‹ La société russeChapitre 12 sur 18 · POUSCHKINE ET DANTÈS · texte numérisé non relu

POUSCHKINE ET DANTÈS

s'ouvraient avec empressement tous les cœurs et toutes les portes, et qui pouvait se permettre des hardiesses allant au-delà du croyable. Le képi blanc liseré de rouge de l'officier et la tunique verte, collante et garnie de boutons d'argent du cavalier , allaient si merveilleusement au jeune fashionnable qu'il n'avait qu'à ouvrir la bouche pour capter les sourires et l'admiration. Le soir, lorsque dans une baignoire du théâtre Michel, le lieutenant du premier régiment de la Garde impériale s'essayait à écorcher le russe et à prononcer devant les dames à la mode, les termes de commandement militaire russe qu'il avait appris à grand peine, c'était d'un effet charmant. Il ne manquait pas de conclure par cette remarque spirituelle « qu'il n'apprendrait jamais cette langue « barbare, dont le son lui rappelait un cheval hennis- « sant. » Gela n'était-il pas tout naturel de la part d'un homme qui arrivait de Paris? Et n'élait-ce pas, de la part d un vétéran de 1813, un acte du plus mauvais goût que de répondre un jour à la spirituelle boutade de Taimable causeur par cette question brutale : — « Pourquoi donc le pain russe que tu bâfres ne te sem- « ble-t-il pas aussi trop barbare? » Les modistes françaises et les lorettes des bals publics de Saint-Pétersbourg se disputèrent bientôt cet homme de bon ton aussi passionnément que les lionnes de la bonne société aux pieds desquelles il déposait chaque soir ses hommages. Le monde et le demi-monde s'accordaient à dire que la faveur impériale n'aurait pas pu se porter sur un sujet qui en fût plus digne que le fils naturel du Baron Heeckeren, adopté en 1834 : car, finalement,

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M. Daniès se révéla en cette qualité. M. de Heeckeren sentor, depuis plusieurs années ambassadeur près la Cour impériale et Nestor de la jeunesse galante, était un homme dont le prestige et le renom laissaient quelque peu à désirer. Père adoptif et bienfaiteur de Texgarde de Paris, il redevint lui-même à la mode, et bientôt le père et le fils se virent en possession d*une considération que les plus anciennes familles du pays eussent pu leur envier.

Parmi les salons que M. de Dantès-Heeckeren honorait de sa visite durant Thiver de 1835 à 1836 se trouvait celui d'Alexandre Pouschkine et de sa belle épouse Nathalie, née Gortcharoff. Il va sans dire qu'un homme tel que Pouschkine ne pouvait guère prendre goûta la personne du jeune français engoué de soi-même, qui pérorait constamment sur le chapitre de ses succès et de ses grâces irrésistibles. Mais il n'y avait pas moyen de fermer les portes d'une maison qui appartenait à la haute société, au petit-mattre placé à la tête du monde élégant et que l'on rencontrait chaque jour dans la société la mieux choisie; qui était tout à la fois le protégé de l'empereur et delà légation française, l'ami intime du sympathique vicomte d'Archiac, attaché à cette légation, et par surcroit, le fils adoptif d'un ministre étranger. Pouschkine était trop homme du monde pour vouloir demeurer en arrière. Les relations, d'abord superficielles, devinrent peu à peu intimes; le baron hollando-français prenait plaisir à fréquenter les salons de la belle Nathalie Pouschkine ; il devint régulièrement son cavalier dans toutes les parties de cotillon

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et de mazurka ; il se présentait même chez elle dans la matinée aussi souvent que les convenances le permettaient.

Pouschkine, qui, malgré la fidélité immaculée de sa femme, était jaloux comme un Turc, et qui connaissait assez rindiscrétion deDantès-Heeckeren pour se défier profondément de lui, assista pendant quelque temps à ce manège sans trahir sa mauvaise humeur ni son mécontentement. Il savait qu'aux yeux du monde, qui était devenu le sien, rien ne pouvait être plus ridicule qu'un mari jaloux; il savait que Tinfluence de Dantès était au moins égale à la sienne et qu'il ne pouvait rompre avec le jeune Français sans compromettre le renom de sa maison, sa situation personnelle et celle de sa femme. Cependant les prétendus succès de« l'irrésistible »auprès de madame Pouschkine menacèrent de devenir la fable de toute la ville, et Dantès lui-même se permit certaines allusions inquiétantes sur son « bonheur ». Alors, mais alors seulement, Pouschkine interdit sa maison à l'importun. Les suites de cet acte ne se firent pas longtemps attendre. La « société » prit parti pour le galant contre le mari, et Pouschkine se trouva impliqué dans les afiaires les plus désagréables. Les nombreux protecteurs et les protectrices plus nombreuses encore de Dantès, considérèrent qu'ils avaient le devoir de venir à la rescousse de l'amoureux et de faire sentir au mari « l'inconvenance » de son procédé. Ils surent arranger les choses de façon que madame Pouschkine rencontrât toujours inopinément son adorateur, qu'elle l'eût pour vis-à-vis dans chaque quadrille, pour cavalier dans

chaque cotillon, et qu'elle eût à écouter, du moins à demimot, ses soupirs et ses serments. L'ambassadeur de Sa Majesté hollandaise ne négligea pas non plus de prendre la défense d*un amour aussi fidèle. « Rendez>moi mon fils. Madame, pour Tamour de Dieu! » — murmurait-il à Toreille de la malheureuse jeune femme, chaque fois que celle-ci se rencontrait sur son passage. D'ailleurs, il était tout bonnement impossible d'éviter un homme qui était l'habitué de tous les salons. Et ce ne fut pas tout. Une coterie de fainéants élégants, dont le fier et spirituel poëte avait constamment excité l'envie maligne, et qui ne lui pardonnaient point ses critiques impitoyables contre les produits informes de leur dilettantisme poétique, entreprirent de faire des susceptibilités de Pouschkine le sujet de toutes les conversations, et de provoquer de sa part de nouveaux éclats de jalousie. Notre poëte, dont les nerfs étaient déjà gravement surexcités, fut littéralement bombardé de lettres anonymes roulant sur les (c relations » de sa femme, le traitant tantôt de c..., tantôt de fou ridicule, et lui rapportant des bruits absurdes, ou lui donnant des « explications » fantastiques. Bientôt après, ces lettres furent suivies de pasquinades diffamatoires et de mauvaises épigrammes françaises du caractère le plus ordurier, qui étaient non-sedlement envoyées dans la maison de Pouschkine, mais répandues à une foule d'exemplaires par une main invisible, dans la ville tout entière, dont elles défrayaient les commentaires. Il n'était pas possible de découvrir les auteurs de ces infamies et, aujourd'hui encore, on ignore quels ont été

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les principaux coupables. On a nommé tantôt le prince Pierre Dolgoroukoff, qui fut, depuis, l'auteur de la Vérité sur la Russie; tantôt le prince Gagarin, qui se fit plus tard émigrant et père jésuite. Le^eul fait constant, c'est que ces messieurs étaient en rapport intime avec Dantès et que l'on pouvait fort bien juger Dolgoroukoff capable de commettre des farces sinistres *.

Pouschkine résolut de s'adresser à l'homme qui était

1. Une circonstance qui ne saurait passer inaperçue, c'est le fait que le soupçon d'avoir commis ces infamies n'a été formulé que vingt ans après, c'est-à-dire à une époque où les deux personnage'b suspects vivaient à l'étranger, en la qualité de réfugiés politiques. Quelques années après la mort de Pouschkine, le prince Gagarin tomba en proie à une mélancolie profonde. Il se rendit en France, où il adopta la foi catholique et entra dans l'ordre des jésuites, dont il défendit activement les tendances et par la parole et par la plume. On assure que les causes de la mélancolie ef de la conversion du prince Gagarin ne sont autres que les remords de conscience que lui fit éprouver la part de responsabilité qui lui incombait du fait de la mort de Pouschkine.

Quant au prince DolgoroukofT, connu par ses écrits sur la généalogie russe et par ses pamphlets venimeux, il passait il y a trentecinq ans, c'est-à-dire alors qu'il résidait à Saint-Pétersbourg, pour un homme d'un caractère très-^équivoque, joueur, faiseur de dettes et intrigant. On sait que ce personnage, dont le nom a été souvent cité jadis, à raison de son ouvrage foncièrement mensonger, la VéiHté sut* la Russie, a fait une triste fin. Le prince Worouzoflf (Semen Michaïlowitch), accusa publiquement le prince Dolgoroukoff de lui avoir offert, contre une somme de 20,000 roubles, de supprimer dans son livre sur la noblesse russe certains passages malsonnants de l'histoire de la famille des Worouzoff. Cette offre lui avait été faite dans un billet sans signature, écrit en français. Dolgoroukoff assigna Worouzoff en diffamation devant le tribunal correctionnel de Paris, qui, après avoir examiné l'affaire à fond, renvoya Worouzoff des fins de la plainte. Dolgoroukoff, ayant fait de ce jugement l'objet d'une brochure, fut expulsé de France par mesure de police. Les journaux ont annoncé qu'il est mort il y a quelques années en Belgique, où il publiait le journal le « VéHdique » (Prawdiwy).

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