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la cause première de cette affaire : il envoya une provocation à Dantès. Un duel au pistolet, à quinze pas de distance, devait terminer la querelle.
Dantès, qui passait pour être un tireur sans rival, accepta la provocation sans hésiter, mais demanda un délai de deux semaines « pour mettre ordre à ses
affaires. »
Avant même Texpiration de ce délai, la cour et la ville apprirent, à leur grande surprise, f|ue le baron Dantès-Heeckeren s'était fiancé avec Catherine Gortcharoff, belle-sœur de Pouschkine, acte qui démontrait d'une manière irréfutable que le poète l'avait soupçonna sans motif et « mal compris. »
Alors, de part et d'autre, amis et protecteurs s'interposèrent pour couper court à la querelle qui allait exposer le premier poëte de la Russie devant le pistolet du redouté tireur des chevaliers-gardes.
Le baron de Heeckeren travailla son fils. Les amis de Pousckine adjurèrent ce dernier de retirer sa provocation. Après avoir longtemps hésité, Pouschkine se détermina à faire cette démarche, mais il l'accompagna d'une faute grave et fatale. Il déclara que le duel était devenu inutile, mais en même temps il déclina toute relation personnelle avec son adversaire, maintint son interdiction antérieure et refusa de recevoir la visite de noces de son beau-frère et de sa belle-sœur, donit le mariage avait eu lieu au cours de ce même hiver de 1836 à 1837. Cet acte fut l'origine et le prétexte d'une querelle nouvelle, plus aigre encore que la première.
Soutenu par la plus grande partie de la « Société, »
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qui trouvait inconcevable la conduite de Pouschkine^cn même temps que fort « émouvante » non moins que fort « piquante » Tinaltérable affection du jeune époux pour sa charmante belle-sœur, Dantès reprit l'ancien jeu. Dans les bals et dans les soirées, il fallut, comme autrefois, que madame Pouschkine se montrât inopinément avec son beau-frère et adorateur ; celui-ci, de son côté, lui parlait à Toreille du caractère indomptable de certaines passions. Enfin, le vieux diplomate renouvela ses instances auprès de la jeune femme, dont il implorait la compassion en faveur de son fils désespéré, qui appelait de ses vœux la réconciliation. Ce n'est pas tout, les lettres anonymes et les épigrammes mordantes recommencèrent à pleuvoir sur la maison de Pouschkine, dont elles troublaient la paix intérieure. Dantés jouait manifestement un double jeu. Officiellement, il déplorait cette querelle de famille et exprimait le désir de se réconcilier avec le mari mal conseillé de sa bellesœur, mais, par-dessous maîn„il laissait voir que Tancienne flamme brûlait encore dans son cœur. La situation de Pouschkine devenait de plus en plus difficile ; il était menacé d*un isolement complet, car tout le monde prenait parti contre lui. Non-seulement les officiers des chevaliers-gardes et de la garde à cheval prirent fait et cause pour leur camarade, non-seulement les lionnes des soirées encouragèrent hautement le fidèle amant, les anciens amis, les amis éprouvés de Pouschkine euxmêmes lui reprochèrent sa jalousie excessive et inutile. Enfin, ses cousins et ses tantes gémirent de voir la paix de la famille troublée par sa faute. Le poëte finit
par ne plus trouver de repos ni chez lui ni hors de chez lui. C'est au milieu de cette situation d'esprit que, vers le 15 janvier 1837, il reçut de son beau-frère une lettre lui demandant- directement la réconciliation. Cette lettre demeura sans réponse. Quelques jours après, elle fut suivie d'une seconde lettre. Pouschkine, qui était convaincu qu'il ne s'agissait, pour son beau-frère, que de recommencer son ancien jeu et de continuer ses assiduités d'autrefois, résolut de retourner cette lettre, sans y répondre, à celui qui la lui avait envoyée, et d'interdire à celui-ci dp renouveler ses correspondances. Le malheur voulut qu'ayant la lettre de Dantès dans sa poche, il rencontrât M. de Heeckeren le père chez sa cousine, mademoiselle Sagraeschki, fille d'honneur de la cour. Sous le coup d'une surexcitation AÎolente et passionnée, Pouschkine remit la lettre au diplomate qu'il haïssait, en le chargeant brusquement de la rendre à son auteur. Heeckeren ayant refusé de se charger de cette mission, Pouschkine lui jeta la lettre à la figure, en lui disant. ces mots : Tu recevras la lettre, gredin! Un violent conflit s'en suivit; mais, contrairement à toute attente, il n'aboutit pas à une provocation. Or, Pouschkine avait précisément visé à faire dégénérer l'affaire en duel. Après avoir supporté pendant quelques jours encore un état de choses qui était devenu pour lui intolérable, Pouschkine, dont la mauvaise humeur n'avait fait qu'empirer, écrivit à Heeckeren le père une lettre qui prodiguait à cet homme honorable des insultes d'une violence sans exemple. Pouschkine reprochait au vieux diplomate « la conduite d'une vieillesse
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obscène ; » il le qualifiait de « maquereau de son bâtard, ou soi-disant tel, » et terminait par la sommation « de faire finir tout ce manège d'un pleutre et chenapan. » La réponse à cette lettre fut une provocation que le vicomte d'Archiac remit à Pouschkine, au nom de son ami Dantès, et que Pouschkine. fît immédiatement accepter par Tentremise de son camarade d'école et de jeunesse, le capitaine Dausass, qui devint depuis sénateur et conseiller intime.
Dans Taprès-midi du 27 janvier 1837, deux traîneaux glissant sur la glace de la Néwa, le long du quai du Palais-d'Hiver, conduisirent les deux adversaires dans un petit bois situé près de ce qu'on appelle « le Rond- Point du Commandant. » Avant même que Pouschkine, qui était assez bon tireur, pût lâcher son coup de pistolet, il était grièvement blessé au bas-ventre et tombait en s'écriant: «J'ai la cuisse fracassée. » Mais la haine lui rendit la force de se redresser contre son adversaire et de dire: « Je me sens assez fort pour tirer mon coup. » Cela fait il lâcha la détente, blessa Dantès au bras et retomba couvert de sang sur la neige en s'écriant : « Bravo ! »
L'histoire des deux deï*niers jours delà vie du poëte, des tortures qu'il eut à supporter et de sa fin virile en même temps que chrétienne a été souvent racontée. Shukowski l'a minutieusement relatée, dans la fameuse lettre adressée au père de Pouschkine, et les traducteurs allemands et français de Pouschkine ont communiqué ce récit à leurs lecteurs. Dès le soir de la fatale journée du 27 janvier, le poëte savait que sa vie était con-
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damnée, il prit congé de sa famille et des amis qui entouraient son lit de douleur, puis il reçut le célèbre bitiet de Tempereur^ Le 29 janvier, dans l'après-midi, il avait rendu le dernier soupir.
Le cri de furieuse indignation par lequel la Russie civilisée accueillit la nouvelle de la mort de son plus grand et de son plus illustre poëte, ne s'adressait pas seulement au lansquenet étranger^ qui, à moitié contraint, avait attenté à la vie de Pouschkine, il s'adressa surtout à la « Société » qui était la cause morale de cet incident et de son tragique dénouement. C'était la haute noblesse de la Russie qui avait trouvé ridicule l'acte d'un homme mettant la paix, de sa maison et de son mariage au-dessus des convenlions du monde; c'était cette noblesse qui avait pris parti pour le libertin de profession contre le mari, pour le scabreux représentant de l'immoralité française contre le plus grand génie de la Russie ; c'était la «( bonne société » de la