PRÉFACE III
« La noblesse, d'autre costé, respandue dans les campagnes, comme elle estoit pleine de gloire! La jeunesse estoit nourrie aux armes, avec des règles d'honneur si sévèreset rigoureuses que rien plus. La force de leur aage estoit employée, ou à la guerre, au service du Prince et du pays, ou à la paix, en exercices généreux, de sorte que les ennemis en avoient «ne extrême terreur, les amis une grande confiance.
M La vieillesse conduisoit les familles, leur enseignant les lois d'honneur, dressant le mesnage et embellissant la campagne de beaux jardinages et bastimens. Y a-t-il lieu au monde où Tagriculture fust ny plus soigneusement ny plus légalement exercée qu'elle n'estoit ?... Les arts et mestiers esloient si dextrement maniez par les villes qu'il n'y avoit manufacture au monde, dont la France n'eust la perfection, et ainsi elle pou voit fournir, non seulement à sa nécessité, mais au luxe des nations voisines. De là, arrivoit un grand et célèbre trafic... Bref, il n'y avoit au monde Province plus assurée et plus admirée de ses voisins, plus heureuse pour ses habitans *. »
Et, en regard de ce tableau plein des images d'une sorte de terre promise, G. du Vair plaçait celui qu'il avait sous les yeux, dans lequel une France « enyvrée de son propre sang, courant furieuse à sa ruine », n'offrait que le spectacle d'une terre de malédiction.
* Œuvres de du Vair^ garde des sceaux de France^ édit. de 1636, jpp. 21-23.
lY PRÉPACE
Dans les beaux jours que célébrait du Vair, un mot résumait tout, quand on parlait de la France : « Vrayment, disait-on d*elle, c*est le plus plaisant pays du monde. » Mot auquel le français du temps prêtait une saveur que rend mal le français moderne ; pour le goûter dans tout son suc, il faut le voir interprété par les contemporains. « II y a trois cents ans qu*il ne courut en France un si bon temps qu'il ne faict à présent », écrivait Saint-Gelais, donnant à Louis XII la gloire d'avoir ouvert au pays, et particulièrement à ses populations de laboureurs, une ère de sécurité jusque-là inconnue, et retraçant l'enthousiasme qui éclatait dans les ovations dont, partout où il passait, il était l'objet *. Au premier rang des témoins de ces heureux temps, pourrionsnous ne pas nommer Claude de Seyssel, Tami, le conseiller du prince, et Thistoriographe souvent cité de son règne ? Mais, combien d'autres qui, dans leur simplicité et obscurité, ne sont pas moins impor-
i « C'est la \6T\té que, par tous les lieux où le roy passoit, dit encore Saiat-Gelais, les gens, et hommes et femmes, s'assembloient (le toutes parts, et couroyent après luy trois ou quatre lieues; et, quand ils pouvoient atteindre à toucher à sa mule ou à sa robe, ou â quelque chose du sien, ils baisoient leurs mains et s'en frottoient le visage, d'aussi grande dévotion qu'ils eussent faict d'un reliquaire... Un gentilhomme, attaché au roy, trouva un laboureur qui couroit tant qu'il pouvoit. 11 luy demanda où il alloit, luy disant qu'il se gastoit à s'eschaulTer si fort; et le bonhomme luy respondit qu'il s'avançoit pour veoir le roy, lequel il avoit pourtant veu en passant, mais qu'il voyoit si volontiers pour les biens qui estoient en luy, qu'il ne s'en pouvoit saouler, a II est si sage, ajouta le paysan ; il maintient justice, nous faict vivre en paix et a osté la pillerie des 'gens d'armes, et gouverne mieux que jamais roy ne flst. Je prie Dieu qu'il luy doint bonne vie et longue. »