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se plaçant à ce point de vue que Pouschkine loua comme un acte de patriotisme le défi porté par la Russie au libéralisme de l'Europe occidentale et que, sans se préoccuper du blâme qu'il pouvait s'attirer, il demeura fidèle à la cause de son czar. L'orgueil et le patriotisme du poète étaient frappés de la puissance matérielle de l'Etat et de ses représentants. Ce spectacle lui imposait, et il trouvait tout à fait régulier que l'on répondit par le canon aux griefs de la. Pologne et aux observations présentées par ses amis de l'Europe occidentale. Oui, le fait de voir la Russie menacer de devenir l'épou vantail de toutes les nations qui aspirent à la liberté semblait lui garantir la grandeur de la mission future de son pays !
Nous n'avons pas à rechercher ici la part que l'imagination poétique eut dans ce système de philosophie de l'histoire qui visait à trouver à son pays un côté lumineux; nous n'avons pas à rechercher la part qui doit en revenir au besoin qu'éprouvait notre ex-libéral de justifier son attitude personnelle et de motiver sa soumission au régime établi. Ainsi qu'il arrive d'ordinaire à l'homme qui se constitue le juge des excentricités de sa jeunesse et qui éprouve le besoin de se mettre en équilibre avec le monde réel, Pouschkine voyait dans chacun des pas faits par lui pour s'éloigner des idées radicales de sa jeunesse un progrès accompli, une victoire remportée sur lui-même; il voyait dans chaque concession qu'il faisait à la politique d'immobilisme de son protecteur une conquête méritoire. Il avait, d'ailleurs, le tempérament assez aristocrate pour
répudier avec horreur renihousiasme que les écrivains et les journalistes libéraux, ses pseudo-collègues, professaient en silence à Tégard des principes d'égalité et de fraternité. Il pouvait, sous les yeux du Philippe moderne, continuer d'être homme; à lui et à ses amis de haut rang la libre expansion, le libre mouvement dont ils avaient besoin sur le terrain intellectuel, étaient garantis ; — qu'avait-il à se soucier de la situation plus ou moins précaire de la plèbe littéraire, qu'il méprisait profondément à cause de son esprit de dénigrement? Cette plèbe n'avait que le traitement qu'elle méritait, I(M*sque la censure lui rognait les ailes. Il n'avait rien de commun avec la masse qui grouillait, au-dessous de lui, et qui n'avait pas la moindre intelligence des nécessités historiques, pas le moindre sentiment des véritables besoins de la Russie et de la nation russe. A son insu^ il devint de plus en plus la proie de l'esprit d>xclusivisme dédaigneux dans lequel la haute société de Saint-Pétersbourg s'était cantonnée. Insensible aux misères du commun des mortels, exempt des préoccupations de la vie matérielle, il s'adonna entièrement aux jouissances esthétiques et chercha dans le monde de l'art la compensation de ce qui manquait et de ce qui, par ia vt^onté même de l'empereur, devait manquer au monde de la réalité. Son penchant intime et la force de l'habitude» l'influence de sa jeune et charmante femme, qui était devenue l'étoile de la haute société, enfin les séductions de la faveur impériale détournèrent, lentement mais sûrement, de l'idéal de §a jeunesse le présomptueux poëte. Il dut même se plier à porter le
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joug que notre société exclusiviste imposait à quiconque avait franchi son seuil. A son insu et sans le vouloir, Pouschkine devint aussi Tesciave de la mode, des folies et des préjugés qui étaient à Tordre du jour et pour lesquels il avait toujours nourri un penchant secret, même alors qu'il vivait exilé à Kischeneff et à Michaïlofiskoje. Ses amis n'avaient que trop raison d'affîrmer que Pouschkine s*est lui-même dépeint et condamné lui-même, dans la personne du bizarre héros des « Nuits égyptïennesy » du fashionable écrivain Tscharski, « qui « aimait mieux se poser en homme de mondé banal a qu'en littérateur; qui^e perdait dans des minuties <c incroyables de la part d'un homme aussi bien doué; « qui, par vanité, se faisait joueur, gastronome et sportif man, bien qu'il ne se rappelât jamais Tatout, qu'il « préférât en. secret les pommes de terre frites à tous « les rafQnements de la cuisine française et qu'il fût « incapable de distinguer un bidet d'un cheval arabe. » C'est à cette faiblesse, en même temps qu'aux folles excentricités de son entourage que le plus grand poëte de la Russie, le plus illustre contemporain de Nicolas, dut faire le sacrifice de sa propre vie. Son merveilleux génie était demeuré intact et sain au milieu de l'atmosphère empoisonnée qui l'environnait. 11 dut sacrifier au monde qu'il avait adopté le bonheur des derniers jours de sa vie et sa vie elle-même. Oui, « ce joug vulgaire que nous subissons tous » lui coûta la vie. Mais pour raconter la triste histoire de la fin du poëte Pouschkine, il faut que nous remontions un peu plus haut dans le passé, pour dépeindre l'état de la société de Saint-
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Pétersbourg durant la première moitié de la période de 1830 à 1840.
L'empereur Nicolas avait été témoin de trois révolutions. Cette circonstance exerça sur son esprit et sur son système de gouvernement Tinfluence la plus désastreuse et la plus persistante.
Le troisième fils de l'empereur Paul avait dû se frayer son chemin au trône à travers les péripéties de l'insurrection de 1825. Il consacra les meilleures années de sa vie d'homme à combattre les idées que les événements de juillet 1830 et de février 1848 avaient mises en mouvement. L'impression profonde que la Révolution de février 1848 fit sur ce monarque a été consignée dans les mémoires du baron Bourgoing, qui, en 1830, était à titre intérimaire, chargé d'affaires de France à Saint- Pétersbourg; — le duc de Mortemart, qui était l'ambassadeur en titre, se trouvait alors en congé. On trouve dans ces mémoires des renseignements fort complets sur les actes d'hostilité dont le roi Louis-Philippe fut l'objet, de la part de la Russie, pendant toute la durée de son règne^.
Il est vrai que les projets de Polignac tendant à bou-
1. Si la paix fut maintenue et si Nicolas, avant même d'avoir reçu les réponses de la Prusse et de l'Autriche déclinant toute intervention, s'abstint d'ouvrir directement les hostilités contre le nouveau gouvernement français; si notamment, il n'interdit pas l'accès du port de Cronstadt aux bâtiments marchands français naviguant sous le pavillon tricolore, ce résultat est dû surtout à l'action personnelle du baron Bourgoing, qui sut très-habilement s'y prendre avec le monarque irrité. L'antipathie de Nicolas à l'égard du roi-citoyen ne s'est jamais manifestée plus clairement ni d'une façon plus mesquine qu'à l'époque où Casimir Périer le
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leverser la Constitution française avaient été désapprouvés par le prudent Pozzo di Borgo et déconseillés au nom du gouvernement russe. Mais à Saint-Pétersbourg comme à Paris on savait que, personnellement, Tempereur partageait le point de vue de Charles X et qu'il était en doute sur l'opportunité, mais non sur la légalité, des ordonnances. A la première nouvelle des événements de Paris, le baron Bourgoing dut se rendre en toute hâte à Tzarskoe-Celo pour rendre compte en détail à Tempereur de tous les incidents de cette lutte de trois jours et de l'attitude des corps de troupes. Pour se concilier personnellement les bonnes grâces du czar et faire tourner cette disposition à l'avantage de son pays, l'habile diplomate français eut soin de célébrer par des éloges enthousiastes la fidélité et la valeur des soldats de la garde royale. L'empereur ne se lassait pas d'admirer l'attitude incomparable des grenadiers qui avaient défendu la cour de Louvre et, maintes fois, il
fils était ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg. Indigné de ce qu'à plusieurs reprises l'ambassadeur de Russie n'avait point paru aux fêtes des Tuileries, le roi avait ordonné à M. Périer de s'abstenir une fois d'assister à la fête de l'empereur et de s'excuser pour raison de santé. Nicolas s'en formalisa si fort que, pendant plusieurs mois, l'ambassadeur français ne reçut plus aucune invitation à la cour et qu'il se vit en quelque sorte exclu de la société. L'empereur avait donné personnellement à ses fonctionnaires et à ses généraux l'ordre de n'adresser aucune invitation à Tambassadeur de France et de ne lui rendre aucune visite. Il va sans dire que toute la « société » suivit cet exemple, dont s'autorisèrent même plusieurs diplomates des petits États allemands. L'histoire de cette animosité mesquine, mais éminemment propre à caractériser l'état social de 1830 à 1840 et le tempérament de l'enipëreur, a été, quatre années après, racontée en détail par M. Périer luimême.
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interrompait les récits de Bourgoing en s'écriant : —^ « Je voudrais offrir à ces braves une statue d*argent ! » Mais Nicolas n'eut pas Toccasion de distribuer ces statues ; en revanche, son argent a coulé à pleins flots dans les poches de plusieurs des combattants royalistes de 1 830. — ^Au nombre des anciens officiers de la garde royale que le bruit du parti-pris résolu de l'empereur de Russie en faveur de la cause du légitimisme français avait attirés à Saint-Pétersbourg se trouvait un M. de Dantès, lieutenant en disponibilité, qui n'avait ni hautes relations de famille ni fortune, mais qui, en revanche, possédait un extérieur agréable et une dose de vanité et d'aplomb étonnante, même chez un Français. Qui était-il et quel motif l'avait encouragé à venir chercher fortune à Saint-Pétersboug? Ce fut d'abord un mystère, attendu qu'il n'était en relation avec aucune des vieilles famiUes appartenant notoirement à la noblesse, et que le nom de Dantès était complètement inconnu aux habitués de notre société, qui généralement étaient fort bien au courant des choses de Paris. On savait seulement que M. de Dantès se rencontrait fort souvent chez le baron de Heeckeren, ambassadeur des Pays-Bas et qu'il était porteur de lettres de recommandation à l'adresse de la comtesse Rîbeaupierre et du célèbre baron Mon tferrand, chargé de la construction de l'église Saint-Isaac. Cette recommandation devait être de fort bonne main, car Montferrand fit en faveur de son protégé une démarche assez insolite. En sa qualité de directeur des travaux de construction de notre grande cathédrale, Montferrand s'était fait construire dans les
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vastes dépendances de cet édifice une chambre dans laquelle il passait chaque jour quelques heures pour donner ses instructions aux entrepreneurs et aux chefs d'atelier, recevoir leurs rapports, prendre telle ou telle disposition, etc. L'empereur, qui s'intéressait vivement à cette construction puissante, qui du reste n'a été achevée que plusieurs années après sa mort, et qui venait souvent visiter ces travaux, avait pris l'habitude, à cette occasion, d'aller voir Montferrand dans son bureau et de s'entretenir avec lui. L'illustre architecte sut utiliser cette circonstance en faveur de son jeune compatriote. Il s'arrangea de façon que l'empereur, dans l'une de ses visites, rencontrât inopinément chez lui Dantès et un autre émigrant. Nicolas remarqua les deux jeunes Français aux manières élégantes et s'enquit de leur nom et de leur origine. A peine eut-il appris que c'étaient des officiers royaux, ayant quitté le service par horreur de la Révolution, qu'il leur proposa d'entrer dans un des régiments de la garde. Dantès allégua sa situation peu aisée de fortune, mais l'empereur déclara qu'il voulait lui venir en aide, et, quelques jours plus tard, le jeune aventurier était lieutenant du corps des chevaliers-gardes, qui est le premier de nos régiments aristocratiques de la garde à cheval, et pensionnaire de la cassette impériale, qui lui payait mille roubles par mois^. Ainsi sa fortune fut faite : le bruit de la faveur dont l'honorait l'empereur ouvrit à M. de Dantès les salons des familles les plus considérées
1. D'après une autre version, cette scène s'est passée dans l'atelier du peintre Ladumire.
de la ville. Son rang lui assurait le droit de paraître à la cour. Ses manières entreprenantes et avantageuses le rendirent bientôt le favori des dames du grand monde et firent de lui un astre de première grandeur dans la sphère des jeunes fashionables.
Le terrain que le jeune aventurier trouva devant lui était fait pour un homme de sa trempe. Depuis les campagnes des années 1813 à 1815, et depuis les relations directes que ces campagnes avaient fait naître entre Saint-Pétersbourg et le faubourg Saint-Germain, le culte des Français, qui est traditionnel dans notre « Société, >) était redevenu à la mode. Dans les cepcles que fréquentait M. de Dantès, on parlait, on écrivait, on pensait, on rêvait même en français ; il était convenu que « rien n'était au-dessus de la France » et que Fancien régime, remis à neuf par Louis XVIII et Charles X, représentait le nec plus ultra de la civilisation humaine. La prédilection secrète, presque inconsciente, que Ton nourrissait à l'égard de la littérature révolutionnaire de la France, prédilection dont l'aristocratie elle-même n'était point exempte, se dissimulait sous l'intérêt que l'on prenait aux accidents de la lutte soutenue, — sans succès hélas I — pour la bonne cause du légitimisme, et elle faisait partie du bon ton comme l'enthousiasme dont était l'objet la fidèle noblesse du roi Charles X,que l'on voyait incarnée en la personne de M. de Dantès. En dépit de son obscure origine et de ses manières qui trop souvent sentaient quelque peu la caserne, l'aventurier aux yeux bleus et aux cheveux blonds, devint en peu de temps le héros du jouf, l'homme devant lequel