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CHAPITRE IV

POUSCHKINK ET DANTÈS

Lorsque, en décembre i825, Nicolas monta sur le trône devenu vacant par suite de la mort d'Alexandre et de la renonciation du grand-duc Constantin, Alexandre Pouschkiiie, qui avait alors 26 ans, se trouvait pour la seconde fois, en exil. Il avait eu en partage l'étrange destinée d'être étevé durant la première moitié du règne d'Alexandre !•' et de faire son entrée dans la vie publique juste au moment où ce souverain revenait de Vienne à Saint-Pétersbourg avec la résolution de se faire le gardien jaloux de la Restauration, et où il était entièrement livré à la néfaste influence du comte Araktscheïeff. Né à Moscou, d'une ancienne famille ftoble, Pouschkine avait été élevé par un père et par un oncle, qui jusqu'à la fin de leur vie, demeurèrent des Français du dix-huitième siècle. Selon l'usage, ils abandonnèrent cet enfant merveilleusement doué aux influences d'une chambre d'enfants dans laquelle des Françaises aux mœurs légères et des serfs russes superstitieux avaient la haute main. L'oncle mourut à un âge avancé, avec les chansons de Béranger entre les

mains : quant au père, il survécut de plusieurs années à son glorieux fils et mouinit le cœur brisé. Ce qui porta le coup de la mort à ce vieillard septuagénaire, ce ne fut pas la perte du plus illustre poëte de son pays, mais la passion malheureuse qui lui avait inspirée une jeune fille naine, nommée Alexandra Ossîpoff. Abandonné à lui-même, Tenfant, dont Timagination révélait déjà une vivacité singulière, puisa sa première nourriture intellectuelle dans les écrits de Voltaire, d'Helvétius et de Rousseau qu'il prenait librement dans la bibliothèque non surveillée de son père. Lorsque, à Tâge de douze ans, notre jeune Voltairien quitta la maison paternelle pour entrer au lycée de Tzarskœ-Celo, il était déjà si complètement brouillé avec sa famille que, durant quatre ans, il n'entretint correspondance qu'avec sa sœur et que l'initiative de son père fut nécessaire pour amener en quelque sorte la conclusion de la paix. L'établissement dans lequel Pouschkine était entré et qui devait, cinq ans durant, remplacer pour lui l'éducation maternelle, réunissait la fleur de la haute noblesse russe autour de quelques professeurs russes d'un mérite insignifiant et d'un certain nombre de professeurs français d'une valeur assez équivoque. Le directeur du. lycée n'était rien moins que le comte Rasumowski, ministre de l'instruction publique, qui ne craignait pas d'entrer dans tous les détails de l'administration intérieure, de faire comparaître à sa barre les élèves indisciplinés et de surveiller l'enseignement qui leur était donné. On cite parmi les condisciples de Pouschkine le prince Gortschakoff", chancelier actuel de

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Tempire russe, le baron poëteDelwig et le comte M. A. Korff, dont il a été souvent question. De tout le personnel enseignant, M. de Boudri, professeur de langue et de littérature françaises, a été le membre le plus .marquant. Son véritable nom était Marat. M. de Boudry était, en effet, le propre frère du trop fameux révolutionnaire de 4793, dont il ne cessa de professer les principes jusqu'à sa mort avec une louable franchise. Afin d'éviter le scandale, Tlmpératrice Catherine II lui avait donné le nom bien sonnant qu'il portait en public. Dans la Russie d'alors, nul ne se scandalisait de voir un jacobin élever les fils de la haute noblesse. Depuis le dernier quart du dix-huitième siècle, les précepteurs et les gouverneurs des maisons nobles et des établissements d'enseignement supérieur devaient être des Français: pourvu que leur prononciation fût correcte, on passait généreusement sur le reste. Jusqu'en 1813, époque à laquelle l'enseignement russe supérieur passa, pour une période de vingt ans, entre les mains des vétérans de la Grande Armée qui avaient été faits prisonniers, trois classes de Français se partagèrent la mission d'élever à la dignité d'homme les boïards et les gentilshommes russes. C'étaient d'abord les émigrés de la haute noblesse, tels que le célèbre chevalier RoUin de Belleville, qui fut précepteur dans la famille Galitzin : ceux-là se chargeaient de guider théoriquement et pratiquement la jeunesse dans les sentiers des principes politiques de l'ancien régime et de la morale dePaublas. C'étaient ensuite des jésuites élégants, tels que l'abbé Nicole, directeur d'un établissement fort

couru de Saint-Pétersbourg : ceux-ci surent inspirer a la jeunesse orthodoxe un profond respect à Tendroit de la religion catholique et préparer les conversions devenues épidémiques de 1820 à 1830 dans le monde des dames à la mode, telles que mesdames Swelchine, . la comtesse Rostopschine, la princesse GaUtzin, etc. Ou bien c'étaient enfin de jeunes disciples de Robespierre et de Danton. Quant à la noblesse provinciale et aux familles moins aisées, elles se contentaient de Parisiens égarés et de laquais genevois qui» à Tinstar de Lefort, étaient venus en Russie, « où ils devenaient précepteurs ou grands seigneurs. » L'influence de ces aventuriers était si considérable que jusqu'en 1830, dans un grand nombre d'établissements d'instruction publique de Saint-Pétersbourg on conserva Tusage d'exposer en français la plupart des matières d'enseignement. Le professeur Hauenschild, qui avait donné à Pouschkine des leçons de littérature allemande, fut obligé de produire sa science en français : c'était, d'ailleurs un homme trop détesté pour pouvoir exercer une influence quelconque. A cette époque déjà, il y avait un certain nombre de jeunes gens de famille qui, par principe, ne voulaient pas apprendre l'allemand et qui toléraient tout au plus qu'on leur parl&t dans la langue de Voltaire de l'importance Uttéraire des Lessing, des Schiller et des Goethe. D'ordre et discipline il n'était, naturellement, pas question. Ge que les professeurs français, nourris dans l'esprit de l'Encyclopédie, avaient laissé intact dans l'esprit de la jeunesse était gâté par des inspecteurs russes qui étaient, soit des personnages

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sans éducation, partageant les extravagances de leurs élèves, soient des mystiques superstitieux qui, à Tinstar de llnspecteur en chef Pilozki-Urbanowitch, s'adonnaient en secret au culte de la sorcellerie ou au bigotisme. Parfois aussi — à titre exceptionnel, il est vrai, — il se glissait dans le personnel de service des criminels « qui avaient jusqu'à trois ou quatre assassinats sur la conscience. » La seule puissance morale, la seule considération qui fût reconnue par cette jeunesse abandonnée à elle-même était le « point d'honnenr » tel qu'il est entendu dans le monde de la noblesse. Mais on n'ignore pas que ce « point d'honneur » s'accorde parfaitement avec les excès de toute nature. On ne

s'étonnera donc pas que les classes supérieures du lycée fussent considérées comme devant servir à préparer les jeunes gens aux plaisirs du grand monde. Au temps dePouschkine, les lycéens prenaient pour modèle les officiers du régiment des hussards de la garde qui était caserne dans le voisinage. Les élèves, dont l'éducation pratique était particulièrement avancée, apprenaient de ces guerriei^ à tunique rouge l'art d'aller chercher leurs maîtresses dans le théâtre particulier du comte Tolstoï, qui habitait à Tzarskœ-Gelo ; les autres en étaient réduits à se contenter des chambrières et des domestiques femelles de la ville.

La preuve la plus éclatante que l'on puisse invoquer de la vigueur et de la vitalité primesautière du génie de Pouschkine, c'est le fait qu'il a résisté victorieusement à ce genre d'éducation. Lorsqu'il quitta le lycée à l'âge de dix-huit ans, il passait pour un des plus

mauvais élèves de rétablissement, et plusieurs de ses condisciples les plus intelligeats ne le jugeaient pas moins défavorablement que les professeurs eux-mêmes. On rappelait le « Français » parce qu'il possédait à un degré peu ordinaire la langue de Voltaire et des Encyclopédistes, et parce qu'il pratiquait le libertinage du gentilhomme avec une bravoure dont on n'aurait cru capable qu'un Français de naissance. Engelhard, qui était depuis 1816 directeur de l'établissement, d'ailleurs un homme du monde et rien moins qu'un rigoriste, déclara que le jeune poëte, — car déjà on lui donnait ce nom, — était un homme épuisé , intellectuellement et moralement parlant, et qu'il était devenu impuissant à rassembler sérieusement ses forces et ses aptitudes. Il ajoutait que sa riche imagination était empoisonnée, sa mémoire trop pleine des obscénités de la littérature française, son cœur vide et froid. Des camarades d'école de Pouschkine, qui étaient en même temps ses amis, s'associaient, sous certaines réserves, à ce jugement sévère. Ils insistaient notamment sur ce point que Pouschkine n'avait jamais possédé la moindre trace de sentiment religieux et de sens moral. Tous ces critiques avaient jugé à faux. Il est vrai que l'entrée du poëte dans la société et dans la vie publique de la présidence sembla confirmer les pronostics fâcheux de ses maîtres. U se jeta tète baissée dans le tourbillon des jouissances de la vie du grand monde, jouissances dont il n'avait eu qu'à l'occasion l'avant-goût pendant sa période scolaire. Au reste, les circonstances en face desquelles il se trouva étaient, aussi peu favorables que possible à un safn

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développement de ses facultés. La fournée de 48il avait été renvoyée des bancs du lycée de Tzarskoe-Gelo l'avant-veille du congrès d'Aix-la-Chapelle. Tandis que la jeunesse bien élevée s'adonnait au libéralisme que le régime d'Alexandre avait mi^ à la mode, on voyait s'amasser les nuages d'une réaction qui semblait vouloir exclure Taristocratie de tout contact avec la civilisation européenne occidentale et de toute participation aux destinées de la nation, pour la reléguer dans les jouissances d'une vie énervante et stérile. La circulation de la sève qui, jusqu'à ce jour, avait couru librement et sans obstacle dans les veines du monde politique et social, subit, par ordre, un temps d'arrêt soudain ; — le pouls, que la grande guerre contre la France avait fait battre plus vite, fut réglé et ses mouvements comptés parmesure de police; — la jeune génération qui avait grandi au milieu de ces impressions vivifiantes fut avisée d'avoir à rentrer dans le calme général du despotisme pétersbourgeois. Empêché de circuler dans des conditions normales, le sang se reporta sur les parties les plus nobles du corps pour les enflammer.

Les loges de francs-maçons, qui jusqu'alors avaient été tolérées et relativement encouragées, avaient été fermées, ainsi que les associations d'instruction; les sociétés bibliques elles-mêmes avaient été interdites comme étant dangereuses pour l'État, et les organes de la jeune presse avaient été placés sous la férule d'une censure brutale. La meilleure partie de la haute société se mit alors à conspirer et à transformer les associations en sociétés secrètes ; le reste, c'est-à-dire la II. i3

grande masse, chercha à s'étourdir dans des orgies sans fin. On avait cru d'ahord que Pouschkine suivrait le grand chemin. Mais les chefs de la noblesse militaire libérale exercèrent sur lui une attraction moins puissante que les personnages fashionnables qui donnaient le ton au grand monde. Le jeune Pouschkine, poussé par la vanité et sans prendre garde aux modestes revenus de sa famille, voulut, à tout prix, se joindre à ces personnages, pour gaspiller avec eux Jes meilleures années de sa vie dans Toisiveié, les amours de passage, les jeux de hasard, voire les rixes à Toccasion. Mais il n'était pas alors facile, même à un homme portant un nom aussi illustre et aussi ancien que celui de Pouschkine, de conquérir une situation égale à celle des lions de cette société exclusiviste. Vers l'époque même où allait 'éclater l'insurrection de 1823, les grandes vieilles familles firent sérieusement mine de vouloir s'isoler de la classe des parvenus de la noblesse et du fonctionnarisme officiel, pour former un « sanctuaire » social dont l'accès devait être à tout le moins aussi difficile que celui des bals Almak à Londres. Ce ne fut qu'au prix d'humiliations sensibles que le poète réussit à pénétrer dans cette sphère, où pendant un certain temps il n'ocerapa qu'une place secondaire en la qualité de fils d'une famille peu riche et n'ayant été connue jusqu'alors qu'à Moscou ^ Mais la sottise et la frivolité de l'entourage qui

1. La rivalité sociale entre Moscou et Saint-Pétersbourg est aussi vieille que cette dernière ville, qui, aux yeux de la « première capitale de Tempire, » a toujours passé pour une parvenue^ pour la perfonnification de Tabandon de la tradition nationale, pour un

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prétendait le courber sou» son joug, ne purent éteindre Tétincelle divine. que la nature avait jetée dans Tàme de Pouschkine. Dans les années mêmes où la « mondanité » du poëte excitait les moqueries et la colère de ses amis plus rassis, et où Pouschtschin et Besstutschoff, qui devaient être plus tard les chefs de la conspiration militaire, se plaignaient amèrement de ce que les frivolités de la vie de salon avaient, aux yeux de leur ami, plus d'attrait que. leurs plans politiques ambitieux, Alexandre Sergijéwitch préparait son premier poëme de longue haleine, la célèbre épopée intitulée : la Bussie et Ludmilla, Les premiers échantillons connus de ce poëme attirèrent Tattention des connaisseurs à tel point que le petit-maître qu'on avait tant blâmé fut immédiatement inscrit parmi les membres de la pléiade poétique VArsamasSy dont il devint le coryphée.

Des hommes tels que Karamsine, Shukowski^ Daschkoff, Bloudoff, n'hésitèrent pas à traiter comme leur égal le jeune PouschkinQ, qui avait à peine atteint l'âge d'homme; ils s'intéressaient vivement à ses œuvres et s'inspiraient de son jugement pour leurs propres travaux. Pouschkine avait conquis d'emblée dans l'aristocratie littéraire une place qui n'est généralement que le prix de longs et pénibles efforts. Non-seulement des hommes tels que l'aimable et modeste Shukowskî, mais

instrument passif du despotisme czarien qui a pris naissance depuis Pierre-le-Grand. Les Pétersbourgeois se vengent en^se moquant de Tallure pesante et patriarcale des Moscovites de race et en le^traitant comme des provinciaux n'étant qu' a moitié européens et bommes de salon.

aussi des caractères plus fortement trempés, tels que rillustre historiographe impérial Karamsine, lequel avait déjà dépassé la cinquantaine, reconnurent immédiatement qulls avaient en face d*eux un génie tel que la Russie n'en avait jamais encore produit un semblable. A partir de ce moment, on passa Téponge sur les faiblesses aristocratiques de cet homme exceptionnel et on lui pardonna ce qui qui eût semblé impardonnable chez un autre. L' « Ai^samass » et les réunions plus intimes qui avaient lieu dans la maison de Karamsine, dans celle de Katenin, etc., exercèrent sur le genre de vie et sur la tournure d'esprit de Pouschkine une influence de plus en plus considérable. Le poète et critique, qui était enchanté de s'entendre appeler le Voltaire russe, fut graduellement attiré dans la sphère politique de ses amis et prit bientôt un vif intérêt à leurs idées. Les rapports de Pouschkine avec cette « Société du Nord, » qui, en décembre 1825, se mit à la tête de la malheureuse insurrection des Gardes, n'ont jamais été complètement éclaircis ; mais il ressort des témoignages existants que ces rapports n'ont jamais été trèsactifs. Il est certain que Pouschkine était lié d'amitié intime avec Besstutschoff, Odojewski, Pouschtschin, le poète Ryleïeff et les autres chefs de cette association, et qu'il partageait au fond les idées politiques de ces nobles esprits, malheureusement livrés à de folles utopies. Mais s'occuper des projets constitutionnels de cette association .et prendre part aux délibérations ayant trait à ses statuts, ce n'était évidemment pas son affaire. Son imagination vivait dans un monde autre que le

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