COMMENT S^ÉTAIENT CONSTITUÉES
bons rapports d'autrefois ayant disparu, l'âpreté à leur demander au-delà de leurs ressources les eut livrées à une dure fiscalité jusque-là inconnue *.
L'histoire des communes rurales, à leur belle époque qui a rempli le moyen âge, est toute dans les transactions passées par elles avec leurs seigneurs. Suivie à travers les temps, dès que le jour commence à se faire sur elles, elle nous les montre se dégageant peu à peu du lief auquel elles étaient incorporées dans leur premier état embryonnaire, prenant vie et consistance à mesure qu'elles se font place au soleil, gagnant toujours du terrain, toujours allant de Tavant, en vue du but principal de leur institution, le rachat des redevances et autres services fonciers dont le sol concédé aux colons primitifs se trouvait grevé par les contrats.
En même temps, on y assiste à la graduelle et lente formation de leur organisme, lequel, bien que nous soyons dans un pays de droit municipal par excellence, mais droit presque exclusif pour les villes, se réduit d'abord à rien ou presque rien, A l'origine, leurs assemblées furent simplement paroissiales - ; n'y étaient nommés que des syndics temporaires, munis d'un mandat limitatif pour certains intérêts déterminés ù régler, pour suivre des négociations engagées avec des localités voisines.
1 « Les plus coupables furent les feudistes, qui appliquèrent la rigoureuse méthode juridique aux institutions coutumiéres du passé, imprégnées essentiellement de dignité et de modération, et en ûrent sortir un déplorable système d'oppression fiscale % Claudio Jannet, Les grandes époques de Vhisioire économique jusqu'à la fin du XVI* siècle^ p. 233.
s Sur les formes dans lesquelles étaient tenues ces assemblées, voy. le livre déjà cité de M. Albert Babeau : Le village sotts tancien régime, chap. ii.
Puis, la communauté est admise, à les rendre permanents; en eux elle élit de véritables magistrats municipaux, lesquels s'élèveront bientôt à la dignité politique de consuls ^ Au moyen âge, tous les caps (Vostal (chefs de maison) devaient être nécessairement convoqués, lorsqu'il s'agissait de ratifier les moindres actes de leurs mandataires. Rousseau, dans son Contrat social^ parlant de la façon dont les premiers Romains exprimaient leurs sulTrages, disait « qu'elle était aussi simple que leurs mœurs, chacun donnant le sien à haute voix, et le greffier les écrivant à mesure ». S'il eût mieux connu le passé du régime communal, tel qu'il a existé partout^ il n'eût pas cherché si loin un exemple à citer. Dans la suite des temps, ces assemblées plénières étant devenues aussi insuffisantes qu'embarrassantes-, lorsque des intérêts plus nombreux nécessiteront des réunions plus fréquentes, viendra le jour où, pour les affaires courantes, leur seront substitués de petits conseils « dits estroits ^ », en opposition aux grands, aux conseils généraux, convoqués seulement pour les élections et les affaires majeures.
Dès 1447, OUioules a son petit conseil. Peu
> \\ est des communes où, ayant que ce titre ait été donné à leurs syndics ou recteurs, ceux-ci prennent celui de proconsuls : Proconsulibus Petro Tornelli et Mitno Boneti, lit-on dans une transaction de celle de Châteaudouble avec Arnaud de Villeneuve (18 octobre 1439).
' M. Damase Arbaud, dans ses Eludes historiques sur la ville de Manosque au moyen âge, mentionne un conseil général tenu en 1312, et auquel assistèrent jusqu'à 4.000 personnes pour la nomination de syndics.
9 On les appelait aussi « secrets », sécréta^ parce qu*à la différence de ce qui se passait dans les parlements publics, tout y était déUbéré loin de la foule.
bOO COMMENT S*ÉTA1ENT CONSTITUÉES
après, les gens des Arcs demanderont à Arnaud de Villeneuve, leur seigneur, de les autoriser à avoir eux aussi le leur. Le naïf et vieux provençal de leur requête (15 sept. 1460) est à citer.
Non an conselh estrech. Totas las vegadas que volon ren aordenar^ es forsa que tôt cap (Postal sia al conselh^ tant ben per una petita causa coma per gronda^ et y perdon tous lur temps. Donc, es grant interes domage alsdichs hoînes, et^ per so^ volien et requieron que puescon avet* conselh estrech dedoze à treze homes ^ ambe lo bayle de Monsenhor^ cofno es en d'altres luocs circomvesins * .
En définitive, c'est un conseil d'administration qui, élu par l'assemblée plénière de tous les intéressés, nous allions dire de tous les actionnaires, va prendre en main la direction et la gestion des affaires communales.
Le XV' siècle est Tépoque où, de la sorte, le régime représentatif acheva de constituer dans sa forme complète la démocratie des villages de Provence, où ceux qui ne l'avaient pas déjà donnèrent à leur organisme sa pièce maîtresse. Dès lors, purent y fonctionner des administrations de plus en plus aptes à leur ménager un bon gouvernement économique.
. Dans un parlement public, tenu à OUioules en 1408, figurent en tête des délibérants les principaux
^ Traduction : « Us n*oiit pas de petit conseil. Toutes les fois qu'ils ont à prendre quelque délibération, force est qu&tout chef de maison se rende au conseil, aussi bien pour une petite affaire que pour une grande, ce qui leur fait perdre leur temps à tous, et devient très dommageable à leurs intérêts. Pour ce, ils requièrent de pouvoir tenir un petit conseil, composé de douze à treize membres, avec le bailli de Monseigneur, comme cela existe dans ^'autres Ueux circonvoisins. >
du pays nommés ditiores et antiquiores, soit les plus aisés et les plus anciens. Très probablement, est-ce dans chacune de ces deux catégories que se recruta le cœiseil étroit^ ou petit conseil. Au moment où Jaume Deydier se manifeste à nous dans la fièvre d'action que traduit son Livre de raison, il n'était pas un de ces anciens par Tftge ; mais il Tétait au premier chef par sa famille. Puis aussi, quelle n'était pas la valeur personnelle venant s'ajouter chez lui à cette ancienneté d'origine !
Et maintenant, demandons-lui de nous initier à l'économie du petit gouvernement local de son pays.
« La statistique n'est pas d'invention moderne, dit un historien de la vie agricole à la fin de l'ancien régime; le xvni* siècle en a compris l'utilité, et nous a laissé de curieux essais de cette innovation dont le mérite lui appartient. Le gouvernement, voulant se rendre compte de la situation bonne ou mauvaise de l'agriculture, dresse, avant et après la récolte, des tableaux imprimés, divisés par colonnes, que l'intendant fait remplir par les subdélégués, et les subdélégués par le syndic de chaque paroisse ^ »
Si Térudit auteur de ces lignes avait connu notre Livre de raison du xv* siècle, il aurait reculé l'innovation beaucoup plus loin dans le passé ; et, avec
I A. DE Calonnb, La vie agricole^ sous Vancien régime^ en Picardie et en Artois (1883), p. 8.'
b02 COMMENT s'étaient CONSTITUÉES
nous, il eût été émerveillé d'y voir rinitiative d'un Provençal, du temps de Charles VIII et de Louis XII, s*exerçant à faire de la statistique, en dehors de toute impulsion administrative, sans l'intervention d'aucune bureaucratie.
Tel fut alors le relèvement de la fortune de la France qu'aux yeux des contemporains il tint presque du prodige. L'époque prêtait sous ce rapport à des constatations et observations comparatives, à des rapprochements de dates, bien faits pour mettre en évidence les transformations et les progrès accomplis dans l'espace de peu d'années. Nous en avons un témoignage dans ces lignes de Claude de Seyssel, qui fut, on le sait, un des conseillers de Louis XII : « Et qui est chose trop apparente, le revenu des bénéfices, des terres et seigneuries, est creu partout généralement de beaucoup. Et plusieurs y en a qui, à présent, sont de plus grand revenu, pour chascune année, que ne se vendoient du temps du roy Louis XI par une fois. » — « En temps de nul autre Roy, ajoutait-il, le royaume de France ne fut si opulent, si paisible, si puissant, si glorieux, ni si heureux, comme il est à présent sous l'obéissance du roy Louis douziesme *. » Les historiographes d'autrefois ne prenaient pas la peine de documenter leurs panégyriques, et Claude de Seyssel écrivit le sien à leur manière.
Mais, voilà qu'au sein de la Provence de cette belle époque se rencontra un homme, qui, dans son patriotisme local, ayant ce souci du document, par esprit de bien public et aussi pour sa propre satis-
1 Claude ob Sbyssbl, Histoire singulière du bon roy Loys douzi$sme, édit. de 1587, pp. 50-60.
LES LIBKRTÉS DBS CAMPACiNRS 503
faction, se donna le plaisir de traduire en chiffres les faits d'économie rurale et communale, dans lesquels se manifestait la résurrection de son pays.
De la même plume, avec laquelle il vient d'inscrire dans son Livre la plus-value acquise à son patrimoine par son travail personnel, Jaume Deydier enregistre les richesses nouvelles que le travail collectif est en train de créer aux gens d'Ollioules. Au moment même où il vient d'entreprendre, à Darbosson, la construction de sa bastide, en 1491, il ouvre un premier tableau statistique sur le nombre de maisons habitées entre les remparts du village et sur le montant des produits de son territoire, sur ce qu'on y consomme et sur ce qui y est article de revenu. Puis, vingt-cinq années après, il en dressera un autre, qui fera ressortir les progrès obtenus en tous points.
Ces deux documents ont trop d'importance pour n'être pas reproduits, en entier, dans leur teneur.
« Olliolas al présent a environ (Tostals abitats 240
En Olliolas, si consumant tos los ans de blad sestiers doze millia 12.iXX)
Casciin an, conren comprar en Olliolas de blad que y manca, oltra so que y si requelh^ environ quatre millia sestiers 4 . 000
Communamen t , Olliolas fara , ambe huna comunal sason, siey millia mouttas d'olivas, et, ambe huna bona sason^ huech millia, . . . 8.000
504 COMMENT s'ÉI^AIENT CONSTITUÉES
Olliolas fa comunament de figua florins 800 et plus.
Item^ arangels^ florins 400
Et de vin requelh per sa meiian et plus. »
Traduction :
« OUioules compte aujourd'hui, comme maisons habitées, environ un chiffre de 240
« Dans OUioules, on consomme annuellement douze mille setiers de blé 12.000
« Ghaqueannée, à OUioules, pour insuffisance de la production locale en blé, il faut en acheter environ quatre mille setiers 4.000
« Communément, et dans les saisons ordinaires, on fait à 01lioules six mille mottes d*olives^, et, dans les bonnes, huit mille. . . . 8.000
« Communément, on récolte à Ollioules huit cents florins de figues et môme plus 800
« OUioules produit en oranges quatre cents florins 400
« Quant au vin, le pays en a pour sa consommation et plus. »
« Corrent l'an sobredich, en Olliolas^ a de os tais abitats très cens 300
^ La motle d'olives représentait seize de nos doubles décalitres, soit la quantité qu'on pouvait moudre sous la meule en une fois.
Item^ en Olliolas^ si consumant de blad io los ans ses tiers quatorze millia 14.000
Item^ manca de blad aldich 01 Ho las ^ oltra so que s'y requelh^ que conven cornprar tos los ans, quatre o cinc millia sestiers 5.000
Item^ Olliolas requelh^ ambe una cornunul sason^ de vin milhayrolas quatre millia. 4 .000
Nota que^ lo dich an^ a volgut loli des florins la milhayrola.
liem^ Pan sobredich^ en Olliolas, se reçue Ih de figua^ que val los los ans très millia florins 3.000
Ilem^ tos los ans^ darangels^ florins mille et cinc cens . . 1 .500
Traduction :
« Aujourd'hui, Ollioules compte trois cents maisons habitées 300
« Il s'y consomme annuellement quatorze mille setiers de blé 14.000
« Outre ce qui en est récolté dans le pays, il faut en acheter encore de quatre à cinq mille setiers 5.000
« La moyenne de la production locale en vin est de quatre mille millerolles *. . . 4.000
« Il est à noter que la millerolle d'huile a valu, cette année, dix florins.
« Tous les ans, les figues sont pour le pays un revenu de trois mille florins 3.000
« Tous les ans, la récolte des oranges s'élève à quinze cents florins. » 1 .500
^ Mesure de capacité qui avait dans le pays une contenance représentée aujourd'hui par 70 litres.
Î506 COMMENT S^ÉTAIENT GONSTITCÉES
C'est dans ces deux derniers chiffres qu'il faut chercher les progrès de la culture à Ollioules ; car, en eux, viennent se traduire les vraies richesses qui alors étaient le partage et le privilège de cet heureux pays. On y avait mieux à faire que d'ensemencer en blé les versants de ses sèches collines. Aussi, le héros de nos récits nous y est-il apparu beaucoup moins en laboureur qu'en planteur. Il n'en fut pas de même, à cette époque, sur tous les territoires à l'état de steppes, que transformèrent en peu d'années de vastes défrichements. « Cette Provence, aujourd'hui si stérile en grains, fournit en i5u2 aux Génois 4.000 charges de blé (6.40U hectolitres) *, » écrira en 1786 l'historien Papon, comparant l'état agricole où il la voyait de son temps à celui qu'elle avait dans les belles premières années du xvi° siècle.
Sans doute, les ébauches de statistique auxquelles se livrait notre Deydier étaient des plus rudimentaires; mais quelle signification et quelle valeur n'empruntcnt-elles pas aux conditions dans lesquelles il les incorpore en bon citoyen à son mémorial domestique? Ne nous étonnons pas de rencontrer, au fond d'un bourg de Provence d'il y a 400 ans, une semblable initiative. Un pays, où les Livres de raison étaient presque à l'état d'institution, méritait d'être un des premiers berceaux de cette science expérimentale. Des chefs de famille, habitués à tenir bon compte de tout ce qui intéressait leur ménaj^o privé, ne pouvaient que porter de pareilles sollicitudes dans le ménage de leurs affaires communes. En cela, se manifeste bien le vieil esprit communal,
^ Histoire générale de Provence, t. IV, p. 19.
émergeant en quelque sorte de Tcsprit familial. Dans la suite des temps, cet esprit, ces mœurs, ne seront que trop affaiblis par la désorganisation et la décadence de toutes choses ; et cependant, jusqu'à la fin de l'ancien régime, il en restera assez pour inspirer à Porlalis ces belles paroles, adressées par lui en 1780 à l'Assemblée générale des communautés de Provence qu'il présidait : « Vinfluence que chaque père de famille a chez nous dans l'administration publique^ entraine quelquefois des partis^ des divisions ; mais elle fait aussi que les âmes conservent du ressort et du nerf dans foutes les conditions^ que rhumanité est partout honorée^ et que l'on trouve des hommes ^des citoyens^ des administrateurs^ dans la dernière classe des sujets, »
Lorsque, au xviu* siècle, on voulut généraliser l'établissement des municipalités rurales, dans les parties de la France qui en étaient dépourvues, Turgot disait, dans un mémoire présenté à Louis XVI : « Les soins à prendre pour Vadminist rat ion des villages sont à peu près de la même nature que ceiur que chacun prend pour son propre bien *. » C'était définir le gouvernement local dans sa tradition, comme dans son essence. Or, le difficile était d'improviser ces petits gouvernements dans les pays qui ne les avaient plus pratiqués depuis des siècles, d'y créer les munirs par lesquelles on se dévoue au bien public avec le zèle qu'on déploie pour ses intérêts particuliers.
C'est surtout au sujet de la levée de la taille que M. de Tocqueville a tracé le plus afUigeant des
1 Des administrations provinciales mémoire présenté au roi par M. Turgot. Lausanne, 1788.
508 COMMENT s'étaient CONSTITUÉES
tableaux, pour les trop nombreuses provinces qui avaient laissé se perdre leurs libertés locales * : « Cela ne se voyait au môme degré chez aucun des peuples civilisés de TEurope, disait-il : en France même, le fait était récent. » — Et, à l'arbitraire qui s'était établi sous ce rapport dans Textinction de toute vie publique, il opposait le régime vivifiant des pays d'Etats, où elle avait pour base fixe et visible un cadastre fait avec soin et souvent renouvelé, où chaque contribuable savait d'avance exactement ce que représentait la part d'impôt qu'il avait à payer, et, s'il se croyait lésé dans la répartition, avait le droit d'exiger que l'on comparât sa cote avec celle d'un autre habitant choisi par lui-môme : « Toutes ces règles, concluait-il, sont précisément celles que nous suivons maintenant ; on ne les a guère améliorées, on n'a fait que les généraliser'^. »
La Provence, qui, après avoir reçu des Romains l'institution des cadastres, l'avait laissée tomber en désuétude, y était revenue d'elle-même, sous l'action de Tesprit de réforme dont elle était pénétrée, et, dès le xiv** siècle, l'expérience lui en ayant démontré la. nécessité, elle s'était appliquée à la rétablir à la base de son ordre communal. Jusqu'alors, on V avait oscillé entre le droit romain et le droit barbare, entre la taille réelle et la taille per-
J « Au XVII* siècle, dit-il, un village est une communauté dont tous les membres sont pauvres, ignorants et grossiers. Ses magistrats sont aussi incultes et aussi méprisés qu'elle. Son syndic ne sait pas lire, son collecteur ne peut dresser de sa main des comptes dont dépend la fortune de ses voisins et la sienne propre. Non seulement son ancien seigneur n*a pas le droit de la gouverner, mais il en est arrivé à considérer comme mie sorte de dégradation de s'occuper de son gouvernement. » A. de TocqubviiiLB, L'Ancim régime et la Révolution^ pp. 190-191.
•^ Ibici., p. 195.
soanelle. « Depuis la charte de 1206, et surtout d'après la coutume qui était suivie, écrit là-dessus le docte historien de la ville de Manosque au moyen âge, Tévaluation de la fortune de chaque citoyen se faisait en bloc, sur sa déclaration affirmée par serment; il était ensuite taxé arbitrairement par les prud'hommes *... Le cadastre fut le moyen employé pour faire supporter également les tailles entre tous les possédants-biens..., et il assura le triomphe de l'égale répartition de l'impôt *. » De ces vieux cadastres, il nous est resté pour le xv* siècle des spécimens dont celui de Manosque, datant de 1421, est un des plus remarquables. Des communes rurales, Maillane, par exemple, firent le leur une cinquantaine d'années après, en 1471, à l'époque même où la Provence eut presque entièrement à se réorganiser. Il n'était rien qui n'y fût exactement spécifié, nature des propriétés, leur contenance, leur situation, leur valeur. On en rencontre dont le préambule, à l'égal de celui des Livres de raison, porte de belles maximes. Suo sajnens sic limite gaudet^ « le sage sait se contenter de ses limites », lit-on en tête de l'un d'eux, un peu postérieur à la fin du moyen âge •^. C'était la sagesse pratique des anciens résumée en cinq mots.
Nommons à ce propos les livres d'allivrement qui avaient précédé les cadastres, comme étant eux aussi d'un très grand prix, en ce qu'ils donnent
1 C^était rimpôt sur le revenu global, tel qu'il figure aujourd'hui au programme des socialistes.
' Damasb Arbaud, Etudes historiques sur la ville de Manosque au moyen âge y pp. 307-309.
> Ed. de Oplamb, Histoire de Sisteron tirée de ses archives^ t. H,
510 GOMMENT S^ÉTÀIENT C0NSTITUÉB8
Tétat de la population au temps où ils furent faits. La ville de Sisteroa en possède un de 1327, dans lequel figurent nominativement 1.224 chefs de famille. Par lui, on peut mesurer Ténorme dépeuplement que subit ce pays aux xiv*" et xv* siècles ; car, en 1503, il n'en sera plus porté que 494 au cadastre *. La perte n'avait pas été moindre des deux tiers.
Est-il besoin de dire la grande place que, dans ses enregistrements domestiques, l'auteur dd notre Livre de raison donne au cadastre d'Ollioules, appelé par lui lo libre de la lieura^ soit Tévaluation des biens-fonds du pays en livres cadastrales? En bon père de famille qu'il est, non seulement pour lui, mais pour ceux qui lui succéderont, n'est-il pas tenu de noter, de bien fixer la base sur laquelle sont établies ses impositions foncières? La commune étant alors la véritable unité financière, et ayant la charge de verser au trésor royal la part de contribution pour laquelle elle était cotisée, une autre des sollicitudes de cet homme si exact, en tout si méthodique, est d'inscrire également, dans ce qu'il a d'essentiel, le mécanisme de l'impôt. De là, une sorte de petit manuel du contribuable, dont il accompagne ses statistiques.
Rien de plus précieux, pour nous aussi, que cet endroit de son manuscrit, où se traduit en fait tout« l'économie financière d'un petit corps de société qui s'administrait lui-môme. Essayons d'en donner au moins une idée.
En Provence, on nommait affotiagement le ca-
1 Ed. de Laplane, Histoire municipale de la ville de Sisteron^ p. 209.
dastre général, on était réglée la proportion dans laquelle chaque commune devait contribuer aux charges publiques, et feux les unités imposables, le mot ne signifiant pas ici Thabitation d'une famille, mais exprimant une valeur convenue ^
De même, existait dans chaque commune un cadastre particulier, divisé en livres d'une valeur également conventionnelle '-\ pour fixer la part contributive des individus, en sorte qu'on avait là autant d'éléments bien déterminés pour asseoir et répartir la taille, Timpôt foncier.
Au lendemain de la Révolution, et dans la table rase où venaient de disparaître les libres et séculaires institutions de son pays, un Provençal déjà illustré par le patriotique dévouement qu*il avait mis à les défendre, Portalis, disait de Tordre économique qu'elles réalisaient: Cette administration faisait peu de bruit, parce quelle était bonne ; elle méritait d'être plus connue \
Les affouagements, parvenus jusqu'ànous, peuvent être cités comme faisant le plus grand honneur à l'économie du régime pratiqué immémorialement en Provence. Les Etats ne chargeaient pas de ces enquêtes territoriales de purs fonctionnaires ; pleins du sentiment de leur responsabilité, ils y commissionnaient plusieurs de leurs membres, dont la
1 Cette valeur, qu'on trouve dans les affouagements postérieurs fixée d*UQe manière invariable à 50.000 livres, était représentée au moyen âge par des florins dont nous ignorons le chiffre, mais qui devaient en être les équivalents.
'^ Dans les siècles suivants, la livre cadastrale fut en général de 1.000 livres; mais nous ne savons ce qu'il en était au xv*.
3 De Vusage el de l'abus de Cespnt philosophique au xviir siècle, t. Il, pp. 404 et suiv. (Ouvrage posthume de Portalis, publié en 1820 par son fils, le comte Portails.}
bl2 COBiMENT S*ÉTA1ENT CONStITUÉËS
moitié devait être prise dans le Tiers-Etat. Pais, lorsque raffouagement avait été consacré par leurs suffrages, ils se gardaient d'accueillir, sans une nécessité bien reconnue, les demandes de changement. Les affouagements, en principe, n'étaient renouvelables qu'à de longs intervalles. Quelle que fût à cet égard la réserve des Etats, tôt ou tard cependant venait le jour, surtout à la suite de malheurs exceptionnels qui avaient frappé telle ou telle partie du pays (guerres, pestes, débordements de torrents et rivières, etc.), oti force était de réaffouager des communes, chez lesquelles les cotisations en feux n'étaient plus en rapport avec les ressources de leurs territoires*.
Or, c'est ce qui, non pas seulement une fois, mais quatre fois consécutives, dans l'espace de cinquante ans (1390, 1400, 1418, 1442), se produisit sous le coup d'une accumulation inouïe de calamités ; et les réaffouagements n'étaient pas encore à leur terme.
Bientôt après celui de 1442, dépopulation toujours grandissante, dont celle de la région toulonnaise nous a donné le plus triste des aperçus; et nouvelles suppliques pour provoquer, de la part des Etats, la nomination de commissaires réviseurs des feux, commissariirevisores focorum. Leurs noms nous ont été conservés 2; parmi eux, aux députés
> Les affouagements antérieurs à celui de 1471 , dont il va être parlé, nous manquent. C'est en comparant ceux postérieurs de 1699, 1733, 1776, que nous avons pu déterminer, pour la région des Alpes provençales, les pertes toujours croisseuites en sol cultivable, subies par elles dans les trois derniers siècles. — Voy. notre livre : La Provence au point de vue des bois^ des torrents et des inondations, avant et après 1789, pp. 111-123.
•^ Pour te clergé : Tarchevêque d'Aix, l'évoque de Grasse, Tévèque de Riez. — Pour la noblesse possédant fiefs : Johan de ViUemuns,
LES LIBERTÉS DES CAMPAGNES 5l3
des communes se montrent associés des évèques et des membres de la noblesse ; et, par les considérants du mandat, qui les fait aller de villages en villages, tout au long de la côte, pour s'enquérir de leur état foncier et de leurs besoins, nous pouvons juger des ruines qu'avaient dû y laisser de longues guerres maritimes, avec des pestes sans nombre*.
Le 4 mars 1471, ils sont à Ollioules, procédant à leur enquête. Trop jeune était alors notre Deydier pour avoir pu y prendre une part active ; mais, plus tard, il en consignera les résultats dans son Livre de raison.
Pouvons-nous ici ne pas lui emprunter quelques chiffres dans lesquels Tœuvre des commissaires vient se résumer? Arides sont-ils; mais quelle n'est pas leur importance comme documents !
D'abord, il nous est dit que la Provence a été affouagée 3.347 feux, plus une fraction, et qu'à raison de 15 florins par feu le montant des contributions annuelles, pour la généralité du pays, est de 5<).2()9 florins, 8 gros.
Ollioules est un des points du littoral qui s'est le -mieux maintenu. Taxé à 34 feux -, il n'est inférieur que de dix unités à Toulon, lequel l'a été à 44. La
seigneur de ce lieu, Jacques de Grasse, sei^eur d'Albarne, Boniface de Castellane, seif,'neur de Fos. — Pour les communes : Scipion de Bras, licencié du Luc, Antoine Laurens de Castellane, juriste, Brunet de Fréjus, Antoine Camby des Arcs, Jacques Clavery de Brignoles, Bertrand Ciombert de Sisteron.
* « Tam propter gnerras maritimales et mortalitates quœ, proh dolor ! in ipsa Provincia viguerunt, et usque hue sterilitates fructuum. »
» Olliolases tacsada à VArchieu d'Ays (aux archives d'Aix) als foguages del pays, à fuoc trcnto et quatre.
514 COMMENT s'étaient CONSTITUÉES
bourgade, dans sa petitesse, est presque égale à la ville ; et telle est, en 1471, la situation où les commissaires ont trouvé cette malheureuse cité qu'ils ont dû, pour cette année, la déclarer « exempte par provision ».
Nous venons de voir, fixé à 15 florins, le montant de la quotité des contributions annuelles. Mais ce n'était pas, semble-t-il, un taux invariable; car, presque sitôt après, Tauteur de notre Livre de raison se reprend, pour constater ce qui suit à la date de 1491 : Volontiers^ lo Rey demanda al pays des florins per fiioc^ 10 florins par feu, soit 340 florins, (6.800 francs). Voilà donc à quoi se réduisaient parfois les demandes de subsides, pour tout un territoire tel que celui d'Ollioules.
Il ne parait pas, dans Texposé dressé par Jaume Deydier, que, de son temps, la commune eût la moindre dette. Seule y est mentionnée Texistence de taxes locales.
Dans le régime communal d'alors, le conseil général des chefs de famille, en votant la taille, nommait un de ses membres pour la lever ou la faire lever. Deydier prévoit que ses fils pourront être appelés à remplir cet office, et, en conséquence, il trace pour leur gouverne quelques règles à observer :
« Quand tu seras fixé sur la somme demandée par le Roi et sur le contingent incombant à la commune, attendu qu'au montant de ces contributions il faut joindre certaines dépenses particulières au dit lieu, et subvenir aux gages des talhiers et clavaires, tu ne pourras faire la taille à moins d'un gros par grosse livre cadastrale, pour chaque cent du total des florins que la ville devra payer. Or, lu
trouveras que présentement les biens d'Ollioules, d*aprèsle livre d'allivrement, s'élèvent à 1.3U0 livres inscrites au cadastre. »
Justement fiers pouvaient être les gens d'OUioules d'avoir à leur tête un homme ayant un tel souci de leur assurer de bonnes finances; et non moins heureux devaient-ils être à la pensée que, sagement ménagées, elles les mettraient en état d'arriver au terme de leurs ambitions, qu'elles leur fourniraient les moyens de réaliser ce dont nous allons les voir bientôt nous offrir le spectacle, le grand œuvre de leur libération foncière.
Mais plus encore eussent-ils estimé leur bonheur, s'ils eussent pu rapprocher de leur situation celle dont leur descendance aurait à supporter le fardeau. Qu'eussent-ils dit, en effet, s'il leur eût été donné de lire dans l'avenir et d'y contempler le pitoyable état où,centannées après, allaient y jeter leurs petitsfils les guerres de religion * ; puis, à l'expiration d'un autre siècle, dans l'épanouissement d'une civi-
1 Les seules dettes de la ville de Sisteron s'élevèrent à un capital de 16.500 écus, ne représentant pas moins de deux millions en monnaie actuelle. (Ed. de Laplanb, Histoire de t^isteron^ t. il, p. i68.) A Fuget'Ville, petite commune de la région toulonnaise, elles dépasèrent 40.000 livres, somme énorme pour Tépoque (HenriGrkgoirb, Histoire de la commune de Puget-Ville (1876), p. 74. Nous ne savons ce qu'il en fut pour Ollioules ; mais tout porte à penser que la dette de 1698, dont nous donnons ci-aprés le chiffre, avait pour une partie la même origine .
516 COMMENT s'étaient CONSTITUÉES
lisation au dehors des plus brillantes, d'assister à la ruine financière de leur commune, partageant en cela le sort auquel toutes seront condamnées !
Et cependant, c'est le siècle qui sera surnommé le grand siècle, où la philosophie, l'éloquence, la littérature, les arts, les perfectionnements du goût, les mœurs les plus policées, produiront autour du grand roi un concert d'adulations et d'admirations qui fera de son règne le type idéal des temps nouveaux. Versailles résumera les splendeurs et les gloires de la France. Les villes s'embelliront, s'orneront de magnifiques édifices ; en elles, se concentreront les ambitions, les richesses et le luxe; mais les campagnes délaissées s'appauvriront chaque JQur davantage. Ce que fut leur délaissement, sous Louis XIV, on le sait, et il n'y a plus rien, en ce douloureux sujet, à apprendre. Nul non plus n'ignore, à un point de vue général, à quelles extrémités les petites communes rurales surtout furent réduites par une surcharge incessante de contributions extraordinaires, se produisant sous la forme de créations toujours nouvelles d'offices de tout genre à racheter. On les verra alors contracter emprunts sur emprunts; les liquidations de leurs dettes deviendront une des grosses affaires qui occuperont les pouvoirs publics, et elles en viendront au point d'être obligéesde laisser leurs créanciers se colloquer sur les biens, bois, pâturages, moulins, etc., que leur avaient valus le travail et les épargnes des générations précédentes.
Assurément, répétons-le, tout cela a déjà été dit^
1 Ceci s'applique très spécialement à un livre naguère publié par M. i. Marchand et portant pour titre: Un intendant sous Louis XIV.
LES LIBBRTÉft DES CAMPAGNES 517
et nous nous abstiendrions d'y revenir, si Ollioules ne venait nous le rendre des plus saisissants par son histoire. Voici à cet égard un rapprochement qui parle de lui-même.
En regard de l'état financier, dressé en 1491 par notre statisticien communal du xv' siècle, personnifiant en lui Tordre économique de son temps, plaçons un mémoire administratif dans lequel, à Toccasion d'un nouvel affouagement, les consuls du pays exposent, en 1608, aux administrateurs de la Provence d'alors son état de ruine financière.
La communauté, y lisons-nous, doit 175.434 livres d'un capital dont elle est impuissante à payer même les intérêts. Depuis 1688, elle a emprunté 16.50Û livres pour racheter un office de trésorier; 14.740 pour les offices de maire et d'assesseur; 4.800 pour celui de contrôleur des deniers patrimoniaux et d'octroi ; 3.300 pour ceux des auditeurs des comptes ; 2.100 pour ceux des courtiers des vins, eaux-de-vie et liqueurs... Elle a été dans la nécessité de tout imposer, la viande, les grains sous la forme de « piquet », les maisons par forme de « capage ^ » ; et, malgré ces charges multiples, elle ne parvient pas à joindre les deux bouts dans ses finances.
Etude sur V administration de Lebret en Provence (1687-1704), dont le chapitre V contient sur les dettes des communautés provençales, à cette époque, tout un ensemble de faits et de documents puisés aux sources, c Au moment où Lebret arriva en Provence, y est- il dit, les dettes municipales avaient dépassé vingt millions de livres ; quinze ans plus tard, elles atteignaient trente millions, » p. 211. ^ Mémoire des consuls dOllioules aux questions posées dans la circulaire des Procureurs du pays^ à la date du 28 avril 1698, au sujet du réa/fouagement de la province (Archives départementales du Var).
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En 1728, nouveau rapport encore pour un réaffouagement, qui marque le terme et nous donne le résultat final de la liquidation. « La communauté a aliéné ses biens en 1716, pour payer ses créanciers * . »
* Rapport des commissaires députés pour le réaffouagement du pays de Provence ^ dans les vi guéries de Toulon et Hyères^ 19 sept 1728 (mêmes Archives).