CHAPITRE V
Dans le voisinage de la place Isaac, non loin du palais du Sénat et du quai anglais, auxquels elle est reliée par le pont de bois du château et par le pont de granit Nicolaï, se trouve Wassily-OstrofF, la plus grande et la plus importante de nos îles de la Néwa. Le quartier de la ville qui est bâti sur cette île a dès longtemps joué un rôle important dans Thistoire de Saint-Pétersbourg, Il comprend, outre la Bourse et une grande partie des plus importants centres commerciaux anglais et allemands, les bâtiments de Tuniversité, de l'académie des sciences, le corps des mines^ le corps de la marine, Tacadémie des. beaux arts et la plupart des écoles de cadets « (gymnases militaires). Autrefois "Wassily-Ostroff passait pour être le quartier allemand par excellence. Tant que le commerce et la science se trouvèrent concentrés principalement dans des mains allemandes et
I. L'école des ingénieurs, Tacadémie d*artillerie> Técole des gentilshommes de la garde et le corps des pages ne rentrent pas dans cette catégorie et sont situés dans d'autres quartiers.
que les représentants de ces branches de l'activité humaine demeurèrent domiciliés dans le voisinage de leurs centres d'opération, on entendait parler aussi souvent Tallemand que le russe dans les trois avenues et dans les viiigt-sept rues de ce quartier, et Ton pouvait dire par manière de plaisanterie que se fixer à Wassily- OstrofiF était le but final de toute carrière commencée à Riga ou à Reval. Aujourd'hui encore, bien que la situation se soit depuis longtemps modifiée, Wassily- OstrofF se distingue à maints égards du « Grand côté » de la ville. Depuis que nos étudiants ont remplacé l'uniforme vert bleu par la tenue civile et que leurs professeurs ont cessé d'exhiber à tout propos leur frac bleu officiel, l'île de Saint-Basile, au contraire des quartiers élégants où les uniformes fourmillent, produit une impression absolument bourgeoise. Le long des quais de l'île, des bateliers et des nautonniers exercent leur industrie; sur la place Rumjaenzoff et dans les ruelles avoisinantes, on rencontre surtout des gens qui portent des livres et* des cahiers sous le bras ; sur la chaussée des avenues et dans les rues de l'île circulent, au lieu de brillants attelages, des fiacres modestes ou de simples voitures de louage. Au lieu d'hôtels et de palais imposants, on aperçoit des bâtiments publics qui, en dépit de leurs proportions gigantesques, présentent l'aspect sobre et pratique d'édifices qui n'ont jamais eu de trop hautes prétentions. Les maisons particulières elles-mêmes ont généralement un air assez modeste. Leur rez-de-chaussée abrite, non plus des magasins splendides bondés d'articles de luxe, mais de sim-
pies boutiques où Ton vend les denrées alimentaires et les objets de consommation journalière. De simples brasseries remplacent ici les restaurants français qui dominent partout ailleurs. Les habitants du premier étage eux-mêmes appartiennent généralement à la classe moyenne, qui est réduite à un revenu annuel de 4 à 5,000 roubles et quelquefois moins. Pas un seul théâtre, pas un seul hôtel aristocratique, pas un seul édifice somptueux n'interrompent la longue monotonie des rangées de maisons qui coupent rectangulairement ce quartier. Du moment où Ton a quitté les bords de la Néwa et son encadrement imposant, on se trouve dans un monde qui n'a rien du brillant aspect qui distingue les rues principales de la résidence, et qui doit se contenter d'un lot plus modeste.
Parmi les établissements scientifiques que Wassily- Ostroff abrite, l'académie des sciences occupe d'ores et déjà la première place. Quoi qu'ait pu dire les fanatiques du parti national, Aksakoff, Launanski et consorts, du caractère « nlm russe » de cette institution et de son inutilité au point de vue des intér^s véritables de la Russie, la connaissance même la plus superficielle de l'histoire de notre académie suffit à faire naître la conviction que cette institution, loin de répondre aux . espérances que Pierre le Grand avait rattachées à sa fondation, est restée bien au-dessous de ces espérances, n sera d'autant plus utile de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les phases principales du développement de Tacadémie des sciences, laquelle comptera bientôt cent cinquante années d'existence» que chacune de ces
phases a caractérisé nettement Tétat de la civilisation de la Russie, notamment à Saint-Pétersbourg^, pendant la même période, et qu'il a toujours existé un certain rapport entre les tendances de notre académie et les courants qui dominaient dans nos régions supérieures. Fondée en 1724 par Pierre le Grand, l'académie impériale des sciences n'a été ouverte que le 6 janvier 1726, c'est-à-dire après la mort du grand réformateur. Pendant une quarantaine d'^années, elle a été le seul établissement d'enseignement supérieur de la Russie. Elle a pris naissance avant même que, dans l'immense empire russe, il y eût un seul gymnase et à fortiori une seule université. Cela revient à dire que pendant les premières années de son existence , elle a dû servir aux buts les plus hétérogènes, remplir les missions les plus diverses. Les membres, dont la plupart avaient été mandés d'Allemagne, étaient chargés des travaux suivants : publication de deux journaux, l'un en langue russe et l'autre en langue allemande *; — rédaction d'un almanach allemand et d^un almanach russe * ; — publication annuelle de notices sur toutes les
autorités et sur tous les hauts fonctionnaires de l'em-
1. La Gazette allemande et la Gazette russe de Saint-Pétersbourg^ qui ont été pendant longtemps les seuls journaux privilégiés de la résidence, sont encore aujourd'hui la propriété de Tacadémie, qui en tire un revenu considérable. Il va sans dire que les membres de Tacadémie ont, depuis longtemps, cessé de s'oc cuper de la rédaction de ces feuilles, qtfi sont affermées pour le compte de la docte compagnie.
2. Le privilège de l'académie relatif à la publication des almanachs a été supprimé il y a plusieurs années, après avoir duré plus d'un siècle. Jusqu'à l'époque de cette mesure l'usagé d'almanachs, autres que ceux de l'académie n'avait été autorisé, aux
pire ; — collation de renseignement dans le gymnase annexé à Tacadémie — organisation de l'enseignement supérieur dans son ensemble; — études scientifiques sur la géographie, l'histoire, la langue, l'ethnographie de la Russie; — enfin, encouragement en faveur des beaux arts et des manufactures ! Et ce n'était pas tout encore. On imposait aux membres de l'académie le devoir d'enrichir de nouvelles pièces, du moins à l'occasion, le répertoire du théâtre impérial; de célébrer par des odes dithyrambiques les anniversaires impériaux ; de rendre la langue de leurs, concitoyens susceptible d'exprimer des idées scientifiques, de perfectionner leur style, de surveiller l'impression, et finalement aussi le débit des livres écrits par eux ou sous leurs auspices. Donner également et en même temps satisfaction à des exigences aussi hétérogènes était naturellement chose impossible. L'académie n'a pu vaquer à l'accomplissement de la partie la plus importante et la plus élevée de sa tâche qu'après que les progrès successifs de la civilisation russe et le développement de l'organisme administratif l'eurent délivrée des obligations pédagogiques et administratives qui lui avaient été primitivement imposées. C'est ici le lieu de constater que la fondation de l'université de Moscou (1755), l'organisation du ministère de l'instruction publique (1803), et la suppression du gymnase annexé à l'académie (1806), ont contribué successivement et dans une importante mesure à alléger la tâche par trop lourde de cette com-
termes de la loi, que dans les provinces baltiques, dans le royaunie de Pologne et dans le grand-duché de Finlande.
pagnie. Mais déjà à l'époque où Tacadémie alimentait à elle seule toute Tactivlté scientifique, pédagogique et artistique de Timmense empire, elle a pu rendre à la <»use de Tinvestigation scientifique de grands et décisifs services.
Les physiciens Daniel et Nicolas Bernouilli, le grand mathématicien Léonhard Euler, et son fils Téminent Jean-Alhert, le botaniste Gmelin, le physicien Richmann, les historiens Mùller et Schlœsser ont accompli leurs travaux de pionniers pendant la période juvénile de TAcadémie, c'est-à-dire alors qu'elljB était surchargée de missions pratiques de toute nature. Chacun de ces hommes a dû partager son temps entre les travaux scientifiques et les travaux pédagogiques et administratifs. Euler a dû consacrer plusieurs années de sa précieuse vie à des travaux sur la construction navale; — Huiler a dû s'occuper de statistique dans un but purement administratif; — Lomonossoff, le premier Russe éminent qui soit entré à l'académie, a dû, en même temps, donner dans le gymnase y annexé des leçons de chimie, de géographie physique, de minéralogie, d'art poétique et de style russe. Un jour, il lui arriva de la cour l'ordre d'écrire une tragédie, et, sur le désir de l'impératrice Elisabeth, il dut s'occuper d'écrire l'histoire de la Russie. Il se plaint, dans une lettre à Euler de cette multiplicité de travaux»: « Je ne suis pas seulement, dit-il> contraint de jouer ici les rôles de poète, de rhéteur, de chimiste et de physicien : il faut maintenant que j'entre presque tout entier dans la peau d'un historien. » Sur quoi, il énumère toutes les questions
da domaine de la physique dont l'obligation d'étudier les origines et les antiquités de la Russie Tempèche de poursuivre la solution. On lui avait conféré, en outre, la direction de la chancellerie de Tacadémie, la surveillance de l'enseignement de Tacadémie et du gymnase et la direction du département géographique. On le voit tantôt étudier les problèmes de la statistique de la population, tantôt s'occuper de travaux sur la
mosaïque; tantôt il élabore un nouveau règlement pour Tacadémie des sciences, tantôt il écrit une tragédie ou une ode ; aujourd'hui , il travaille sur le terrain de la philologie russe; demain, il formulera devant les savants de son temps une série d'hj^othèses sur les problèmes les plus ardus de la physique expérimentale.
Bien que, durant ]a seconde moitié du dix-huitième siècle, la situation matérielle de l'académie et de ses membres différât fort peu de ce qu'elle était pendant les premières années d'existence de cette compagnie, ses travaux scientifiques acquirent, vers la fin de ce siècle, une importance croissante.
L'appui généreux que Catherine II accorda aux entreprises scientifiques rendit possible une exploration des nombreuses parties de l'empire qui jusqu'alors étaient demeurées à peu près inconnues du monde civilisé. Les voyages alors entrepris par les académiciens Krascheminikoff, Mûller, Pallas, Sokoloff et Guldenstaedt ont d'abord ouvert la Sibérie à la science, et ont frayé la voie aux investigations ultérieures des Humboldt, des Baert, des Brandt, des Midlendorff, etc. Ces explorations ont donné des résultats féconds, non-
seulement en ce sens qu'elles ont fait connaître d'une façon plus complète la constitutition de la surface du sol, mais aussi au point de vue de la botanique, de la géologie et de la zoologie. Elles ont, en outre, encouragé le gouvernement à poursuivre l'œuvre si heureusement commencée. Grâce à cette circonstance, tous les successeurs de Catherine II ont constamment favorisé les missions scientifiques. Les glorieuses expéditions de Kotzebue et de Krusenstern, les voyages en Sibérie de Humboldt, Maximowitch, Lûtke, Helmersen, HidlendoriBF, Schrenk et F. Schmidt ont été largement subventionnés. Sans l'influence de l'académie et sans le prestige qu'elle avait conquis non-seulement dans les régions du gouvernement, mais aussi dans le monde civilisé tout entier, jamais il n'aurait pu être question des grands sacrifices à la science que l'empereur Nicolas jdaigna autoriser. Il n'a pas fallu moins que le zèle ardent avec lequel les représentants, nommés plus haut, des sciences naturelles se livrèrent à leur tâche difficile, et l'empressement avec lequel des historiens et des linguistes tels que MûUer, Schlœsser, Bayer, Klaproth, Frœhn, etc., m mirent à explorer le passé des pays que l'on venait de découvrir, pour tenir en éveil et rendre productif le zèle naturellement assez tiède des personnages officiels, zèle qui le plus souvent n'avait sa source que dans un sentiment de vanité.
Depuis qu'en 1806 on a vu disparaître le dernier reste des obligations pédagogiques qui pesaient sur l'académie et qui l'empêchaient de poursuivre, comme elle l'aurait pu, sa mission scientifique; depuis, notam-
ment, que le statut de 1836 a remanié, conformément aux besoins du temps , l'organisation intérieure de l'académie, celle-ci est entrée dans une voie de progrès constant : il n'existe pas une branche des connaissances humaines dans laquelle l'académie de Saint- Pétersbourg n'ait pas fourni des travaux de premier ordre. Les successeurs d'Euler, savoir : Fuss, Ostrogradski, BuniackofTski , Somoff, n'ont pas seulement enrichi par leurs découvertes les domaines les plus divers de l'investigation mathématique , ils ont aussi contribué essentiellement à mettre l'enseignement des mathématiques, dans nos établissements d'instruction moyenne et supérieure, au niveau de ce que cet enseignement est en France et en Angleterre, et au-dessus de ce qu'il est en Allemagne. Il est vrai que les autres branches de l'enseignement sont restées en arrière. La plupart des élèves de nos gymnases , de nos écoles de cadets, etc., qui dans d'autres branches n'ont reçu qu'une dose fort incomplète d'instruction, quittent généralement l'école avec un fonds de connaissances mathématiques supérieur à la moyenne de celles que les élèves acquièrent dans les écoles d'AUeiftagne. Les professeurs de mathématiques qui enseignent dans nos écoles militaires de cadets et dans nos écoles spéciales sont généralement les membres les plus utiles, et souvent même les seuls membres du personnel enseignant de ces établissements qui soient aptes à rendre des services. Pas n'est besoin d'insister sur ce qui a été fait par les Struve dans le domaine de la science astronomique, grâce à l'observatoire qui a été construit à Pultawa. II. 16
La physique a été, depuis Richmann et Zomonossoff, représentée de la façon la plus remarquable par des hommes tels que Jacobi, l'inventeur de la galvanoplastie, Kupffer et le météorologiste Kaemptz. Les voyageurs éminents qui ont fait partie de Tacadémie ont été déjà nommés plus haut. Il faut joindre à la liste Charles-Ernest de Baer, le père de Thistoire du développwnent moderne, qui s'est fait connaître tout à la/ois comme zoologiste, physiologiste et anatomiste, et qui, depuis la mort de Humboldt, a été certainement le plus important naturaliste de son temps et celui dont les études ont porté sur les points les plus divers.
Non moins éminents sont les services que l'académie a rendus sur le terrain de la linguistique. Aucun savant allemand du temps passé n'a poussé plus loin qu'Isaac Jabob Schmidt l'investigation des langues mongole et thibétaine ; aucun n'a plus que lui contribué à faire connaître le boudhisme ; en même temps que lui, Christian Martin Fraehn, dont l'activité tenait du prodige, se distinguait par sa science profonde et étendue des littératures arabe, persane et turque, et frayait la voie à ses successeurs dans mainte branche des études sur l'Orient. C'est à Fraehn surtout que la numismatique de l'Orient, qui depuis, grâce aux travaux du Berlinois Jean Brandis, est devenue l'une des sources les plus importantes de l'histoire de l'antique Asie, doit sa naissance. Par les collections de manuscrits et de monnaies orientaux, mais surtout par la publication de manuscrits arabes, il réussit à jeter un nouveau jour
sur un gi*and nombre de questions ayant trait à Thistoire. de la Russie dans les temps les plus reculés.
A Schmidt et à Fraehn est venue se joindre, dans les temps modernes toute une légion de linguistes de mérite. Castré a étudié le lapon, le samoïéde et le burjacte; — Sjacgren, les dialectes finnois, importants au point de vue de l'histoire du Nord ; — Schiefner, les langues du Caucase et du Thibet; — "Wiedmann, l'esthonien, le wtjaque, le tcheremisse; — Lerch, le kurde ; — RadlofiF, les dialectes des habitants des Kouriles et de Tancienne Amérique russe; etc. Enfin, c'est ici qu'il faut citer le glorieux nom de notre Otto Bœhtlingk, qui, après s'être signalé par ses recherches sur les -dialectes de Turquie et d'Yakoutsk, a conquis la première place parmi les sanscritans contemporains par sa traduction du Sakountala^ mais surtout par son dictionnaire de la langue sanscrite, qu'il publia de concert avec-Roth.
Si Kaeppen et Storch, qui sont les principaux représentants de la statistique et des sciences politiques dans les temps anciens, ne peuvent être nommés qu'en second ordre, cela n'a pas tenu à eux-mêmes, mais aux circonstances au milieu desquelles ils ont vécu, circonstances qui étaient aussi peu favorables que possible aux utiles travaux dont pouvait être l'objet r « histoire réduite à l'immobilité. »
Ce n'est que dans les temps les plus rapprochés de nous, c'est-à-dire depuis la première période ministérielle de P. A. Walouïeff, que l'on s'est occupé sérieusement en Russie de recherches statistiques et que le
gouvernement a essayé d'obtenir un tableau vrai, sincère et impartial, de la situation présente. Quant à ce que Ton décorait du nom de statistique sous les règnes d'Alexandre !•' et de l'empereur Nicolas, nous avons sur ce point deux témoignages qui sont d'autant plus caractéristiques qu'ils émanent de deux camps réciproquement hostiles et que, pourtant, ils concordent surlefond. Un des membres du premier comité de Statistique qui ait existé en Russie, — Speransky en avait institué un en 1803, près le ministère de l'intérieur, — a été Philippe Philippowitch Wigel, celui-là même qui professait à l'endroit de l'absolutisme « national » l'enthousiasme le plus ardent. Voici ce que Wigel écrit dans ses Mémoires : « Il n'y avait pas, dans toute la Russie, dix individus sachant ce que l'on doit entendre par ce mot : Statistique. Il va sans dire que je n'étais pas un de ceux qui savaient cela : néanmoins, j'acceptai remploi qui m'était offert. Car, avec l'heureuse ignorance de la jeunesse, je pensais que c'était la moindre des choses, et que je serais bientôt au courant du secret. » "Wigel n'a pas donné d'autres détails sur le caractère de son travail. Mais ce que ce travail devait être ressort de cette circonstance que Wigel, « alors que lui-même et ses collègues croyaient qu'il était attaché au ministère et qu'il faisait partie du bureau de Statistique, était, en réalité, congédié depuis deux ans! » Notre statistique officielle est restée pendanl.une quarantaine d'années dans l'état où Wigel l'avait trouvée. Vers la fin de la période de 18'iO à 1840, le comte Bloudoff, qui était alors ministre de l'intérieur, donna à
cette 'branche de la science une impulsion nouvelle, et décida que tous les gouvernements de Tempire adresseraient chaque année au gouvernement central des rapports statistiques. Alexandre Herzen, ancien condamné politique, qui avait été contraint d'accepter un emploi dans Tadministration, fut chargé de ce travail par le gouvernement de "Wjaetka. Écoutons ce qu'il dit à ce propos : « Notre ministère de l'intérieur a eu en i837 un accès subit de passion pour la statistique. Sut tous les points du territoire on a institué des comités de Statistique, et on leur a adressé des formulaires à remplir, des programmes à suivre qui, sans doute ^ eussent été à leur place en Suisse et en Belgique, c'està-dire dans les pays où la statistique a pris naissance. Ces comités devaient, d'après des moyennes de dix ans dont les éléments n'avaient janïais été recueillis, rendre un compte exact de toutes les choses possibles : état moral, moissons, météorologie, etc., sans que le moindre kopek eût été mis à leur disposition pour leur permettre de se procurer les documents nécessaires. Les renseignements dont il s'agit devaient, « par pur amour de la science, » être réunis par notre police rurale, et adressés à la chancellerie du gouvernement, où ils devaient être triés et triturés. La police et la chancellerie^ qui étaient surchargées d'autres travaux, ne considéraient naturellement le comité de Statistique que comme un objet de luxe, une superfluité, un enfantillage du ministère. Mais il fallait remplir les tableaux, il fallait fournir les i;enseignements et les explications nécessaires, et la chancellerie se trouvait dans le plus cruel
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embarras, en présence d'une tâche dont Taccomplissement lui était tout simplement impossible. Surtout, il ne fallait pas s'attirer une remontrance pour le fait de n'avoir pas rempli son devoir. J'offris mes services au directeur de la chancellerie, et je lui proposai de me charger de cette difficile besogne. Je lui promis qu'il ne manquerait ni chiffres, ni réflexions biensonnantes, assaisonnées de mots étrangers et de citations, pour\^u qu'il me fût permis de faire ce travail, non pas dans le local détesté de la chemcellerie, mais chez moi... L'introduction de mon travail, qui retraçait l'infatigable activité et le but élevé du comité de Statistique , — lequel n'existait pas, à vrai dire, — ^ émut le directeur de la chancellerie jusqu'au fond de l'âme, et le gouverneur lui-même dut reconnaître que cette introduction était magistralement écrite. Le « Comité » fut, à partir de ce jour, mis à ma disposition absolue, et celui qui avait été jusqu'alors mon chef immédiat, j'entends le président de la table, qui était constamment ivre, me regarda comme son supérieur. Toutefois, pour sauver les apparences, je dus me montrer de temps à autre dans les bureaux de la chancellerie. Pour donner ici la mesure des absurdités que ces tableaux, m'imposaient, je citerai les deux exeniples qui suivent :
« Ville de Kwi : Nombre des noyés ?
Réponse: 2
Causes de la mort?
Réponse : Inconnues. 2
Total 4
Evénements extraordinaires ?
Réponse : Le nommé X..., qui depuis longtemps s'adonnait à la boisson, s'est pendu.
Morale publique?
Réponse : Il n'y a pas de Juifs ici^. >»
Ces petits échantillons de l'esprit dans lequel notre « ancienne école » faisait de la statistique , et le fait constant que tous les renseignements statistiques, — y compris ceux qui émanaient du gouvernement de
1. Puisque j'ai cité le livre de Herzen, je ne résiste pas au plaisir d'en extraire encore la citation suivante, qui sera extrêmement instructive au point de vue.de la situation des fonctionnaires d'autrefois : « Notre nouveau gouverneur Komiloff reçut un jour un avis officiel, d'un gouvernement voisin, qu'il lut et relut sans pouvoir en démêler le sens. Il fit venir le secrétaire : celui-ci lut, mais il ne fut pas plus heureux que son chef. Le gouverneur demanda alors ce qui arriverait s'il transmettait le papier à ia chancellerie. « Je l'enverrais à la 3* section, c'est là qu'il devrait aller, répondit le secrétaire. — « Le président de cette section comprendrait-il alors de quoi il s'agit? — Certainement répondit le secrétaire, il occupe ce poste depuis sept ans. » Korniloff manda alors le président de la ^' section, lui remit le document et lui demanda ce qu'il y avait à faire. L'employé regarda ile papier, le parcourut d'un bout à l'autre et déclara immédiatement qu'il y avait lieu d'adresser une question à la Cour des comptes et de donner une instruction à l'administrateur du district. « Quelle instruction?»— demanda le gouverneur. L'employé éprouva un certain embarras et déclara que cela n'était pas facile à dire, mais qu'il rédigerait sans peine les pièces en question. Le gouverneur fit alors venir une plume et du papier et ordonna à son subordonné de se mettre immédiatement à l'œuvre. L^employé rédigea séance tenante les deux pièces voulues. Kormloff les prit, les lut, les relut, mais sans y pouvoir rien comprendre. « Toutefois, racontait-il plus tard en souriant, comme j'avais vu que les réponses étaient faites comme Texigeait le papier que j'avais reçu, je les signai. Je n'ai jamais^ depuis^ entendu parler de cette afTaire. Les pièces que le président de la S« section avait réd^ées, étaient donc évidemment ce qu'il fallait. »
Wjactka, •— qui étaient adressés au ministère de Tintérieur, n'étaient que le produit de la fantaisie de leurs auteurs, permettent de comprendre pourquoi les représentants de la statistique et des sciences politiques dans notre académie n'ont pu laisser des travaux dignes d'être placés à côté de ceux des Baer, des Struve et des Bœhtlingk. L'insuffisance des documents officiels dont ils pouvaient disposer mettait de prime-abord Kseppen et Storch dans l'impossibilité de travailler sur une base solide. En outre, ils se trouvaient âlTêtés à chaque pas par la méfiance du gouvernement à l'égard de tout ce qui pouvait ressembler, même de loin, à une critique de l'état de choses actuel. La censure ne pouvait s'empêcher d'accorder par exception un certain privilège aux représentants des sciences naturelles; mais, en revanche, les écrivains politiques de l'académie se voyaient la liberté mesurée aussi parcimonieusement qu'elle l'était aux autres publicistes. Cette circonstance atténue jusqu'à un certain point les défauts qui déparent le Tableau de Saint-Péte^^sbourg et les Tableaux de statistique historique de la Russie^ défauts qui rendent fort problématique l'utilité de ces ouvrages, d'ailleurs forts répandus. Ces livres, dont l'auteur est Storch, lecteur de l'empereur et précepteur du grandduc, et qui furent suivis de toute une série d'ouvrages moins importants, appartenaient, en outre, à une époque où, hors de la Russie, il était peu question d'investigations rigoureuses et méthodiques sur le terrain des sciences politiques, et où les sciences dites « caméralistiques » (sciences administratives), embrassaient
tout ce qui ne pouvait être classé sous une autre rubrique : les livres de Storch touchaient d'ailleurs à des matières si hétérogènes, que leur titre même leur imprimait un certain cachet de dilettantisme. Plus méritoire est Tœuvre de Pierre Kaeppen, dont les plus importants travaux ont trait, non pas aux sciences économiques, mais à l'histoire et à Tarchéologie. Néanmoins, certaines monographies de Kœppen sur le commerce et la population sont encore aujourd'hui, à maints égards, utiles à consulter.
Depuis 1841 , — et ceci nous amène au point le plus important pour l'histoire actuelle de notre académie des sciences, — l'institution que Pierre le Grand a fondée comprend une section spéciale pour la langue et la littérature russes. Cette même année (1841), l'académie pour la langue russe, qui avait été fondée en 1783 par Catherine II, devint une classe spéciale, — le monde, — de la création de Pierre le Grand, et cela pour deux raisons : en premier lieu, pour délimiter la sphère de ses attributions; ensuite, pour exercer dans le sens national une* certaine pression sur cette ■ Compagnie à qui le parti des Vieux-Russes a toujours reproche ses sympathies exotiques. Jusque vers le milieu du dixhuitième siècle on avait trouvé tout naturel, — et cela par nécessité, — que l'académie ne fût composée exclusivement que de niembres étrangers, de membres allemands notamment, et qu'en conséquence elle revêtît un caractère nettement allemand. La prédilection de Pierre le Grand pour l'Europe occidentale et pour sa civilisation allait §i loin , que parfois il signait des ukases
et autres actes officiels non pas en caractères russes, mais en caractères latins ; qu'il orthographiait son nom Pie ter au lieu de Peter, et qu'il ne confiait l'exercice de certaines professions ayant à ses yeux une importance spéciale, — l'exercice de la pharmacie, par exemple, — qu'à des Hollandais et à des Allemands. Pierre avait fait dresser par Leibnitz'le plan de son académie, et il la destinait expressément à importer en Russie la civilisation occidentale, et « à faire tout ce qui serait possible pour que les Russes apprissent à connaître et à apprécier cette civilisation, ce qui était pour eux le meilleur moyen de cesser de passer pour barbares. » C'était pour répondre à ses intentions que les travaux purement pédagogiques et administratifs des académiciens étaient rédigés en russe, c'est-à-dire traduits en langue russe, tandis que les publications purement scientifiques étaient faites en allemand et en français. Abstraction faite des difficultés que présentait une langue encore fort incomplète, des ouvrages russes de cette nature n'auraient pas trouvé de lecteurs. Or, l'un des vœux du grand empereur avait été de tirer honneur devÉtnt l'Europe des travaux de son académie. En un temps où tout étranger résidant en Russie était considéré et traité comme un gentilhomme, où les plus hauts et Tes plus importants emplois étaient, soit entre les mains des étrangers, soit dirigés par des secrétaires étrangers, où le Russe de haute classe ne connaissait pas de but plus enviable que celui de posséder complètement la langue, l'éducation, le genre et les manières des pays occidentaux, il était tout naturel que les mem-
bres de la première compagnie scientifique de Tempire demeurassent fidèles à la nationalité qu'ils avaient ap- , portée avec eux, et à laquelle ils devaient leur situation. Qu'il en pût être autrement, et que Ton pût jamais leur demander de se faire Russes, cela n'entra pas plus dans l'esprit des académiciens de la première génération que l'idée de se targuer en aucune façon de leur nationalité. Il était dans la nature des choses que ces hommes s'occupassent avant tout des sciences au milieu desquelles ils avaient vécu et par Jesquelles ils s'étaient élevés, et qu'ils ne se reconnussent pas, à l'égard de la nation russe, d'autre engagement qu'un engagement pédagogique. Pouvait-on exiger des Blumentrost, des Mùller, des Geploesger études autres représentants de la civilisation allemande à cette époque ^ qui se voyaient transplantés dans un pays à moitié barbare, qu'ils portassent une attention toute spéciale sur le passé et sur les premiers tâtonnements de ce pays sur le terrain de la civilisation? D'ailleurs, les enfants de ce pays ignoraient eux-mêmes presque absolument leur propre histoire, et leur suprême ambition était de s'initier à la civilisation étrangère, à celle qui leur arrivait de l'occident. Partout où l'on rencontrait des indigènes intelligents et laborieux on s'empressait de leur laisser la voie libre.
On a fait aussi beaucoup pour la langue russe durant cette période. Le « savant » chambellan baron Jean- Albert de KorfF, Gourlandais, qui était entré dans le service russe et qui possédait le rare avantage de savoir le latin et de pouvoir converser en cette langue, avait
été, en remplacement de Kayserlingks, appelé au « commandement » (sic) de Tacadémie. Peu de temps après, c'est-à-dire en 1735, sur l'initiative méritoire d'un des premiers membres russes d^ l'académie, lequel n'était autre que Tradjakowski, une « conférence » spéciale russe fut instituée près l'académie. En même temps, deux savants Nationaux obtinrent des postes importants : c'étaient TatitschefF, auteur d'un manuel d'histoire russe à l'usage des écoles, et le botaniste KrascheninikofT, que son voyage au Kamtchatka et la description qu'il fît de ce pays avaient rendu célèbre. L'un et l'autre exercèrent une influence des plus heureuses sur le style des écrivains leurs compatriotes et sur leur façon d'exposer les choses, en se servant, dans leurs travaux scientifiques, d'expressions claires, correctes et conforme au génie de la langue. L'infatigable bibliothécaire Schuhmacher était alors le factotum de l'université. A côté de lui, Gerhard Mûller , qui venait d'achever son voyage en Sibérie, se chargea de la rédaction du Journal (russe) de Saint-Pétersbourg ; dans des suppléments joints à ce journal, il publia des études sur l'histoire russe, la généalogie russe, etc., qui éveillèrent le goût des recherches historiques. Auguste Louis de Schlœsser, qui était le protégé de Mûller et qui devint plus tard son rival et son ennemi, traduisit Nestor, inaugura l'investigation et la manipulation méthodiques des documents qui formaient les sources de l'histoire russe dans les temps anciens et fraya ainsi la voie à tous les travaux qui devaient être entrepris après lui sur ce terrain. L'académie conserva néan-
moins pendant cette période, un caractère allemand bien prononcé. Tout en étant animés de la passion la plus vive pour la prospérité et la gloire de la Russie, les académiciens de cette -époque accomplissaient leur tâche dans un esprit purement allemand. Ils n'avaient affaire qu'avec l'État et le gouvernement de la Russie. La nation russe leur demeurait et devait leur demeurer étrangère, par ce simple motif qu'aux yeux de ses propres maîtres, cette nation ne comptait qu'en tant que contribuable acquittant l'impôt et fournissant des conscrits à l'armée, Les quelques Russes qui parvinrent à se faire admettre parmi les membres de l'académie étaient tous d'anciens élèves des professeurs allemands. Force leur était donc, s'ils voulaient entrer en ligne de compte et demeurer des membres vivants de la savante corporation, de suivre les traditions de leurs maîtres, d'adopter leur genre et leurs usages. Les Allemands étaient les coryphées et les maîtres de la situation, non-seulement à raison de leur supériorité SUT tous les terrains, mais aussi à titre d'hommes de confiance des présidents et à titre de directeurs de la chancellerie, alors toute-puissante de l'académie. N'ayant guère de relations. qu'avec leurs collègues compatriotes et, sous l'impératrice Anna, protégés par leurs rapports avec Mûnnich, Biron et Ostermann, le tout puissant favori de cette princesse, contre les mésaventures qui auraient pu leur arriver du monde extérieur*, ces savants menaient une existence de colons
1. Ce qui contribua notablement à la chute et à l'exécution du ministre Q. P. Wolinski, en 1740, ce fut le fait que cet homme
2cé LA SOCIÉTÉ RUSSE.
s'inquiétant fort peu des choses du monde russe, vivant en dehors de sa vie et demeurant fidèles aux usages, voire aux bizarreries de leur pays, comme à sa méthode surannée de travailler.
Cet état de choses idyllique ne se modifia qu'à dater du jour où Lomonossoff entra à l'académie , se posa immédiatement en champion et en représentant des prétentions russes nationales, et à la faveur de la révolution qui venait de s'accomplir à la cour^, fit une première tentative en vue d'émanciper du « joug des Allemands » la vie intellectuelle russe et la « science russe. » Ce premier élan de réaction populaire contre la suprématie intellectuelle dès étrangers, suprématie qui était en quelque sorte le legs des dernières volontés de Pierre le Grand, a fait époque dans l'histoire de la littérature russe, et il se rattache étroitement aux incidents du mouvement national dans les temps modernes. C'est à cet élan que Lomonossoff doit d'avoir échappé à la destinée des autres poètes russes du dix-huitième siècle, et de vivre aujourd'hui dans la mémoire de son peuple.
d'État du parti « national » avait fait b&tonner Tredjakoffski, secrétaire de Facadémie, et que la savante corporation avait adressé à Biron et à Ostermann, ennemis mortels de Wolinski, une protestation collective contre cet acte barbare.
1. En décembre 1741, Elisabeth, avec Taide du parti national aristocrate, avait renversé le gouvernement que Mûnnich, Ostermann, Lœwenwold, Mengden, etc., exerçaient au nom de la régente Anna et de son fils mineur Iv^ran IV, et s'était fait proclamer impératrice de Bussie. Ce fut sous son gouvernement que le parti réactionnaire des Vieux-Russes, commença une guerre systématique contre les « étrangers et le joug étranger. »
Michel Wassilïewitch Lomonossoff (né en i7il , mort en 1765), était le fils d'un serf du village de Denissowka, près de Gholmogory, dans le gouvernement d'Archangel, où il exerçait la profession de pêcheur.
Comme tous les Russes de son temps, il devait toute son instruction à des maîtres allemands. N'ayant reçu à Moscou, à Kieffet à Saint-Pétersbourg qu'une instruction préliminaire fort incomplète, il avait, pendant un séjour de quinze ans qu'il fit en Allemagne, acquis non-seulement les notions scientifiques et les connaissances spéciales de l'exploitation des mines auxquelles il dut plus tard son poste de professeur, mais aussi le souffle patriotique qui fit de lui le créateur de la langue russe littéraire. Doué des aptitudes les plus étendues et les plus variées, d'un tempérament ardent et passionné, Lomonossoff s'insurga contre les allures compassées et pédantesqués de ses collègues allemands de l'Académie et contre leur prépondérance dans toutes les questions scientifiques et pédagogiques. Son retour en Russie avait coïncidé, comme nous l'avons dit plus haut, avec une époque qui avait vu des hommes d'État russes remplacer les Allemands à la tête des affaires et où certains personnages remuants se berçaient de l'espoir que la fille de Pierre^le Grand avait inauguré une nouvelle ère, véritablement nationale, une seconde ère de réforme péteréenne. Il n'y avait rien de plus contradictoire au fond que le culte dont était entourée la souveraine, qui n'avait hérité d'aucune des grandes qualités de son père et qui ne tenait de lui que la sensualité grossière et l'amour des plaisirs. Elisabeth, qui cares-
sait sérieusement le projet de transférer sa résidence à Moscou, qui avait banni du territoire de Tennipire Miinnich et Ostermann, c'est-à-dire les deux plus éminents, les deux plus vaillants et les deux plus sages collaborateurs de son père, cette Elisabeth, disons-nous, n'était ni une souveraine réformatrice, ni une souveraine sérieusement nationale. Néanmoins, ce fait qu'elle s'entourait de favoris de nationalité russe, qu'elle manifestait une prédilection prononcée à l'égard de l'ancienne capitale de la Russie et qu'elle était plus fervente adepte de l'Église grecque que ses deux devancières germanisées, avait gagné à cette souveraine les sympathies de la nation. Le clergé avait été fort négligé durant la dernière période, mais il avait encore conservé une influence considérable. Ce fut lui qui, le premier, proclama la gloire de l'impératrice et qui lui assigna la mission de renouveler l'esprit populaire. Le métropolitain Dimitri Setschenoff et Ambroise Jurkewitch, archevêque de Nowgorod, déclarèrent les premiers que l'expulsion des deux « émissaires du diable, » Munnich et Ostermann était le prélude d'une ère nouvelle et meilleure, que le règne de « Belzébuth et de ses anges » était terminée : et la Russie tout entière adopta cette doctrine. « Pierre, dit-on alors, s'est servi des Allemands pour éclairer son peuple et pour préparer les Russes au service de l'Etat. Sous ses successeurs, ce but a été perdu de vue, et la mémoire du grand empereur a été indignement outragée. Des étrangers se sont emparés des plus hauts emplois et ils ont joui de la confiance des souverains, tandis que les indigènes étaient
laissés de côté et sacrifiés. » Elisabeth, que le Seigneur avait, dès le berceau, prédestinée au pouvoir, Elisabeth est devenue notre sauveur; son nom seul (dévouée à Dieu) signifiait le salut. Gomme la nation rêvait le rétablissement de ses anciens « sanctuaires, » comme elle aspirait à réagir contre la longue domination de Télément étranger, ses porte-paroles interprétaient dans ce sens le régime grossier et mal ordonné d'Elisabeth. L'organe politique et le porte-voix de cette tendance fut Lomonossoff. Une seule pensée inspira toutes ses œuvres lyriques : il glorifia le règne d'Elisabeth^ qui était à ses yeux le signal de l'émancipation de l'esprit populaire russe. Odes et discours académiques, inscriptions d'arcs de trioniphe et dédicaces adressées à de hauts protecteurs, tout lui servit de prétexte à développer ce seul thème : Elisabeth était l'Astrée « qui avait ramené l'âge d'or, » le Moïse « qui avait arraché la Russie à la nuit de la servitude égyptienne », le Noé « qui nous sauva du déluge étranger. » Elisabeth devait rendre la Russie à elle-même ; c'est avec son aide que la Russie devait prouver au monde étonné qu'elle n'avait pas besoin de professeurs étrangers et qu'elJe était capable d'enfanter elle-même
i< Des Newtons à l'esprit puissant Et des Platons profonds. »
On conçoit sans peine que Lomonossoff, dans se» . « aspirations nationales, » ait eu en vue le cercle de son entourage immédiat, le milieu dans lequel il vivait, II. 17
258 LA SOGIÉTÂ RUSSB.
c'est-à-dire Tacadéinie. Ses savants coUègues rendirent pleine justice à son mérite. Ëuler, qui avait déclaré maintes fois que cet homme éminemment doué, faisait honneur à l'Académie comme à la nation tout entière, Gmelin, Richmann, WolfT étaient liés d'amitié avec lui; Stachlin était son partisan enthousiaste. Néanmoins, les traditions de l'académie eurent pour effet de reléguer au second rang le jeune homme qui était l'élève de ses collègues plus âgés, tandis que les savants plus anciens qui étaient venus en Russie sous les auspices d'une renommée européenne se sentaient les chefs de file et demeurèrent en cette qualité.
Lomonossoff était tout à la fois poète, pubJiciste, linguiste et historien. A raison de ce seul fait, Lomonossoff en dépit de la variété de ses aptitudes et de la richesse de ses facultés, ne put conquérir une place de premier rang dans les sciences naturelles qui étaient son domaine spécial. Or, il aspirait précisément à la première place. Aussi assuré de la faveur de la souveraine qu'il avait si souvent glorifié dans ses vers, que de l'appui de ses hauts protecteurs Woronzoff, Tcherkanoff et Schouwaloff y exalté par la grande masse de la nation et par le clergé en particulier, qui voyaient en lui le champion de la cause nationale, Lomonossoff, chaque fois qu'il avait le dessous à l'académie des sciences, en appelait de ce jugement au tribunal supérieur de la nation.
Les controverses historiques et grammaticales avec MûUer et Schlœsser empruntèrent de prime abord à cette circonstance une importance exceptiohnelle, qui lui assura la victoire définitive. Lorsqu'il reprochait à
.tr
L£S'SCIE«OES EN ROdSIE. 259
ses adversaires de n'avoir fait dériver le mot russe knjaes (prince) de Tallemand, knecht (laquais), que pour humilier la nation russe et pour faire des souverains du inonde slave, les serviteurs du monde européen occidental et du monde germain, cet argument ad hominem avait plus de valeur aux yeux de son public que les plus profondes démonstrations grammaticales ou linguistiques. Sur ce terrain, il était encore secondé par cette circonstance qu'alors déjà les cercles des académiciens allemands étaient travaillés par de misérables rivalités et par des tendances déplorablement serviles. En effet, tandis que MûUer et Schloesser, qui étaient les deux principaux représentants des sciences historiques, étaient brouillés à mort ensemble, certains savants, tels que Stachlin, croyaient trouver leur avantage à prendre parti pour le porte-parole de la nation russe, ce qui avait rendu depuis longtemps proverbiale rabsence de caractère des savants allemands des bords de la J^éwa, L'attitude de Lomonossoff a été , à maints égards , grosse de conséquences, au point de vue de l'histoire de l'académie des sciences. 11 n'était pas seulement le premier Russe qui revendiquât pour le compte de la cause nationale les services attendus de cette institution consacrée à la science et qui sût invoquer les instincts nationaux partout où les arguments scientifiques ne suffisaient point. Naturaliste enthousiaste et sincèrement épris de cette branche de la science, il fut aussi le premier qui désignât comme la tâche principale de l'académie fondée par Pierre le Grand le « perfectionnement » de la langue russe et de la littérature populaire.
V60 LA SOClÊTâ RUSSE.
Quant à ce qu'il entendait parce « perfectionnement, » et quant à la façon dont une Compagnie dont le domaine était la science abstraite, devait s y prendre pour faire surgir une belle littérature , remonter aux sources du génie populaire et épurer le goût esthétique de la nation, LomonossofT n'a pas mieux réussi que ses innombrables successeurs à fournir sur ce point des indications précises. Le pénible labeur de linguistique comparée auquel l'Académie s'est astreinte dans la suite et qui n'a pas été moins utile aux slavistes qu'aux linguistes des autres nationalités, n'a pu diminuer l'antipathie de nos nationaux à l'égard de l'académie. L'idéal que la jeune génération avait rêvé , c'était une institution analogue à l'académie française , distribuant à tous les écrivains nationaux les lauriers que ceux-ci auraient mérités et constituant en quelque sorte l'aréopage esthétique de la nation : mais tel n'était pas l'idéal de LomonossoflV Porté par penchant et par disposition naturelle à l'étude des questions scientifiques et, d'après son propre sentiment, plus grammairien et plus linguiste que poëte, LomonossofT avait une trop haute idée de la valeur des études et des investigations rigoureusement méthodiques pour partager le dilettantisme des slavophiles modernes et leurs prétentions au bel esprit, et pour mésestimer la science de l'Europe occidentale. Une fois que l'ardeur de sa fougue s'était dissipée, il se ravisait et revenait généralement à une appréciation plus juste de ce qu'il devait et de ce que la patrie elle-même devait aux maîtres allemands qu'il avait trop décriés. A vrai dire, les vœux de LomonossofT ne sont jamais allés
LES SCIENCES EN RUSSIE. SîOi
au delà de la prescription, demeurée d'ailleurs à Tétat de lettre morte, qui était contenue dans le nouveau règlement de l'académie publié en 4747. Aux termes de cette prescription , « les membres de Tacadémie devaient être principalement des savants imsses de naissance, et Ton devait, dans toutes les classes de l'empire, soit civiles, soit militaires, former des savants 7*tisses, »
Il importe beaucoup moins de savoir ce que sont les hommes et les choses que de savoir ce pourquoi on les tient. L'histoire de Lomonossoff et de sa situation relativement à l'Académie fournit de ce fait une nouvelle preuve.
On s'inquiétait peu de savoir ce qu'au fond il pensait de cette institution. Son nom était devenu et était demeuré le symbole de toutes les attaques « nationales » dirigées contre l'académie. La paix qu'il avait détruite ne fut jamais complètement rétablie. Cet asile du travail paisible et infatigable est demeuré étranger au cœur même de la nation russe. Les beaux esprits et les coryphées intellectuels de la Russie n'ont jamais eu de rapports réels avec l'académie, par cette raison que, presque sans exception, ils se sentaient plus chez eux en plein marché que dans le paisible cloître académique. Leur centre de ralliement fut, du moins pendant un certain temps, « l'académie russe, » fondée en 1783 par Catherine II. Cette académie fut l'œuvre de la princesse Doschkoff, qui, depuis la mort du comte Rasumoffskes, était en même temps directrice de l'Académie des sciences. Cette nouvelle institution, à laquelle l'épi-
26t LA SOCIÉTÂ RU8S8.
thète russe assura immédiatement une certaine popula*^ rite, tivait été fondée dans le but d'épurer et d'enrichir la langue nationale, « de fixer les règles derorthographe, la grammaire et la prosodie de cette gangue, et d'encourager Tétude de Thistoire russe. Sans se souvenir des services considérables que Tancienne académie avait, déjà à cette époque, rendus à la langue et à Tinvestigation des antiquités russes, on s'y prit comme s'il s'agissait de s'engager sur un terrain encore complètement inexploré. La nouvelle Académie aborda immédiatement une série de travaux conçus sur un plan grandiose. Un grand dictionnaire, une grammaire scientifique, les codes de la rhétorique et de la prosodie • devaient être immédiatement élaborés avec le concours des esprits les plus éminents de la nation. La vogue de cette académie fut si rapide, que les hommes et les femmes des plus hautes classes de la société tinrent à grand honneur de collaborer à la première de ses œuvres y laquelle, — soit dit en passant, — fut la seule que l'on menât à bonne fin. La princesse Daschkofi', le comte Iwan Schouwaloff, Gawril, métropolitain de Nowgorod, les illustres poètes Dershawin, de Wisin et Knaeshnin, s'empressèrent de fournir leur contingent à l'œuvre commune; Catherine elle-même écrivit des « annotations complémentaires » pour le premier volume de cet ouvrage. Quant à la partie en quelque sorte matérielle du travail, les académiciens Le^uchin, Runnoffki et Oserzskoffski s'en chargèrent. Quarante-trois mille deux cent cinquante-sept mots, — pas un de moins y — furent entassés dans les six volumes qui pa-
rurent de 1789 à 1799. Ce dictionnaire a dû, toutefois, subir durant la période de 1840 à 1850, une refonte complète. Tout se borna pour longtemps à ce premier effort. Karamsin et les autres écrivains éminents de la période d'Alexandre !•' ont suivi leur propre voie, à l'abri des influences de l'Académie et sans en avoir eu besoin. Il en est de même de la pléiade de VArsanmsSy avec laquelle nous avons fait connaissance, et du groupe dont Pouschkine et Shoukoffîski formaient le centre. Dans les biographies des plus éminents écrivains russes des temps modernes, on ne rencontre presque aucun nom appartenant à l'académie de 1783. Déjà sous Alexandre !«', le projet de faire de cette institution le pendant du col* lége français des Quarante Immortels, était tombé entièrement dans l'oubli. Lorsque Uwaroff, qui, depuis 1818, est président de l'Académie, et qui, depuis 1832, fut ministre de l'instruction publique, fit rédiger vers 1835 un nouveau règlement pour l'ancienne académie, il crut ne pouvoir rendre à « l'académie russe » un plus grand service qu'en faisant d'elle une classe spéciale, — le monde, — de l'ancienne académie, et cela, pour la mettre en vivant contact avec ce foyer du travail scientifîque et secouer ainsi son énergie.
Cette fusion des deux institutions en une seule fut opérée en 1841. Ainsi, l'élément russe fut introduit dans l'académie et fut mis en état d'y briguer la prééminence. Jusqu'à ce moment, l'œuvre de Pierre le Grand avait conservé complètement son caractère pri mitif . Elle ne connaissait pas d'autre science que cette science cosmopolite dont les institutions similaires de
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TEurope occidentale se font les organes. On sait qu'un assez grand nombre de savants russes en avaient fait partie et que, parallèlement aux publications allemandes et françaises de Tacadémie, ils avaient publié une quantité considérable d'ouvrages russes. Mais la suprématie appartenait aux Allemands, et, abstraction faite de la deuxième classe, elle leur appartient encore. Ni le statut du 8 janvier 1836, ni la fusion opérée le 19 octobre 1841 avec l'académie russe, ni le nouveau statut, dont les bases furent jetées en décembre 1863, ne purent empêcher les Allemands de parler en maîtres ni enlever à la première et à la troisième classe (histoire et philologie, mathématiques et sciences naturelles) le droit de publier leurs bulletins en allemand et en français.
Parmi les savants qui se consacrent à l'étude des sciences naturelles, nous citerons comme jouant depuis longtemps le rôle le plus important : Baer,Middendorff, secrétaire de l'académie depuis nombre d'années, les géologues Hofmann et Hehnersen , le physicien Lenz , etc. €es hommes qui étaient en même temps professeurs à l'Université et dans plusieurs hautes écoles spéciales, formaient, à vrai dire, le foyer de la vie scientifique à Saint-Pétersbourg. Ils menaient une existence de savants , qui reproduisait consciencieusement le type allemand. Unis ensemble par le lien d'une amitié intime qui datait des années de leur jeunesse, résidant tous dans le même quartier, à côté les uns des autres, et, malgré leurs titres, leurs décorations et leurs fonctions honorifiques, demeurant complètement étrangers aux intrigues qui s'agitaient autour d'eux, ils avaient
conservé dans leurs relations réciproques la bonhomie et le sans-façon qui en avaient été le caractère distinctif pendant leurs années d'étude à Dorpat! Quiconque a jamais vécu au milieu d'eux, peut parler de la simplicité affable et de la gravité scientifique de ces hommes, qui, malgré leurs titres sonores , sont restés , selon le type allemand, les prêtres de la science et dont Texistence tout entière s'est accomplie dans l'étroite sphère de leur mission. Il n'a été donné qu'à quelques-uns d'entre eux de pouvoir rendre à la science des services aussi émi- Jients et aussi durables que les Baer, les Middendorff, les Helmersen, les Schrenk, etc. Mais, envisagés collectivement, ils ont puissamment contribué à former et à développer en Russie l'esprit scientifique et le goût des investigations scientifiques.
Lenz a composé un excellent manuel russe de physique, qui, depuis plusieurs années, a été introduit dans tous les établissements scolaires de l'empire. Il a été, .«n outre, pendant nombre d'années, recteur de l'université de Saint-Pétersbourg, dont il a représenté les intérêts de la façon la plus efficace et la plus utile pendant les années difficiles qui ont suivi l'émeute des étudiants de 1861. Helmersen, en sa qualité de directeur du corps des mines, a formé plusieurs centaines de fonctionnaires capables et élevé à un niveau très-honorable l'école confiée à ses soins.
Middendorff qui, de *855 à 1859, a été le secrétaire perpétuel de l'académie et, à ce titre, l'âme même de cette institution, a exercé la plus utile influence sur la direction rationnelle de l'élève des bestiaux et des chevaux.
266 LA SOCIÉTÉ aU8«É.
La plupart des membres de ce groupe sont ou morts,
— tels que Lenz et Hoffmann, — ou mis à la retraite,
— tels que Mîddendorf et Baer, — et leurs successeurs ont reçu en partage la difficile mission de maintenir et de défendre contre toutes les attaques hostiles la saine tradition et Tesprit cosmopolite de TAcadémie.
Dans la classe des sciences naturelles, Télément russe est déjà depuis longtemps représenté par des hommes d'une capacité réelle, sérieusement dévoués à la cause de la science. Les mathématiciens Astrogradski, TschebynhelT, lanoff et Bunjackoffski, — ce dernier est vice-président deTacadémie, — et l'astronome Sawitch sont honorablement connus même en dehors de la Russie, bien que le côté pédagogique constitue la partie essentielle de leur mission. Un homme qui jouit aussi d'une haute estime et qui s'est tenu constamment en dehors de toutes les rivalités internationales, c'est l'ex* cellent Wèneloffski , auteur du célèbre livre intitulé : Du climat delà Russie y et, depuis la retraite de Middendorff, secrétaire perpétuel de l'académie. Nous avons déjà fait mehtion de Jacobi, de Kuffer et de Kaemptz, qui ont été jadis les principaux membres de la classe des sciences naturelles.
L'élément allemand a également dominé jusqu'à ce jour dans la classe de la philologie historique. Nous avons déjà constaté plus haut que, la linguistique forme la partie essentielle de cette branche et que, sur ce terrain, une légion d'hommes éminents'a jeté les premiers fondements de l'œuvre qui a été inaugurée il y a un siècle par la publication du Grand Dictionnaire .com-
LES 8GIENGBS £N RUSSIE. 267
paré, — c'est Pallas lui-même qui a dirigé les travaux, T- et que Klaproth et Graefe ont étendue et développée. Les membres de cette classe de notre académie ont étudié avec le plus grand succès les langues asiatiques, les langues de l'Europe orientale et, en particulier, les langues finnoises et slaves, et en ont fait Tobjet de travaux importants. L'œuvre que les Ijagrén, les Gastrén, etc., ont glorieusement commencé a été, depuis, continuée avec un zèle infatigable , notamment par Wiedemann, Rojeflf, F;-W. Radloff, Schiefner, Kunik et par le pasteur Bielenstein, qui s'est signalé par ses recherches sur les dialectes letton et lithuanien. Si Ton continue de laisser libre carrière à ces hommes et à leurs élèves,. et si l'on oppose un frein au zèle intempérant de ceux qui ne veulent accorder en Russie droit de cité qu'aux sciences représentées par des savants nationaux, on peut, dès à présent, prévoir que notre Académie, sur le terrain de la linguistique, saura longtemps encore conserver le premier rang. Elle a devant elle un champ immense à explorer ; elle se trouve en présence d'une foule de problèmes importants dont la solution lui incombe. Sur le Wolga, comme dans le Caucase et au delà de l'Oural, vivent de nombreuses races et branches de races dont il reste encore à étudier les idiomes pour enrichir et compléter l'histoire du langage humain. Dans un rapport sur les travaux' déjà accomplis par la classe de philologie historique et sur ceux qui lui reste encore à accomplir, rapport qui a été publié il y a plusieurs années, nous lisons ce passage : « Encore incomplètement exploré est le grand domaine des dialectes
fongouses, dont Gastrén ne nous a fait connaître que deux, lesquels appartiennent à de petites peuplades , entretenant des rapports avec d'autres nations, il y a lieu également d'étudier à nouveau les dialectes mongoles de la Sibérie, ainsi que les dialectes bouriates et les dialectes kalmoucks, qui n'ont pas encore été l'objet d'une étude d'ensemble, bien que les travaux de Bobrownikofî fournissent un bon point de départ. L'idiome tchouwach, auquel Ahlquist a consacré une partie de sa vie, n'a pas encore été suffisamment étudié au point de vue de ses phénomènes phoniques et grammaticaux. Les langues du Caucase offrent à l'investigation un champ immense, dont le défrichement pourrait occuper largement plusieurs douzaines de linguistes pendant nombre d'années. Outre les langues ci-dessus indiquées, presque tous les autres dialectes du Daghestan sont presque entièrement inconnus.
Quant aux études qui ont été faites jusqu'à ce jour sur les langues du Caucase occidental, si l'on en excepte les travaux du baron Uslar sur le dialecte abchasien, elles n'ont pas la valeur d'une investigation sérieusement scientifique. Or, les langues caucasiques sont précisément de la plus haute importance, au point de vue de la solution de mainte question encore pendante concernant les habitants primitifs de la Russie méridionale. Des questions du même genre, qui intéressent d'autres parties de notre pays, attendent encore leur solution. L'exploration minutieuse des dialectes lithuaniens jettera un jour précieux sur l'histoire primitive de cette population et sur les points de contact qu'elle a eus avec
d'autres éléments, notamment avec l'élément finnois. Les langues finnoises du nord-ouest dfe la Russie n'ont pas encore été elles-mêmes suffisamment étudiées danà leurs rapports avec les idiomes voisins. Parmi les dialectes lapons, celui des Lapons de Tersch est encore complètement inconnu. La comparaison des dialectes lapons avec les langues fmnoises, qui appartiennent à la même famille, en les rapprochant des idiomes étrangers qui les touchent immédiatement, conduira certainement à d'intéressants résultats ethnographiques. »
Sera-t-il donné à not<re académie de résoudre ces divers problèmes? Il serait aussi difficile de le dire aujourd'hui qu'à l'époque où ces problèmes ont été indiqués. Il est certain que la plupart des hommes dont les travaux ont autorisé jadis les plus belles espérances, sont encore vivants. Mais il y a lieu de se demander si et combien de temps encore ils seront en état de s'adonner avec la liberté voulue à leur haute mission. Dans la presse périodique, comme dans la grande masse du public, on voit se manifester à tout instant la velléité de remplacer par des hommes « nationaux » les savants étrangers auxquels la Russie doit ses succès scientifiques, ou, tout au moins, d'exclure les langues étrangères des bulletins et des publications de l'académie. Or, c'est ici précisément que gît le point décisif. Si Ton impose aux académiciens de l'avenir l'obligation de posséder à fond la langue russe et le style russe, et si Içs Allemands auxquels incombe surtout l'exploration de ce domaine, doivent s'astreindre à publier leurs travaux en russe élégant, on peut dire que l'activité
réellement scientifique de TacÀdémie subira un arrêt d'un siècle , et que le centre de gravité de sa mission sera complètement déplacé. Yoilà ce quVnt dû reconnaître les deux derniers présidents de Tacadémie, UwaroffetBloudoff, dont les sentiments nationaux n'étaient pourtant pas suspects. Contrairement à leurs tendances personnelles et lïiéme aux dépens de leur popularité, ils ont Tun et Tautre travaillé de toute leur influence à sauvegarder Tindépendance et le caractère international de TAcadémie. L'amiral comte Lûtke, qui, en I8M, a été nommé au poste laissé vacant par Bloudoff, est lui-même Allemand de naissance. C'est, d'ailleurs, un homme beaucoup trop loyal, intelligent et franc d'allure pour briguer la faveur populaire et pour songer à faire des concessions telles que celles que les fanatiques du parti « national » désirent. Néanmoins, la situation devient d'année en année plus difficile et moins favorable au maintien du statu quo. Depuis un siècle, il ne surgit aucune entreprise nouvelle qui ne serve de prétexte aux prétentions exagérées des fanfarons nationaux et aux intrigues des représentants russes que ce parti possède au sein de l'académie. On se souvient, par exemple , des difficultés qu'il a fallu vaincre au temps de Bloudofif pour obtenir que le grand lexique sanscrit édité par Bœhtlongk et par M. Roth, professeur à Tubingue, fût publié en allemand. La publication en russe était tout aussi impossible que la publication en russe et en allemand qui fut proposée plus tard.
Dans le premier cas, il aurait fallu renoncer à l'importante collaboration de Roth, et dans le second cas,
Bœhtlifigk aurait été contraÎDt d'apprendre encore le russe et d'augmenter du double la terminologie russe ^ sans compter que ce travail aurait été à peu près perdu pour TEurope occidentale, pour les savants et pour les bibliothèques. D'ailleurs, la publication en russe et en allemand aurait donné à un ouvrage déjà très-étendu des proportions gigantesques et en aurait doublé les frais et le prix. Néanmoins, le succès final de cette entreprise a été, plusieurs années durant, compromis et retardé par le? intrigues qui avaient pour objet la confection d'une traduction russe. Si le parti de la raison finit par triompher, ce résultat ne fut dû qu'à l'inébranlable fermeté de Bœhtlingk et à sa déclaration catégorique qu'il préférerait renoncer à cette œuvre que de consentir à la gâter sous prétexte de l'améliorer. Cet exemple choisi entre tant d'autres suffira pour caractériser la situation difficile que l'agitation du parti « national » a faite chez nous à la cause de la véritable science. L'influence croissante des gens qui naviguent selon le vent du moment, est malheureusement aussi indéniable que leur tempérament incorrigible et leur impuissance à faire un travail fécond.
C'est avec raison qu'à l'époque de la haute marée nationale, à qui l'avenir appartient, bien qu'elle soit momentanément refoulée, un homme d'esprit, qui était en même temps un fin obser\'ateur, a dit que les qualités caractéristiques des chefs de ce mouvement étaient la stérilité et une insurmontable paresse. « Au lieu de donner, ne fût-ce que sur un point imperceptible, une base réelle à leur propre principe, en vertu duquel le
272 LA SOCIÉTÉ RUSSB.
paya slave est un inonde à part, une sorte de révélation primordiale ayant ses lois propres^ une piscine de salut à l'usage des peuples malades, épuisés, égarés, ces messieurs aiment mieux, dans le confortable de leur cabinet, jouer avec les hochets de leur fantaisie, ériger sur les débris d'Aristote et d'Hegel une nouvelle philosophie anatolienne ; — déchiffrer les inscriptions lyciennes au moven du russe; — reconnaître dans TAlhambra un monument d'architecture slave, par ce motif que, dans la première période du moyen âge, un grand nombre d'esclaves slaves avaient été vendus et emmenés dans l'Espagne méridionale ; — voir dans le Titien un peintre slave, à cause de la riva degli Schiavoni, et dans Gluck un génie musical slave, parcequ'il avait été élevé à Prague, w
A cette disgrâce de la situation générale du moment, viennent encore s'ajouter certaines 'circonstances spéciales qui semblent de nature à compromettre l'avenir de l'Académie. Bien que la classe de philologie historique se compose, en majeure partie de membres nonrusses et qu'elle n'admette en fait de membres russes que ceux qui reconnaissent sincèrement que leur patrie n'est pas encore assez avancée pour pouvoir produire, ou même désirer, une académie des sciences véritablement nationale ; la cohésion et la communauté de sentiments de ces représentants de la science laissent beaucoup à désirer. Chez les linguistes et les historiens, comme chez les naturalistes, la vieille race des hommes indépendants et sans peur s'éteint peu à peu. Bolhtlingk, qui, jadis, était le centre du groupe allemand, a, de-
puis plusieurs années, transféré ses pénales à Sana, pour y achever son grand oiïvrage. Quant à ses amis et disciples, Schiefner et Wiedmann, ils ont une situation isolée. Les autres passent pour s'adonner assez activement à leurs travaux spéciaux, mais pour se préoccuper assez peu des intérêts généraux de Tacadémie. M. Brosset, le savant qui étudie les langues géorgiennes, est un ancien jésuite français qui a peu de rapports avec ses collègues allemands. M. Stephany, à qui ses publications sur les fouilles pratiquées dans la région de la mer Noire ont assuré une place très-honorable dans le monde de l'archéologie philologique, passe généralement pour se montrer d'humeur fort accommodante, non-seulement à l'égard des désirs du Gouvernement, mais aussi à l'égard des prétentions des patriotes moscovites. Dorn , directeur du musée asiatique, se consacre exclusivement à sa spécialité, qui est l'étude du persan. Kunik, le slavis te, n'a jamais possédé une influence considérable; il a, d'ailleurs, la réputation d'être un homme ultra-prudent. Tant que l'empereur Alexandre demeurera sur le trône et que le comte Liitke conservera entre ses mains la direction de l'académie, il n'y aura pas lieu de redouter, de voir se produire des attaques directes contre l'organisation actuelle de la 1" et de la 2« classe; mais leur destinée finale est d'autant plus problématique que, loin de conquérir un terrain nouveau, elles ont perdu, à la longue, et insensiblement, celui qui avait été gagné'.
1. Dans ]e nouveau statut dé rAcadémie, le caractère russe d9 II. 18
Le foyer dés aspirations nationales est naturellement r « académie russe, » laquelle, depuis 1841, est devenue la seconde classe de notre Académie des sciences.
Ce qui lui manque en valeur scientifique, elle le suplée largement par ses rapports avec la presse et par la faveur de la grande masse du public.
Néanmoins, — et ceci est un trait caractéristique de notre philologie nationale, — cette classe n'a pas même réussi jusqu'à ce jour à se faire une situation égale à celle des deux autres classes. Tous les membres de celles-ci résident à Saint-Pétersbourg, touchent un traitement fixe, assez modeste toutefois (3,000 roubles par an et le logement) , et n'ont pas d'autres missions à remplir que leur mission scientifique. Il est vrai que plusieurs d'entre eux occupent encore, depuis leurs
cette institution est déjà nettement indiqué. L'exposé des motifs contient un passage ainsi conçu : « Afin que Télément russe soit renforcé autant que possible dans la composition du personnel, le nouveau statut prescrit que les académiciens soient recrutés parmi les savants russes. Dans les cas exceptionnels seulement, c'est-àdire lorsqu'il sera impossible de trouver un savant de nationalité russe qui soit à même d'occuper le siège devenu vacant, l'académie a le droit de faire appel à un savant étranger jouissant d'une réputation universellement reconnue (§ 107), l'académie devra donc recruter son personnel parmi les savants russes de premier rang. »
Il y a lieu dse constater encore qii'aux termes de ce nouveau statut les vice-présidents de l'académie devront être choisis désormais dans son sein et élus par les académiciens eux-mêmes. Pendant le dix-huitième siècle, l'académie n'a eu qu'un vice-président, A. A. Risheffski (1771-1773). Pendant le siècle actuel, ce poste a été occupé par deux personnages n'appartenant pas à l'académie, savoir: le prince Dundakofif-KÔrssakoff (1835-1851) et le prince Dawydoff (1852-1863), et par trois académiciens , savoir : Ruinoffski (1800-1803); Storch (1830-1835) et le mathématicien Victor Bun|îekoffski (depuis 1863).
premières années d'activité, des chaires^e professeur à runîverrsité et dans d'autres écoles spéciales : mais, actuellement, ces emplois accessoires ne sont plus que l'exception, attendu que le nouveau règlement stipule expressément que les académicien^ ne doivent pas se charger de travaux autres que ceux qui sont inhérents à leur mandat académique. Il a été impossible, même à l'aide du nouveau statut, d'appliquer cette disposition aux membres de la seconde classe. Le gouvernement savait si bien qu'un tiers au plus des membres de cette section seraient disposés à fournir un travail assidu et à prendre part régulièrement aux séances qu'il laissa subsister, pour l'appliquer à la plupart des « académiciens nationaux, » l'ancienne disposition portant que ces messieurs peuvent vivre où bon leur semble, et que leur traitement consiste uniquement en jetons^, dits de présence, c'est-à-dire en indemnités qui leur sont allouées pour chaque séance à laquelle ils ont assisté. Rien de plus instructif que la partie de l'exposé des motifs qui a trait à ce point : « Dans le tableau du budget de la section pour la langue et la philologie russes, six sièges sont indiqués pour les représentants des branches de sciences purement académique, telles qu« la langue russe, l'ancienne langue slave et l'histoire russe... Ce nombre a été jugé suffisant, par ce motif que, abstraction faite des raisons d'économie, il n'existe aucun motif sérieux de multiplier les sièges acadé-
1. Le jeton de présence était fixé à huit roubles pour chaque séance.
miques. Parihi les vingt membres actuels de cette section, on compte un grand nombre d'orateurs, de littérateurs et de poètes, dont les occupations ne rentrent pas dans le cadre des travaux académiques et qui, actuellement, n'ont pas besoin du concours matériel qui est encore indispensable aux jeunes adeptes de la science. .. L'efTet de l'organisation actuelle de la section pour la langue et la philologie russes est que, sur vingt membres qui en font partie, on n'en a compté, jusqu'à ce jour, que cinq ou six qui aient assisté régulièrement aux séances et aux travaux de la corporation. »
Le nouveau statut n'a guère modifié cette situation peu édifiante. Presque tous les ans on entend parler de l'apparition déjeunes talents qui autorisent « les plus belles espérances » et qui promettent de fournir plus tard à la « seconde classe » les recrues dont elle a toujours eu un pressant besoin; — puis, quelque temps après, on apprend que ces comètes ont disparu du ciel national de la Russie, sans laisser la moindre trace. Ce qui manque, ce ne sont pas les talents, mais les caractères, c'est-à-dire les hommes qui, outre l'aptitude spéciale, possèdent le don d'assiduité laborieuse sans lequel rien de sérieux n'a jamais été ni ne sera jamais fait sur le terrain de l'art ou de la science. A quoi bon, les élans grandioses? à quoi bon, les travaux pleins de promesses des élèves et des débutants, si tout se borne à cela, et si l'homme ne peut tenir l'engagement de l'adolescent? Le manque d'assiduité et de persévérance, l'absence d'une volonté poursuivant avec désintéressement un but scientifique, voilà les vices hé-
réditaires de la race slavo-russe, si richement douée d'ailleurs, et voilà ce qui l'empêche d'accomplir des œuvres d'une portée universelle. A part quelques rares exceptions, nos jeunes savants sont incapables de « tenir bon, » c'est-à-dire de résister aux séductions de la vanité, de l'ambition bureaucratique et du matérialisme grossier. Habitués à s'entendre exalter et prôner comme des génies pour les travaux les plus médiocres, ces messieurs, aussitôt qu'ils ont gagné les premiers grades savants, s'engagent généralement dans la voie facile de la littérature nomade et du journalisme, ou bien encore, ils cherchent à faire « carrière, » c'està-dire à acquérir sous les auspices d'un emploi public, la fortune, les titres sonores et les décorations, toutes choses auxquelles les savants n'arrivent que lentement et péniblement, — quand ils y arrivent. L'organisation de l'accise sur les eaux-de-vie, qui eut lieu en 1862,eût été pour la jeunesse savante russe un véritable fléau. Pour engager les gens honnêtes à entrer dans cette branche d'administration où lô fonctionnaire est exposé à maintes tentations, M. de Reutern alloua aux inspecteurs et aux sous-inspecteurs de l'accise des appointements qui, eu égard au critérium vulgaire, pouvaient être qualifiés de brillants. La conséquence de cette mesure fut que des centaines et des milliers de jeunes gens, étudiants ou candidats au professorat, abandonnèrent la carrière scientifique pour entrer dans le service le plus machinal, le plus insipide et le plus rebutant que l'on puisse imaginer. L'irrésistible attrait d'une mission consistant à contrôler les distilleries
d'eaux-de-vie, à prendre en fraude les bouilleurs juifs, voilà ce qui, pendant plusieurs années, dans les villes russes, a rendu d63erte la moitié des chaires académiques ^ ; voilà ce qui a fait que, durant cette même période, les riches subventions destinées aux jeunes savants pour des missions scientifiques durent être gaspillées, c'est-à-dire allouées à des postulants dont la médiocrité et Tincapacité étaient notoires ; voilà ce qui autorisa Golownine, ministre de l'instruction pu-
1. Ceci ii*est point une figure de rhétorique, c'est la réalité textuelle. Dans nos petites universités, depuis nombre d'années, certaines chaires n'ont pas un titulaire régulier. Dans les grandes universités, la situation n'est parfois pas meilleure. Vers la fin de 1873, le GoloSy invoquant les renseignements fournis par les documents officiels, publiait au sujet de la faculté de droit de la célèbre université de Moscou, les réflexions suivantes :
« Les chaires principales ne sont point pourvues, faute de professeurs ; le cours de droit politique chôme, le cours de droit romain chôme; lo. chaire de droit civil est également vacante, attendu que le jeune aspirant à cette chaire se trouve actuellement à l'étranger pour y compléter ses études et qu'il ne sera de retour que vers la fin de 1874. La chaire de droit criminel a été pourvue pendant un an, mais son titulaire, Sobler, était un jeune professeur, qui, au bout d'un an, a abandonné la carrière académique. Actuellement, c'est M. Barscheff, vétéran de la faculté, qui occupe cette chaire d'office et à titre intérimaire. Le cours de procédure criminelle chôme: il n'y a personne pour Je faire. La chaire de procédure civile est occupée depuis peu par un avocat qui a terminé, il y a sept ans, ses études à la faculté des sciences et qui ne possède aucun grade juridique. La chaire de droit international n'a pas de titulaire : le cours est fait jusqu'à nouvel ordre par le vétéran Mûhlhausen, professeur de législation financière. La chaire de droit russe est également déserte, attendu que Bjelaïeff, son titulaire, est gravement malade, et que, selon toute vraisemblance, il lui sera impossible de reprendre ses fonctions. Le cour de droit public est fait par le vétéran Leschkoff ; le cours de jurisprudence encyclopédique est fait par un jeune maître de droit civil ; la chaire de droit slave n a pas de titulaire. Le maître qu'on lui destine écrit encore sa thèse.
blique , à motiver son antipathie à Tégard du système d'enseignement classique en alléguant l'impossibilité de trouver des professeurs même à moitié passables. Ce n'est ni l'ancienne organisation de l'académie russe, ni l'insuffisance « du concours matériel dont nos jeunes adeptes de la science ont un si pressant besoin, » mais c'est, surtout et avant tout, la tendance grossièrement réaliste du caractère slave qu'il faut rendre responsable de l'état d'infériorité, au point de vue des services rendus, dans lequel la seconde classe de notre académie des sciences est restée par rapport aux deux autres sections de cet institut.
Il n'entre naturellement pas dans notre cadre de mentionner les hommes de lettres, les orateurs et les poètes qui appartiennent à cette catégorie. Le bagage du vieux M. P. Pagodin, qui est le plus connu d'entre eux, se réduit à deux ou trois monographies passables. L'auteur des « Lettres russes » a joué, comme agitateur panslaviste, comme professeur académique et comme journaliste, un rôle beaucoup plus considérable que comme savant. La faveur avec laquelle ses travaux historiques ont été accueillis dérivait, pour une bonne part, de la mésestime générale dont avait été l'objet feu son contemporain UstrjaclofP, biographe de Pierre lé Grand et historiographe officiel de Nicolas. L'histoire de Russie dont ce mercenaire littéraire a gratifié sa patrie et qui, depuis vingt ans, est utilisée à titre de guide dans toutes les écoles de l'empire, était, à raison de la glorification czarienne qui y déborde, tombée dans le plus profond discrédit aux yeux des patriotes loyaux
et indépendants. A ce titre, elle a servi de repoussoir aux œuvres de Pagodin, comme à celles de Kostomoroff, de Snegireff et des autres historiens du temps actuel. Pagodin n'a joué aucun rôle à Tacadémie, par ce motif qu'il a résidé constamment à Moscou et qu'en bon moscovite il ne visitait qu'à contre-cœur la capitale des bords de la Néwa. Ustrjacloff, qui est mort il y a quelques années, avait, jusqu'au dernier Ynoment, conservé la toute-puissance sur le terrain de l'histoire officielle. Son poste n'est pas encore pour^'u aujourd'hui, attendu que le journaliste Pypin, qui a été désigné par l'académie pour succéder à Ustrjacloff, n'a pu réussir encore à faire agréer son élection par le ministre de l'instruction publique Tolstoï et par l'empepereur.
L'histoire de cette élection mérite d'être exposée en détail, attendu qu'elle est éminemment de nature à caractériser la situation actuelle et qu'elle a été, pendant plusieurs mois, l'occasion de luttes passionnées dans les cercles savants de Wassily-Ostroff et dans la haute société. Peu de temps après la mort d 'Ustrjacloff. il avait été publié une « Histoire de la Russie sous Alexandre /", » dont l'auteur, grâce à la hardiesse de ses jugements et au radicalisme de ses appréciations, était devenu le favori de la jeune génération et avait conquis, haut la main, la considération du monde savant. Cet écrivain, encore assez jeune, s'appelait Pypin. Il avait fait ses études au séminaire de Saint-Pétersbourg. Mais, à l'instar de bon nombre de ses condisciples, il avait rtnoncé à la vocation religieuse pour entrer dans la
carrière plus séduisante du journalisme radical. En peu de temps, il fît, parmi les éditeurs de la revue démocratique mensuelle, le Sowrémém'k (le Gontemporsdn), une situation si éminente, que le poëte Sukrassoff, propriétaire de cette revue, Ten nomma, en 1862, rédacteur responsable. C'est ici le lieu de constater que Tschernitschewsky, qui la rédigeait, avait dû prendre le chemin de la Sibérie. Trois ans plus tard, le Soivréménik fut supprimé, sous prétexte qu'il avait pris parti contre la politique polonaise du gouvernement, et Pypin se vit contraint, pour gagner sa vie, de collaborer aux rares publications périodiques qui osaient imprimer ses articles.
Mieux doué et plus laborieux que la plupart de ses collègues, il profita des loisirs qui lui avaient été imposés malgré lui pour se livrer à des études approfondies sur l'histoire de la vie intellectuelle en Russie pendant les deux derniers règnes. Les fruits d^ ce travail furent une série d'aperçus publiés par le Wesstnik Jewropp (Messager européen), sur la littérature russe moderne et l'histoire, mentionnée plus haut, du règne d'Alexandre I". Ce livre, qui était le premier essai d'un tableau complet, indépendant et dressé d'après les documents originaux, de la plus importante période de l'histoire de la Russie dans les temps modernes, provoqua une légitime sensation. La sincérité manifeste de l'auteur, son culte pour la vérité formaient un contraste si heureux avec l'hypocrisie traditionnelle qui, jusqu'alors, avait jeté un voile sur les fautes et sur les erreurs du souverain « béni, » que l'on pardonna volontiers à l'au-
leur le côté étroit et absolu de son radicalisme et que tous les partis indépendants, y compris ceux que Pypin avait malmenés par antipathie contre le romantisme des Vieux-Russes, s'accordèrent à déclarer que l'ancien éditeur du Sowréménik devait être le successeur d'Ustrjacloff, de celui-là même qu'il avait si impitoyablement pris à partie. A la grande satisfaction du public libéral, l'académie s'associa au jugement que l'opinion publique avait porté. Ce ne fut pas sans contradiction, mais ce fut toutefois à une majorité suffisante, que Pypin fut élu académicien, d'abord par la seconde classe, puis par l'académie tout entière réunie en séance plénière *.
Le comte Lùtke, président de l'académie, lequel s'était sans doute aussi peu occupé de Pypin que des autres publicistes et historiens russes modernes, approuva l'élection et promit d'en communiquer le résultat à Sa Majesté. En outre, Golownine, qui était alors ministre de l'instruction publique, et qui comptait parmi les plus zélés protecteurs de Pypin, avait prêté à l'élection un appui énergique et avait promis de lever tous les scrupules qui pourraient se produire en haut lieu. C'en était assez pour que le comte Tolstoï, le successeur de Golownine, qui était son ennemi mortel et qui s'était signalé par son zèle religieux non moins que par l'enthousiasme de ses sentiments dynastiques, mit tout
1. D'après le nouveau statut les trois quarts des suffrages exprimés sont nécessaires pour Télection d'un académicien dans la seconde classe ; — pour Télection en séance plénière, les deux tiers des suflfrages suffisent.
en œuvre pour combattre la candidature « nihiliste » du protégé de son prédécesseur libéral. Il mit sous les yeux de l'empereur et de l'impératrice des passages extraits du livre de Pypin, passages dans lesquels Fhistorien traitait d'une façon fort peu respectueuse l'oncle défunt de Sa Majesté, et une série de phrases « impies » habilement groupées. Parce moyen, il réussit à perdre, dans l'esprit de l'empereur et de l'orthodoxe impératrice, l 'ex-rédacteur du Som^éménik, On entendit alors les courtisans loyaux raconter avec efiTroi que l'on avait tenté de donner pour successeur à l'excellent Ustrjacloff un dangereux ennemi du trône et de l'autel, et d'introduire le « nihilisme » dans l'académie des sciences. Lorsque Golownine et le comte de Lûtke, qui ne se doutait de rien, amenèrent sur le tapis l'approbation de l'élection du nouvel académicien, l'empereur leur exprima son étonnement de voir qu'un impie détracteur de son oncle avait été appelé à la plus haute dignité scientifique en Russie, et qu'il ne s'était trouvé personne pour relever le caractère illicite et blessant d'une telle -élection. Lûtke était un honnête et rude loup de mer, un géographe éminent et un ancien officier, d'une loyauté à toute épreuve. Pendant toute sa vie il n'avait professé, à l'.égard dee sectes et des partis de la jeune Russie, qu'un suprême dédain. 11 se trouva dans le plus cruel embarras. Il était lié devant l'académie. Il savait, en outre, que la seconde classe « nationale » ne retirerait pas son vote et qu'elle ne pouvait pas le retirer sans se compromettre aux yeux du groupe allemand de l'académie et, surtout, aux yeux de
la grande masse du public dont Pypin était Tidole. Une tentative qu'il fit en vue d'amener les savants à se déjuger échoua dès le début; les savants se refusèrent même à discuter toute motion ayant pour objet de provoquer une nouvelle élection. Il ne lui resta plus, en cette occurrence, d'autre parti à prendre que celui de faire part de cette affaire à Pypin et de le déterminer à ne point accepter le poste d'honneur qui lui avait été destiné. Pypin, après avoir formulé quelques objections, finit par céder. Jl déclara donc que le mauvais état de sa santé l'empêchait d'accepter un poste public auquel se rattachaient des obligations multiples. La vérité est qu'au fond de l'âme de ce jeune homme qui, à ses propres yeux comme aux yeux des autres, avait l'étoffe d'un Rousseau ou d'un Robespierre moderne, il était resté un peu de ce culte czarien qui semble être devenu un élément intégrant du tempérament slave. La conséquence de cet acte fut que Pypin se vit en butte aux amers reproches et aux attaques de ses anciens amis et que le « fauteuil » d'Ustrjacloff est encore actuellement inoccupé.
L'historiographie russe n'a jamais été brillamment représentée dans la seconde classe de l'académie des Sciences. Un assez grand nombre d'historiens popu laires, tels que Kostomoroff et Schytschebalsky, n'appartiennent point à cette corporation. La philologie slave est mieux favorisée. Il est vrai que, depuis la mort de Wostokbff, cette faculté ne présente que des étoiles de deuxième grandeur. On y rencontre pourtant des hommes d'un certain mérite.
Wostokoff est mort en février 1864, à Tâge de 83 ans, après avoir consacré entièrement à la science une existence paisible, modeste, étrangère à toute pensée de vanité. Pour caractériser la situation qu'il s'était faite dans le monde scientifique et pour se faire une idée du désappointement que les circonstances qui accompagnèrent sa mort causèrent à la vanité de nos nationaux, il suffira de reproduire ici le passage suivant d'une lettre d'un inconnu, qui fut écrite à Saint-Pétersbourg et qui fut publiée depuis : « Déjà au début de sa carrière linguistique, Wostokoff" fit l'importante découverte du rhinisme (nasalité de deux voyelles dont la prononciation était restée énigmatique jusqu'alors) de l'ancienne langue slave ; puis il décrivit les manuscrits du musée de Rinnianzow; édita l'Évangile ostromirien, qui datait du onzième siècle ; publia une Grammaire russe, qui eut de nombreuses éditions et qui laissait bien loin derrière elle les mauvais travaux de Gretct ; composa enfin, dans sa vieillesse, un grand Dictionnaire de la langue slave religieuse, dont il avait, trente ans durant, recueilli les éléments puisés à des sources imprimées ou purement orales. Quelle force productrice! — allez-vous vous écrier. — Quel zèle infatigable ! Voilà une nouvelle preuve que nous aussi... — N'allez pas plus loin et écoutez-moi d'abord ! Un terrible secret, que peu d'initiés seulement connaissent, fut révélé au moment de la mort de l'illustre savant. La mort, cette grande révélatrice, nous dépouille tous de notre faux éclat. Alexandre Christoforowitch était un Allemand, et, qui pis est, un Allemand des provinces baltiques
un Arembourgeois de l'île d'OEsel. Il s'appelait Osteneck; il a eu deux femmes luthériennes, était luthérien lui-même et il a été enterré selon le rite luthérien*. Au nom de Tacadémie russe, M, Presnewsky prononça sur la tombe de Wostokoff, une oraison funèbre dans laquelle : !• il ne fit aucune mention ni de la naissance ni de la jeunesse de Wostokoff; — 2« il cita Hanka parmi les maîtres éminents de la philologie slave; — 3*11 ne cita pas même le nom de Miklosich , le véritable maître I Vous avez bien entendu I Au reste, l'origine allemand du défunt nous a rendu le service de nous préserver des exagérations de langage et des ridicules hyperboles qui, sans cela, n'eussent pas manqué de se produire. Le Jacob Grimm russe, disait-on déjà (Qu'en pense M. Buslacjaff, de Moscou, qui lui-même est le Grimm russe?) Wostokoff s'est toujours ressenti de l'instruction défectueuse de sa jeunesse, car il est im-
1. Issu de parents sans fortune, Osteneck avait fait ses études dans nos écoles militaires. A Tépoque où il allait passer les examens de sortie, il avait composé un petit volume de poésies russes et sollicité de son directeur Tautorisation de les faire imprimer. En lui accordant cette autorisation, le directeur, dans une excellente intention, avait conseillé au jeune homme de le présenter au public sous les auspices d'un nom national qui siérait mieux à un poëte russe, et de se rendre ainsi le succès plus facile. « Appelezvous WostokoflF, ce nom sonne bien et il est, en outre, la traduction littérale de votre nom allemand Osteneck. » Le poëte suivit le conseil, et comme son premier début obtint quelque succès, le nom de Wostokoff lui resta ; il fut inscrit, depuis, dans ses états de service à côté du nom primitif d'Osteneck ; puis, finalement, il demeura porté tout seul. Comme notre savant avait survécu à tous ses con^^ temporains et à une notable partie de la génération suivante, le monde savant russe avuit complètement oublié son origine aile. mande.
possible de regagner plus tard le temps perdu lorsqu'il s'agit d'étudier les langues anciennes. Aussi, tous les ouvrages ont-ils un côté dilettantesque. On dit que, lors de l'apparition du premier ouvrage de Wostokoff, Dobrowski a voulu déchirer les Sustitutiones : c'est là une légende, sans doute. Un autre membre de l'académie russe, ou, pour mieux dire, de la seconde classe de l'académie des sciences, c'est M. Grot, qui aujourd'hui, avec une conscience toute germanique édite les œuvres de Dershawin. M. Grot forme lui-même une sorte de diagonale dans le parallélogramme des forces dont la Russie et l'Allemagne forment les deux côtés. A ce titre, il a, dans la Gazette de V Académie y consacré à son collègue défunt une chaleureuse oraison funèbre.
A côté des membres nationaux de notre seconde classe que nous avons déjà nommés, nous citerons encore Ritschkoff et le soi-disant historien Nikitenko. Ce dernier a été, pendant plusieurs années, corédacteur de l'officielle Poste du Nord; mais, au cours de l'été de 1862, une malheureuse faute d'impression lui fit perdre cet emploi. Il m'est aussi difficile de signaler ici les services rendus par ces deux hommes que les maisons pour lesquelles le représentant de l'académie de notre école économique nationale , M. Wladimir Besobrasoff, — qu'il ne faut pas confondre avec M. Nicolas Besobrasoff, le défunt chef du parti noble conservateur, — passe pour un éminent économiste. Sans voij^oir déprécier les mérites de ces personnages, je ne puis me défendre de conjecturer qu'il en a été d'eux comme d'un grand nombre de leurs « célèbres » com-
patriotes, c'est-à-dire qu'après avoir fait leur chemin dans le journalisme, ils ont été enrégimentés parmi les savants. Dans un pays où tous les « écrivains » sont considérés et traités sur le même pied ; où Ton entend articuler cette réflexion étonnée : — « Il lit des livres ! » ' — chaque fois que Ton veut parler d'êtres exceptionnels, hommes ou femmes; — dans une nation dont les aptitudes sont essentiellement formalistes et qui, depuis un siècle, s'applique à imiter le style et les traditions des écrivains français; — en Russie, dis-je, cette confusion est plus facile que partout ailleurs. Le nombre des livres qui se publient chez nous, diminue d'année en année : par contre, celui des journaux et autres publications périodiques augmente sans cesse. L'article de Journal est la forme de publicité la plus populaire et la plus répandue. Quiconque veut exercer une influence sur les masses, quiconque veut obtenir de grands succès doit adopter cette forme. Or, qui donc, en Russie est complètement dégagé d'un penchant à préférer les succès superficiels aux conquêtes eff'ectives, les lauriers littéraires aux services scientifiques? Le petit groupe de savants sérieux que renferme l'académie des sciences, qui ne fait ni ne veut faire aucune concession à la grande masse du public, le condamne, de ce chef, à un complet isolement dans la Société russe et à une impopularité croissante. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les hommes qui entendent mieux leur intérêt et qui ont besoin de l'appui du profanum vulgus s'engager dans une autre voie. Tel est, à très-peu d'exceptions près, le cas de tous ceux qui appartiennent plus ou
moins directement à notre jeune génération. Qu'on parcoure d'un bout à l'autre la liste de tous nos noms illustres, on verra que tous ont sucombé à une seule et même tentation. Après avoir fait la première moite du chemin étroit et abrupt qui mène au temple de la vraie science, ils l'ont abandonné pour s'engager dans la large voie d'un dilettantisme commode, ombragé de lauriers populaires ou bureaucratiques. Dans quel autre pays a-t-on vu un chirurgien et un opérateur du mérite de Pirogoff jouer pendant la seconde moitié de sa vie le rôle du pédagogue et du philosophe! Où a-t-on vu un juriste et un historien tel que Kawélin, consacrer plusieurs années de sa vie à élucider dans de froids articles de journal les « problèmes de la psychologie? » Où a-t-on vu un autre juriste, — Boris Tschitscharin,
— écrire des préfaces par métier? — un historien et un érudit tel que Pagodin, après avoir publié trois volumes de nouvelles, deux volumes de relations de voyage et un volume de tragédies, entreprendre dans sa vieillesse la publication d'une revue hebdomadaire politico-littéraire? Dans quel autre pays a-t-on vu des hommes de cette trempe passer aux yeux de leur nation pour des types de savants, pour des coryphées que le reste du monde n'est point capable de comprendre? Dans quelle autre région de l'Europe a-t-on vu se produire ce fait que des douzaines de chaires étaient et demeuraient vacantes par ce motif que leurs titulaires présomptifs préféraient à toute autre branche de l'activité humaine l'inspection des distilleries d'eau-de-vie et des cabarets?
— Il ne faut pas compter sur une amélioration de cet
état de choses dlci à une quarantaine d'années au moins. Notre jeunesse est livrée au réalisme et au matérialisme le plus grossier, et cette tendance funeste est encouragée non-seulement par la presse et par Tesprit qui la domine, mais aussi par Timportance croissante du développement industriel et de ses organes : fabriques, chemins de fer, banques, etc., qui réclament sans cesse de nouveaux serviteurs.
Au point de vue de Ta venir de la vie intellectuelle en Russie, une question décisive sera celle de savoir si Tacadémie des sciences sera en état de luttei* contre le courant du temps et de rester fidèle à son caractère et à sa tradition. Cette corporation est, depuis nombre d'années, battue en brèche par tout ce qui veut se donner un air national en même temps qu'indépendant et libre-penseur. Ce parti lui reproche, en elîet, d'être non-seulement l'incarnation de l'Europe occidentale qu'il déteste, mais aussi la protégée de l'absolutisme monarchique.
Si l'Académie surmonte la crise au début de laquelle nous nous trouvons, si elle parvient à tenir à l'écart dans l'avenir comme elle l'a fait dans le passé les éléments hétérogènes et à poursuivre sa mission sans se préoccuper de l'éloge ni du blâme des masses, — il est permis d'espérer qu'il lui sera donné plus tard d'exercer une réaction salutaire contre l'anarchie morale qui sévit actuellement. Mais si elle succombe, la Russie perdra le centre solide autour duquel, depuis deux cent cinquante ans, tous les efforts scientifiques de l'Europe orientale ont gravité. Sa destinée décidera aussi
de Tavenir de nos universités. Les générations futures ne pourront compter sur de vaillants maîtres que si l'œuvre glorieuse de Pierre le Grand résiste victorieusement à Teffort de la tempête actuelle et si elle sauvegarde la continuité de la vie scientifique en Russie.