Ce billet était ainsi conçu
« Cher ami (drug) Alexandre Ser$ir^witch, si telle est la volonté de la Providence que nous ne nous voyons plus sur cette terre, je te conseille ^de mourir en chrétien. Ne te préoccupe pas du sort de ta fenune et de tes enfants^ je veillerai sur eux 1 »
S. Pour être à l'abri de la fureur populaire, Daotès, mal^é la blessure qu'il avait reçue au bras, dut passer quelques jours en prison et quitter le territoire russe à la faveur de la nuit et du brouillard. Sa femme le suivit en France, où, sous le titre de baron Heeckeren, il a joué un certain rôle. Il fut, en 1818, membre de l'Assemblée nationale de Paris ; sous le second empire, il fût sénateur et, en cette qualité, il fut en 1859 cbargé d'une mission auprès de l'empereur Nicolas. — La veuve de Pouschkine, plusieurs années après la mort de son premier mari, épousa le sénateur Lanskoî, qui fut depuis, — de 1855 à 1861, ^ ministre de l'intérieur.
POUSCHKINB ET BANTÈS. 231
Russie qui avait fait du poëte la proie, l'esclave et la victime de sa corruptiou morale. La colère patriotique flétrit un état de choses qui rendait possibles des catastrophes de cette nature, qui rendait la fleur de Taristocratie sociale et intellectuelle complice d'une criminelle bouffonnerie et qui avait acculé le poëte à une situation indigne <ie sa noble nature. Cette colère, le poëte Lemontoff s'en fit l'interprète dans les strophes fameuses que tout Moscou apprit par cœur et qui invitaient le czar à châtier le meurtrier et ses complices :
Tes derniers jours ont été empoisonnés par les railleries sinistres de plats détracteurs; tu es mort altéré de vengeance, en te plaignant amèrement et à voix basse de voir s'évanouir tes plus belles espérances;
Le sens profond de ta dernière parole, '^aucun de ceux à qui tu l'as dite ne l'a compris; perdue est la lamentable plainte que ta noble bouche nous a confiée en mourant »
Telle fut la fin du poëte qui s'était trouvé mêlé
à la catastrophe de 1825, et qui avait fait la paix avec elle sans pourtant renoncer à la meilleure partie de son être,, sans sacrifier sa forte et virile nature à la béate mollesse de son entourage, sans chercher à atteindre son idéal en fuyant lâchement devant la réalité.
La douleur causée par la mort prématurée de Pouschkine est demeurée pendant de longues années sans consolation. Ce n'est que dans la seconde moitié du gouvernement qui avait fait de lui son poëte en titre
que des voix se sont élevées pour célébrer la destinée qui avait dispensé le poète du soin de choisir entre ]a soumission aveugle à un système devenu finalement impossible et la dangereuse rébellion contre ce système.