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monde réel ; son temps était, par moitié, partagé entre ses travaux et les plaisirs du grand monde ; sa verve spirituelle et son intarissable raillerie, — on cite encore aujourd'hui nombre de bons mots de Pouschkine, — se donnaient carrière dans des épigrammes et des calembours, qui cadraient peu avec le rôle de conspirateur, et cela d'autant moins qu'ils auraient pu être aussi dangereux pour leur auteur que pour ses amis. La haine du despotisme qui l'animait, haine que les tracasseries quotidiennes de la censure ne faisaient qu'alimenter, était d'un caractère trop bouillant pour pouvoir se plier aux besoins .d'une société secrète et attendre patiemment le moment « voulu. » Le censeur maladroit qui n'avait admis qu'à correction la ballade de Shukowski intitulée : le Rendez-vous de la veille de la Saint' Jean y par ce motif qu'un rendez- vous amoureux n'est pas décent à la veille de la fête d'un grand saint ; — le censeur qui renvoyait les critiques théâtrales avec cette note que « le rédacteur devait se conformer davantage aux sentiments du public, et, conséquemment, changer son' mode de critique ; — ce censeur était, aux yeux de Pouschkine, beaucoup plus coupable que Metternich, qui attirait l'empereur dans le guêpier de la Sainte-Alliance, et qu'Araktschéïeff, qui s'appliquait à calomnier les amis de jeunesse du souverain et à les tenir à distance. Dans sa pensée, l'arbitraire brutal de la police était un malheur beaucoup plus déplorable que l'absolutisme qui avait supprimé Tantique liberté des boïards. Néanmoins, cette impuissance de Pouschkine à s'occuper sérieusement des pro-
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blêmes politiques n'empêcha pas la police de Saint- Pétersbourg de considérer ce poëte de vingt et un ans comme un sujet éminemment dangereux et de le traiter en conséquence. Aux yeux des hommes qui formaient Tentourage derempereur ,les épigrammes de Pouschkine étaient des crimes aussi graves, sinon plus graves, que les études auxquelles ses amis se livraient sur Constant et sur Bentham, attendu qu'elles troublaient le repos et la quiétude des plus hauts dignitaires de TÉtat et de Tarmée. Le comte Miloradowitch , vétéran de 1842, qui passait, d'ailleurs, pour humain et généreux, était alors gouverneur général de la résidence. En cette qualité, il fit surveiller secrètement Pouschkine, dont les poésies demeuraient le plus souvent manuscrites, mais circulaient en nombreux exemplaires, afin d'être armé pour le moment où certains personnages de marque auraient à se plaindre des boutades railleuses du poëte. Au cours du printemps de 1820, ce sévère gardien de la moralité et de la sécurité publique à Saint-Pétersbourg reçut communication d'une ode de Pouschkine « à la Liberté, » qui fit déborder la mesure du mécontentement dont le hardi poëte était déjà l'objet. L'empereur manda Pouschkine auprès de lui, et exigea du jeune criminel qu'il lui présentât toutes ses poésies. Alexandre les parcourut et sembla disposé à fermer les yeux sur les productions même les plus hardies de la muse de Pouschkine. Il avait, en définitive, assez dç goût et de jugement pour rendre justice au génie du poëte et lui pardonner maint détail. Par malheur, Pouschkine avait suivi trop au pied de la lettre Tordre
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de l'empereur, et, trop confiant, il avait lu à son juge toutes ses épigrammes, y compris une poésie satirique dirigée contre Araktschéïeff, le tout-puissant favori de Tempereur. Cette hardiesse perdit tout. Alexandre pouvait bien, à la rigueur, passer condamnation sur V « Ode à la Liberté, » et sur les épanchements erotiques de l'ancien lycéen de Tzarskoe-Gelo ; maïs tourner en dérision l'homme qui possédait sa confiance absolue, c'était une faute mortelle qui ne comportait aucun pardon. « Ton ancien élève inonde la Russie de vers révolutionnaires que la jeunesse apprend par cœur! » avait dit l'empereur au directeur Engelhardt, qu'il avait rencontré sur son passage par une matinée d'avril. Le même soir, l'empereur signait un papier qui envoyait en Sibérie le détracteur d'Araktschéïeff!. Vainement Engelhardt, qui, du premier coup d'œil, avait interprété exactement le froncement de sourcil de l'empereur, fit appel à l'intervention'de Karamsine et d'autres personnages influents ; ni les hauts dignitaires de l'État ni les aides de camp qui étaient le mieux en Cour ne pouvaient contrebalancer l'influence d*Araktschéïeff*, à qui le mot « pardon )> était inconnu. Cependant, le comte Capo d'Istria s'interposa. Il fit observer qu'un châtiment trop dur infligé à un grand talent et à
un talent si jeune serait jugé sévèrement par la postérité. Grâce à cette intervention, la sentence fut adoucie 6t le jeune criminel, au Heu d'être exilé dans les solitudes qui s'étendent au delà de l'Oural, fut envoyé à Kischeneff, dans les bureaux du général JesofT, gouverneur de la Russie méridionale. Le 5 mai 1820,
Pouschkine,inuni d'une lettre autographe de Gapo distria à Jesofï', partit pour Kischeneff, plus désespéré et plus exaspéré que jamais. L'adoucissement de la peine qui lui avait été infligée avait donné naissance à un bruit contre lequel la fierté du poëte se révoltait et qui lui semblait être un malheur beaucoup plus grave que ne Teût été l'exil en Sibérie. Longtemps après, il suffisait de faire la moindre allusion à ce bruit pour mettre Pouschkine hors des gonds. On avait raconté dans la ville que l'em-pereur avait fait châtier corporellement, avant son départ, le poëte exilé. Le fait même que sous le. règne d'Alexandre P' on pût raconter une telle aventure se rapportant au fils d'une ancienne famille noble et à un illustre écrivain, et ajouter foi à un récit de cette nature, indique suffisamment le caractère contradictoire et la semi-barbarie de r« ancienne société » que le régime de Nicolas a fait si souvent regretter. Les contrastes étaient si flagrants que tout paraissait possible, et que ce qui était le plus exorbitant était tenu pour vraisemblable. Un souverain qui avait grandi dans le culte de l'idéal philosophique du dix-huitième siècle, qui longtemps s'était occupé de projets constitutionnels et que, néanmoins, on tenait et pouvait tenir pour capable de faire bâtonner le plus distingué de ses sujets; — une noblesse qui s'était éprise des idées de Jean-Jacques, de Tracy et de Bentham, qui croyait pouvoir imiter l'exemple de La Fayette et de Mirabeau et que, néanmoins, on faisait bâtonner ou de laquelle, du moins, on pensait qu'elle pouvait être bâtonnée^; —
l. Sous le règne d'Alexandre» la peine corporelle était depuis
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a-t-OD jamais vu un état social plus plein de contradictions, une civilisation plus étrange dans son dévelop* pement?...
Ni Pouschkine ni ses amis ne pouvaient se douter que Texil du poëte devait être tout à la fois un bonheur pour lui et un bonheur pour la Russie. Si Fami de Pouschtschin, d'Odojewski et de Besstutschoff (Marlinski), n'a pas été impliqué directement dans la conjuration de décembre, etsll n'a pas été, comme les membres de cette conjuration, envoyé dans les prisons de Tschita et de Petrowsk ou dans les mines de mercure de Nevzschink, il ne le dut qu'à cette circonstance que, de 1820 à 1825, il vécut loin de Saint-Pétersbourg et sous la rigoureuse surveillance de la police. La triste destinée à, laquelle Pouschkine échappa fut celle d'un grand nombre de ses jeunes amis, et tout indique que lui, qui à plusieurs reprises avait approuvé la fondation de sociétés secrètes, il aurait, le 25 décembre 1825, comme Ryleïeff, Besstutschoff et Obolenski, troqué la l^TC contre l'épée, pour se placer aux premiers rangs du malheureux groupe qui avait pu confondre la place
longtemps légalement supprimée pour la noblesse et pour les classes privilégiées, et i on peut tenir pour certain que l'empereur luimême ne Ta jamais fait appliquer à des gentilshommes. Le bruit fâcheux qui s'était répandu au sujet de Pouschkine ne peut s'expliquer que par l'influence persistante des traditions du dix-huitième siècle, c'est-à-dire d'une époque où les peines corporelles étaient encore très-souvent appliquées à l'occasion des procès de haute trahison. Des gentilshommes et des officiers dégradés et devenus simples soldats ont été encore bàtonnés depuis, à l'occasion. La peine corporelle n'a été supprimée que sous le règne d'Alexandre II, en 1865.
Isaac avec \e forum Jtomanorum et la populace de Saint* Pétersbourg avec le peuple des Quintes. Ce fut, en outre, pourPouschkine, au point de vue du développement de son talent, une circonstance d'une importance décisive que le fait d'être, pendant une série d'années, affranchi des liens de la haute société de Saint-Pétersbourg, et mis à même d'entrer en contact intime avec la nature sur le Dniester, dans la région de la côte taurique et au pied du Caucase, et d'apprendre ainsi à connaître de près le peuple dont il était le grand poète. Six ans durant, Pouschkine demeura exilé loin de Saint-Pétersbourg. De Kischeneff , il était allé à Odessa, mais il n'avait pu se fixer définitivement dans cette dernière ville, par ce motif que le comte Stroganoff, qui était préposé à sa surveillance, avait fait la remarque que l'influence du jeune poëte sur la société bourgeoise qui chaque été afflue à Odessa, était pernicieuse et que la jeunesse du Lycée de Richelieu commençait à imiter les manières « byronesques » du poëte qu'elle admirait. Le malheur voulut que Pouschkine écrivît vers la même époque à Saint-Pétersbourg des lettres faisant allusion à la connaissance qu'il avait faite de l'Anglais Hutchinson, ami de Shelley. Ces lettres, dans lesquelles il prenait la défense de ce penseur original, soupçonné d'athéisme, tombèrent entre les mains de la police. Une lettre particulière de Nesselrode, datée du 11 juin 1824 et libellée en français, fit savoir au gouveiv neur général de la Russie méridionale, que Sa Majesté était mécontente de la conduite du secrétaire collégiaj Pouschkine et qu'EUe avait donné l'ordre de renvoyer
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dans son bien familial de Michaïioffskoje, situé dans le gouvernement de Pskoff, cet employé mal famée raison de son « inconduite, » et de le placer sous la surveillance de la police. Alors' s'ouvrit pour Pouschkine une des phases les plus pénibles de sa vie.
Dans la conviction qu'un fonctionnaire de la iO*' classe disgracié par le gouvernement ne pouvait être qu'un homme absolument dégénéré, les parents de Pouschkine considérèrent le poëte déjà célèbre comme un fils perdu, devenu complètement indigne de l'affection et de l'estime de sa famille. Chaque jour de plus passé dans le bien familial ne fit qu'accroître la mésintelligence entre Pouschkine et son père, qui, tout en étant un « Français libéral » de l'ancienne école, était un adorateur absolu de l'autorité. Le vénérable Sergéi Liwowitch, laissant là son fils dépravé, finit par aller se fixer dans une autre propriété, et alors commencèrent pour Pouschkine des jours plus heureux. Des amis de Dorpat, entre autres Shukowski et l'étudiant Wulff , vinrent le voir ; des visiteurs de Saint-Pétersbourg se montrèrent aussi de temps à autre, et il y avait lieu d'espérer que, tôt ou tard, le poëte exilé obtiendrait l'autorisation d'aller passer quelques mois à Dorpat, où Shukowski, Woïéikoff', Wulff et mesdames Protassoff avaient commencé à former un agréable noyau de société russe. Tandis que Pouschkine caressait ce rêve, la nouvelle de la mort de l'empereur Alexandre et des graves événements de décembre qui en furent la conséquence arriva soudain. La première impression de Pouschkine fut qu'il n'avait pas le droit de manquer là où l'avenir de
sa patrie était en jeu. Il se mit donc en route pour Saint- Pétersbourg, mais il ne tarda pas à rebrousser chemin, ayant rencontré un pope* dès la première étape et ayant aperçu un lièvre qui traversait la route au moment où il passait... Trois jours après, il apprit que Tinsurrection avait échoué et qu'une sentence terrible avait frappé les chefs de ce mouvement. Une fois encore, la bonne étoile de la Russie avait voulu que son plus grand poëte n'eût eu avec les rebelles aucun rapport direct; que, durant lés derniers mois, il n'eût échangé aucune correspondance, ni avec Poutschtschin, ni avec Ryléïeff et qu'ainsi il pût échapper à toute poursuite.
Gravement préoccupé du sort des amis de sa jeunesse, — Raïéffski, cousin et ami intime de Pouschkine, avait couru longtemps le danger d'être incarcéré, — le poëte passa un printemps douloureusement inquiet. Au cours de l'été le bruit se répandit que l'empereur songeait à gracier les individus compromis sous, le gouvernement précédent qui, pendant la dernière crise, avaient gardé une attitude loyale. Pouschkine résolut de profiter de cette faveur dans toute la mesure du possible. Invoquant ce fait qu'il n'avait jamais appartenu à une société secrète, il adressa.directementàrempereur une requête courte et digne, sollicitant l'abrogation du décret d'exil qui pesait sur sa tête. Le marquis Paulucci, gouverneur général de Pskoff et des provinces baltiques, et le gouverneur civil d'Aderkas attestèrent la bonne conduite
1. Diaprés un préjugé superstitieux, qui a cours en Russie, la rencontre d'un pope présage un malheur.
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du fonctionnaire de la 10^ classe placé sous leur surveUlance. En septembre 1826, un aide de camp impérial arriva àP%koff;Pouschkine dut partir avec lui pour Moscou, où l'empereur, qui venait d'être couronné, tenait sa cour depuis plusieurs semaines. Nicolas manda Pouschkine au palais et eut avec lui un entretien assez long, dont quelques fragments nous sont connus d'après le propre récit que l'empereur en fît plus tard.
« Où aurais-tu été, le 25 décembre, si tu avais été à Saint-Pétersbourg? — de mon côté ou du côté des rebelles? — demanda l'empereur.
— Dans^ les rangs des rebelles, » répondit intrépidement Pouschkine.
Cette franchise plut à Nicolas. La promesse que fît ensuite le poète de garder dorénavant une attidude loyale n'en eut que plus de valeur aux yeux de l'empereur. Nicolas embrassa le jeune homme étonné et lui déclara gracieusement que le décret d'exil rendu par Alexandre était retiré et que Pouschkine avait le droit de se fixer où il voudrait. « Tu n'as pas besoin, ajouta l'empereur, de te préoccuper de la censure- de tes poésies*, Alexandre Sergijewitch, c'est moi qui serai
1. La censure, dont l'empereur lui-même reconnaissait les incon* ^ènients, était incarnée dans la personne du conseiller intime Krassowski, lequel mourut en 1857. Pendant soixante et un ans, il fit partie du bureau de la censure de Saint-Pétersbourg, et, pendant vingt-cinq ans, ce fut lui qui trancha en dernière instance la question de savoir quels livres étrangers pouvaient entrer en Russie, aivec ou sans coupures préalables, et quels livres ne devaient pas franchir la frontière. A Toccasion du soixantième anniversaire de son entrée en fonctions, Krassowski put se vanter de n'avoir pas, durant toute cette longue période, pris un seul jour de congé. Cet
ton censeur désormais ^ » Grand fut l'embarras de Pouschkine.il étaitmanifeste que le successeur d'Alexandre !•', c'est-à-dire le prince même ^ui venait de con-
hoimne, auquel les lettres de Pouschkine et de plusieurs autres écrivains de cette époque assurent une triste célébrité, était Tincamation de la haine jurée à la civilisation et de l'indifférence pratiquée à Tégard des intérêts supérieurs, qui furent le signe distinctif de Fépoque de Nicolas. Uwaroff avait Thabitude de dire en parlant de ce bureaucrate passionnément dévoué à son service, figé dans sa roideur pédantesque et dans sa bigoterie superstitieuse : — (c C'est mon chien de garde, qui veille à ce que je puisse dormir tranquille. »
Le prince Schirinski-Schichmatoff, successeur d'Uwaroff, fit de Krassowski l'homme le plus important du ministère de l'instruction publique et l'honora d'une confiance absolue. Un malicieux subalterne de Krassov^ski s'est donné le plaisir de publier après sa mort, avec accompagnement de commentaires, le journal autobiographique de son ancien chef de service. S'il n'existait pas, en quantité surabondante, des preuves authentiques de l'inintelligence et de la barbarie de Krassowski, les générations futures seraient tentées de prendre pour des inventions mensongères et hostiles tout ce qu'on raconte des mutilations pratiquées par lui « au nom de Tordre, de la morale et de la religion. » Il est avéré que ce fanatique détermina, en 1849, le prince Schirinski-Schichmatoff à interdire « tous les dessins représentant des femmes qui ne fussent pas complètement vêtues de la tête aux genoux. » C'est encore lui qui s'opposa à l'impression du célèbre dictionnaire russe-allemandfrançais de Reiff, « par ce motif qu'il s'y trouvait des expressions immorales et indécentes. » C'est lui qui, de temps à autre, faisait fouiller et fumiger des ballots de papier venant de l'étranger afin de s'assurer si ce papier ne pouvait devenir dangereux, c'est-à-dire s'il ne contenait pas des choses écrites a^ec de l'encre chimique. Cet homme, qui ne possédait aucune notion scientifique, se faisait de l'Europe occidentale l'idée la plus bizarre. Paris, par exemple, était pour lui la « résidence favorite de l'esprit du mal. » Afin de pouvoir se consacrer entièrement à son service, Krassowski ne se maria point et s'affranchit de toutes visites et réceptions officielles. Il fut Thomme de confiance de trois ministres de l'instruction publique, le douanier préposé à la surveillance de la littérature occidentale et la juridiction de dernière instance dans toutes les questions contentieuses ayant trait à la censure. Il fut aussi membre de VAcadéraie impériale des sciences, qui n'avait pu se dispenser de
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damner Byléïeff à mort, qui avait envoyé Besstutschoff et Odoïwski en Sibérie et qui n'avait rendu à Baractinski qu'une liberté conditionnelle, — que ce prince, dis-je, voulait gagner à lui le plu» grand poëte de la Russie et le décider à renoncer aux tendances libérales de sa jeunesse. Car, de la part de l'ami de jeunesse de Pouschtschin et de Marlinski, c'était un véritablerenoncement que d'accepter, avec sa grâce, les marques formelles de la faveur impériale, et cela au moment même
décerner respectueusement un diplôme à l'influent et redouté conseiller intime, chevalier de l'Étoile de Sainte-Anne et de beaucoup d'autres ordres. Être constamment à la merci des fantaisies et des caprices d'un homme de cette nature ; en être réduit à se dire que ce serait folie que de vouloir tenter la moindre résistance et qu'il ne restait plus d'autre parti à prendre que celui d^se soumettre sans condition à son autorité et à celle de ses cocenseurs, et cela pendant des années sans fin, — c'était un joug auquel nul ne pouvait résister à la longue et qui devait nécessairement briser les caractères les mieux trempés, condamner au dépérissement et à Tétiolement les esprits les plus vigoureux.
Lorsque, il y a quelques mois, le journal de Krassowski parut dans un organe de la presse de Moscou, nos journalistes, dont la plupart pourtant avaient atteint l'âge d'homme sous le gouvernement précédent, déclarèrent unanimement qu'ils pouvaient à peine se faire une idée de l'état d'une littérature soumise au joug de Krassovrski, -^ tant les hommes et les choses ont changé depuis. Les mémoires de Krassowski fourniraient au satiriste un riche sujet de réflexions sur le degré d'étrôitesse et d'hébétude que peut atteindre un homme en certaines circonstances. Krassov^ski enregistrait, entre autres choses, régulièrement ses rêves. Or, presque toutes les nuits, il rêvait de visites qui lui étaient rendues par des « personnages distingués, » de discussions sur le « service » et— d'exploits censoriaux.
1. [Note de la p. 206]. Ces mots ne doivent pas être pris au pied de la lettre. Pouschkine n'obtint en réalité que le droit important d'appeler de la décision du censeur à l'empereur, qui généralement d'ailleurs, s'est montré assez tolérant à l'égard de la Muse de Pouschkine*
OÙ le libéralisme était proscrit, ses représentants envoyés à la mort ou en exil et la presse soumise à un joug trois fois plus dur. Pouschkine était un peu observateur. Les quelques jours de liberté qui s*étaient écoulés depuis son départ de Mîchaïloffskoje avaient déterminé chez lui la conviction que la haute société russe s'était modifiée de façon à être devenue méconnaissable et que, depuis le 25 novembpe 1825, avait commencé un régime nouveau avec lequel la paix ne pouvait être conclue qu'au prix d'un sacrifice important.
Si sombres qu'eussent été les dernières années d'Alexandre II, elles n'en avaient pas moins été éclairées par un reflet des jours meilleurs où le petit-fils de Catherine avait adopté les traditions du siècle philosophique, où il croyait aux hommes et à la dignité humaine, où il se donnait pour but de substituer au régime absolutiste le régime constitutionnel. Il ne s'agissait plus, il ne pouvait plus s'agir de cela à cette heure. Une partie des amis de Pouschkine gémissaient dans les cachots de la forteresse de Pierre et Paul et de Schlûsselbourg; d'autres s'étaient réfugiés par peur dans la solitude de leurs propriétés rurales ; beaucoup d'autres encore, notamment l'excellent N. I. Tourguénïeff, vivaient exilés à l'étranger. On n'entendait parler que d'arrestations et de perquisitions ; il était dangereux même de s'informer des individus qui avaient été arrêtés comme suspects. Pouschkine, en dépit de sa mondanité et de ses faiblesses, était un caractère généreux et droit ; il n'était pas homme à s'illusionner péniblement sur la gravité de la situation. Il reconnut qu'il
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était arrivé au carrefour de sa vie et qu'il avait à choisir entre l'acceptation résignée du système dominant ou une nouvelle exclusion du monde civilisé. Il opta pour la première alternative. Il n'avait jamais été un homme politique, mais simplement un patriote, et le patriotisme semblait lui commander de se conserver à la Russie lui et son talent. S'il tournait le dos au soleil de la faveur impériale, il se voyait dans l'obligation de renoncer à continuer ses travaux littéraires et à publier ceux qui, depuis longtemps déjà, attendaient le moment d'être livrés à l'impression.
Exclu de tout rapport avec les hommes de son niveau, exilé dans sa propriété rurale, au milieu de ses livres, notre poète de vingt-sept ans aurait dû renoncer à l'entier développement de son talent, s'il ne faisait pas la paix avec l'empereur. L'épreuve dut être dure au fier cœur de Pouschkine. Il ne savait pas seulement dans quelle mesure on se montrerait dorénavant exigeant à son égard ; il savait aussi que la meilleure portion de la noblesse et la jeunesse presque tout entière honoraient sUencieusement comme des martyrs les victimes du 25 décembre et que, lorsqu'il aurait déserté l'opposi-. tion, on le considérerait comme traître à la cause de la liberté et de la patrie. La foi à sa vocation poétique, le désir passionné de revoir la société dont, il avait été exclu durant les meilleures années de sa vie et le sentiment de l'inaliénabilité de sa dignité intime et de son indépendance donnèrent à Pouschkine la force d'écarter toutes autres considérations. Contempteur du joy'o/hwwm vulgus, le fils de l'ancienne famille de boïards et le petitir. 14
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fils d'Hannibal le Nègre ^, avait toujours dédaigné les coteries littéraires. Il accepta la grâce de Tempereur et se rendit à Moscou, puis delà à Saint-Pétersbourg, où les débris de ïnArsamass » existaient encore, mais dans des conditions tout à fait différentes, c'est-à-dire dans un état de rupture complète avec Tidéal de leur jeunesse. Pour son tempérament raffiné, le genre distingué et la haute éducation de la société aristocratique avaient été constamment un besoin, et il savoura à grands traits la joie d'être enfin rendu à la sphère pour laquelle il se sentait né et dans laquelle il se trouvait en contact avec des poètes tels que le prince Wïaesemski, Shukowski et Dohl, avec des artistes tels que le comte B.L.Wiclehorski et Alexis Ljwoff, avec des politiques et des dilettantes littéraires , tels que A. I. TourguéniefT, sans compter Dansoss, PletssefT, Rajewski, les amis éprouvés de sa jeunesse. Sa vocation n'était pas de se préoccuper du destin du commun des mortels, ni du joug de fer qui pesait sur la plupart des hommes actifs et intelligents de son pays : Il était poëte, il avait une situation privilégiée et il y trouvait plaisir. Sans doute, de temps à autre, son vieil orgueil se révoltait lorsque la volonté
de son protecteur impérial imposait au poëte des faveurs qu'il n'avait point sollicitées et qui ne pouvaient que fournir un aliment nouveau aux commentaires désagréables de ses amis et de ses envieux. Bien
1. Pouschkine descendait par sa mère d'un nègre que Pierre-le<- Grand avait acheté et qu'il avait fait élever et instruire en France pour en faire un officier de Génie. Hannibal arriva au grade de général et mourut dans la situation d*un propriétaire riche et considéré.
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qu'il éprouvât souvent des embarras pécuniaires, la pension annuelle que lui offrit l'empereur contre Tobligation d'écrire une histoire de Pierre-le-Grand ne lui était rien moins que bienvenue : il considéra même comme un acte qui portait atteinte à son mérite personnel et à sa dignité sa nomination simultanée au poste de chambellan de la cour impériale. Au grand-duc Michel, qui le félicitait de cette nomination, Pouschkine répondit : — « Votre Altesse impériale est la première personne qui me félicite de la dignité de chambellan. » Cette réponse rappelait d'une façon assez grave les jours depuis longtemps écoulés de sa jeunesse, c'està-dire de l'époque où il était dans les rangs de l'opposition. Mais la susceptibilité du poëte n'allait pas au delà de ces réminiscences accidentelles.
La situation dans laquelle il se trouvait contrastait d'une façon trop séduisante et trop heureuse avec les misères des années d'exil qu'il avait traversées pour que Pouschkine pût s'en plaindre et vouloir identifier sa cause à celle de la Russie. Il se trouvait à l'apogée de sa gloire, de son talent, de son activité littéraire. Les poésies les plus remarquables : « La Fontaine de larmes de Bachtschissaraï, » — <( Le prisonnier du Caucase, » — « Les Bohémiens, — « Bo7ns Godounoff, et « Eugène Onigin, » avaient été non-seulement imprimées, mais, grâce à la censure impériale, presque complètement épargnées par la mutilation. Les études sur la vie de Pierre-le- Grand, loin de limiter sa fécondité poétique, lui avaient donné un nouvel et puissant aliment, les dépenses de ses voyages dans le Caucase etàOrenbourg, théâtre de
llnsurrection de PagatscheflF, avaient été soldées par la cassette impériale ; enfin, l'heureux et aristocratique poëte, à qui le grand monde prodiguait sa faveur, était sur le point d'épouser sa« bien-aimée madone brune, » la belle Natalie Gortcharoff. Quant à la situation politique de sa patrie, Pouschkine avait su s'en accommoder en poëte. Il n'était pas homme à s'abuser à dessein sur l'absence de la liberté et sur l'atonie générale qui en était la conséquence : il n'était pas homme à chercher son refuge dans une larmoyante béatitude. Son puissant génie envisagea courageusement de face la réalité des choses et se préoccupa de lui trouver une justification historique. La Russie n'était point mûre encore pour la liberté ; elle avait à conquérir la place qui lui est due dans la famille des peuples européens ; elle avait à assurer les bases de son existence politique, avant de pouvoir songer à transformer sa situation dans le sens de la liberté et des idées bourgeoises. L'empereur Nicolas avait reçu la mission de mener à bonne fin l'œuvre gigantesque que les descendants de Pierre-le-Grand avaient entreprise, c'est-à-dire de conquérir à la Russie ses frontières naturelles et de résoudre dans le principe supérieur de l'unité l'antique antagonisme existant entre les deux branches de la famille slave qui se disputaient l'hégémonie, c'est-à-dire entre les Russes et les Polonais. C'est dans cet ordre d'idées qu'il célébra, dans sa fameuse ode intitulée : Aux calomniateurs de la Russie , les victoires remportées par les Russes sur cette même Pologne pour la restauration de laquelle le poëte avait si longtemps manifesté ses vœux enthousiastes. C'est en