx lire qu'elle faisoit^ et escripvoit aissez bien^ et sçaroit bien coudre et filer comme à filhe appartient ^ .

Assurément, les hommes de ce temps n'étaient pas des raffinés en fait de style. Philippe de Vigneulles marchand, fils de paysan, l'est moins que personne ; il écrit sans art, sans la prétention de tracer un portrait ; et cependant, en quelques lignes, n'y réussit-il pas ^ avec une simplicité tout

' Gedenkbuch des Metzer Burgers Philippe von Vif/neulles^ p. 151.

' De ces portraits, il en est de charmants, celui de sa mère, par exemple, dont il aiuie à conter la tendresse dont elle Tentourait, s'évertuant avec son père à le « nourrir bien honnestement)».

C estoit Vune des belles jeunes femmes pour une petite femme ^ gue Von sceust trower^ en tout le pais, et qui sçavoit le mieulx dire et se faire aymer de gentil et de villain; et n'y avoit pas de femme au pais qui sceut mieulr chanter qu'elle, et estoit toultejoieuseet toulie plaisante...

Err LES RAPPORTS SOCIAUX 253

antique? Dès cette époque, la Lorraine semble n'avoir rien laissé à désirer pour Tinstruction des filles. Nous sommes loin d'en savoir autant sur la Provence du xv* siècle. En ce qui la concerne, notons un mot de notre rural d'Ollioules au sujet de sa fillette, celui de discreta^ lequel, dans la langue d'alors, exprimait un ensemble de qualités que ne rend pas également le français d'aujourd'hui. Elle avait plus que de la retenue ; il y avait en elle ane Qeur de modestie et de sagesse pleine de charme, c'est-à-dire ce qui constitue par excellence au moral une parfaite éducation.

Quant à l'instruction de ses trois fils, Pierre, Jacques et Honorât, le père n'est pas plus explicatif que pour la sienne propre. Sous sa plume, tout se traduit et se résume en un fait, auquel s'attache à ses yeux une telle importance qu'il l'enregistre de suite après la mention de leur baptême et de leur confirmation; c'est qu'ils ont été admis à la cléricature comme il y a été reçu lui-même.

Chez les Deydier, nous le savons, il était de tradition qu'il y eût toujours un prêtre duns la famille. Parmi les fils de Jaumc, tous faits clercs, quel sera celui-là?

Le 3 juin 1490, commençant par son premier-né Pierre, Jaume écrit dans son Livre de raison :

Cant lo dich Peyre Deydier fort fach clergue en Olltolas^ 1490, die 3 de juin, per inonsenhor Lo Breton, et fou la premiera vesita que a fach en son evesquat.

A la précédente génération, le prêtre de la famille, désigné par le père lui-même, avait été un cadet, et nos lecteurs n'ont pas oublié, au sujet de ce cadet, le petit Johannet, de quelles recommandations toutes

254 l'esprit de famille

spéciales il avait été Tobjct, en 1477, dans le testament paternel, placé qu'il avait été sous Tégide de Jaume, Théritier, pour que ce dernier Taidàt à terminer ses études. Dans cette génération-ci, par contraire, ce sera Tainé Pierre qui, après avoir reçu la tonsure cléricale, se fera et restera clerc pour tout de bon, en sorte que Toncle et le neveu, le premier déjà avancé dans la carrière et le second y entrant à peine, s'initieront ensemble aux lettres sacrées. Alors on était loin des temps où seraient institués des séminaires destinés à la formation de la jeunesse sacerdotale. Cette formation se faisait dans la famille, sous les auspices et avec le concours du clergé local, pour s'achever dans les Tniversilés où se conférait le doctorat en droit canonique ; et elle se prolongeait pendant de nombreuses années. Nous en avons un exemple dans le cadet de notre Deydier, lequel, reçu fort tard docteur à TUniversité d'Avignon, ne fut en état de célébrer sa première messe que le IT) mai 1502.

Grand événement que cotte messe chantée pour la première fois par Johannet, devenu mossen Jolian^ dans l'église Saint-Laurent d'OUioules, un beau jour de Pentecôte. — Quant Mossen Johan^ mon frayre^ cantet sa messe novella en Olioll.

Encore ici, grande, très grande fête domestique, mais d'un caractère plus grave, plus recueilli, et qui n'en était pas moins l'occasion de réjouissances locales. Comme dans celles des mariages et des baptêmes, les parents, les proches, les amis, précédés du ménétrier jouant du violon, couple par couple, se rendaient en cortège à l'église, au milieu du concours de la population. Pendant la messe, chacun faisait son olfrande. A celle de Johan Dey-

dier, avaient été invités une multitude de Toulonnais que la peste régnant en ville (toujours la peste) en avait chassés, et si nombreuse fut l'assistance que cette offrande [uffertà] atteignit le chiffre de 33 florins, 3 gros (660 francs). Encore ici, un banquet, una honesta festa célébrée à table, et pour laquelle d'autres offrandes étaient faites en victuailles ^ Aucune maison d'OUioules n'ayant une salle assez vaste pour recevoir tous les invités, le repas fut servi rustiquement dans la bergerie de M. de Seyne, la dinada si feze en lo gias de M, de Sayna ; et la cuisine se fit en un moulin du voisinage, en lo molin de la Torre. Quel repas ! Quelle cuisine ! En pareille circonstance, les communes, où des taxes étaient établies sur les denrées de consommation, allégeaient les charges des familles par des exemptions spéciales. En 1450, à Manosque, Conrad de la Croix, dont les parents y tenaient le premier rang, fut l'objet d'un semblable témoignage du conseil communal. Furent affranchies, lors de son ordination, les viandes destinées au festin, sous la condition que le nouveau prêtre prierait pour la prospérité de la commune 2.

1 Nos lecteurs ont-ils gardé le souvenir de cet Arnaud Fabry de Rognes (ci-dessus, p. 153), qui, dans un intérêt tout spirituel, par un acte du 1*' juin 1500, y dota de quelques biens-fonds un jeune aspirant à la prêtrise, nommé Antoine Achardi ? Dans cet acte, des accords étaient stipulés en vue du jour où Achardi célébrerait sa première messe, et ils sont assez curieux pour que nous les relations. Arnaud Fabry s'engage à lui fournir les vêtements sacerdotaux {indumentum}^ avec les chaussures [calceamenta). 11 veut «que les présents (pnemia) olTerts au nouveau prêtre lui appartiennent en propre. Mais, attendu qu'il prend à sa charge tous les frais du banquet, il se réserve le blé, le vin et les viandes {bladum, vinum et carnes quœcumque)^ qu'il recevra à cette occasion.

3 Damabb Arbaud, Etudes historiques sur ta vitte de Manosque au moyen dye^ p. 342.

2b6 L ESPRIT DE FAMILLE ET LES RAPPORTS SOCIAUX

La dépense de la fête, à laquelle donna lieu la solennisation de la première messe de Johan, s'éleva à 22 florins, 6 gros, soit à environ 450 francs d'aujourd'hui, et Jaume y remplit libéralement son rôle d'atné, en la prenant toute à sa charge.

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